K>US
Prenez donc partent où vous voudrez, mais ayez un principe pour prendre; ayez une impulsion, un point initial et un but correspondant à ce point; eo d'autres termes, ayez une inspiration qui regarde le passé «t l'avwir ; dUea*noua d'où vous partez^ où wus allez ; aoyez eflM et cause. L'Hmnantté de chaque temps est une eanavanci errante qui demande à ses philosophes de lui marquer la roirte. Que lui im-
porte de savoir comment eax*-mêmes s'orientent? c'est leur affaire, c'est leur travail, c'est leur métier pour ainsi dire. Ce qu'elle exige d'eux, c'est qu'ils s'orientent et qu'ils l'orientent. Mais si, au lieu de cela, ils sont dépourvus de toute inspiration, dénués de tout esprit prophétique, en vérité je' ne vois pas de quelle utilité pourraient lui être de pareils guides. Prenez donc, encore une tels, pUUz, comme dit Diderot ; mais montrez-nous que vous êtes doués d'une certaine force vive qui vous autorisée prendre ainsi votre bien partout où il se brouve. Car c'es4 la quantité de force vive qu'il reoferme, c'est la vie qu'en raison de cette force il a accumulée, qu'il s'est assimilée, et qu'il a incarnée dans l'Humanité , qui constitue le philosophe.
Par conséquent) le philosophe qui se sent tel pourra-t-il jamais se dire éclectique? Ce qu'il sent d'abord en lui, c'est cette force vive qui le constitue. Comment voulez-vous donc qu'il sacriûe cette force au matériel dont elle se sert? Cela ressemblerait trop à un mécanicien qui confondrait le levier avec la force. Le vrai philosophe aura donc toujours cette tendance, si marquée dans Descartes, de considérer avant tout l'emploi qu'il fait de sa raison, en d'autres termes sa subjectivité; et pour lui, la science ne sera jamais que la forme de sa rai- 800, l'extérieur et la matière de sa philosophie. Aussi, quoique toujours les philosophes, et même les chefs de sectes, y compris jusqu'à ceux qu'on a regardés comme des inspirés et des révélateurs, aient fait usage d'une sorte d'éclectisme, ainsi que le remarque Diderot, il est pourtant impossible de trouver dans l'histoire un seul philosophe notable qui ait pris sérieusement le nom d'éclectique. L'école d'Alexandrie, ou plutôt l'école d'Ammonius et de Plotin, ne fait certes pas exception à cet égard; car, comme je le démontrerai tout-à-l'heure, ce n'est que par un ridicule abus de mot qu'on s'est habitué a appeler les Néo-Platoniciens des éclectiques.
GHAPITRB II.
Toat pensear a 1 1 ui système.
Mais on me dira :
« Qu'importe le nom, si la chose existe? Vous définissez le philosophe celui qui a un système complet fondé sur une certaine métaphysique, et en^brassant à la fois Bieu , l'homme , et la nature. Mais les penseurs ou tes iespirés q«i ont produit de pareils systèmes sont de rares phénix dans raumauité : // m en jutqyfè ir^ qm l'an pamraii ciier. Ou bien, moins exigeant, vous ne demandez pas au philosophe
d'embrasser complètement le champ de la philosophie; mais vous you* lez qu'il ait au moins une opinion sur les principes d'où s'engendrent la religion, la morale, la politique; vous ne le reconnaissez donc pour philosophe qu'à ce titre qu'il est ce qu'on appelle métaphysicien. Définissant la philosophie la science de la vie , vous appelez philosophe l'homme qui, s'élevant aux causes, remonte à la source même de la vie, et cherche les lois suivant lesquelles la vie se manifeste et s'en* tretient : c'est le métaphysicien proprement dit, quelque système d'ailleurs qu'il embrasse, qu'il voie les choses comme Épicure oii comme Platon, comme Descartes ou comme Leibnitz. Que celui*là encore doive avoir un système, nous on concevons la nécessité. Mais le nombre des esprits qui ont abordé les hautes régions de la métaphysique est également très limité; et, à part ceux-là, qui peut avoir la prétention d'un système philosophique, et de qui peut-on raisonnablement en exiger un? Qu'importjBnt donc les quelques génies de premier ordre qui ont donné leurs noms à des systèmes? la multitude des penseurs mérite bien qu'on ait pour