‹ Œuvres de RabelaisChapitre 172 sur 231 · DU BON PANTAGRUEL · texte numérisé non relu

DU BON PANTAGRUEL

Bonnes gens, Beuveurs très illustres, et vons Goutteux trcs précieux, veistes vous onques Diogenes le philosophe Cynic? Si l'avez veu, vous n'aviez perdu la veue, ou je suis vrayement forissu d'intelligence et de sens logical. C'est belle chose veoir la clarté du (vin et escus) Soleil. J'en demande à l'aveugle né tant renommé par les très sacres bibles : equel, ayant option de requérir tout ce qu'il voudroit, par le commandement de celluy qui est tout puissant, et le dire duquel est en un moment par effect représenté, rien plus ne demanda que veoir.

Vous item n'estes jeunes, qui est qualité compétente pour en vin, non en vain, ains plus que physicalement philosopher, et désormais estre du conseil Bacchicque ; pour en lopinant opiner des substance, couleur, odeur, excellence, eminence, propriété, faculté, vertus, effect et dignité du benoist et désiré piot.

Si veu ne l'avez (comme facilement je suis induict à croire), pour le mo ns avez vous ouy de luy parler : car, par l'aër et tout ce ciel, est son bruyt et nom jusques à présent resté mémorable et célèbre assez. Et puis vous estes tous du sang de Phr3^gie extraictz (ou je me abuse). Et, si n'avez tant d'escus comme avoit Midas, si avez vous de iuy je ne sçay quoy, que

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plus jadis louoient les Perses en tous leurs Otacustes, et que plus soubhaytoit l'empereur Antonin : dont depuis fut la serpentine de Rohan surnommée Belles aureilles.

Si n'en avez ouy parler, de luy vous veulx présentement une histoire narrer, pour entrer en vin (beuvez doncques) et propos (escoutez doncques), vous advertissant (afin que ne soyez en simplesse pippez, comme gens mescreans) qu'en son temps il feut philosophe are et jo5^eux entre mille. S'il avoit quelques imperfections, aussi avez vous, aussi avons nous. Rien n'es*:, sinon Dieu, perfaict. Si est ce que Alexandre le Grand, quoy qu'il eust Aristoteles pour précepteur et domestic, l'avoit en telle estimation qu'il soubhaytoit, en cas que Alexandre ne fust, estre Diogenes Sinopien.

Quand Philippe, roy de Macedonie, entreprint assiéger et ruiner Corinthe, les Corinthiens, par leurs espions adveztiz que contre eux il venoit en grand arroy et exercite numereux, tous furent non à tort espoventez, et ne feurent negligens soy soigneusement mettre chascun en office et debvoir, pour à son hostile venue résister, et leur ville défendre. Les uns, des champs es forteresses, retiroient meubles, bestail, grains, vins, fruictz, victuailles et munitions nécessaires. Les autres remparoient murailles, dressoient bastions, esquarroient ravelins, cavoient fossez, escuroient contremines, gabionnoient défenses, ordonnoient plates formes, vuidoient chasmates, rembarroient faulses brayes, erigeoient cavaliers, ressapoient contrescarpes, enduisoient courtines, produisoient moyneaux, taluoient parapetes, enclavoient barbacanes, asseroient machicouhs, renouoient herses Sarrazinesqucs et Cataractes, assoyoient sentinelles, forissoient patrouilles. Chascun estoit au guet, chascun port oit la hotte.

Les uns pohssoient corseletz, vernissoient alecretz, nettoyoient bardes, chanfrains, aubergeons, briguandines, salades, bavieres, cappehnes, guisarmes, armetz, mourions, mailles, jazerans, brassalz, tassettes, goussetz, guorgeriz.

hoguines, plastrons, lamines, aubers, pavoys, boucliers, caliges, grèves, soleretz, espérons. Les autres apprestoient arcs, fondes, arbalestes, glands, catapultes, phalarices, migraines, potz, cercles et lances à feu ; balistes, scorpions et autres machines bellicques, repugnatoires, et destructives des Helepolides; esguisoient vouges, picques, rançons, hallebardes, hanicroches, volains, lances, azes guaycs, fourches fieres, parthisanes, massues, hasches, dards, dardelles, javelines, javelotz, espieux; affiloient cimeterres, brands d'assier, badelaires, pafEuz, espées, verduns, estocz, pistoletz, viroletz, dagues, mandos ânes, poignars, cousteaux, allumelles, raillons. Chascun exerçoit son penard, chascun desrouilioit son bracquemard. Femme n'estoit, tant preude ou vieille feust, qui ne fist fourbir son harnois : comme vous sçavez que les antiques Corinthienes estoient au combat couraigeuses.

