Or, voici, si je ne me trompe, le texte d'où
s PronoDcé tpràs son retour d'IUlîe, en 1138, à la fin da flchiHDe de Pierre de Léon, ai]ti|»ape sous lo nom d'Ancelct.
nous devons partir : Lbb cœurs droits vous aiment. Avant d'expliquer ces paroles, voyons ce qu'elles signifient, de qui il y est question, et qui les a dites , car nous devons suppléer au silence de l'auteur. Peut-être est-il plus juste d'attribuer ces paroles aux jeunes filles qui les ajoutent à ce qu'elles ont déjà dit. Car après nous avoir dit : Nous nous réjouissons en vous et nous serons ravies, en nous souvenant que vos mamelles sont meilleures que le vin (elles s'adressent sans aucun doute à leur mère), elles poursuivent : Les cœurs droits vous aiment ^ Je crois ceci dirigé contre quelques-unes d'entre elles, dont le sentiment différait de celui des autres, et qui, en paraissant suivre la roule commune, cherchaient leure avantages propres; qui, au lieu de marcher dans la simplicité et la droiture, jalouses de la gloire particulière de leur mère, se livraient au murmure contre elle, parce qu'elle était entrée seule dans les celliers. C'est précisément ce que l'apôtre exprimait par cette plainte : Péril dans les faux frères 2. Ce sont les mêmes jeunes filles dont les reproches obligèrent l'Épouse à se justifier par cette réponse : Je suis noire, mais je suis belle, 6 filles de Jérusalem '. Aussi, ces murmures et ces blasphèmes portent celles qui sont bonnes, simples, humbles et douces à dire à l'Épouse, pour la consoler : Les cœurs droits vous aiment. N'ayez aucun souci des repro-
» Gant., I, 3. — II Cor., xi, 26. — • Gant., », 4.
ches injustes de ces blasphématrices, car il est certain que les cœurs droits vous aiment. Oui, c*est une douce consolation pour nous, quand les méchants calomnient le bien que nous faisons, de nous voir aimés des cœurs droits. C'est assez contre les détracteurs, que nous avions le témoignage des gens vertueux et celui de notre conscience. Mon âme ne mettra sa gloire que dans le Seigneur ; que ceux qui sont (Umx écoutent et qu'ils se réjouissent ^. Qu£ ceux qui sont doux se réjouissent, dit le prophète. Je plairai à ceux qui sont doux et je supporterai sans peine, les traits que la jalousie des méchants pourra lancer contre moi. 3. Voilà, je pense, la signification de ces paroles : Les cœurs droits vous aiment : ce sens est, à mon avis, raisonnable, puisque partout, dans le chœur des jeunes filles, on en trouve qui observent malicieusement les actions de l'Épouse, moins pour les imiter que pour les censurer. Le souvenir des bonnes actions de leurs pères les tourmentent, elles se repaissent des méchancetés du passé. Vous les voyez se promener à part, se réunir, s'asseoir ensemble, puis s'abandonner à de détestables murmures; l'une se ligue avec l'autre : mais l'esprit divin n'est point en elles, tant est violente leur passion de médire et d'entendre médire. Elles s'associent pour déchirer ; elles s'unissent pour désunir ; elles nouent d'hostiles amitiés, et, guidées par une même et mutuelle malice, elles forment une affreuse société, semblables à Hérode et à Pilate, dont l'Evangile dît qu'ils devinrent amis, en ce jour-là 2, c'est-à-dire, le jour de la Passion de Notre-Seigneur. Se réunir ainsi ce n'est pas faire la Cène, c'est plutôt inviter les autres à boire, c'est boire soi-même à la coupe du démon ; c'est inoculer aux autres, par la langue, un germe de perdition, pendant que la mort, qu'ils reçoivent de plein gré, leur entre par les oreillles. Car, dit le prophète, la mort entre par nos fenêtres ^ : ce qui a lieu quand, les oreilles et la bouche ouvertes, nous nous administrons réciproquement le mortel breuvage de la dé traction. Que mon âme ne fréquente pas l'assemblée des détracteur, car ils sont haïs de Dieu ^. Oui, l'apôtre le déclare : Les détracteurs sont les ennemis de Dieu. Et Dieu lui-môme confirme, par le Psalmiste, cette sentence : Je poursuivais, dit-il, celui qui médisait de son prochain ^.
