‹ Œuvres de RacineChapitre 38 sur 197 · ACTE IL SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

ACTE IL SCENE PREMIERE

CLEOFILE, EPHESTION,

EpHESTION.

OUi , tandis que vos Rois délibèrent enfemble, Et que tout fè prépare au Conièil qui s'ai1

ièmble , Madame, permettez que je vous parle auiïi Des iècretes raifbns qui m'ameinent ici. Fidèle confident du beau feu de mon Maître, Sourirez que je l'explique aux yeux qui l'ont fait

naître , Et que pour ce Héros , j'oie vous demander Le repos qu'à vos Rois ii veut bien accorder. Après tant de foûpirs , que faut-il qu'il eipere ? Attendez-vous encore après l'aveu d'un Frère ? Voulez-vous que ion cœur incertain 6c confus , Ne iè donne jamais iàns craindre vos refus ? Faut-il mettre à vos pieds le refte de la Terre ? Faut-il donner la Paix ? Faut-il faire la Guerre ? Prononcez. Alexandre eft tout prêt d'y courir, Ou pour vous mériter , ou pour vous conquérir.

Puis-je croire qu'un Prince, au comble de la gloire, De mes foibles attraits garde encor la mémoire ?

Que

ç+ ALEXANDRE.

Que traînant après lui la Vidtoire 8c l'effroi Il le puiflè abaillèr à foûpirer pour moi ? Des Captifs comme lui briiènt bien-tot leur chaîne, A de plus hauts defïèins la Gloire les entraîne ; Et l'Amour dans leurs cœurs interrompu , troublé. Sous le faix des Lauriers efr, bien-tot accablé. Tandis que ce Héros me tint là Prilbnnicre , J'ai pu toucher fbn cœur d'une atteinte légère: Mais je penfè , Seigneur , qu'en rompant mes liens, Alexandre à ion tour briià bien-tot les liens.

Ephestiok Ah ! Il vous Paviez vu brûlant d'impatience , Compter les trilles jours d'une ii longue ablèncè Vous fàuriez que l'Amour précipitant lès pas , Il ne cherchoit que vous en courant aux combats C'elt. pour . vous qu'on l'a vu , vainqueur de tani

de Princes, D'un cours impétueux traverfèr vos Provinces. Et briièr en parlant fous l'effort de fes coups , Tout ce qui Pempêchoit de s'approcher de vous On voit en même champ vos Drapeaux Se les nôtres, De fès retranchemens il découvre les vôtres, Mais après tant d'exploits , ce timide Vainqueuf Craint qu'il ne fbit encor bien loin de votre cœur Que lui fèrt de courir de contrée en contrée , S^T faut que de ce cœur vous lui fermiez l'entrée': Si pour ne point répondre à de finceres vœux , Vous cherchez chaque jour à douter de fès feux ? Si votre efprit arme de mille défiances . . .

Hclas ! de tels fbupçons font de foibles défenfes , Et nos cœurs fe formant mille foins fiiperflus , Doutent toujours du bien qu'ils fbuhaitent k plus.

Oui,

TRAGEDIE. o>-

Oui , puis que ce Héros veut que j'ouvre mon

ame, J'écoute avec plaifir le récit de là flâmej Je craignois que le temps n'en eût borné le cours, Je lbuhaite qu'il m'aime , 2c qu'il m'aime toujours.

Je dis plus. Quand fbn bras força notre Frontière, i dans les murs d'Omphis m'arrêta prifbnniere , on cœur qui le voyoit Maître de l'Univers, Se conlbloit déjà de languir dans Ces fers > Et loin de murmurer contre un deftin ii rude, tl s'en fit , je l'avoue , une douce habitude , Et de là liberté perdant le louvenir , Même en la demandant, craignoit de l'obtenir, fugez fi fbn retour me doit combler de joyc. Mais tout couvert de làng, veut-il quejelevoye? EH-ce comme Ennemi qu'il Ce vient présenter , Et ne me cherche-t-il que pour me tourmenter?

Ephestion Non , Madame , vaincu du pouvoir de vos charmes,

[1 lùlpend aujourd'hui la terreur de lès armes. Il prelènte la Paix à des Rois aveuglez , Et retire la main qui les eût accablez. [1 craint que la Victoire à lès vœux trop facile, Ne conduilè Ces coups dans le fein de Taxile i Son courage fènfible à vos juftes douleurs , Ne veut point de lauriers arrofèz de vos pleurs. Favorilèz les Ibins où fbn amour l'engage , Exemptez là valeur d'un fi trille avantage , Et dilpolèz des Rois qu'épargne Ion courroux , A recevoir un bien qu'ils ne doivent qu'à vous.

C L E QM? I L E.