elle quelque considération. Or, qu'ils aient pris ou non ce titre d'éclectiques, du moins ne nierezvous pas qu'il n'y ait un assez grand nombre de penseurs, et de penseurs éminents, qui n'ont appartenu précisément à aucune secte philosophique, et n'ont eu en aucune façon un système de philosophie. Étaient-ils philosophes, ou ne l'étaient-ils pas? Ce qui est certain, c'est que, n'appartenant complètement à aucune école, ils ont profité librement de toutes : ils étaient donc éclectiques. L'éclectisme est donc une sorte de philosophie. » -r Et l'on me citera une multitude de noms illustres, pris chez les anciens et chez les modernes, de savants, de politiques, de moralistes, de littérateurs, d'écrivains en tous genres, auxquels la postérité a justement décerné le nom de philosophes. Tous ces pen^urs, me dira-t-on, avaient-ils un système?
Je réponds que croire que ces penseurs ont été dénués de système est une illusion.
Cette illusion, au reste, est si naturelle , que Diderot, un certain jour, écrivant l'article Éelectiime de son Encyclopédie, se prit à réfiéchir sur lui-même et sur les penseurs de son temps, ce qui le conduisit à s'écrier tout-à-coup, comme s'il avait eu une révélation subite d'une grande vérité : « Mais nous ne sommes tous que des éclectiques! » Depuis le seizième siècle, que faisons-nous, tous tant que nous » sommes? depuis Jordan Bruno, depuis Cardan, que sommes-nous? » Jurons-nous par l'autorité de quelqu'un? avons-nous une bannière, B une école? Je ne vois que libres penseurs, jaloux de la prérogative la » plus belle de f humanité, la liberté de penser par soi-même. Le sectaire » est un homme qui a embrassé la doctrine d'un philosophe; l'éclec- B tique, au contraire, est un homme qui ne reconnaît point de maître.
» L'éclectique est un philosophe qui, foulant aux pieds le préjugé, la » tradition, V ancienneté, le consentement universel, l'autorité, en un t> mot tout ce qui subjugue la foule des esprits, ose penser de lui- » même, remonter aux principes généraux les plus clairs, les exami- D ner, les discuter, n'admettre rien que sur le témoignage de son » expérience et de sa raison, et, de toutes les philosophies qu'il a ana- D lysées sans égard et sans partialité, s'en faire une particulière et domestique qui lui appartienne, b
Mais, je le demande, a-t-on pris Diderot au mot; et, malgré sa boutade, s'ayisera-t-on de dire que lui, Jean-Jacques, et Voltaire sont des éclectiques? Non; mais on dira d'eux que ce sont des libres penseurs, des hommes jaloux de la prérogative la plus belle de l'humanité, la liberté de penser par soi-même. On dira encore, en bien ou en mal qu'ils ont, au dix-huitième siècle, foulé aux pieds le préjugé, la tradition, ^ancienneté, le consentement universel, l'autorité, tout ce qui subjuguait la foule des esprits, et que de là sont résultées de grandes découvertes et de grandes erreurs. Voilà ce qu'on sent en eux, ce qui survit de leurs travaux : ce sont des émancipateurs, de» destructeurs et des rénovateurs à la fois, des hommes qui achèvent la critique du passé et font appel à l'avenir. Mais des éclectiques systématiques, c'est ce que personne ne sent et ne reconnaît en eux. On voit trop bien leur philosophie particulière et domestique, comme dit ce bon Diderot, qui répète là, sans y songer peut-être, la définition que Montaigne le sceptique donnait aussi de sa propre méthode de philosopher [i). Et puis Diderot ne s'aperçoit pas qu'il termine sa définition de l'éclectique par une contradiction singulière : car si l'éclectique est un homme qui foule bravement aux pieds le préjugé, la tradition, l'ancienneté, le consentement universel^ l'autorité, l'éclectique est par cela même un révolutionnaire provoquant les hommes à la révolte et à Témancipation; et si, finalement, il se trouve avoir découvert, au bout de toutes ses investigations, une philosophie particulière, il a donc un système, et par conséquent il n'est éclectique que de nom ; il est au fond très affirmatif et très dogmatique.
