Aussi cette parole du Fils unique disant de
* P8. cxvm, 32. - » Ps. XXIX. 7, 8. — « Eccll., n, 27. — * Ps. Lxx, 9. — * Jacq., 1, il. — » Hom., xii, 2.
lui-même : Quand j'aurai été élevé de terre j'attirerai tout à moi * ; cette parole, dis-je, convient à tous ses frères, c'est-à-dire, à ceux que le Père a connus d'avance et qu'il a prédestinés à être conformes à l'image de son fils, afin qu'il soit l'ainé entre plusieui's frères. Et moi, j'ose le dire à mon tour, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi, et je ne crois pas être téméraire, mes frères, de m'appliquer les paroles de celui dont je tiens la place. S'il en est ainsi, que les riches mondains ne s'imaginent plus que les frères de Jésus- Christ ne posséderont que le ciel, parce qu'ils l'entendent dire : Bienheureux les pauvres d'esprit, le royaume des deux est à eux\', non, qu'ils ne s'imaginent pas que les frères de Jésus- Christ n'ont d'autre possession que les choses célestes, parce qu'il n'est pas parlé d'autres biens dans les promesses qui leur sont faites. Ils possèdent aussi les biens de la terre ; mais ils les possèdent, comme ne les ayant pas ; ils ne mendient pas, comme des misérables; ils possèdent, comme des maîtres, d'autant plus maîtres qu'ils ont moins de désirs. Le monde entier, avec ses richesses, est à l'homme fidèle ; il en est le souverain absolu : l'adversité et la prospérité le servent également et l'aident à pratiquer le bien.
8. L'avare, comme un mendiant, a faim des biens terrestres : l'homme [fidèle les méprise comme un maître. Le premier mendie, en les possédant, le second jouit, on les méprisant. Demandez à ceux qui convoitent les richesses temporelles et dont le cœur insatiable les poursuit avidement, demandez-leur ce qu'ils pensent de ceux qui vendent leurs biens, pour en donner le prix au pauvre et acheter le royaume des deux avec les richesses temporelles ; demandez-leur si cette conduite est sage ; ils vous répondront: certainement elle est sage. Demandez-leur, ensuite, pourquoi ils n'imitent pas ce qu'ils approuvent. Nous ne le pouvons pas ,• diront-ils. Et pourquoi donc ? C'est que l'avarice dont ils sont les esclaves les irrite ; ils ne sont ni libres, ni maîtres des biens qu'ils paraissent posséder. Us ne sont pas même maîtres d'eux-mêmes. Mais si ces biens, sont réellement les vôtres, usez-en donc pour vous enrichir; échangez les choses terrestres, pour les célestes. Vous ne le pouvez pas. Eh bien ! avouez que vous êtes les esclaves et non les maîtres de votre argent, les gardiens et non les propriétaires de votre fortune. Vous dépendez de votre bourse, comme un serviteur de sa maîtresse, dont il partage tour à tour la joie ou les larmes. Voils vous enflez avec votre trésor et vous vous amoin-
» Jean, xn, 32. — » Math., v.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
drissez avec lui. Est-il vide? vous voilà abattu par le chagrin. Est-il plein au contraire, vous voilà emporté par la joie, ou exalté par l'orgueil. Tel est l'avare. Nous nous efforçons , nous, d'imiter la liberté et la constance de l'Épouse qui, pouiTue de toutes choses et le cœur riche de sagesse, sait également porter l'abondance et la pauvreté. Si elle demande à être entraînée, c'est pour indiquer ce qui lui manque, non d'argent, mais de vertu. Encore se console-t elle dans l'espoir du retour de la grâce, montrant ainsi que si elle est dans le besoin, elle n'est pas dans la défiance.
9. Elle dit donc : Entratnez-moi après vous^ nous courrons à l'odeur de vos parfums. Est-il surprenant qu'elle ait besoin d'être entraînée, celle qui doit courir après un géant ; elle qui prétend saisir celui qui bondit sur les montagnes et qui franchit les collines ? Sa parole vole rapidement ^ est-il dit. Elle ne peut pas courir d'un pas égal au sien ni lutter de vitesse avec celui qui part comme un géant pour voler dans la carrière 2. Les forces lui manquent : c'est pourquoi elle demande à être entraînée. Je suis fatiguée, dit-elle, je succombe, ne m'abandonnez pas, dans la crainte que je ne courre après d'autres amants, ou que je n'erre à l'aventure. Entraînez-moi après vous. Il vaut mieux pour moi que vous me tiriez et que vous me fassiez une sorte de violence, soit en m'effrayant par des menaces, soit en m'éprouvant par de rudes châtiments, que de m'abandonner dans ma langueur. Entraînez-moi, malgré ma résistance, forcez mon consentement; entraînez-moi dans l'engourdissement que je sens , et contraignez-moi à courir. Un temps viendra, où je n'aurai plus besoin qu'on m'entraîne : car nous courrons alors de notre propre force, spontanément, joyeusement . Je ne courrai pas seule, bien que je demande à être entraînée seule : les jeunes tilles courront avec moi. Nous courrons du môme pas, ensemble, moi excitée par l'odeur de vos parfums, et elles, par mes exemples et mes exhortations, et ainsi nous courrons toutes, à l'odeur de vos parfums. L'Ëpouse a ses imitatrices, comme l'Époux a ses imitateurs. Aussi ne dit-elle pas, au singulier : Je courrai^ mais nous courrons,
10. Ici se présente une question : pourquoi, en demandant à être entraînée, l'Épouse n'adresse-t-elle pas la même prière pour les jeunes filles et ne dit-elle pas entraînez-nous au lieu d'entraînez-moi? L'Épouse a-t-elle donc plus besoin que les jeunes filles d'être entraînée ? 0 belle ! ô heureuse ! ô fortunée Épouse, appre-
* Pu. cxLvii, 15. — • Ibid., XVIII, 6.
nez-nous le motif de cette distinction. Entrainez-moij dites-vous ; pourquoi dites-vous moi et non pas nous ? Voulez- vous, par jalousie, nous devancer dans ce bonheur î Non, car si vous aviez voulu marcher seule, à la suite de l'Époux, vous n'auriez pas ajouté immédiatement que les jeunes filles courraient avec vous. Pourquoi, prête à direaupluriel,nons courrons^ avez-vous demandé, au singulier, d'être entraînée? La charité, dit-elle , l'exigeait ainsi. Cette parole nous apprend à espérer, d'en haut, deux grâces dans nos exercices spirituels : une grâce de correction et une grâce de consolation ; l'une qui opère extérieurement et l'autre qui nous parle intérieurement. La première nous prémunit contre la présomption, la seconde nous excite à la confiance. Celle-là produit l'humilité, celle-ci nous guérit de la pusillanimité; l'une nous rend prudents, l'autre dévots ; l'une inspire la crainte de Dieu, l'autre verse dans l'âme une douce joie, qui tempère la crainte, selon qu'il est écrit : Que mon ccBur se réjouisse afin qu'il craigne votre nom ^ Et encore : Servez le Seigneur dan^ la crainte et réjouissez-vous en lui, avec tremblement ^.
H. Nous sommes entraînés, quand nous sommes visités par les tentations et les tribulations: nous courons, lorsque visités par mille consolations et tribulations intérieures, nous respirons, comme au milieu de délicieux parfums. Je conserve donc pour moi déjà forte et riche de grâce, déjà parfaite, ce qui paraît dur et pénible, et je dis, au singulier, entraînez-moi. Mais ce qui est doux, agréable, je vous le communique comme à des êtres faibles encore et je dis : nom courrons. Je le sais, les jeunes filles sont faibles, impressionnables et peu exercées à braver les tentations ; voilà pourquoi je veux qu'elles courrent avec moi : mais je ne veux pas qu'elles soient entraînées avec moi. Je les veux pour compagnes dans les consolations, mais non dans le combat. Pourquoi? Elles sont faibles et je crains que les forces venant à leur manquer, elles ne succombent. Quant à moi. Époux bien-aimé, reprenez- moi, exercezmoi, éprouvez-moi, entraîneît-moi après vous, je suis préparée à souffrir et je m'en sens la force. D'ailleurs nous courrons ensemble ; je serai seule entraînée, mais nous courrons de compagnie ; nous courrons, non pas dans la confiance en nos mérites, mais à l'odeur de vos parfums ; nous compterons moins sur l'énergie de nos forces, que sur la multitude de vos miséricordes,car,quand nous aurons couru, et de plein gré, le mérite ne sera ni k celui qui
* Ps. Lxxxv, H.— • Ihid., II, H.
aura voulu, ni à celui qui aura couru, mais au Dieu qui fait miséricorde ^. Revienne donc la miséricorde et nous courrons. Pour vous, vous courez de vos propres forces, pareil à un géant tout-puissant ; nous, nous ne courrons qu'autant que vos parfums auront exhalé leur suavité. Vous que le Père a oint d'une huile de joie d'une manière plus excellente que tous ceux qui ontpart à votreghire 2, vous courrez parla vertu de cette onction, dont vous possédez la plénitude ; nous en suivrons l'odeur. Ce serait le moment, si la longueur de ce sermon ne s'y
opposait, de tenir une promesse que je me rappelle vous avoir faite il y a longtemps, et de vous dire quels sont les parfums de l'Époux. Je dois différer encore; l'importance de la matière ne me permet pas de la développer dans un temps si court. Priez le maître de l'onction d'agréer le sacrifice volontaire que ma bouche lui offre ; puissé-je graver en vous, selon vos désirs, le souvenir des abondantes suavités qui ont leur source dans l'Époux de l'Église, Jésus-Christ Notre-Seigneur. Ainsi soit-il.