4. Ce qui ne doit pas nous surprendre, car ce vice, on le sait, offense et blesse plus que les autres, la charité qui 'est Dieu. Vous pouvez le remarquer vous-mêmes : premièrement
* Ps. XXXIII, 2. — " Luc, xxni, i2. — • Jérém., ix, 21. — * Rom., I, 30. — » P». c, 5.
le médisant est dépouvu de charité. Ensuite quel but se propose-t-il, sinon de rendre la victime de sa médisance ou méprisable ou haïssable aux yeux de ceux qui l'écoutent? Le médisant blesse donc la charité qui est en lui ; il la détruit aussi, dans tous ceux qui lui prêtent l'oreille, et jusque dans les absents, à qui ses paroles sont rapportées par les auditeurs. Et ainsi, un mot, un simple mot, en se propageant, peut facilement et rapidement empoisonner de son venin une multitude d'âmes. Aussi le prophète dit-il des médisants : Leur bouche est remplie de malédictions et d'amertume : leurs pieds courent avec vitesse pour répandre le sang ^ Oui, leurs pieds ont la vitesse de leur parole ; une seule personne a parlé, elle n'a dit qu'un mot : et ce simple mot, en un instant, tue les âmes d'une multitude d'auditeurs, dont il a empoisonné les oreilles; car un cœur où l'envie a versé son fiel ne répand aussi, par l'organe de la langue, qu'amertume, selon cette parole du Sauveur : La bouche parle de l'abondance du cœur 2. Ce vice offre différentes nuances : les uns vomissent effrontément et sans détours le venin de la détraction tel qu'il arrive à leurs lèvres : les autres essayent de couvrir leur malice d'un verni de respect simulé : ils poussent de longs soupirs, affectent une certaine gravité et une certaine lenteur , montrent un visage triste , baissent les yeux, formulent la médisance sur un ton plaintif, mais d'autant plus persuasif que les auditeurs la croient faite à regret, et plutôt dans un sentiment de compassion que dans une intention maligne. Je le plains bien sincèrement, dit le médisant, je l'aime; mais jamais je n'ai pu le corriger de ce défaut. Je savais bien cela de lui, dit un autre, et je ne l'aurais jamais divulgué; mais puisque la chose est connue, je ne puis nier la vérité : c'est avec peine que je l'avoue, mais la chose est trop vraie; quel dommage, ajoute-l-il : car il a tant de qualités ! mais à dire vrai il est inexcusable sur ce point.
5. Après CCS courtes observations sur ce vice perfide, revenons au texte que nous devons expliquer et montrons quels sont ceux qu'il appelle droits. Nul homme intelligent n'admettra qu'il s'agisse ici, dans les amis de l'Epouse, d'une rectitude corporelle. Il faut donc montrer qu'il s'agit plutôt d'une rectitude spirituelle, ou de la droiture de l'âme et du cœur. C'est l'Esprit-Saint qui parle et il compare les choses spirituelles à d'autres chose* prises de l'ordre spirituel. Dieu a fait l'homme droit, en son âme, et non pas seulement selon sa matière terrestre et corruptible.
* Ps. xni, 3. — • Luc, VI, 15.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
n l'a créé à son image et à sa ressemblance > . Et lui, comme vous le chantez, lui le Seigneur noire Dieu est plein d'équité et de droiture^ et il n'y a point d'injustice en lui ^I Aussi le Dieu plein de droiture a fait l'homme droit et semblable à lui-môme, c'est-à-dire, exempt, comme lui, d'iniquité. L'iniquité est une maladie de l'âme et non une affection de la chair. Apprenez donc à garder l'image divine, non dans votre substance grossière et terrestre, mais dans la partie spirituelle de vous-mêmes. Dieu est spirituel : que ceux qui veulent lui devenir, ou lui rester semblables, rentrent en leur cœur, pour y négocier cette affaire. Là, contemplant, sans voile, la gloire de Dieu, qu'ils se transforment à son image, et qu'ils avancent de clarté en clarté, éclairés par l'esprit du Seigneur 3.
