CHAPITRE
Le problème de la Philosophe est toojoors noawaa.
Mais cette chimère de récleclisme systématique paraîtra bien plus éi^idente encore, si, de la considération de la subjectivité du philosophe, nous passons à la considération de Tobjectivité nécessaire à tout acte de la pensée comme à toute manifestation de la vie.
De même que tout penseur vient, à son époque, avec une individualité qui n'avait pas encore existé, et que chacun apporte sur la terre mie innéité nouvelle, de même aussi la Nature et THumanité, ce milieu nécessaire de tout philosophe, varient de siècle en siècle.
Si le philosophe se considère lui-même, il se sent force, et par conséquent, ainsi que nous venons de le remarquer, il n'est nullement porté à s'abdiquer pour se faire éclectique. Et de même, s'il considère la Nature et l'Humanité de son temps, il les voit différentes de ce qu'elles furent à toute autre époque. Par conséquent, le problème de la philosophie lui apparaît nouveau. Comment ira-t-il donc s'imaginer que toute philosophie est dans les livres?
Il est vrai, il n'y a fias d'âge ni d'époque pour un livre de géométrie. Un géomètre viendra dix siècles après un autre géomètre^ il trouvera le livre de son devancier aussi solide et aussi utile, quant aux flécouvertns qu'il r^^nferme, que le jour où il fut écrit. C'est que l'objet n'a pas changé : la pensée, appliquée à un objet immuable, a pu produire une œuvre immuable. Et pourtant il* serait encore vrai de soutenir que la géométrie elle-même ne peut pas se développer indépendamment de ce milieu muable et progressif de la Nature extérieure et de THumanité. Hais enfin l'objet de la géométrie est immuable. L'objet de la philosophie n'est pas immuable, au contraire; car après Dieu, qui est immuable et pourtant éternellement créateur, l'objet de la philosophie est l'homme et la nature, tous deux perpétuellement muables. La philosophie n'est pas une sorte de géométrie fondée sur des abstractions. La pjiilosophie est la science de la vie. Qu'il y ait un certain fonds métaphysique commun à toute philosophie, c'est ce que je suis loin de nier : mais appliquer ce fonds aux diverses situations de rflumanité et l'étendre, voilà le problème éternel de la philosophie. Elle doit donner de la vie des définitions et des expositions qui s'accordent avec les révélations vraies de l'art , de la politique, de la science, de l'industrie, à chaque époque.
Il ne faut donc pas entendre le philosophe comme Pascal entendait le progrès: le même homme, avec une sorte de magasin de connaissances amassées les unes sur les autres, le même homme avec un mo-
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bilier toujours croissant. Hais il faut l'entendre ainsi : un penseur toujours nouveau.
Il en est des monuments philosophiques comme des monuments d'art ou de législation. Une fois que l'Humanité a dépassé l'époque plus ou moins étendue à laquelle ils conviennent, ils cessent d'avoir vie, en ce sens qu'ils ne satisfont plus aux besoins de l'Humanité vivante, parce qu'ils ne répondent pas à toutes les manifestations connues de la nature et de l'homme. Comme les monuments de l'art et de la législation, ils prennent donc place dans les bibliothèques, dans les musées. Ce sont des œuvres du passé, des œuvres qui, pour être belles et admirables en elles-mêmes, n'en sont pas moins frappées d'impuissance, si nous ne les transformons pas en nous, en vertu de notre activité propre et en raison des besoins et du savoir de notre temps. La fK)ésie homérique est admirable, sans doute; mais est*il possible aux hommes de notre siècle de sentir comme les sauvages de l'Iliade? L'âme de Platon plane sur l'Humanité, mais les livres de Platon ne résolvent pas les problèmes de notre époque. Dire que la philosophie est terminée, parce qu'il y a eu d'aussi grands génies que Pythagore, Platon, ou Leibnitz, c'est la même chose que dire que l'art est terminé, parce qu'il y a eu les poëmes d'Homère, ou que la législation est terminée parce qu'il y a eu le droit romain. A chaque moment, tout est fini et tout commence.
Pourquoi, tout fini, tout reconimencc-t-il en philosophie? C'est que l'Humanité est là qui crée elle-même, autrement mais au même titre que les philosophes, et qui présente à leur activité une matière toujours nouvelle, des problèmes toujours nouveaux. J'ai déjà indiqué plus haut, en passant, cette vérité, que la Nature et l'Humanité ont, indépendamment de l'idée, une virtualité propre qui se mêle à l'idée et concourt ainsi à l'œuvre de la philosophie; mais il nous faut examiner un instant cette vérité de plus près, et en voir les effets.