SERMON XXII
^es quatre parfums de f Époux et des quatre vertus cardinales*
^ . Si nous avons trouvé les parfums de l'Épouse si précieux et si riches, que sont donc ceux de l'Époux? Et si nous sommes incapables d'en expliquer dignement la nature, n'hésitons pas à dire que leur vertu est plus grande encore, leur attrait plus puissant, puisque leur odeur seule excite à courir, non les jeunes filles mais l'Épouse elle-même. En y réfléchissant, vous remarquerez que l'Épouse n'a pas osé parler ainsi de ses parfums. Elle vante bien leur excellence; mais elle ne dit pas que leur odeur l'eût fait, ou la ferait courir; elle ne reconnaît cette vertu qu'aux seuls parfums de l'Époux. Ah ! si elle sentait au dedans d'elle-même l'effusion de cette onction, dont la plus légère émanation la transporte et la presse de courir ! Ce serait un miracle si elle ne volait pas ! Mais, me dira-t-on, cessez Téloge de ces parfums, on verra assez ce qu'ils sont lorsqu'enfln vous aurez commencé à les énumérer. C'esfà quoi je n'ose m'engager. Je ne sais point encore, je l'avoue, si je dois exposer les idées qui me viennent ici à l'esprit. A mon avis, l'Epoux possède de nombreuses variétés de parfums et d'aromates, dont la jouissance est permise à l'Épouse seule, comme plus voisine de l'Époux et plus familière avec lui. n en est d'autres, qu'il communique aux jeunes filles, d'autres enfin à ceux qui sont loin de lui et qui lui sont étrangers, en sorte
* Rom., IX, 16.— « Pb. lxiv, 8.
que personne n'échappe à sa douce chaleur. Mais si le Seigneur est doux pour tous, il l'est spécialement pour les siens, et plus une âme s'approche familièrement de lui, par une vie pleine de mérites et par la pureté du cœur, mieux elle sent la suave odeur des aromates et de leur onction plus suave encore.
2. Mais l'expérience seule donne l'intelligence de ceschoses. Pourmoi, je revendiquerai, sans présomption, les prérogatives de l'Épouse. L'Époux sait de quelles délices il comble le cœur de sa bien-aimée, par quel souffle il ranime ses sens et par quels parfums il la charme. Qu'il vous soit une fontaine réservée, dont nulétranger n'approche et à laquelle ne puisse boire un indigne ; car il y a un jardin fermé, et une fontaine scellée *. Mais que ces eaux se répandent dans les places publiques. Je les aurai à ma disposition, pourvu que personne ne m'inquiète ou ne me moleste, quand je puise et je bois à un réservoir public. Car, s'il m'est permis de recommander ici mon ministère, il est certainement pénible et fatiguant d'aller, tous les jours, puiser aux sources publiques des Ecrifures et de pourvoir aux besoins des autres, en sorte que chacun de vous ait, sans peine, à sa disposition, les eaux spirituelles nécessaires à chaque office de la vie, par exemple, pour laver, boire, et préparer les aliments. La parole divine est, en effet, une
« Gant. IV, 42.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
eau de sagesse propre non-seulement à désaltérer, mais aussi à laver, selon ce que dit le Seigneur : Vous êtes purs à cause de la parole que je votis ai dite ^ Cette parole divine jointe aux ardeurs du Saint-Esprit, transforme les sentiments grossiers de la chair, les rend spirituels, et nourrit aussi l'âme, en sorte que vous pouvez dire : Mon cœur s'est réchauffé au dedans de moi et le feu s'y est enflamméypendant que je méditais^.
3. Un esprit plus pénétrant est capable de comprendre, par lui-même, des choses plus sublimes que celles que nous prêchons ; et loin de le blâmer, je le félicite, pourvu qu'il me permette d'adresser un langage plus simple aux âmes simples. Je désire que tous soient prophètes. Plût à Dieu, que ce ne fût pas un devoir pour moi de m'occuper de ces choses, et que ce soin devint le partage d'un autre, ou ce que j'aimerais mieux encore, que tous, éclairés par Dieu même, vous n'eussiez plus besoin d'être instruits, et qu'il me fût permis de contempler, en un doux repos, l'Époux qui est Dieu ! Mais dans cette vie, il est impossible, je ne dis pas de le voir, mais même (ce qui m'arrache des larmes), il n'est pas permis de chercher ce roi de gloire reposant en sa beauté sur les Chérubins, assis sur un trône sublime, dans cette forme, où égal à son père, il est engendré de toute éternité dans la splendeur des saints ; dans cette forme, sous laquelle les anges désirent le voir Dieu avec Dieu. Homme, et parlant à des hommes, je vous le représente comme homme, sous cette forme que son amour et sa bonté extrême ont daigné choisir ; où, abaissé au-dessous des anges, il a établi sa tente dans le soleil , semblable à un époux sortant de la chambre nuptiale 3. Je vous le montre, plutôt en sa douceur que dans sa majesté, dans son onction, plutôt qu'en son élévation", tel enfin que l'esprit de Dieu l'a oint et l'aenvoyé évangéliser les pauvres, guérir les cœurs brisés de repentir, annoncer le pardon aux captifs, aux prisonniers leur délivrance et publier l'année de la réconciliation avec le Seigneur *.
4. Laissant donc à chacun ce qu'une grâce spéciale lui a fait sentir et éprouver de sublime et de mystérieux, dans les parfums de l'Époux, je dirai, pour le profit de tous, ce que j'ai puisé pour tous à cette fontaine de vie. Cette source scellée sortie ou jardin et qui s'en échappe par la bouche de Paul, comme par son canal, ressemble à cette vraie sagesse qui, selon le bienheureux Job, sort d'une source cachée ^. A
* Jean, xv, 3. — «Ps. xwvin, 4. — • Ps. xvin, 6. — * Pa. Lxi, 1,2. — » Job, xxviii, 18.
l'origine, elle s'est divisée en quatre ruisseaux et répandue sur les places publiques, où Paul nous apprend et nous montre que Dieu Ta faite notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption i. Et ces quatre ruisseaux sont comme autant de précieux parfums; car rien n'empêche que l'on entende par là ces deux choses, l'eau et l'onction : l'eau, puisque ces ruisseaux lavent : l'onction, puisqu'ils répandent une délicieuse odeur. De ces quatre ruisseaux, dis-je, comme de parfums choisis et composés d'essences divines cueillies sur la montagne des aromates, il est monté à l'odorat de l'Église une si agréable suavité , qu'aussitôt excitée par cet attrait, elle s'est élancée des quatre parties du monde vers le céleste Époux, pareille à cette reine du midi qui, attirée parlahaute réputation de Salomon, est venue des extrémités de la terre, poiu* admirer sa sagesse 2.