Hé bien, il en est ainsi, à des degrés divers, des penseurs de tous les temps. Tous ont eu un système, tous ont appartenu à la philosophie générale de leur temps, ou ont eu cette philosophie particulière et domestique dont Diderot parle; et, dans ce dernier cas, ils n'ont déduit de leurs investigations cette philosophie particulière et dômesque, que parce qu'ils en avaient en eux-mêmes le germe et le besoin. Ils l'ont apportée pour ainsi dire avec eux au monde plutôt qu'ils ne
(t) c C'est ici un livre de bonne foy, lecteur. Il t'averUt dès rentrée que je ne m'y » suis proposé aucune fin que domestique et privée, • Cest la première phrase des Essais.
Font trouvée. Mais, soit qu*on la regarde comme préconçue en eui, ou qu'on accorde qu'elle est uniquement résultée pour eux du spectacle que le inonde leur offrait et des investigaticms de leur pensée, ils n'en ont pas moins eu tous un certain dogmatisme auquel ils ont fait aboutir tout leur labeur. Us ont tous été, même les icepêiqueê, affirroatifs et dogmatiques d'une certaine manière; et ils Font été en rapport avec le caractère de leur temps; c'est à-dire qu'ils ont tous été affimatifs et dogmatiques suivant la nature de l'œuvre qu'accomplissait alors l'Humanité.
Ceci demande une explication.
Le besoin d'un système complet, comprenant à la fois Dieu, l'homme, la nature^ et s'étendant par conséquent sur toutes les sciences et sur tous les arts, est, je ne dis pas seulement naturel, mais inhérent à l'esprit humain ; et par conséquent un tel système est nécessaire et indispensable à chaque homme. Sans un tel système, en effet, l'esprit de l'homme est dans le vide ; il n'existe pas. J'ai démontré ailleurs surabondamment cette vérité (1).
De là il résulte nécessairement, pour une époque quelconque, que, de deux choses l'une, ou bien ce système si indispensable est donné aux individns par l'Humanité collective, ou bien les individus le cherchent isolément et à leurs propres risques.
Si des penseurs isolés viennerit à trouver, à force de peine et de travail, les premiers linéaments du système après lequel l'Humanité aspire de leur temps, l'Humanité adopte ce germe, en le fécondant toutefois de sa propre vie; et il s'ensuit de nouveau que, pendant des siècles, chaque homme venant au monde reçoit du monde la nourriture nécessaire à son âmë.
Mais, tant que les penseurs cherchent sans trouver, le scepticisme règne.
Pourtant le besoin d'un système est tellement inhérent, je le répète, à la nature humaine, que les sceptiques eux-mêmes se font un système. Ils s'attachent nu doute comme à une affirmation; leur antipathie pour les croyances du passé leur tient lieu de croyances, et, plutôt que de ne pas croire en Dieu, ils diviniseront la matière. Pas de sceptique qui n'ait eu une tendance, pas de sceptique qui ait cultivé le stoeplicisme pour le scepticisme même.
L'Humanité et les individus passent donc alternativement par ces deux phases : tantôt le système est donné aux individus par l'Homanilé, tantôt les individus sont dans la recherche du système qu'adop^ tera un jour l'HumaBîté.
