‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 9 sur 79 · XII · texte numérisé non relu

XII

paietit le tambourin ^ ; ce qui lui faisait ajouter: Je célébrerai votre gloire en présence des âr?^e5*.C'est donc a^ec tristesse que j'en^ois parmi TOUS, pendant les saintes veilles, se laisser vaincre par le sommeil, sans respect pour les habitants du ciel, et être comme des morts devant ces princes. Édifiés de votre ardeur, ils se feraient un bonheur d'assister à vos solennités. Mais je crains que, scandalisés de votre lâcheté^ ils ne s'éloignent avec indignation et que^ dans vos regrets tardifs, vous ne soyez obligés de dire au Seigneur : Vous avez éloigné de moi mes amis ; ils m* ont eu en abomi' nation ; et encore : Vous avez éloigné de moi mes amis^ et vous avez porté ceux qui me connaissent à me quitter à cause de ma misère • ; et encore : Ceux qui étaient près de moi s'en sont écartés, et ceux qui cherchaient d rrCôter la vie me faisaient violence *. En effet, si les bons esprits s'éloignent de nous, qui pourra soutenir la violence des mauvais ? Je le dis donc à ceux qui tombent dans la faute que je signale : Maudit est celui qui fait l'œuvre du Seigneurnégligemment •. Cen'est pas moi, c'est le Seigneur qui leur dit encore : Plût à Dieu que je vous eusse trouvés ou chauds ou froids; mais puisque vous êtes tièdes, je vais vous vomir de ma bouche^. Pensezdonc aux princes du ciel, lorsque vous priez ou psalmodiez ; soyez exacts à la règle, respectez leur présence et réjouissez-vous parce que vos anges voient tous les jours la face de votre Père ^ Ils sont envoyés pour exercer leur ministère en notre faveur, à nous qui sommes les héritiers du salut ^. Ils présentent notre amour à Dieu et ils nous rapportent ses grâces. Imitons ceux qui nous honorent de leur amitié, afin que Dieu tire une louange parfaite de la bouche des enfants, même de ceux qui sont encore à la mamelle *. Disons-leur : Chantez à la gloire de Dieu^ chantez^ et entendons-les nous répondre à leur tour : Chantez d la gloire de notre Roi *•.

5. Si vous célébrez la gloire de Dieu dans la société des chantres du ciel, vous êtes donc les concitoyens des saints et les serviteurs de Dieu : alors chantez avec intelligence. Les psaumes sont dans la bouche une nourriture que le cœur savoure. Mais que Tâme fidèle et prudente ait soin de la broyer, en quelque sorte^ sous les dents de la réflexion, dans la

* Ps. Lxvii, 26. — * Ps. cxxxvii. — ' Ibid,, lxxxvii, 9, 19. — * làid., xxxvii, 12. — 8 Jérém., xlviii, 10. — « Apoc, m, 15, 16. — T Matth., xviii, 10. — « Hébr., F, 14. — • Ps. VIU, 3. — w/6irf., XLVI, 7, 8.

crainte que, si elle la prend tout entière et sans cette préparation, le palais ne soit privé d'une saveur délicieuse et plus douce qu'un rayon de miel. Apportons avec les Apôtres au céleste banquet et à la table du Seigneur le rayon de miel ^ Le miel est caché dans la cire, et la dévotion sous la lettre. La lettre tue si vous n'y joignez l'assaisonnement de l'esprit'. Si donc, comme TApôtre, vous chantez de cœur, chantez aussi avec intelligence * ; et vous comprendrez la vérité de cette parole de Jésus-Christ : Les paroles que je vous ai diies sont esprit et vie V et aussi de celles que nous lisons dans la Sagesse : Mon esprit est plus doux que le miel •.