5. Assurément, l'Église n'a pu accourir sur les pas de son Salomon, avant que celui, qui de toute éternité, était sagesse sortie du père, ne fût devenu, pour elle, sagesse dans le temps, afin qu'elle pût en sentir les parfums. Il a donc été fait justice, sanctification et aussi rédemption, afin qu'elle pût accourir à l'odeur de toutes ces choses, et il était tout cela en lui-même, avant toute chose : car le Verbe était au commencement 3. Mais les bergers ne vinrent en toute hâte à lui, qu'après qu'il leur eût été an- , nonce qu'il s'était fait chair. Ils se dirent l'un
à l'autre : Passons jusqu'à Bethléem et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur a fait et nous a révélé : il est dit ensuite qu'ils vinrent en toute hâte *. Tant que le Verbe était seulement en Dieu, ils restaient immobiles ; mais dès que le Verbe s'est fait chair, dès que le Seigneur eut opéré et manifesté ce prodige, aussitôt ils vinrent avec empressement; ils accoururent. Mais comme au commencement, le Verbe était en Dieu, qu'il a été fait chair pour être aussi parmi les hommes, au commencement, il était déjà sagesse, justice, sanctification et rédemption, mais pour les anges seulement. Afin qu'il le devint aussi pour les hommes, son père l'a fait tout cela. Et lui-même a fait ce qu'avait fait son père ; aussi est-il dit : Il a été fait par Dieunotre sagesse &. Il n'est pas dit simplement : Il a été fait sagesse; mais il a été fait sagesse pour nous. Il est donc devenu pour nous ce qu'il était pour les Anges.
6. Mais comment a-t-il été rédemption aux Anges. Je ne le vois pas, direz-vous. L'Écriture ne nous autorise pas à croire qu'ils aient jamais
» I Cor., I. 30. — « III Rois, x, 17. — » Jean, i, 1. — * Luc, II, 15, 16. — » I Cor., i, 30.
été esclaves du péché, ou assujettis à la mort, de manière à avoir besoin de rédemption ; j'excepte ceux que l'orgueil a entraînés dans une chute irrémédiable et qui ne mériteront jamais d'être rachetés. Si donc les anges n'ont jamais été rachetés, les uns n'en ayant pas eu besoin, les autres ne méritant pas cette grâce, les uns parce qu'ils ne sont pas tombés, les autres parce que leur ruine est irréparable, comment prétendre queNotre-Seigneur Jésus- Christ ait été leur rédemption? Le voici en deux mots : celui qui a racheté l'homme tombé a soutenu l'ange debout, pour l'empêcher de tomber; et c'est ainsi, qu'en brisant les chaînes de l'un, il a préservé l'autre des liens de la captivité ; c'est ainsi qu'il a été la rédemption de l'un et de l'autre, il a délié dans l'homme les liens qu'il a écartés de l'ange. Il est donc clair que le Seigneur Jésus a été, pour les anges, rédemption aussi bien que justice, sagesse, sanctification, et que, néanmoins, il a été fait CCS quatre choses, en faveur des hommes incapables de connaître ce qu'il y a d'invisible en Dieu, autrement que par la connaissance que les créatures leur en donnent i. Tout ce qu'il était pour les anges, il l'est devenu pour nous, sagesse, justice, sanctification, rédemption .-sagesse, dans la prédication, justice, dans le pardon des péchés, sanctification, dans la vie qu'il a menée avec les pécheurs, rédemption, dans la passion qu'il a endurée pour eux; et aussitôt qu'il est devenu tout cela,par la disposition de Dieu, l'Église a senti son parfum et s'est précipitée sur ses traces.
7. Voyez cette quadruple onction, voyez la suavité abondante et inappréciable de celui que le Père a sacré d'une huile de joie, en une manière plus excellente que tous ceux qui y participent. 0 hommes! vous étiez assis dans les ténèbres et votre ignorance de la vérité vous reléguait dans l'ombre de la mort. Vous étiez courbés sous les chaînes du péché : il est descendu à votre cachot, non pour vous tourmenter, mais pour vous arracher à la puissance des ténèbres. Docteur de la vérité il a premièrement dissipé les ombres de votre ignorance, à la lumière de sa sagesse; ensuite, par la justice qui vient de la foi, il a brisé les chaînes du péché, justifiant gratuitement le pécheur, et par ce double bienfait, il a vérifié cette parole du saint Roi David : Le Seigneur délie ceux qui sont enchaînés^ le Seigneur éclaire ceux qui sont aveugles'^, k ce bienfait, il en ajoute un autre, en vivant saintement au milieu des pécheurs, en vous traçant ainsi une règle de vie, qui est la route qui vous ramènera dans
« Rom., I, 20. — • Ps. cxLV, 78.
votre patrie. Enfin, pour comble de bonté, il s'est livré à la mort et, de son cœur, il a tiré une satisfaction destinée à apaiser son Père. Il a donc le droit de s'appliquer ce verset : Le Seigneur est plein de miséricorde et en lui on trouve une miséricorde abondante ^ Oui, elle est abondante, car Jésus-Christ ne s'est pas borné à verser une goutte de son sang, il l'a répandu comme un large fleuve, par les cinq parties de son corps.
8. Ou'a-t-il dû faire pour vous qu'il ne l'ait fait? Il a rendu le jour à un aveugle, délivré un captif,ramenéun égaré, réconcilié un coupable. Qui ne courrait, avec joie et empressement, après celui qui tire de l'erreur, qui dissimule les égarements, qui, par sa vie, nous enrichit de mérites, et, par sa mort, nous acquiert une éternelle récompense? Quelle excuse alléguer pour ne pas courir à l'odeur de ces parfums, sinon qu'on ne les a pas sentis? Mais cette odeur de vie s'est répandue par toute la terre, puisque la terre est pleine des miséricordes du Seigneur et qu'elles s'étendent sur toutes ses œuvres. Donc, celui qui ne sent pas cette suave odeur de vie répandue partout et n'est pas attiré par elle, celui-là est mort, ou exhale la pourriture du tombeau. L'odeur des parfums c'est la réputation : elle se répand, elle excite à accourir; elle amène à goûter le parfum, elle conduit à la récompense de la vision. Il n'y a qu'un cri d'allégresse, parmi tous ceux qui sont déjà arrivés : Comme nou^ avons entendu, nous avons vu dans la cité du Dieu des vertus 2. Nous sommes tous accourus. Seigneur Jésus, à cause de votre douceur que l'on publie; nous avons ouï dire que vous ne méprisez pas le pauvre, et que vous n'avez pas horreur du pécheur.|Vous n'avez repoussé, ni le larron confessant sa faute, ni la pécheresse en larmes, ni la chananéenne suppliante, ni la femme surprise en adultère, ni Matthieu le collecteur d'impôts, assis à son bureau, ni le publicain en prière, ni le disciple qui vous avait renié, ni le persécuteur de vos disciples, ni les bourreaux même qui vous ont crucifié. Nous accourons attirés par ces merveilles; nous avons senti l'odeur de votre sagesse,quandnous avons appris que si l'homme privé de sagesse vous la demande, vous la lui accorderez; car on dit que vous donnez à tous avec abondance et que vous ne reprochez pas vos dons *. Votre justice répand partout une si douce adeur, que l'on vous appelle non-seulement juste, mais justice et justice justifiante. Vous avez enfin autant de puissance pour justifier, que de bonté pour pardonner. Aussi que tous ceux qui, contrits
' Ps. cxxïx, 7. — • P8. XLvn, 9. — • Jncq., i, 5.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
de leurs péchés, ont faim et soif de la justice, croient en vous qui justifiez l'impie ; et justifiés par la foi, ils auront la paix avec Dieu. On respire aussi abondamment et délicieusement la sainteté, non-seulement en conversant avec vous, mais en pensant à vous. Vous n'avez ni commis, ni contracté le péché. Que ceux donc qui, après avoir été justifiés de lem-s péchés, ont la résolution et le désir de pratiquer la sainteté, sans laquelle personne ne verra Dieu, \ous entendent leur crier : Soyez saints parce que je suis saint^. Qu'ils considèrent vos voies, qu'ils apprennent de vous que vous êtes juste dans toutes vos démarches, et saint dans toutes vos œuvres 2. Qu'ils sont déjà nombreux ceux qu'attire le pai*fum de la rédemption. Elevé de terre, vous attirez tout à vous. Votre passion est notre suprême refuge, le remède souverain. Quand la sagesse nous abandonne, quand notre, justice est insuffisante, quand les mérites de la vertu se perdent, elle vient à notre aide. Qui osera donc penser que sa sagesse ousajustice,ousa sainteté personnelles suffisent à le sauver? N(ms sommes incapables^ dit saint Paul, de former, de nous-mêmes, aucune bonne pensée^ comme de nous-mêmes, mais c'est Dieu qui nous en rend capables 3. Aussi mon coui'age vient-il à faiblir, je ne me trouble pas, je ne perds pas confiance. Je sais ce que je ferai ; je prendrai le calice du salut et j'invoquerai le nom du Seigneur *. Éclairez mes yeux. Seigneur, afin que je sache ce qui vous est agréable, en tout temps &, et alors je serai sage.Oubliez les fautes et les ignorances de ma j eunesse 6, et je serai juste. Conduisez-moi, Seignem*, dans vos voies 7, et je serai saint. Cependant si votre sang n'intercède pour moi, je ne puis être sauvé. C'est afin d'obtenir tout cela que nous courons après vous. Pardonnez-nous, puisque nous crions vers vous.
