‹ Œuvres de Pierre LerouxChapitre 7 sur 55 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Doctriie de I» PerflbeilMUté, inùsit anx tcMiites «uctcs et d^ohsemtlM. -r^ Paieil.

Ce fut Pascal, qui, le premier, formula la théorie de la Perfectibilité. ...

Pascal, comme ses grands contemporains, commença par des découvertes et des inventions dans les mathématiques, dans la mécanique, dans la physique; puis tout-à-coup il s'arrêta dans cette voie, et se mit à réfléchir, avec toute la profondeur de son ^mbre génie, survies questions religieuses. Alors il sentit en lui comme deux courants opposés qui se combattaient avec une épouvantable énergie : c'étaient le passé et l'avenir qui luttaient en lui; c'étaient le rationalisme et la toi. Accablé, éperdu, il chercha à concilier ce qui n'était pas conciUable ; il entreprit son grand ouvrage : mais il succomba a la peine, et de son effort il s'échappa ses Pensiez, œuvre de génie et de désespoir, où le rationalinne et la foi luttent comme ils luttaient dans l'àme de Pascal.

Le premier chapitre des Pensées de Pascal (1) est intitulé De V autorité m fMUière de philosophie, et renferme ce qui suit. Nous demandons pardon de citer un livre que tout le monde doit avoir lu, puisque tout le monde le proclame un des plus grands et des plus originaux qui soient au monde. Mais ceci est capital; ceci, quand nous n'aurions pas d'aufare texte à citer, prouverait qu'il faut reculer de cent ans la borne qui marque l'origine de la Doctrine de la Perfectibilité :

• .•• La géométrie, l'arithmétique, la musique, la physique, la médep cine, l'architecture, et toutes les sciences qui sont soumises à Texpé- > rience et au raisonnement, doivent être augmentées pour devenir par- » faites. Les anciens les ont trouvées seulement ébauchées par ceux qui j> les ont précédés, et nous les laisserons à ceux qui viendront après nous p en un état plus accompli que nous ne les avons reçues. Confime leur

(1) Dans les éditions modernes. Ce chapitre ne p^rut point dans Pédition de Port- Eoyal. On sait qa*on n^a connv la totalité da manuscrit original de Pascal, conservé long-temps dans la bibliothèque de rAbbaye-Saint-OermaiiHles-Piés, que par Tédilion qa*en poblta Boasat vers la fin da dix-bnîlitae siàde.

14* UVR. TON. u. F* 3.

• lO'

» perfection dépend du temps et de la peinei il est évident qu'encore que » notre peine et notre temps nous eussent moins acquis que leurs » trayaux séparés des nôtres, tous deux néanmoins, joints ensemble, B doivent avoir plus d'eflét que chacun en particulier.

.... Bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Comme la » raison le fait nattre, elle doit aussi le mesurer^ et considérons que, » s'ils fussent demeurés dans cette retenue de n'oser rien auj«uter aux » connaissances qu'ils avaient reçues, ou que ceux de leur temps eus- » sent fait la même difficulté de recevoir les nouveautés qu'ils leur of- » fraient, ils se seraient privés eux-mêmes et leur postérité du fruit de x> leurs inventions.

2> Comme ils ne se sont servis de celles qui leur avaient été laissées que » comme de moyens pour en avoir de nouvelles, et que cette heureuse » hardiesse leur a ouvert le chemin aux grandes choses, nous devons » prendre celles qu'ils nous ont acquises de la même sorte ; et, à leur » exemple, en faire les moyens, et non pas la fin de notre étude; et B ainsi tftcher de les surpasser en les imitant. Car qu'y a-t-il de plusin- 9 juste que de traiter nos anciens avec plus de retenue qu'ils n'ont fait » ceux qui les ont précédés, et d'avoir pour eux ce respect incroyable, B qu'ils n'ont mérité de nous que parce qu'ils n'en ont pas eu un pareil B pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage Y

B Les secrets de la nature sont cachés; quoiqu'elle agisse toujours, on B ne découvre pas toujours ses effets : le temps les révèle d'ftge en âge ; B et, quoique toujours égale en elle-même, elle n'est pas toiy ours éga- B lement connue. Les expériences qui nous en donnent l'intelligence B se multiplient continuellement; et comme elles sont les seuls prin- B cipes de la physique, les conséquences se multiplient à proportion.

D C'est de cette façon que l'on peut aujourd'hui prendre d'autres sen- B ments et de nouvelles opinions, sans mépriser les anciens et sans in* B gratitude envers eux, puisque les premières connsdssances qu'ils nous B ont données ont,servi de degrés aux nôtres ; que, dans ces avantages, B nous leur sommes redevables de l'ascendant que nous avons sur B eux; parce que, s'étant élevés jusqu'à un certain degré où ils nous B ont portés, le moindre eflTort nous fait monter plus haut; et, avec B moins de peine et moins de gloire, nous nous trouvons au-dessus B d'eux. Cest de là que nous pouvons découvrir des choses qu'il leur B était impossible d'apercevoir. Notre vue a plus d'étendue; et quoi- B qu'ils connussent aussi bien que nous tout ce qu'ils pouvaient remar- B quer de la nature, ils n'en connaissaient pas tant néanmoins, et nous B voyons plus qu'eux.