6. Si Dieu a donné au corps de l'homme une attitude droite, c'était peut-ôtre pour que la forme extérieure de la partie la moins noble de lui-même avertît, en lui, l'homme intérieur façonné à l'image divine de conserver sa rectitude spirituelle; et la beauté physique devait lui reprocher sa difformité morale. Quelle indignité en effet de porter, en un corps droit, une âme courbée et abaissée! C'est un désordre, c'est ime honte qu'une statue d'argile, comme le corps, ait les yeux en haut, considère le ciel et jouisse du spectacle des astres, tandis qu'une créature spirituelle et d'origine céleste tient, au contraire, ses regards, c'est-àdire ses sens intérieurs et ses affections attachés à la terre ; et qu'une substance , qui ne devrait vivre que dans la pourpre, se roule dans la fange, comme im animal immonde et n'embrasse que l'ordure *. Rougis, ô mon âme, d'avoir échangé l'image de Dieu pour celle de la bête. Venue du ciel, rougis d'être tombée dans la boue ; 6 âme, dit le corps, regardemoi, etsois couverte de confusion. Crééedroite, comme Celui qui t'a faite, tu m'as reçu comme un aide semblable à toi et doué de rectitude physique. De quelque côté que tu portes tes regards, en haut du côté de Dieu, en bas de mon côté, (et personne n'a jamais haï sa chair,) tu retrouves partout les traits de ta beauté : partout, la sagesse, comme une maltresse amie, te prodigue des avertissements qui te rappellent ta dignité. Moi, j'ai gardé la prérogative que j'ai reçue pour toi : et tu n'as pas honte d'avoir perdu la tienne? Pourquoi ie Créateur voit-il son image détruite en toi, tandis qu'il te conserve la tienne en moi, et te la remet sans cesse sous les yeux? Tu as tourné à ta confusion tous les services que je
« Gen., I, 27. — « Ps. xci, 16. — * II Cor., m, 18.— ♦ ThrcD., IV, 6.
te devais. Tu abuses de ma docilité. Ame grossière et animale tu ne mérites pas d'habiter im coi'ps humain !
7. Des âmes ainsi courbées ne peuvent aimer l'Epouse, parce qu'amies du monde elles ne le sont pas de l'Époux. Quiconque, est-il dit, veut aimer ce siècle, se rend par là même ennemi de Dieu * . Poursuivre et goûter les choses d'icibas, c'est donc abaisser son âme : au contraire, méditer et désirer les choses d'en haut, c'est la redresser : mais elle ne sera parfaite qu'à la condition d'arrêter et de fixer désormais ses affections et sa volonté. Je vous appellerai donc droits, si vos affections sont droites en tout, et si vos œuvres ne sont pas un démenti porté à vos croyances. Que votre foi, que vos œuvres témoignent de l'état de votre âme invisible. Estimez-vous droits si vous vous montrez catholiques dans vos croyances et justes dans votre conduite. Sinon avouez franchement que vous êtes tout courbés : car voici ce qui est dit : Si vou^s offrez avec droiture votre sacrifice, mais que vous fassiez une injuste séparation, vous avez péché 2. Vous êtes droit quand vous offrez à Dieu les dons que nous venons d'énoncer : vous ne l'êtes plus, quand vous les séparez. Ne soyez donc pas des sacrificateurs droits et d'injustes séparateurs. Pourquoi séparer en vous les actes de la foi? C'est un crime : vous tuez ainsi votre foi, puisque la foi sans les œuvres estmorte.3. Vous faites à Dieu une offrande morte? Si l'amour est l'âme de la foi, qu'est-ce qu'une foi qui agit sans amour? C'est un cadavre? Honorerez- vous Dieu par une oblation infecte? Et l'apaiserez- vous, en devenant le meurtrier de