‹ Œuvres de RabelaisChapitre 154 sur 231 · COMMENT PANURGE PEUT AMOUREUX D'UN HAULTE DAME DE PARIS · texte numérisé non relu

COMMENT PANURGE PEUT AMOUREUX D'UN HAULTE DAME DE PARIS

Panurge commença estre en réputation en la ville de Paris, par ceste disputation que il obtint contre l'Anglo^^s, et faisoit des lors bien valoir sa braguette, et la feist au dessus esmoucheter de broderie à la Romanicque. Et le monde le louoit publicquement, et en feust faicte une Chanson, dont les petitz enfans alloyent à la moustarde, et estoit bien venu en toutes compaignies des dames et damoiselles, en sorte qu'il devint glorieux, si bien qu'il entreprint de venir au dessus d'une des grandes dames de la ville.

De faict, laissant un tas de longs prologues et protestations que font ordinairement ces dolens contcmplatifz amoureux de Caresme, lesquelz poinct à la chair ne touchent, luy dist un jour : « ^Madame, ce seroit bien fort utile à toute la repubhcque, délectable à vous, honneste à vostre lignée, et à moy nécessaire, que fussiez couverte de ma race ; et le croyez, car l'expérience vous le demonstrera. » La dame, à ceste paloUe, le recula plus de cent lieues, disant : ^c Meschant fol, vous appartient il me tenir telz propos? A qui pensez vous parler? Allez; ne vous trouvez jamais devant moy, car, si

n'estoit pour un petit, je vous feroys coupper bras et jambes.

— Or, dist il, ce me scroit bien tout un d'avoir bras et jambes couppez en condition que nous fissions, vous et moy, un transon de chère lie, jouans des manequins à basses marches : car (monstrant sa longue braguette) voicy maistre Jean Jeudy qui vous sonneroit une antiquaille, dont vous sentiriez jusques à la moelle des os. Il est galland, et vous sçait tant bien trouver les aUbitz forains et petitz poulains grenés en la ratouere que après luy n'y a que espousseter. »

A quoy respondit la dame : « Allez, meschant, allez. Si vous me dictes encores un mot, je appelleray le monde, et vous feray icy assommer de coups. — Ho, dist il, vous n'estes tant maie que vous dictez ; non, ou je suis bien trompé à votre physionomie : car plus tost la terre monteroit es cieulx, et les haults cieulx descendroyent en l'abisme, et tout ordre de nature seroyt perverty, qu'en si grande beaulté et élégance comme la vostre y eust une goutte de fiel, ny de mahce. L'on dict bien que à grand peine veit on jamais femme belle qui aussi ne feust rebelle, mais cella est dict de ces beaultez vulgaires. La vostre est tant excellente, tant singuhere, tant céleste, que je croy que nature l'a mise en vous comme un parragon, pour nous donner à entendre combien elle peut faire quand elle veult employer toute sa puissance et tout son sçavoir. Ce n'est que miel, ce n'est que sucre, ce n'est que manne céleste de tout ce qu'est en vous. C'estoit à vous à qui Paris debvoit adjuger la pomme d'or, non à Venus, non, ny à Juno, ny à Minerve : car oncques n'y eut tant de magnificence en Juno, tant de prudence en Minerve, tant de élégance en Venus, comme il y a en vous. O dieux et déesses célestes ! que heureux sera celluy à qui ferez celle grâce de çeste cy accoler, de la baiser et de frotter son lart avecques elle ! Par Dieu, ce sera moy, je le voy bien, car desja elle me ayme tout à plein, je le congnoys et suis à ce prédestiné des phees. Donc, pour gaigner temps, boutte, poussenjambions. »

Et la vouloit embrasser, mais elle feist semblant de se mettre à la fenestre pour appeller les voisins à la force. Adoncques sortit Panurge bien tost, et luy dist en fuyant : « iNIa dame, attendez moy icy, je les voys quérir moy mesmes, n'en prenez la peine. » Ainsi s'en alla, sans grandement se soucier du refîus qu'il avoit eu, et n'en fist oncques pire chiere.