B Cependant il est étrange de quelle sorte on révère leurs senti- B ments. On fait un crime de les contredire et un attentat d'y ajouter, B comme s'ils n'avaient plus laissé rien à connaître.

B N'est-ce pas là traiter indignement la raison de rhommei et la » mettre en parallèle avec l'instinct des animaux, puisqu'on en ôte la » principale diSérence, qui consiste en ce que les effets du raisonne- » ment augmentent sans cesse : au lieu que l'instinct demeure tou- » jours dans un état égal? Les ruches des abeilles étaient aussi bien » mesurées il 7 a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune d'elles forme 1» cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. Il B en est de même de tout ce que les animaux produisent par ce mou* B vement occulte. La nature les instruit à mesure que la nécessité les B presse ; mais cette scienct fragile se perd avec les besoins qu'ils en B ont : comme ils la reçoivent sans étude, ils n'ont pas le bonheur de B la conserver; et toutes les fois qu'elle leur est donnée, elle leur est B nouvelle, puisque la nature n'ayant pour objet que de maintenir les B animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette B science simplement nécessaire et toujours égale» de peur qu'ils ne B tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, 1 de peur qu'ils ne dépassent les limites qu'elle leur a prescrites*

B n n'en est pas ainsi de l'homme, qui n'est produit que pour l'infl- B nité. Il est dans l'ignorance au premier âge de sa vie; mais il s'ins- B truit sans cesse dans son progrès : car il tire avantage, non seulement B de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs; B parce qu'il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu'il B s'est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont toijyours pré- B sentes dans les livres qu'ils en ont laissés. Et comme il conserve ces B connaissances, il peut aussi les augmenter facilement; de sorte que B le^ hommes sont aujourd'hui en quelque sorte dans le même état où B se trouveraient ces anciens philosophes, s'ils pouvaient avoir vieilli B jusqu'à présent, en sgoutant aux connaissances qu'ils avaient celles B que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de sië- B des. De là vient que, par une prérogative particulière, non seule- B ment chacun des hommes s'avance de jour en jour dans le» sciences, B mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès, à B mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose arrive dans B la succession des hommes que dans les âges différents d'un particu- B lier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de B tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui sub- B siste toujours, et qui apprend continuellement : d'où l'on voit avec B combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes; B car comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne B voit que la vieillesse de cet honune universel ne doit pas être cher- B chée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en B sont les plus éloignés ?

B Ceux que nous appelons anciens étaient véritablement nouveaux

» en tootes choses^ et formaient Fenfance des hommes proprement; et » comme noas avons joint à leurs connaissances l'expérience des siècles » qui les ont suivis, c'est en nous que l'on peut trouver cette antiquité » que nous révérons dans les autres. Us doivent être admirés dans les conséquences qu'ils ont bien tirées du peu de principes qu'ils avaient, » et ils doivent être excusés dans celles où ils ont plutôt manqué du A bonheur de Texpérience que de la force du raisonnement. »

Certes voilà bien la Doctrine de la Perfectibilité. Turgot, Condorcet, Saini^imon, n'ont pas formulé autreinent la base fondamentale de leur philosophie. Voilà bien la théorie du progrès et de la vie continue dé l'Humanité; la voilà démontrée géométriquement pour ainsi dire. Pascal ne fut Jamais plus grand, plus énergique, plus poète et plus géomètre à la fols que dans ces lignes admirables.

Si Pascal les avait écrites sans réserve et sans restriction, Pascal serait le fondateur de la philosophie religieuse de l'avenir; car nul doute que le dogme du progrès doit engendrer une religion de l'Humanité, comme le dogme de la chute fut le fondement de tout le Christianisme. Mais Pascal voulait être chrétien, il faisait effort pour être chrétien ; son ftme était divisée en deux voies où elle s'élançait avec une égale impétuosité, avec une passion pleine de violence. Pascal n'a donc pu céder à l'évidence de sa raison qu'en faisant, pour ainsi dire, amende honorable au Christianisme : il est pour le pragri$ quand il s'agit de la science, donc il sera pour la ehuu quand il s'agira de ce qu'on appelle les vérités révélées. Il ne sera pas moins dogmatique d'un côté que de l'antre, et, avec son art admirable d'expression, il fera ressortir sa contradiction de manière à trouver dans cette désharmonie et dstns cette opposition même une preuve de vérité.