N'en doutez point, Seigneur , mon ame inquiétée, D'une crainte fi julle eft làns ceûe agitée,

Je

Je tremble pour mon Frère , 8c crains que for I

trépas D'un Ennemi fi cher n'enlànglante le bras. Mais envain je m'oppoiè à l'ardeur qui l'enflame, j Axiane &. Porus tyrannilènt Ion ame ; Les charmes d'une Reine , & l'exemple d'un Roi. I Dès que je veux parler , s'élèvent contre moi. Que n'ai-je point à craindre en ce defordre extrême ?

Je crains pour lui, je crains pour Alexandre même Je lai qu'en l'attaquant , cent Rois le lont perdus , Je lài tous lès exploits , mais je connois Porus. Nos peuples qu'on a vu triomphans à là fuite» Repouflèr les efforts du Perlàn8cdu Scythe, Et tous fiers des lauriers dont il les a chargez, Vaincront à Ion exemple, ou périront vangez. Et je crains . . .

Ephestion.

Ah ! quittez une crainte fi vaine, Laiflêz courir Porus où Ion malheur l'entraîne i Que l'Inde en là faveur arme tous lès Etats , Et que le lèul Taxile en détourne fes pas. Mais les voici.

Seigneur , achevez vôtre ouvrage.

Par vos fàges confeils difTipez cet orage : Ou s'il faut qu'il éclate , au moins Ibu venez-vous De le taire tomber fur d'autres que fur nous.

TRAGEDIE. çj

ÏORUS, TAXILE, EPHESTION.

Ephestjon.

AVant que le Combat qui menace ves têtes , Mette tous vos Etats au rang de nos Conquêtes, Alexandre veut bien différer fes Exploits , Et vous offrir la paix pour la dernière fois. Vos Peuples prévenus de l'efpoir qui vous flate, Prétendoient arrêter le Vainqueur de l'Euphrate; | Mais ï'Hydafpe malgré tant d'efcadrons épars , Voit enfin fur fes bords fioter nos Etendards. JVous les verriez plantez, jufques fur vos tranchées , Et de fàng 8c de morts vos Campagnes jonchées ,

Si ce Héros couvert de tant d'autres lauriers , N'eut lui-même arrêté l'ardeur de nos Guerriers» [1 ne vient point ici , fouillé du fàng des Princes , D'un triomphe barbare enrayer vos Provinces i Et cherchant à briller d'une trifte fplendeur, Sur le tombeau des Rois élever là Grandeur. Mais vous-mêmes trompez, d'un vain efpoir de

gloire, N'allez point dans Ces bras irriter la Victoire ; Et lors que fbn courroux demeure fufpendu, Princes, contentez-vous de l'avoir attendu. Ne différez point tant à lui rendre l'hommage, Que vos cœurs, malgré vous, rendent à ion courage, Et recevant l'appui que vous offre fbn bras , 3'un ii grand Defenfeur honorez vos Etats.

E Vci-

Voila ce qu'un grand Roi veut bien vous faire entendre , Prêt à quitter le fer , 8c prêt à le reprendre. Vous favez fon defièin. Choiiiilèz aujourd'hui, Si vous voulez, tout perdre , ou tenir tout de lui

Seigneur , ne croyez point qu'une fierté barbare Nous failè méconnoître une vertu ii rare , Et que dans leur orgueil nos Peuples affermis. Prétendent malgré vous être vos Ennemis. Nous rendons ce qu'on doit aux iiluflres exeni

pies, Vous adorez des Dieux qui nous doivent leur

Temples.

Des Héros qui chez vous pafîbient pour des mor

tels, En venant parmi nous , ont trouvé des Autels , Mais en vain l'on prétend chez des Peuples ii bra

ves, Au lieu d'Adorateurs, fè faire des Efclaves, Croyez moi , quelque éclat qui les puifiè toucher Ils refufènt l'encens qu'on leur veut arracher. Allez d'autres Etats devenus vos conquêtes , De leurs Rois fous le joug ont vu ployer les tête; Après tous ces Etats qu'Alexandre a fournis , NJeft-il pas temps , Seigneur , qu'il cherche de

Amis ?

Tout ce Peuple captif , qui tremble au nom d'ui

Maître , Soutient mal un pouvoir qui ne fait que de naître Ils ont , pour s'affranchir , les yeux toujours ouverts.

Vôtre Empire n'eft plein que d'Ennemis couverts Ils pleurent en fècret leurs Rois fans Diadèmes. Vos fers trop étendus fè relâchent d'eux-mêmesj Et déjà dans leur cœur les Scythes mutinez ,

Von

Vont fbrtir de la chaîne, où vous nous deftinea. Eflàyez , en prenant nôtre amitif p our gage , Ce que peut une Foi qu'aucun ferment n'engage: Lai fiez un Peuple au moins qui puiflè quelquefois Applaudir fans contrainte au bruit de vos exploits.

Je reçois à ce prix l'amitié d'Alexandre. Et je l'attens déjà, comme un Roi doit attendre Un Héros dont la Gloire accompagne les pas, Qui peut tout fur mon cœur , Se rien fur mes Etats.

Page 1