XIV VIE DE RABELAIS
entrecoupée sans doute d'études de droit et de médecine à Poitiers^, dure quatre ou cinq ans. Le 17 septembre 1530 nous trouvons la signature du grand Tourang^u sur le registre matricule de la Faculté de médecine de ^lontpellier. La règle bénédictine, bien que maître François ne semble pas avoir abusé de la clôture conveQtuelle, s'est trouvée encore trop pesante pour son humeur vagabonde. Il a déposé l'habit régulier — sans la permission de son supérieur^, mais non sans doute l'aveu de son abbé Geoffroy d'Estissac — et il est rentré dans le monde en habit de prêtre séculier.
Le premier usage qu'il a fait de sa liberté est de voir du pays. On peut supposer, avec son biographe Antoine Leroy, qu'il parcourt les universités, comme son héros Pantagiiiel, et qu'il vient étudier à Paris dans ce quartier latin, où Panurge rossera le guet et jouera ses farces villonesques aux pauvres maîtres es arts. Il est indispensable qu'il prenne contact avec Paris avant 1532 pour pouvoir écrire le Pantagruel.
Il est tout aussi nécessaire qu'il fasse, avant d'arriver à Montpellier, des études médicales avancées. Le 17 septembre il s'inscrit sur le registre matricule de la Faculté en prenant pour patron Jean Esquiron, et le i®^ novembre on le retrouve bachelier en médecine. Du 17 avril au 24 ;uin 1531, il fait son cours de stage au Petit ordinaire (du dimanche de la Quasimodo à la Saint- Jean) en expliquant les Aphorismes d'Hippocrate et VArs parva de Galien devant un nombreux auditoire^. On conviendra que c'est aller vite en besogne pour quelqu'un qui aborderait la médecine pour la première fois !
1. A en croire le Rabelais réformé du P. Garasse (mort à Poitiers en 1631), Rabelais aurait joué la comédie dans cette ville.
Commençant de faire à Poictiers
Une farce et un dialogue.
Je fus ouy fort volontiers
Et cet œuvre me mit en 7ogue.
2. Cf. la Supplique de Rabelais, T. X, p. lui: « Absque licentia sui superioris... regulari dimisso et presbyteri saeailaris habitu assumpto... 3
3. De Santi, R. E. R.. m, 309, et Gordon, Fratiçois Rabelais et la Faculté de médecine de Montpellier, 187Ô, qui donne tous les extraits des registres.
C'est à ce séjour qu'on rapporte généralement la représentation de la Femme muette dont le Tiers livre, ch. XXXIV, fera une annonce si alléchante : « Je ne vous avois oncques puis veu que jouastes à Monspellier avec nos antiques amis Ant. Saporta, Guy Bourguier, Balthazar Noyer, Tolet, Jean Quentin, François Robinet et François Rabelais, la morale comédie de celuy qui avoit cspousé une femme mute... ))i
Le nouveau bachelier reste à Montpellier jusqu'à l'automne 1531. Le 23 octobre, il signe une reddition de com^ptes présentée par un procureur de la Faculté^. Puis il gagne Lyon qui va être pendant dix ans le centre de ses études et sa véritable patrie intellectuelle. Libraires et imprimeurs lyonnais rivalisent à cette époque avec leurs confrères parisiens. Une pléiade d'érudits, groupés autour des presses des Gryphe, des Juste, des Nourry, collationnent les savantes éditions grecques et latines ou mettent au goût du jour les monuments de la vieille littérature populaire. C'est un foyer de la Renaissance aussi actif et certainement plus libre que Paris, grâce à son éloignement de la Sorbonne et au passage incessant d'étrangers, Italiens, Suisses, Allemands, qui provoque un échange d'idées sans cesse renouvelé.
Dès son arrivée, Rabelais déploie une activité fébrile. Il entre en relations avec Sébastien Gryphe. Le célèbre imprimeur le charge de publier en format de poche pour les étudiants le texte des Aphorismes d'Hippocrate qu'il a revu pour son cours de Faculté. Pendant que l'édition s'imprime, il donne ses soins à une réimpression des Lettres médicales du médecin Jo. Manardi, dont le tom.e second vient de paraître à Ferrare, et la fait précéder d'une dédicace à Tiraqueau^ contenant un souvenir reconnaissant pour l'évêque Geoffroy d'Estissac, en même temps qu'un
1. Cf. T. I, p. 414. G. Cohen, R. E. K.., tx, 6. Anatole France a tiré une œmédie du scénario de Rabelais, la Fenime viueite, représentée pour la première fois au banquet de la Société des Eludes Rabelaisiennes, le 21 mars 19 12.