Permettez-moi ici inie courte digression
» Math . , V, 47.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
Il m*est aussi arrivé, quelquefois, de m'asseoir triste et abattu aux pieds de Jésus, luioflrantle sacrifice d'un cœur troublé du souvenir de mes péchés ; ou même quelquefois, mais plus rarement, de me tenir à sa tête, et de me livrer au joyeux souvenir de ses bienfaits. Alors j'entendais dire : Pourquoi donc celte perte ? C'està-dire qu'on m'accusait de vivre pour moi, (|uand je pouvais être utile à d'autres. On disait : On eûtpu vendre ce parfum bien cher et en distribuer l'argent aux pauvres ^ Mais quel triste commerce de gagner l'univers et de perdre mon âme! Aussi à ces paroles qui me rappelaient ces mouches de l'Ëcriturc, qui mourant dans le parfum le gâtent ^, je me souvenais de l'oracle divin : Mon peuple j ceux qui vous proclament bien heureux vous séduisent ^. Que mes censeurs écoutent donc le Seigneur m'exciiser et répondre pour moi : Pourquoi, dit-il, faire de la peine à cette femme? Ce qui signilie : vous ne voyez que l'extérieur et vous ne jugez que sur l'apparence . Il n'est pas un homme, comme tous le croyez ; il est incapable de mettre la main à des choses fortes , ce n'est qu'une femme débile. Pom*quoi voulez-vous lui imposer un joug pour lequel je le crois trop faible ? Il a fait envers moi une œuvre méritoire : qu'il y persévère jusqu'à ce qu'il puisse entreprendre davantage : si un jour cette femme devient homme et un homme parfait, on pourra l'employer à une t&che qui demande la perfection.
9. Mes frères respectons les Évêques, mais redoutons leurs obligations. Songeons à ces obligations et nous n'ambitionnerons pas leur dignité. Reconnaissons l'insuffisance de nos forces : n'aspirons pas à courber de faibles épaules de femmes sous des fardeaux qui exigent des épaules viriles. Ne les observons pas d'un œil jaloux, mais entourons-les d'honneur. Il est inhumain de critiquer la conduite de ceux dont vous fuyez les devoirs. Quelle est téméraire la femme occupée à filer chez elle et qui querelle un homme revenant du combat ! Je vous le déclare donc : si un religieux cloître voit un prélat séculier se donner trop de liberté, soit dans ses discours, soit dansla nourriture, le sommeil, la joie, la colère, ou en ses jugements, au lieu de se livrer à des appéciations légères, qu'il se souvienne de ce qui est écrit : L'homme qui fait mal vaut mieux qu'une femme qui fait bien ^. Si vous faites bien en veillant sur vous-même, celui qui veille avec soin sur les autres agit mieux en-' core : et si on ne peut remplir ces obligations
* Malh., XXVI, 8, 10.— « Eccic. , x, 4 . — » Isaïe, ni, 12. ~ * Eccli., xui, 44.
sans une certaine inégalité de conduite et de vie, souvenez-vous que la charité couvre la multitude des péchés ^. Ceci soit dit pour vous mettre en garde contre deux tentations auxquelles succombent certains religieux : la première est d'ambitionner l'Épiscopat : la seconde est de se livrer, contre les Évêques, à propos de certaines fautes, à des jugements inspirés par le démon.
10. Mais revenons aux parfums de l'Épouse. Combien l'emporte sur les autres ce parfum de la piété, que seul on n'a pas laissé perdre ! Et on le perd si peu, que le don d'un verre d'eau froide ne reste pas sans récompense ^. Néanmoins celui de la contrition formé du souvenir des péchés, et qu'on verse aux pieds du Seigneur, est bon aussi, puisqu'il est dit que Dieu ne rejette pas un cœur contrit et humilié 3 ! Je regarde cependant comme plus précieux le parfum de la dévotion, résultat du souvenir des bienfaits de Dieu : aussi méritet-il d'être répandu sur la tête, et Dieu dit de lui : Le sacrifice de louange m'honorera^. L'onction de la piété, produi te par la commisération envci*s les malheureux, l'emporte sur tous les deux, et elle coule sur tout le corps de Jésus-Christ, non son corps crucifié, mais le corps qu'il s'est acquis par sa Passion : onction vraiment exquise, en comparaison de laquelle Dieu dédaigne les autres, car il dit : Je veux la miséricorde et non le sacrifice'^. Oui, voilà le plus précieux de tous les ai'omates, dont l'odeur s'exhale des mamelles de l'Épouse empressée de suivre, en tout, les volontés de l'Époux. Tabitha ne rôpandait-elle pas ce parfum jusque dans la mort ? aussi elle ressuscita % car l'odeur de la vie triompha en elle de celle de la mort.
H. Un dernier mot sur ce sujet. Quiconque enivre les autres de ses paroles, les parfume de ses bienfaits, doit s'appliquer le texte : Vos mamelles sont meilleures que le vin, elles ont l'odeur des parfums les plus délicieux'^. Et qui est apte à ces deux fonctions? Qui de nous possède, au moins pleinement et parfaitement une de ces propriétés? Qui n'est, au moins de temps en temps, stérile dans la parole, et tiède dans l'action? Pour l'Église elle a certainement le droit de se glorifier de ce double privilège ; car prise dans son universalité, elle a toujours de quoi guérir, enivrer et embaumer les âmes. Ce qui lui manque dans l'un de ses membres, elle l'a dans l'autre, selon la mesure départie par Jésus-Christ, et la dispensation de l'esprit qui distribue ses dons comme il lui
1 Pierre, iv, 8. — * Malh., x, 42. — • Pa. l, 49. — * Ps. xLix, 23. — » Math., ix, 43. — • Acl., ix, 39, 41. — " Canl., 1,2.
platt*. Elle embaume, dans ceux qui se font des amis avec les richesses d'iniquité : elle enivre, dans les ministres de sa parole qui versent sur la terre le vin de la joie spirituelle, l'en abreuvent et portent des fruits dans la patience. Elle se pare hardiment, et de droit du titre d'épouse : car elle a vraiment des mamelles meilleures que le vin, et plus suaves que les parfums les plus précieux. Nul de nous n'ose appeler son Urne l'épouse du Seigneur. Cependant comme nous sommes de l'Eglise qui se glorifie d'avoir et le nom et la qualité d'É-
pouse, c'est avec quelque droit que nous réclamons ce glorieux] privilège, et ce privilège que nous possédons tous ensemble, nous l'avons sans contredit individuellement. Grâces vous soient donc rendues. Seigneur Jésus, à vous qui avez daigné nous aggréer à votre Église, non-seulement pour être vos fidèles, mais encore vos épouses, par de chastes et éternels embrassements, dans la contemplation sans voile de la gloire qui vous est commune avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi-soit-t-il.
SERMON XIII
T>e la gloire et de la reconnaissance dues à T)ieupour les biens qu'il nous a accordés.
\ . La mer est l'origine de toutes les fontaines et de tous les fleuves, et Notre-Seigncur Jésus- Christ est la source de toutes les sciences et de toutes les vertus.fCar, qui est le Dieu des vertus, sinon le roi ide gloire môme? et selon le cantique d'Anne le même Dieu est aussi te Dieu des sciences 2. La continence de la chair, le zèle du cœur, la rectitude de la volonté découlent des mômes principes. De là encore naissent la beauté du génie, l'éclat de l'éloquence, la douceur des mœurs, la science et la sagesse, car là sont cachés tous les trésors qui les renferment 3. Les chastes résolutions, les jugements équitables, les saints désirs ne sont-ils pas autant de ruisseaux descendus de cette source? Et si toutes les eaux retournent à la mer, par des canaux invisibles et souterrains, et delà reviennent avec une infatigable docilité sous nos yeux et à nos besoins, pourquoi les eaux spirituelles ne remontent-elles pas constamment et sans se perdre, à la source d'où elles s'épanchent, pour féconder le champ de nos âmes ? Oui, les fleuves de la grâce retournent à la source d'où ils sortent, pour couler encore. Qu'elles remontent à leur principe, ces eaux célestes et fertilisent ensuite plus richement la terre! Maispar quel procédé celase fera-t-il? L'apôtre l'indique rC'estcn rendant grâce à Dieu en toutes choses *. Tout ce
» Eph., IV, 7 cl I Cor., xii, 41. — « I Roi», 11, 3. — * Coloas., iT, 3.— * 1 Thess., v, 18,
que vous croyez posséder de science et de vertu, attribuez-le donc à la science et à la vertu de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
2. Eh ! quel est donc, direz-vous, l'homme assez insensé pour rapporter ces biens à une autre cause ? Il n'y en a pas. Le Pharisien luimôme rend grâces * d'une justice qui [n'a pas l'approbation de Dieu. En eflct ses actions de f^râces ne le rendent pas plus agréable au ciel ; rappelez - vous l'Evangile. Pourquoi ? C'est qu'un langage dévot ne suffit pas à excuser l'enflure du cœur, devant Celui qui lient l'orgueil à distance 2. Pharisien, on ne se moque pas de Dieu. Croyez-vous rien avoir que vous n'ayez reçu? Non, dites- vous : et c'est pour cela que je rends grâces à mon bienfaiteur. Mais si, de vous-môme, vous n'avez rien, vous n'avez pas mérité de recevoir les biens dont vous vous glorifiez. Vous en convenez : c'est donc à tort que vous vous préférez au Publicain. S'il n'a pas pas ce que vous possédez, c'est qu'il ne l'a pas reçu. Rapportez donc à Dieu tout ce qu'il vous a donné. Si vous vous attribuez une part de son honneur et de sa gloire, vous méritez le reproche d'injustice, et d'une injustice commise envers Dieu. Si vous vous arrogiez quelques-uns des biens dont vous vous vantez, comme s'ils venaient de vous, je croirais que vous vous trompez plus que vous ne voulez tromper, et j'essaierais de redresser
* l-uc, XVIII, 11. — * Ps. axxxvii, 6,
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
votre erreur. Mais, en rendant grâces, vous montrez que vous ne vous attribuez rien, et que dans vos mérites vous voyez des dons de Dieu : le mépris que vous portez aux autres vous prouve donc clairement la duplicité de votre cœur. Vous prêtez votre langue à un mensonge, et par un second, vous prétendez à la gloire de la vérité. Vous ne mépriseriez pas le Pharisien à qui vous vous comparez, si vous ne vous estimiez plus honorable que lui. Mais, que répondrez-vous à TApôtre qui vous trace cette règle : A Dieu seul honneur ei gloire ^ ? que répondrez-vous encore à TAnge qui distingue et apprend ce que Dieu se réserve et ce qu'il laisse aux hommes? Gloire à Dieu au plus haut des deux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté'^'! Voyez-vous comment le Pharisien, tout en rendant grâces, n'honore Dieu que du bout des lèvres et en réalité s'honore lui-môme en son cœur ? Combien en entendez-vous prononcer des paroles d'action de grâces, plutôt par habitude que par reconnaissance et amour! On trouve jusqu'à des scélérats, qui, après un crime et des abomina-^ tions, remercient Dieu du bonheur qui leur est arrivé selon eux, et du succès de leurs coupables désirs. Ainsi un voleur, les mains pleines du fruit de ses machinations et de ses mauvais désirs, tressaille d'une joie secrète. Mes veilles, dit-il, n'ont pas été inutiles. Dieu soit béni ! je n'ai pas perdu mon temps, pendant la nuit. Un assassin ne se félicite-t-il pas de la môme façon et ne remercie-t-il pas le ciel d'avoir triomphé d'un rival, ou d'avoir pu tiré vengeance d'un ennemi ? L'adultère lui-môme loue Dieu, avec transport, d'avoir enfin goûté des jouissances honteuses si longtemps désirées.
3. Toute action de grâces ne plaît donc pas à Dieu. Il n'accepte que celles qui partent d'un cœur simple, droit et pur. Je dis un cœur pur, à cause de ceux qui tirent vanité de leurs désordres, comme si Dieu, condescendant à leur inconduite, pouvait être satisfait de leurs méfaits et se réjouir de leurs désordres. Ah ! ceuxlà entendrontlaparole du prophète : Vous avez cruj hommes d'iniquités, que je vous serais semi* blable : Je vousreprendrai, et je tous mettrai en face de vous-mêmes ^. J'ai dit un cœur simple, à cause des hypocrites qui rendent gloire à Dieu pour ses bienfaits, mais seulement des lèvres, tandis que leur cœur dément leurs paroles ; comme ils agissent devant lui avec duplicité leur -iniquité lui est odieuse. Les uns dans leur impiété, s'arment contre Dieu de leurs abominations; les autres, dans leur
« I Tim., I, n — 17.— » Lac, n, 14.— • Ps. ux, 21,
grossière naïveté, se font des bienfaits de Dieu des glaives pour se percer. La conduite des premiei*s est si insensée, si aveugle, et si j'ose dire, si animale, qu'il est inutile de vous prémunir contre elle : celle des seconds est souvent une pierre d'achoppement pour des religieux et pour des hommes spirituels. Il est aussi beau que rare de rencontrer un homme, qui en faisant de grandes choses, ignore sa valeur; dont la sainteté, éclatante aux yeux de tous, soit ignorée de lui-môme : un homme qui brille aux regards de tous et pourtant s'estime méprisable : à mon avis c'est là le comble de la vertu. Oui, vous êtes un serviteur fidèle si, des merveilles divines dont vous n'ôtespasilest vrai l'auteur, mais dont vous ôtes l'instrument, vous ne vous attribuez rien. Alors, selon l'expression du prophète , vous avez horreu/r du btenaequtsparextorsion^etvousgardezvosmains pures de tout présent ^. Alors, selon le commandement du Seigneur, votre lumière brille devant les hommes, non pour vous glorifier vous-même, mais pour glorifier votre Père qui est dans les cieux 2. Vous êtes vraiment les imitateurs de Paul et de tous les fidèles prédicateurs, qui ne se prêchent pas euxmêmes. Vous cherchez moins vos propres intérêts que ceux de Jésus-Christ». Aussi l'entendez-vous vous dire : C'est bien, bon serviteur; Vous avez été fidèle dans les petites choses : je vous établirai sur de plus grandes *.
4. Joseph savait que la maison et tous les biens de l'égyptien Putiphar son maître, lui avaient été confiés, à l'exception de sa maîtresse. Aussi, il ne consentit jamais à la toucher : // n*y a rien, dit-il, qui ne soit en mon pouvoir dans les biens de mo7i maître : il a tout remis en mes mains, excepté vous seule son épouse *. Il savait que la femme est l'honneur de son mari : et il regardait comme une honte de déshonorer celui qui l'avait élevé si haut. Homme de Dieu, prudent et sage, il sait qu'un époux est jaloux de la vertu de sa femme, comme de sa gloire propre, qu'il la garde pour lui, et ne la donne à personne. Aussi n'est-il pas assez présomptueux pour toucher à un bien qui ne lui est pas confié. Eh 1 quoi ! l'homme est jaloux de sa propre gloire, et il ravirait à Dieu la sienne , comme si Dieu n'était pas lui-môme jaloux! Mais écoutez ce qu'il dit : Je ne dontierai pas ma gloire à un autre «. Que nous donnerezvous donc, ô mon Dieu, que nous donncrezvous? Je vous donne la paix, répondit-il, je
1 Isaïe, xxxiri, !5. -- « Math., 5, 16. 5 et Philipp., 11, 21.— *Malh., xxv,21.
9, — « Isaïe, xvin, H,
8 II Cor., IV, * Gen., XXXIX,
totis laisse la paix ^ . Cela me suffît : je reçois avec reconnaissance ce qu'il vous plaît de me laisser, et je respecte ce que vous vous réservez. Voilà ce que je veux, et je ne doute pas que mon intérêt ne soit ici en question. Je renonce donc, de tout cœur, à la gloire, dans la crainte que m'emparant de ce qui n'est pas à moi, je ne perde justement ce qui m'est offert. Je veux la paix, je la désire et rien de plus. A qui la paix ne suffit pas vous ne suffisez pas vous-même, ô mon Dieu ! car vous êtes notre paix, vous qui avez réuni les choses extrêmes 2. Ce qui m'est nécessaire, ce qui me suffit, c'est de me réconcilier avec vous et avec moi, car depuis que vous m'avez pris pour but de vos traits, je suis devenu à charge à moimême 3. Je m'efforce de n'être ni ingrat pour la paix que vous m'avez accordée, ni sacrilège usurpateur de votre gloire. Que votre gloire vous reste donc entière, c'est votre bien : la paix est le mien.
5. A la chute de Goliath, le peuple se réjouit d'avoir trouvé la paix; mais la gloire fut pour David seul. Josué, Jephté, Gédéon, Samson, Judith aussi quoique femme, remportèrent, en leur temps, un éclatant triomphe sur leure ennemis; mais le reste du peuple, tout en jouissant avec bonheur de la paix, n'eut aucune part à la gloire de ces héros. Judas Machabée lui-môme illustré, par tant de victoires, après avoir, au prix de rudes combats, procuré plusieurs fois la paix aux Juifs enthousiasmés, partagea-t-il jamais sa gloire avec personne? il y eut non pas une gloire mais une grande joie pour le peuple, dit l'Écriture 4. Le créateur de toutes choses a-t-il moins de droit que tous ces héros, à jouir seul de sa gloire? Seul il a fait ce qui existe, seul il a triomphé de l'tînnemi, seul il a délivré les captifs; et, il aurait un compagnon de gloire? Mon bras tout seul m'a aidé, dit-il, y'ai été seul à fouler le vin, sans qu aucun homme s'unit avec moi^^. Pourquoi donc aurais-je un rival dans la victoire, puisque je n'en ai point eu dans le combat? Il y aurait imprudence de ma part à revendiquer, ou la gloire sans avoir remporté la victoire, ou la.'victoire sans avoirj combattu. 0 montagnes ! recevez la paix pour le peuple et pour vous, mais non la gloire ; réservez-la à celui qui seul a combattu et seul a vaincu. Oui ! qu'il en soit ainsi. Gloire à Dieu au plus haut des cieuoiy et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Or, celui-là n'obéit pas à une volonté bonne, mais à une volonté injuste, qui, non content de la paix, envie d'un œil orgueilleux et d'un
1 Jean, xix, 27. — « Eph., ii, 14. — » Job, vu, 20.— * I Mach., IV, 58. — » Isaïe, Lxiir, 5, d.
cœur insatiable, la gloire de Dieu. Il perd sa paix sans obtenir la gloire. Qui croira jamais la muraille, si elle prétend produire le rayon de lumière, sous prétexte qu'elle le reçoit par les fenêtres? N'est-ce pas une risée que les nuées se glorifient d'avoir engendré la pluie? Il est évident pour moi que les cours d'eau ne prennent pas naissance dans les canaux ; que les paroles prudentes ont un autre principe que les lèvres, ou les dents qui aident à les produire, encore que les sens corporels ne puissent pénétrer ce mystère.
