‹ Œuvres de Pierre LerouxChapitre 6 sur 55 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Gartetérisàtion de Seizième Sièele.

Pour avoir le sentiment réQéchi de sa puissance , il faut avoir agi : l'être qui a agi, satisfait de lui-même, médite sur la force qu'il a dé-

ployée; il se rend témoignage, et pressent ce quil pourra , en Toyant ce qu'il a pu et comment il a pu.

Pour comprendre l'origine de l'ère philosophique^ il laut se reporter à la grande et belle époque de la Renaissance et du Seizième Siècle. U faut condenser dans sa pensée le souvenir de tant de travaux d'érudition pendant cette première phase de )a Renaissance où l'antiquité sortit des décombres, et de tant de travaux de science et d'art pendant cette seconde phase où le génie moderne , mêlé au savoir antique , produisit tant de cheEs-d'œuvre. Il faut presser dans sa mémoire les noms des conquérants, des navigateurs prodigieux, des astronomes, des mathématiciens, des physiciens , des poètes, des architectes, des peiu* très, des sculpteurs de ce merveilleux Seizième Siècle, qui comprend tout, depuis Colomb jusqu'à Raphaël. Plus on aura senti le degré de force vive que l'Humanité déploya dans cette grande fermentation, mieux on comprendra l'origine de l'ère philosophique et le sens de l'histoire.

La concIttsioD, en effet, de tous les travaux, de toutes les découvertes du Seizième Siècle , c'était que F Humanité cîUtit arriver à la Dœirine de la PerfeeUbilité et du Progris.

Car, d'un côté, par tous les travaux de la Renaissance, par deux cents ans de labeur obstiné et infotigable, ou était parvenu à une appréciation assez universelle et assez parfaite de l'antiquité^ de l'autre, dans l'immense et gigantesque mouvement du Seizième Siècle, l'ère moderne était arrivée à produire elle-même des choses comparables à toutes choses. On avait donc à la fois la connaissance des anciens et la connaissance des forces que le monde moderne recelait et pouvait déployer. On connaissait ce qu'on avait pieusement adoré, et on se connaissait soi-même. Le mystère disparaissait, la viese manifestait, l'enfance fimssait, la virilité commençait.

La superstition philosophique et théologique pour l'antiquité était-elle plus longtemps possible?

Aux travaux héroïques des anciens on pouvait opposer d'héroïques travaux ; on avait excellé dans tous les arts et dans toutes les sciences ; on avait agrandi le monde, on avait agrandi les cieux , on avait muitiplié la force et fixé la durée de la pensée humaine dans le temps; les querelles religieuses mêmes, quoique subordonnées à une révélation antique, avaient familiarisé l'esprit humain avec les plus redoutables problèmes, et engendré des hommes comparables aux théologiens des premiers siècles du Christianisme. Comment, voyant ce qu'elle venait de faire, l'Humanité n'auraii-elle pas pris' un sentiment nouveau d'ellemême, et aurait-elle pu rester dans l'ère de la soumission au passé?

Les grandes découvertes du Seizième Siècle, bien que préparées et amenées par un progrès continu, ont cela de particulier, dans l'histoire

da progrès continu de l'esprit humain, qu'elles marquent la limite de deux ères : c'est la véritable fin du Moyen- Age, et le commencement d'un nouvel horizon pour l'Humanité. Si le nom d'époque d'initiation peut s'appliquer à un instant quelconque du progrès, c'est au Seizième Siècle qu'il faut le donner. Là il se fit comme une élévation de l'Humanitéy uue sorte d'exaltation divine de toutes ses facultés : c'est le volcan sorti de la terre, le plateau élevé où le monde moderne prend sa source. Chacun lèsent, chacun le dit; mais, pour avoir de cette époque le sentiment le plus admiratif et le plus vif, on n'en a pourtant pas une appréciation philosophique. On n'y voit qu'une brillante suite de découvertes, une sorte de pêche miraculeuse de l'Humanité. Ce qu'il faut voir, je le répète, c'est que là est la source et l'origine de la doctrine du progrès. Là est, pour ainsi dire, la ligne de partage du flot qui va vers l'avenir et du flot qui roule vers le passé ; jusque là THumauité restait enchaînée au passé, à partir de là elle s'élance hardiment vers un avenir inconnu, abandonnant la religion de ses pères, et cherchant sa nouvelle foi. Elle a reçu du Seizième Siècle sa force initiale d'impulsion, et bientôt elle va la posséder par un sentiment réfléchi.

