‹ Œuvres de RabelaisChapitre 88 sur 231 · COMMENT GARGANTUA FUT MIS SOUBZ AULTRES PEDAGOGUES · texte numérisé non relu

COMMENT GARGANTUA FUT MIS SOUBZ AULTRES PEDAGOGUES

A tant son père apperceut que vrayement il estudioit très bien, et y mettoit tout son temps; toutesfoys qu'en rien ne prouffitoit, et, que pis est, en devenoit fou, niays, tout resvcux et rassotc.

De quoy se complaignant à Don Philippe des Marays, vice roy de Papcligcsse, entendit que mieulx luy vaudroit rien n'aprendre que telz livres soubz tclz précepteurs apprendre. Car leur savoir n'cstoit que besterie et leur sapience n'estoit que moufles, abastardissant les bons et nobles espritz et corrompant toute fleur de jeunesse.

« Et qu'ainsi soit, prenez, dist il, quelqu'un de ces jeunes gens du temps présent, qui ait seulement estudié deux ans. En cas qu'il ne ait meilleur jugement, meilleures parolles, meilleur propos que vostre filz, et meilleur entretien et honnesteté entre le monde, reputez moy à jamais un taillebacon de la Brene. » Ce que à Grandgousier pleut très bien, et commanda qu'ainsi feust faict.

Au soir, en soupant, ledict des Marays introduict un sien jeune paige de Villcgongys, nommé Eudemon, tant bien testonné, tant bien tiré, tant bien espousseté, tant honneste en son maintien que t op mieulx resembloit quelque petit angelot qu'un homme. Puis dist à Grandgousier :

« Voyez vou; ce jeune enfant? Il n'a encores douze ans; voyons, si bon vous semble, quelle différence y a entre le sçavoir de vos resveurs matéologiens du temps jadis et les jeunes gens de maintenant. »

L'essay pleut à Grandgousier, et commanda que le paige

GARGANTUA ^c

propozast. Alors Eudemon, demandant congé de ce faire audict vice roy son maistrc, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeulx asseurés, et le rcguard assis suz Gargantua, avecqucs modestie juvénile, se tint sus ses pieds, et commença le louer et magnifier premièrement de sa vertus et bonnes moeurs, secondement de son sçavoir, tierccment de sa noblesse, quartement de sa beauté corporelle, et, pour le quint, doulcement l'exhortoit à révérer son père en toute observance, lequel tant s'estudioit à bien le faire instruire, enfin le prioit qu'il le voulsist retenir pour le moindre de ses serviteurs, car aultre don pour le présent ne requcroit des cieulx, sinon qu'il hiy feust faict grâce de luy complaire en quelque service agréable. Le tout fut par icelluy proféré avec gestes tant propres, pronunciation tant distincte, voix tant éloquente et langaige tant aorné et bien iatin, que mieulx resembloit un Gracchus, un Ciceron ou un Emilius du temps passé qu'un jouvenceau de ce siècle.

Mais toute la contenence de Gargantua fut qu'il se print à pleurer comme une vache et ss cachoit le \'isaigc de son bonnet, et ne fut possible de tirer de luy une parolle, non plus qu'un pet d'un asne mort.

Dont son père fut tant courroussé qu'il voulut occire Maistre Jobelin. Mais ledict des Marays l'en guarda par belle remonstrance qu'il luy feist en manière que fut son ire modérée. Puis commanda qu'il fust payé de ses guaiges, et qu'on le fist bien chopiner théologalement ; ce faict, qu'il allast à tous les diables.

« Au moins, disoit il, pour le jourd'huy ne coustera il gueres à son hoste, si d'adventure, il mouroit ainsi sou comme un Angloys. »

Maistre Jobehn party de la maison, consulta Grandgousier avec le vice roy quel précepteur l'on luy pourroit bailler, et feut advisé entre eulx que à cest ofhce seroit mis Ponocrates, pédagogue de Eudemon; et que tous ensemble iroient à Paris,

pour congnoistre quel estoit l'cstude des jouvenceauîx de France pour iceîiuy temps.

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