Dans le premier cas, ils ont évidemment un système, bien que ce
(t) Voyez lyune Reiigùm séms théocraiiê, dans le folame suivant (ie cette éditien.
système ne leur appartienne pas en propre, mais leur soit donné. Dans e second, ils en ont encore un, plus ou moins incomplet et erroné, qu'ils se font.
Je défie qu'on me montre dans Thistoire un penseur qui ne soit pas dans Tun ou Tautre de ces deux cas.
Ce que Von appelle philosophie, et qu'on veut distinguer de la religion, n'est donc véritablement que le supplément de la religion. A chaque penseur, dans les époques religieuses, il faut pour ainsi dire ajouter la dose de foi qu'il a prêtée aux croyances de son temps, si l'on veut avoir son système; et, dans les époques de scepticisme, c'est la dose d'incrédulité religieuse du sceptique dont il faut tenir compte. Le sceptique est, dans la formule de l'Humanité, une quantité néga^^ tive ; mais demandez à un géomètre si les quantités négatives ne sont pas des quantités. L'Humanité chancelait ou se reposait encore dans des croyances embrassant à la fois passé, présent, avenir, Dieu, l'imi^ vers, et l'homme ; le sceptique vient, qui se met à douter. Vous n'avez pas de système, dites-vous; vous n'affirmez rien ; vous ne visez qu'à une fin domestique et privée; vous demandez qu'on vous laisse douter en paix. Mais avec quoi doutez-vous, et contre quoi doutez-vous? Ne serait-ce pas avec la raison générale de l'Humanité, avec et contre la raison de votre temps? Qui vous a fourni les éléments, la matière et le point d'appui de vos doutes? Est-ce l'Humanité, oui ou non? Donc déjà vous doutez par et pour l'Humanité. Je dis plus : vous ne doutez pas seulement, vous affirmez; car nier, au fond c'est affirmer. Toute négation résulte implicitement d'un certain sentiment de la vie; or, la vie est toujours positive. On nie parce qu'on voudrait affirmer, parce qu'on affirme intérieurement, alors même que l'idée que l'on voudrait affirmer n'est pas encore trouvée par notre esprit. Toute négation provient d'un sentiment affirmatif qui cherche sa manifestation. Aussi consultez la tendance du sceptique plutôt que ses paroles. Il sedftdou. teur par nature; c'est précisément que sa nature serait de connaître et d'affirmer. Vous l'appelez un incrédule, et c'est souvent un esprit religieux; seulement la vieille religion ne peut le satisfaire. Le voilà qu^ lui-même se proclame follement athée : quelques siècles auparavant il aurait été un des Pères de .l'Église, et quelques siècles plus tard 'Humanité renouvelée le placera peut-être au rang de ses ancêtres religieux.
Donc, même en ne s'occupant dans ses ouvrages que de a douter, niaiser et fantastiquer, » comme le dit Montaigne de ses propres écrits, tout sceptique a dû sentir où allaient ce doute et'ces focéties, et que cette philosophie « domestique et privée, v ainsi que le dit encore Montaigne avant Diderot, ne s'arrêterait pas à son foyer, et toudrai^ voyager au large dans le monde. Tout sceptique a senti que sa raison
particulière s'adressait, quoi qu'il fît, à la raison générale, roulait dans le cercle de cette raison générale, la supposait et y répondait, ne la combattait que pour la réformer, ne s'en écartait que pour la faire marcher. L'avenir donc, avec un système, était là; pour ainsi dire, qui inspirait l'homme du doute. En tous cas, le passé, du moins, lui servait d'inspirateur, précisément parce que ce passé lui répugnait. Il y a nécessairement un point où l'on ne croit plus aux idées du passé, où l'on ne croit pas non plus aux idées de l'avenir qui sont en germe et en élaboration : ce point, c'est 1 époque du scepticisme. En apparence, le sceptique est immobile, n'avance ni ne recule. Mais Leibnitz n'a pas dit vainement : <i Le présent, engendré du passé, est gros de l'avenir. » Cette formule est la loi de chaque penseur, comme elle est la loi de l'Humanité même et du monde. Le sceptique, donc, vient du passé qui tombe en ruine et va vers l'avenir qui s'élève; le sceptique marche, quoi qu'il dise ; il se croit immobile, epur si muove. C'est qu'il y a pénétration du mouvement de chaque penseur isolé par, le mouvement général de l'Humanité.
