COMMENT FRERE JEAN JOYEUSEMENT CONSEILLE PANURGE
■< Par sainct Rigomé, dist frère Jan, Panurge, mon amy doulx, je ne te conseille chose que je ne feisse si j'estois en
ton lieu. Seulement ayes esguard et considération de tous] ours bien lier et continuer tes coups. Si tu y fays intermission, tu es perdu, pauvret, et t'adviendra ce que advient es nourrisses. Si elles désistent alaicter enfans. elles perdent leur laict. Si continuellement ne exercez ta mentule, elle perdra son laict, et ne te servira que de pissotière : les couilles pareillement ne te serviront que de gibbessiere. Je t'en ad vise, mon amy. J'en ay veu l'expérience en plusieurs, qui ne l'ont peu quand ilz vouloient, car ne l'avoient faict quand le povoient. Aussi, par non usaige, sont perduz tous privilèges, ce disent les clercs. Pourtant, fillol, maintiens tout ce bas et menu populaire, Troglodyte, braguettodyte, en estât de labouraige sempiternel. Donne ordre qu'ilz ne \'ivent en gentilz hommes, de leurs rantes, sans rien faire,
— Xe dea, respondit Panurge, frère Jan, mon couillon guausche, je te croiray. Tu vas rondement en besoigne. Sans exception ne ambages tu m'as apertement dissolu toute craincte qui me povoit intimider. Ainsi te soit donné des cieulx, tousjours bas et roydde opérer. Or donc à ta parolle je me mariray. Il n'y aura poinct de faulte. Et si auray tousjours belles chambrières, quand tu me viendras veoir, et seras protecteur de leur sororité. Voy là quant à la première partie du sermon.
— Escoute, dist frère Jan, l'oracle des cloches de Varenes. Que disent elles? — Je les entends, respondit Panurge. Leur son est, par ma soif, plus fatidicque que des chauldrons de Juppiter en Dodone. Escoute : Marie toy, marie toy : marie, marie. Si ht te marie, marie, marie, treshien t'en trouveras, veras, veras. Marie, marie. Je t'asceure que je me mariray : tous les elemens me y invitent. Ce mot te soit comme une muraille de bronze.
« Quant au second poinct, tu me semblez aulcunement doubter, voyre defher de ma paternité, comme ayant peu favorable le roydde Dieu des jardins. Je te supply me faire ce bien
de croire que je l'ay à commandement, docile, bénévole, attentif, obéissant en tout et partout. Il ne luy fault que lascher les longes, je dis l'aiguillette, luy monstrer de près la proye, et dire : Haie, compaignon. Et quand ma femme future seroit aussi gloutte du plaisir Vénérien que fut oncques Mcssalina, ou la marquise de Oincestre en Angleterre, je te prie croire que je l'ay encores plus copieux au contentement. (( Je ne ignore que Salomon dict, et en parloit comme clerc et sçavant : depuis luy, Aristoteles a declairé l'estre des femmes estre de soy insatiable; mais je veulx qu'on saiche que, de mesme qualibre. j'ay le ferrement infatiguable. Xe me allègues poinct icy en paragon les fabuleux ribaulx Hercules, Procuius, César, et Mahumet, qui se vante en son Alchoran avoir en ses genitoires la force de soixante guallef retiers. Il a menty, le paillard. Ne me allègues poinct l'Indian tant célébré par Théophraste, Pline et Atheneus, lequel, avecques l'ayde de certaine herbe, le faisoit en un jour soixante et dix fois, et plus. Je n'en croy rien; le nombre est supposé. Je te prie ne le croyre. Je te prie croyre (et ne croyras chose que ne soit vraye) mon naturel, le sacre Ithyphalle, messer Cotai d'Albingues, estre le prime del monde. Escoute ça, couillette. Vis tu oncques le froc du moine de Castres? Quand on le posoit en quelque maison, feust à descouvert, feust à cachettes, soubdain, par sa vertu horrificque, tous les manans et habitans du lieu entroient en ruyt, bestes et gens, homes et femmes, jusques aux ratz et aux chatz. Je te jure qu'en ma braguette, j'ay aultrefois congneu certaine énergie encore plus anomale. Je ne te parleray de maison ne de buron, de sermon ne de marché; mais, à la Passion qu'on jouoit à Saint-Maixent, entrant un jour dedans le parquet, je veidz, par la vertus et occulte propriété d'iceUe, soubdainement tous, tant joueurs que spectateurs, entrer en tentation si terrificque qu'il n'}^ eut Ange, Homme, Diable, ne Diablesse qui ne voulust biscoter. Le Portecole abandonna sa copie ; celluy
qui jouoit sainct Michel descendit par la vollerie; les Diables sortirent d'enfer, et y emportoient toutes ces paou^Tes femmelettes; mesmes Lucifer se deschayna. Somme,. voj^ant le desarroy, je deparquay du lieu, à l'exemple de Caton le Censorin, lequel, voyant par sa présence les festes Floralies en desordre, désista estre spectateur. »