6. Ainsi, votre âme sera comme inondée de joie; ainsi l'holocauste que vous offrirez au Seigneur lui sera agréable. Ainsi, vous apaiserez le Roi des cieux; vous plairez aux anges; vous mériterez la bienveillance de toute la cour céleste; embaumée d'un odeur de suavité, elle dira aussi de vous: Quelle est celle qui monte du désert comme une fumée d'aramates, de myrrhe et d'encens, exhalant Vardme de tous les parfums^? Là, dit le Psalmiste, se trouvent les princes de Judaet leurs chefs^ les princes deZabulon et les princes de NephtaW: c'est-à-dire ceux qui louent, ceux qui sont purs et ceux qui contemplent; car nos princes savent que leur Roi aime et les louanges de ceux qui chantent, et le courage de ceux qui sont continents, et la pureté de ceux qui méditent, et ils ont à cœur d'obtenir de nous ces prémices de l'esprit qui sont les premiers et trèspurs fruits de la sagesse. Vous savez^ en etPet, que le mot Juda signifie qui loue ou qui confesse ; que le mot Zabulon veut dire demeure de la force, et Nephtali, cerf affranchi. Or^ le cerf^ par l'agilité de sa course, représente parfaitement la vive pénétration qui s'élève à la contemplation. Le cerf franchit d'un bond les plus sombres forêts; ainsi le contemplatif s'élève au-delà de la région des sens, et nous savons quel est Celui qui a dit : Lesacrificede louange m'honorera *.

7. Mais si la louange n'est pas belle dans la bouche du pécheur •, ne vous est-il pas nécessaire de posséder la vertu de continence, afin que le péché ne règne pas dans votre corps mortel ? Or, la continence est sans mérite devant Dieu, quand elle recherche la gloire humaine. Il faut donc y joindre la pureté d'inten-

* Luc, XXIV, 42. — • Cor., m, 6. — • I Cor,, xiv, 15.— * Jean, vi, 64. — » Eccli., xxiv, 27. — • Gant, m, 6. — 7 Ps.XLVii, 28. — « Ps. XLix, 23. — » Eccli.,- XY, 9.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

tion qui porte un cœur à plaire et à s'attacher à Dieu seul. Or, s'attacher à Dieu c'est le voir; heureux privilège réservé aux cœurs purs. Il avait ce cœur, David^ qui disait à Dieu : Mon âme s'e^t attachée à vous ^; et ailleurs : Cest mon bonheur de m'attacher à Dieu '• En le voyant il s'attachait, et en s'atlachant il le vo jait. Les esprits célestes, exercés à ces habi«tudes, se metleiit souvent et familièrement au service des âmes qu'ils voient fréquemment occupées à la prière. Qui me donnera donc, 6 prince bienveillant, que vous portiez mes demandes devant Dieu; car je ne dis pas à Dieu, à qui la pensée même de l'homme est connue, mais devant Dieu, c'est-à-dire aux bienheureuses Vertus des cieux, ainsi qu'aux bienheureuses âmes qui sont délivrées de leurs corps ! Indigent que je suis, qui me relèvera de la poussière? Pauvre que je suis, qui me lèvera de ]a boue pour me ranger au milieu des princes et me placer sur un trône de gloire? J'en ai l'espérance; leur bonté qui m'a visité dans ma fange m'introduira dans leur palais. Pourraient-ils ne pas me reconnaître dans l'élévation , eux qui se sont réjouis de ma conversion ?

8. C'est à eux, sans doute, que TEpouse s'adresse dans ses prières et qu'elle révèle, comme à des serviteurs et des amis de l'Epoux, le désir de son cœur, lorsqu'elle dit: Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. Voyez donc

ce langage familier, cette conversation amicale entre l'âme encore soupirante sous son enveloppe charnelle et les princes [dn ciel : elle tressaille de joie à la pensée d'un baiser; elle réclame ce qu'elle ambitionne; elle ne nomme cependant pas celui qu'elle aime ; il ne lui vient pas à la pensée que les anges ne le connaissent pas, puisqu'elle est habituée à leur parler de lui : aussi ne dit-elle pas que celui-ci ou que celui-là me baise; mais simplement qu'il me baise. Ainsi Marie-Madeleine, sans nommer celui qu'elle cherchait, se bornait à dire à celui qu'elle prenait pour un jardinier: Dites-moi^ seigneur^ si vous l'avez enlevé^? Et qui donc a été enlevé ? Elle ne le dit pas, s'imaginant que tout le monde connaît l'objet dont son cœur est sans cesse occupé. En tenant ce langage aux amis de l'Epoux comme s'ils connaissaient son secret, et tout en taisant le nom de cet Epoux, l'Epouse laisse échapper ces paroles qui le désignent : Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. Je ne veux pas, aujour^ d'hui, vous entretenir plus longtemps de ce baiser; demain vous entendrez, selon vos demandes, ce que la grâce, qui enseigne tout, daignera me suggérer sur ce sujet. Car ce n'est ni la chair ni le sang qui révèlent ces mystères; c'est le Saint-Esprit qui sonde les profondeurs de Dieu et qui, procédant du Père et du Fils, vit et règne avec eux, dans les siècles des siècles. Ainsi soit- il.

