‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 11 sur 79 · Bbrn. — ToM. III · texte numérisé non relu

Bbrn. — ToM. III

Les parfums de TÉpoux et de l'Ëpouse sont différents, comme leurs mamelles. J^ai indiqué plus haut en quel endroit je parlerai de l'Époux. Occupons-nous maintenant des parfums de l'Épouse, et avec d'autant plus de soin, qu^ l'Ecriture sainte les signale à notre attention, en les appelant non-seulement bons, mais excellents. Il en est de plusieurs espèces; dans ce grand nombre choisissons de préférence ceux qui conviennent le mieux au sein de l'Épouse. Il y a le parfum de la contrition, le parfUm de la dévotion, le parfum de la piété. Le premier est pénétrant et cause de la douleur. Le second tempère et adoucit la souffrance, le troisième a la propriété de guérir et chasse la maladie. Parlons de chacun avec plus de détails.

5. Il y a donc un parfum que se compose à elle-même une âme enchaînée des liens du péché, lorsque commençant à examiner ses voies, elle recueUle, réunit et broie, dans le mortier de sa conscience, ses offenses si diverses et si nombreuses, et par la douleur et la pénitence, les soumet au feu d'un cœur tout embrasé : elle peut dire alors : Mon ecmr s'est échauffé et le feu s'est allumé, pendant que je méditais ^ ! Voilà déjà un parfum dont l'âme pécheresse doit embaumer les commencements de sa conversion et couvrir ses plaies récentes ; car, le premier sacrifice que nous devons offrir à Dieu est celui d'un cœur brisé. Tant que notre âme, pauvre et misérable, ne peut s'en composer de meilleur, ni de plus précieux , qu'elle se prépare au moins celuilà, quoique la matière en soit bien vile, car Dieu ne méprisera pas un cœur contrit et humilié 2, et ce parfum sera d'autant plus estimable à ses yeux, que l'âme s'humiliera plus profondément au souvenir de ses péchés.

6. Si cependant nous trouvons une figure de ce parfum invisible, et spirituel dans le parfum répandu par la péciieresse de l'Evangile sur les pieds corporels jie Dieu, nous ne pouvons l'estimer tout-à-fait vil. Que lit-on de ce parfum î Que toute la maison a été remplie de son odeur ^. Il coulait des mains de la pécheresse (a), et tombait siu* les extrémités du corps, c'est-à-dire sur les pieds de

* Ps. xxxvni, 4. — * Ps.L. i9. — • Jean, xn, 3.

(a) Ici, comme au 3« Serm. i>our l'Asomption et ailleurs encore, la femme pécheresse dont il est parlé en S. Luc, (cil. VIII,) est confondue avec Marie, sœur de Lazare et de Marthe, qui parfuma les pieds de N.-S. à Bethaoie. (JeaD« xii). Cependant la plupart dos anciens, avant S. Grégoire-le- Grand, et beaucoup de modernes, distinguent celte pécheresse de Marie, et môme de Marie- Madeleine de laquelle J.-G. avait chassé sept démons (Marc, xxvi . ), qui suivit J,-G. avec d'autres pieuses femmes (Luc , viii.), môme avant la conversion de la pécheresse. — ^'oycz le Serm. xii, n* C, et Serm. xxin, avec la noie, n* 9.

Jésus-Christ, et il n'était ni si méprisable, ni si vil que sa force et sa suaviténe remplssent toute la maison. Si nous songeons au parfum dont TÉglise est embaumée par la conversion d'un seul pécheur publiquement et sincèrement pénitent, et pour combien de fidèles ce pécheur devient une odeur de vie, nous pourrons dire hardiment do ce parfum que la maison en est toute remplie. Le parfum de la pénitence s'élève même jusqu'à la demeure des saints, puisqu'au témoignage de la Vérité la conversion d'un seul pécheur est une grande joie pour les anges de Dieu^^ »

Réjouissez- vous donc , âmes pénitentes, ranimez-vous, âmes pusillanimes. Je m'adresse à vous qui venez de quitter le monde, et qui sortez de ses voies criminelles; vos âmes pénitentes ont été aussitôt remplies d'amertume et de honte, la douleur de vos blessures encore récentes vous agite et vous trouble ; que vos mains distillent avec assurance, l'amertume de la myrrhe pour cette onction salutaire, car Dieu ne méprisera pas un cœur contrit et humilié. Non, encore une fois, elle n'est ni vile, ni méprisable, l'onction dont le parfum n'attire pas seulement les pécheurs à la pénitence, mais invite encore Ips anges à se réjouir.

