CHAPITRE iv
SuiTtit les époques, tes philosophes font cm défoM les reUckns.
Ainsi la philosophie accompagne la vie de THunianité, se développe avec elle, et par conséquent n'est jamais terminée. Virtuellement la philosophie est toujours une religion; mais tantôt c'est une religion faite qui se continue, tantôt c'est une religion nouvelle qui se fait Tantôt c'est la pensée du philosophe qui, adoptée par l'Humanité et vivifiée par elle, se verse pour ainsi dire dans les individus; tantôt c*est la pensée individuelle qui aspire à une systématisation et à une réalisation que l'avenir seul a le droit de manifester.
On a voulu distinguer dans l'Humanité des époques critiques et des époques organiques. Nous n'admettons pas cette distinction. Pas d'idée qui soit purement critique; toute négation, comme nous l'ayons dit, tend à une affirmation, et la suppose virtuellement. Donc point de schisme aussi profond dans l'Humanité que celui qui existerait entre des révélateurs d'un côté et des destructeurs de l'autre. Les révélateurs, comme on les nomme, ont précisément pour ancêtres les destructeurs qui les ont précédés, et leurs idées organiques étaient au moins virtuellement pressenties par les sceptiques et les incrédules qui leur ont frayé la route à travers les ruines du passé.
Mais si nous n'admettons pas d'époques critiques et d'époques organiques dans un sens absolu, nous ne voulons pas non plus qu'on fasse descendre de leur haut rang tous les hommes religieux qui ont présidé aux destinées de l'Humanité, pour en faire des espèces d'imt)éciies et de superstitieux, et pour oser dire de Jésus, de S. Paul, et de taut d'autres : a Ceux-là ne furent pas des philosophes! d
Ceux-là aussi furent des philosophes, soyez-en sûrs, et des plus grands; car ils répondent, dans l'histoire, à un moment solennel, celui où, après s'être long-temps cherchée pour ainsi dire, et après avoir mûri sourdement, l'idée pure s'unit à l'Humanité, et s'inearne en elle pour la renouveler. Ceux-là sont donc des philosophes qui, aidés de l'Humanité, comme Jésus le fut de ses pauvres apôtres, exaltent la philosophie et la font régner sur la terre.
Arrêtons-nous un moment sur cette dernière considération que, suivant les époques, les philosophes font ou défont les reUgions. Car ce que je viens fle dire qu'on n'oserait pas faire, c'est-à-dire exclure de la
philosophie, comme indigoes de siéger avec les philosophes, ou aa moins comme étant d'une autre espèce qu'eux, les grands hommes relîgieux de tous les temps, on le fait pourtant assez volontiers, il faut en convenir; et même il s'est trouvé des faiseurs d'abstraction qui ont soutenu, au nom de la psychologie, qu'il y avait une différence spécifique absolue entre la religion et la philosophie. N'écoutons pas ces gens qui voudraient faire de la philosophie je ne sais quelle petitt science particulière dont je ne vois pas précisément l'objet.
Un philosophe, je le répète, est un homme qui travaille à faire ou à défaire une religion, et, dans le second «cas, qui ne défait une religion que parce qu'il en pressent, plus ou moins vaguement, une autre. Je défie que l'on me trouve une autre définition commune à la fois à cette multitude de penseurs que l'on appelle philosophes 3 et, en revanche, je ne serais pas embarrassé de démontrer, l'histoire en main, que cette définition convient à tous, sans aucune exception (1).
Mais, cela étant, par quelle singulière aberration d'esprit exclut-on ordinairement de l'histoire de la philosophie, et range-t-on dans une autre catégorie que les philosophes, les grands hommes qui ont fait les religions ou qui les ont accrues et soutenues? Pourquoi, dans le langage vulgaire, appe)le-t-on Leibnitz, par exemple, un philosophe, et ne veut-on pas voir un philosophe dans S. Paul? 11 y a de cela une raison bien simple, et qui se rapporte admirablement à ce que nous venons d'établir. Si vous faites cette distinction, ce n'est pas, certes, que S. Paul ne soit, comme Leibnitz, un philosophe; mais c'est que vous, qui les contemplez tous deux et qui les nommez, vous appartenez nécessairement par votre tendance au passé ou à l'avenir, au Christianisme ou à la Philosophie qui remplacera le Christianisme. Or si vous êtes encore chrétien, S. Paul vous apparaîtra un tel philosophe, que ce sera pour vous plus qu'un homme; ce sera à la fois un inspiré et un prédestiné, un saint ; tandis que Leibnitz, étant venu longtemps après que le grand œuvre était accompli, ne sera pour vous qu'un simple mortel, un philosophe. Et, réciproquement, si votre tendance est pour l'avenir, vous reconnaîtrez bien dans S. Paul un profond penseur, mais vous ne lui pardonnerez pas d'avoir contribué à fonder le Christianisme.
L'observateur qui juge les penseurs et qui les nomme est, en eflél, comme le penseur lui-même et au même titre, suspendu entre le passé
(1) Ouvrez le Manuel de r Histoire de la Philosophie de Teooemann, publié par M. CovsiD. Avaak de classer historiquement les philosophes, TennemanD se demaôde ce que c'est qa*UQ philosophe : a L*homme, dit-il, aspire uécessairement à uoe science » des principes derniers et des lois dernières de la nature et de la liberté, ainsi que » de leurs rapports réciproques, o Les termes de cette définition ne sont pas clairs, mais le sens est manifeste ; et que disons-nous d*autre ?
