‹ Œuvres de RabelaisChapitre 121 sur 231 · LA CONCION QUE FEIST GARGANTUA ES VAINCUS · texte numérisé non relu

LA CONCION QUE FEIST GARGANTUA ES VAINCUS

« Nos pères, ayeulx, et ancestres, de toute memoyre ont esté de ce sens et caste nature que, des batailles par eux consommées, ont, pour signe mémorial des triumphes et victoires, plus voluntiers érigé trophées et monumens es cueurs des vaincuz, par grâce que, es terres par eulx conquestées, par architecture : car plus estimoient la vive souvenance des humains acquise par libéralité que la mute inscription des arcs, colomnes, et pyramides, subjecte es calamitez de l'air, et envie d'un chascun.

« Souvenir assez vous peut de la mansuétude dont ilz usèrent envers les Bretons, à la journée de Sainct Aubin du Cormier, et à la demohtion de Parthenay. Vous avez entendu, et, entendent, admiré le bon traictement qu'ilz feirent es barbares de Spagnola, qui avoient pillé, dépopulé, et saccaigé les fins maritimes de Olone et Thalmondoys.

« Tout ce ciel a esté remply des louanges et gratulations que

VOUS mesmes et vos pères feistes lors que Alpharbal, roy de Canarre, non assovy de ses fortunes, envahyt furieusement le pays de Onys, exercent la piraticque en toutes les isles Armoricques et régions confines. Il feut, en juste bataille navalle, prins et vaincu de mon père, auquel Dieu soit garde et protecteur. Mais quoy? Au cas que les aultres roys et empereurs, voyre qui se font nommer catholicques, l'eussent misérablement traicté, durement emprisonné et rançonné extrêmement il le traicta courtoisement, amiablement, le logea, avecques soy en son palays, et, par incroyable debonnaireté, le renvoya en saufcondu3rt, chargé de dons, chargé de grâces, chargé de toutes offices d'amytié.

« Qu'en est-il advenu? Luy, retourné en ses terres, feist assembler tous les princes et estatz de son royaume, leur exposa l'humanité qu'il avoit en nous congneu, et les pria sur ce deUberer, en façon que le monde y eust exemple, comme avoit ja en nous de gracieuseté honneste, aussi en eulx de honnesteté gracieuse. Là feut décrété, par consentement unanime, que l'on offreroit entièrement leurs terres, dommaines, et royaulme, à en faire selon nostre arbitre. Alpharbal, en propre personne, soubdain retourna avecques neuf mille trente et huyt grandes naufz oneraires, menant nonseulement les thresors de sa maison et lignée royalle, mais presque de tout le pays; car, soy embarquant pour faire voille au Vent vesten Nordest, chascun à la fouUe gettoit dedans icelle or, argent, bagues, joyaulx, espiceries, drogues et odeurs aromaticques, papegays, pehcans, guenons, civettes, genettes, porcz-espicz. Poinct n'estait fils de bonne mère réputé, qui dedans ne gettast ce que avoit de singulier.

« Arrivé que feut, vouloit baiser les piedz de mondict père ; le faict fut estimé indigne et ne feut toléré, ainsi fut embrassé socialement. Offrit ses presens; ilz ne f eurent receupz, par trop estre excessifz. Se donna mancipe et serf voluntaire, soy, et sa postérité; ce ne feut accepté, par ne sembler equi-

table. Céda, par le décret des estatz, ses terres et royaulme, offrant la transaction et transport, signé, scellé, et ratifié de tous ceux qui faire le debvoient : ce fut totalement refusé, et les contractz gettés au feu. La fin feut que mon dict père commença lamenter de pitié, et pleurer copieusement, considérant le franc vouloir et simplicité des Canarriens, et, par raotz exquis et sentences congrues, diminuoit le bon tour qu'il leur avoit faict, disant ne leur avoit faict bien qui feut à l'estimation d'un bouton, et, si rien d'honnesteté leur avoit monstre, il estoit tenu de ce faire. Mais tant plus l'augmentoit Alpharbal.

« Quelle feut l'issue? En lieu que, pour sa rançon, prinse à toute extrémité, eussions peu tyrannicquement exiger vingt foys cent mille escutz, et retenir pour houstaigers ses enfant aisnéz, ils se sont faictz tributaires perpetuelz, et obligez nous bailler par chascun an deux millions d'or affiné à vingt quatre karatz. Hz nous feurent l'année première icy payez; la seconde, de franc vouloir, en payèrent xxiii cens mille escuz ; la tierce, xxvi cens mille; la quarte, troys millions et tant tousjours croissent de leur bon gré, que serons contrainctz leur inhiber de rien plus nous apporter. C'est la nature de gratuité, car le temps, qui toutes choses corrode et diminue, augmente et accroist les bienfaictz; parce qu'un bon tour, hberalement faict à homme de raison croist continuement par noble pensée et remembrance.

« Ne voulant doncques aucunement dégénérer de la debonnaireté héréditaire de mes parens, maintenant je vous absoulz et délivre, et vous rends francs et hberes comme par avant. D'abondant, serez à l'yssue des portes payez, chascun pour troys mo^-s, pour vous pouvoir retirer en' voz maisons et familles, et vous conduiront en saulveté six cens hommes d'armes, et huyt mille hommes de pied, soubz la conduicte de mon escuyer Alexandre, affin que par les païsans ne soyez oultragez. Dieu soit avecques vous !

« Je regrette de tout mon cueur que n'est icy Picrochole, car je luy eusse donne à entendre que, sans mon vouloir, sans espoir de accroistre ny mon bien, ny mon nom. estoit faicte Geste guerre. Mais puisqu'il est esperdu, et ne sçayt on où ny comment est esvanouy, je veulx que son royaulme demeure entier à son filz, lequel, par ce qu'est trop bas d'aage (car il n'a encores cinq ans accomplyz) sera gouverné et instruict par les anciens princes, et gens sçavans du royaulme. Et, par autant qu'un royaulme ainsi désolé seroit facilement ruiné, si on ne refrenoit la convoytise et avarice des administratem-s d'iccUuy, je ordonne et veulx que Ponocrates soit sus tous ses gouverneurs entendant, avecques autorité à ce requise, et assidu avecques l'enfant, jusques à ce qu'il le congnoistra idoine de pouvoir par soy régir et régner.

< Je considère que facilité trop énervée et dissolue de pardonner es malfaisans leur est occasion de plus legierement derechief mal faire, par ceste pernicieuse confiance de grâce. Je considère que Moyse, le plus douLx homme qui de son temps feust sus la terre, aigrement punissoit les mutins et séditieux du peuple d'Israël. Je considère que Jules César, empereur tant débonnaire que de luy dict Ciceron que sa fortune rien plus souverain n'avoit sinon qu'il pouvoit, et sa venu meilleur n' avoir sinon qu'il vouloit tousjours saulver et pardonner à un chascun; icelluy toutesfois, ce non obstant, en certains endroitz punit rigoureusement les auteurs de rébellion.

« A ces exemples, je veulx que me li\Tez, avant le départir : premièrement ce beau iMarquet, qui a esté source et cause première de ceste guerre par sa vaine oultrecuidance ; secondement, ses compagnons fouaciers, qui feurent negligens de corriger sa teste folle sus l'instant; et finalement tous les conseillers, capitaines, officiers, et domestiques de Picrochole, lesquelz l'auroient incité, loué, ou conseillé de sortir ses limites, pour ainsi nous inquiéter. «

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