6. Je rencontre dans les saints des choses vraiment dignes de louange et d'admiration ; mais en les examinant, au clair rayon de la vérité, je verrai qu'autre est celui qui semble digne de louange et d'admiration, autre celui qui mérite réellement ces sentiments, et c'est Dieu que je louerai dans ses saints, qu'ils soient Elisée ou le grand Élie ressuscitant les morts, mais non par leur pouvoir personnel. S'ils donnaient au monde le spectacle de tant de prodiges inouïs, c'était moins par leur pouvoir que par leur intermédiaire. Dieu, présent en eux, opérait ces miracles. InvisiJ)le et inaccessible en lui-même, Dieu est visible et admirable dans ses créatures. Et lui seul est admirable qui fait seul des choses admirables ^ Faut-il rapporter à la plume ou au pinceau le mérite de l'écriture ou de la peinture? Faut-il louer la langue ou les lèvres pour une parole éloquente? Laissons parler le prophète: La cognée, dit-il, se glarifie-t-elle contre celui qui s'en sert? la scie s'élève-t-elle contre la main qui l'emploie ? et la verge et le bâton contre celui qui les élève"^? Ainsi, se glorifientcontre le Seigneur, ceux qui ne se glorifient pas dans le Seigneur. S'il y a lieu de me glorifier, saint Paul m'apprend en quoi * et pourquoi je puis le faire. Notre gloire, dit-il, c'est le témoignage de notre conscience *. Je puis me glorifier en toute sécurité, si ma conscience me rend ce témoignage que je ne m'attribue rien delà gloire de mon créateur, parce qu'alors je ne me glorifie pas contre le Seigneur, mais bien en lui. Loin de nous être défendue cette gloire nous est ainsi conseillée : Vou^ cherchez la gloire que vou^ vous don7iez les uns aux autres et vous ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu ^. En effet, se glorifier en Dieu seul c'est attendre sa gloire de Dieu seul ; or, cette gloire n'est pas médiocre, elle est aussi vraie que sa source; aussi vraie que rare, et c'est à peine si un petit nombre fl'âmes parfaites se glorifient de cette façon. Arrière donc ces enfants des
1 Ps. Lxx, 18. — • Isaïe, x, 13. — » II Cor., x, 17. — ♦JftiW. I, 12. — » Jean,v, 44.
SUR LE CANTIQUE DES CAXTIQUES
tô
hommes esclaves de la vanité; arrière ces enfants des hommes, qui sont menteurs et se trompent mutuellement ^ Car celui qui veut se glorifier avec sagesse éprouve son œuvre; il Texamine soigneusement, au flambeau de la vérité; c'est ainsi qu'il trouvera en lui-même des motifs de gloire, fondés non, sur la parole des hommes, mais sur lui-même. Je serais un insensé si je remettais à vos lèvres le sort de ma gloire , et si , jaloux d'éloges , j'allais les mendier à votre porte. N'êtes- vous pas libres de m'approuver ou de me désapprouver à votre gi'6 ? Ma gloire est en mon pouvoir, je là conserve et la garde en moi, ou, plutôt je ne me fie pas à moi-môme de la sûreté de ce dépôt ; j'en remets la garde à celui qui peut me le tenir en réserve, pour le deniier jour ^-. Il est prudent, il est fidèle. Alors Dieu rendra une gloire assurée, mais seulement à ceux qui aurontméprisé les louanges humaines; et la gloire deviendra un sujet de confusion à ceux qui n'aiment que les choses terrestres, selon le témoignage de David : lU ont cherché à plaire aux hommes et ils sont tombés dans la confusion parce que Dieu les a méprisés 3.
7. Mes frères, si vous êtes convaincus de ces vérités, ne cherchez pas à être loués en cette vie, car, poui-suivre la faveur des hommes sans la rapporter à Dieu, c'est commettre un larcin à son égard. Et quelle gloire voulez- vous, cendre et poussière? qu'elle gloire? Celle de la sainteté de votre vie? mais, c'est l'esprit qui siinctifie, l'esprit de Dieu, et non pas le vôtre. Vous feriez des prodiges et des miracles, qu'ils s'opéreraient, non par l'organe de vos mains, mais par la seule vertu de Dieu. On vous félicite d'une bonne parole lieureusement trouvée, mais c'est Jésus-Clirîst qui vous a donné la bouclie et la sagesse ; votre langue n'est que la plume de l'écrivain et encore ne vous estelle que prêtée. C'est un talent qui vous a été confié et qu'on vous réclamera avec usure. Si vous vous êtes montrés laborieux, si vous avez porté des fruits, vous recevrez la récompense de vos fatigues; sinon on vous enlèvera le talent que vous aviez, on en exigera l'intérêt, et vous serez traités de serviteurs méchants et paresseux. Rendez donc gloire à Dieu des biens que sont les fruits de sa grâce, à Dieu, le distributeur de toutes les choses dignes de louanges; faites-le sincèrement et sans hypocrisie; n'obéissez pas à la routine comme les gens du monde, ni à la nécessité comme les animaux courbés sous la charge ({u'on leur impose ; agissez comme il sied à des saints, dans une sincérité entière, une
J Pa. Lxi, 10. — » Il Tiniolh., i, 12. — » Pa. ui, 0.
affectueuse dévotion, avec une joie mêlée de reconnaissance et de gravité, otTrantà Dieu le sacrifice de louange et rendant chaque jour nos vœux au Seigneur. Appliquons-nous à unir à l'habitude le sentiment, au sentiment l'affection, à l'affection la joie, à la joie la gravité, à la gravité l'humilité, à l'humilité la liberté. C'est le moyen d'avancer avec la liberté d'une âme pure et d'arriver, à travers des émotions et des joies spirituelles inaccoutumées, à de vives jouissances, à la lumière de Dieu et à la douceur du Saint-Esprit. Ainsi nous prouverons que nous sommes du nombre de ceux que le prophète avait en vue quand il disait : Seigneur^ ils marcheront à la lumière de votre visage, ils se réjouiront dans les Unianges qu'ils donneront toujours à votre nom, et ils seront exaltés dans votre justice ^ .
8. On me dira peut-être : vos avis sont excellents, mais il faudrait revenir à votre sujet. Attendez, je ne l'ai pas oublié. N'ai-je pas à traiter du sens de ces paroles : votre nom est comme une huile répandue 2? C'est mon devoir et aussi ma difficulté. Je vous montrerai, en peu de mois, comment mes avis se rattachent à ce point. Ne vous souvenez- vous pas que je vous ai recommandé l'exquise douceur des parfums qu'exhalent les mamelles de l'Épouse? Or, la conséquence qui découle de là, c'est que l'Épouse reconnaissante sache qu'elle doit ces parfums, non à elle-même, mais aux bienfaits de l'Époux; c'est à ce but que se rapporte tout ce que nous avons dit précédemment. Si mon sein, dit-elle, est ainsi embaume d'une odeur qui séduit, je ne le dois ni à mes soins, ni à mes mérites, mais à vos largesses seules, ô divin Époux, à votre nom qui est comme une huile répandue. Voilà la suite du texte.
9. Du reste, l'explication de ce passage, à l'occasion duquel je me suis longuement étendu sur le détestable vice de l'ingratitude, demande que nous en traitions encore et que nous y puisions la matière d'un autre entretien. Il me reste maintenant une dernière observation à vous soumettre. Si l'Épouse n'ose rien s'attribuer des vertus, ni des mérites dont elle est enrichie, combien nos âmes novices y ont moins de droit encore? Disons donc aussi après l'Épouse : Ne nous donnez point. Seigneur, fie nous dominez point la gloire; donnez-la à votre nom ^, Disons-le, non de bouche et des lèvres seulement, mais en vérité et par nos œuvres, sinon on dirait aussi de nous: Ils l'aimaient seulement de bouche et leur langue meU' tait, car leur cœur n'était pas droit devant lui
» Pa. Lxxxvin, 10, 17.— « CanU«|., i, 2.— ' I^. cxni, 1.
et ils n*oni point été fidèles à son alliancs^. Disons donc, oui, disons du fond de notre cœur : Sauvez-nous^ Seigneur notre Dieuy et rassem" blez'-nQUS dn milieu des nations^ afin que nous
rendions gloire à votre saint nom et non au nôtre ; que nous mettions notre gloire dans vos louanges et non dans les nôtres S pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XIV
De V Église des fidèles chrétiens et de la Synagogue des Juifs perfides.
1. Le Seigneur est connu en Judée et son nom est grand dans Israël 2 . Le peuple gentil qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière 3 qui brillait en Judée et en Israël : il a voulu s'approcher pour être éclairé, de façon que le peuple qui autrefois n'était pas le peuple de Dieu, le devînt *, qu'une seule pierre angulaire réunît ensemble deux murs partis de deux côtés opposés, et que sa demeure fût désormais fixe dans la paix. La confiance lui était inspirée par une voix qui faisait entendre cette invitation : Nations^ réjouissez^ous avec son peuple &. La gcntilité voulut donc s'approcher ; mais la Synagogue y mit obstacle, soutenant que rËglise des gentils était immonde et indigne, lui reprochant son aveugle ignorance et sa honteuse idolâtrie ; elle lui criait : Où sont tes titres î garde-toi de me toucher ! — Eh ! pourquoi ? répondait la gentilité ? Dieu est-dl seulement le Dieu des Juifs ? n'est-dl pas aussi le Dieu des gentils^? Si je suis sans mérite, Dieu n'est pas sans miséricorde. N'est-il donc que juste ? Il est aussi miséricordieux. Seigneur .f que vos miséricordes viennent sur moi^ et je vivrai; et encore : Vos miséricordes sont infinies. Seigneur; faites-moi vivre selon V équité de votre jugement^, dont les rigueurs sont tempérées par votre miséricorde. Quelle conduite tiendra le Seigneur entre ces deux peuples t L'un se glorifie dans sa foi, s'appuie sur sa propre justice,n'appelle pas la miséricorde, méprise ceux qui en ont besoin ; l'autre, qui vient d'une région lointaine, connaît ses transgressions, avoue son indignité, n'invoque pasla justice, mais réclame la miséricorde. Que fera le juge, encore un coup, le juge habitué à exercer également la justice et la miséricorde ? Le juif
» Ps. Lxxvii, 36, 37. — « P8. Lxxv, 2. --» IbrTc, îx, 2, * I Rois, II, 10. — » Deutop., xxxii, selon les Septante* 8 Rom., III, 29. — 7 Ps. cxviii, 77, 156,
réclame le jugement ; qu'il lui soit accordé ; mais que les gentils honorent Dieu pour sa miséricorde. Il est un autre jugement, par lequel ceux qui méprisent la miséricordieuse justice de Dieu, pour y substituer leur justice personnelle (ce qui les accuse au lieu de se justifier) sont abandonnés à leur justice même, qui les accable au lieu de les sauver.
2. Il y a, en eflet, une justice qui vient de la loi, et qui n'a jamais conduit personne à la perfection. Cette loi est un joug qu'ils n'ont jamais pu porter, ni eux ni leurs pères ; mais la synagogue est forte, elle ne cherche pas le fardeau léger, ni le joug suave. Elle a une santé brillante , elle n'a besoin ni de médecin, ni de l'onction du Saint-Esprit. Elle se confie dans la loi ; que la loi la sauve, si elle le peut ; mais il n*est pas de loi qui puisse donner la vie ; au contraire, elle tue : La lettre tue 2, c'est pourquoi^ dit le Seigneur, je vous le dt«, vous mourrez dans votre péché ^, Voilà donc, ô synagogue, voilà le jugement que vous réclamez dans votre cécité querelleuse ! Vous serez délaissée, jusqu'à ce que la plénitude des nations que votre orgueil méprise, que votre jalousie repousse, soit entrée et connaisse ce Dieu qui s'est révélé en Judée, et qu'elle sache aussi que son nom est grand dans Israël. C'est pour exercer ce jugement que Jésus-Christ est venu en ce monde, afin que ceux qui ne voyaient pas vissent, et que ceux qui voyaient devinssent aveugles''». Ce sera là cependant le sort d'une partie des juifs seulement ; car le Seigneur ne rejettera pas son peuple tout entier »; il se réservera une semence, dans les apôtres et dans cette multitude de croyants, qui n'avaient qu'un cœur et qu'une àme. U ne rejettera môme pas Isra(il jusqu'à la tin ; il en sauvera les restes.
» Ps. cv, 47. — » II Cor., m, 6. — • Jean, viii, 24.— ♦ Jean, ix, 39. — • Ps. xcjii, 14.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
11 recueillera Israël son serviteur, et se ressouviendi*a de sa miséricorde ^ afin que cette miséricorde ne cesse pas d*aCcompagner son jugement , chez ceux mêmes où elle n'a pas de place. Il en serait autrement si Dieu les traitait selon leurs mérites, car justice sans miséricorde à celui qui lui-même est sans miséricorde 2.
' Or, les juife ont reçu en abondonce Thuile de la connaissance de Dieu ; mais avares, ils la gardent dans un vase fermé ; je la leur demande et ils refusent impitoyablement de la communiquer; ils veulent retenir pour eux seuls le culte du Seigneur, sa connaissance, son grand nom ; et cela moins par zèle pour eux-mêmes que par jalousie contre moi.
3. Jugez donc vous-même ma cause, Seigneur, et que votre grand nom s'étende, que cette huile abondante se répande davantage, qu'elle monte, qu'elle déborde, qu'elle s'épanche, qu'elle se déverse sur les gentils, afin que toute chair reçoive le salut de Dieu. Pourquoi donc, selon le vœu du juif ingrat, l'onction du salut resterait-elle attachée à la barbe d'Aaron ? Elle n'appartient pas exclusivement à la barbe seule, mais à toute la tête; et la tète n pas seule la barbe, mais tout le corps ; que la barbe y participe la première, mais pas seule, j'y consens; qu'elle reverse sur les membres inférieurs ce qu'elle a reçu d'en haut : que la liqueur céleste descende et coule dans les mamelles de l'Église (car dans l'ardeur de ses désirs, l'Église ne dédaigne pas d'emprunter
. à la barbe d'Aaron), et que toute inondée de la rosée de la grâce, elle dise, pour prouver sa reconnaissance : Yotre nom est une huile répandue*. Ce n'est pas assez; que cette huile descende jusqu'à la frange de son vêtement, c'està-dire, sur moi, le dernier et le plus indigne de ses enfants, un petit enfant en Jésus-Christ; je demande qu'elle découle en moi des mamelles maternelles, et je le demande au nom de la piété filiale. L'homme, dont l'œil est mau^ vaisj murmure-t-il de tant de bonté ? Seigneur, répondez pour moi : que mon jugement sorte de la lumière de votre visage et non du front orgueilleux d'Israël; répondez pour vousmême à vos calomniateurs, car c'est à vous que la calomnie s'attaque , en vous reprochant de verser sur nous des biens immérités* Ditesleur donc : Je veux donner également à ce dernier^. Cela déplaît aux Pharisiens. Pourquoi donc murmurez-vous, pharisien ? Mon droit, c'est la volonté de mon juge. Est-il rien de plus juste, quand il est queslion de mérite, rien de plus riche, quand il est question de récom-
* Luc, I, 54. — « Jacq., n, 13. — • Cantiq., i, 2. — Malh., 2, 14.
pense ? N'est-il pas permis à Dieu de faire ce qu'il veut? En me traitant avec miséricorde, il ne vous fait point d'injustice : prenez ce qui vous appartient et allez. S'il a résolu de me sauver aussi, qu'y perdez-vous ?
4. Exagérez vos mérites à votre gré, vantez vos sueurs ; la miséricorde du Seigneur vaut mieux que toutes les vies i. Je n'ai pas, j'en conviens, porté le poids du jour et de la chaleur, mais obéissant au bon plaisir du père de famille, je porte le joug suave et le fardeau léger ; mon travail a duré une heure à peine, et s'il dure plus, l'amour m'empêchera de le sentir. Que le juif déploie ses forces ; il me plaît à moi de goûter combien la volonté du Seigneur est bonne, sainte et aimable; avec elle, je compense le temps et la peine qui manquent à mon travail. Dieu se r^le sur les promesses qu'il m'a faites ; pour moi, je m'en rapporte à sa volonté et à son bon plaisir. Je crois en lui (et on ne m'accusera pas de folie), ma vie est entre ses mains ; sa bonne volonté me rend son amitié, et mes droits à son héritage ; il me comble de grâces. Pour moi, la maison est pleine de symphonies, de festins et de bonheur. Si mon frère aîné Vindigne, s'il préfère manger le chevreau, hors de la maison avec ses amis, plutôt que de manger le veau gras avec moi, dans la demeure paternelle, on lui dira : Il fallait bien faire un festin et nous réjouir j car mon (ils était mort et il est ressttscité; il était perdu, et il est retrouvé*^. La Synagogue célèbre encore des festins au dehors avec les démons ses amis, qui sont contents de voir l'insensé manger et dévorer le bouc du péché; elle cache ce mets honteux, elle le conserve dans lesentmilles de sa stupidité et de sa folie, car tout en méprisant la justice de Dieu, pour lui substituer la sienne, elle .se prétend sans péché; elle n'a pas besoin, dit-elle, du veau gras, puisque les œuvres de la loi suffisent à la rendre juste et pure. Maislevoilede la lettre qui tue ayant été déchiré par la mort du Verbe crucifié, l'Église, guidée par l'Esprit de liberté, a pénétré hardiment au fond du cœur du Christ : il l'a agréée; elle lui A plu; elle a pris la place de sa rivale, et, devenue épouse, elle jouit des embrassements qu'elle a conquis. Attachée à Jésus-Christ, par l'amour le plus ardent, elle est, par lui , inondée de l'huile de joie, dans une proportion qui dépasse la mesure accordée à tous ceux qui y participent : Votre nom, s'écrie-t-elle , est comme une huile répandue. Pourrait-elle n'êti-e pas embaumée, eUe qui serre en ses bras celui de qui découlent tous les pai*fums ?
* P8. Lxii, 4. — » Luc, xvi 32.
ti!i
8. L'Eglise repose donc au dedans, maisc^est rÉglise des parfaits. Pour nous, nous espérons la rejoindre. Veillons donc à ses portes, nous qui sommes moins parfaits. Goûtons au moins la joie de Tespérancc, pendant que l'Époux et l'Épouse, seuls au dedans de leur demeure, s'y donnent de secrets et mutuels baisers, loin du tumulte soulevé par les désirs charnels et du trouble des images corporelles. Pour les âmes jeunes encore, incapables de s'affranchir de ces agitations, qu'elles attendent au dehors, dans la sécurité, sachant que d'elles il est écrit , comme elles le lisent : Les Vierges seront amenées au Roi, et l'on vous présentera celles qui la suivent ^, Et afin qu'elles sachent quel esprit les anime,'par vierges, j'entends les âmes qui, fiancées à Jésus-Christ, avant d'avoir été souillées par les caresses du monde, restent fidèlement attachées à l'Époux à qui elles se sont vouées, par une consécration d'autant plus heureuse qu'elle a été plus précoce. Par celles qui les suivent, j'entends les âmes assujetties au monde et aux sciences du monde, c'est-àdire, à l'esprit impur, souillées de toutes les convoitises de la chair, mais qui, rougissant enfin et se dégageant de leur ancienne laideur, se hâtent de se revêtir aussi sérieusement que sincèrement de l'homme nouveau. Qu'elles avancent les unes et les autres sans se rebuter, ni se décourager, encore qu'elles ne sentent en elles rien qui les autorise à dire : Votre nom est comme une huile répandue. Leur jeunesse les empêche de parler; elles-mêmes à l'Époux. Cependant, si elles s'appliquent à suivre l'Épouse de près, elles jouiront au moins du parfum de l'huile répandue, et elles se sentiront pressées d'aspirer après des parfums plus exquis.