7. Mais il est un autre parfum plus précieux que celui-ci, puisqu'il est composé d'éléments meilleurs que nous n'avons pas à chercher bien loin, car nous les trouvons facilement : nous en faisons une abondante récolte dans nos jardins, toutes les fois que nous en avons besoin. Qui d'entre nous, s'il le veut, et s'il n'est le jouet de l'illusion, ne trouvera pas sous sa main et dans son propre fond, des péchés et des iniquités ? Et ce sont là les éléments constitutifs du premier parfum que nous avons décrit. Mais notre terre ne produit pas les aromates qui constituent le second ; et nous allons les chercher bien loin au bout du monde :Car toute grâce précieuse, tout don parfait vient d'en haut et découle du Père des lumières ^.

Ce parfum se compose des bienfaits accordés par Dieu au genre humain. Heureux qui les recueille soigneusement et se les remet devant les yeux, pour s'exciter à la reconnaissance ! Déposés dans le vase de notre cœur, écrasés, broyés sous le pilon d'une oraison fréquente, cuits au feu d'un brûlant désir, enfin arrosés de l'huile de la joie, ils formeront un parfum supérieur au premier, comme le prouve assez le témoignage de celui qui a dit : Le sacrifice de louange m'honorera 5. Et il est

certain que le souvenir des bienfaits de Dieu excite l'âme à le louer.

8. L'Écriture se bornant à dire du premier parfum qu'il n'est pas méprisé, montre clairement qu'elle recommande davantage celui qui honore Dieu. Le premier se répand sur les pieds, et le second sur la tète. Si, en Jésus- Christ, la tète se rapporte à la divinité, selon cette parole de saint Paul : Dieu est le chef de Jésus'Christ ^ assurément celui qui rend grâces, embaume la tête, parce qu'il touche Dieu et non l'homme. Ce n'est pas que celui qui est Dieu ne soit homme aussi, puisque Dieu et l'homme ne forment qu'un seul Christ; mais tout bien vient de Dieu, et non pas de l'homme, môme celui qui s'accomplit par l'homme. C'est l'esprit qui vivifie^ la chair ne sert de rien ^. Aussi maudit l'homme qui met sa confiance dans l'homme s. Bien que notre espérance repose sur les mérites de l'homme Dieu, sa fermeté ne vient pas de ce qu'il est homme, mais de ce qu'il est Dieu ; aussi, de nos parfums l'un convient aux pieds et l'autre à la tête. L'humiliation d'un cœur contrit convient à l'abaissement de la chair : la glorification sied bien à la Majesté. Voilà donc ce parfum que ile chef redoutable aux anges ne juge pas indigne de le toucher ; il le tient môme pour un signe d'honneur quand il dit : Le sacrifice de louange m'honorera.

9. Aussi n'est-ce point à un pauvre ni à un indigent , à une âme abattue, à un cœur pusillanime, de composer ce parfum dont les éléments sont fournis par la confiance, et par une confiance qui naît elle-même de la liberté d'esprit et de la pureté du cœur. L'âme sans énergie est mal assise dans la foi et gênée par la médiocrité de ses ressources ; sa pauvreté la met dans l'impossibilité de chanter les louanges divines, ou de considérer les bienfaits qui excitent à louer et à bénir. Fait-elle quelques eflbrls pour s'élever, les soucis de ses affaires domestiques la rappellent, et elle est forcément enchaînée par sa propre misère. Si vous me demandez la cause de cette misère, je vous dirai ce que vous trouvez, ou ce que vous avez trouvé autrefois en vous; la langueur de cette âme et sa défiance me paraissent venir de deux causes : ou de la nouveauté de sa conversion, ou de sa tiédeur, quelle qu'en soit d'ailleui-s la date. Ces deux causes humilient certainement, bouleversent sa conscience, quand elle sent que ses vieiUes passions, par l'effet du temps ou de sa tiédeur, ne sont pas encore mortes ; obligée de s'appliquer à arracher du jardin de son cœur

* Luc, XV, 10. — * Jucques, i, 17. — • Ps, xux, 23. * 1 Cor., xi, 3. — > Jean, yIi 64. — • Jérôin.,xvii,Û.