Cest iine ère nouvelle qui commence, c'est l'ère moderne.

L'ère moderne se sépare ainsi, par son principe, de la phase du Protestantisme. Vainement le Protestantisme peut s'enorgueillir d'avoir provoqué ou au moins d'avoir vu se développer le Seizième Siècle. Il ne s'agit plus de réformer. Le Protestantisme tient au passé par son p

principe : qu'il s'arrête donc, et qu'il se dessèche comme un corps que la vie abandonne ; voici la Philosophie. j|

En effet, l'idée modernité une fois née, elle devait se mettre en pa- ^^

rallèle avec l'idée antiquité, et ces deux idées andem et modernes, une fois en présence, il en ressortait naturellement une comparaison; la lutte entre le passé et le présent s'établissait nécessairement ; il y avait nécessairement deux tendances diverses dans leur principe et au fond des choses. Les modernes sont-ils supérieurs ou inférieurs aux anciens? ou plutôt : la modernité est-elle supérieure à Y antiquité? La négation est une doctrine ; l'affirmation en est une autre.

L'émancipation cessa donc d'être l'émancipation protestante, la réforme. Elle fut, pour employer le nom qu'elle prit à la fin du dixseptième siècle, et qu'elle conserva pendant cinquante ans, la querelle des anciens et des modernes.

C'est de là qu'est sortie l'ère philosophique.

CHAPITEB V.

CaneiërittUon do Rationalisme* — Descartes.

La querelle commença par les sciences exactes et d'observation, les mathématiques, la physique, Tastronomie.

Galilée, condamné par l'inquisition et frappant du pied la terre en disant : E pure si muove, est le magnifique symbole de l'ère moderne combattant contre le passé. L'inépiisition , c'est le passé, le passé tout entier; ce n'est pas l'Église seulement, c'est Aristote et Jésus, ce sont toutes les écoles consacrées et tous les révélateurs antiques.

Presque à l'instant même. Descartes vengeait Galilée, en attaquant dans les écoles l'autorité d' Aristote.

La grande bataille rangée de Descartes contre la philosophie péripatéticienne et la scolastique est trop célèbre et trop bien connue pour que nous nous étendions sur ce point d'histoire.

D'ailleurS; bien que ce soit un des faits capitaux de l'histoire de la philosophie, il nous semble qu'on lui a donné trop d'importance; ou du moins on lui a donné un caractère de particularité et d'originalité absolue qu'il n'a pas. Descartes, en attaquant l'antiquité, ne faisait pas autre chose que ce que faisaient ses contemporains, ce qu'avaient fait avant lui Galilée et Bacon. Il ne se distingua d'eux à cet égard que par une plus grande prétention à fonder la certitude de la raison individuelle.

Il y avait deux manières de s'émanciper de l'autorité et de la tradition.

On pouvait s'émanciper chacun en particulier, individuellement; on pouvait s'émanciper en masse, collectivement. En d'autres termes, on pouvait en appeler sur toutes choses à la ration individuelle, ou en appeler à la raiêon collective de V Humanité vivante, contre l'Humanité passée.

La première manière se résume dans le Rationalisme, tel que Descartes l'a posé.

La seconde se résume dans cette affirmation : La modernité est supérieure à V antiquité; en d'autres termes. Le Genre Humain est perfectible.

Voilà, en effet, les deux sources du Dix-Huitième Siècle : le Rationalisme, et l'idée de la Perfectibilité de l'espèce.

Mais avant d'en appeler à la raison collective, ou avant d'exalter et de poser en fait la raison collective et la supériorité de la modernité sur l'antiquité, il fallait bien nécessairement en appeler à la raison individuelle : car entre le passé et le présent, entre l'autorité et la connais- * sance moderne, qui sera juge? Il fallait bien en appeler à la raison de

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chacun , il fallait bien montrer à chaque homme en particulier qu'il pouvait être juge.

De sorte que de toute manière, directement ou indirectement, on était toujours conduit à en appeler d'abord et exclusivement à la raison de chaque individu.

Donc le Rationalisme devait précéder la Philosophie.

Or^ la certitude sous le rapport de la science peut être fondée sur deux choses : sur Texpérimentation par nos sens, et sur remploi ana-^ lytique de notre faculté raisonnante.

Cest ce qu'on a appelé la méthode de Bacon et la méthode de Descartes.