6. Moi-même souvent (je ne rougis pas de cet aveu,) au début de ma conversion surtout, il m'est arrivé de me trouver le cœur dur et froid : je cherchais à quel objet mon âme voulait s'attacher; car elle ne pouvait encore aimer celui qu'elle n'avait pas trouvé , ou elle l'aimait d'une affection moins vive que ses désirs. Aussi cherchait-elle à aimer plus fortement celui qu'elle n'eût jamais aimé, si déjà elle n'avait conçu quelqu'affection pour lui. Je cherchais donc où reposer et réchauffer mon cœur tiède et languissant. Je ne trouvais personne qui pât me . secourir, en fondant la glace qui enchaînait mes sens intérieurs, et en ramenant en moi le doux printemps des suavités spirituelles. Mon âme de plus en plus abattue d'ennui retombait dans la torpeur, la tristesse et le désespoir. Elle murmurait en elle-même : Qui pourra soutenir la rigueur de
* Ps. CXLVIII, 17.
ce froid^ ? Tout-à-coup à la voix, ou à la vue, d'une personne spirituelle et avancée en perfection, ou encore au seul souvenir d'un mort ou d'un absent, l'Esprit-Saint soufflait en moi : mes larmes coulaient et devenaient ma nourriture , le jour et la nuit. D'où cela venait-il, sinon du parfum dont cette personne était embaumée. Ce n'était pas encore l'onclion, mais l'odeur seule qui m'arrivait par l'inlermédiaire d'un autre. Aussi, bien que réjoui du don qui m'était fait, j'étais cependant confondu et humilié de n'avoir reçu qu'une faible émanation, au lieu d'une riche et abondante onction. Charmé par l'odeur d'un parfum que j'étais privé de toucher, je m'estimais indigne que le Seigneur me fît par lui-même goûter ses douceurs. Et, quand aujourd'hui, la même chose m'arrive encore, je reçois avec avidité et reconnaissance le don qui m'est accordé. Mais je gémis profondément de ne l'avoir pas mérité moi-même, de ne l'avoir pas reçu de la main à la main, malgré l'ardeur de mes prières. J'ai honte d'être plus ému au souvenir des hommes qu'à celui de Dieu, et je m'écrie en gémissant : Quand viendrai-^e et apparaitrai'je devant la face de Dieu^. Quelques-uns d'entre vous auront aussi , je pense , éprouvé cet état, et l'éprouvent encore de temps en temps. Qu'en devons-nous conclure? qu'il a pour but ou d'humilier notre orgueil, ou de garder notre humilité; d'entretenir en nous la charité fraternelle ou d'éveiller nos désirs. Ainsi. la même chose sert aux malades d'aliment et de remède , de préservatif à ceux qui se portent bien. Le même spécifique chasse la langueiu-, conserve la santé, guérit le coi^ps et charme le palais.
7. Mais revenons aux paroles de l'Épouse : écoutons-la, avec une attention qui nous aide à partager ses sentiments. Je l'ai déjà dit, l'Épouse c'est l'Église. Elle aime avec d'autant plus de force qu'il lui a été pardonné davantage. Les outrages de sa rivale tournent à son profit. Ils la rendent plus docile à la correction, plus patiente dans les souffrances, plus ardente à aimer, plus vigilante , plus timide en sa conscience , plus souple dans les humiliations : elle devient plus prompte à obéir, plus pieuse , plus empressée à rendre grâces. Enfin, pendant que la Synagogue murmure et rappelle les mérites qu'elle a acquis, en portant le poids du jour et de la chaleur, l'Église reconnaît les bienfaits qu'elles a reçus, et s'écrie : Votre nom est comme une huile répandue,
8. C'est le témoignage par lequel Israël rend gloire au nom de Dieu : je no dis pas Israël
1 Ps. cxLvii, 17. — ' Ps. xu, 3.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
selon la chair, mais Israël selon l'esprit. Car de quel droit le premier le ferait-il î sans doute il possède l'huile : mais elle n'est pas répandue : il l'a cachée : il l'a dans ses livres, et non dans son cœur. H s'arrête à l'écorce de la loi. n tient en ses mains le vase qui la renferme , mais ce vase est scellé , et Israël ne l'ouvre pas pour s'en parfumer. L'onction du Saint-Esprit est intérieure. Ouvrez : oignezvous de cette huile, et vous ne serez plus cette nation qui irrite le Seigneur. De quelle utilité peut être l'huile renfermée dans un vase, si elle ne coule pas sur vos membres? que vous sert de rencontrer souvent dans les livres le doux nom du Sauveur, si vous n'avez nulle piété dans votre conduite ? C'est une huile : répandez-la donc, et vous expérimenterez ses trois effets. Le Juif les dédaigne : mais pour vous, écoutez. Je veux vous dire (ce que je n'ai pas fait encore) pourquoi le nom de l'époux est comparé à l'huile. J'en apporte trois rai-
sons. Mais, comme il est appelé de plusieurs noms, parce qu'étant ineffable, il n'en est aucun qui lui soit précisément propre, invoquons d'abord le Saint-Esprit, afin qu'il daigne, entre plusieurs titres, nous indiquer celui sous lequel il veut être désigné, puisqu'il n'a pas jugé devoir en indiquer un par écrit. Nous traiterons plus loin ce sujet. Ces explications ne seraient point déplacées ici, il est vrai : nous ne sommes fatigués ni vous, ni moi, mais l'heure nous ordonne de finir. Conservez donc les pensées qui vous ont tenus attentifs, afin que demain je n'aie pas à les redire. Le sujet que je dois vous développer est donc celui-ci : pourquoi le nom de l'Époux est-il comparé à riiuile? que faut-il penser de ses noms? Je ne puis rien dire de moi-même. Priez l'Époux de m'inspirer de son Esprit, l'Époux, c'est-à-dire Jésus-Christ Notre- Seigneur à qui honneur et gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XV
Comment le nom de Jésus est, pour les chrétiens fidèles^ un remède salutaire dans leurs
afflictions.
1 . L'Esprit de sagesse est plein de bonté i : il se rend facilement aux appels de ceux qui l'invoquent. Souvent même, il n'attend pas qu'on l'appelle pour dire, me voici ^. Écoutez donc ce qu'à votre prière, il a daigné m'inspirer, sur le sujet que nous avons remis à aujoui'd'hui , et recueillez vous-même le fruit de vos demandes. Je vais parler d'un nom justement comparé à l'huile, et j'en dirai la raison. Vous avez rencontré dans les livres saints une infinité de noms donnés à l'Époux. Deux les renferment tous : car vous n'en trouverez aucun qui n'exprime, ou la grâce de la miséricorde, ou la puissance de la majesté. C'est ce que l'Esprit -Saint nous donne à entendre, quand, par son organe le plus familier il nous dit : La puissance appartient à Dieu et vous êtesy Seigneur y rempli de miséricorde ^. S'agit-il de la majesté , son nom est saint et terrible^ : s'agit-il de la miséricorde , nul autre nom sous le
* Sag., I, 6. — « Isa!., lxv, 24. — » Ps. lvi, 12, 13. — * Ibid. ex, 19.
S. Berw. — TOM. III.
ciel n*a été donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés^. Tout ceci s'éclaircira par des exemples. Voici , dit le prophète , le nom qu'ils lui donneront : le Seigneur, notre Juste^. C'est ici un nom de puissance. Il sera appelé Emmanuel^ : ce nom désigne la miséricorde. Il dit ensuite lui-même : Vous m'appelez Maitre et Seigneur^. Le premier titre se rapporte à la miséricorde, le second à la majesté : car il y a autant de bonté à former l'esprit à la science, qu'à donner la nourriture au corps. Le prophète dit encore : Il sera appelé l'Admirable, le conseiller, le Dieu, le fort, le père du siècle fw tur, le Prince de la Paix^, Le premier, le troisième, et le quatrième de ces titres expriment la majesté et la puissance. Les autres ont trait à la miséricorde. Quel est donc celui de ces noms qui se répand? le nom qui indique la Majesté et la Puissance se fond pour ainsi dire avec celui qui indique la miséricorde, et la
» Act., IV, 12. — * J^rem., xxin, 6. — » Isaï., vii, ♦. — * Jean, xui, 13. — • Isal., ix, 6.
gr&ce : et 11 est abondamment répandu par Notre-Seîgneur Jésus-Christ. Par exemple , le nom qui le désigne comme Dieu ne revient-il pas à celui qui le désigne comme Dieu avec nous 1 ? et il se fond et se perd dans le nom d'Emmanuel. Le nom d'Admirable revient au nom de Conseiller, et les mots Dieu et fort aux noms de Père du siècle futur , Prince de la Paix : et les noms Seigneur, notre ju^te , aux noms Seigneur miséricordieux, et plein de clémence 2. Je ne dis ici rien de nouveau. Autrefois le nom d'Abram fut allongé et changé en celui d'Abraham, et le nom de Saraï transformé en celui de Sara 3, Nous trouvons en cela une figure de la mystérieuse effusion du nom destiné à nous sauver.
2. Où est maintenant la voix de tonnerre dont l'accent terrible disait : Je suis le Seigneur : je suis le Seigneur ^1 On place aujourd'hui sur mes lèvres une prière qui, commençant par le doux et tendre nom du Père, me donne l'espoir d'obtenir l'objet des demandes que ce nom précède. Les serviteurs sont appelés amis 5 : la résurrection est annoncée nonseulement à des disciples, mais à des frères 6. Je ne m'étonne plus si la plénitude des temps étant venue, il y a eu effusion du nom. Jadis, chez les juifs, il est arrivé quelque chose d'analogue, quand Dieu a accompli les promesses faites par Joël et répandu son esprit sur toute chair 7. Vous me prévenez et vous savez ce que je veux dire. Que signifiait donc cette réponse de Dieu aux questions de Moïse ^1 Je suis celui qui suis ? et ces autres paroles : Celui qui est m'a envoyé vers vous ? Je ne sais si Moïse luimême aurait compris cette réponse, s'il n'y avait eu une première effusion. Mais déjà le nom sacré était répandu et compris ; non-seulement répandu mais publié. Oui, déjà il était infusé dans les cœurs : les cieux le possédaient, et il avait été révélé aux Anges : il avait été aussi répandu au dehors, et des Anges , dont il semblait le lot réservé, il a été communiqué aux hommes : la terre entière pouvait s'écrier : Votre nom est une huile répandue^, si la détestable obstination d'un peuple ingrat n'y avait été un obstacle. Car Dieu a dit : Je suis le Dieu d* Abraham, te tHeu d^Isaae et le Dieu de Jacob ^^.
8. Nations accourez : le salut vous est offert * im nom est répandu sur toute la terre; celui qui l'invoquera sera sauvé. Le Dieu des Anges se nomme aussi le Dieu des hommes. Il a versé
* Math., 1, 23. — • Ps. ex, 4. — » Gen., xvn, 5, 45.
— ♦ Exod.. XX, 2. — • Jean, xv, 14. — • Math., xxviii, 13. — T Joël., XI, 28. — • Exod., m, 14, — » Cant., i, 2.
— " Exod., III, 6, 15.
Thuile sur Jacob, et elle est tombée sur Israël. Dites à vos frères : Donnez-nous de votre huile^. S'ils refusent, priez le Seigneur qui en est le maître, d'en verser aussi sur vous. Dites-lui : Otez Vopprobre qui nous couvre ^, Ne laissez pas, je vous prie, un peuple méchant insulter l'Épouse chérie que vous avez bien voulu appeler des extrémités de la terre, par une bonté d'autant plus grande, qu'elle était] moins méritée. Convient-il, je vous le demande, qu'un méchant serviteur exclue les invités du Père de famille ? Je suis, avez- vous dit, je suis le Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob. Ne l'êtes- vous pas d'autres encore? Répandez, répandez : ouvrez votre main : comblez de vos bénédictions tout être vivant. Qu'ils viennent de l'Orient et de l'Occident, et prennent place, avec Isaac et Jacob, dans le Royaume des cieux. Que les tribus viennent, selon l'ordre donné à Israël, qu'elles viennent célébrer et louer le nom du Seigneur 3. Qu'elles se reposent et prennent part au festin : qu'elles se livrent à la joie, et que, parmi tous les heureux convives, il n'y ait qu'un cri * : Votre nom est une huile répandue. J'en ai l'assurance : si nous demandons à Philippe et à André de nous introduire, nous qui voulons de cette huile et désirons voir Jésus, nous n'éprouverons pas de refus. Sur-le-champ Philippe parlera à André, et, André et Philippe parleront à Jésus. Et que répondra Jésus? ce qu'il a dit lui-même : Si le grain de froment m tombe dans le sillon et n'y meurt il reste seul : mais s'il meurt il porte beaucoup de fruit ^. Que le grain meure donc, et qu'il produise une moisson de nations. Il faut que le Christ souffre et ressuscite d'entre les morts : que la pénitence et la rémission des péchés soit prêchée en son nom, et dans la Judée, et chez tous les peuples. Et de ce nom, qui est celui du Christ, des milliers et des milliers d'hommes prendront le nom de chrétiens, et diront : Votre nom est une huile répandue. 4. Je reconnais ce nom pour l'avoir lu dans Isaïe : Le Seigneur, est-il dit, donnera à ses serviteurs un autre nom. Celui qui sera béni en ce nom, sur la terre, sera béni du Dieu de vérité^. 0 nom béni! ô huile répandue partout! Et jusqu'où? Du ciel dans la Judée ce nom court par toute la terre entière. Et c'est de la terre entière que l'Église s'écrie: Votre nom est une huile répandue. Oui, répandue; et non-seulement elle pénètre le ciel et la terre, mais son influence va jusqu'aux enfers, puisqu'au nom de Jésus, tout genou fléchît au Ciel, sur la terre, et dans les
1 Math., XXV, 8.-8 Isal., rv, 1. • » Ihid. xLii, 5. — » Jean, xxii, 12.
- ' Ps. cxxi, 4. —
— « Isaï., Lxv, 15,
SUR LE GANTIQUB DES CANTIQUES
SI
enfers et que toute langue confesse et dit ^ : Votre nom est une huile répandue. Voici le Christ : Toici Jésus, deux noms rérélés aux Anges, répandus parmi les hommes, parmi ces hommes qui, semblables à des brutes^ avaient croupi dans leur corruption : noms qui sauTent les hommes et les animaux, tant Dieu multiplie sa miséricorde. Qu'il est aimable ce nom ! mais qu'il paraît petit 1 et dans sa modestie, il donne le salut. S'il n'était pas petit, il ne se serait pas répandu sur moi : s'il ne procurait pas le salut, il ne m'aurait pas conquis. Je participe à ce nom, je participe à l'héritage de celui qui le porte. Je suis chrétien, firère de Jésus-Christ, et si je suis vraiment ce que l'on m'appelle, je suis l'héritier de Dieu, le cohéritier de Jésus-Christ 2. Qu'y a-t-il d'étonnant que le nom de l'Époux soit répandu, puisqu'il l'est lui-même. U s'est anéanti en prenant la forme de l'esclave > et il dit : Je me suis répandu comme (eau ^. La plénitude de la divinité s'est répandue en habitant corporeUement la terre, afin que nous tous, enveloppés d'un corps mortel, nous reçussions de cette plénitude, et que remplis de ce parfum vivifiant^ nous puissions dire : Votre nom est une huile répandue. Voilà le nom qui a été répandu^ et comment, et pourquoi 11 a été répandu.
8. Mais pourquoi est-il comparé à l'huile? je ne l'ai pas dit encore. Dans un entretien précédent j'avais commencé & le faire. Toutà-coup, une autre pensée m'est venue et j'ai cru devoir vous en faire part. Si j'ai été plus plus long que je ne le croyais à revenir sur ce sujet, c'est que la femme forte, c'est-à-dire la sagesse a mis la main à la quenouille, et que ses doigts ont pris le fuseau. Or, d'une petite quantité de laine ou de lin, elle sait tirer un fil bien long, tisser une large toile, pour couvrir ainsi ses serviteurs d'un double vêtement^. Assurément il y & ressemblance entre l'huile et le nom de l'Epoux, et le Saint- Esprit ne les a pas comparés sans raison : et il les a comparés dans les trois propriétés de l'huile : elle éclaire, elle nourrit, elle fortifie. Elle entretient le feu : elle nourrit la chair, elle adoucit la douleur. Elle est en même temps lumière, nourriture, remède. N'en estil pas ainsi du nom de l'Époux ? annoncé par la prédication il éclaire : médité par l'âme il la nourrit. Enfin invoqué il adoucit et fortifie. Examinons chacun de ces effets.