9. Nous ne courons pas tous également à l'odeur de tous les parfums. Les ims désirent plus ardemment la sagesse, les autres se portent plus courageusement à la pénitence, dans l'espoir du pardon; ceux-ci se livrent plus pieusement à la pratique des vertus, au souvenir de la vie et des actes du Sauveur ; ceuxlà sont embrasés d'amour, à la pensée de sa passion. Pouvons-nous trouver des exemples de chacune de ces choses? Ils couraient à l'odeur de la sagesse ceux qui, envoyés par les pharisiens, disaient au retour : Jamais homme n'a parlé ainsi *. Certes ils admiraient la doctrine de Jésus-Christ et ils confessaient sa sa-
* Lé vit., XIX, 2. — -P». cxLiv, 17. -
* Pg. cxv, 7, 47. — 5 Sagesse, ix, 10.
* Ibid., Lxxxv, 11.— * Jean, vu, 46.
- • II Cor., 111,5.-
— « Ps. xxxiv, 7.-
gesse. Il courait aussi à cette odem*, ce pieux Nicodème qui vint à Jésus, pendant la nuit ^ guidé par la lumière éclatante de sa sagesse ; car il s'en retom*na éclairé et instruit de nombreuses vérités. Elle courut à l'odeur de sa justice, Marie Magdelcine à qui beaucoup de péchés furent remis parce qu'elle aimu beaucoup 2. Elle était alors vraiment juste et sainte et non pécheresse, comme le lui reprochait le pharisien qui ne savait pas que la justice ou la sainteté sontl'œuvre de Dieu, et non l'œuvre de l'homme, et que celui à qui le Seigneui*n'imputerapas son péché, est non-seulement juste mais encore heureux. Avait-il donc oublié comment le Seigneur l'avait guéri en le touchant, lui et un autre, de la lèpre corporelle, sans la] contracter? Ainsi le juste, touché par la pécheresse, communiquela justiceeti^laperd pas, comme il ne contracte pas la souillure du péché dont il lapurifie. Il accourt, à son tour, le publicain qui ayant imploré humblement le pardon de ses fautes, au témoignage de la justice même, descendit chez lui justifié ^. Pierre est accouru après sa chute : Pierre qui ayant pleuré amèrement ^, a effacé sa faute et recouvré la justice. David est accouru reconnaissant et coiifessant sa faute, et il a mérité de s'entendre dire : Le Seigneur a transféré votrepéché ^. Saint Paul,de son côté, assure qu'il a couru à l'odeur de la sanctification, car il se glorifie d'être il'imitateur de Jésus-Christ, en disant à ses disciples : Soyez mes imitateurs comm^je le suis de Jésus- Christ ^. Us ont com*u tous ceux qui disaient : Voilà que nou^ avons tout quitté et que nous vou^ avons suivi 7 : avides de marcher à la suite de Jésus-Christ ils avaient tout abandonné. Du reste nous sommes invités à courir à ce même parfum par ces paroles : Celui qui prétend demeurer en Jésus'Christ doit marcher lui-même comine Jésus- Christa marché *. Maintenant, voulez-vous savoir quels sont ceux qui ont couru à l'odeur de la passion ? Ce sont tous les martyrs. Voilà donc les quatre parfums que nous avons annoncés : le premier est celui de la sagesse, le deuxième celui de la justice, le troisième celui de la sanctification, et le quatrième celui de la rédemption. Gardez-en les noms, recueillez-en les fruits. Quant à la manière de les préparer et au nombre d'essences dont ils sont composés, ne cherchez pas ces secrets. La composition des parfums de l'Époux ne nous est pas connue, comme celle des parfums de l'Épouse, dont il a été question plus haut. La plénitude qui réside en Jésus-Christ est sans
1 JeaD, m, 2. — * Luc, vu, 47. — • Luc, xvin, U. — * Ibid., xxn, 62.--« II Rois, xii, 13.— « I Cor., ii, 1. — '^ Malh., XIX, 27. — • I Jean, u, 6.
nombre et sans mesure, car sa sagesse est sans nombre *, et sa justice est élevée comme les montagnes de Dieu ^, comme les montagnes étemelles, et sa sainteté est incomparable et sa rédemption inexplicable.
10. Ajoutons encore un mot : les sages du monde ont inutilement disputé sur ces quatre vertus: ils n'ont jamais compris celui que, pour nous,Dieuafait sagesse, nous enseignant la prudence; justice, pardonnant les péchés ; sanctification,se mortifiant pour nous donner Texemplcdela tempérance, et rédemption, en mourant courageusement pour nous apprendre la patience. On dira peut-être : les autres applications sont justes, mais la sanctification ne paraîtpas se rapporter si bien à la tempérance. A quoi je répondrai d'abord : la mortification est la même chose que la tempérance. Ensuite, les saintes Écriture? prennent ordinairement la sanctification pour la continence ou la pureté. Qu'étaient d'ailleurs ces fréquentes sanctifications si recommandées par Moïse, sinon, certaines purifications, par lesquelles ort se privait de noiuritiu'e, de boisson, de plaisirs charnels et d'autres choses semblables? Voyez combien il est habituel à l'apôtre lui-même d'employer et d'expliquer le mot sanctification dans ce sens. La volonté de Dieu, dit-il, est que vous soyies; saints, et que vous vous absteniez de la fornication ; que chacun de vous sache possé-
der le vase de son corps saintement, et non point en suivant les mouvements de la concupiscence, car ajoute-t-il. Dieu ne nous a point appelés pourlêtre impurs, mais pour être saints ^ On voit ici qu'il prend la sanctification pour la tempérance.
H. Après avoir ainsi éclairé ce qui paraissait obscur, je reviens à mon point de départ. Qu'avez-vous de commun avec les vertus vous qui ne connaissez point Jésus-Christ, la vertu de Dieu ? Où est, je vous le demande, la vraie prudence, sinon dans la doctrine de Jésus- Christ ? D'où vient la vraie justice, sinon, de la miséricorde de Jésus-Christ? Où est le vrai courage, sinon dans la passion de Jésus-Christ? Aussi ne doit-on appeler prudents que ceux qui possèdent la doctrine de Jésus-Christ : justes, que ceux qui ont obtenu de sa miséricorde le pardon de leurs péchés : tempérants , que ceux qui s'efforcent d'imiter sa vie; forts, que ceux qui, dans l'adversité, imitent courageusement sa patience. On travaille donc inutilement à acquérir les vertus, si on les attend d'un autre que du Dieu des vertus, dont la doctrine est un trésor de prudence, dont la miséricorde est le principe de la justice, dont la vie est un miroir de tempérance, dont la mort est le type du courage. A lui donc honneur et gloire', dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SEMON XXIII
^es troi$ manières de contempler T)ieu figurées par les trois celliers.
1. Le Boi 771 a introduite dans ses celliers. Voilà la source des parfums, voilà le lieu où Ton accourt. L'auteur sacré avait dit déjà qu'il faut courir, et avec quel appui , mais il n'avait pas encore dit vers quel but; or, c'est vers' ces celliers, et l'on y court, à l'odeur qui s'en exhale. La délicatesse habituelle de ses sens a permis à l'Épouse d'en sentir les émanations ; et elle souhaite d'être introduite dans la plénitude. Mais, que penser de ces celliers? Représentons-nous donc certains endroits appartenant à l'Époux, remplis de parfums et
» Ps. CXLVI, 5. — « Ps. XXXV, 7.
comblés de délices ; on y dépose et on y garde ce qu'on recueille de plus choisi, soit au jardin, soit dans la campagne. Tous y accourent pareillement. Mais, qui? Les âmes ferventes, l'Épouse et les jeunes filles y accourent; mais celle dont l'amour est plus ardent, y court plus vite et y arrive plus tôt. A son arrivée, elle n'éprouve ni refus, ni retard. On lui ouvre sans délai , comme à un membre de la famille , comme à une personne cliérie, objet d'une dilection spéciale, comme à une personne particulièrement agréable. Et les jeunes filles,
* I Thess., IV, 3, 7.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
que deviennent-elles? Elles suivent de loin; faibles encore, elles ne sauraient ni courir avec l'ardeur et la dévotion de l'Épouse, ni imiter parfaitement ses désirs et sa ferveur; voilà pourquoi, arrivant tard, elles restent en delioi's des celliers. L'amour de l'Épouse n'a pas de repos : elle ne s'enorgueillit point de son succès, comme il est trop d'ordinaire, elle n'oublie point ses compagnes; elle les console, les exhorte à la patience, les engage à supporter, sans émotion, et leur propre exclusion et l'absence de l'Époux. Enfin, elle leur raconte sa joie, afin qu'elles la partagent, persuadée que les grâces accordées à leur mère ne leur sont pas étrangères ; car elle n'est pas exclusivement occupée de sa perfection , au point de négliger celle de ses compagnes ; et elle ne croit pas pouvoir travailler à son propre avancement, si elle néglige celui des autres : si la prérogative de ses mérites l'enlève à ses compagnes, l'Épouse, par charité et par une pieuse sollicitude, ne les quitte pas. Elle imite son divin Époux qui, en remontant au ciel, promet à ses disciples d'être avec eux jusqu'à la consommation des siècles. Ainsi, l'Épouse, si parfaite quelle soit, continue ses soins , son affection, à celles qu'elle a engendrées à l'Évangile, et elle n'oublie pas le fruit de ses entrailles.
