IX
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
solu d'être attirée, et elle ne i^mi Tètre que par celui qui a dit : Vous ne pouvez rien faire sans moi t. Jc'saisbien, dit l'Épouse à FÉpoux, que je n'arriverai à vous qu'en marchant après vous, et il est nécessaire que vous m'aidiez : je vous prie donc de m'entraîner après vous : car Heureux l'homme qui attend de vou^ le secours dont il a besoin et qui, dans cette vallée de larmes, médite dans son cœur des ascensions ^ qui le conduisent bientôt à vous, sur la montagne des délices. Il en est peu, ô mon Dieu, qui désirent de vous suivre ! et cependant tous veulent arriver à vous, car tout le monde sait que votre main est pleine de jouissances éternelUs 3. Aussi tous les hommes prétendent-ils jouir de vous, quoiqu'ils ne soient pas aussi résolus à vous imiter; tous ambitionnent de régner avec vous, mais ils ne sont pas tous disposés à partager vos souffrances . II était de ce nombre celui qui disait : Que je meure de la mort des justes, et que la fin de ma vie ressemblé à la leur * ! Il désirait la fin de la vie des justes, sans en souhaiter les commencements. Les hommes charnels ambitionnent même la mort des hommes spirituels, dont la vie les épouvante ; ils savent que la mort des saints est précieuse, car, après le sommeil que le Seigneur accorde à ses amis, vient son héritage ». Et c'est pourquoi. Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur ^, tandis qu'au contraire, selon le prophète, la mort des pécheurs est détestable 7. Cependant les hommes ne se mettent point en peine de chercher celui qu'ils désirent trouver : ils prétendent l'atteindre, sans se soucier de le suivre. Tels n'étaient pas ceux de qui le Seigneur disait : Vous êtes toujours restés fermes avec moi dans mes épreuves ^. G bon Jésus, qu'ils sont heureux d'avoir mérité un tel témoignage de votre bouche ! Et en effet ils vous ont suivi, et', en réalité, et de cœur; vous leur avez montré les routes de la vie, en les appelant à votre suite, vous la voie et la vie , leur disant : Venez après moi je vous ferai pêcheurs d'hommes ^, et encore : Qu^ celui qui me sert me suive ; et où je serai, là aussi sera mon serviteur ^^, Et les disciples s*écriaient dans leur joie : Voilà que nous avons tout quitté et que 7ioiisvous avons suivi ^^.
3. C'est ainsi que votre bien-aimée, après avoir tout quitté pour vous, brûle d'aller après vous, de s'attacher à vos pas et de vous suivre partout. Elle sait que vos voies sont belles, que la paix habite vos sentiers, et que celui qui
* Jean, xv, B. — « Ps. Lxxxiii , 6. — ' Ps. xv, H. — * Nomb. xxiii. — » Ps. caxvi, 23. — ' Apoc, xiv, 13. — ■y Ps. xxxiii, 22. — 8 Luc, xxn, 28. — • Math., iv, 19. — " Jean, xii, 26. — " Math., xix, 27.
VOUS suit ne rtiarche pas dans les ténèbres ; elle vous demande donc de l'attirer, parce que votre justice est comme les montagnes élevées, et ses forces ne suffisant pas pour atteindre ces sommets, elle demande d'être attirée : car personne ne vient à vous si votre Père ne l'attire *. Or, ceux que votre Père attire, vous les attirez aussi, puisque les œuvres que fait le Père, le Fils les fait avec lui ; mais elle demande d'être particulièrement attirée par le Fils, son Époux que Dieu le Père a envoyé au devant d'elle, pour être son chef et son maître, chargé de la précéder , dans la voie d'une vie sainte, de la préparer à la pratique des vertus, de l'instruire comme il l'est lui-même, de lui enseigner la voie de la prudence, de lui donner une loi de vie et de discipline, en sorte qu'il puisse être justement jaloux de sa beauté.