C'est donc une très fausse manière de juger un philosophe que de ne vouloir faire acception que des matières sur lesquelles il s'est expliqué dans ses écrits, sans aucune comparaison avec un système plus général. La véritable règle pour le bien juger et pour l'avoir au complet, c'est d'ajouter, dans les époques religieuses, la religion de son temps à sa philosophie; de mettre en parallèle la tendance de ses écrits avec la religion de son temps dans les époques d'incrédulité. La philosophie roule toiyours sur le mâme terrain que la religion ; elle, est une religion qui se connaît ou une religion qui se cherche. Pouvezvous séparer une œuvre quelconque de l'art, une peinture, une statue, un poème, de l'époque et de la civilisation qui l'ont enfantée? vous ne le pouvez pas davantage d'une œuvre philosophique. 11 y a le reûet de toute une civilisation dans l'œuvre d'un artiste; il y a de même toujours le reflet d' une religion dans l'œuvre d'un philosophe, mais d'une religion en croissance ou d'une religion en décroissance. Ce qui constitue réellement la particularité de chaque philosophe, c'est ce qui reste après comparaison faite de son œuvre avec la religion de son temps. En quoi s'est-il séparé de son temps, en quoi a-t-il fait avancer l'Humanité, préparé l'avenir? Sa philosophie est toujours et ne peut pas être autre chose qu'un complément au système général qui régnait alors, ou un supplément provisoire en attendant le système général vers lequel on tendait providentiellement. La valeur véritable du penseur est donc donnée par la balance qu'il faut établir d'une part entre lui et le passé manifesté par son époque, d'autre part entre lui et l'avenir; et comme, à l'extrémité de ces deux termes, on trouve toujours une philosophie complète, un système, une religion en un
mot, il s'ensuit que la yéritable valeur de tout philosophe est d'avoir eu un système.
II y a quelques philosophes chez lesquels ces deux termes, philosophie et religion, ne doivent ni s'ajouter ni se balancer, parce que ces deux termes arrivent chez eux à Tidentité. Religion, philosophie, c*cst, pour ces hommes rares dans THumanité, et qui répondent à certaines époques précises, la même chose; car ils nont pas d'autre religion que leur propre philosophie. Tels nous apparaissent sans contestation dans l'Orient Confucius ou Lao-Tseu, chez les Grecs Pylhagore et Platon. Tel encore, malgré les ténèbres de sa légende, celui en qui l'Humanité, dans notre Occident, incarna si longtemps la Sagesse divine.
11 y a d'autres philosophes chez lesquels la religion et les croyances morales de leur époque sont le complément de leur philosophie, mais s'y adaptent si naturellement qu'elles semblent ne faire qu'un avec elle, et que leur philosophie est pour ainsi dire de même étotfe que la religion de l'Humanité de leur temps : tels, par exemple, Descartes, Pascal, Newton, Leibnitz. Ce sont là, comme on dit, des philosophes chrétiens. Ils ont fait pourtant œuvre de penseurs isolés sur une multitude de points, parce que la religion n'avait pas de principes solides qui, sur ces points, dominassent leur génie; mais ils avaient conservé une si grande dose de foi, et avaient si bien compris la beauté du Christianisme, qu'ils s'y soumettaient tout en marchant hardiment vers l'avenir. Ce sont encore là des hommes sublimes et presque aussi grands que les autres, quoiqu'ils aient eu un moindre rôle.