2. Qu'elle leur dise donc : réjouissez-vous, ayez confiance : le Roi rna ijitroduite dans ses celliers; regardez-vous comme introduites vousmêmes. On dirait que j'y pénètre seule, mais je ne profiterai pas seule de cette faveur : ma perfection et mes progrès sont les vôtres, et je partagerai, avec vous, tout ce que je mérite pour vous, peut-être niême davantage. Voulez-vous la preuve que l'Épouse a parlé dans ce sens et avec cette affection ? Écoutez la réponse de ses compagnes : Nous nous réjouissons et nous mettons notre bonheur en vous. En vous, disent-elles, nous nom réjouissons et nou>s mettrons notre joie^ car nous ne méritons pas . encore de placer notre joie en nous-mêmes ; et elles ajoutent : en nous souvenant de vos mamelles^ c'est-à-dire, nous attendons, avec patience, votre retour, sachant que vous reviendrez, le sein rempli de richesses , et à cette pensée nous nous réjouissons et nous tressaillons. Si elles ajoutent : Votre amour est meilleur que le vin ^ c'est pour marquer que, dans l'imperfection de leurs désirs charnels figurés par le vin , elles sont encore pressées de souvenirs qui les troublent ; mais pourtant ces mêmes désirs sont vaincus, par un autre souvenir, celui de l'abondante suavité dont le sein de l'Épouse a été 1^ source. Je parlerais de ces
* Canl., I, 7.
mamelles, si déjà je ne l'avais fait précédemment ^ Vous concevez, maintenant, comment les jeunes filles comptent sur lem' mère, comment elles regardent ses avantages et ses joies comme les leurs, et se consolent d'être repoussées, en la voyant elle-même introduite ; elles auraient moins de confiance, si elles ne connaissaient pas leur mère. Leçon pour ces prélats plus jaloux d'être craints que d'être utiles. Instruisez-vous, ô vous qui jugez la terre ; apprenez que vous êtes les mères et non les dominateurs de vos inférieurs : travaillez plutôt à être aimés qu'à être redoutés, et s'il est nécessaire de recourir quelquefois à la sévérité, soyez alors pères et non tyrans. Montrez-vous mères, par les soins et pères, par la correction. Soyez doux et mettez de côté la dureté ; ménagez la verge et présentez les mamelles pleines de lait et non enflées d'orgueil. Pourquoi allourdir le joug à ceux dont vous devez porter les fardeaux? Pom'quoi l'enfant mordu par le serpent redoute-t-il de s'ouvrir au prêtre, qu'il aurait plutôt dû rechercher comme le sein de sa mère? Si vous êtes spirituels, instruisez donc avec un esprit de douceur, en songeant que vous-même pouvez être tenté^. Autrement, dit le Seigneur ; Il mourra dans son péché^ et je vous redemanderai son sang ^. Mais nous traiterons ailleurs ce sujet.
3. Maintenant que la suite du texte est éclaircie, par ce qui, vient d'être dit , voyons quel est le sens spirituel figuré par les celliers. Il est aussi question plus loin de jardin, de chambre, mots que je rattache à celui de cellier; je, vais en parler, et dans l'explication que j'en donnerai, ces mots s'expliqueront l'un par l'autre. Cherchons donc, si vous le voulez bien, dans les saintes Écritures, ces trois choses, jardm, cellier et chambre. L'âme, altérée de la soif de Dieu, s'arrête et s'appesantit volontiers sur ces choses, assm'ée d'y trouver ce qu'elle cherche. Prenons donc le mot jardin, dans le sens propre et historique, le mot cellier, au sens moral, et le mot chambre, dans le sens de contemplation sublime.
4. Et d'abord, je crois que le mot jardin peut parfaitement être pris dans le sens historique. L'histoire, en effet, nous montre des hommes vertueux, qui sont comme des arbres fertiles ^ dans le jardin de l'Époux et dans le paradis de Dieu. Vous trouverez dans leurs bonnes œuvres et -leurs bonnes actions, des exemples qui sont comme autant de fruits. Peut-on douter qu'un homme de bien soit une plantation de Dieu ? Écoutez David parlant de l'homme vertueux : Il sera comme une arbre
» Sermon ix. — « Galat., vi, 1. — • Ezech., ni, iO.
planté près du courant des eaux, qui donnera son fruit en son temps et ses feuilles ne tomberont point ^. Écoutez Jérémie parler dans le même sens et presque dans les mêmes termes : Il sera semblable à un arbre planté sur le bord des eaux, qui étend ses racines vers l'eau qui l* humecte, et qui ne craint point la chaleur quand elle viendra 2. Le prophète ajoute : Le juste fleur ira,comme le palmier ^ il semultipliera, comme le cèdre du Liban^. Et il dit de luimême : Je serai dans la maiso7i de Dieu, comme U7i olivier fertile^. Le mot jardin est donc toute une histoire, qui renferme trois parties, à savoir : la création du ciel et de la terre; la réconciliation de l'homme, et la réparation du péciié. La création est comme l'ensemencement, ou la plantation du jardin; la réconciliation, comme la germination des semences ou des arbres. La rosée du ciel tombant à temps et les nuées ayant fait descendre le juste, comme une pluie, la terre s'est ouverte et elle a germé le Sauveur &, par lequel s'est opérée la réconciliation du ciel et de la terre. Il est, en effet, notre paix, et de deux choses il n'en a fait qu'une 6, ayant purifié par son sang la terre et le ciel 7. La réparation n'aura lieu qu'à la fin des siècles. Il y aura alors un ciel nouveau et une terre nouvelle ; les bons seront recueillis, au milieu des méchants, comme les fruits, dans un jardin ; ils seront déposés dans les greniers de Dieu. En ce jour-là , dit Isaïe , le germe du Seigneur sera dans la gloire et la magnificence, et les fruits de la terre apparaîtront sublimes ^. Ainsi le jardin, pris au sens historique, présente trois époques.
8. Le mot cellier, pris au sens moral, donne également lieu à trois observations , et il y a trois celliers en un seul ; c'est pour cela, peutêtre, que l'Épouse a dit les celliers, au pluriel, et non pas le ceUier. Plus loin elle se glorifie d'avoir été introduite dajis un cellier où on met le vin^. Puisque nous lisons : Donnez au sage une occasion et il deviendra encore plus sage ^^, saisissons nous-mêmes l'occasion que le Saint- Esprit nous fournit, dans le nom par lequel il a désigné ce cellier, et appelons les deux autres, l'un cellier où sont les aromates, et l'autre cellier où se composent les parfums. Nous verrons, dans la suite, la raison de ces noms. Présentement, remarquez que chez l'Époux, on trouve l'utile et l'agréable; le vin, les parfums, les aromates. Le vin, selon l'Écriture, réjouit le camr de l'homme. On dit aussi que
* Pb. I, 3. — s Jérémie, xvii, 8.-3 Ps. xci, 13. —
* Ibid., Li, 10. — B Isaïe xlv, 8. — s Ephes., 11, [U. —
7 Coloss., 1, 20. ~ « Isaïe, iv, 2. — a Canliq., 11, 4. • " Prov., IX, 9.
l'huile répand la joie sur son visage S et avec elle on élabore les parfums. Les matières de ces parfums ne sont pas seulement agréables par leur odeur, elles servent encore à guérir. L'Épouse se glorifie donc à bon droit d'avoir été introduite dans un lieu, qui contient une si grande abondance de grâces.