4. Entratnez-moi après vous et nous courrons à l'odeur de vos parfums. J'ai besoin d'être attirée, parce que le feu de votre amour s'est ralenti en nous : dans le refroidissement, il nous est impossible de courir comme autrefois; mais nous courrons, quand vous nous aurez rendu la joie de notre salut, quand reviendra le beau temps de la grâce, que le soleil de justice nous aura réchauffés, qu'il aura dissipé les nuages des tentations qui le cachaient pour un temps,' que le souffle d'une douce brise fera fondre encore et couler les aromates et en répandra partout les senteurs. Nous courrons alors à l'odeur de ces parfums ; la tiédeur qui nous enchaîne se dissipera, la dévotion renaîtra, et nous n'aurons plus besoin d'être entraînés ; nous Courrons de nous-mêmes excités par ces douceurs. Mais en attendant entraînezmoi après vous, N'avez-vous pas observé que l'homme spirituel ne reste jamais dans le même état, qu'il n'avance pas toujours avec la même facilité, et que sa route n'est pas en son pouvoir ? Ne voyez- vous pas que le Saint- Esprit le dirige à sa volonté et lui inspire de marcher, tantôt plus lentement, tantôt plus vîte, soit en revenant sur ses pas, soit en poursuivant sa route ? Je crois, si vous y faites attention, que l'expérience vous dit intérieurement ce que je vous ai dit extérieurement.
8. Si vous vous sentez allanguis par la nonchalance, la tiédeur et le dégoût, ne perdez pas confiance ; ne quittez pas vos exercices spirituels ; cherchez une main qui vous soutienne, à l'exemple de l'Épouse; demandez aussi à être entraîné, jusqu'à ce qu'une nouvelle grâce vous rendant plus dispos et plus ardent, vous
1 Jean, vi, 44.
couriez et vous disiez : J'ai couru dans la voie de tos commandements^ lorsque vous avez élargi moncceur^. Ainsi, tant que la grâce vous sera présente, puisez-y la joie : mais voyez toujours eji elle un don de Dieu et non votre propriété. Ne croyez pas impossible de la perdre; car si Dieu venait à retirer subitement sa main et ses dons, vous perdriez courage, pour tomber dans un abattement excessif. Ne dites pas dans votre abondance : Je ne serai jamais ébranlé. Vous pourriez être obligé d'ajouter en gémissant : Vous avez détourné votre visage de mm et j'ai été tout rempli de trouble 2. Si vous êtes prudent vous aurez plutôt soin, selon Favis du sage, de vous souvenir des biens de Dieu dans les jours mauvais, et de ne pas oublier le muly dans les jours heureux ^,
6. Évitez donc la trop grande sécurité, aux jours de vertu ; mais criez avec le prophète vers le Seigneur : Ne m'abandonnez pas lorsque la force me manquera ^. Puis au jour de la tentation, consolez-vousendisant,avecrÉpouse: Entraînez-moi après vous, nous courrons à l'odeur de vos parfums. Ainsi l'espérance ne vous abandonnera pas au temps mauvais, ni la prudence aux jours heureux. Parmi les adversités et les prospérités de cette vie si changeante, vous serez une image de l'éternité. Vous resterez dans une constante, immuable et inébranlable égalité d'âme, bénissant le Seigneuren tout temps, vous assurant au milieu des événements impré^nis et des trahisons de cette vie si inconstante, un état de stabilité ; alors vous commencerez à vous renouveler et à vous réformer sur l'antique et admirable modèle de Dieu, en qui il n'y a ni changement, ni ombre de révolution ^. Comme lui, vous serez dans ce monde , exempt à la fois et de crainte dans le malheur, et de disipation dans le bonheur ; vous y serez, dis-je, cette noble créature faite à l'image et à la ressemblance de son auteur, appliquée à reconquérir son antique dignité et à se retrouver elle-même, et qui estime indigne d'elle de se régler sur un monde qui passe ; elle s'efforce plutôt, selon la doctrine de saint Paul, de se réformer en un esprit nouveau 6, sur le modèle d'après lequel elle se sait façonnée ; elle contraint justement le monde fait pour elle, à changer de rôle et à se conformer à elle; les êtres qui l'entourent s'unissent à elle et l'aident au bien ; ils reprennent leurpropre caractère, dépouillent leur nature déchue et reconnaissent le maître, au service duquel ils ont été destinés.