6. Comment, dites-moi, la foi a-t-elle jeté tout-à-coup une si grande et si subite lumière
« Philip., ti, 10, II. — « Rom., viti, 17. — • Philip. n, 7. — * Ps. XXI, 15. — • Prov. xxxi, 19, 21.
dans l'univers entier, si ce n'est par la prédication du nom de Jésus ? N'est-ce pas à l'éclat de ce nom que Dieu nous a appelés à son admirable lumière, en sorte qu'à nous qu'elle éclaire, et qui honorons en eUe la véritable lumière, Paul a eu sujet dédire : Autrefois vous n'étiez que ténèbres : vous êtes maintenant lumière enNotre-Seigneur^. C'est le nom que l'Apôtre a reçu ordre de porter aux rois, aux nations et aux enfants d'IsraêP. U le portait comme un flambeau ; il en éclairait sa patrie, et il criait partout : La nuit a fui, le jour approche ^ quittons donc ks œuvres de ténèbres, et revêtons-nous des armes de lumières : march^ms avec honnêteté, comme on marche durant le jour ^. Il montrait à tous la lumière sur le chandelier, annonçant partout Jésus et Jésus crucifié. Comme cette lumière a brillé et frappé de son éclat les yeux des spectateurs, quand, sortant de la bouche de Pierre, ainsi qu'un éclair, elle a raffermi et consolidé le boiteux sur ses pieds et rendu la vue à tant d'aveugles spirituels !n'a-t-il pasjeté des flammes quand il a dit : Au nom de Jésus de Nazareth, levez-vous et marchez ^1 Le nom de Jésus n'est pas seulement lumière; il est encore nourriture. Ne vous sentez-vous pas fortifiés par son souvenir? qui soutient aussi bien r&mequi y pense? qui, comme lui, réveille les sens émoussés, ranime le courage, entretient la douceur, et la pureté des mœurs, alilnente les chastes affections? toute nourriture del'&me est sans saveur si elle n'est arrosée de cette huile. EUe est insipide, si elle n'est assaisonnée de ce sel. Vos lettres sont sans attraits pour moi si je n'y lis pas le nom de Jésus. Vos thèses et vos conférences me sont fastidieuses si on n'y mêle pas le nom de Jésus K Jésus ! c'est un miel à la bouche, une inélodie à l'oreille, au cœur une harmonie. Ce nom est aussi un remède. Vous êtes tristes : mettez Jésus dans votre cœur; qu'il monte, de là, à vos lèvres, et à la lumière de ce nom, les orages se dissipent et la sérénité renaît. Quelqu'un a fait une faute : il court à la mort conduit par le désespoir : qu'il invoque ce nom de vie, et il reviendra à là vie. Devant ce nom de salut qui a pu garder la dureté de Cœur, (trop ordinaire, hélas!) un lâche engourdissement, un esprit haineux, la nonchalance et la tiédeur? La source des larmes était tarie : au nom de Jésus elle a coulé plus abondante et plus douce. Au milieu des
* Ephés., V, 8. — * Act., ix, 15.— 3 Rom., xiii, 12, 13. — * Act., m, 6. — " S. Augustin au liv. III de ses ConfessioDs, ch. iv, exprime un sentiment analogue. Les livres d'Horteneius étaient pour lui sans charme, parce qu'il n'y voyait pas U nom du Christ
terreurs et des angoisses du péril, qui a invoqué ce nom, sans voir renaître en lui l'espérance et le courage ? A quelles agitations, à quelles anxiétés l'appel de ce beau nom n'a-t-il pas fait briller le soleil de la certitude? dans l'adversité et ses lassitudes, qui n'a senti se ranimer sa force en entendant prononcer ce nom protecteur? Ces situations pénibles sont des infirmités et des maladies de l'âme, dont le nom de Jésus est le remède. En voici la preuve : Invogitez-moi au jour de l'affliction^ dit-il, et je vous délivr&raij et vous aurez sujet de m'honorer i. Rien ne réprime, comme ce nom, la fougue de la colère, l'enflure de l'orgueil ; rien ne panse mieux les blessures de la jalousie; rien n'arrête plus sûrement les excès de la luxure, le feu de la passion, n'éteint plus infailliblement la soif de l'avare et ne calme plus vite les entraînements honteux. Quand je dis Jésus, je me représente un homme doux et humble de cœur, bon, sobre, chaste, miséricordieux, modèle de toutes les vertus et de toute sainteté : et je me le représente, en même temps, comme un Dieu Tout-Puissant qui me guérit par son exemple, et me fortifie par son secours. Toutes ces choses retentissent à mon oreille avec le nom de Jésus. A l'homme j'emprunte des exemples : au Dieu Tout-Puissant je demande des forces. Dans ces exemples, je puise l'essence de parfums précieux : dans cet appui, je trouve un élément qui les active; et j'ai ainsi un composé, tel que nul médecin n'en peut préparer de semblable.
7. 0 mon âme, vous avez un antidote excellent caché dans ce nom de Jésus, comme dans un vase. Il est sans toute très-salutaire, et c'est un remède efficace et souverain contre toutes vos maladies. Ayez-le toujours dans votre sein, ayez-le toujours entre vos mains, afin que toutes vos affections et toutes vos actions soient dirigées vers Jésus. Vous y êtes même invitée par ces paroles : Mettez-moiy dit-il, comme un cachet sur votre cœu/r, comme un cachet sur votre bras 2. Mais nous expliquerons ce passage ailleurs. Maintenant vous aurez un remède pour votre cœur. Vous aurez, dis-je,dans le nom de Jésus, de quoi vous corriger de vos mauvaises actions, ou perfectionner celles qui sont défectueuses; et aussi le moyen de préserver vos actions de la corruption, ou de les guérir, si elles se corrompent.
8. La Judée a eu aussi ses Jésus, mais c'est en vain qu'elle se vante de leurs noms sans vertu. Car ils n'éclairent pas : ils ne nourrissent pas : ils ne guérissent pas; c'est pourquoi, jusqu'à
i Ps. xux, 15. — * Cunl., m.
cette lieure, la Synagogue a toujours été dans les ténèbres, languissant de faim et de faiblesse. Et elle ne sera guérie, ni rassasiée, jusqu'à ce qu'elle sache que mon Jésus est le Dominateur souverain de Jacob et de toute la terre, qu'elle se convertisse sur le soir, en proie à la faim, comme des chiens afiamés qui parcourent la cité ^ Ces Jésus ont été envoyés comme Elisée envoya son bâton pour ressusciter un mort. Ils ont prévenu le prophète, et n'ont pu expliquer leurs noms, parce qu'ils étaient vides et privés de vertu. Le bâton fut mis sur le mort, et le mort n'avait ni voix, ni sentiment ; ce n'était qu'un bâton 2. Celui qui l'avait envoyé, est descendu lui-même, et aussitôt il a sauvé son peuple , et l'a purifié de ses péchés, montrant ainsi qu'il était véritablement ce qu'on disait de lui : Qui est celui-ci qui remet les péchés^? C'est sans doute celui qui dit : Je suis le salut du peuple^. Voilà la voix, voilà le sentiment revenus, et il est visible qu'il ne porte pas, comme les autres, un nom vain et stérile. L'on sent la vie répandue dans l'âme, et l'on ne tait point un si grand bienfait. Le sentiment est au dedans, et la voix au dehors. Je suis touché de componction, et j'en rends des actions de grâces, et ces actions de grâces sont une marque de la vie que j'ai recouvrée. Car un mort nerend nonplus grâces queceluigui n'estpoint^. Voilà la vie, voilà le sentiment. Je suis parfaitement ressuscité ; ma résurrection est pleine et entière. Quand est-ce que le corps est mort, sinon quand il est privé de sentiment et de vie? Le péché, qui est la mort de l'âme, ne m'avait laissé ni le sentiment de la componction, ni la voix de l'action de grâces, et j'étais mort. Celui qui remet les péchés vient et me rend l'un et l'autre; et il dit à mon âme : Je suis votre salut ^. Quelle merveille que la mort se retire , lorsque la vie descend du ciel ? La foi intérieure sert à justifier, et la confession extérieure à ^uver7. L'enfant bâille déjà, et il bâille sept fois^, etdit : Sept fois le jour fai chanté vos louanges^ Sei^n^ur 9. Remarquez ce nombre de sept. C'est un nombre sacré et plein de mystère. Mais il vaut mieux réserver ceci pour un autre discours, afin que nous nous approchions avec une grande faim , et non avec dégoût, de ces mets si excellents, où nous invite l'Époux de l'Église, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui étant Dieu, est élevé au-dessus de toutes choses, et mérite d'être béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1 PsLviii, 14, 7.— « IV Reg., IV.— «LuCjVTi.— ♦Psal. xxziv. — ^ Eccli., XVII.— • Psal. xxxiv. — ' Rom., x, 10. — « 4. Rep., IV.— • Psal. cxviii.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
SERMON XVI
T)e la contrition du cœur et de trois espèces de vraie confession.
i. Que signifie donc ce nombre de sept? Personne n'est assez simple pour imaginer que ces expressions soient oiseuses, et que ce nombre soit employé au hasard. A mon avis, ce n'est pas non plus sans raison que le prophète, se couchant sur le mort, s'est rapetissé pour se réduire à la taille du corps de l'enfant ; qu'il a^ appliqué sa bouche sur sa bouche, ses yeux sm* ses yeux, ses mains sur ses mains ^ Le Saint- Esprit a sans doute voulu que tout cela arrivât et fût écrit pour l'instruction de ceux qui vivent, au milieu d'une société infidèle et corrompue, et que la folle sagesse du monde a formés à son école. Le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et cette demeure terrestre alourdit l'esprit par son poids 2. Ne vous étonnez donc pas et ne trouvez pas mal que je m'applique à scruter, avec curiosité, ces questions, comme des secrets du Saint-Esprit; car, là est la vie et mon esprit n'en connaît pas d'autre. Quant à ceux dont l'esprit est prompt et qui dans tous les discours cherchent la fin avant d'entendre le commencement, qu'ils sachent que je suis aussi et surtout redevable à ceux dont l'intelligence est lente : d'ailleurs je me propose moins d'expliquer des paroles, que de façonner des cœurs. Je suis obligé de puiser moi-même l'eau, et de la présenter à boire, ce qui ne se fait pas en courant, mais, exige du soin et des exhortations fréquentes. L'étude des mystères qui précèdent nous a retenus longtemps, contre mon attente. Je pensais, je l'avoue, qu'un seul discours suffirait à nous tirer de cette épaisse et ténébreuse forêt d'allégories, et à nous amener, en un jour, à des conséquences morales, comme à une plaine lumineuse ; mais il en a été autrement. Nous avons déjà consacré deux jours à cet examen et il nous reste encore du chemin à faire. Mes regards franchissaient la cime des arbres et le sommet des montagnes; mais des vallées pi^ofondes et d'épais buissons et taillis trompaient
* IV Rdfli X3CXIV. — « Sag., ix, 15.
mon œil. Pouvais-je prévoir, par exemple, en traitant de la vocation des gentils et de la réprobation des Juifs, que le miracle d'Elisée se présenterait si subitement à mon esprit? Puisque je l'ai rencontré, ne craignons pas de nous y arrêter, au risque d'interrompre notre sujet que nous reprendrons ensuite. Il y a là aussi nourriture pour les âmes. C'est ainsi qu'il arrive parfois aux chiens de quitter la proie qu'ils poursuivent, et d'en attaquer une autre qui vient, à l'improviste, s'offrir à eux.
2. Un puissant motif de confiance pour moi c'est que Jésus, le grand prophète, puissant en paroles et en œuvres, descendu du haut des cieux, a daigné me visiter, moi cendre et poussière, avoir pitié d'un mort, se coucher sur lui, se rapetisser jusqu'à se réduire à la faiblesse d'un enfant, partager avec l'aveugle la lumière de ses yeux, délier une langue muette, par un baiser de sa propre bouche, et fortifier des mains débiles par le contact de ses propres mains. Je me rappelle ces choses avec délices; mes entrailles frémissent à ce souvenir, et de mes os germe un hymne de louange. Voilà ce qu'il a fait une fois pour l'humanité tout entière; ces miracles, il les renouvelle tous les jours, pour chacun de nous; il donne à notre âme la lumière de l'intelligence, à notre bouche des paroles d'édification, et à nos mains des œuvres de justice. Il nous apprend à bien penser, à parler utilement, à travailler efficacement. C'est là une triple chaîne difficile à rompre, au moyen de laquelle vous retirez les âmes des filetsjdu démon, pour les conduire au ciel; et les anneaux de cette chaîne sont la justesse de vos pensées, l'édification de vos paroles et la conformité de conduite aux unes et aux autres. Il a touché mes yeux de ses yeux, et il a fait briller dans mon âme les rayons de sa lumière, c'est-à-dire qu'il y a déposé la foi et l'intelligence. Il a appliqué sa bouche sur la mienne et il a imprimé le sceau de la paix sur un mort , car lorsque nous étions
encore pécheurs et morts à la grâce et à la justice, il nous a réconciliés à Dieu ; il a appliqué sa bouche sur ma bouché et il a répandu, pour la seconde fois, sur ma figure, un souffle de vie , mais d'une vie plus haute que la première : car la première fois il m'a donné une âme vivante, mais la seconde fois il m'a réformé, en me donnant une vie divine. Il a posé ses mains sur mes mains, en me donnant l'exemple des bonnes œuvres et de l'obéissance. Il a mis la main à des choses fortes, pour dresser les miennes au combat et mes doigts à la guerre.
3. Et l'enfant^ est-il dit, bâilla sept fois ^ Une seule suffisait à prouver l'existence du miracle; mais ce nombre, multiplié à dessein, nous indique un mystère. Si, dans ce corps inanimé, vous vous figurez le vaste cadavre du genre humain, vous y reconnaissez aussi l'Église qui, vivifiée par le prophète, chante sept fois le jour les louanges du Seigneur. Voulez-vous retrouver ici une image de vous-même? Vous aussi, vous avez, aux mêmes conditions, la vie spirituelle, et vous réalisez aussi le nombre mystique, si à cinq, nombre de vos sens, vous ajoutez deux, nombre de la charité : si vous fiûtes servir & la justice et à la sainteté, des membres qui ont été les instruments de l'iniquité ^; ou encore, si vous consacrez vos cinq sens au salut du prochain , et si , pour compléter le septé • naire, vous y ajoutez ces deux choses,' chanter la miséricorde et célébrer la justice de Dieu.
4. Il est encore sept autres bâillements, c'està-dire sept preuves, sans lesquelles il est impossible d'avoir un témoignage certain du retour d'une âme à la vie. Quatre se rapportent au sentiment de la componction, et trois, à l'aveu formulé des péchés. Si vous vivez, si vous avez la parole et le sentiment, vous avez en vous la preuve de ces choses. Oui, sachez-le, vous avez recouvré pleinement la vie, si vous portez en votre conscience les quatre aiguillons de la componction, à savoir : une double confusion, une double frayeur; et pour compléter le septénaire, il y a encore une triple confession qui atteste la présence de la vie ; nous en reparlerons plus tard. Le saint prophète Jérémie n'observe-t-il pas ce nombre sept, dans ses plaintes? Et vous aussi, dans les lamentations dont vous devez être â vous-mêmes l'objet, imitez le prophète : pensez à Dieu, votre créateur, pensez â votre bienfaiteur, pensez à votre père, pensez à votre maître; vous l'avez oflensé sous tous ces titres. Pleurez en présence de chacun, que la frayeur réponde au premier et au dernier, et la honte
* IV. Rois, IV 35. — « Rom., vi, 35.
aux deux autres. Sans doute, un père n'est pas à craindre puisqu'il est père, et que la nature d'un père estd'être toujours compatissante et disposée au pardon ; s'il frappe c'est avec une verge et non avec un bâton, et après avoir frappé, il guérit. Ecoutez le langage du père : Je vous corrigerai^ je votis consolerai ^ Vous n'avez donc rien à redouter d'un père, car s'il châtie, c'est pour amender, mais jamais pour exercer sa vengeance. Mais, si à la pensée d'un père offensé, je n'ai pas à trembler, je dois rougir cependant. Il m'a volontairement engendré par la parole de vérité : en me donnant la vie il n'a pas obéi, comme mon père charnel, à l'aiguillon des sens. Pour moi, devenu ainsi son enfant, il n'a pas épargné son fils unique. Il s'est montré un père k mon égard et je n'ai pas été un fils pour lui. Comment puis-je lever les yeux vers un père si bon, moi, si mauvais fils ! Ah ! je rougis d'avoir tenu une conduite si indigne de mon origine, et d'être dégénéré d'un père si grand. Versez, versez mes yeux, des torrents de larmes, que la rougeur couvre mon front, et la honte ma figure, que ma vie s'écoule dans la douleur et mes années dans les gémissements. Hélas! quels fruits ai-je recueillis de ces actes qui sont maintenant ma confusion? J'ai semé dans la chair et je ne moissonnerai que corruption ^. J'ai vécu pour le monde, et il passe avec ses concupiscences *. Infortuné , insensé que je suis 1 à l'amour et h la gloire d'un père éternel, j'ai préféré des choses passagères, vaines, presque nulles, qui aboutissent à la mort. Ah ! je suis confus de m'entendre dire : Si je suis votre père^ où donc est l'honneur que vous me
devez * f
8. Dieu ne serait pas mon père que ses bienfaits m'accableraient encore. Ils se dressent contre moi, comme autant de témoins ; c'est la nourriture corporelle, c'est le temps qu'il met â mon usage, c'est, par-dessus tout, le sang de son fils bîen-aimé qui crie de la terre. Ah! je rougis de mon ingratitude! 0 honte! je serai convaincu d'avoir rendu le mal pour le bien, la haine pour l'amour. A la vérité je n'ai pas à craindre mon bienfaiteur plus que mon père; il donne libéralement et sans reprocher ses dojis 5. Il ne les reproche pas, parce que ce sont des dons ; il m'a accordé ses bienfaits et il ne me les a pas vendus ; ses dons enfin sont sans repentir, mais, plus il est bienfaisant plus je suis contraint de m'avouer ingrat. 0 mon âme! rougis et gémis en môme temps; car, s'il n'est pas dans la nature de Dieu de redemander
* Deuter., xxxii, 39. — " Galat., yi, 8. — » I Jean, II, 17. — * Malach., i, 6. — ' Jaoqaes, i, 5.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
ni de reprocher, il ne nous convient nullement d'oublier ses bienfaits, ni de rester sans reconnaissance et sans mémoire. Hélas! que rendraije .donc enfin au Seigneur, pour tous les biens dont il m'a comblé?
6. La honte n'agit*elle pas assez énergiquement, appelez la crainte & son aide. Oubliez donc les doux noms de bienfaiteur et de père : entrez en des pensées plus austères. Celui qui est appelé Père des miséricordes et Dieu de toute consolation i, est aussi appelé le Seigneur Dieu des vengeances ^f le Dieu juste et fort \ Dieu terrible dans ses jugements sur les enfants des hommes 4. C'est le Dieu jaloux ^. Il est père et bienfaiteur pour tous, U est Dieu et créateur pour lui : car il a tout fait pour lui-mime au témoignage de l'Écriture ^. Si donc, il veille sur ce qui est à vous et vous le conserve, pensez-vous qu'il restera indifférent pour ce qui est à lui, et qu'il ne réclamera pas l'honneur dû à sa grandeur? L'impie a irrité Dieu parce quHl a dit dans son cœur, il ne se vengera pas 7. Et dire en son c<Bur \ il ne se vengera pas, qu'est-ce, sinon ne pas craindre cette vengeance? Mais Dieu exigera jusqu'à la dernière obole, U se vengera et paiera l'orgueil avec usure ». Il réclamera l'obéissance de celui qu'il a racheté; et de celui qu'il a créé, la louange et la gloire.
7. Mais je suppose que le père dissimule, et que le bienfaiteur pardonne; le Seigneur, le Créateur ne le peut. Celui qui pardonne à un fds n'épargnera pas une vile argile, un serviteur infidèle. Quelle crainte, quel effroi doit vous inspirer le mépris de votre créateur et l'offense faite au Dieu de majesté! Toute majesté, tout maître veulent être craints, et surtout une pareille majesté et un tel maître. Si les lois humaines ont prononcé la peine de mort contre ceux qui se rendent coupables de lèse-majesté humaine, quel châtiment sera réservé aux contempteurs de la majesté et de la toute-puissance divine? Dieu touche les montagnes et elles se réduisent en fumée ^; et une vile poussière qu'un léger souffle va disperser, sans qu'on daigne la recueillir, a l'audace de braver cette redoutable majesté! Craignez, craignez celui qui, après avoir ôté la vie, a aussi le pouvoir de précipiter en enfer lo. je crains l'enfer, je crains la fiice de ce juge qui fait trembler les puissances angéliques ellesimômes ; je frémis à la pensée de la colère du tout-puissant, de sa fureur, du fracas de l'u*-
* u Cor., I, 3. — » Ps. xcm, 1.— * Ibid., Lxv, 5. — * Exod., xx, 5. - ' Ps. jx, 13. -- 8 Ps. XXX, 24, — <<* Lus, XI], 15.