L'une et l'autre de ces deux méthodes, prises en elles-mêmes et du point de vue de l'individualisme, ont également donné naissance au Rationalisme.

Descartes a fondé, d'une manière exclusive et avec une grande supériorité sur tous ses contemporains, le Rationalisme. Descartès est donc, si l'on veut, l'auteur, le père du Rationalisme. Mais Descartes n'est pas pour cela l'auteur de l'ère philosophique , le père de la Phi*losophîe moderne. Le Rationalisme n'est pas la Philosophie.

Galilée, Bacon, Descartes sont les Christophe Colomb de la science. Métaphysiciens, géomètres et physiciens, ils étaient avant tout des* hommes de découverte et d'invention. S'il nous était permis d'assigner leurs différences, nous dirions que Galilée est plus physicien, Bacon plus métaphysicien. Descartes plus géomètre. L'un est plus directe*ment observateur, le second s'épanche comme un large fleuve en mille suppositions d'arts et de sciences inconnues, le troisième se platt à expliquer tous les phénomènes avec quelques prémisses qu'il pose à priori. Le premier, même dans ses rêves les plus poétiques sur les mondes qui peuplent le ciel, aimait à s'appuyer sur des faits observés, et à procéder ensuite par voie d'induction. Le second se servait de toutes les forces de l'imagination pour inventer des séries d'expériences à faire, et commandait, pour ainsi dire, au peuple des savants une multitude d'observations et de travaux. Le troisième n'eut recours à l'expérience qu'une seule fois (1). Tous les trois, comme d'habiles jouteurs, luttaient d'une manière grandiose contre la nature et le mystère de toutes choses. Affranchis de la science du passé dont les liens ne les enchaînaient plus, ils se plaisaient à montrer leur force, et avaient, pour ainsi dire, chacun leurs armes particulières, grands conquérants de la scjence, géants à l'étroit dans le monde. Mais aucun ' r

des trois ne fit, au profit de l'Humanité, la théorie de la force ^ Tes- |

prit humain. |

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(1) Dans Pexplicalion del'arc-en-cieL A.

' Attaqué par l'antiquité et la tradition, Galilée se 'défendit en répétant seulement son affirmation. Mais Descartes prit Toifensive, et attaqua la scolastique et le péripatétisme.. Pour attaquer ïauiorité, il fallait bien aTOir soi-même une base de certitude, un critérium de vérité, une méthode de raisonner. Descartes avait pris goût de bonne heure à la méthode des géomètres, qui d'une vérité incontestable, ou d'un point accordé, conduisent Tesprit à quelque autre vérité inconnue, puis de celle-là à une autre, et toujours ainsi ; ce qui procure cette conviction d*où naît une satisfaction parfaite. La pensée lui vint d'introduire la même méthode dans toute la connaissance humaine, et il crut, en partant de quelques vérités simples, pouvoir parvenir aux plus cachées, n chercha un point solide où appuyer tout l'édifice de sa raison, arriva à son axiome : Je pense, donc je euiê, en déduisit un certain nombre de conséquences qu'il crut parfaitement évidentes sur la nature de l'âme, sur Dieu, et sur la nature du corps, et fonda le Rationalisme. Hais le Rationalisme pur, c'est l'homme individu abandonné à ses propres forces et aux forces de sa seule raison. Ce n'est pas même l'homme tout entier, c'est l'homme en tant que raison.

La tendance rationaliste de Descartes fut un progrès, mais le Rationalisme de Descartes ne pouvait mener loin l'Humanité : c'était plutôt une arme pour se défendre et pour attaquer Yautorité qu'un instrument de progrès.

Aussi qu'appela-t^n le Cartisiclnieme 7 Ce n'est pas la méthode de Descartes, son doute universel; ce sont ses systèmes, c'est son explication générale de l'univers; voilà ce qu'on appela le Cartésianisme, et c'est là ce qui lui fit des disciples. Puis quand les découvertes de Newton furent importées en France, l'école de Descartes s'éclipsa, et le Dix-Huitième Siècle paraît tout-à-fait en dehors de l'influence de ce grand homme. Il semble que le Dix-Huitième Siècle n'a avec Descartes que ce lien, que, comme Descartes, il en appelle de l'autorité à la raison ; mais c'est un rapport qu'il a aussi avec Bacon et avec Galilée.

Bacon et Descartes ont donc plutôt donné les instrwnentt à la Philosophie pour marcher et agir qu'ils n'ont créé la Philosophie; car ni l'un ni l'autre n'en ont donné la formule.