L'Humanité n'est pas seulement un être qui pense, c'est un être qui sent, qui agit, qui vit. L'Humanité, donc, n'étant |>as seulement une pensée qui se développe, n'est pas uniquement, quant au reste, c'est-àdire quant à ce qui n'est pas pensée en elle, une matière morte qui reçoit la pensée des philosophes. Elle modifie continuellement cette pensée en la reproduisant objectivement; en sorte que le philosophe est toujours obligé de recommencer ce que j'oserais appeler sa toile de Pénélope. Un changement quelconque ne peut se faire dans la métaphysique sans que l'art, la politique, lascience, l'industrie, ne soient par là modifiés : mais réciproquement tout progrès que fait l'Humanité en dehors de la métaphysique, soit dans la connaissance de la nature extérieure, soit dans l'organisation de la vie humaine collective, rend nécessaire un nouveau progrès de la métaphysique. Ce pro-
grès ne se fera peut-être pas tout de suite, il faudra peut-être attendre des siècles pour qu'il se fasse : qu'importe? Les penseurs n'en Yont pas moins délaisser peu à peu les anciennes solutions, et, sur la piste que l'Humanité leur a indiquée, poursuivre péniblement, à travers les âges, les solutions nouvelles. C'est ainsi, c'est par le mystère de cette dualité, de l'Humanité en* tant que pensée, et de l'Humanité en tant que non-pensée (corps et sentiment), que la philosophie se renouvelle et se rsjeunit sans cesse.
Pour expliquer mieux mon idée, qu'on me permette de prendre une comparaison dans le monde physique. Vous jetez une graine dans la terre ; cette graine germe et produit un arbre. Est-ce cette graine seule qui a produit cet arbre? Non, c'est aussi la terre ; la graine seule n'aurait rien produit. La terre est donc feitile, féconde, animée, sinon au même titre que la graine, du moins de son propre chef et par ellemême. Et qu'on ne me dise pas que la terre, ou en général les éléments, n'ont fait qu'obéir à la graine, se prêter à ses besoins, prendre son commandement comme des esclaves dociles. Non, car la terre et les éléments peuvent détruire aussi bien que faire fructifier. La terre est donc une force, si la graine en est une. Cela est si vrai, que vous pouvez dire et que vous dites en eflét chaque jour que la terre a produit cette plante que vous avez sous les yeux , au lieu de dire que le germe que vous avez déposé dans la terre l'a produite.
Hé bien, l'Humanité est fertile et féconde comme cette terre. L'idée déposée au sein de l'Humanité ne s'y développe pas uniquement par sa propre puissance; elle s'y développe en vertu de la fécondité, delà vitalité de rHuraanité.
Cela étant, jamais l'Humanité ne reproduit les idées identiquement comme elles lui sont confiées; elle les fait croître, c'est-à-dire qu'elle leur imprime sa propre virtualité. Ce qui n'était qu'un germe devient une plante en passant dans son sein.
Suivons plus loin notre comparaison. Quand la plante a germé au sein de la terre, quand sa tige s'est élevée et qu'elle s'est couverte de feuilles, quand elle vit ainsi, développant à la fois en elle et la fécondité de son germe et la fécondité des éléments, l'agriculteur vient qui la cultive, la greffe, l'émonde, la préserve des orages, en savoure les parfums, en recueille les fruits, jusqu'à ce que le moment soit venu d'abattre l'arbre et d'en replanter un autre avec une graine donnée par le premier. Il en est encore de même de l'Humanité, des idées et des philosophes. A un point de vue, les philosophes sont l'Humanité même qui se développe, car ils en sont la pensée. A un autre point de vue, ils sont pour ainsi dire extérieurs à l'Humanité, parce que l'Humanité n'est pas uniquement peui:ce, et que les autres puissances qui existent en elles sont créatrices et fécondes au même titre que la pen-
sée. D'où il résulte que souvent ik n'ont autre chose i faiire que oui* tÎYer, émonder ou renverser Tarbre qu'eux-mêmes avaient semé, et qui avait pris racine dans THumanité.
Ainsi, action et réaction continuelles de Tidée sur ce qui n*est pas l'idée pure, et de ce qui n'est pas l'idée pure sur l'idée. Action de l'idée du philosophe sur THunianité, et réaction de l'Humanité sur l'idée du philosophe; d'où résulte un produit qui |iarticipe à la fois du philosophe et de l'Humanité, de la virtualité créatrice de l'idée du philosopha et de la virtualité créatrice de l'Humanité qui reçoit cette idée. A chaque penseur nouveau, le spectacle est donc changé,- le problème de la philosophie se présente sous une face nouvelle.