6. Je donnerai encore d'autres noms à ces ccUiers, et des noms qui leur conviennent parfaitement; et, afin de les désigner par ordre, j'appellerai le premier, le cellier de la discipline, le second, celui de la nature, et le troisième, celui de la grâce. Dans le premier,Ivous apprendrez, d'après les règles de la morale, à être le dernier de tous; dans le second, à être leur égal, et dans le troisième, à être supérieur; ou bien encore, à être soumis à vos frères, à marcher de pair avec eux, à leur commander, à être écolier, collègue, maître. La nature, il est vrai, a fait tous les hommes égaux : mais l'orgueil ayant gâté en eux les dons de la nature , ils n'ont pu supporter l'égalité ; ils travaillent à s'élever les uns au-dessus des autres; ils se renversent l'un l'autre, emportés par le désir d'une vainc gloire; mus par une jaiousie réciproque, ils se provoquent mutuellement. Il faut donc, avant tout, dans le premier cellier, soumettre l'âme orgueilleuse au joug de la discipline, jusqu'à ce qu'assouplie longtemps aux sévères leçons des anciens, son opiniâtre volonté soit domptée et brisée par l'obéissance et qu'elle recouvre les dons naturels, que l'ambition lui avait ravis. Guidée par le seul amour naturel et non par la crainte des châtiments, l'âme alors apprend, autant du moins qu'il est en elle, à vivre dans la charité et la paix, avec ses compagnons de la terre, c'est-à-dire, avec tous les hommes; elle passe enfin dans le cellier de la nature, éprouvant ce que dit la Sainte-Écriture : Qu'il est bon, qu'il est agréable que les frères habitent unis ensemble! c'est comme un parfum répandu sur la tête ^. Alors, à ces cœurs bien purifiés, comme à des substances soigneusement travaillées, vient s'unir l'huile de la joie et le bien de la nature, et il en résulte un parfum excellent et agréable. Sous l'onction de ce parfum, l'homme devient doux, affectueux, pacifique, juste, ne blessant personne, ne s'élevant au-dessus de personne, mettant, au contraire, à la disposition de tous ses frères, les dons qu'il tient de Dieu et de la nature.
7. Si vous avez bien compris les vertus de ces deux celliers, vous conviendrez, avec moi, que j'ai eu raison de les nommer l'un, cellier où se confectionnent les parfums, et l'autre
* Ps. cm, 13. — * Pa. cxxii, 1. 2.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
cellier des aromates. Dans le premier, comme les coups énergiques du pilon contraignent les aromates à dégager leurs propriétés et à exhaler une agréable odeur, ainsi les fortes leçons du maître et la sévérité de la discipline mettent au jour la force naturelle d'une vie bien réglée. Dans le second cellier, l'aimable douceur d'une libre et naturelle affection §'offre généreusement d'elle-même, semblable à un parfum versé sur la tête et qui, au contact de la moindre chaleur, se fond et se répand partout. Dans le cellier de la discipline ou de l'éducation, sont renfermées les matières brutes et simples, et voUà pourquoi j'ai cru pouvoir l'appeler cellier aromatique. Mais comme on met en réserve dans le cellier naturel les parfums préparés et finis , je l'ai appelé ceUier où l'on compose les parfums, du nom de son emploi. Quant au cellier au vin, on l'appelle ainsi, parce qu'on y conserve le vin du zèle renfermé dans une ardente charité. Personne ne doit commander aux autres avant d'y avoir été introduit. Que celui qui aspire à gouverner soit échauffé par ce vin, comme le docteur des nations, quand il disait : Qui est faible sans que je le sois avec lui ? qui est scandalisé sans que je brûle ^. C'est un crime de chercher à commander sans se soucier d'être utile, et c'est une ambition coupable d'exiger la soumission de ceux dont on ne cherche pas le salut avec zèle. J'ai encore appelé ce cellier le cellier de la grâce, non que sans la grâce il soit possible d'entrer dans les deux autres, mais parce que celui-ci en contient la plénitude : L'amour est VaecompHssement de la loi, et celui qui aime son frhre observe toute la loi '^.
8. Vous connaissez la raison des noms des celliers; connaissez aussi leur différence. Il n'est pas également possible, ni facile de maintenir les sens dissipés et ardents, d'en chasser la violence des appétits charnels, sous la crainte du maître, ou la sévérité de la règle, ni de vivre avec des compagnons dans une affection spontanée, de rester sans reproche sous la verge, de se montrer complaisant avec ses semblables, si on n'a d'autre guide que la volonté. Non! personne ne prétendra qu'il y ait égal mérite, égale vertu à vivre avec ses amis, ou à bien diriger les autres. Combien n'en voyez-vous pas qui demeurent en paix, sous la conduite d'un maître et qui, ce joug ôté, ne savent ni demeurer en repos, ni laisser leurs égaux tranquilles. Vous en rencontrez d'autres, et en grand nombre, qui vivent doucement, simplement, et sans lutte avec leurs frères; placez-les à kur tête, leur gouvernement n'est pas seule-
* II Cor., XI, 29. — • Rom., xiii, 10, 18.
S. Bkun. — Ton. III.
ment inutile, il est insensé et funeste. Des hommes de cette sorte se contentent d'une certaine bonne médiocrité, proportionnée à la mesure de grâce que Dieu leur a assignée. Ils peuvent se' passer de mattre, mais ils ne sont pas faits pour en servir aux autres. Les suivants l'emportent donc sur les premiers par leur conduite, mais ceux qui ont l'aptitude du commandement l'emportent sur tout. Et selon la promesse faite & ceux qui commandent bien, ils méritent d'être établis sur les biens du Seigneur 1. Mais ils sont rares ceux qui commandent bien, plus rares encore ceux qui restent humbles dans leur supériorité. Il a ces deux qualités celui qui, possédant la discrétion, mère des vertus, s'enivre du vin de la charité jusqu'à mépriser sa propre gloire et s'oublier luimême; aussi ne cherche-t-il point son intérêt personnel. On n'arrive là que conduit par le Saint-Esprit, dans le cellier où se conserve le vin; mais la vertu de discrétion, séparée de la ferveur de la charité, est inutile et la ferveur sans la discrétion, précipite tout. Louez donc l'homme qui possède ces deux choses, en qui la ferveur amène la discrétion et dont la discrétion règle la ferveur. Tel doit être un supérieur. J'estime donc irrépréhensible et parfaitement élevé celui à qui il est donné de visiter et de parcourir sans obstacle ces celliers, celui qui ne résiste point à ses chefs, qui n'envie point ses égaux, qui ne tlédaigne point ses inférieurs, qui ne commande point avec orgueil; qui obéit doucement aux prélats, qui est convenable avec ses semblables et qui s'abaisse dans l'intérêt de ceux qui lui sont soumis. Je conviens, sans hésitation, et avec l'Épouse que tel est le caractère de la perfection. C'est ce qu'elle exprime en disant : Le roi m'a introduite dans ses ceUiers. Et elle indique ici qu'elle n'a pas été introduite dans un cellier unique, mais dans les celliers.
9. Maintenant venons à la chambre. Que signifie ce mot ? Je crois le comprendre ; je ne prétends pas toutefois en avoir fait l'expérience, et je ne me prévaux pas de la prérogative réservée à l'Épouse bienheureuse. Je me contente, selon la maxime des Grecs, de me connaître moi-même et comme le prophète, je sais ce qui me manque ^. Cependant si j'étais tout à fait ignorant je me tairais ; mais je ne vous refuse pas le peu que je sais ; je ne dois pas vous en priver, et je prie celui qui enseigne à l'homme toute science ^ de vous apprendre ce que j'ignore. Je vous ai dit, il vous en souvient, qu'il faut chercher la chambre du
* Math., XXIV, 48. — » Pu. xxxviii, 5. — ' Ibid., xciii,
Roi dans le secret de la contemplation ; en parlant des parfums, j'ai dit que l'Époux avait à sa disposition des grâces nombreuses et variées qui n'étaient pas accordées à tous et que chacun recevait, selon ses mérites ; je pense aussi que le Roi n'a pas seulement une chambre ; il en a plusieui's, comme il a plusieurs Reines; il y a même des épouses secondaires en grand nombre, comme les jeunes filles, et chacune a son secret entre elle et l'Époux, et elle dit : Mon secret est à moi, mon secret est à moi ^. n n'est pas donné à toutes de jouir dans le môme lieu, de la douce et secrète présence de l'Époux ; cette faveur est accordée à chacune, dans le lieu que le Père a marqué. Car ce n'est pas nous qui l'avons choisi, c'est lui qui nous a élus et qui nous a faits ce que nous sommes; chacun est dans la condition qui lui a été désignée. Une seule femme repentante a obtenu une place aux pieds de J.-G. 2, tandis qu'une autre a trouvé, à la tête ', la récompense de son dévouement, si toutefois ce n'est pas la même (a). Mais Thomas a trouvé le mystère de la grâce dans le côté du Christ, Jean sur son cœur, Pierre dans le sein du Père, et Paul au troisième ciel.
