Bon nombre d'entre vous, dans leurs
4 Gant. 1. — « Ps, IX, 8, *. — » Osée, x, 11. — * Luc, XVII, 10.
SfiHNONS DE SAINT BERNARD
communications particulières (a], je m'en sou- Tiens, se plaignent de sécheresse, d'aridité, d'une sorte d'hébétement de Tesprit^ qui les rend incapables de pénétrer les choses de Dieu, comme trop élevées et trop subtiles, et les prive totalement ou à peu près de toute douceur. Que font-ils alors, sinon soupirer après le baiser? Oui, ils appellent, ils désirent l'esprit de sagesse et d'intelligence : Tintelligence pour atteindre jusqu'à Dieu, la sagesse pour goûter ce que Tintelligence aura saisi. C'est dans ces dispositions que le Prophète priait et disait : Que mon âme soit remplie^ et comme rasstzsiée et engraissée^ et ma bouche vous louera dans des transports de joie *. Oui, il demandait un baiser qui, ayant embelli ses lèvres d'une grâce spéciale, lui donnait ce qu'il dit ailleurs : Que ma bouche soit remplie de vos louanges^ afin que je chante votre gloire et que je sois continuellement appliqué à publier votre grandeur *. Et aussilôl qu'il en goûte la suavité, il s'écrie : Grande^ 6 Seigneur, est l'abondance de votre douceur réservée à ceux qui vous craignent '. Nous nous sommes longtemps arrêtés sur ce baiser^ et cependant, je l'avoue, je ne crois paç encore ravoir assez dignement expliqué. Mais voyons la suite. L'impression reçue de ce baiser le fait mieux connaître que toute explication.
A. Or, voici la suite : Vos mamelles sont meilleures que le vin ^. De qui sont ces paroles? L'auteur ne le dit pas, nous laissant libres de décider à qui elles conviennent spécialement. Bien des raisons m'autorisent à les appliquer soit à l'Epouse, soit à l'Epoux, soit aux amis de l'Epoux. Je vous montrerai d'abord comment elles conviennent à l'Epouse. Pendant qu'elle s'entretenait avec les amis de l'Epoux, le personnage, dont il est ici question, s'est lui-même joint à eux, car il aime à s'approcher de ceux qui parlent de lui ; c'est là sa joie. Ainsi les disciples d'Emmaûs conservent entre eux : il se joint à eux comme un compagnon de route plein de bonté et de charme en ses discours *. Ainsi s'accomplit la promesse de l'Evangile : Quand deux ou trois seront réunis en mon nom^ je serai au milieu d'eux ^ : et celle du prophète Isaïe : Avant
(a) Dans ces aveux intimes, les religieux réyélaient jusqu'à leurs négligences, comme dit saint Bernard, sermon I«r sur la Circoncision, n» 5. Guige, prieur de la Chartreuse, appelle confessions privées celles qui avaient lieu dans les cellules, et communes celles qui se faisaient chaque samedi, quoiqu'aussi en particulier.
i PSî.LXXii, 6. — * Ibid., Lxx, 8.-8 /où/., XXX, 20.— ** Gant. , 1, 2. — • Luc, xiiV, IS. — « Matth., xviii, 20.
qu'ils ne crient, dit le Seigneur^ je les exaucerai, et pendant qu'ils parleront encore^ je leur dirai : Me voici ^ Maintenant encore il vient sans être appelé, et touché de nos paroles, il prévient nos prières. Je crois même que souvent il n'attend pas que nos paroles ou que nos désirs l'appellent. £;2^/i, dit l'homme selon le cœur de Dieu, le Seigneur a exaucé le désir des pauvres. Votre oreille, Seigneur, a entendu la préparation de leur cœur •. Veillez donc sur vous en tout lieu, sachant que le Seigneur connaît tout ce qui est en vous, et sonde les cœurs et les reins. C'est Dieu qui les a formés et il discerne vos œuvres. L'épouse, ayant le sentiment de la présence de l'Epoux, s'arrêle, confuse de la présomption dans la* quelle elle se voit surprise. Elle pense qu'elle eût agi avec plus de délicatesse, en insinuant ses désirs par des intermédiaires. Elle se tourne donc vers lui, et elle s'excuse, comme elle peut, de sa témérité. Vos mamelles, ditelle, sont meilleures que le vin; elles ont l'O" deur des parfums les plus précieux. Comme si elle disait : Si je parais porter si haut mes prétentions, vous m'y avez autorisée, ô divin Epoux, vous qui m'avez abreuvée avec tantde bonté du doux lait de vos mamelles, afin que, débarrassée de toute crainte, par amour, plutôt que par présomption, j'ose au-delà de ce qui convient. Oui, j'ose, oubliant votre majesté et ne pensant qu'à votre bonté. Ces explications vous donneront la suite des paroles de TEpouse.