•Ibid., VIT, i2, « Prov., xvï, 4.
» Ps, CXLIII, 5.
nivers qui s'écroule, des éléments qui s'enflamment, des tempêtes déchaînées, de la voix de l'archange et ae toutes ces horreui^s; je tremble en songeant aux dents de la bête infernale, aux gouffres de l'enfer, aux monstres prêts à dévorer leur proie ; je redoute le ver rongeur, les torrents de feu, la noire fumée, ses vapeurs, son souffle et ses tempêtes ; je redoute les ténèbres extérieures. Qui donnera de l'eau à ma tite et une fontaine de larmes à mes yeux i, afin que mes pleurs préviennent les pleurs étemels, les grincements de dents, les dures et pesantes chaînes aux pieds et aux mains, leurs nœuds serrés et leur ardeur qui ne consume pas? Hélas ! ô ma mère! pourquoi avez-vous mis au monde un fils de douleur et d*amertume, un fils d'indignation et de larmes étemelles? Pourquoi m'avez- vous reçu sur vos genoux, allaité de votre sein, moi, né pour être la proie des flammes et la nourriture du feu?
8. Celui qui sent ces vérités a certainement recouvré le sentiment. Il a les quatre bâillements figurés par cette double crainte et cette double confusion. Il y joindra les trois qui restent, par l'expression de l'aveu de ses fautes et on ne dira plus de lui, qu'il n'a ni voix ni sentiment ; si, du moins, cet aveu part d'un cœur humble, simple et fidèle. Confessez donc humblement, simplement, fidèlement, tout ce que la conscience vous reproche , et vous aurez complété le nombre sept. Il en est qui se glorifient lorsqu'ils ont mal fait et qui trouvent leur joie dans les choses les plus criminelles. Le prophète les flétrit en ces termes : Ils ont publié leurs péchés comme Sodome^y mais^ je ne veux pas en parler ici : je les écarte comme des séculiers. Pourquoi nous occuper de ceux qui nous sont étrangers?
9. Pourtant, jusque sous l'habit religieux et dans une profession sainte, j'en ai entendus qui rappelaient et vantaient les crimes de leur vie passée ; leurs succès dans des luttes dignes de gladiateui*s, ou dans de piquantes disputes littéraires. Ils racontaient même d'autres misères, que la vanité du monde approuve mais qui, au point de vue du salut, sont coupables, dangereuses, pernicieuses. Tout cela est la preuve d'un esprit encore mondain : et l'humble habit porté par ces religieux ne donne pas grand mérite à leur vie nouvelle, puisqu'il n'est qu'un voile jeté sur leurs anciens désordres. D'autres redisent les mêmes choses, avec l'accent de la plainte et du regret ; mais leur intention secrète étant la vanité, au lieu de se laver de ces crimes ils se trompent eux-mêmes,
* Jerem., i, 11. — « Prov., ii, 14. — • Isale, xxxix.
car, on ne se moque pas de Dieu * . Ils n'ont pas dépouillé le vieil homme, ils n'ont que le masque du nouveau. Ce n'est pas par de telles confessions, qu'on dévoile et qu'on rejette le vieux levain : au contraire, on l'affermit en soi, selon ces paroles du prophète : Mes os ont f)ieilli, tandis que je criais tout le jour^. On rougit de l'effronterie de certains religieux qui n'ont pas honte de se vanter, avec une gaîté déplorable, d'avoir, môme sous le saint habit , trompé adroitement et avec ruse dans les affaires, ou d'avoir audacieusement rendu injure pour injure, outrage poiu* outrage, c'est-à-dire le mal pour le mal et la malédiction pour la malédiction.
10. n est encore une confession d'autant plus dangereuse qu'elle est d'une vanité plus raffinée : elle consiste à dévoiler en nous des choses même déshonnêtes et honteuses, non parce qu'on est humble, mais pour le paraître. Chercher les louanges dans l'humiUté ce n'est pas la vertu, c'est le renversement de l'humilité. L'homme vraiment humble veut être estimé méprisable et non proclamé humble. Il se complaît dans le mépris de lui-même : un seul point le trouve orgueilleux, mais d'un orgueil salutaire: il méprise les louanges. N'est-ce pas le comble de la perversité et de l'indignité, que de mettre au service de l'orgueil la confession gardienne de l'himiilité, et que de prétendre paraître meilleur, précisément par le côté qui nous rend plus mauvais? Singulière espèce de jactance : vous ne pouvez être réputé saint sans vous montrer scélérat. Une pareille confession qui a les dehors de rhmnilité, sans en avoir le mérite, non-seulement est indigne de pardon mais elle provoque la colère. Servit-il à Saûl de s'être avoué coupable, devant les reproches de Samuel 3? Ce fut certainement une confession coupable qui n'effaça point son péché : car, comment le maître de l'humilité à qui le pardon appartient , mépriserait-il ime humble confession ? et il eût été apaisé, s'il eût vu au cœur de Saûl l'humilité qui était sur ses lèvres. Voilà pourquoi j'ai 4it que la confession doit èti^e humble.
11. La confession doit encore être simple. Ne cherchez pas à excuser votre intention coupable parce qu'elle échappe aux hommes ; n'atténuez pas la gravité de votre faute : n'alléguez pas non plus les conseils qui vous ont poussé , puisqu'on ne peut contraindre la volonté. Le premier défaut n'est pas une confession, c'est une justification qui, au lieu d'apaiser Dieu, provoque sa colère. Le second est
* I Oalat, VI, 7. — « Ps. cccxiii. — « I Rois, xv,30.
une ingratitude, car en diminuant votre faute, vous diminuez aussi la gloire de celui qui pardonne. On accorde avec moins de plaisir im bienfait qu'on sait devoir être accepté avec moins de reconnaissance, ou moins désiré. On se rend indigne de toute faveur, quand on rabaisse le don d'un bienfaiteur. C'est pourtant la conduite de celui qui, à l'aide d'excuses, cherche à diminuer ses fautes. Ne suivons pas l'exemple du premier homme qui ne nie pas sa faute, il est vrai, mais qui cependant n'en obtient pas le pardon, pour l'avoir rejetée sur la femme qui l'a partagée ^ C'est encore une façon de s'excuser, quand on est réprimandé, que d'en accuser un autre ; s'excuser lorsque l'on vous reprend est une conduite dangereuse au lieu d'être profitable. Interrogez ici David : il appelle de pareilles excuses, des paroles de malice. Il prie et supplie Dieu de ne pas permettre qu'il y abandonne son cœur 2. H a raison; car il pèche contre son âme celui qui s'excuse ; il repousse le remède du pardon, et se ferme l'accès de la vie. Y a-t-il malice plus grande que de s'armer contre son propre salut et de se percer soi-même du glaive de sa langue? A qui sera-t-il bon, celui qui est méchant pour lui-même 3.
12. Que votre confession soit aussi fidèle, accompagnée de confiance , attendant fermement le pardon, sinon vous vous condamneriez par votre propre bouche, au lieu de vous justifier. Judas, traître au Seigneur, et Caïn, meurtrier de son frère, ont avoué leur faute, mais avec défiance : l'un a dit : J'ai péché en livrant le sang innocent *, et l'autre : Mon iniquité est trop grande pour mériter le pardon^. La sincérité de leur aveu leur a été inutile, puisqu'il n'a pas été accompagné de confiance. Ces trois quaUtés de la confession jointes aux quatre qualités de la contrition complètent donc le nombre sept.
13. Ainsi contrits, ainsi confessés et assurés de la vie vous êtes certains qu'il n'est pas vainement appelé Jésus celui qui a eu la volonté et la puissance d'opérer, en vous, de tels prodiges, et que ce n'est pas en vain qu'il a suivi le bâton, qui l'avait devancé. Non , sa venue n'est pas inutile, car il n'est pas venu les mains vides, celui en qui a habité la plénitude des grâces? l'Esprit-Saint ne lui a pas été donné avec mesure ; il est venu dans la plénitude du temps 6, pour nous montrer qu'il venait possédant lui-même la plénitude. Oui, il l'avait, lui que le Père a oint de l'huile de joie, d'une manière plus excellente que tous ceux qui y
1 Gen., XXXII. — » Ps. cxl, 4. ~ ' Eccli., xiv. 5. — * Math, xxvii, 4. — » Gen,, iv, 13. — • Qalat., iv, 4.
ont eu part avec lui ^ Le Père Fa oint et il Ta envoyé plein de grâce et de vérité 2. Il Ta oint, afin que lui-même communiquât l'onction; et par lui, ont été oints tous ceux qui ont mérité de recevoir de sa plénitude. Aussi, dit-il : V esprit du Seigneur s'est reposé sur moi, le Seigneur m* a rempli de son onction et il m! a envoyé annoncer sa parole à ceux qui sont doux; guérir ceux qui ont le cœur brisé de douleur; prêcher le pardon aux captifs et la liberté à ceux qui sont dans les chaînes; publier Vannée de la réconciliation du Seigneur ^. Il venait donc appliquer un baume sur nos cœurs brisés, et adoucir nos douleurs ; c'est pour cela qu'il est venu rempli d'onction, de douceur, de bonté et de miséricorde pour ceux qui l'invoquent, n savait qu'il descendait vers des infirmes ; et il s'est montré ce qu'exigeait une telle mission; nos maux étaient nombreux; en médecin prévoyant il a pris soin d'apporter une riche provision de remèdes, l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de conseil et de force, l'esprit de science et de piété, et l'esprit de crainte du Seigneur.
14. Vous voyez combien le céleste médecin a préparé de vases remplis de spécifiques propres à guérir les blessures de ce malheureux tombé entre les mains des voleurs? Ils sont aussi au nombre de sept, capables de provoquer les sept bâillements dont nous avons parlé. Ils recelaient l'esprit de vie. II en a versé sur mes plaies, et de l'huile et du vin, mais le vin en moindre quantité; ma faiblesse demandait cette précaution , la miséricorde devant l'emporter sur le jugement, comme l'huile surnage au-dessus du vin auquel on l'a mélangée. Il a'apporté cinq barils d'huile et seulement deux de vin, car le vin ne désigne que la crainte et la force. La douceur naturelle de l'huile figure les cinq autres dons. Par l'Esprit de force, le Seigneur comme un homme que le vin a rempli d'énergie *,
* Ps. XLiv, 8. — « Jean, i, 14. — • Isale, lxi, 1, 2.— ♦ Pfl, Lxx. 65.
est descendu aux enfers, en a brisé les portes d'airain, rompu les verrous ; il a enchaîné le fort et lui a enlevé ses captifs : il est descendu aussi avec l'esprit de crainte, non en ce sens qu'il craignît lui-même, mais pom' se faire craindre.
15. 0 sagesse ! avec quelle habileté vous avez exercé l'art de guérir et vous avez rendu la vie à mon âme par le vin et l'huile, vous à la fois fortement douce et doucement forte ; forte pour moi et douce envers moi. Vous atteignez, depuis une extrémité jusqu'à l'autre, avec une force infinie et vous disposez tout avec douceur, repoussant l'ennemi et ménageant le faikle. Guérissez-moi, Seigneur, et je serai guéri : et je chanterai et je célébrerai votre nom ; et je dirai : Votre nom est une huile répandue *. Ce n'est pas un vin répandu : (car, n'entrez pas en jugement avec votre serviteur) c'est une huile répandue, pour que vous m'environniez de votre clémence et de votre miséricorde 2. Oui c'est une huile, et comme elle nage au-dessus de toutes les liqueurs dans lesquelles on la mélange, elle est un fidèle symbole de ce nom qui surpasse tout nom. 0 nom très-suave et très-doux ! 0 nom glorieux ! Nom choisi entre tous les noms, élevé au-dessus de tous, nom exalté pendant tous les siècles ! C'est vraiment l'huile qui répand la joie sur la face de l'homme, qui parfume sa tête dans les austérités du jeûne, afin qu'elle cesse d'exhaler l'odeur du péché. C'est le nom nouveau que la bouche du Seigneur nous a donné ' et que tange a prononcé, avant que Jésus ne fût conçu dans le sein de sa mère *. Ce n'est pas seulement le Juif qui sera sauvé s'il invoque ce nom^, mais tous les hommes, tant sa diffusion est grande ; c'est le nom que Dieu le Père a donné à son fils, à l'époux de l'Église, Notre- Seigneur Jésus-Christ, Dieu béni pendant tous les siècles. Ainsi soit-il.
1 GaoUq., i, 2. — « Ps. en, 4. — ' Isale, Lxri, 2.— ♦ Luc, II, 21. — » Isaïe, 11, 32.
SERMON XVII
Qu* il faut observer l'arrivée et le départ du Saint-Esprit, De la jalousie du démon
envers le genre humain.
i. A votre avis, avons-nous pénétré assez loin dans le sanctuaire de Dieu, en sondant cet admirable mystère? Reste-t-il quelque secret à chercher ? Et oserons-nous suivre le Saint- Esprit, jusque dans ses plus intimes profondeurs ? Car, cet esprit ne sonde pas seulement les cœurs et les reins des hommes ; il scrute aussi les profondeurs de Dieu. Soit donc qu'il me conduise en moi-même, soit qu'il me dirige vers des régions plus hautes, je le suivrai partout. Qu'il garde seulement nos esprits et nos cœurs, de peur que nous ne le croyions présent quand il sera absent, et que nous ne prenions notre inspiration pour la sienne; car il va et vient à son gré, et personne ne sait d'où il vient, ni où il va i. Au reste, c'est ce que nous pouvons ignorer sans risque pour notre salut. Mais quand vient-il et quand se retiret-il? c'est ce qu'il est dangereux d'ignorer, car si nous n'observons pas ces venues et ces retours du Saint-Esprit dans lesquels il nous distribue ces dons, qu'arrive-t-ilî Son absence n'excite pas nos désirs et sa présence ne nous porte pas à le glorifler.il se retire précisément pour que nous le cherchions avec plus d'empressement ; comment le rechercherons-nous si nous ignorons son absence ? Il daigne venir nous consoler ; recevra-t-il un accueil digne de sa majesté, si nous n'avons pas même le sentiment de sa présence? Ainsi l'âme qui ignore son départ est exposée à se perdre, et celle qui n'est pas attentive à son retour sera ingrate envers sa visite.
2. Un jour Elisée soUicita une grâce de son maître, dont il pressentait le départ prochain ; il ne l'obtint, vous le savez, qu'à la condition de voir Elie, lorsqu'il lui serait ravi 2. Pour ces hommes de Dieu tout était figure : mais cela est écrit pour nous. La conduite des prophètes nous enseigne et nous montre la vigi-
* Jean, m, 8. — « IV Rois, n, 9, 10.
lance et la sollicitude que nous devons apporter à l'œuvre de notre salut, que l'esprit opère sans cesse au dedans de nous-mêmes, avec la douceur et la suavité d'une habileté divines. Si nous ne voulons pas être privés de ce double don, ne nous laissons pas ravir à notre insu celte onction qui nous instruit de tout. Que l'arrivée du Saint-Esprit ne nous prenne jamais au dépourvu, qu'il nous trouve toujours attentifs, le cœur largement ouvert aux abondantes bénédictions du Seigneur. Mais en quelles dispositions veut-il nous trouver î Semblables à des hommes qui attendent leur mMtre à son retour des noces ^ Car il ne revient jamais, sans avoir les maips pleines des abondantes douceurs de la table céleste. Il faut donc veiller et veiller à toute heure, parce que nous ne connaissons pas précisément celle où le Saint-Esprit doit ou venir, ou se retirer. H vient et s'en retourne. Celui qui n'est soutenu que par son appui tombe nécessairement lorsqu'il se retire, mais il ne se brise pas, parce que le Seigneur lui prête encore le secours de sa main. Telles sont les alternatives auxquelles il assujettit les hommes spirituels ou plutôt ceux qu'il veut rendre spirituels. Il les visite le matin, et puis tout-à-coup leséprouve. Le juste tombe sept fois et sept fois se relève 2, si toutefois il tombe le jour y s'il se voit tomber, s'il a conscience de sa chute, s'il désire s'en relever,'s'il cherche la main qui le soutient et s'écrie ; Seignewr^ c'est par un effet de votre volonté que vous m'avez affermi dans Vétat florissant où j'étais; vous avez détourné votre visage de mm et j'ai été rempli de trouble \
3. Autre chose est de douter si on est dans le vrai, condition inévitable quand l'Esprit ne souille pas; autre chose est d'aimer le faux, ce qu'il est aisé d'éviter, en reconnaissant notre
* Luc, XII, 36. — « Prov., xxrv, 16, — • Ps. xxix, 3.
SUR LE CANTIOUB DES CANTIQUES
ignorance et en disant aussi : Si je suis dans l'ignorance^ mon ignorance ne regarde que moi ^ G*est une parole de Job. La fausseté et le doute sont deux détestables filles d'une très-mauTaise mère, l'ignorance. La première est plus malheureuse : la seconde plus digne de pitié. Celle-là est plus dangereuse, celle-ci plus pénible ; l'une et l'autre disparaissent è la parole du Saint-Esprit et il y a alors nonseulement vérité, mais vérité certaine : le Saint-Esprit est l'esprit de vérité à qui la fausseté est contraire : il est aussi Tesprit de sagesse, de cette sagesse, soleil de la vie étemelle dont les purs rayons éclairent tout et dissipent les ténèbres du doute. Quand l'Ësprit-Saint se tait, il faut éviter, sinon le doute pénible, du moins la fausseté détestable. Autre chose est d'émettre une opinion dans le doute, autre chose d'affirmer témérairement ce qu'on ignore. Que le Saint-Esprit nous parle toujours , ce qui ne dépend pas de notre volonté; ou s'il lui plaît de se taire qu'ilnous l'indique, et que son silence nous soit un langage : sinon, en croyant le suivre, une malheureuse assurance nous fera prendre nos erreurs pour ses inspirations. S'il nous laisse dans l'incertitude, que ce ne soit pas dans le mensonge. lien est qui disent une chose fausse d'une façon dubitative ; ce n'est pas mentir. D'autres affirment une vérité qu'ils ignorent : ils mentent. Les premiers n'affirment pas la réalité de ce qui n'est pas ; ils exposent leur sentiment et ils sont dans le vrai, même quand ce qu'ils croient n'est pas vrai ; les autres, en se disant assurés de ce dont ils ne sont pas certains, ne disent pas vrai, encore que la chose assurée serait vraie.
4. Ceci étant dit pour prémunir les inexpérimentés, je suivrai le Saint-Esprit qui me précédera, j'espère, et je le suivrai, avec la même précaution que j'ai mise dans ce que j'ai déjà dit ; je m'efforcerai de pratiquer les conseils que je donne aux autres. Je ne veux pas qu'on me dise : Vous qui instruisez les autres^ vous ne vous instruisez pas vous-même 2. Il faut donc distinguer entre le doute et la certitude : ce qui est certain ne peut devenir douteux, et ce qui est douteux ne peut, sans témérité, être donné pour certain . Ici le Saint-Esprit doit ^rvir de maître, et notre habileté n'y suffit pas. Qui sait si le jugement prononcé entre les hommes par Dieu (et dont il a été parlé dans un entretien précédent, le quatrième avant celui-ci), a été précédé d'un jugement porté d'avance dans le ciel?