10. Qui de nous peut apprécier la diversité des mérites, ou plutôt des récompenses? Cependant afin de ne pas paraître glisser rapidement sur ce que nous connaissons, nous dirons : la première femme s'est jetée dans l'asile de l'humilité, et la seconde s'est reposée sur le trône de l'espérance; Thomas s'est appuyé sur la colonne de la foi ; Jean a choisi le vaste champ
* Isaï., XXIV, 16. — • Luc, vii, 38. — • Math., xxvr, 7.
(a) s. Augustin (sur S. Jean , Traité ix , n« 3), tient le même langage. On sait à quelles controverses a donné lieu l'identité de Marie, sœur de Marthe et de Lazare, avec les deux femmes qui oignirent les pieds et la tête de J.-G. La plupart des interprètes grecs, Origène, Théophylacte, etc., admettent trois Marie, la pécheresse (Luc, vu), celle dont il est parlé en S. Mathieu (xxvi) et en S. Marc (xiv) , et enfin la sœur de Marthe. S: Chrysostôme en admet deux (Homélies lxxxi), Tune qui Ot à J.-G. les deux onctions mentionnées dans TEvangile, et l'autre sœur de Marthe. S. Jérôme veut que la sœur de Marthe ait oint la tête de N.-S., mais soit différente de la pécheresse qui lui oignit les ^ieds chez le Pharisien : S. Amhroise semble appuyer œ sentiment. S. Grégoire-le-^rand soutient l'identité de ces trois femmes, et c'est l'opinion la plus générale. S. Amhroise, du reste, avait dit qu'on pouvait ne voir ici qu'une même personne, en une situation morale différente. S. Bernard, qui au i2« Serm. sur le Cantique, hésite à se prononcer, est plus afTlrmatif en d'autres endroits. Au 3« Senn. sur l'Assomption, la femme dont il est parlé en S. Luc, lui parait la même que celle dont il est fait mention en S. Math, (xxvi), en S. Marc (xiv), et en S. Jean (xiii). Voyez, dit-il, la prérogative de Marie, et queU avocats elle a pour défendre sa cause. Le Pharisien s^indigne, sa sœur se plaint, les disciples murmurent : partout Marie se tait, et le Christ parle pour elle. (Voir Vossius, Ilarm. Evang. lib. I, ch. II.)
de l'amour ; Paul a pénétré dans les secrets de la sagesse et Pierre dans les clartés lumineuses de la vérité. Ainsi, chez l'Époux, il y a plusieurs demeures; et cliacun, soit la Reine, soit l'Épouse secondaire, soit l'une des jeunes filles, reçoit, selon ses mérites, une place convenable, en attendant qu'il lui soit donné de parvenir à la contemplation, d'entrer dans les joies du Seigneur et de pénétrer les intimes retraites de l'Époux. C'est ce que je tâcherai de décrire en son temps, avec plus de précision, autant du moins que Dieu daignera m'instruire. Qu'il suffise ici de savoir qu'aucune des jeunes filles, des épouses, ou des Reines ne 'peut être admise au secret de cette chambre, que l'Époux réserve exclusivement à sa belle colombe, à celle qui seule est parfaite. Je ne m'offense pas de n'y être pas admis, surtout quand l'Épouse elle-même n'a pas, dans la mesure de ses désirs, la connaissance de ce secret; aussi demande-t-elle où l'Époux conduit son troupeau et où il repose à l'heure de midi ^.
11 . Mais sachez jusqu'où je suis, ou du moins jusqu'où je crois être parvenu, et ne m'accusez pas de suffisance quand je me risque, pour votre utiUté. Il y a chez l'Epoux, un lieu d'où le maître de toutes choses exerce ses droits, où il arrête ses projets, donne à chaque créature ses lois avec le poids, la mesure et le nombre qui lui conviennent. Ce lieu est élevé, mystérieux, mais point tranquille, car bien que l'Époux y dispose tout avec douceur, néanmoins il y agit et il ne permet pas à l'&me contemplative qui arrive jusque-là, d'y rester inactive ; mais il la soumet à une fatigue merveilleuse quoique délicieuse, dans ses recherches et son admiration ; il ne lui permet aucun repos. C'est ce que l'Épouse exprime admirablement, dans les paroles qui suivent, et où elle parle des délices et de l'agitation de cette contemplation. Elle avoue qu'elle dort et que son cœur veille 2, que dans son sommeil elle éprouve, dit-elle, le calme d'un doux saisissement et d'une paisible admiration, tandis que, durant ses veilles, elle ressent la fatigue d'une inquiète curiosité et d'un travail accablant. Ainsi le saint homme Job dit : Si je m'endors, je dis aussitôt qua7id me lèverai-je? et j'attends de nouveau le soir avec impatience 3. Ce sont là, ne le comprenez-vous pas, les paroles d'une âme sainte qui veut tour à tour se soustraire à une importune douceur et ensuite revenir à un doux malaise. Si le calme de sa contemplation l'avait satisfaite elle n'aurait pas dit : Quand me lèfoeraije ? de même s'il lui avait tout à fait déplu elle
* Cant., I, 6. — • Gant., v, 2. — • Job, vu, 4.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
n'aurait pas redemandé l'heure du repos, c'està dire, le soir. La ctiambre de l'Époux n*est donc pas dans l'absence totale de tout repos.
12. U est encore un lieu où s'exerce sur la créature raisonnable et réprouvée, l'immuable, le mystérieux, le sévère châtiment de Dieu, du juge juste et terrible en ses jugements sur les enfants des hommes. Dans ce lieu d'épouvante, on voit Dieu, dont les équitables et secrets jugements refusent d'effacer les crimes des réprouvés et d'agréer leurs bonnes œuvres; il endurcit leurs cœurs et les ferme au repentir, au retour sur eux-mêmes, à la conversion et par conséquent au pai*don. Et tout cela, en vertu d'un décret étemel, d'autant plus redoutable qu'il est immuable. On frémit en lisant ce que le prophète en dit, lorsqu'il fait paraître Dieu s' adressant à ses anges et leur disant : Faisons grâce à t impie. Et comme les anges épouvantés lui demandent : Il n'apprendra donc point à être juste? Non, répond le Seigneur, leur en indiquant la cause : Il a commis VinivLStice dans la terre même des saints^ aussi ne verra-t-il point la majesté du Seigneur^. Que les clercs tremblent, qu'ils tremblent les ministres de l'Église, eux qui dans la terre des saints dont ils sont les possesseurs, se conduisent d'une manière si criminelle, que non contents des revenus qui devraient leur suffire, ils portent l'impiété et le sacrilège jusqu'à s'approprier un superflu destiné à nourrir les nécessiteux, eux qui ne craignent pas de consacrer à l'entretien de leur orgueil et de leur volupté ce qui devrait alimenter les pauvres ; se rendant coupables ainsi d'une double iniquité, puisqu'ils ravissent le bien d'autrui, et le consacrent à leurs plaisirs et à leurs vanités sacrilèges.