votre foi ? Trouverat-il une hostie pacifique, dans une crueUe discorde? Il n'est pas surprenant que Caïn se soit précipité sur son frère, lui qui avait déjà tué sa foi? Quoi, tu es surpris, ô Caïn, que Dieu qui te méprise, ne regarde que ton offrande *? Ne sois pas étonné qu'il n'abaisse pas ses yeux sur un homme divisé d'avec lui-même. Si tu veux mettre la main au sacrifice, pourquoi livres-tu ton cœur à la jalousie ? Tu ne saurais te rendre Dieu favorable, puisque tu n'es pas d'accord avec toi-même ; au lieu de l'apaiser tu l'offenses ; tu ne portes pas encore un coup impie, mais déjà tu fais une séparation injuste. Tu n'as pas encore immolé ton frère, mais déjà tu as immolé ta foi. Est-il droit, même quand il étend sa main vers Dieu, celui dont le cœur est entraîné par la jalousie et la haine envers un frère? Et quelle peut-être la rectitude d'un homme dont la foi est morte, dont
* Jacq., rv. 4. — * Gen., iv, 7. — » Jac, n, 20. — ♦ Gen., IV, 5.
les œuvres sont la mort^ dont Tâme, sans dévotion, est remplie d'amertume? Son sacrifice était bien accompagné de foi, mais d'une foi sans amour; offrande droite, séparation cruelle. 8. La mort de la foi c*est sa séparation d'avec la charité. Croyez-vous en J.-C.î faites les œuvres de J.-C, afin que votre foi soit vivante. Que l'amour anime votre foi, et que vos actes en deviennent la preuve. Que les actions terrestres n'abaissent pas Celui que la foi aux choses célestes a élevé! Puisque vous prétendez demeurer en J.-C. , vous devez marcher sur ses traces. Mais, si vous cherchez votre gloire, vous portez envie à la prospérité d'autrui. Si vous déchirez les absents, si vous rendez le mal pour le mal, sachez-le, J.-C. n'a pas agi de la sorte. Vous prétendez connaître Dieu et vos œuvres en sont une négation. Vous manquez de droiture : impie que vous êtes, vous donnez votre langue au Christ et votre âme au démon. Écoutez donc ce que dit le Seigneur : Cet homme m'honore du bout des lèvres, mais son cœur est loin de moi ^ Vous n'êtes certainement pas droits, dans une séparation si injuste. Vous ne pouvez pas lever une tête courbée sous le joug du démon. Accablés par l'iniquité, vous êtes incapables de vous re-
dresser. Vos fautes pèsent sur votre front, comme un insupportable fardeau, plus lourdes qu'une masse de plomb i. Vous voyez donc qu'une foi même orthodoxe î, si elle n'opère pas par la charité, ne saurait rendre à l'homme sa rectitude. Mais celui qui est privé de la charité ne peut aimer l'Epouse. Les œuvres elles-mêmes quoique droites, ne rendent pas le cœur droit, sans la foi : car, comment appeler droit un homme qui n'est pas agréable à Dieu? Or, sans la foi, impossible de plaire à Dieu K Et Dieu ne platt pas à ceux qui ne lui plaisent pas. Celui à qui Dieu plaît ne saurait lui déplaire, et l'âme à laquelle il ne plaît pas n'est pas son Epouse. Comment donc serait-il droit celui qui n'aime ni Dieu, ni l'Église de Dieu , à laquelle il est dit: Les cœurs droits vous chérissent ? Si donc, ni la foi sans les œuvres, ni les œuvres dans la foi, ne suffisent à la rectitude de l'âme, nous, mes frères, qui croyons en J.-C, efforçons-nous de redresser nos voies et nos affections. Elevons nos cœurs et nos mains vers Dieu, afin d'être trouvés entièrement droits , attestant par nos œuvres, la rectitude de notre foi, aimant l'Epouse et aimés de l'Epoux, J.-C. N.-S., le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.