5. Voyons maintenant ce que signifie cet éloge des deux mamelles de TEpoux. Les mamelles sont des symboles de cette miséricordieuse patience avec laquelle il attend les pécheurs, et de la douCe bonté avec laquelle il agrée leur pénitence. Oui , il déborde une double suavité du cœur du Seigneur Jésus. 11 attend avec patience les pauvres pécheurs et il leur accorde un facile pardon. Cette explication n'est pas mon invention. En efiet, à propos de sa longanimité, ne lisez-vous pas dans saint Paul : Méprisez-vous les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longanimité? Ne saveZ'VOus pas que la bonté de Dieu vous invite à la pénitetice* ? C'est ainsi qu'il suspend longtemps l'exécution de la sentence vengeresse prononcée contre les contempteurs de ses lois, pour montrer avec quelle bonté il pardonne au pécheur pénitent, dont il ne veut pas la mort, mais la conversion et la vie. Quant à l'autre mamelle qui désigne sa faci-
< Isaïe, Lxv, 24. — « Ps. ix, 17. — ' Rom., ii, 4.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
lité à pardonner, Toici ce qu'on lit : A quelque heure que le pécheur déplore son iniquité^ elle lui sera remise \ Que l'impie quitte sa voiej et Vinjuste ses pensées, et qu'il revienne au Seigneur, et il lui fera miséricorde : qu'il revienne à notre Dieu, car il est plein de bonté pour pardonner^. Le prophète Da^id exprime aussi admirablement en deux mots ces deux dispositions de Dieu : Il est patient et miséricordieux '. L'Epouse avoue donc qiie Tépreuve qu'elle a faite de cette double bonté a tellement augmenté en elle la confl^nce^ qu'elle ose demander un baiser. Est-il surprenant, ajoute-t-elle, si j'attends de vous cette faveur, ô divin Epoux, moi sur qui vos mamelles ont répandu une telle abondance de douceur? Ha hardiesse est donc provoquée par la douceur de vos mamelles plus que par le sentiment de mon mérite.
6. Voici le sens de ces paroles : Vos mamelles sont meilleures que le vin. La douceur de la grâce qui me vient de vos mamelles me porte plus efficacement à la perfection qu'une réprimande sévère de mes supérieurs. Nonseulement elles sont meilleures que le vin, mais elle ont l'odeur des parfums les plus précieux ; parce que vous nourrissez, non-seulement ceux qui sont présents, du lait des douceurs intérieures, mais vous remplissez même les absents de la délicieuse odeur de l'espérance* Vous avez le témoignage et de ceux qui sont avec vous, et de ceux qui en sont éloignés. Vous avez du lait et en vous, et au dehors de vous. Vous en exhalez le parfum : et personne ne viendrait s'en nourrir, si vous, le premier, ne Taltiriez par cette odeur. Nous verrons ce qu'il faut entendre par ces parfums, quand nous arriverons à ces autres paroles de l'Épouse : Nous courrons à l'odeur de vos parfums \ Maintenant, cherchons, selon notre promesse, si ces paroles attribuées à TÉpouse ne conviennent pas aussi àTÉpoux.
7. Je l'ai dit : pendant que l'Épouse parle de l'Époux, celui-ci survient, et, répondant à ses désirs il lui donne un baiser, et accomplit en elle ces paroles de l'Écriture : Vous lui avez accordé ce que désirait son cœur, et vous ne Favez pas frustré du vœu de ses lèvres * ; ce que prouvent les mamelles remplies. Ce saint baiser est si efficace qu'aussitôt qu'elle Ta reçu, rÉpouse en est fécondée, et son sein se gonfle d*un lait abondant qui atteste sa fécondité. Les âmes fidèles à l'oraison ont éprouvé ce que
• EEéch., xxxiii, II, 12. — « Isaïe. lv, 2, 3.— » Ps. cii, 10. — * Gant., I, 13. — » Pb. xx, 3, 11.
je dis. Souvent, c'est avec un cœur tiède et avide que nous paraissons à l'autel, que nous vaquons à la prière. Mais ceux qui persévèrent dans cet exercice sentent tout à coup la grâce descendre en eux : leur cœur se remplit, et les flots de la piété inondent leurs entrailles. Ceux qui pressent plus vivement ce sein, sont tout à coup remplis d'un lait d'une délicieuse douceur. Disons donc : 0 épouse, vous avez obtenu ce que vous demandiez : la preuve en est en vos mamelles meilleures que le vin. Ce qui indique que vous avez reçu le baiser, c'est que vous avez conçu. Voilà pourquoi vos mamelles sont gonflée^. L'abondance du lait qu'elles contiennent }e8 rend meilleures que le vin de la science mondaine qui enivre, il est vrai, qui excite la curiosité, et non la charité, qui remplit et nq nourrit pas, qui enfle et n'édifie pas, qui charge l'estomac sans le fortifier.