Par exemple, voilà Platon. Il introduit ou vulgarise en Grèce la métaphysique; il résume suivant le génie grec les idées orientales. Quel est le point culminant de sa philosophie? la théorie de l'Idéal. Voilà donc ce qu'il a appris aux Grecs, et par les Grecs aux Barbares d'Occident : c'est qu'il y a en Dieu un Verbe de Dieu. Hé bien, l'Occident recevra cette idée; mais comment l'Occident la recevra-t-il? Si le monde se faisait Platonicien au point précis où en est Platon , c'en serait fini et de la philosophie et du développement du monde. Le mo(nde n'est pas aussi philosophe que Platon; mais il est vivant et créateur. Il va créer quand Platon va mourir; il prend l'idée de Platon, et il en fait le Christianisme. Il incarne le Verbe en Jésus, la Sophie divine en Jésus, et le Platonisme rentre dans les musées et les bibliothèques. C'est maintenant Jésus et le Christianisme qui vont développer l'Humanité, agir sur l'Humanité, pousser en avant l'Humanité. Et de même l'Humanité, un jour, traitera le Christianisme comme elle a traité le Platonisme; elle dépassera cet horizon, le Christianisme ne lui suffira plus; la Genèse de Moïse ne conviendra plus aux disciples de Galilée, et la parole de Jésus, disant : a Rendez à César ce qui est à César; mon » royaume n*est pas de ce monde, x> ou bien encore : a Femme, qu'y » a-i-ii entre vous et moi? » ne satisfera plus ni les fils des esclaves, ni leurs femmes développées par le Christianisme même. La Bible et rÉvangile iront donc prendre la place qui leur appartient dans le Panthéon du passé. Ainsi l'arbre a été semé au temps de Soerate, il a germé au sein de l'Humanité, il est devenu le Christianisme; il a décru à l'époque de la Renaissance, et il a été déraciné au temps de Voltake. Hé bien, entre ces deux points d'abord, la lin du Polythéisme et le Christianisme, Soerate et Jésus-Christ, tous les penseurs qui apparaîtront successivement dans l'Humanité seront, sans exception , sou^ ' Tempire de ce travail de destruction et de rénovation qu'accomplit THumaniié ; tous cencourront ainsi à l'inoubation dm Ciîristianianie. Et iie mème^ entre ces' deux points, la naissance du Chrisfianisnie^st la fin du Christianisme, Jésus-Christ et Voltaire, tons les penseurs qti^
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apparaîtront auccesBivement dans rHumaoîté» seront tous sans eixepiion sous l'empire du phénomène produit par la double puissance de la vertu créatrice de Tidée et de la virtualité créatrice de THumanité, c'est-à-dire le Christianisme. Qu'ils le sachent bien ou qu'ils l'ignorent, tous leurs travaux auront pour objet le développement et ensuite la destruction du Christianisme.
Mais on me demandera : Y a-t-il eu progrès ou rétrogradation quand l'Humanité a ainsi antbropomorphisé le Verbe de Platon, et transformé en idolâtrie une vérité métaphysique? Je dis hardiment qu'il y a eu à la fois l'un et l'autre^ mais que l'idolâtrie du Christianisme était nécessaire. Je dis plus, je dis qu'il a été de l'essence de la philosophie de se mêler à ce mouvement, et que ceux qui ont fait le Christîanisnoe ont été les vrais comme ils ont été presque les seuls philosophes de leur temps.
En effet, que faisait Platon pour l' unification du Genre Humain? Sa métaphysique du Verbe et des idées typiques faisait-^lle qu'il n'y eût plus de Grecs et de Barbares, de citoyens et d'esclaves? Socrate, son maître, n'était-il pas mort pour avoir nié les dieux du Paganisme ? Pourquoi donc ces dieux coupables de la mort du philosophe survivaient-ils après les œuvres de Platon? Et que firent les sophistes que Platon laissa après lui dans l'Académie? Us ne firent rien pour l'avancement de sa doctrine; et si l'on ne comprenait pas qu'ils achevèrent du moins, par le doute et le scepticisme, la destruction du monde payen, il faudrait dire qu'ils déshonorèrent la pensée. Que restait-il donc à faire après Platon, je le demande encore? Était-ce de penser, toujours de penser qu'il s'agissait? Non, c'était d'aimer, de sentir, de pratiquer. Il fallait détruire ces dieux dont les prêtres avaient condamné Socrate: il fallait montrer que l'Idéal, le Verbe de Dieu, était un Dieu supérieur à ces faux dieux ; il fallait unir les Grecs et les Barbares; il fallait détruire l'esclavage. C'est ce que ne firent pas les premiers disciples de Platon, tout occupés qu'ils étaient uniquement de penser; et c'est ce que fit, instinctivement pour ainsi dire, l'Humanité* Après Platon, doue, le devoir de tout penseur était, d'employer la pensée à développer le sentiment et la charité, le devoir de tout penseur était de seccHider l'Humanité dans sa gestation des idées de Soerate et de Platon. Qui fut donc philosophe, une fois Jésus venu? Ce fbrent ceux qui poussèrent en avant la science de la vie, c'est-à-dire ceux qui développèrent faimnn*, la charité, qui pensèrent, mais qui ai^mèrent, qui voulurent la réalisation de la théorie de Platon, ceux en un root qui dirent : a S'il y a en Dieu un Verbe de Dieu, il doit sauver le monde, il est le Sauveur effectif du monde, » et qui adorèrent ce Sanvevr.
Aussi quel est le pédant qui oserait dire que les Pères de TÉglise, ces penseurs si profonds, depuis S. Paul jusqu'à S. Augustin, ne tiennent pas bien leur place d^s l'histoire de la philosophie?