‹ Œuvres de RabelaisChapitre 203 sur 231 · C. deschalandé · texte numérisé non relu

C. deschalandé

« Couillonnas au diable, Panurge mon amy : puis qu'ainsi t'est prédestiné, voudroys tu faire rétrograder les planètes? démancher toutes les sphères célestes? proposer erreur aux Intelligences motrices? espoincter les fuzeaulz, articuler les vertoilz, calumnier les bobines, reprocher les detrichoueres, condemner les frondrillons, defiller les pelotons des Parces? Tes fiebvres quartaines, Couillu ! Tu ferois pis que les Géans. Vien ça, couillaud. Aimerois tu mieulx estre jaloux sans cause que coqu sans congnoissance? — Je ne vouldrois, respondit

Panurge, estre ne l'un ne l'aultre. Mais si j'en suis une fois adverty, je y donncray bon ordre; ou basions fauldront au monde.

« Ma foy, frère Jan, mon meilleur sera poinct me marier. Escoute que me disent les cloches à ceste heure que sommes plus prés : Marie poinct, marie poinct, poinct, poinct, poinct, poinct. Si tu te marie : marie poinct, marie poinct, poinct, poinct, poinct, poinct; tu fen repentiras, tiras, tiras : coqu seras. Digne vertus de Dieu ! je commence entrer en fascherie. Vous aultres, cerveaulx enfrocquez, n'y sçavez vous remède aulcun? Nature a elle tant destitué les humains que Ihome marié ne puisse passer ce monde sans tomber es goulphres et dangiers de Coqùage?

— Je te veulx, dist frère Jean, enseigner un expédient, moyenant lequel jamais ta femme ne te fera coqu sans ton sceu et ton consentement.

— Je t'en prie, dist Panurge, couillon velouté. Or diz, mon amy.

— Prends, dist frère Jean, l'anneau de Hans Carvel, grand lapidaire du Roy de Melinde. Hans Carvel estoit home docte, expert, studieux, home de bien, de bon sens, de bon jugement, débonnaire, charitable, aulmosnier, philosophe : joyeulx au reste, bon compaignon, et raillart, si oncques en feut; ventru quelque peu, branslant de teste, et aulcunement mal aisé de sa personne. Sus ses vieulx jours, il espousa la fille du bailhf Concordat, jeune, belle, frisque, gualante, advenante, gratieuse par trop envers ses voisins et serviteurs. Dont advint, en succession de quelques hebdomades, qu'il en devint jalons comme un Tigre : et entra en soubson qu'elle se faisoit tabourer les fesses d'ailleurs. Pour à laquelle chose obvier, luy faisoit tout plein de beaulx comptes touchant les désolations advenues par adultère : luy Hsoit souvent la légende des preudes femmes; la preschoit de pudicité; luy feist un livre des louanges de fidehté conjugale, détestant fort et ferme la

meschanceté des ribauldes mariées; et luy donna un beau carcan tout couvert de Sapphyrs orientaulx. Ce non obstant, il la voyoit tant délibérée et de bonne chère avecques ses voisins que de plus en plus croissoit sa jalousie. Une nu^xt entre les aultres, estant avecques elle couché en telles passions, songea qu'il parloit au diable, et qu'il lui comptoit ses doléances. Le diable le reconfortoit, et luy mist un anneau on maistre doigt, disant : « Je te donne cestuy anneau; tandis que l'auras on doigt, ta femme ne sera d'aultruy charnellement congneue sans ton sceu et consentement. — Grand mercy, dist Hans Carvel, monsieur le diable. Je renye Mahom, si jamais on me l'oste du doigt. « Le diable disparut. Hans Carvel, tout joyeulx, s'esveigla, et trouva qu'il avoit le doigt on comment a nom de sa femme. Je oubliois à compter comment sa femme, le sentant, reculloit le cul en arrière comme disant : « Ouy, nenny, ce n'est pas ce qu'il y fault mettre ; m et lors sembloit à Hans Carvel qu'on luy voulust desrobber son anneau. N'est ce remède infailhble? A cestuy exemple faiz. si me croys, que continuellement tu ayes l'anneau de ta femme on doigt. »

Icy feut fin et du propous et du chemin

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