8. Mettons aussi ce langage sur les lèvres de« amis de l'épouse. Vos murmures contre Tépoux sont injustes, disent-ils. Ce qu'il vous a donné vaut mieux que ce que vous demandez. Ce que vous demandez comblerait vos désirs : mais ces mamelles avec lesquelles vous nourrissez vos enfants sont meilleures, c'est-à-dire plus nécessaires que le vin de la contemplation. Autre chose est de réjouir le cœur d'un seul homme, autre chose d'en édifier un grand nombre. Rachel était plus belle , Lia plus féconde. Ne vous attachez donc pas aux baisers de la contemplation : plus utiles sont les mamelles de la prédication.
9. Ces paroles ont encore un autre sens auquel je ne songeais pas, mais que je ne dois pas taire. Pourquoi ne dirions-nous pas qu'elles conviennent, mieux encore, à ces âmes sur lesquelles l'époux veille avec la sollicitude d'une nourrice ou d'une mère pour ses enfants ? Jeunes et tendres encore, ces âmes ne laissent pas facilement reposer la mère dont la doctrine et les exemples doivent les former. Leur inquiétude cessera-telle quand on leur aura défendu de troubler cette bien-aimée? La laisseront-ils s'éveiller d'elle-même ^ ? Les amis, voyant l'épouse aspirer aux baisers de l'époux^ se renfermer dans le secret, fuir le public et préférer son reposa celui des autres, lui crient : Arrêtez, arrêtez ; vos mamelles sont plus précieuses que tous les embrassements : par elles vous nous défendez contre les désirs charnels qui assiègent l'âme ; par elles vous nous arrachez aux hommes, et vous nous gagnez à Dieu.
1 Cant. II, 7.
Yoilà ce qu*expriment les amis, en disant: Vos mamelles sont meilleures que le vin. Les douceurs spirituelles qu'elles répandent en nous triomphent enfin des Toluptés charnelles qui nous enivrent à la façon du vin.
iO. Elle est juste, en effet, celle comparaison des afTections charnelles et du vin : comme le raisi n pressuré ne renferme plus de liquide mais reste tout desséché, ainsi la chair pressurée par la mort est désormais inaccessible à toute espèce de jouissance, et impuissante à goûter aucun plaisir. C'est pourquoi le prophète dit : Toute chair rCest que de V herbe, et toute sa gloire est semblable à la fleur des champs. L'herbe s'est desséchée et la fleur est tombée *• L'Apôtre dit aussi : Celui qui sème dans la chair recueillera dam la chair la corruption * ; et encore : Les viandes sont pour le ventre^ et le ventre pour les viandes ; mais un jour Dieu détruira l*un et Vautre •. Voyez si ce rapport est non-seulement entre la chair, et n'est pas aussi entre le monde ; car lui aussi passe avec ses passions, et, comme tout finit dans le
monde, cette fin sera éternelle. Hais il n*ea est pas ainsi des mamelles de réponse : lorsqu'elles sont épuisées, elles se remplissent de nouveau, puisant au sein maternel pour abreuver ceux qui les pressent. Elles valent donc mieux que les affections de la chair et du siècle. Elles ne s'épuisent jamais, quel que soit le nombre de ceux qui y boivent. Au contraire , les entra i Iles de la charité les rempli ssent d'un lait intarissable. Il sortira de son cœur des fleuves d'eau vive, et une source qui rejaillira jusqu'à la vie éternelle ^. Mais le plus précieux avantage de ces mamelles et de la suavité qu'elles répandent, c'est que non-seulement elles nourrissent par la douceur de la doctrine, mais qu'elles embaument de l'odeur des bonnes actions. Quelles sont ces mamelles ? De quel lait sont-elles remplies ? Quel parfum répandent<elles? C'est ce que je dirai au début d'un autre entretien, avec le secours de Notre- Seigneur, qui vit et règne, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. AinsiHBoit-il.
