LXII BIBLIOGRAPHIE
Ce récit est-il un premier essai de Rabelais, qui n'aurait fait allusi ' qu'aux Grandes Chroniques dans le prologue du Pantagruel? Rabc; . après le succès de la première partie du Pantagruel, trouvant que i Grandes Chroniques n'étaient pas à la hauteur de son nouvel ouvrage, les aurait-il refaites, en y déployant cette fois son génie, et aurions-nous ainsi la Vie inestimable du grand Gargantua, qui forme maintenant le premier livre des œuvres de Rabelais? Des érudits très distingués l'afiirment. Tel n'est pas notre sentiment. Nous résistons à admettre que le génie d'un écrivain, et d'un écrivain comme Rabelais, puisse fp^re le mort, pour ainsi dire, aussi complètement qu'il l'aurait fait dans les Grandes Chroniques , que son style ait été si plat et si lourd dans ce premier essai; que tout à coup, du récit parfaitement vulgaire de 1532, il se fût élevé à la verve entraînante et à la satire endiablée du livre de 1533; qu'après n'avoir rnis dans son premier ouvrage que des puérilités insignifiantes, il ait imaginé tout à coup le catalogue de la librairie de Saint-Victor; il ait écrit de prime saut la magniîique lettre d'Utopie (chap. vu); il ait trouvé le type de Panurge, etc. C'est simplement une impossibilité que les bibliographes veulent nous faire accepter, et l'en a mis vraiment trop de complaisance à les suivre dans cette voie.
Il nous paraît évident que, dans le prologue du Pantagruel, il n'est pas question des Grandes Chroniques, mais du vrai Gargantua. Comment supposer que Rabelais ait voulu désigner la banale histoire destinée au commerce du colportage, lorsqu'il parle de son précédent ouvrage avec cette profonde satisfaction d'un auteur qui vient d'obtenir un grand succès; lorsqu'il voudrait qu'on mît en oubli, pour le lire, ses affaires propres et qu'on y vaquât entièrement; lorsqu'il raconte toutes les merveilles que ces joyeusetés ont produites : qu'elles font oublier aux chasseurs malheureux leur dépit, qu'elles guérissent le mal de dents, que bien d'autres malades de plus graves maladies ont senti allégement manifeste à la lecture dudit livre; lorsqu'il af&rme enfin que ce livre « est sans pair, incomparable et sans paragon » ! Il s'agirait ici des exploits que le protégé de Merlin accomplit contre les Gos et les Magos ou contre les Hollandais et les Irlandais. Xon ! de bonne foi, on ne le peut croire. Il s'agit, au contraire, d'un livre où Rabelais a mis du sien, où sa réputation est engagée; il s'agit bien de son Gargantua, à lui, et non du Gargantua populaire.
Il n'est pas douteux que Rabelais n'ait connu la légende de Gargantua, et qu'elle ne lui ait servi à construire son œuvre. Xous ne saurions dire si Rabelais eut quelque part à la publication de cette légende imprimée à Lyon en 1532 et souvent réimprimée dans les années qui suivirent. S'est-il plu à exhumer ce grossier canevas? ou n'est-ce pas plutôt son ouvrage satirique qui donna une vie soudaine, un intérêt nouveau à la légende populaire?
Nous avons déjà, dans la Vie de Rabelais, soulevé cette question sans oser y répondre.
La seule indication qui semblerait impliquer une certaine participation de Rabelais est celle que l'on trouve dans une réimpression du petit roman populaire à la date de 1533. La fin du texte, dans cette réimpression, diffère de celle de l'édition de 1532. En voici les dernières phrases :
f Gargantua vesquit cinq cens et ting an, et eut de grosses guerres, desquelles je me tays pour le présent. Et eut ung filz de Badebec son épouse, lequel a faict autant de vaillances que Gargantua. Et le povurez veoir par la vraye Chronique laquelle est une petite partie imprimée. Et quelque io'or que messieurs de Saint Victor vouldront on prendra la coppie de la reste des faictz de Gargantua, et de son filz Pantagruel. »