Nous n'avons, en effet, dté qu'une partie de ce chapitre. Pascal emploie le reste à séparer le domaine de la science du domaine de la foi. Autant il a mis de soin à démontrer la solidité et la nécessité du progrès ' sur les questions de science, autant il en met à démontrer qu'il n'y a aucun progrès possible lorsqu'il s'agit des questions religieuses. L'anti-

' thèse est complète. D'une main il élève l'Humanité et la lance dans une voie indéterminée de progrès; de l'autre il la prosterne, il la renverse,

* < il l'enchatne au passé :

«... Où l'autorité a la principale force, c'est dans la théologie, parce

"n qu'elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la çonn^çsons

n.que par elle : de sorte que pour donner la certitude entière des ma-

w tières las plus incompréhensibles à la raison, il suffit de le3 faire^ voir

' »t dans: les livres sacrés, comme, pour mçmtrejç l'ince^rtitude des choses o les plus vraisemblables, il faut seulement faire voir qu'elles n'y sont )> pas comprises; parce que les principes de la théologie sont au-dessus

» de la nature et de la raisoD, et que, l'esprit de rbomme étant trop » faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces ; ]> hautes intelligences, s'il n'y est porté par une force tonte^puîssante et B surnaturelle. II n'en est pas de même des sujets -qui. tombent sous le i> sens ou sous le raisonnement. L'autorité y est inutile, la raismi seule » a lieu d'en connaître : elles ont leurs droits séparés. L'une avait tan- » tôt tout l'avantage; ici l'autre règne à son tour. Et comme les sujets D de cette sorte sont proportionnés à la portée de l'esprit, il trouve utte » liberté toute entière de s'y étendre : sa fécondité inépuisable produit B continuellement, et ses inventions peuvent être tout ensemûe sans » fin et sans mterruption. »

Voilà qui est positif. Toute la partie de la connaissance bumaîne qui dépend du raisonnement sera sous la lot du progrès : Pascal le démontre, et y revient sans cesse. Mais les principes de la théologie sont au-dessus de la nature et de la raison de l'homme. Là doit donc régner l'autorité. Là les morts régnent; les vivants et ceux qui vivront après eux! devront s'annihiler et se soumettre. Vainement, d'après la démonstration même de Pascal, vainement leur science s'élèvera en pyramide ambitieuse : sur toutes les grandes questions d'origine et de fis, ils croiront leurs pères, parce que .les principes de la théologie sont an** dessus de la nature et de la raison de l'homme. Ils croiront leurs pères sur les grands problèmes, précisément parce que leurs pères étaient des enfants, comme dit Pascal, et qu'ils savaient peu de chose en comparaison de ce qu'il est donné à l'Humanité progressive de savoir.

Toute la force du raisonnement de Pascal consiste donc à dire : Ce ne sont pas des hommes que je crois sur les matières de théologie ; c'est Dieu même, ce sont des livres sacrés.

Mais qui nous a transmis ces livres, qui les a expliqués, interprétés? Qui a divinisé Jésus, qui a discuté pendant trois cents ans sur sa vraie nature, qui a formé son Église, sa milice, et qui enfin le représente sur la terre?

Ne sont-ce pas des hommes?

Si on rejette Yautorité en tant que venant des hommes, comme le veut Pascal, absolument et sans réserve, on tombe donc dans le pro^ testantisme, et il n'y a plus de règle de la foi. Avec ce point de départ comme base de certitude en fait de religion, Pascal avait beau faire effort pour rester chrétien , il ne pouvait être que sceptique.

Qu'est-ce d'ailleurs, pourrait-on dire à Pascal, que ce dép6t de la foi !

que tu reçois de l'antiquitç avec soumission, prosterné condme un e&- |

clave? N'est-ce pas précisément le résumé de toute la iscience antique, !

plus le mystère qui entourait cette scfence; et si ton génie, ô Pascal , pénétrant ce mystère, augmente le domaine de la science, n'altèret-ta pas par là même cette foi que tu veux subir en aveugle? Galilée dit :

La terre tourne, et on le condamne parce que la Bible ayait dit que Josué arrêta le soleil. Toi, tu dis : La nature n'a pas horreur du vide; et, en nous démontrant les 1(hs de la pesanteur, tu changes la phyâque : tu ne crois pas altérer la foi, mais pourtant la physique changée changera la genèse. Que restera-Mi donc de la foi antique, lorsque la science humaine aura marché? Pourquoi tes révélateurs ne nous ont* ils pas appris toutes ces choses? Vous donnez aux hommes une science qui, tuant la tradition et la cosmogonie antique, servira à faire une nouvelle cosmogonie et une tradition nouvelle. Vainement donc tu f enchaînes à l'autorité sur ce qui tient à la foi, tandis que, sur tout ce qui tient à la science, tu repousses l'autorité, tu en appelles à la raison. Tu es trop humble et trop superbe : s'il s'agit des idées d'Aristote, tu revendiques la perfectibilité de l'esprit humain ; s'il s'agit du paradis et de l'enfer de Jésus et des Pères de son Église, tu te prosternes et tu adores dans le tremblement. Hais tu as mis la cognée à la racine de l'arbre : c'en est fait de l'autorité. Viendront d'autres hommes après toi qui continueront ton œuvre. On s'émancipera de la divinité de Jésus comme tu t'es émancipé de la superstition d'Aristote; les miracles ne seront pas plus respectés que les qualités occultes; les mêmes arguments, les mêmes raisons que tu tais prévaloir en physique prévaudront en théologie; le Rationalisme envahira tout, jusqu'à ce que la Doctrine de la Perfectibilité, que tu as si bien comprise, mais que tu bornes à un seul domaine, grandisse et s'étende sur tout.

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