SERMON X
Des trois Parfums spirituels ; savoir : de la Contrition^ de la Dévotion
et de la Commisération.
i. Je n'ai point l'intelligence assez riche, ni Fesprit assez pénétrant pour prendre en mon propre fonds un enseignement nouveau. Mais l'inépuisable Paul s'offre à nous parler, lui qui est pour nous une source large et intarissable. C'est donc là, comme je le fais souvent^ que je vais encore emprunter, pour vous expliquer les mamelles de l'Epouse. Réjouissez-vous dit-il, avec ceux qui se réjouissent , et pleurez avec ceux qui pleurent *. C'est peindre en deux mots toutes les affections d'une mère : car des enfants ne peuvent ni souffrir ni bien se porter, que celle qui les a mis au monde ne partage leur situation : tout ce qu'ils ressentent retentit, au fond de ses entrailles. Pour suivre saint Paul, je rapporterai donc ces deux affections aux deux mamelles de l'Epouse : la compassion à l'une , la sympathie
1 Isaïe, XL, 6, 7. — • Galat., 68. — » I Cor., vi, (3. — ^ Rom., 18, 16.
à Tautre. Si l'âme est encore incapable de partager ou la joie ou la peine , si ses mamelles ne sont pas encore formées, elle est encore jeune, elle n'est pas nubile. Quiconque en est là n'est pas encore apte au gouvernement des âmes , ni à la prédication de la parole sainte ; dans ces fonctions, il ne saurait encore être utile aux autres et il se nuirait beaucoup à lui-même. Qu'il y a de présomption à se produire ainsi soimême !
2. Mais revenons aux mamelles de l'Epouse, et dans leur nombre reconnaissons différentes espèces de lait, car la sympathie fournit le lait de l'exhortation, et la compassion celui de la consolation : or, toutes les fois qu'une mère spirituelle reçoit le baiser de Dieu, elle sent son sein se remplir divinement de ces deux espèces de lait, et vous la voyez se pencher
1 Jean, vu, 38.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
sur SCS enfants, leur présenter ses deux mamelles, et leur offrir dans l'une de douces consolations, dans l'autre des exhortations adaptées aux besoins de ceux qu'elle nourrit. Par exemple, si elle voit quelqu'un de ceux qu'elle a engendrés à l'Évangile troublé de violentes tentations, agité, plongé dans l'abattement et fatigué du combat, comme elle compatit à son état! quelles caresses elle lui prodigue ! comme elle pleure avec lui ! comme elle le console ! que de pieuses raisons elle trouve pour relever un cœur désolé ! Au contraire en voit-elle un autre ardent, joyeux et avançant dans la perfection, elle est ravie de joie, elle l'encourage, elle lui indique les moyens de persévérer et l'excite à avancer toujours. Elle se fait tout à tous, elle partage les sentiments de tous; enfin elle se montre à la fois, la mère de ceux qui se relâchent, et de ceux qui marchent d'im pas rapide.
3. Combien sont aujourd'hui éloignés ces sentiments ! Je parle de ceux qui se sont déchargés de conduire les âmes. Puis-je le dire sans une profonde douleur? Ils préparent à Jésus- Christ de nouveaux outrages, des crachats, des fouets, des clous, une lance, une croix, la mort, et tout cela, ils le fabriquent dans la fournaise de l'avarice. Ils prostituent tout cela pour acquérir une honteuse fortune, et ils entendent, dans leur bourse, le prix de la Rédemption du monde. Un seul point les distingue de Judas Iscariote: pour tout salaire, il reçut quelques deniers, tandis que ceux dont je parle, dans leur soif insatiable de gain, exigent des sommes infinies. Ils convoitent les richesses avec une avidité sans mesure, ils tremblent de les perdre , et cette perte les rend inconsolables. Ils en jouissent, mais autant seulement que le soin de leur conservation ou de leur accroissement leur laisse de repos ; que les âmes se perdent ou se sauvent, que leur importe ! Non ! ils n'ont pas un cœur de mère ces hommes qui, nourris, remplis, engraissés du patrimoine du crucifié, restent insensibles aux afflictions de Joseph. Une mère ne se dissimule par les maux de ses enfants ; elle a des mamelles pleines, elle se réjouit avec ceux qui se réjouissent, elle pleure avec ceux qui pleurent, elle ne cesse d'exprimer de son sein le lait de l'exhortation, et celui de la consolation. Mais c'est assez traiter des mamelles de l'épouse et du lait qui en découle.
4. Je vais maintenant vous dire quels sont les parfums qu'exhalent ces mamelles, à condition cependant que vos prières m'aideront à rendre dignement, pour le profit de mes auditeurs, ce qu'il m'est donné de sentir.