SEMON XXV
L Épouse^ c'est-à-dire l'Église, est noire et belle.
1. Je vous disais que les rivales de l'Église, en la forçant de répondre à leurs attaques, montraient bien que tout en paraissant être de corps du nombre des jeunes filles ses compagnes, elles ne l'étaient pas de cœur. Elle leur dit donc : Filles de Jérusalem^ je suis noire mais je suis belle î. Ce qui prouve qu'elles médisaient d'elle et lui reprochaient d'être noire. Mais voyez la patience et la bonté de l'Épouse. Au lieu de leur rendre le mal pour le mal elle les bénit, elle les appelle filles de Jérusalem, elles, à qui leur méchanceté méritait plutôt le titre de filles de Babylone, ou filles de Baal, ou tout autre nom injurieux. Elle avait sans doute appris du prophète, ou plutôt de l'onction divine, qui recommande la douceur, qu'il
^— » Isal., XXIX, 13. — « Cant., i, 4.
ne faut point briser le roseau déjà rompu, ni éteindre la mèche encore fumante ^. Aussi ne croit-elle pas devoir ajouter llrritation à l'émotion qu'elles éprouvaient, ni stimuler les aiguillons de leur jalousie. Elle s'applique plutôt à être pacifique avec ces ennemies de la paix, s'estimant tenue à des obligations, même envers des insensées. Elle préfère les apaiser par de douces paroles, et elle est plus soucieuse du salut de ces pauvres malades que de sa propre vengeance.
3. Souhaitons tous cette perfection, qui doit surtout servir de modèle aux bons prélats. Car les bons et fidèles supérieurs savent qu'ils ont en partage, non les honneurs, mais le soin
t Pa. 37, 5. — « Zach., v, 7. — » Ilébr., n, 6. — * Uale, xui, 'i.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
des âmes de leurs subordonnés. Des plaintes iiennent-elles à leur révéler les murmures secrets et injurieux dont ils sont l'objet, ils s'oublient eux-mêmes, parce qu'ils sont plutôt médecins que maîtres, et ils s'empressent de panser une âme en délire au lieu de s'en venger. Voilà pourquoi l'Épouse appelle filles de Jérusalem les compagnes dont elle endure la malveillance et les médisances, afin d'apaiser leurs murmures par sa douceur, de calmer leur agitation et de guérir leur jalousie. Car il est écrit : Une langue pacifique étouffe les procès *, Les filles de ce caractère sont, en effet, de Jérusalem, sous un rapport, et ce n'est pas à tort que l'Ëpouse les nomme ainsi. Soit par les sacrements de l'Église qu'elles reçoivent indistinctement avec les bons, soit par la foi dont elles font une égale et commune profession, soit parleur société extérieure avec les fidèles, soit, au moins, par l'espérance du salut à venir et qu'on peut encore attendre pour elles, malgré leur vie actuelle, elles sont bien appelées fiUes de Jérusalem.
3. Mais voyons ce que signifient ces paroles : Je suis noire, mais je suis belle. Ne renferment-elles pas de contradiction? Non. Je le dis pour les simples, qui ne savent pas distinguer entre la couleur et la beauté; la beauté tient à l'ensemble de l'être et la noirceur n'est qu'une couleur; tout ce qui est noir n'est pas dénué pour cela de beauté. Le noir nous plaît, par exemple, dans la prunelle de l'œil : les petites pierres noires plaisent, dans une parure : et les cheveux noirs donnent de la grâce et du charme à une figure blanche. Cette remarque s'applique à mille choses; vous trouverez un grand nombre d'objets, qui pour être à l'extérieur sans couleur, ne manquent pas d'une certaine beauté d'ensemble. C'est ainsi que l'Épouse, qui est belle dans l'ensemble de son être, peut paraître aussi noire, mais seulement durant le cours de son pèlerinage. Il en sera autrement, dans la patrie, lorsque le roi de gloire l'aura devant lui, sans rides, et sans taches, et sans défauts. Mais, si elle prétendait n'être pas noire présentement, elle se ferait illusion et la vérité ne serait point en elle. Ne soyez pas surpris si elle dit : Je suis noire, et si elle se glorifie ensuite d'être belle. Comment, en effet, ne serait-elle pas belle celle à qui l'Époux dit : Venez, ma beauté 2? Si on lui dit : venez, c'est qu'elle n'est pas encore arrivée. Ce qui nous fait entendre que cette parole ne s'adresse pas à l'Épouse bienheureuse qui règne désormais dans la patrie, mais à cette fille noire qui gémit sur la route de l'exil.
