‹ Œuvres de Rulhière (volume 3)Chapitre 7 sur 56 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

A. vous seule, Daphné, j'ofire ce badSnage:

Puissiez-Yous d'un sourire en agréer rhommage ! Les Muses et les Dieux me Fauront inspiré:

Mais froncez le sourcil , tout sera déchiré*

Je chante les combats et ces amis fidèles , De tous les agréments seuls juges, seuls modèles, Qui , toujours plus ravis de se voir rassemblés, Du sein de leurs plaisirs sont revenus brouillés. O ! si mes vers un jour obtiennent quelque gloire , Ce grand événement vivra dans la mémoire ; Et l'eAroi de l'exemple instruisant les humains , On fiiira tous ces jeux qu'on nomme jeux de mains.

L'indolente Artémise , et Corinne , et Silvie , Jeunes , ne doutaient point de s'aimer pour la vie ; Leurs amis l'espéraient : par des nœuds aussi doux Le sort et le plaisir unissaient leurs époux. Dans les mêmes soupers chaque soir les rassemble ,. Chaque soir, l'Opéra les voit entrer ensemble; £t détournant les yeux du spectateur ravi, D'an murmure flatteur leur abord est suivi.

3l4 LES JEUX DÉ MAINS.

L^ëpoux, fier des succès dWe épouse adorée , La voit, avec orgueil, d'hommages entourée, Et Tamitié tranquille au milieu des amours , De gloire et de plaisirs leur promet un long cours.

Les ardeurs de Tété faisaient place à Fautomne , Heureux temps où Gtteauz de pampres se couronne , Où le plaideur se tait , où , du matin au soir , Les moines d'Auvilé font crier leur pressoir , Où 9 fuyant de Paris le^ désertes soirées , Les Damis , les £glés négligemment parées , Trouvent à la campagne un bonheur plus constant , Réunis tout le jour, sans se perdre un instant. L'espérance et la mode y mènent nos trois belles, Leurs époux fortunés, leurs courtisans fidèles : Cent billets différents par les Grâces dictés^ Marquent différents jours aux amis invités.

On aura Coquelet , Musson, PrévîHe , Gaure , L'abbé de Caraman qui les surpasse encore ; Ce qui donne sur-tout un plus riant espoir.

Quatre banquiers de jeu reviendront chaque soir ; £t sur un air charmant qui court toute h ville , I^ujon pour une fête arrange un vaudevîfte.

Un oracle pourtant, et d'un aussi grand nom Que les antres de Cume et les forêts d'Ammon, Les a d'un juste effroi fait frémir dès la veille. Sous les mains d'Artémîse^ 6 terreur! 6. merveille! Les cartes répondant à leurs vœux indiscret», Ont d'avance tracé les^ célestes décrets.

Du pique et du carreau l'odieuse rencontre !N'annonce que pleurs, deuil, sang versé, malencontre. Trois fois l'ordre fatal expressément détruit. Ramené par le sort, fut trois fois reproduit.

CHANT 1. 3l5

firémit ua moment d'an si âcheox présage , !Ml3Î8 UQ moment dissipe une Crayenr si sage.

L^opéra finissait , et , da fond des foréU, 3L«e soir, sur les chemins , a ramené le frais. Plus légers que les vents, seiie coursiers rapides, C^ue Fécnme blanchit sous leurs harnais humides , ^Tolent, laissent au loin les passants effrayés ; XJn tourbillon les suit , le feu sort sons leurs pieds* A Téclat des flambeaux l'ombre de la tiuit cède^ !Et le jour, en fuyant, les suit et les précède.

Au couchant de Paris est un mont fréquenté , D'où Tœil possède au loin cette vaste cité :

Lien fameux par ies eaux, dont le secret mélange Guérit les estomacs que l'eicès y dérange.

Là , règne sur les airs un palus encbanté , Le luxe , sans orgueil , y sert la volupté.

Dans un riant salon qu^a meublé la mollesse , Tous les jeux inventés vons ramèneùt sans cesse. Vingt boudoirs préparés par la main du iéèlt , £n s'offrant au repos , înviteùt au plaisir ; Et vingt bosquets encore, k fentour du parterre. Présentent aux amours leur afarî solitaire.

Le voisinage ajoute aux cbanneâ du séjour; Une foule d'amis y revient chaque jour.

De Paris on atteint cette heureuse deitaeurè Que l'aiguille au cadran mar^e edcôr la même heure.

Tendres amis, enfin vo« voiËk tennis !

Quelle ivresse de joie e alairiaMi t ygm esprits ! Quelle ardeur de plaisir^ d'amitié mutaelle Chacun ressent, espère, attend ou se rappelle!

3l6 LES JEUX DE MAINS.