Au lendemain il se trouva à l'église à l'heure qu'elle alloit à la messe; à l'entrée, luy bailla de l'eau beniste, se inclinant parfondement devant elle; après se agenouilla auprès d'elle familiairement, et luy dist : « Ma dame, saichez que je suis tant amoureux de vous que je n'en peux ny pisser, ny fianter : je ne sçay comment l'entendez. S'il m'en advenoit quelque mal, que en seroit-il? — Allez, dist-elle, allez, je ne m'en soucie; laissez moy icy prier Dieu. — Mais, dist-il, equivocquez sur à Beau Mont le Vicomte. — Je ne sçaurois, dist elle. ■ — C'est, dist il, à Beau Con le Vit monte. Et, sur cella, priez Dieu qu'il me doint ce que vostre noble cueur désire, et me donnez ces patenostres par grâce. — Tenez, dist elle, et ne me tabustez plus. »

Ce dict, luy vouloit tirer ses patenostres, qui estoyent de cestrin, avecques grosses marques d'or; mais Panurge promptement tira un de ses cousteaux, et les coupa très bien; et les emporta à la fryperie, luy disant : « Voulez vous mon Cousteau? — Non, non, dist elle. — Mais, dist il, à propos, il est bien à vostre commandement, corps et biens, tripes et boyaulx. »

Ce pendent la dame n'estoit fort contente de ses patenostres, car c'estoit une de ses contenences à l'église, et pensoit : « Ce bon bavard icy est quelque esventé, homme d'estrange pays : je ne recou\'reray jamais mes patenostres; que m'en dira mon mary? Il s'en courroucera à moy; mais je luy diray que un larron me les a couppées dedans l'église : ce que il croira facilement, voyant encores le bout du ruban à ma ceincture. »

Apres disner, Panurge l'alla veoir, portant en sa manche une grande bourse pleine d'escuz du Palais et de gettons, et luy commença à dire :

« Lequel des deux aime plus l'aultre, ou vous moy, ou moy vous? » A quoy elle respondit : « Quant est de moy, je ne vous hays point : car, comme Dieu le commande, je ayme tout le monde. — Mais à propos, dist il, n'estes vous amoureuse de moy? — Je vous ay, dist elle, ja dict tant de foys que vous ne me tenissiez plus telles parolles : si vous m'en parlez encores, je vous monstreray que ce n'est à moy à qui vous debvez ainsi parler de déshonneur. Partez d'icy, et me rendez mes patenostres, à ce que mon mary ne me les demande.

— Comment, dist il, ma dame, vos patenostres? Non feray, par mon sergent ! mais je vous en veulx bien donner d'aultres ; en aymerez vous mieulx d'or bien esmaillé en forme de grosses gpheres, ou de beaulz lacz d'amours, ou bien toutes massifves comme gros lingotz; ou si en voulez de Ebene, ou de gros Hyacinthes, de gros grenatz taillés, avecques les marches de fines Turquoyscs; ou de beaulx Topazes marchez de finz Saphiz; ou de beaulx Balays à tout grosses marches de Dyamans à vingt et huyt quarres? Non, non, c'est trop peu. J'en sçay un beau chapellet de fines Esmeraudes, mardi ées de Ambre gris coscoté, et à la boucle un Union Persicque, gros comme une pomme d'orange : elles ne coustent que vingt et cinq mille ducatz; je vous en veulx faire un présent, car j'en ay du content. »

Et de ce disoit faisant sonner ses gettons, comme si ce feussent escutz au soleil. « Voulés vous une pièce de veloux violet cramoysi, tainct en grene, une pièce de satin broché, ou bien cramoysi ? Voulez vous chaisnes, doreures, templettes, bagues? Il ne fault que dire ouy. Jusques à cinquante mille ducatz, ce ne m'est rien cela. » Par la vertu desquelles. parolles il luy faisoit venir l'eau à la bouche. Mais elle luy dict : « Non, je vous remercie, je ne veulx rien de vous. — Par Dieu, dist T. I. 16

il, si veulx bien moy de vous; mais c'est chose qui ne vous coustcra rien, et n'en aurez rien moins. Tenez (monslrant la longue braguette), voicy maistre Jean Chouart qui demande logis. » Et après la vouloit accoler; mais elle commença à s'escrier, toutesfoys non trop hault. Adoncques Panurge retourna son faulx visaige, et luy dist : « Vous ne voulez doncques aultremcnt me laisser un peu faire? Bren pour vous ! Il ne vous appartient tant de bien ny d'honneur, mais, par Dieu, je vous feray chevaucher aux chiens. » Et, ce dict, s'enfouit le grand pas de peur des coups, lesquelz il craignoit naturellement.

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