Diogenes, les voyant en telle ferveur mesnaige remuer, et n'estant par les magistrat z employé à chose aulcune faire, contempla par quelques jours leur contenence sans mot dire, puys, comme excité d'esprit martial, ceignit son palle en escharpe, recoursa ses manches jusques es couldes, se troussa en cueilleur de pommes, bailla à un sien compaignon vieulx sa bezasse, ses livres et opislographes; feit, hors la ville, tirant vers le Cranie (qui est une colline et promontoire lez Corinthe), une belle esplanade; y roulla le tonneau fictil qui pour maison luy estoit contre les injures du ciel, et en grande véhémence d'esprit, desployant ies bras, le tournoit, viroit, brouiUoit, barbouilloit, hersoit, versoit, renversoit, nattoit, grattoit, flattoit, barattoit, bastoit, boutoit, butoit, tabustoit, cullebutoit, trepoit, trempoit, tapoit, timpoit, estouppoit, destouppoit, detraquoit, triquotoit, tripotoit, chapotoit, croulloit, elançoit, chamailloit, bransloit, esbransloit, levoit, lavoit, clavoit, entravoit, bracquoit, bricquoit, bloquoit, tracassoit, raraassoit, cabossoit, afestoit, aSustoit, bafïouoit, enclouoit, amadouoit, goildronnoit, mittonoit, tastonnoit, bimbelotoit.

29(3 PROLOGUE BJB, L*AUTHEUR

clabossoit, tcrrassoit, bistorioit, \Teloppoit, chaluppoit, charmoit, armoit, gizarmoit, enharnachoit, empennachoit, caparassonnoit; le devalloit de mont à val, et precipitoit par le Cranie; puys de val en mont le rapportoit, comme Sisyphus fayt sa pierre : tant que peu s'en faillit qu'il ne le defonçast. Ce voyant quelqu'un de ses amis, luy demanda quelle cause le mouvoit à son corps, son esprit, son tonneau ainsi tourmenter? Auquel respondit le philosophe qu'à aultre ofi&ce n'estant pour la republicque employé, il, en ceste façon, son tonneau tempestoit, pour, entre ce peuple tant fervent et occupé, n'estre veu seul cessateur et ocieux.

Je, pareillement, quoy que soys hors d'effroy, ne suis toutesfoys hors d'esmoy : de moy voyant n'estre faict aulcun pris digne d'œuvre, et considérant, par tout ce très noble royaulme de France, deçà, de là les mons, un chascun aujourd'huy soy instantement exercer et travailler, part à la fortification de sa patrie et la défendre ; part au repoulsement des ennemis et les ofïendre : le tout en police tant belle, en ordonnance si mirificque, et à profit tant évident pour l'advenir (car désormais sera France superbement bournée, seront François en repous asceurez), que peu de chose me retient que je n'entre en l'opinion du bon Heraclitus, affirmant guerre estre de tous biens père; et croye que guerre soit en Latin dicte belle, non par Antiphrase, ainsi comme ont cuydé certains repetasseurs de vieilles ferrailles Latines, parce qu'en guerre gueres de beauté ne voyoient, mais absolument et simplement par raison qu'en guerre apparoisse toute espèce de bien et beau, soit decelée toute espèce de mal et laidurc. Qu'ainsi soit, le Roy sage et pacifie Salomon n'a sceu mieulx nous représenter la perfection indicible de la sapience divine que la comparant à l'ordonnance d'une armée en camp.

Par doncques n'estre adscript et en rang mis des nostres en partie offensive, qui me ont estimé trop imbecille et impotent ; de l'autre, qui est défensive, n'estre employé aulcunement,

feust ce portant hotte, cachant crotte, ployant rotte, ou cassant motte, tout m'cstoit indiffèrent; ay imputé à honte plus que médiocre estre veu spectateur ocieux de tant vaillans, disers et chevaleureux pcrsonnaiges, qui, en veue et spectacle de toute Europe, jouent ceste insigne fable et Tragicque comédie : ne me esvertuer de moy mesmes, et non y consommer ce rien, mon tout, qui me restoit. Car peu de gloire me semble accroistre à ceulx qui seulement y emploictent leurs œilz, au demeurant y espargnent leurs forces, cèlent leurs escuz, cachent leur argent, se grattent la teste avecques un doigt, comme landorez desgoustez, baislent aux mouches comme Veaulx de disme, chauvcnt des aureilles comme asnes d'Arcadie au chant des musiciens, et, par mines en silence, signifient qu'ils consentent à la prosopopée.