les herbes malsaines de ses iniquités et de ses convoitises , elle ne peut prendre son essor. Eh quoi ? Celui qui est dans les gémissements et les larmes, pourrait-il en même temps chanter dans la joie ? Comment dans une bouche remplie de gémissements et de pleurs résonnerait riiymne dont parle Isaïe, V({etion de grâces et les cantiques de louanges ^ ? Le sage nous le dit : La tmLsique dam le deuil est chose importune 2, D'ailleurs l'action de grftces suit le bienfait, elle ne le précède pas; mais une âme plongée dans la tristesse ne se réjouit pas du bienfait : elle en a besoin. Elle sent la nécessité de prier, plutôt que de remercier. Et comment, en effet) repassera-t-elle en elle-même le souvenir d'un bienfait qu'elle n'a pas reçu î J'ai donc eu raison de dire qu'il n'appartient pas à une âme misérable de préparer ce parfum composé du souvenir des bienfaits de Dieu , parce qu'elle ne peut voir la lumière tant qu'elle est dans les ténèbres. EUe est plongée dans l'amertume; le triste souvenir de ses péchés occupe sa mémoire, et elle ne saurait ouvrir encore son cœur à la joie. Aussi le prophète lui crie -t- il : C'est en vain que vous vous levez avant le jour 3, Ce qui signifie : Si vous n'avez pas la consolation de voir vos péchés pardonnes , c'est en vain que vous vous lèverez pour considérer les bienfaits de Dieu qui réjouissent l'âme. Ce parfum n'est donc pas le parfum des pauvres.

iO. Mais voyez quels sont ceux qui peuvent se glorifier justement d'en posséder l'abondance? Les apôtres sortaient du conseil tout remplis de joie d'avoir été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus *. Il fallait, en effet, qu'ils fussent bien remplis de l'abondance du Saint-Esprit, pour que leur douceur restât inébranlable, je ne dis pas devant les paroles , mais sous les verges. Us étaient riches de cette charité qui se dépense et ne s'épuise jamais ; ils pouvaient aisément en offrir de grasses victimes. Leurs cœurs versaient de tous côtés la précieuse liqueur dont ils avaient été remplis, lorsque, sous l'action du Saint-Esprit, ils commencèrent à parler plusieurs langues. Et ils étaient aussi remplis de ces parfums, n'en doutons pas, ces fidèles, à qui l'apôtre donnait ce témoignage : Je rends, pour vous, des actions de grâces à Dieu, pour la grâce qui vous a été donnée en Jésus-Christ; vous avez été comblés, en lui, de toutes sortes de richesses , du don de la parole et de la science y le témoignage de Jésus-Christ ayant été ainsi confirmé parmi vov^s, de manière qu'il ne vou,s manque aucune grâce*^. Dieu veuille que je puisse aussi moi-même rendre dépareilles actions de grâces au ciel pour vous, que je vous voie riches en vertus, ardents à chanter les louanges de Dieu, et abondamment pourvus, en Notre Seigneur Jésus-Christ, de ces parfums spirituels.

SERMON XI

*Z)e deux choses qui se rapportent à l'œuvre de la Q{édemption du monde : la manière dont

elle s* est accomplie et le fruit qui en découle.

1. Je l'ai dit à la fin du dernier entretien, et j'aime à le répéter, je désire vous voir tous participer â fonction sacrée, c'est-à-dire à ce sentiitadnt qui porte la piété à se rappeler, dans l'aUégresse et l'action de grâces, les bienfaits de Dieu. C'est un excellent moyen d'adoucir les peines de la vie présente, qui nous deviennent supportables si nous mettons notre bonheur a louer Dieu; rien d'ailleurs sur la terre ne nous représente mieux

< Isale, u, 3. — « Ecclea., xxii, 6. — ' Ps. cxxvi, 2.

la demeure céleste 'que l'allégresse de ceux qui chantent les louanges de Dieu. Heureux^ ceux qui habitent votre mmson, Seigneur : ils vous loueront davs tous les siècles des siècles ^. Selon moi, c'est surtout de ce parfum que le prophète disait : Il est bon, il est doux à des frères d'habiter ensemble; c'est comme le parfum répandu sur la téte^. Ces paroles ne sauraient convenir au premier parfum, car s'il est

1 Act., V , 41. — * Cor*, 1 , 47. — > Ps» lxxxiii, 5» — * Ps. cxxxii, 1 »

bon, il n'est pas agréable, puisque le souvenir des péchés passés engendre ramcrtume et non .la joie. D'ailleurs ceux qui le composent n'iiabitent pas toujours ensemble, chacun déplorant à part ses propres péchés. Au contraire, ceux qui sont occupés à rendre grâces à Dieu ne voient que lui, ne s'occupent que de lui et aussi ils habitent véritablement ensemble. Ce qu'ils font, est véritablement bon, car ils rendent gloire à qui cette gloire est due, et agréable, parce que cette occupation apporte une douce satisfaction.