SERMON Vm

Comment le Baiser de la bouche de Dieu désigne le Saint-Esprit que l'Eglise

demande pour connaître la sainte Trinité.

i. Fidèle à ma promesse d'hier, je me propose de traiter aujourd'hui du baiser le plus élevé, c'est-à-dire du baiser de la bouche. Ecoutezdonc attentivement une doctrine pleine d'une saveur délicieuse, mais goûtée rarement parce qu'elle est difficilement comprise. Pour reprendre les choses de plus haut, il me semble que celui qui a dit: Nul ne connaît le Fils que le Père^ et nul ne connaît le Père que le Fils, ou

1 Pb. lxu, 9. — s Ibid., Lxxvui, 28.

celui à qui le Fils Paura daigné révéler % a voulu parler d'un baiser ineffable et inconnu à toute créature. Le Père aime le Fils, et il l'aime d'un amour tout particulier. L'Etre souverain aime son égal, l'Eternel son coéternel, 1 Unique son Fils unique; mais le Fils n'a pas pour lui une affection moins vive, car il meurt d'amour pour lui, comme il l'atteste par ces paroles : Pour que tous sachent que 1 Jean, xx, 15. — '.Mattii., XI, 27.

f^aime mon Père, lêvez-vous et allons^. Sans aucun doute, elles se rapportent à sa passion, et cette mutuelle connaissance du Père et du Fils, comme cette mutuelle dilection, qu'estce, sinon un délicieux mais secret baiser?

S. Je tiens pour certain que la créature même angélique n*a jamais été admise à la connaissance de ce profond et saint mystère de Tamour divin. Car, nous le savons de saint Paul qui en avait goûté quelque chose : Cest une paix qui surpasse tout sens •, même angélique. Aussi l'Epouse, dans sa hardiesse, n'ose pas dire : Qu'il me baise avec sa bouche, réservant cette faveur au Père seul ; elle demande une faveur moindre: Qu'il me baise, dit-elle, cTun baiser de sa bouche. Ainsi, voyez la nouvelleEpouse recevoirun nouveau baiser: ce n'est pas cependant de la bouche, mais d'un baiser de la bouche. Il souffla sur eux. 11 faut dire, sans doute, Jésus souffla sur les Apô« très, c'est-à-dire sur l'Eglise primitive, et il dit: Recevez le Saint-Esprit*. Ce fut certainement un baiser, mais quoi? Est-ce un souffle corporel? Non, mais TEsprit invisible communiqué par le souffle du Seigneur, pour nous faire comprendre qu'il procède du Père et du Fils, comme un vrai baiser commun à celui qui le donne et à celui qui le reçoit. Il suffit donc à TEpouse d'être baisée d'un baiser de l'Epoux, quand elle ne serait pas baisée avec sa bouche ; car elle n'estime pas chose petite ou méprisable d'être baisée d'un baiser ; ce qui est recevoir l'infusion du Saint-Esprit. Si nous regardons le Père comme le baisant, et le Fils comme celui qui est baisé, nous devrons reconnaître dans ce baiser le Saint- Esprit qui est la paix inaltérable entre le Père et le Fils^ leur lien indissoluble, leur amour réciproque et leur indivisible unité.

3. C'est donc vers lui que l'Epouse se tourne, et sous le nom de baiser, elle en demande avec confiance la communication. Au reste, tout en elle justifie ses prétentions. Car Jésus- Christ après avoir dit : Nul ne connaît le Fils que le Père, et nul ne connaît le Père que le Fils^ ajoute : Ou celui à qui le Fils aura voulu le révéler. Or, l'Epouse a la confiance que s'il a voulu le révéler à quelqu'un, c'est bien à elle. Elle demande donc hardiment qu'il lui soit donné un baiser, c'est-à dire, cet Esprit par lequel le Père et le Fils lui seront révélés ; Tun ne peut pas se connaître sans l'autre, ce qui fait dire à Jésus-Christ: Celui qui me voit