19* LiVR, TOM. 11. ?• 20.
et Tayeniri entre un système et un autre. Nous ressemblons tous aux astronomes qui, en même temps qu'ils contemplent les corps célestes en mou vement, sont eux-mêmes en mouvement sur leur observatoire, la terre, qui les emporte avec elle dans l'espace.
a Mais, dintz-vous en vous mettant au point de vue de l'ayenir, S, Paul s'est trompé', gravement trompé. 11 a tellement désiré la résurrection, qu'il s'est imaginé que Dieu avait commencé en Jésus le miracle de la résurrection et de la vie éternelle, et que ce miracle allait arriver aussi pour lui Pau^et pour tous les hommes; de là son Christianisme. Sa philosophie reposait donc sur une erreur. »
Et moi, je vous demande : Leibnitz ne s'est-il pas trompé aussi, et gravement trompé, puisqu'il a cru d'après et par S. Paul? S. Paul est Tenu au commencement du Christianisme , Leibnitz à la fin : voilà toute la différence. Hais si le dernier est philosophe, l'autre Test aussi ; car Leibnitz a-t-il rejeté S. Paul? Leibnitz ne s est-il pas, au contraire, rattaché à S. Paul, en ce sens que Leibnitz est resté uni au système général du Christianisme? Donc ces deux penseurs, éloignés l'un de l'autre par tant de siècles, ont eu tous deux un certain ciel commun de leur esprit, si je puis parler ainsi. Or, je l'ai dit plus haut, c'est ce ciel qui constitue réellement le philosophe, par la raison, je le répète encore, que l'esprit humain aspire nécessairement à une religion aussi naturellement que les fleuves vont à la mer. Donc, la philosophie dans Leibnitz étant inséparable de la rehgion, la religion dans S. Paul est également inséparable de la philosophie. Donc la philosophie n'est pas autre chose, en définitive, que ce que chacun de nous prend de religion en passant sur la terre.
Spinoza comparait tous les êtres à des bouteilles plongées dans l'Océan, qui délimiteraient chacune en apparence, par leur capacité, une partie de cet océan, mais n'en distrairaient rien dans un sens absolu. J'aimerais mieux comparer chaque esprit à une glace qui réfléchit obscurément, c'est-à-dire d'une façon incomplète et avec certaines ténèbres nécessaires, l'océan de la vie, passé, présent, avenir, ciel et terre; et en effet nous ne sommes pas uniquement des parties d'un grand tout, mais il y a dans la vie un mystère de pénétration qui fait que nous sommes à la fois tout et partie.*Mais peu importe la justesse de la comparaison : toujours est-il que, de même que cette bouteille qui nage dans l'océan, l'esprit de tout penseur appartient à un océan tout entier; de même que cette glace qui réfléchit partiellement la totalité des choses, l'esprit de tout penseur réfléchit d'une façon plus ou moins incomplète, c'est-à^-dhre avec pli» ou moins de ténèbres et par conséquent *'cf fetff, un systèfme tout entier de religion dont ht nrami- Ifestation appartient au passé ou à Tavenir. Il n'y a donc pas plus à distinguer dans Leibnitz, par exemple, la forme jibilosophique du fond
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religieux, qu'il n'y a à distinguer dans S. Paul la forme religieuse du fond philosophique. S. Paul croit à la vie future, et il en conclut la résurrection. Leibnitz croit, comme chrétien, à l'oracle de la résurrection, et il en conclut la yie future d'une façon plus idéale. Voilà deux termes extrêmes du Christianisme ; mais le fond est le même. La totalité de ridée est la même pour S. Paul et pour Leibnits; seulenient les deux parties ou plutôt les deux faces de l'idée sont dans un ordre in<^ verse. Pour S. Paul, la croyance philosophique de la vie future a prér cédé la croyance au miracle de l'homme typique ressuscité, au miracle de Jésus. Pour Leibnitz, né au sein du Christianisme, c'est la croyance en Jésus qui a servi pour ainsi dire et de source et de Ut là l'idée d'une force qui persiste et se développe dans la vie éternelle. St regardez enfin que cela est si vrai, que S. Paul luî-ménoe, le philosophe S. Paul, avait pris son sentiment de la vie future à la source éo Pharisaîsme, où régnaient longtemps avant Jésus les idées de résitrreclion corporelle. Ainsi S. Paul est même tout-à-fait dans le cas de Leibnitz. La religion du Pharisaïsme a engendré chez lui la foi philosophique à la vie éternelle, qui a produit la religion de Jésus ressuscité.
Je me résume sur ce point, et je dis que tout philosophe appartient à une religion; d'où il suit qu'il est souverainement absurde d'exclure de la philosophie les fondateurs mêmes des religioos. La diflérence des> époques fait toute la difiérence. Tous les penseurs ont été inspirés par l'Humanité antérieure et par les besoins de l'Humanité de leur temps ; tous ont travaillé avec un instinct plus ou moins mystérieux à euxmêmes, mais pourtant senti en eux, à la culture de cet arbre qui sàï» cesse se développe et forme l'Humanité. Les uns; il est vrai, sont venus au moment où le germe d'une religion était déposé dans la terre, d'autres au moment où sa tige commençait à paraître, d'autres au moment où l'arbre donnait des fleurs et des fruits, d'autres quand il fallait l'abattre pour le renouveler. Ils ont tous concouru au mèau* labeur par des œuvres diverses; ils ont tous concouru d'une manière finie à une œuvre qui se continuait après eux, de même qu'elle était commencée avant eux. Ils ont travaillé diversement sans doute, et s<' sont montrés sous des apparences différentes; mais ils poursuivaient \c même but, et il est impossible de distinguer entre eux deux caractères essentiellement distincts, et de dire d'une manière absolue : Il y a deux espèces; vcnci les saints, voici les philosophes.