5. Et voici ce que je veux dire : croyez- * Job, XIX, 4. — t Roxn., II, 21 .
vous pas que ce Lucifer, si brillant à l'aurore, mais qui s'élevait si présomptueusement avant d'avoir été changé en ténèbres, a lui-même envié au genre humain l'infusion de l'huile et fait entendre ce murmure d'indignation : Pourquoi cette perte ? Je ne soutiens pas que l'esprit dise cela : je ne le nie pas non plus : je ne sais rien. Mais il a pu arriver , si toutefois on ne regarde pas ce point comme incroyable , que, rempli de sagesse, de beauté et de perfection, Lucifer ait prévu l'existence des hommes, et leur élévation h la même gloire. Toutefois il n'a pu prévoir ces grandes choses que dans le Verbe de Dieu, s'il les a prévues ; et sa malice l'a repdu jaloux j il a dédaigné d'avoir des compagnons, et tenté de n'avoir que des inférieurs. Les hommes sont plus faibles que moi, s'est-il dit, ils me sont inférieurs par leur nature, il ne leur sied pas d'être mes concitoyens, ni mes égaux dans la gloire. Cette pensée impie n'est-elle pas indiquée, par cette présomptueuse élévation et cette prétention que dénote l'ambition de la primauté? Je monterai sur la montagne élevée, et je m'assoierai du côté de l'aquilon ^ ? Il trahissait ainsi son désir d'être semblable au Très-Haut, de siéger sur un trône et de gouverner le genre humain, comme Dieu, assis sur les chérubins, gouverne la création angélique. Vains projets ! Il a médité l'iniquité dans le secret de son lit ; que l'iniquité se mente à elle-même. Pour nous,, nous ne reconnaissons d'autre juge que le souverain créateur. Ce n'est pas le démon, c'est le Seigneur qui jugera le monde ; de toute éternité il est notre Dieu et il nous régira dans tous les siècles.
6. n a donc conçu la douleur dans le ciel, et, dans le paradis, il a enfanté l'iniquité, fille delà maUce, mère de la mort et de toutes les misères. Et le premier principe de tous ces maux, c'est l'orgueil. La mort est bien entrée dans le monde par l'envie du démon 2 ; cependant l'orgueil est la source de tout péché 3. Quel fruit en a-t-il retiré ? 0 mon Dieu , vous êtes en nous, votre nom est invoqué par nous et le peuple conquis, l'Église des rachetés s'écrie : Votre nom est une huile répandus. Lorsque vous me repoussez, vous la répandezencore sur moi et en moi, car, jusqu'en votre irritation, vous vous souvenez de votre miséricorde. Cependant Satan a l'empire sur tous les fils de l'orgueil ; il est devenu prince des ténèbres ;de ce monde ; mais l'orgueil même aide au triomphe de l'humilité, puisque dans ce monde, royaume temporel de l'orgueil, se forme une multitude d'âmes destinées à régner éternellement dans
« Isaï, xiY, 13. — « Sag. 11, 24. — » EccU., x, 45.
la gloire des cieux . Heureuse guerre , par laquelle ce superbe persécuteur des Immbles prépare, à son insu, des couronnes immortelles à ces âmes, les harcelant de ses poursuites, mais vaincu par elles. Le Seigneur jugera, partout et toujours, les peuples ; il sauvera les enfants des pauvres et il humiliera le calomniateur. Partout et toujours, il défendra les siens et terrassera les méchants, il ne laissera pas la race des justes courbée sous le sceptre des pécheurs, dans la crainte que les justes n'étendent leurs mains vers l'iniquité ^ Un temps viendra, où il brisera l'arc et mettra les armes en pièces, jettera les boucliers au feu. Et toi , malheureux, tu placeras ton trône du côté de l'aquilon, région nébuleuse et glacée. Ah ! qu'en dépit de toi le Seigneur tire les indigents delà poussière et relève les pauvres de la fange, pour les placer, avec les princes, sur un trône de gloire ; et tu te lamenteras , en voyant s'accomplir cette promesse : Les pauvres et les indigents loueront votre nom ^.
7. Grâces vous soient rendues, ô Père des orphelins, ô protecteur des pupilles ! Une montagne fertile et grasse surgit sur nous. Les cieux se sont fondus, en présence du Dieu du Sinaï. Une huile s'est épanchée et un nom , objet comme nous de l'envie du démon, s'est répandu ; et en se répandant, il est venu se placer dans le cœur et sur les lèvres des enfants, et il est loué, même des lèvres qui sucent encore la mamelle. Le pécheur verra, et il s'irritera; et de même que sa colère sera implacable, ainsi sera inextinguible la flamme préparée pour lui et pour ses anges. Et ce sera l'œuvre de l'indignation du Dieu des armées. Comme vous m'aimez, ô mon Dieu, ô mon amour ! Gomme vous m'aimez! vous vous souvenez de moi partout; partout votre zèle travaiUe au salut du pauvre et du mendiant, les défendant nonseulement contre les hommes superbes, mais aussi contre les anges orgueilleux. Vous jugez mes ennemis , Seigneur, dans le ciel et sur la terre ; et vous renversez mes adversaires. Partout vous me venez en aide; partout vous
* PS. CXXIV — « Ps. LXXIII, 2!.
m'assistez et vous êtes à ma droite , Seigneur, pom* m'empécher d'être ébranlé. Ah! je bénirai le Seigneur toute ma vie ; tant que j'existerai je louerai mon Dieu : c'est lui qui a réalisé ces prodiges et ces merveilles. C'est là ce premier et ce plus grand acte de justice que m'a révélé la vierge Marie, confidente des secrets divins : Il a renversé les puissants de leur trône et il a élevé les petits. Il a rempli de biens ceux qui étaient dans l'indigence et il a renvoyé pauvres ceux qui étaient riches ^. Le second acte est semblable au premier et vous le connaissez, afin que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient soient frappés de cécité^. Que le pauvre consolé par ces deux jugements dise : Je me suis souvenu^ Seigneur^ des jugements que vou^s avez exercés et j'ai été consolé^.
8. Mais, revenons à nous-mêmes; examinons nos voies, et pour le faire en toute vérité, invoquons l'Esprit de vérité : rappelons-le de la hauteur où il nous avait conduits, afm qu'il nous précède dans cet examen ; sans lui nous ne pouvons rien. Ne craignons pas qu'il refuse d'écouter nos demandes; il s'oflfense au contraire si nous tentons le moindre effort sans lui ; car il n'est pas un esprit qui passe et ne revient plus; il nous conduit, il nous ramène de clarté en clarté , comme Esprit de Dieu ; tantôt il nous ravit en lui-même par sa lumière; tantôt il tempère cet éclat et dissipe nos ténèbres; et qu'il séjourne au-dessus de nous, ou en nous, nous sommes toujours dans la lumière et nous marchons comme des enfants de lumière. Nous avons parcouru la région des allégories et ses ombres; nous voici arrivés aux questions morales. Le fondement de la foi est posé : posons aussi des règles de conduite ; l'entendement est éclairé , traçons la règle des actions, car ils ont ime intelligence droite et vraie, ceux qui agissent bien, si toutefois, et l'intelligence, et leurs actes sont dirigés * vers la louange et la gloire de Jésus- Christ Notre-Seigneur Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
1 Luc, I, 52. — t Jean, ix. 39. — « Pa. cxvxii. 52. — ♦ Ps. ex, 10.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
SERMON XVIII
*Z)e deux opérations du Saint-Esprit^ l'une appelée effusion et Vautre infusion.
i. Voire nom est une huile répandue^. Quelle vérité le Saint-Esprit nous enseigne-t-11 à l'occasion de ce texte ? Il nous donne (ce qui arrive de temps en temps) la preuve de deux opérations de sa toute-puissance; Tune, qui affermit en nous les vertus indispensables pour nous sauver ; l'autre, qui nous enrichit des dons extérieurs propres à gagner des âmes. Nous recevons ces vertus pour nous et ces dons pour nos frères. Ainsi, la foi, l'espérance et la charité nous sont données pour notre utilité personnelle et sans elles nous ne pouvons être sauvés. Mais la parole de science et de sagesse , la grâce de guérir les maladies , le don de prophétie et les autres dont l'absence ne compromet pas notre salut nous sont certainement accordés en vue du salut du prochain. Ces opérations du Saint-Esprit en nous , ou dans les autres, nommons-les, si vous le voulez, infusions et effusions, du nom même des effets qpi'ils produisent. A laquelle de ces opérations conviennent ces paroles : Votre nom est une huile répandue? N'est-ce pas à l'effusion? car si elles se rapportaient à l'infusion, le Saint-Esprit aurait plutôt employé le mot infusquelemot répandu. Le parfum qu'exhalent au dehors les mamelles de l'Épouse lui fait dire : Votre nom est une huile répandue. Elle rapporte cette odeur au nom de l'Époux, comme à l'huile répandue sur son sein. Et quiconque se sent enrichi d'une grâce extérieure, qu'il peut déverser sur d'autres, peut dire aussi : Votre nom est comme une huile qui se répand.
i. Mais il faut prendre garde ici de donner aux autres ce que nous avons reçu pour nous, ou de retenir ce que nous avons reçu pour les autres. Or, vous gardez le bien du prochain, si riche en votre âme de vertus et des dons extérieurs de science et d'éloquence, cédant à la crainte, à la lâcheté ou à une humilité déplacée, vous refusez la bonne parole qui pomTait servir à un grand nombre , si vous la retenez
»Caiil. T, 1.
captive dans un inutile et coupable silence. Maudit ôtes-vous de cacher le blé au peuple, pendant la famine ^ D'un autre côté vous perdez et vous dissipez votre bien si avant d'être entièrement rempli et n'ayant qu'une provision incomplète , vous vous hâtez d'être prodigue envers les autres; vous labourez alors contre la loi, avec le premier né de vos bœufs et vous tondez le premier né de vos agneaux 2. Vous vous privez de la vie et du salut, en les donnant à d'autres : cette conduite que ne dicte pas la pureté d'intention , vous livre au souffle de la vaine gloire ; vous buvez le poison des cupidités terrestres; et vous périssez des suites d'un ulcère mortel.
3. Si vous êtes sage, vous vous montrerez réservoir et non pas seulement canal : car un canal ne fait que recevoir et rendre; tandis que le réservoir ne donne que quand il est rempli ; encore ne donne-t-il que de sa surabondance et sans s'épuiser, sachant que maudit est celui qui se réserve la plus mauvaise part. Ne croyez pas mon conseil méprisable, et écoutez un plus sage que moi : L'insensé, dit Salomon, répand tout d'un coup ce quHl a dans P esprit; mais le sage ne se hâte pas et se réserve pour l'avenir^. Or, aujourd'hui dans l'Église nous avons beaucoup de canaux et peu de réservoirs. Ceux qui nous transmettent les dons célestes ont tant de charité, qu'ils veulent donner, avant d'avoir reçu, parler avant d'écouter, enseigner sans avoir appris, et ceux qui ne savent pas se conduire brûlent de conduire les autres. Je ne crois pas qu'on se sauve par une piété différente de celle que nous enseigne le sage : Ayez pitié de votre âme, en vou^ rendant agréable à Dieu^. Si je n'ai qu'un peu d'huile pour m'oindre moi-même , dois-je donc vous la donner et rester les mains vides? Je la garde pour moi et je ne donne que sur l'ordre du prophète : à ceux qui me pressent de donner
1 Prov., XI, 26. — « Deuler., xv, 19. — ' Prov., xxix, 11.— *Eccli., XXX, 24.
parce qu'ils soupçonnent en moi plus qu'on n*y voit ou qu'on n'en dit, je répondrai : Nous ne pouvons vous donner^ de peur que ce que nous avons ne suffise pas pour vov^ et pour nous : allez plutôt vers ceux qui vendent et achetez ce qu'il vous faut ^ Mais la charité, dites-YOUS, ne cherche point ses propres intérêts^ \ et vous savez pourquoi. Si elle ne cherche point ses intérêts, c'est qu'elle ne manque de rien. Qui cherche donc ce qu'il possède? La charité a toujours ce qu'il faut, c'est-à-dire ce qui est nécessaire au salut, et elle l'a en abondance. Et elle veut avoir en abondance pour donner à tous; elle conserve pour elle le suffisant pour ne refuser à personne; si elle n'était pas dans l'abondance elle ne serait pas parfaite.
4. Pour vous, mon frère, dont le salut personnel est encore incertain, qui n'avez point la charité, ou chez qui elle est si faible et si peu solide, qu'elle cède à toute influence, qu'elle croit à tout esprit, et se laisse entraîner à tout vent de doctrine ; qui avez tant de charité que dans votre amour vous allez au devant du commandement et aimez votre prochain plus que vous-même ; ou qui en avez si peu que, contre le commandement, la crainte l'éteint, la faveur la dissipe , la tristesse la rend hésitante , l'avarice la resserre , l'ambition l'affaiblit, les soupçons l'inquiètent , les injures l'agitent, les soucis Tépuisent, les honneurs l'é^ norgueillissent, la Jalousie la refroidit ; vous, dis-je, qui connaissez ainsi votre misère, quelle folie vous entraîne à vous occuper des autres? Écoutez le conseil d'une charité prudente et vigilante : Il ne faut pas, dit-elle, que les autres soient soulagés et que vous manquiez voies* même y mais il faut qu'il y ait égalité^. Nejoyez pas juste à l'excès^. Il suffit d'aimer votre pro« chain comme vous-même, voilà la justice. Et David dit : Que mon âme soit rempHe et comme rassasiée et engraissée, et ma bouche vous louera dans de saints transports dejoie^ : il voulait d'abord recevoir et répandre ensuite; non-seulement il voulait recevoir d'abotxl , mais être rempli, pour donner de sa plénitude et n'avoir pas à gémir ensuite sur sa pauvreté. C'est prudence de ne pas ménager au profit des autres une abondance qui nous rende misérables. Toutefois cette conduite est sainte, elle imite Celui dont la plénitude nousa enrichis. Apprenez ainsi à ne donner que de votre plénitude et ne portez pas la présomption jusqu'à être plus généreux que Dieu. Que le réservoir imite la fontaine et ne forme des ruisseaux et des lacs que de son trop plein ; le réservoir ne doit
* Matlh., XXXV, 9. — « I Cor., xni, 5. — » II Cor., vm, 13. — ♦ Eccli. vu, 17 — » Ps. lxu, 6.
pas rougir de n'être pas plus prodigue que la source de laquelle il reçoit l'eau. La source môme de la vie toute remplie en elle-même et d'elle-même, n'a-t-elle pas d'abord épanché et déversé sa siu'abondance dans les secrètes demeures d'en haut ? Puis ces régions célestes et mystérieuses étant comblées, ne s'est-il pas répandu sur la terre, et son immense miséricorde n'a-t-elle pas, par sa surabondance, sauvé les hommes et les animaux? Jésus a premièrement comblé les êtres invisibles, ensuite, dans sa bonté, ilavisité la terre, il l'a enivrée, et il lui a communiqué une richesse infinie. A son exemple, commencez par vous remplir, et ensuite ayez à cœur de vous répandre. La charité prudente et compatissante a pour principe de donner avec abondance, mais non de s'épuiser. Mon fils, dit Salomon, ne vous épuisez pas; et l'apôtre dit aussi : Nous devons faire attention aux choses qui sont dites, et ne pas être comme l'eau qui s'écoule et se perd^. Et quoi donc? êtes-vous plus saint que Paul, plus sage que Salomon? Je ne dois pas m'enrichir de votre épuisement. A qui serez-vous bon, si vous êtes méchant pour vous-même? aidez-moi de votre surabondance si vous le pouvez, sinon réservez à vousmême vos propres richesses.
B. Mais sachez d'abord quelles sont les choses importantes et nécessaires au salut de chacun de nous, les biens dont nous devons nous approvisionner, avant de songer à donner aux autres. Je vais vous les indiquer brièvement. Le médecin visite le blessé ; l'esprit visite l'àme; et, quelle est l'âme qu'il ne trouve pas atteinte des traits du démon, même quand la blessure de l'antique péché est déjà guérie par le remède du baptême ? Le médecin spirituel vient donc à cette âme qui dit : Mes plaies sont remplies de corruption et de pourri- Pwre^ à cause de mon extrême folie ^. Que doit-il fiiire avant tout ? Enlever la tumeur ou l'ulcère formé sur cette blessure et qui empêcherait le retour de la santé. Ouvrez donc, sous le fer d'une vive componction, l'ulcère d'une habitude invétérée ; vive sera la douleur, qui voudra être calmée par l'onguent de la dévotion , qui n'est autre chose que la Joie inspirée par l'espoir du pardon. Elle est produite par la faculté de résister au mal et la victoire remportée sur le péché. Puis l'âme remercie Dieu et s'écrie : Vous avez rompu mes chaines^je vous sacrifierai une hostie de louange^. On ajoute ensuite le remède de la pénitence, et comme autant de topiques, les jeûnes, les veilles, l'oraison et les exercices convenables aux pénitents. Dans le
* llébr.. Il, 1. — » Ps. xxxvn,6. — • Ps. cacv, 16, 17.
SUR LE OANTIQUE DES CANTIQUES
travail U convient de soutenir Tâme par Taliment des bonnes œuvres qui Tempôchent de défaillir. Qu'il soit besoin de nourriture, le Sauveur nous l'apprend : Ma nourritwrey ditil, est de faire la volonté de mon Père^. Que les œuvres de pénitence soient donc accompagnées des œuvres fortifiantes de la piété. Devant Dieu, est-il écrit , l'atmdne donne droit à une grande confiance '. La nourriture excite la soif, il faut donc boire ; à la nourriture des bonnes œuvres joignons le breuvage de l'oi-aison, qui élaborera, dans la conscience, le bien que nous avons fait et le rendra agréable à Dieu. Dans la prière on puise le vin qui réjouit le cœur de l'homme, le vin spirituel qui désaltère l'âme, y répand l'oubli des plaisirs charnels et inonde jusqu'aux replis intimes d'une conscience desséchée ; il fait digérer la nourriture des bonnes œuvres qu'il distribue dans les différentes parties de l'âme, affermissant la foi , fortifiant l'espérance , animant et réglant la charité et purifiant les mœurs.