1 Jean, xiv, 31. — « PhiUip., vi, 7. — « Jeag, x^r 22.

voit mon Père S et à saint Jean : Quiconque nie le Fils ne reconnaît point le Père; mais quiconque confesse le Fils reconnaît aussi le Père*. Ce qui démontre clairement que le Père ne saurait être connu sans le Fils, ni le Fils sans le Père. C'est donc à bon droit que Celui qui a dit : La vie étemelle consiste à vous connaître, vous qui êtes le Dieu véritable, et Jésus votre Fils, que vous avez envoyé*, a placé la souveraine béatitude dans la connaissance, non de l'un ou de l'autre, mais tous les deux. Enfin, il est dit que ceux qui suivent VAgtieau portent gravés sur leurs fronts son nom et le nom de son Père *, c'està-dire quMls se font gloire de les connaître l'un et l'autre.

4. Mais, dira-t-on, Jésus-Christ déclarant que la vie éternelle consiste à connaître le Père et le Fils, ne parle point du Saint-Esprit ; sa connaissance n'est donc pas nécessaire ? Elle est, au contraire, très-nécessaire. Quand on connaît bien le Père et le Fils, et la bonté de l'un et de Fautre, qui est le Saint-Esprit, ne connait-on pas le Saint-Esprit ? Vous ne connaissez pas un homme tout entier si vous ne connaissez quelle volonté bonne ou mauvaise l'anime. Ainsi, lorsqu'il a été dit : La vie éternelle consiste à vous connaître, vous le Dieu véritable et Jésus -Christ votre Fils que vous avez en^ voyé ; si cette mission vous démontre la bonne volonté tant du Père qui envoie que du Fils qui obéit volontairement, là où parait la générosité de l'un et de l'autre, assurément est révélé suffisamment le Saint-Esprit, car leSaint- Esprit c'est l'amour et la bonté de l'un et de l'autre.

5. En sollicitant un baiser, l'épouse demande que la faveur de cette triple connaissance lui soit accordée dans la mesure possible à un être mortel. Elle le demande au Fils, parce que c'est à lui de la communiquer à qui il veut. Le Fils se révèle donc, et il révèle son Père à qui il lui plaît. Mais, sans doute, il opère cette révélation par un baiser, c'est-àdire par le Saint-Esprit, selon ce témoignage de l'Apôtre : Dieu nous a révélé par son Esprit •. Mais, en donnant le Saint-Esprit par qui il révèle, il se fait connaître lui-même ; il se fait connaître en le donnant, et en le révélant il le donne. Or, la révélation qui se fait par le Saint-Esprit n'éclaire pas seulement l'esprit pour le rendre capable de connaître, elle enflamme encore le cœur d'amour, comme dit

t Jean, ix, 6. — * Jean, ii, 23.-8 jean, xvii, 3.— ♦ Apoc, XIV, i. — ? I Cor., n, 10.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIÛUES

saint Paul : Uamour de Dieti a été répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit gui nous a été donnée Aussi s*agit-il de ces philosophes qui, connaissant Dieu, ne Font pas glorifié comme Dieu, on ne lit pas quMIsTaient connu par la révélation du Saint-Esprit. On lit : Dieu leur a révélé. Mais l'Apôtre n'ajoute pas, par son Esprit, dans la crainte que ces âmes impies ne demandent pour elles le baiser de réponse ; contentes de la science qui enfle, elles ont iguoré la charité qui édifie. L'Apôtre vous apprendra par quel moyen ces hommes ont connu : Ils ont vu^ dit-il, par la connaissance gt^en donnent les créatures : aussi est-il imparfaitement connu Celui qu'ils n'ont point aimé. S'ils l'avaient pleinement connu, ils n'auraient pas ignoré sa bonté qui l'a porté à naître dans la chair pour leur rédemption. Ecoutez enfin ce qui leur a été révélé de Dieu : C'est sa puissance éternelle et sa divinité *.Ce qu'ils ont pu deviner de sa grandeur et de sa majesté, ils l'ont saisi par la pénétration de leur esprit, mais non par l'Esprit de Dieu. Mais que Jésus- Christ ait été doux et humble de cœur, ils ne Tonl pas compris : et quoi d'étonnant ? leur chef Béhémotb, selon l'Ecriture, n'arrête les yeux que sur les hauteurs *, il ne considère que ce qui est grand. David agissait différemment ; il ne se montrait pas dans la pompe, il ne s'élevait pas au-dessus de lui-même ^ ; il craignait, en voulant sonder la majesté de Dieu, de rester accablé sous le poids de sa gloire ^.