Et si Descartes, pour ainsi dire, a donné une main à la science, Bacon a donné l'autre.

C'est en combinant l'art de Bacon (l'expérimentation) et l'art de Descartes (l'analyse), que les sciences ont fait tous leurs progrès. Newton procède à la fois de Bacon et de Descartes; il réunit les deux arts. A partir de lui, l'usage simultané de l'expérimentation et de l'analyse devient l'instrument complexe et universellement employé de la science.

L'art de Bacon ( l'expérimentatioD ) et Tartde Deseartes (la méthode géométrique) doivent donc être mis sur le même plan dans la question qui nous occupe. L'un de ces arts n'a pas plus servi l'Humanité que l'autre; l'un n'est pas un élément plus constitutif de l'ère philosophique que l'autre.

Hais ce qu'il faut bien distinguer de ces deux méthodes d'investigation et de certitude, c'est l'abus qu'on en a fait en voulant les ériger en philosophie sous le nom de Rationalisme.

Le Rationalisme, nous le répétons, n'est pas la Philosophie. L'absolu de Descartes n'est pas plus la Philosophie, que l'idéologie de Condillac, ou la psychologie expérimentale de l'École Écossaise. Tout cela ne nous apprend rien et ne veut rien nous apprendre du principe, de la loi, et de la destination de l'homme, de l'humanité, de l'univers. Donc tout cela n'est pas la Philosophie.

Qu'est-ce en effet que la Philosophie? Tout le monde a le sentiment d'une science dont toutes les autres sciences ne sont que les instruments, d'une conception générale qui domine toutes les sciences et tous les arts. La meilleure définition et presque la seule qu'on en ait donnée et qu'on puisse en donner, c'est celle que tout le monde en donne sans y trop penser, c'est celle de Virgile : Rerum cognoscere causas, à quoi le poète ajoute aussitôt : Subjicere pedibus strepUum Acherantis avari. Toujours eu effet la philosophie a eu le même objet que la religion ou les religions diverses qui se sont succédé sur la terre.

Philosopher, c'est donner la raison des choses ou du moins la chercher; car tant qu'on se borne à voir et à rapporter ce qu'on voit, on est historien ; quand on calcule et mesure les proportions des choses, leurs grandeurs, leurs valeurs, on est mathématicien. Mais celui qui s'ar^ rête à découvrir la raison qui fait que les choses sont, et qu'elles sont plutôt ainsi que d'une autre manière, c'est le philosophe proprement dit(i).

La Philosophie consiste donc essentiellement dans les idées de rela- Iton et de succession. Peu importe quels sont les arts ou instruments que la Philosophie emploie : que ce soit l'expérimentation par les sens, l'expérimentation par le sentiment, ou la logique, ou tous ensemble, peu importe: la Philosophie est la science du tout, la science de la vie 3 la Philosophie doit me dire ou chercher à me dire le principe, la loi et la destination de l'homme, de l'humanité, et de l'univers. Passé, pressent, avenir, voilà ses dimensions nécessaires, comme l'étendue a les siennes.

Donc , sous le rapport de reUUimi , vouloir constituer la Philosophie

^1) Diderot.

sur la raisoQ individuelle, indépendamment de la vie collective de tHun manité, est la négation même de la Philosophie.

Et, sous le rapport de îucceseUm, vouloir constituer la Philosophie indépendamment de la sticcession et du développement soit du monde extérieur à V Humanité, $oit de V Humanité elle-même, est encore la négation de la Philosophie.

Donc le problème posé par le Rationalisme n'était pas bien posé. Le problème de la Philosophie n'était pas de constituer la raison individuelle de chaque homme, indépendamment de toute condition de temps et d'époque, et dans une ire absolue; mais de constituer et d'organiser la raison collective de F Humanité vivante.

Le Rationalisme est la prétention d'élever l'individualisme à la certitude et à la vie, ce qui est contradictoire dans les termes.

Nous venons de considérer le Rationalisme quant à son but (l'organisation de la raison individuelle d'une manière absolue); considéronsle quant à son moyen d'arriver à ce but : nous ne le trouverons pas moins défectueux, et par les mêmes raisons. En effet l'homme n'est pas seulement intellect, il est encore un être sentimental, et il se manifeste par un corps. Prendre, donc, seulement l'intellect, c'est procéder comme les anatomistes qui, ayant détruit la vie pour ne considérer qu'un seul organe, s'étonnent que la vie ne se trouve pas sous leur scalpel. Fonder sur l'intellect seul une théorie du souverain bien, par exemple, comme a fait Spinosa, c'est détruire le faisceau qui unit lios facultés morales, intellectuelles et physiques; c'est détruire la vie, ou bien c'est nier la nature humaine.