» Prov., X3tv, 15. — « Gant., n, 10.
4. Apprenez pourquoi elle se dit noire, et pourquoi elle se prétend beUe. Elle est noire, à cause de la vie souillée qu'elle a menée sous le Prince du monde, quand elle portait en elle l'image de l'homme terrestre. Et elle se prétend belle, à raison de l'image céleste qu'elle a reçue, en entrant dans une vie nouvelle. Mais, s'il ^n est ainsi, pourquoi n'emploie-t-elle pas le passé, et ne dit-elle pas j'ai été noire, au lieu de je suis noire? Si on admet ce sens, les paroles suivantes, comme les tentes de Cedar, comme les pavillons de Salomon, signifieront que l'Épouse rattache sa vie ancienne aux tentes de Cédar, et sa vie nouvelle au pavillon de Salomon. Car le mot pavillon a la même signification que celui de tente, selon ce mot du prophète : Mes pavillons ont été renversés tout d'un coup, et mes tentes abattues ^ L'Épouse a donc été noire, comme les peaux grossières des tentes de Cédar : puis, elle est devenue belle, comme les pavillons glorieux du Roi.
5. Mais voyons comment ce langage de l'Épouse se rapporte aux deux états de sa vie passée. Si on ne considère que l'extérieur des saints, et leur physionomie, quelle humilité ! quel abaissement! quel air négligé! Mais au dedans d'eux-mêmes, ils contemplent, sans voile, la gloire de Dieu, ils se transforment à à son image, marchant de clarté en clarté, sous l'illumination de l'Esprit divin 2. Ne vous semble-t-il pas que ces âmes ont droit de répondre, à ceux qui leur reprochent leur noirceur : Oui, je suis noire, mais je suis belle? Et voulez-vous que je vous prouve qu'une âme peut être à la fois noire et belle? Ses lettres, disaient les Corinthiens, en parlant de saint Paul, sont graves et fortes : mais sa présence parait infirme, ainsi que sa personne, et méprisables sont ses discours '. Il s'agissait de saint Paul. Quoi, filles de Jérusalem, vous jugerez Paul sur la vue seule, et vous le dédaignerez, comme s'il était sans aspect, ni beauté, parce que vous n'apercevrez qu'un homme chétif et faible, assujetti à la faim, à la soif, au froid, à la nudité, accablé sous le poids des travaux immenses, chargé de coups, et exposé sans cesse à la mort^? Car, voilà ce^qui défigure l'apôtre, et le rend sans gloire, méprisable, noir, inconnu, et en fait la balayure du monde. Et cependant n'a-t-il pas été ravi jusqu'au Paradis, et après avoir franchi le premier ciel et le second, n'a-t-il pas par sa pureté, pénétré jusqu'au troisième ?0 âme vraiment belle, que la beauté céleste n'a pas dédaigné d'admettre