Prins ce cl.oys et élection, ay pensé ne faire exercice inutile et importun si je remuois mon tonneau Diogenic, qui seul m'est resté d ». naufrage faict par le passé au far de Mal'encontre. A ce trlballement de tonneau, que feray je, en vostre ad vie? Par la vierge qui se rebrasse, je ne sçay encores. Attendez un peu que je hume quelque traict de ceste bouteille : c'est mon vray et seul HeHcon, c'est ma fontaine Caballine, c'est mon unique Enthusiasme. Icy beuvant je dehbere, je discours, je resoulz et concluds. Après l'épilogue je riz, j'escripz, je compose, je boy. Ennius beuvant escrivoit, escrivant beuvoit. Eschylus (si à Plutarche foy avez, in Symposiacis) beuvoit composant, beuvant composoit. Homère jamais n'escrivit à jeun. Caton jamais n'escrivit qu'après boyre. Af&n que ne me dictes ainsi vivre sans exemple des biens louez et mieulx prisez. Il est bon et frays assez, comme vous diriez sus le commencement du second degré : Dieu, le bon Dieu Sahaoth (c'est à dire des armées), en soit éternellement loué. Si de mesmes vous autres beuvez un grand ou deux pctitz coups en robbc, je n'y trouve inconvénient aulcun, pourveu que du tout louez Dieu un tantinet.

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Puys doncques que telle est ou ma sort, ou ma destinée (car à chascun n'est oultroyé entrer et habiter Corinthe) , ma délibération est servir et es uns et es autres; tant s'en faull que je reste cessateur et inutile. Envers les vastadours, pionniers et rempareurs, je feray ce que firent Neptune et Apollcen Troie soubs Laomedon, ce que feit Regnauld de Montaulban sus ses derniers jours : je serviray les massons, je mettray bouillir pour les massons, et, le past terminé, au son de ma musette, mesureray la musarderie des musars. Ainsi fonda, bastit et édifia Amphion, sonnant de sa lyre, la grande et célèbre cité de Thebes.

Envers les guerroyans, je voys de nouveau percer mon tonneau ; et, de la traicte (laquelle, par deux precedens volumes [si par l'imposture des imprimeurs n'eussent esté pervertiz et brouillez] vous feust assez congneue), leurs tirer du creu de nos passetemps epicenaires un guallant tiercin, et consécutivement un joyeulx quart de Sentences Pantagruelicques. Par moy licite vous sera les appeler Diogenicques. Et m'auront (puys que compa gnon ne peux estre) pour Architriclin loyal, refraischissant à mon petit pouvoir leur retour des alarmes; et laudateur, je diz infatiguable, de leurs prouesses et glorieux faicts d'armes. Je n'y fauldray par Lapathium acutum de Dieu; si Mars ne failloit à Quaresme, mais il s'en donnera bien garde, le paillard.

Me souvient toutesfois avoir leu que Ptolemée, filz de Lagus, quelque jour, entre autres despouilles et butins de ses conquestes, présentant aux égyptiens en plein théâtre un cham.eau Batrian tout noir, et un esclave biguarré, tellement que de son corps l'une part est oit noire, l'autre blanche (non eh compartiment de latitude par le diaphragme, comme feut celle femme sacrée à Venus Indicque, laquelle feut recongneue du philosophe Tyanien entre le fleuve Hydaspes et le mont Caucase), mais en dimension perpendiculaire, choses non encores veues en ^Egypte, esperoit, par offre de ces nouveau-

tez, l'amour du peuple envers soy augmenter. Qu'en advintil? A la production du Chameau, tous feurent efïroyez et indignez ; à la veue de l'homme biguarré, aulcuns se mocquerent, autres le abhominerent c«mme monstre infâme, créé par erreur de nature. Somme, l'espérance qu'il avoit de complaire à ses égyptiens, et, par ce moyen, extendre l'affection qu'ilz luy portoient naturellement, luy decoulla des mains. Et entendit plus à plaisir et deUces leurs estre choses belles, eleguantes et perfaictes, que ridicules et monstrueuses. Depuys, eut tant l'Esclave que le Chameau en mespris; si que, bien tost après, par négligence et f aulte de commun traictement, firent de Vie à Mort eschange.

Cestuy exemple me faict entre espoir et craincte varier, doubtant que, pour contentement propensé, je rencontre ce que je abhorre; mon thesaur soit charbons; pour Venus adviene Barbet le chien : en lieu de les servir, je les fasche; en heu de les esbaudir, je les offense; en heu de leurs complaire, je desplaise, et soit mon adventure telle que du Coq de EucUon, tant célébré par Plante en sa Marmite et par Ausone en son Gryphon et ailleurs; lequel, pour en grattant avoir descouvert le thesaur, eut la couppe guorgée. Advenent le cas. ne seroit ce pour chevreter? Autrefoys est il advenu; advenir encores pourroit.

Non fera. Hercules ! Je recongnois en eulx tous une forme specificque et propriété individuale, laquelle nos majeurs nommoient Pantagruehsme, moienant laquelle jamais en maulvaise partie ne prendront choses quelconques ilz congnoistront sourdre de bon, franc et loyal couraige. Je les ay ordinairement veuz bon vouloir en payement prendre, et en icelluy acquiescer, quand debihté de puissance y a esté associée.

De ce poinct expédié, à mon tonneau je retourne. Sus, à ce vin, compaings ! Enfans, beuvez à pleins guodetz. Si bon ne vous semble, laissez le. Je ne suys de ces importuns Lifrelo.

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