O toi qui nous as peint en vers mélodieux Les festins de l'Olympe et le rire des dieax , Comment eût réussi ta muse inimitable A peindre les éclats de dix Français à table ? Quand le souffle du vent, agitant les guérets^ Entre Tor de» épis bit jouer les bluets, Dans ces ondes de fleurs on n'en distingue aucune , L'œil voit mille couleurs et ne peut en voir une : Ainsi, tous leurs propos, dictés par le plaisir. Sont pleins de traits d'esprit qu'on ne pourrait saisir. Où la gatté bruyante à la raison s'allie , Et l'aimable réserve à l'beureuse folie. Vers la fin du souper, quand déjà sont offerts Ces vins rendus meilleurs par le trajet des mers , Tandis que des cristaux l'édifice agréable Offre un jardin fertile étalé sur la table , Tous sachant que Valmir excelle à bien conter. Les yeux sur lui fixés , aimaient à l'écouter. Valmir laissait parler sa confiance heureuse. L'assurance de plaire, aux sots si dangereuse, Donnant un libre essor à l'esprit satisfait, Ajoute aux agréments quand on plaît en effet. Il contait les regards , les gestes et les mines Que le soir il a vus dans les loges voisines : C'est lui qui ramena dans la société Cet art de contrefaire , aujourd'hui si fêté : Il nomme par son geste ; et d'une adresse extrême , Tous ceux qu'il fait parler semblent parler eux-même^ Il prend leur voix, leurs traits , leur esprit, mais soudiURr Entre les yeux frappé d'une boule de paîn^ Il s'arrête : Silvie en détournait la vue , Paraissant se cacher pour en être aperçue^

W h voit, il s'écrie , îl reconnatt l'amour, !]Et des restes d'un pain qu'il saisit à son tour, Sous ses doigts recourbés trente boules pressées , Par un doigt qui s'échappe adroitement lancées , frappent toutes au but que leur marquent ses yeux. .Ainsi tombe la grêle à coups impétueux Sar un faible arbrisseau qui , ployant sous l'orage 9 S'agite et veut en yain relever son feuillage.

A ce trouble naissant Corinne ajoute encor-:

C'est Vénus dans ses mains tenant la pomme d'or. Ses yeux étincelaîent d'une riante audace , Du coup qu'elle suspend cbacun craint la menace : On se couvre des mains de peur d'être surpris , Le soin de l'observer suspendait tous les ris. *Le coup part, un éclair fend moins vite la nue, Et sa rapidité le dérobe à la vue.

Mais à l'instant, d'Azir plus rapide et plus prorapt, D'Azir faisant toujours ce que les autres font, Toujours, s'abandonnant dès qu'un autre commence , Impétueux , se lève , et vers elle s'élance , Lui qui toujours blessant ou blessé dans ces jeux , Pour être maladroit, se croyait malheureux.

Tous suivent un exemple où leur penchant s'accorde ; L'amour, en se jouant, prend l'air de la discorde. Quand Dimas, vieux seigneur, jeune malgré les ans. Veut ralentir l'ardeur de ces jeux imprudents. Dîmas , jeune autrefois , dans une cour blasée Joignit au ton dévot une importance aisée , .Devint sous la régence un honnête vaurien , Changé comme son siècle , en ce temps il n'est rien; Et toujours gouverné par nos airs incommodes , A pris, quitté, repris plus de deux mille modes.

3l8 LES JEUX DE MAINS.

Vingt règnes de beautés célèbres à la coar Uont vu redevenir vingt fois rhomme du îonr ; £t discret confident des pins tendres mystères. Il sait de tout son temps les véritables pères* Le vieux seigneur Dimas , riant avec dépit , Recuie son fauteuil, pousse la table , et dit tt Qu il a connu des fous et quelquefois des sages If Bien ficbés, bien punis de pareils badinages; » Que souvent, dans le feu de ces emportements, )) Le mari qù^on oublie observe les amants ; » Que de ces vains défis Facbarnement rîsible » Rend des jeux au combat le passage insensible ; 1» Que ces jeux au couvent doivent être laissés , » Et qu^enfin tout importe à dix-sept ans passés. »

Mais obscurcissant Tair et remplissant la cbamhre, D'un nuage de poudre et d'une vapeur d'ambre , Alors , ses (aux cheveux envoyés au plafond Laissent à découvert les neiges de son firont, Et changent au milieu d'une clameur soudaine , La tête de Sénèque en tête de Silène.

Avec l'air de Silène , il en a pris le ton :

Aussitôt , sa folie égalant sa raison , Il voit Corinne fuir , et vole sur ses traces* Jusque dans son affront il conserve ses grâces. Il court ; son front est nu , son air audacieux , La haine est dans sa bouche , et l'amour dans ses yeux. La nymphe redoutant l'audace du satyre , Mêle à des cris d'effiroi de longs éclats de rire. Vierges de l'Hélicon, vous n'avez point chanté Ce qu'en la saisissant le vieillard a tenté.

Mais la beauté qu'ailleurs un coup-d'œil eût blessée, Perd dans ses jeux le droit de paraître offensée.

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