6. Voulez-vous poser un pas assuré dans les mystérieux sentiers de la vérité, souvenez- TOUS de l'avis du Sage : Ne recherchez point ce qui est au-dessus de vous, et n'essayez pas de pénétrer ce qui surpasse vos forces '. Marchez sous la conduite de l'Esprit de Dieu, et non de votre esprit propre. La doctrine du Saint-Esprit se propose moins de piquer la curiosité que d'enflammer la charité. C'est donc avec raison que l'Epouse, cherchant celui que son cœur aime, ne se laisse guider ni par les sens, ni par de vains et curieux raisonnements ; mais qu'elle demande, un baiser, c'est-à-dire le Saint-Esprit, de qui elle attend et la science et les douceurs de la grâce. La science puisée dans le baiser est reçue avec amour, puisque le baiser est le signe de l'amour; car la science que n'accompagne pas la charité, enfle et ne procède pas du baiser. Que ceux qu'anime le zèle de Dieu, mais un

* Rom., V, 5. — « Rom., i, 19, 21. — » Job, xli, 25. — * Ps. cxxx, 1,2.— » Prov., xxv, 27. — « Eccli., m, 22.

zèle sans la science, n*y prétendent pas davan* tage. Car la faveur du baiser renferme ces deux choses, la lumière et fonction. L'Esprit de sagesse et d'intelligence , semblable 4 Tabeille qui porte la cire et le miel, a le priwilége d'allumer le flambeau de la science et de donner le goût de la grâce. Que celui donc qui saisit la vérité sans la charité, ou qui a la charité sans l'intelligence, ne se flalte point d'avoir reçu le baiser où il n'y a ni erreur ni tiédeur. Ainsi que l'Epouse prépare donc ses deux lèvres, sa raison siège de l'intelligencet et sa volonté siège de la sagesse, afin de rece- Toir directement la double grâce du très-saint baiser; en sorte que, se félicitant de cette riche faveur, elle mérite d'entendre ces paroles : La grâce est répandue sur vos lèvres, parce que le Seigneur vous a bénie de toute éternité^. C'est pourquoi le Père, en baisant le Fils, lui com^ munique pleinement le mystère de sa divinité et les douceurs de l'amour, selon ce témoignage de la sainte Ecriture : Le four annonce le Verbe au four*. Jamais, certainement, comme nous l'avons déjà dit, il n'a été donné à aucune créature d*ètre seule témoin de cet embrassement éternel et d'un si incomparable bonheur. Le Saint-Esprit qui procède du Père et du Fils, a été initié à cette mutuelle con* naissance et à ce mutuel amour: Car qui connaît la pensée de Dieu, ou qui est trUré dans le sein de ses conseils ^ ?

7. Vous me direz peut-être : Où donc avez- Yous connu ce mystère, vous qui prétendez qu'il n'a jamais été confié à aucune créature ? Ah ! c'est le Fils unique de Dieu qui de toute éternité est dans le sein de Dieu, qui lui-même Ta révélé *, je ne dis pas à moi, misérable et indigne pécheur, mais à Jean dont je viens de citer les paroles, à Jean l'ami de l'Epoux, à Jean qui est de plus évangéliste, à Jean le disciple que Jésus aimait. Son âme dont la pureté ravissait le cœur du Sauveur, mérita le titrç et les privilèges de l'Epouse, et les embraise* ments de l'Epoux ; et il reposa sur le cœur du Seigneur. Jean puisa dans le sein du Fik même ce qucc U Fils avajt lui-mêpie pansé dans le sein de son Père ; non pas lui seul, cependant, mais tous ceux à qui l'Ange du grand conseil disait : Je vous ai appelés mes amis, parce que je vous ai communiqué tout ce que j'ai appris de mon Père •. Paul a puisé dans le même sein, lui dont la doctrine n*a rien d'humain, et qui ne l'a reçue ni apprise

» PB. XLVi, 3. — « Ibid., XVIII, 3. — »Rom., xi, 34. — * Jean, i, 18. — » Ibid.^ xv, 15.