6. Après avoir bu et mangé , que reste-t-il à faire au malade, sinon de s'arrêter, et de se livrer au repos de la contemplation après les fatigues de l'action? Celui qui sommeille dans la contemplation rêve de Dieu ; il ne le voit pas encore face à face, mais en énigme et comme dans un miroir. Il brûle d'amour pour ce Dieu qu'il devine et sent plutôt qu'il ne le voit ; ce Dieu qui passe devant lui à la dérobée avec la rapidité de l'étincelle qui brille et disparaît; ce Dieu que l'âme touche à peine légèrement et s'écrie : Mon âme nous a désiré pendant la nuit, et dis le malin mon esprit et mon cœur vous cherchent ^. Cet amour ne connaît pas le repos ; il convient à l'ami de l'Époux et il doit nécessairement brûler et consumer le servi-
teur fidèle et prudent, â qui le Seigneur a confié le soin de sa famille. Cet amour remplit le cœur, l'embrase ; il frémit , il s'épanche sans péril; il surabonde, et en débordant il peut dire : Qui est faible sans que je ne le sois avec lui ? Qui est scandalisé sans que je brûle^ 1 Q\x*il prêche, qu'il produise des fruits, qu'il fasse des prodiges et des miracles ; quand la charité a tout embrasé, il ne reste plus de place pour la vanité, car la charité parfaite est l'accomplissement de la loi et la plénitude du cœur 2. Dieu est charité', et rien au monde ne saurait satisfaire une créature faite à l'image de Dieu, si ce n'est ce Dieu de charité qui seul est plus grand qu'elle. Sans cet amour, quelles que soient les vertus qui vous parent, vous vous exposez si vous vous mettez en avant; vous auriez toutes les sciences, vous donneriez tous vos biens aux pauvres, vous livreriez votre corps aux flammes; sans la charité votre cœur reste vide. Telles sont les indispensables provisions que nous devons d'abord amasser, afin d'être capables de donner et de répandre en largesses notre plénitude. Ayons donc premièrement la componction , secondement la dévotion; troisièmement, les œuvres de pénitence; quatrièmement, les œuvres de miséricorde ; cinquièmement, l'amour de la prière ; sixièmement, l'exercice de la contemplation et septièmement, la plénitude de la dilection. Un seul et môme esprit opère toutes ces choses, par un même acte, qui se nomme infusion. Mais quant à l'opération appelée effusion, pratiquons-la purement et par là même, sûrement, à l'honneur et â la gloire de Notre- Seigneur Jésus-Christ, qui est Dieu et qui vit et règne, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-Ù.
SEMON XIX
*Z)€ la nature, du mode et des propriétés de l'amour angélique envers DieUy considéré
dans chaque ordre des anges.
l . Toute embrasée d'amour, l'Épouse continue de parler et de célébrer les louanges de l'Époux. Elle appelle la grâce, en montrant
* JesD, IV, 34. — » Job, iv, 12. — » Isa!, xxix, 9.
que celle qu'elle a reçue n'est point restée inutile en elle. Écoutez la suite de son discours : C'est powrquoi les jeunes filles vous ont 1 Cor., XI, 29. — « Rom., xiii, tO. — » I Jean, xv, 16.
aimé ^ . C'est comme si elle disait : ce n*est pas en Yain,ni inutilement que votre nom a été anéanti et qu'il s*est répandu sur mon sein, ô mon époux ; car c'est pour cela que les jeunes filles vous ont si ardemment aimé. Pourquoi donc? Parce que votre nom s'est répandu et parce que mon sein en a été embaumé. Tel est le motif qui excite leur amour envers l'Époux : c'est là qu'elles puisent les flammes qui les consument, l'Épouse ayant reçu le don répandu en elle, ces jeimes filles, placées auprès de leur mère, en ont aussitôt senti le parfum et, remplies de sa douceur, elles s'écrient : La charité de Dieu a été répandue dans nos cœurs, par le Saint-Esprit qui ncms a été donné 2. Aussi l'Épouse louant leur amour : divin Époux, dit-elle, le fruit de l'effusion de votre nom, c'est que les jeunes filles vous aiment. Le parfum qu'elles n'auraient point senti, s'il était demeuré en son intégrité, elles le respirent, quand il est répandu; et c'est pourquoi elles vous chérissent. L'effusion de ce nom le rend saisissable et, saisissable il est aimable, mais seulement pour les jeunes filles; carpom' les cœurs plus larges, Us goûtent ce parfum tout entier sans avoir besoin qu'il soit répandu. 2. La création angélique considère d'un regard pénétrant le profond abtme des jugements de Dieu, dont la souveraine équité la remplit d'un bonheur ineffable. C'est une gloire pourelle de lui prêter son ministère, dans l'exécution, ou la manifestation de ses desseins : pour ce motif elle porte à Notre-Scigneur Jésus-Christ un amour plus vif. Tous les anges ne sont-ils pa^ ses serviteurs et ses ministres, envoyés pour exercer leur ministère envers ceux qui doivent être les héritiers du salut ^? Or, les archanges (pour les distinguer des simples anges) éprouvent, selon moi, un bonheur indicible d'être admis, à titre d'amis, aux conseils de l'éternelle sagesse, et employés, chacun en son temps et son lieu, à leur souveraine dispensation : et c'est pourquoi ils aiment aussi Notre-Seigneur. Les béatitudes, appelées encore vertus (parce qu'elles sont divinement destinées à sonder, avec une heureuse curiosité, les causes secrètes et étemelles des prodiges et des merveilles) étonnent le monde par les signes puissants qu'elles exercent à leur gré, sur tous les éléments; elles aussi, et avec raison, brûlent du désir d'aimer et le Dieu des vertus, et Jésus la vertu de Dieu ; car c'est le comble de la douceur et de la grâce de voir les secrets et les mystères de la sagesse dans la sagesse môme. C'est aussi pour les anges le comble de l'honneur et de la gloire que l'efficacité étonnante et merveilleuse des choses cachées dans
i Cant., I. 2. — « Rom., v, 5. — » Ibid., i, 14.
le Verbe, s'exerce par leur intermédiaire.
3. N'ont-ils pas aussi de justes motifs d'aimer Notre-Seigneiu*, ces esprits appelés puissances, dont le bonheur consiste à considérer et à glorifier la puissance suprême du Dieu crucifié, présent en tout et partout; à combattre et détruire les influences ennemies des démons et des hommes : ces esprits à qui la puissance a été donnée, en fiaveur de ceux qui ont droit à l'héritage du salut ? Au-dessus d'eux, sont encore les principautés qui voient et connaissent plus clairement Notre-Seigneur, comme principe de toute chose et comme premier né de toute créature; ils sont investis, par conséquent, d'une dignité si haute, qu'ils ont plein pouvoir sur l'univers ; ils ébranlent, jusques en leur fondement, les royaumes et les empires, changent et règlent chaque dignité à leur volonté, mettent selon leur mérite, les derniers au premier rang et les premiers à la dernière place, abaissent les puissants et élèvent les humbles : tels sont les motifs de leur amour. Les dominations sont aussi remplies de cet amour. Pourquoi? Une sainte témérité les porte à sonder les mystères les plus intimes de l'immense et souverain empire de Jésus-Christ, aie voir, non-seulement puissant sur tout, mais présent à tout, au ciel et sur la terre; assujétissant à sa très-pure volonté et dans l'ordre le plus harmonieux, le cours des temps, les mouvements des corps, les volontés des âmes, et avec un soin si attentif, que de ces choses, aucune ne tarde, un instant ni d'un iota, à payer sa dette d'obéissance ; et cette soumission est si aisée que le maître n'y rencontre jamais ni hésitation, ni trouble. A la vue du Dieu des armées, (jugeant tout avec un si grand calme, les dominations, emportées à ti'avers l'immense océan de la divine clarté par l'extrême et légitime admiration qu'elles trouvent dansleurdouce et ravissante contemplation, se recueillent en une merveilleuse tranquillité et jouissent d'une paix et d'une sécurité si profondes, que le reste des esprits angéliques semble servir les dominations et reconnaître leur prérogative, par cette respectueuse soumission.
4. Dieu est assis sur les trônes, et je crois que ces esprits ont des motifs plus puissants et plus justes de l'aimer. Entrez dans le palais d'un roi mortel; vous verrez, qu'entre les sièges qui l'ornent, le trône occupe l'endroit le plus éminent. Il n'est pas nécessaire de chercher longtemps la place où le roi a coutume de s'asseoir ; son trône apparaît de suite, plus élevé et plus riche que les autres sièges : apprenez de là combien les trônes l'emportent en éclat sur les autres esprits, puisque la divine ma-
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
jesté a daigné les choisir pour s'y reposer. Si le siège est le signe de la souveraineté, notre souverain qui seul domine au ciel et sur la terre, Jésus-Christ la sagesse de Dieu, dont la pureté pénètre toute chose, tient spécialement aux trônes, leur communique une beauté particulière, parce qu'ils forment son trône, et que de ce trône, comme d'une chaire sublime, il instruit les anges et les hommes. De là, en effet, est donnée aux anges la connaissance de ses jugements; aux archanges la connaissance de ses projets; aux vertus la connaissance des prodiges à opérer, du temps, du lieu où ils doivent s'accomplir. Là enfin tous les Esprits, puissances, principautés, ou dominations, apprennent leurs obligations, leurs devoirs et les privilèges attachés à leur dignité ; ils apprennent aussi à ne point abuser du pouvoir qu'ils ont reçu et à n'en disposer jamais pour leur gloire, ou leur volonté personnelle. 5. Ces légions célestes appelées chérubins, si on ien tient à la signification de leur nom, n'ont, à mon avis, rien d'elles-mêmes, ou par elles-mêmes : elles puisent aussi avec abondance à la source , la bonté du Seigneur Jésus les ayant amenées à la plénitude de la vérité, et leur révélant la parfaite connaissance des trésore de la sagesse et de la science cachées en lui. Il en est de môme des esprits appelés séraphins; Dieu, qui est charité, les a tellement attirés et absorbés en lui-même, tellement plongés au foyer du saint amour, qu'ils paraissent n'être plus avec Dieu qu'un seul esprit; ainsi le feu communique son ardeur et sa couleur à l'air qu'il enflamme, non-seulement au point de l'embraser, mais de le métamorphoser en feu. Tandis que les premiers esprits aiment surtout à contempler, en Dieu, sa science sans mesure, les seconds se complaisent à considérer son amour inépuisable : aussi tirent-ils leui-s noms des propriétés qui paraissent dominer en eux. En effet le mot chérubm signifie plénitude de la science, et le mot séraphin veut dire qui enflamme ou qui est enflammé. 6. Dieu est donc aimé des anges, pour la souveraine équité de ses jugements ; des archanges, pour la souveraine sagesse de ses conseils et ces prodiges miséricordieux qui amènent les incrédules à la foi; des puissances, à cause de la puissance avec laquelle il protège et défend les hommes pieux et les soustrait à la cruauté des méchants. Les principautés l'aiment, à cause de cette essentielle et éternelle fécondité qui donne l'être et le principe de l'être à toute créature supérieure et inférieure spirituelle et corporelle et dont l'influence, s'étend partout : les dominations l'aiment,
S. Bern. — ToM. 111.
pour cette très-aimable volonté, qui malgré la puissance de son bras partout sentie, dispose néanmoins tout avec douceur, dans une inaltérable tranquillité et par l'effet plus puissant encore d'une bonté qui est son essence. A leur tour, les trônes l'aiment, à cause de cette bienveillante et souveraine sagesse qui se communique, sans exiger de retour et de cette onction qui enseigne gratuitement toute science ; les chérubins l'aiment, comme le maître des sciences, qui connaît ce qui convient au salut de chacun et distribue, avec une discrétion prudente, ses dons à ceux qui les lui demandent. Les séraphins l'aiment, parce qu'il est charité, qu'il aime tout ce qu'Û a créé et désire que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité.
7. Tous ces esprits l'aiment donc, dans la mesure où ils le comprennen. Mais les âmes novicesl'aiment moins, parce qu'ellesle comprennent moins et qu'elles sont incapables de s'élever aune si grande hauteur. Enfants encore en Jésus-Christ, il faut les nourrir de lait et d'huile ; elles ont besoin de chercher aux mamelles de l'Épouse les motifs de leur amour. L'Épouse a une huile répandue dont l'odeur les excite à goûter et à sentir combien le Seigneur est doux. Les voit-elles embrasées d'amour, elle dit à l'Époux : Votre nom est comme une huile répandue; voilà pourquoi les jeunes filles vous aiment trop ^ d'un excessif amom*. Et qu'est-ce à dire trop ? C'est-à-dire beaucoup, ardemment, passionnément. Mais cette doctrine spirituelle ne vous regarde que d'une manière indirecte, ô vous, 'récemment arrivés : elle condamne vos ardeurs indiscrètes, intempérantes , obstinées. Vous ne voulez pas vous contenter de la vie commune. Les jeûnes réguliers, les vigiles solennelles, les disciplines imposées , la mesure fixée dans les habits et les aliments, ne vous suffisent pas ; vous préférez vos idées particulières à celles des autres. Puisque vous vous êtes confiés à notre sollicitude, pourquoi reprenez-vous le gouvernement de vous-mêmes? Vous me mettez de côté, pom- suivre de nouveau cette volonté propre, qui tant de fois vous a rendus coupables envers Dieu, j'en atteste votre conscience, elle qui vous pousse à ne pas ménager la nature, à ne pas écouter la raison , à négliger les avis et les exemples des anciens, à ne plus nous obéir. Ignorez-vous gue l'obéissance vaut mieux que les sacrifices ^ ? N'avez-vous pas lu dans vos règles : Que tout ce qui se fait contre la volonté et le consentement du père spirituel
» Canl., I, i. — « I Rois, xv, 3.
sera réputé amaur propre et restera sans récompense i?N'avez-vouspas lu, dansTÉvangile, quel modèle d'obéissance l'Enfant Jésus a laissé aux enfants qui veulent être saints? Il était resté à Jérusalem : et il disait qu'il lui fallait s'occuper des intérêts de son père; mais comme ses parents ne consentaient pas à l'y laisser, il les suivit à Nazareth. Le maître suit les disciples. Dieu obéit à des hommes ; le Verbe, la Sagesse se soumet à un artisan, à une femme. Car le texte sacré le déclare : Et il lev/r était soumis 2. Et vous, jusques à quand serez-vous sages à vos propres yeux? Dieu se soumet à la parole d'hommes mortels et vous vous obstinez dans vos voies? vous aviez reçu le bon esprit, mais vous en abusez ; je crains môme que vous ne l'abandonniez, pour en suivre un autre, qui ne vous suggère que le mal sous l'apparence du bien ; je crains, qu'après avoir commencé par l'esprit, vous ne finissiez pas la chair. Ignorez- vous que l'Ange de Satan se transforme souvent en Ange de lu-
mière ^1 Dieu est sagesse et il veut être aimé, non-seulement avec tendresse, mais avec discrétion. Aussi, l'Apôtre saint Paul dit-il : Que votre culte soit raisonnable ^. Mais si vous négligez la science, l'esprit d'erreur égarera facilement votre zèle, car l'ennemi du salut n'a pas de moyens plus efficaces, pour détruire l'amour dans un cœur, que de l'engager dans une route imprudente et irréfléchie. Aussi mon intention est-elle de vous donner quelques règles que doivent suivre ceux qui ont à cœur d'aimer Dieu. Mais comme il faut finir ce sermon, je vous les expliquerai demain, si Dieu me donne le temps et la force de traiter cette question. Votre esprit ayant retrouvé, dans le repos de la nuit, la force et l'énergie, et ce qu'il importe surtout, étant revenu avec plus d'ardeur à la prière, nous reviendrons nous-mômc à cet entretien sur l'amour, avec l'assistance de Notre-Seigneur Jésus-Christ à qui soient honneur et gloire pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit'il.
SERMON XX
©1/ triple amour dont nous aimons Tiieu.
1 . Commençons par les paroles du Maître : Anathhne d qui n'aime pas le Seigneur Jésus ^. Oui, il m'est souverainement aimable celui par qui je vis, par qui je sens, par qui je pense; si j'étais ingrat je serais indigne. Oui, il mérite la mort celui qui refuse de vivre pour vous, ô Seigneur Jésus, et même il est déjà mort. Celui qui ne vous aime pas est un insensé; quiconque s'occupe d'un autre objet que vous, est comme rien, ou plutôt il n'est rien. Qu'est-ce que l'homme, si vous n'êtes connu de lui 4? Seigneur, vous avez tout fait pour nous, et quiconque prétend s'appartenir, au lieu d'être à vous, se réduit au néant. Craignez Dieu, et observez ses commandements, c'est tout l'homme ^^ est-il dit. Or, si c'est là tout l'homme, sans cela l'homme n'est rien. Tournez donc vers vous. Seigneur, le peu que , dans votre bonté , vous avez voulu que je sois, et dans ma misérable
1 Règle de S. BenoU, lxiii. — « Lur, 11. — « I Cor., xvi, I. — ♦ Ps. 148, 3. — « Eccle., xi, 13.
vie, prenez je vous prie le reste de mes années. Quant à celles que j'ai perdues, en vivant mal, ne méprisez pas. Seigneur, un cœur contrit et humilié ; mes jours ont disparu comme l'ombre; ils se sont écoulés sans fruits, et il m'est impossible de les rappeler : trouvez bon que je les repasse dans ma douleur. Devant vous sont tous mes désirs et les résolutions de mon cœur; s'il me restait quelque sagesse je vous la consacrerais. Mais Seigneur vous connaissez ma folie, si toutefois cet aveu n'est pas lui-même sagesse ; et encore est-ce ici un don de votre bonté. Augmentez-le en moi. Je ne serai point ingrat pour cette faveur commencée. Suppléez, je vous prie, à ce qui lui manque encore. Pour tous ces motifs je vous aime autant que je le puis.