2. Aussi je vous exhorte vous, mes amis, à laisser, de temps en temps de côté, le triste et pénible souvenir de votre vie passée, pour vous arrêter aux souvenirs plus doux et plus agréables des bienfaits de Dieu. Malgré votre confusion intérieure, respirez un instant dans la pensée de votre bienfaiteur, éprouvez, je vous prie, ce que conseille ainsi le prophète : Mettes vos délices dans le SeigneuTt et il vous accordera ce qu^ votre cœur demande *. Sans doute il faut pleurer vos péchés, mais non avec des larmes continuelles. Il faut y joindre le souvenir de la bonté de Dieu, de peur que la tristesse ne vous jette dans l'endurcissement et peut-être dans le désespoir. Mêlons le miel à l'absinthe : l'amertume tempérée par la douceur se boira plus aisément et vous sera salutaire. Au reste, écoutez comment Dieu même adoucit l'amertume d'un cœur contrit, comment il retire l'âme abattue de l'abîme du désespoir, comment il console, par le miel d'une douce et sincère promesse, un cœur attristé, etcomment il le relève, quand il se laissait aller à la défiance. Je vous mettrai ma louange à la bouche, comme un frein pour quevou^ ne périssiez pa*^^ c'est-à-dire, pour qu'à la vue de vos crimes, vous ne vous jetiez pas dans l'excès de la tristesse, comme un cheval sans frein, et que vous ne rouliez pas dans l'abîme mortel du désespoir. Je vous retiendrai par le frein de ma miséricorde. Je vous relèverai en vous faisant chanter mes louanges, je vous ranimerai par mes bienfaits; lorsque vous serez écrasés sous le poids de vos péchés, ^ous me trouverez plus miséricordieux encore que \ ous n'êtes coupables. Si Caïn avait été retenu par ce frein, il n'aurait jamais dit, en son désespoir: Mon iniquité est trop grande pour mériter mon pardon *. Non, non, car l'amour de Dieu est plus grand que les plus grandes iniquités : aussi le jmte ne s'accuse pas continuellement, mais seulement en commençant *, il a coutume de finir par louer Dieu. Voyez dans

i P». XXXVI, 4.— 2 Ii^aïr, xmii, 0.- 3 Gen., iv, 13. - * Prov. vii 48.

quel ordre il procède. J'ai examiné mes voies et j'ai dressé mes pieds pour marcher dans les sentiers de votre tot *. En sorte que celui qui, dans ses propres voies, n'avait rencontré que douleur et misère, se réjouit dans la voie des préceptes du Seigneur comme dans la possession, de toutes les richesses. Si donc, à l'exemple du juste, vous avez de vous-mêmes des sentiments d'humihté, ayez des sentiments de confiance dans la bonté souveraine du Seigneur. C'est ce qu'on lit dans le livre de la Sagesse : Ayez du Seigneur des sentiments dignes de sa bonté et cherchez-le avec un cœur simple 2. C'est ce que comprend facilement l'âme qui pense souvent à la générosité du Seigneur; autrement comment pratiquer ce que recommande l'apôtre : Rendez grâces en toutes choses, si l'on oublie l'objet même de l'action de grâces? Je ne veux pas qu'on vous inflige le reproche mérité par le peuple juif, qui oublia les bienfaits du Seigneur et les merveilles opérées sous ses yeux^ .

3. Il est impossible à quelque homme que ce soit de se rapeler, et de passer en revue tous les bienfaits, que dans sa bonté et sa miséricorde le Seigneur ne cesse d'accorder aux mortels : car, qui redira la puissance du Seigneur et le louera comme il le mérite *? Qu'au moins l'âme rachetée n'oublie jamais le plus précieux et le plus grand de ces bienfaits, celui de notre Rédemption. Or, dans ce grand œuvre, deux points s'offrent à ma pensée et je les présente à la vôtre. Je serai court, me souvenant de cet avis du Saint-Esprit : Donnez au sage t occasion et il sera encore plus sage ^. Ces deux points sont le mode de notre rédemption et les fruits qui en découlent : le mode, c'est l'anéantissement de Dieu : le fruit, c'est l'homme rempli de Dieu. Méditer ce dernier point est une source d'espérance : méditer le premier c'est un foyer d'ampur : Ces deux choses sont, nécessaires à notre avancement spirituel, car l'espérance sans l'amour serait mercenaire, et l'amour, s'il reste infi'uctueux, s'affaiblit et s'éteint.

-i. Or, notre amour doit produire les fruits que nous a promis celui que nous aimons : On répandra dans votre sein, dit-il, une mesure pleine, pressée, comble, une mesure qui débordera^. Cette mesure, je le vois, sera sans mesure; mais je voudrais savoir ce que doit contenir cette mesure, ou plutôt cette immensité qui est ici promise. Aucun œil, sinon le vôtre, mon Dieu, n'a vu ce que vous préparez à ceux qui vous aimant '. 0 vous qui préparez, dites-nous

* Pë. cxviii, 59. — * fciap., i, 1. — * Pd. lxxvii, 4. — '* Ps. cv, 2. — •' Prov., xcix.— « Luc, vi, 38. — '' Isaïi»,

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