d'aucun honiine, mais de la révélation de Jésus-Christs Tous ceux-là peuveut donc dire avec autant de boubeur que de vérité : Lé Fils unique gui est dans le sein de son Père^ nom Va fait connaître, et cette connaissance c'est pour eux le baiser, un baiser simple et non un baiser de la bouche. Quant au baiser de la bouche, écoutez en quoi il consiste : Mon Père et moi nous ne sommes qu'un , je suis dans mon Père et mon Père est en moi *. C'est là le baiser pris sur la bouche, dont personne ne jouit, baiser de dilection et de paix, d'une dilection qui dépasse toute science, et d'une paix qui est au-dessus de tout sentiment et de toute expression. C'est quelque chose que l'œil n'a jannais vu, que Toreille n'a jamais en* tendu, que l'esprit n'a pas compris , et que Dieu a révélé à Paul par son Esprit, c'està-dire, par un baiser de sa bouche. L'existence du Fils dans le Père et du Père dans le Fils^ c'est un baiser de la bouche. Mais ce qui est dans ces paroles : Nous n'avons point reçu l'esprit de ce monde^ mais f Esprit de Dieu^ afin que nous connaissions les dons qu'il nous a faits*^ n'est qu'un baiser ordinaire.

8. Pour bien établir la difiérence de l'un et de l'autre, disons : Celui qui a reçu la plénitude de Dieu, a reçu le baiser de la bouche ; mais celui qui n'a reçu qu'un écoulement de cette plénitude n'a reçu qu'un baiser ordinaire. A quelque hauteur qu'il élève sa bouche, l'élevât-il jusqu'au troisième ciel, le grand Paul reste nécessairement au-dessous de la bouche du Très-Haut, et 11 doit se contenter de cette condition ; et puisqu'il lui est impossible d'arriver jamais jusqu'au visage glorieux de Dieu, il se bornera à lui demander humblement d'user de condescendance envers lui et de lui envoyer d'en haut un baiser. Pour celui qui n'usurpe pas un droit étranger, en se taisant égal à Dieu\ et en osant dire : Mon Père et moi jwus sommes un^ parce qu'ils sont unis ensemble par le même lien et partagent la même puissance ; celui-là n'a pas à s'élever pour arriver à un baiser : il est placé aussi

» Galat., 1, 2.— «Jean, x, 30.—» 1 Cor.,xi, 12.— *PliUip., ii,6.

haut que Dieu, il peut coller sa bouche à la bouche de son père, et par une prérogative exclusive, il prend un baiser sur cette bouche même. Pour Jésus-Christ, le baiser est la plénitude de la divinité ; mais dans saint Paul ce n'est qu'une participation à cette plénitude. Le premier a l'honneur d'un baiser de la bouche, et le second celui d'un baiser ordinaire. 9. Heureux baiser, cependant, puisqu'il conduit non-seulement à la connaissance de Dieu, maisà l'amour du Père, qu'on ne connaît pleinement qu'en l'aimant parfaitement 1 Quelle est parmi vous l'âme, qui dans le fond d'ellemême a reconnu l'Esprit du fils qui lui arrache ce cri : Mo7i Père^ mon Père^? et qui s'estime chérie d'un amour tout paternel, puisqu'elle est touchée et animée du même Esprit que le Fils? Ame privilégiée, ayez confiance! point d'hésitation ; à rÉsprit du Fils reconnaissez- vous fille du Père, l'épouse ou la sœur du Fils même. Une telle âme a droit à ces titres, et le prouver ne sera pas difficile. Voici ce que l'Epoux lui dit : Je suis venu dans mon jardin^ ma sœur^ mon épouse*. Elle est sa sœur, puisqu'ils viennent tous les deux du même père; elle est son épouse, puisqu'ils sont unis par le même esprit. Si le mariage charnel unit deux êtres dans une mêmechair, à plus forte raison, le mariage spirituel les étiiblit-il dans un même esprit : et celui qui demeure attaché au Seigneur est un même esprit avec lui '. Hais voyez aussi avec quel amour et quelle bonté le Père appelle cette âme sa fille, et comme il l'invite, en sa qualité de bru, à jouir des doux embrassements de son Fils : Ecoutez ma fille et voyez, ayez r oreille attentive, oubliez votre peuple et la maison de votre père; alors le roi sera épris de votre beauté^. Voilà donc celui de qui elle sollicite un baiser. Ame sainte, soyez remplie de respect ; c'est le Seigneur votre Dieu, et peut-être au lieu de le baiser, il faut l'adorer avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

^ Galat., lY, 6.

