‹ Œuvres de RabelaisChapitre 210 sur 231 · COMMENT TROUILLOGAN, PHILOSOPHE, TRAICTE LA DIFFICULTÉ DE MARIAGE · texte numérisé non relu

COMMENT TROUILLOGAN, PHILOSOPHE, TRAICTE LA DIFFICULTÉ DE MARIAGE

Ces parolles achevées, Pantagruel dist à Trouillogan le philosophe : « Xostre féal, de main en main vous est la lampe baillée. C'est à vous maintenant de respondre. Panurge se doibt il marier, ou non? — Tous les deux, respondit Trouillogan. — Que me dictes vous? demanda Panurge. — Ce que avez ouy, respondit Trouillogan. — Que ay je ouy? demanda Panurge. — Ce que j'ay dict, respondit Trouillogan. — Ha ! ha! En sommes nous là? dist Panurge. Passe sans fluz. Et doncques me doibs je marier ou non? — Ne l'un ne l'aultre, respondit Trouillogan — Le Diable m'emport, dist Panurge, si je ne deviens resveur; et me puisse emporter, si je vous entends ! Attendez. Je mettray mes lunettes à ceste oreille guausche, pour vous ouyr plus clair. »

En cestuy instant, Pantagruel apercent vers la porte de la salle le petit chien de Gargantua, lequel il nom m oit Kyne, pource que tel fut le nom du chien de Thobie. Adoncques dist à toute la compaignie : « Xostre Roy n'est pas loing d'icy.

levons nous. » Ce mot ne feut achevé que Gargantua entra clans la salle du bancquet. Chascun se leva pour luy faire révérence. Gargantua, ayant debonnairement salué l'assistance, dist : « Mes bons amis, vous me ferez ce plaisir, je vous en prie, de non laisser ne vos lieux, ne vos propous. Apportez moy à ce bout de table une chaire. Donnez moy que je boyve à toute la compaignie. Vous soyez les tresbien venuz. Ores me dictes : sus quel propous estiez vous? » Pantagruel luy respondit que, sus l'apport de la seconde table, Panurge avoit propousé une matière problematicque, à sçavoir s'il se debvoit marier ou non, et que le père Hippothadée et maistre Rondibilis estoient expédiez de leurs responses : lors qu'il est entré, respondoit le féal Trouillogan. Et premièrement, quand Panurge luy a demandé : « Me doibs je marier ou non? » avoit respondu : « Tous les deux ensemblement, » à la seconde fois, avoit dict : « Xe l'un ne l'aultre. )> Panurge se complainct de telles répugnantes et contradictoires responses, et proteste n'y entendre rien.

(( Je l'entends, dist Gargantua, en mon advis. La response est semblable à ce que dist un ancien philosophe interrogé s'il avoit quelque femme qu'on luy nommoit. Je l'ay, dist il, amie; mais elle ne me a mie. Je la possède, d'elle ne suis possédé. — Pareille response, dist Pantagruel, feist une fantesque de Sparte. On luy demanda si jamais elle avoit eu affaire à home. Respondit que non jamais; bien que les homes quelques foys avoient eu affaire à elle. — Ainsi, dist Rondibihs, mettons nous neutre en Medicine, et moyen en philosophie, par participation de l'une et l'aultre extrémité, par abnégation de l'une et l'aultre extrémité, et par compartiment du temps, maintenant en l'une, maintenant en l'aultre extrémité. — Le sainct Envoyé, dist Hippothadée, me semble l'avoir plus apertement declairé quand il dit : Ceulx qui sont mariez soient comme non mariez ; ceulx qui ont femme soient comme non ayans femme. — Je interprète, dist Pantagruel, avoir T. I 67

et n'avoir femme en ceste façon : que femme avoir, est l'avoir à usaige tel que nature la créa, qui est pour l'ayde, esbattement, et société de l'home; n'avoir femme est ne soy appoiltronner autour d'elle, pour elle ne contaminer celle unicque et suprême afîection que doibt l'homme à Dieu ; ne laisser les offices qu'il doibt naturellement à sa patrie, à la Republicque, à ses amys; ne mettre en non chaloir ses estudes et ses négoces, pour continuellement à sa femme complaire. Prenant en ceste manière avoir et n'avoir femme, je ne voy répugnance ne contradiction es termes. »

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