13. A cette vue d'un Dieu dont les jugements sont des abîmes profonds, qui pardonne à ces pécheurs et en a pitié aujourd'hui, pour les punir dans l'éternité, qui cherchera du repos dans ce lieu? Ce spectacle n'inspire que la terreur du jugement, au lieu d'apporter la sécurité de la chambre. Si je m'y transporte quelquefois, je firissonne au souvenir de cette sentence : Qui sait donc s'il est digne d'amour ou de haine ^? n n'est pas étonnant si je chancelle, moi, paille desséchée 3, moi, feuiUe emportée par le vent, quand le grand contemplatif avoue lui-même que les pieds lui ont manqué sur ce terrain, et qu'il a failli y tomber; il disait : J'ai été indigné contre les méchants^ en x>oyant les pécheurs en paix. Et pourquoi ? Ils ne partiêipent point aux fatigues des hommes^ dit-il, et ils n'éprouvent pas les fléaux auxquels ils sont « Isa!., XXVI , 10. — » Ecclc, ix, 1. — • Job, xiii, 2.
exposés K Voilà ce qui les rend superbes, ce qui les empêche de s'humilier, et de faire pénitence, ce qui précipite leur oi^eil dans la damnation, avec Satan et ses anges. Car ceux qui ne partagent point les fatigues des hommes partageront certainement celles des démons, selon la parole du souverain juge : Allez^ maw ditSy au feu étemel qui a été préparé au démon et à ses anges^. Ce lieu est cependant aussi le lieu de Dieu, sa maison et la porte du ciel. Là, en efTet, on craint Dieu : son nom y est saint et terrible ; c'est comme l'entrée de la gloire, puisque La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse K
14. Ne soyez pas surpris si j'appelle ce lieu le commencement de la sagesse, de préférence au premier. Là, comme du haut d'une chaire, la sagesse enseigne toute chose et s'adresse à nous; ici elle vient en nous. Là nous sommes instruits, ici nous sommes touchés. L'instruction rend éclairés, l'affection rend sages. Le soleil n'échauffe pas tous ceux qu'il éclaire; c'est ainsi que la sagesse, en enseignant tout ce qu'il faut faire, ne décide pas tous les cœurs à agir. Autre chose est de connaître de riches trésors, autre chose de les posséder. Ce n'est pas la connaissance, c'est la possession qui enrichit. Connaître Dieu n'est pas le craindre. Et ce n'est pas la connaissance de Dieu qui rend sage, c'est la crainte. C'est aussi la crainte qui touche. Appellerez-vous sage celui qui s'enorgueillira de sa science? N'est-ce pas folie d'appeler sages ceux qui connaissant Dieu ne l'ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont pas rendu grâce? J'aime mieux penser comme l'apôtre qui proclame que leur cœur est insensé *. Il est très-vrai que la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse, car Dieu commence à être goûté d'une àme, lorsqu'il lui fait sentir qu'elle doit le craindre et non lorsqu'il lui révèle ce qu'elle doit savoir. Craignez-vous la justice de Di^u, craignez-vous sa puissance ? alors Dieu juste et puissant est goûté par vous : car la crainte fait le sage, comme la science fait le savant, et les richesses le riche. A quoi sert donc le premier lieu? Il prépare à la sagesse. Vous vous y disposez à une initiation. La préparation est la connaissance des choses, mais l'orgueil accompagne aisément cette connaissance, si la crainte ne l'arrête, en sorte qu'on puisse dire avec assurance : La crainte de Dieu est le comment cément de la sagesse^ crainte qui s'oppose à la détestable folie. Il y a donc, là, un acheminement vers la sagesse, une sorte d'entrée qui y
* Ps. Lxxii, 3, 6. — « Math., xxv, 4. — • P». cx, 9, 10. — ♦ Rom., I, 21.
mène. nn*y a donc reposparfait pour lecontemplatif, ni d'un côté, ni de l'autre. Dieu se trouve là plein de sollicitude et ici plein de trouble. Ne cherchez donc pas la chambre mystérieuse dans des lieux, dont l'un semble la chaire d'un mattre et l'autre le prétoire d'un juge.
45. n est un autre lieu, où Dieu apparaît véritablement en repos. Ce n'est pas la demeure d'un juge, ni d'un maître, mais le séjour de l'Époux. Oui, ce lieu est, à mes yeux, la vraie chambre de l'Époux. Que ne puis-je y être quelquefois introduit ! Mais, hélas ! cette heure heureuse vient rarement et passe vite. On y voit d'une claire vue l'étemelle miséricorde du Seigneur s'exercer sans fin, sur ceux qui le craignent : heureux celui qui peut dire : Je me suis uni à tous ceux qui vous craignent et qui gardent vos commandements ^. Les desseins de Dieu, ses dispositions pacifiques envers ceux qui le craignent ne changent pas ; il fait semblant de ne pas voir leurs péchés, il récompense le bien qu'ils pratiquent et par une sorte de miracle, non-seulement leurs bonnes actions, mais leurs mauvaises tournent à leur avantage. 0 vraiment heureux et seul heureux celui à qui Dieu n'imputera aucun péché 2 ! Et qui donc ne pèche pas quelquefois? Personne. Tous ont péché et tous ont besoin de la miséricorde de Dieu '. Qui néanmoins accusera les élusdeDieu^? Il me suffît, pour ma justification, d'avoir en ma faveur celui contre qui j'ai péché. Tout ce qu'il consentira à ne point m'imputer est comme s'il n'avait jamais existé. L'exemption de tout péché, voilà la justice de Dieu ; mais la justice, pour l'homme, c'est l'indulgence de Dieu. J'ai vu cela et j'ai compris la vérité de cet oracle : Quiconque est né de de Dieu ne piche pas ^ parce que la génération divine le préserve ^. La génération céleste c'est l'étemelle prédestination, par laquelle Dieu a aimé et s'est rendu agréables les élus. Ils lui étaient déjà présents dans son fils, avant la création du monde : ils voyaient sa puissance et sa gloire, en celui en qui ils devaient participer à son héritage, et dont ils porteraient un jour en eux l'image. Je les ai vus comme s'ils n'avaient pas péché ; car, bien qu'ils semblent avoir commis des fautes dans le temps, elles ne se voient pas dans l'éternité ; l'amour du père couvre la multitude de leurs offenses (a) ; aussi appelle-t-il bienheureux ceux dont les iniquités ont été remises et dont les péchés ont été
* Pb. cxviii, 63. — • P«. XXXI, 2. — • Rom., 111, 21. — * Ibîd. vin, 33. — • I Jean., m, 9.
(a) Ainsi, aa livre de la Grâce et du libre Arbitre, n« 29, les péchés des prédestinés sont dits cachés dane l'amour de JHeu, Voir anml Senn. IV, sur div. sajels. et Scrm. I, ponr la Septuagés. n» 5.
effacés^. Pai senti nattrc tout à coup en moi une confiance et une joie égales à la crainte qui m'avait saisi dans le lieu d'horreur, c'est^ à-dire, dans le lieif de la seconde vision, et il m'a semblé que j'étais un de ces bienheureux. Oh ! si cet état avait duré ! Seigneur, visitezmoi, visitez-moi encore, par votre assistance salutaire; accordez-moi de voir les biens que vous réservez à vos élus, et de me réjouir de la félicité de votre peuple ^.
16. 0 lieu du vrai repos! C'est à vous que je dois donner le nom de chambre. On y voit Dieu, non pas troublé par la colère, ni distrait par la sollicitude, mais dans sa volonté bonne, bienveillante et parfoite. Cette vuen'effraie pas, elle attire ; au lieu d'éveiller une inquiète curiosité, elle donne la tranquillité ; elle ne &tigue point les sens, elle les repose. C'est vraiment là le lieu du repos. Le calme de Dieu se communique à tout ; le voir paisible c'est se reposer soi-même. C'est un roi qui, après les. longues et pénibles discussions des affaires publiques, a congédié la foule, s'est arraché aux soucis du gouvernement, revient la nuit dans son palais, rentre dans son cabinet intime, en compagnie de quelques amis admis à sa femiliarité et à ses confidences; il est là, d'autant plus tranquille qu'il est plus retiré ; son cœur goûte un calme délicieux à se voir entouré uniquement d'amis. Si quelqu'un de vous a le bonheur d'être ainsi, quelquefois, transporté et caché dans ce lieu secret, dans ce sanctuaire de Dieu et de s'y trouver exempt du trouble des sens, des soucis pénibles, des remords et surtout des images et des représentations corporelles difficiles à écarter, celuilà pourra, à son retour vers nous, se glorifier et dire : Le roi m'a introduit dans sa chambre ^. rose assurer, sans témérité, que c'est précisément cette faveur qui cause la joie de l'Épouse. Toutefois, il y a chambre et chambre du Roi, et des trois que j'ai signalées à votre attention, celle-ci est exclusivement le lieu de la paix; car comme je l'ai clairement démontré, dans la première, on ne jouit que d'un demirepos et la seconde n'en permet aucun. Celle-là est ravissante de beauté et offre un continuel aliment à la curiosité, celle-ci ne présentant que des horreurs, épouvante notre pauvre infirmité; mais dans la troisième, l'Époux ne parait ni terrible, ni redoutable; au contraire il daigne s'y montrer plein d'amabilité, de bonté, de sérénité, de douceur, de suavité et d'une miséricorde sans mesure, envers ceux qui le craignent.