Le Rationalisme ou les diverses espèces de Rationalisme, celui de Descartes et de Spinosa, celui de Locke et de Condillac, celui de FÉcoie Écossaise, et les différents systèmes matérialistes, n'étaient donc pas moins défectueux quant à leurs moyens que quant à leur but.

Les uns, mettant tout l'homme et toute la philosophie dans l'abstraction intellect, ont cru à la possibilité d'une connaissance logique absolue de toute chose; c'est l'homme se faisant Dieu. D'autres n'ont plus voulu croire qu'à leurs sens ; et le dernier degré de cette tendance est de ravaler l'homme à la bête. Le Rationalisme a donc été, suivant la source de certitude que l'on adoptait, spiritualiste ou matérialiste ; mais quel qu'il fût, il ne pouvait arriver à la certitude que sur des points très particuliers. S'il partait de l'intellect pur, la logique, en travaillant sur les prémisses qui lui étaient données, ne pouvait lui fournir que des conséquences purement intellectuelles ; ou bien, cherchant avec l'intellect pur à se faire des notions du monde matériel, il courait le risque de créer très logiquement un monde imaginaire. Si, au contraire, il partait des sens, les sens ne pouvaient lui fournir que des phénomènes et des sensations, qui, combinés par la logique, n^é-

talent jamais que des phénomènes et des sensations. Ainsf, de toutes manières, il pouvait bien arriver à des portions de science ; mais tour jours le lien lui échappait. Au lieu d'avoir la Philosophie, on se trouvait avoir de la physique, ou de la chimie, ou de la physiologie, ou de la psychologie. De là tous les reproches que l'on a accumulés contre rère philosophique : le scepticisme, le doute universel, l'impossibilité de condamner Végoïsme, rien qui déterminât l'exercice de notre liberté, qui donnât une base à la moralité, etc. Tout cela, en effet» est sorti et a dû sortir du Rationalisme.

Aujourd'hui que la Philosophie est plus avancée, nous pouvons très bien juger tous les défauts inhérents au Rationalisme, c'est-à-dire à la philosophie de l'individualisme ; mais nous voyons en même temps la nécessité où furent nos pères de passer par le Rationalisme.

Considéré comme une philosophie véritable, c'est du néant et de l'impuissance. Hais considéré comme l'effort de la pensée moderne pour s'afitanchir du joug du passé, le Rationalisme est un admirable mouvement. ^

L'idée de la Philosophie a pour nous complètement changé. Le Ra* tionalisme se trouve n'avoir été qu'un moyen pour arriver à un but.

L'idée de progris introduite dans la contemplation des travaux de l'Humanité, sous le rapport des sciences par Pascal, sous le rapport des -

arts et de la littérature par Charles Perrault et Fontenelle, généralisée enfin à tous les travaux de l'Humanité par Diderot, Turgot, Condorcet, Price, Priestley, Kant, Lessing, Saint-Simon, introduite dans la contemplation de la nature et de la génération successive des êtres parles découvertes des naturalistes, des géologues et des astronomes de la fin du dix-huitième siècle et du commencement du nôtre, est une formule de la Philosophie bien supérieure au Rationalisme, ou plutôt c'est une véritable formule de la Philosophie, tandis que le Rationalisme n'en |

était pas une. [

Enfin une formule encore supérieure à notre avis, et qui dérive de i

la précédente, c'est celle que nous avons prise pour, base de notre \

croyance religieuse, c'est celle du progrès continu, ou pour employer \

des termes qui rallient l'Humanité à l'Univers, de la création contintie^ \

On dira que c'est définir la Philosophie par une solution, et que le ]

Rationalisme était la Philosophie précisément parce qu'il ne donnait aucune solution, et qu'on arrivait seulement à y douter de tout, même de son existence. Et nous dirons que c'est précisément lorsque l'ère moderne fut arrivée à une solution que la Philosophie commença ; jusque là elle se cherchait, elle ne se connaissait pas elle-même. Qu'est-ce en effet qu'une science générale de la vie qui n'a sur rien aucune solution?