Enfin il y a des philosophes chez lesquels la philosophie, ce supplément de la religion quand elle n'est pas la religion même, arrive à une très grande prédominance sur les croyances officielles constituées de leur temps, et pourtant n'arrive encore sur les points les plus essentiels qu'au doute, sans manifestation d'idée positive, vraie, solide, durable. Ceux-là sont encore très systématiques, quoiqu'ils prêchent souvent, comme Montaigne ou Bayle, le scepticisme, comme Diderot ou Voltaire, la liberté de penser, voire même l'éclectisme. Quehsiècle, par exemple, a été plus dogmatique, plus audacieusement et à bien des égards [^us follement affirmatif sur Dieu, l'homme et la nature, que le Dix -Huitième Siècle?
C'est ainsi que, quelle que soit la diversité des catégories de philosophes, et quelque dissentiment qu'il y ait entre eux, depuis les Platon, par exemple, jusqu'aux Voltaire, tous cependant s'accordent en ceci, que tous ont cherché une religion ou se sont reposés dans une religion. La pensée d'un philosophe, pour être connue et véritablement pesée, doit donc être mesurée à un système religieux ; et elle est toujours, explicitement ou non, un système religieux. Si vous ne voyez pas clairement un tel système chez un philosophe, soit parce que dans
ses écrits il ne s'est exprimé que sur des questions spédaks, soit parce qu'il a professé ouvertement le^scepticisme, cherchez avant ou après lui, et vous trouverez ce qui, ajouté à sa penaée, complète sa pensée et en fait un système.
Car, je le répète, la philosophie, à tous les instants, a pour bot un système général comprenant Dieu, l'homme et la nature. Si, à un moment donné, ce système existe, tel qu'il convient i l'époque, le penseur adopte et réfléchit ce système, en le modifiant toutefois. Il ne saiiraît donc, à de pareilles époques, y avoir lieu à aucun éclecUsme; le dogmatisme et la foi régnent. Si , au contraire, ce système n'existe pas, l'esprit de chaque penseur y aspire nécessairement. II n'y a donc pas lieu davantage alors, pour un penseur véritable, à l'éclectisme systématique. Le véritable penseur d'une telle époque sera celui qui marchera hardiment, et pour ainsi dire per ftu et nefas, à ce but de toute philosophie, un système dogmatique embrassant Dieu, l'homme et la nature. Entre ces deux évolutions de la pensée organisée et de la pensée en dissolution qui tend à se réorganiser, le pyrrhonisme tient un moment sa place. Mais le pyrrhonisme proprem^it dit n'est qu'un instant de léthargie, de torpeur et de néant ; et quant au scepticisme de bon aloi, il y a toujours une passion, une tendance sons la glace apparente du sceptique. Le scepticisme qui se montre à certaines époques n'est, au fond, qu'une aspiration vers la religion à venir. Cette aspiration n'est pas un système, sans doute; mais elle représente un système, elle équivaut virtuellement à un système; et, pour qui sait voir les choses dans leur germe, elle est tout un système.
Je le répète donc, tout penseur, dans tous les cas, a eu directement ou indirectement un système, ou le besoin d*un système et une tendance systématique bien déterminée : car tout penseur un peu puissant a senti Tidentité, au fond, de la religion, de la philosophie, de la morale, de la politique, de l'art, de la science; tout penseur un peu puissant a lié l'idée du présent à celle du passé et de l'avenir. Donc, même en laissant de côté les génies supérieurs, et en ne s'altachant qu'à la multitude des penseurs qui ont place justement dans l'histoire de la philosophie, on a droit d'exiger des uns comme des autres un système, puisé soit dans la religion de leur temps, soit dans leurs propres investigations; et en effet, il n'est pas un seul penseur uir peu notable ^ui n'ait eu un système, ou qui n'ait appartenu à un système. Donc l'éclectisme pur, l'éclectisme systématique, l'éclectisme pour l'éclectisme^ est une chimère.