2. Mais voici ce qui me touche, ce qui me presse, ce qui m'enflamme encore davantage, ô bon Jésus : ce qui vous rend par-dessus tout
» II Cop., XI. — î Rom., XII, i.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
aimable à mon cœur, c'est le calice que vous avez bu, c'est Tçicte par lequel vous nous avez rachetés : voilà le titre qui réclame surtout notre amour et le réclame sans réserve : ce qui excite plus délicieusement notre dévouement, ce qui le rend plusjuste, plus énergique. A cet acte le Sauveur a beaucoup travaillé, et la formation du monde lui a moins coûté, car ici, il a dit, et les créatures ont été faites; il a commandé et tout a été créé^ : mais là, il a rencontré des contradicteurs de ses paroles, des censeurs jaloux de ses œuvres, des mépris dans ses tourments, des insultes dans sa mort. OU, qu'il nous a aimés! Et il n'a pas rendu affection pour affection, mais il a prévenu tout amom\ En effet, qui lui a donné le premier pour en prétendre récompense ^ ? Mais, comme dit Tévangéliste saint Jean : Ce n'est pas twus qui axons prévenu Dieu par notre amour, c'est lui qui nous a aimés le premier '^. Et il nous a aimés, avant que nous n'existions et depuis il a fait plus. Il nous a aimés malgré nos oppositions, selon ce témoignage de saint Paui : Lorsque nous étions les ennemis de Dieu, nou^ avons été réconciliés avec lui, par la mort de son fils *. S'il ne nous avait pas aimés, lorsque nous étions ses ennemis, il n'aurait jamais eu d'amis; de même que s'il ne nous avait pas aimés, avant que nous ne fussions, il n'am^ait jamais eu aucun être à aimer, comme il nous a aimés. 3. U nous a aimés d'un amour tendre, prudent et coiu*ageux : d'un amour tendre, car il s'est revêtu de notre chair ; d'mi amour prudent, car il nous a mis en garde contre le péché ; d'un amour courageux, car il a enduré la mort. En effet, ceux qu'il a visités dans la chair, il ne les a pas aimés chai*nellement, mais avec la prudence de l'esprit; le Christ Seigneur qui est Esprit et qui est devant nous, nous entoure d'une jalousie céleste et non terrestre ; d'un amour plus pur que celui du premier Adam pour Eve son épouse. Aussi ceux qu'il est venu chercher dans la chair, il les a aimés en esprit et il les a rachetés par sa puissance. Qu'il est doux et consolant de voir le Créateur de l'homme devenir homme lui-même : en môme temps que, dans sa sagesse, il éloigne le péché de sa nature, sa puissance en repousse également la mort. En se revêtant de chair, il montre sa condescendance pour moi ; en repoussant le péché, il se montre soucieux de son honneur ; en acceptant la mort, il satisfait à son père. En tout, il est ami tendre, conseiller prudent; protecteur puissant. Je me confie donc, en toute sûreté, en celui qui a voulu, quia su,
* Ps. XXXII, 2. ~ « Uom. , II, 2» — » Jean , iv, 2. * Rom., V, 2.
qui a pu me sauver. Celui qu'il a cherché il l'a appelé par sa grâce; pourrait-il repousser celui qui vient à lui? Oh! je ne crains ni force, ni séduction capable de m'arracher de ses mains. U a vaincu la mort qui triomphe de tout : le serpent séducteur de l'Univers a été trompé par un artilice plus saint; il est à la fois plus prudent que le serpent, plus fort que la mort. 11 a pris la réalité de la chair et la ressemblance du péché; il sait déguiser adroitement un piège qui trompe le démon. Ahn de nous réconcilier avec son père, il a com'ageusement subi et dompté la mort, en versant son sang devenu le prix de notre rédemption. Si cette divine majesté ne nous avait pas si tendrement ahnés, elle ne m'aurait pas recherché jusque dans ma prison. Mais à l'amour elle joint la sagesse qui déjoue l'enfer; elle y a joint aussi la patience , aiin d'apaiser Dieu le Père ollensé. Ce sont là des manières d'aimer dont j'avais promis de vous parler : je les ai montrées d'abord dans la personne de Jésus- Christ, pour les recommander davantage à votre pensée.
4. 0 chrétiens! appreûez de Jésus-Christ comment vous devez avmer Jésus : et apprenez à l'aimer tendrement, prudemment, courageusement. Tendrement, alin que les attraits, prudemment alin que les séductions, courageusement afin que les persécutions ne vous éloignent jamais de Dieu. Voulez- vous n'être contramt ni par la gloire du monde, ni parles plaisirs de la cliairï Que Jésus-Christ la sagesse même vous soit plus doux que tout cela. Voulez-vous éviter d'être séduits par l'esprit de mensonge et d'erreur? Que Jésus-Christ, qui est vérité, soit votre lumière, et alin de n'être pas accablés par l'adversité, que Jésus-Christ, la vertu de Dieu, soit votre force, que la charité enQamme votre zèle, que la science le règle, que la constance le soutienne : qu'il soit ardent, circonspect, invincible ; qu'il ne soit ni tiède, ni indiscret, ni timide. Ces trois qualités ne se rencontrent-elles pas dans la loi du Seigneur : Vous aimerez le Seigneur vot/re Dieu, de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces ^ Selon moi, si toutefois cette triple distinction n'a pas un autre sens plus juste, l'amour du cœur se rapporte à un zèle plein d'affection, l'amour de l'âme est un jugement et une appréciation de la raison, et l'amour de force peut se rattacher à la constance et à l'énergie de l'âme. Aimez donc le Seigneur de la pleine et entière affection de votre cœur; aimez-le de tout le zèle
* Deuler., vi.
et de toute la prudence de votre raison ; aimezle de toute rétendue de votre courage, en sorte que vous ne redoutiez pas même de mourir pour son amour, selon ces paroles : L'amour est fort comme lu mort et le zèle est indomptable comme l'enfer K Que Jésus soit plus doux et plus suave à votre cœm- que les perfides douceurs de la vie sensuelle ; que la douceur repousse la douceur, comme un clou repousse un autre clou; qu'il dirigt; votre intelligence, pour l'éclairer et votre raison pour la guider, qu'il ne vous prémunisse pas seulement contre les erreurs des hérétiques, garantissant la pureté de votre foi contre leurs sophismes ; mais qu'il vous rende prudent et vous défende contre toute violente et indiscrète ardeur dans votre conduite, que votre amour soit fort et constant, qu'il ne fléchisse point devant la fatigue et ne cède point devant la crainte. Aimons donc aflectueusement, discrètement, solidement, sachant que l'amour du cœur que l'on appelle amour d'affection, séparé de l'amour appelé amour de l'âme, estdoux, mais sujet à se tromper, et que le dernier, sans l'amour de courage, est raisonnable, mais fugitif et fragile.
5. Des exemples vous montreront la vérité de ce langage. Les disciples murmurant de ce que le divin maître leur avait dit touchant son prochain retour vers son père, il ajouta : Si vous m'aimieZy tous vous réjouiriez de ce que je m'en vais vers mon Père 2. Quoi donc ! N'aimaient-ils pas celui dont ils regrettaient le départ? Assurément ils aimaient d'un certain amour : maisilsn'aimaientpasbien. Ils aimaient d'un amour affectueux, mais sans prudence: d'un amour charnel, mais qui n'était pas selon la raison : ils aimaient de tout leiu- cœur, mais non de toute leur âme. Dans leur amour, ilsn'a- A aient pas en vue leur salut : voilà pourquoile maître leur disait encore : Il vous est avantageux q'ie je m'en aille ^. 11 blâmait ainsi leur intention, non leur affection. Comme il parlait de sa mort prochaine et que Pierre s'opposait à ce qu'il allât au-devant, Jésus-Christ le reprit, comme vous savez. Or, que reprenait-il en lui, smon son imprudence? Et que signifient ces paroles : Vous ne goûtez point les choses de Dieu^j sinon, qu'en suivant une affection toute liumaine contraire aux desseins de Dieu, vous n'aimez pas sagement; et il l'appelle Satan, parce qu'il s'opposait sans le savoir au salut du monde, ne voulant pas que le Sauveur mourût. Quand il est revenu à d'autres sentitiments et que le Sauveur lui répète cette parole , Pierre ne s'oppose plus à la mort de son
1 Cantiq. viii. — * Jean, xiv. — ^ ibid.— * Marc, vm.
maître ; il lui promet de mourir avec lui. Cependant, il ne tint pas sa parole, n'étant pas encore arrivé à ce troisième degré, où l'on aime de toutes ses forces. Il savaitaimer de toute son âme; mais il restait plein de faiblesse, éclairé sans être fortifié. Déjà il pénétrait le mystère mais il craignait le martyr et son amour n'était pas ce setitim^ent fort comme la mort, puisqu'il cédait à la mort. U devint tel par la suite, lorsque revêtu de la vertu d'en haut, selon la promesse de Jésus-Christ, il commença à aimer avec tant de force, que traduit devant les tribunaux qui lui défendaient de prêcher le saint nom de Jésus, il répondit aux juges : Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ^. C'est alors qu'il aimait de toutes ses forces, puisque inspiré par l'amour, il immolait jusqu'à sa vie. Or, il n'est pas de charité plus grande que de donner sa vie pour ses amis 2. Sans la donner encore, il l'expose. On aime donc de toute son âme, de tout son cœur, de toutes ses forces quand on ne se laisse ni vaincre par les flatteries, ni séduire par la ruse, ni abattre par les injures.
6. Remarquez que l'amour du cœur est en quelque sorte charnel, puisqu'il impressionne le cœur humain, surtout par la considération de la chair de Jésus-Christ, et de ce qu'il a fait, ou voulu dans la chair. Celui qui ressent cet amour se laisse facilement toucher par les discours qui traitent de cette matière ; nul autre entretien ne lui cause plus de plaisir, nuUe lecture ne le tient plus attentif; nulle pensée ne lui est plus fréquente; point de méditation qui l'émeuve plus délicieusement. Aussi en arrose-t-il l'holocauste de ses prières, comme avec le sang d'une grasse victime. Pendant l'oraison , se dresse devant lui l'image sacrée de l'homme Dieu;, ou naissant , ou reposant sur le sein de sa mère , ou prêchant , ou mourant ou ressuscitant, ou montant au ciel ; et quelle que soit celle de ces circonstances qui s'offre à sou esprit, eUe excite son cœur à l'amour des vertus, elle le pousse à se purifier des vices de la cliair, à fuir leplaisir, et à régler ses désirs. Telle est, selon moi, la principale raison qui a déterminé le Dieu invisible à se rendre sensible dans la chair, à converser comme homme, avec les hommes. lia voulu convertir en amour salutaire les;"affections de ces êtres charnels, qui ne savaient aimer que charnellement et les élever de la sorte, par degré, à un amour tout spirituel. N'étaient-ils pas parvenus à ce degré ceux qui s'écriaient : Voilà qu^nous avons tout quitté pour vous suivre ! Us n'avaient certainement to ut quitté que par amour pour sa présence corporelle ; aussi ne pouvaient-ils, sans trouble,
* Actes, V. — * Jeao., xv.
SUR LE OANTIOUE DES CANTIQUES
entendre parler de sa précieuse et prochaine passion, et c'est môme avec une profonde tristesse, qu'ils songeaient à cette gloire de son ascension^ qui devait suivre sa mort. Jésus-Christ le leur reprochait : Parce que je vous ai dit ces choses la tristesse s est emparée de vos cœurs ^ Ainsi la grâce de sa présence corporelle les avait guéris de tout amour charnel.
7. Il leur proposait ensuite un degré supérieur d'amour, lorsqu'il leur disait : La chair ne sert de rieriy c'est l'esprit qui vivifie 2. Il était déjà arrivé à ce degré celui qui disait : Si nous avons connu Jésus-Christ selon la- chair, nous ne le connaissons plus maintenant de cette sorte 3. Le prophète y était sans doute aussi parvenu, quand il disait : Le Christ, C Esprit, le Seigneur est devant JiovrS. Il ajoute : Nous vivrons sous son ombre parmi les nations ^. Ce langage regarde les commençants , qui n'étant pas encore assez forts pour supporter les ardeurs du soleil, ont besoin de se reposer à l'ombre, et qui se nourrissent des douceurs de la chair, ne pouvant encore saisir ce qui est de l'esprit de Dieu. La chair de Jésus-Christ a été comme son ombre ^ placée devant Marie, pour tempérer en sa faveur l'ardeur et la splendeur du Saint-Esprit. Qu'il se console donc, dans l'amour de la chair du Seigneur, celui qui n'a pas encore reçu l'esprit vivifiant, ou qui le possède seulement, dans la mesure de ceux qui disent : L'Esprity le Christ, le Seigneur est devant nous. Et encore : Si nous avons connu Jésu^s-Christ, selon la chair, nous ne le connaissons plus maintenant de cette manière. D'ailleurs, on n'aime jamais Jésus-Christ, même selon la chair, et surtout d'un amour entier, sans l'aide du Saint- Esprit. La nature de cet amour est de remplir le cœur tout entier de sa douce suavité et de le posséder pleinement, l'arrachant à l'attrait et aux charmes de toute créature. Et c'est là aimer de tout son cœur. Autrement si je mets l'amour de la chair, ou de la parenté, ou du plaisir, avant l'amour de la chair de mon Seigneur, de façon à n'accomplir qu'imparfaitement ce que m'ont enseigné sa parole et ses exemples, durant sa présence ici-bas, n'est-il pas évident que je ne l'aime pas de tout mon cœur, puisque ce cœur est partagé et que j'en sacrifie une partie à sa chair et l'autre à la mienne ? Aussi dit-il : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi^ et celui qui aime son fils, ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi <*. Donc pour le dire en quelques mots, aimer de tout son cœur, c'est sacrifier à l'amour de la chair de Jésus-Christ
« Jean, xvr, 6. — « Ibid., vi, 64. — » II Cor., v, 16.— *Tbren., iv, 29. — ■ Luc, 1. 35.— • Math., x, 31.
tout ce qui peut flatter notre chair propre, ou celle de toute créature. Par quoi il faut comprendre aussi la gloire du monde, puisqu'elle est la gloire de la chair et que ceux-là sont très-certainement chaniels,qui mettent en cela leur bonheur.
8. Bien que cet amour de la chair de Jésus- Christ soit un don excellent du Saint-Esprit, je l'appellerai cependant charnel, comparativement à celui qui ne goûte plus seulement le Verbe fait chair, mais le Verbe sagesse, le Verbe justice, le Verbe vérité, le Verbe sainteté, la piété, la vertu et tout ce qui s'y rapporte. Et Jésus-Christ est tout cela , puisque Dieu nous la donné, pour être notre sagesse, notre jus-tice, notre sanctification, notre rédemption ^ Croyez-vous, en effet, animés des mêmes sentiments, le fidèle, pénétré d'une pieuse compassion envers la passion de Jésus-Christ, rempli de componction, ému au souvenir de ses douleurs , touché des suavités de cette dévotion, incliné par la force de ces souvenirs vers les œuvres salutaires et saintes ; et le chrétien toujours enflammé de zèle pour la justice, poursuivant la vérité avec ardeur, brûlé du désir delà sagesse, dont le bonheur est de mener une vie réglée et sainte, qui a honte de la vanité, abhorre la détraction, déteste l'envie et l'oi^eil, qui non-seulement fuit la gloire humaine, mais la méprise et la dédaigne, qui a en horreur et réprime sévèrement en lui-même l'impureté des sens et du cœur; en un mot, celui qui naturellement, repousse tout ce qui est mal et embrasse tout ce qui est bien ? Comparez les affections de ces deux hommes et vous verrez clairement que le premier, opposé au second, paraît n'aimer que charnellement.
9. Il est bon cependant cet amour charnel, qui exclut toute vie charnelle, qui triomphe du monde et le méprise. Il est aussi un moyen d'avancement, lorsqu'il est conforme àlaraison ; il [devient même perfection, quand il est spirituel. Or, il est raisonnable, si les pensées qu'il nous donne de Jésus-Christ donnent à la foi une telle fermeté que, ni les apparences du vrai, ni les pièges de l'hérésie, ou du démon, ne peuvent la détourner de l'enseignement de l'Église ; ou encore,quanddansles entretiens, on est si attentif, que la superstition, la légèreté, uneimpnidente vivacité d'esprit ne nous jettent jamais au-delà des limites de la discrétion ; et c'est là, je l'ai dit plus haut, aimer de toute son âme. Si à tout cela, l'aide du Saint-Esprit ajoute un courage que, ni la grandeur des fatigues, ni la rigueur des tourments, ni la
* I Cor., 1, 2.
crainte de la mort, ne font dévier du sentier de la justice, alors on aime de toutes ses forces, et cet amour est tout spirituel. Je crois que ce nom convient tout spécialement à un amour né de la plénitude du Saint-Esprit qui en fait l'excellence. Mais c'en est assez pour l'intelligence de ces paroles de l'Épouse : C'est
pour cela que les jeunes filles vou^ aiment avec excès. Puisse Notre-Seigneur Jésus-Christ, vous révéler, dans la suite, les trésors de miséricorde dont il est le dépositaire, lui qui vit et règne, comme Dieu, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il .
SERMON XXÏ
Comment V Épouse j c'est-à-dire l'Église, désire être entraînée après l'Époux ,
qui est Jésus-Christ,
i. Entrainsx-moi après vous et nous courrons à l'odeur de vos parfums i. Eh quoi! l'Épouse a-t-elle donc besoin d'être entraînée et entraînée après l'ÉpouxîOn dirait, qu'en le suivant, elle cédait à la contrainte plus qu'à l'inclination de son cœur. Mais tous ceux qui sont entraînés ne le sont pas malgré eux ; un malade, un infirme, un homme incapable de marcher ne refusent pas de se laisser conduire au bain ou à table ; tandis qu'un coupable répugne à se laisser traîner devant les tribunaux et au supplice. L'Épouse consent bien à être entraînée, puisqu'elle le demande, et elle ne le demanderait pas, si elle se sentait la force de suivre son bien-aimé. Pourquoi u'a-t-elle pas cette force ? Dirons-nous qu'elle est infirme et Épouse à la fois ? Si une des jeunes filles qui l'escortent se disait infirme et demandait à être entraînée, nous n'en serions pas surpris. Mais pour l'Épouse, capable d'entraîner les autres, puisqu'elle est remplie de force et de perfection, n'est-il pas dur de lui entendre dire qu'elle a besoin d'être entraînée, comme une personne malade, ou infirme? Quelle âme proclamerons-no us donc forte et robuste, si on peut dire faible celle à qui la grandeur de sa perfection et la sublimité de sa vertu ont mérité le titre d'Épouse de Jésus-Christ ? Ou l'Église ne tiendrait-elle ce langage qu'à la vue de son bien-aimé s'élevant au ciel, et dans l'ardeur qu'elle éprouve de le suivre , et de partager sa gloire î Car quelle que soit la perfection d'une âme, tant qu'elle gémira sous l'enveloppe de ce corps mortel, et sera captive
* Cantiq., i, 3.
en ce monde, assujettie à la nécessité, tourmentée par le péché, si elle veut parvenir à la contemplation des choses célestes, elle n'y arrivera que lentement, péniblement et elle ne sera pas libre de suivre partout l'Époux. De là cette plainte d'une âme gémissante: if aZ/tet^reua; homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort^? De là cette humble prière : Tirez mon âme de sa prison 2. Que l'Épouse, à son tour, dise donc, et qu'elle le dise avec l'amertume au cœur: Tratnez-moiaprèsvous^çBirce que le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et que cette demeure terrestre abat l'esprit sous la multiplicité des soins ^. N'est-ce pas le langage de celui qui désire être affranchi des liens corporels, pour être avec Jésus-Christ, surtout quand il voit les âmes qui réclamaient sa présence & aimer dans la perfection , aimer l'Époux, et protégées sous l'abri de la charité ? Au reste l'Épouse avait déjà dit : C'est pourquoi les jeunes filles vous ont aimé avec excès; comme si elle disait : les jeunes filles vous aiment, et en vous aimant, elles s'attachent fortement à vous; désormais elles n'ont plus besoin de moi, aucun intérêt ne me retient plus dans cette vie : Entraînez-moi donc après vous. 2. Je comprendrais l'Épouse si elle disait: attirez-moi à vous; mais puisqu'elle dit : après vous, elle demande plutôt à suivre ses traces , à pratiquer ses vertus, à imiter sa vie et à régler sur lui sa conduite ; or, il faut que l'Époux l'aide à se renoncer, à prendre sa croix et à suivre Jésus-Christ. L'Épouse a un besoin ab-
1 Hom., VII, 24. — > Ps. cacL — • * PhiUpp., I, 23. 24.