Regardons donc le Rationalisme de Descartes coname une des causes;

génératrices de Tère philosophique moderne, mais ne faisons pas du Rationalisme de Descartes la Philosophie. Ne tombons pas dans celle erreuroù l'on a dû tomber pendant longtemps, de prendre pour l'essence même et Vidée de la Philosophie soit Texpérimentation de Bacon, soit l'absolu de Descartes (I).

Du reste, pour n'avoir tenu aucun compte du progrès, pour s'être mis dans l'absolu, Descartes ne s'en élance pas moins vers l'avenir; il a au contraire le sentiment le plus exalté d'une Humanité nouvelle. Il finit son Discours sur la Méthode en disant que « le but de toute sa phi- » losophie tend à rendre dans l'avenir Vhomme maître et possesseur de » lanature; qu'un jour l'homme, connaissant la force et les actions du

> feu, de l'eau, de l'air, des astres, des lieux, et de tous les autres corps » qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les

> divers métiers de nos artisans, les emploiera en même façon à lous les » usages auxquels ils sont propres. »

(1) Nous avons dû insister sur œite disUnction du RaUonalisine et de la Philosophie, parce qu'elle nous par^t fondamenlale. Noos j reviendrons encore, et nous croirons avoir été vraiment utile» si nous mettons hors de doute, en la démontrant par le raisonnement et par Thistoire, celte proposition, que la philosopub, c^est la Doctrine de la Perfectibilité. VoiU la proposîlion que nous mettons en avant, et, pleins de foi dans aa vérité, nous appelons et nous défions avec elle tous les arguments des défenseurs du passé, qui jusqu*ici ont eu trop beau jeu en s^attaquant à la Philosophie. Noos leur déclarons que la Philosophie a sa formule et sa tradition, et nous dtoDS nos autorilés. Qu*ils attaquent donc la doctrine du progrès; autrement toutes leurs déclamations contre le Dix-Huitième Siècle resteront désormais sans valeur, puisque nous pouvons démontrer que tous les travaux rationalistes et Tragmentaires du Dix-Huitième Siècle ont eu i la fois pour origine et pour but la Doctrine de la Perfectibilité,

Mais, en outre, il y avait une raison pour que nous nous auachions à bien distinguer de l'influence de Descartes ridée même de la Philosophie. On sait que, dans ces dernières années, M. Victor Cousin a mis en avant la confusion de Tidée de la Philost^hie avec la méthode Cartésienne. Il a dit, entre autres choses à ce sujet, qu*il fiiliait sau* ter de Socrate à Descartes pour trouver un philosophe; que Descartes était le père de ia Philosophie dans les temps modernes; que Vidée même de la Pldlosophie, c'était la méthode de Descaries; que Descartea n'avait fait tous ses autres ouvrages que pour sa méthode ( comme si, à l'époque de Descartes, tous les philosophes ne faisaient pas leurs méthodes de raisonner, et comme si plusieurs de ces méthodes ne nous étaient pas restées ) ; enfin que lui, M. Cousin, savait le jour et Theure où la Philosophie élait née, que c^était le jour et rheure où Descartes naquit. Cest un des quinze ou vingt paradoxes légots et tranchants qui ont marqué la carrière pUiosophique de U. Gouaiu. Hais ce paradoxe lui a été funeste, et il tient plus profondément qu'on ne le cfoiraU d'abord au vice même de ses principes philosophiques. Cest pour avoir mis la Philosophie dans Texercice de l'abstraction réflexion, c'est pour avoir fait de la Philosophie Éne méthode de raisonner, c'est enfin pour n'avoir pu comprendre, feute peut-être de sympathie pour le peuple , Vidée même de la Philosophie, que M. Cousin, doué d'an génie métaphysique remarquable, est, après diverses oadllaiions en sens contraires, tombé dans l'impuissance, a passé sans former un disciple, et, se trouvant sans but et sans tradition, s'est misérablement affilié à des intérêts rétrogrades , et a fini par quitter ia Philosophie pour des hochets.

Il ya plus loin encore, et il annoDce ud temps où a non ^ulement » on saura s'exempter d'une infinité dé maladies, mais même aussi B peut-être deY a/faibUssement deiàvieitteêie. x>

On a reproché à Condorcet d'avoir annoncé qn'oà prolongerait la vie humaine. Descartes pensait sur ce point comme Tapôtre le plus exalté de la Doctrine de la Perfectibilité de la fin du dix«4niitième siècle.

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