‹ Œuvres de RabelaisChapitre 89 sur 231 · DE LA BEAUCE · texte numérisé non relu

DE LA BEAUCE

En ceste mesme saison, Fayoles. quart roy de Numir/ic, envoya du pays de Africque à Grandgousier une jument a plus énorme et la plus grande que feut oncques veue, et l.i plus monstrueuse (comme assez sçavez que Africque aporte tousjours quelque chose de nouveau), car elle estoit grande comme six oriSans, et avoit les pieds fcnduz en doigtz comme le cheval de Jules César, les aureilles ainsi pendentes comme les chievres de Languegoth, et une petite corne au cul. Au reste, avoit poil d'alezan toustade, entreiUizé de grizes pommelettes. Mais sus tout avoit la queue horrible, car elle estoit, poy plus poy moins, grosse comme la pile Sainct Mars auprès de Langes, et ainsi quarrée, avec le brancars ny plus ny moins ennicrochez que sont les espicz au bled.

Si de ce vous esmerveillez, esmerveillez vous dadvantaige de la queue des béliers de Scythie, que pesoit plus de trente Uvres, et des moutons de Surie, esquelz fault ( i Tenaud dict l-ray) affuster une charrette au cul peur la porter, tant elle est longue et pesante. Vous ne l'avez pas telle, vous aultres paillards de plat pays.

Et fut amenée par mer en trois caracques et un brigantin, jusques au port de Olone en Thalmondoys.

Lorsque Grandgousicr la veit : « Voicy, dist il, bien le cas pour porter mon filz à Paris. Or ça, de par Dieu, tout yra bien. Il sera gi'and clerc on temps advenir. Si n'estoient messieurs les bestes, nous vivrions comme clercs. »

Au lendemain, après boire (comme entendez) prindrent chemin Gargantua, son précepteur Ponocratcs et ses gens, ensemble eulx Eudemon le jeune paige. Et, parce que c'esioit en temps serain et bien attrempé, son père luy feist faire des bottes fauves; Babin les nomme brodequins.

Ainsi joyeusement passèrent leur grand chemin, et tousjours grand chère, jusques au dessus de Orléans. Auquel lieu estoit une ample forest, de la longueur de trente et c^nq lieues, et de largeur dix et sept, eu environ. Icelle estoit horriblement fertile et copieuse en mousches bo\'ine^ et freslons, de sorte que c'estoit une vraye briguanderie pour les pauvres jumcns, asnes et chevaulx. Mais la jument de Gargantua vengea honnestement tous les oultrages en icelle perpétrées sus les bestes de son espèce, par un tour duquel ne se doubtoient mie. Car soudain qu'ilz feurent entrez en la dicte forest et que les freslons luy eurent livré l'assault, elle desguaina sa queue et si bien s'escarmouchant les esmoucha, qu'elle en abatit tout le boys. A tord, à travers, deçà, delà, par cy, par là, de long, de large, dessus, dessoubz, abatoit boys comme un fauscheur faict d'herbes, en sorte que depuis n'y eut ne boys ne freslons, mais feut tout le pays reduict en campaigne.

Ouoy voyant, Gargantua y print plaisir bien grand, sans aultremcnt s'en vanter, et dist à ses gens : « Ji trouve beau ce. » Dont fut depuis appelle ce pays la Beaucc. Mais tout leur desjcuncr feut par baisler; en mémoire de quoy enccres de présent les gentilzhommes de Beauce desjeunent de baisler, et s'en trouvent fort bien, et n'en crachent que niieulx.

Finalement arrive ont à Paris, auquel heu se refraischit deux ou txoys jours, faisant chère lye avecques ses gens, et

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s'enquestant quelz gens sçavans estoient peur ]ors en ia ville, et quel vin on y beuvoit.

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