XUX, il, 12.

• Gant., 6. — » I Cor., iv, 6. — * Ps.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

SERMON IX

Des deux Mamelles de PEpoux, c^esUà-dire de Jésus-Christ^ dont l'une figure sa patience à attendre les pécheurs, et Vautre sa bonté et sa facilité à les recevoir.

i. Abordons maintenant le livre des Cantiques : montrons la suite et renchainement des paroles de TEpouse, car elles tiennent le lecteur comme en suspens : elles semblent décousues et sans point de départ. Il faut donc dire d'abord à quoi elles se rapportent. Supposons donc que ceux qu'hier et avant-hier nous avons appelés les amis de TEpoux, et qui étaient venus pour saluer et visiter l'Epouse, en s'approchant d'elle l'ont trouvée gémissant en secret et accablée d'ennui ; ils en ont cherché la cause et lui ont adressé ces questions: Que vous est-il donc arrivé? Pourquoi vous voyons-nous plus triste que de coutume? Quelle est donc la cause imprévue de vos plaintes? Si vous avez eu le malheur de vous oublier et de suivre des séducteurs qui vous ont égarée, ne vous ètes-vous pas sentie pressée de revenir à votre Epoux ? N'avez- vous pas sollicité instamment, et par vos prières, et par vos larmes^ la faveur de baiser au moins ses pieds? — Il m'en souvient bien, dit-elle. — Eh quoi I ayant obtenu cette grflce et avec elle le pardon de vos infldélités, dans le baiser des pieds, n'avez-vous pas, dans votre impatience, espéré une familiarité plus grande, et demandé une autre grâce? Et vous l'avez obteuue. Et, dans le baiser de la main, vous avez Irouvé de nombreuses et éclatantes vertus. — J'en conviens, dit-elle. — Les amis continuent : Mais ne juriez- vous pas que si le baiser de la main vous était accordé, cette faveur vous suffli ait, et mettrait un terme à vos prières? — Oui. — Vous plaignez-vous qu'on vous ait ravi un droit qui vous avait été concédé? — Non, certes. — Craignez-vous donc qu'on ne vous retire le pardon que vous pensiez avoir obtenu de vos anciens désordres?-^ Non.

2. Dites-nous donc ce que nous pourrions faire pour vous. — Ah I dit-elle, je n'aurai pas de repos que l'Epoux ne me baise d'un baiser

de sa bouche. Merci du baiser des pieds, merci du baiser des mains ; m^\& qu'il me baise dun baiser de sa bouche ^ Je ne suis pas ingrate : mais j'aime. Déjà j'ai reçu au-delà de mes mérites, mais non au-delà de mes désirs. N'appelez pas, je vous prie, présomption l'ardeur de mon amour. Le respect, il est vrai, proteste ; mais l'affection l'emporte. Je lésais, la majesté du Roi éclate dans son amour de la justice '. Mais un amour violent ne s'arrête point devant la justice. Il ne se laisse ni modérer par les conseils, ni comprimer par le respect, ni conduire par la raison. Je demande, je supplie, j'exige qu'il me baise dun baiser de sa bouche. Déjà, dans mon amour pour lui, je m'efforce de mener une vie pure et mortifiée ; je m'applique à la lecture, je résiste à mes passions, je m'adonne à l'oraison, je me tiens en garde contre les tentations, je repasse dans l'amertume de mon âme mes années écoulées. Je crois vivre en paix avec mes frères, au moins autant qu'il est en moi. Je suis soumise à mes supérieurs ; mes démarches sont réglées sur la volonté de ceux qui sont plus âgés que moi. Je n'envie pas le bien d*autrui, je donne plutôt le mien, et je me donne moi-même. Je mange mon pain à la sueur de mon front. Ces devoirs me sont devenus une habitude : je n'y cherche pas ma satisfaction. Je ne suis pas cette génisse d'E^ phraîm, dout parle le Prophète, qui se plaît à fouler le grain '. Au dire de l'Evangile, celui qui ne fait que ce qu'il doit, sera réputé un serviteur inutile \ J'accomplis peut-être les commandements ; mais dans leur accomplissement mon âme est comme une terre sans eau; pour que mon holocauste soit agréable à l'Epoux, je Ten supplie, qu'il me baise dun baiser de sa bouche.

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