1 Jérém., iv, 20. — • II Cor., m, 18. — » Ibid., n, 27. — * Id.
auprèsd'elle, quoi qu'habitant un corps infirme et chétif, que la sublimité angélique n'a pas rejetée, que la clarté divine n'a pas repoussée? Vous l'appelez noire. Oui, elle est noire mais belle, filles de Jérusalem : elle est noire, selon vous : elle est belle, au jugement de Dieu et des Anges. Si elle est noire, elle ne Test qu'au dehors : mais elle s'inquiète peu de vos jugements, ou des appréciations qui s'arrêtent au dehors. L'homme voit la figure : mais Dieu voit le cœur i. Voilà comment, tout en étant noire au dehors, l'Épouse est belle au dedans et platt à celui à qui elle s'est donnée. Ce n'est pas à vous que Paul veut plaire : s'il vous plaisait il cesserait d'être serviteur du Christ. Heureuse noirceur qui produit l'éclat de l'âme, la lumière de la science, et la pureté de la conscience ! 6. Ecoutez enfin les promesses que Dieu adresse, par le prophète, à ces âmes que l'humilité de la pénitence et l'ardeur de la charité, pareille à l'ardeur du soleil, ont comme noircie et décolorée : Quand vos péchés seraient comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme la neige : et qtuind ils seraient rouges comme le vermillon^ ils seront blancs comme la laine 2. Il ne faut donc pas mépriser, dans les saints, ce sombre aspect extérieur qui produit la blancheur intérieure et prépare un sanctuaire à la sagesse, car la sagesse^ est-il dit, est l'éclat de la lumière étemelle 3, et l'âme dans laquelle elle a choisi sa demeure doit être blanche. Si l'âme du Juste est le siège de la sagesse, je n'hésiterai pas à dire qu'elle est blanche; mais peut-être que celte blancheur est la justice même. Paul était juste lui à qui était réservée Id couronne de justice *. Par conséquent, Tâme de Paul était blanche, et la sagesse y résidait, en sorte qu'il prêchait cette sagesse aux parfaits, la sagesse cachée dans le mystère, et que nul prince de ce monde n'a connue. Et c'est l'obscurité extérieure résultant de la bassesse apparente de sa personne, de ses travaux, de ses jeûnes, et de ses veilles prolongées qui produisait, en lui cet éclat de sagesse et de justice. Aussi, ce qui semble noir en Paul est plus brillant que toutes les parades du monde et que les ornements royaux. On ne pourra jamais lui comparer ni beauté chamelle si grande qu'elle soit, ni la fraîcheur, ni la délicatesse d'une peau destinée au feu, ni les charmes d'un visage voué à la pourriture, ni la richesse des étoffes menacées de vieillir, ni le poli de l'or, ni la splendeur des pierres précieuses, rien enfin de ce qui est fait pour la corruption.
1 1 Rofe, XVI, 7. — « ImI., I, i8. — » Sages., vu, 26. — * Tim., IV, 8.
7. Les saints ont donc raison de mépriser la parure et le soin superflu de l'homme extérieur nécessairement corruptible, pour s'appliquer à embellir l'homme intérieur, fait à l'image divine, et qui se renouvelle de jour en jour. Ils sont assurés que rien ne plaît davantage à Dieu que son image, rendue à sa première beauté. Voilà pourquoi toute leur gloire vient du dedans, et non du dehors ; et ils la placent, non dans une fleur qui sèclie et périt dans l'opinion éphémère, mais en Dieu. Aussi, disent-ils : Notre gloire c'est le témoignage de notre conscience ^ Le seul juge de leur conscience est Dieu, à qui ils veulent plaire, et lui plaire est leur unique et suprême gloire. Et elle n'est pas méprisable la gloire qui vient du dedans, dans laquelle le Roi de gloire daigne mettre la sienne, selon cette parole de David : Toute la gloire de la fille du Roi lui vient du dedans 2. La gloire la plus sOre est celle qui nous vient de nous-mêmes et non des autres. Mais les saints ne doivent pas seulement se glorifier de leur blancheur intérieure, mais encore de leur noirceur extérieure , en sorte que pour eux, rien n'est perdu et que tout contribue à leur bien. Ne nous glorifions donc pas uniquement dans notre espérance, mais encore dans nos tribulations. Je prendrai plaisir j dit saint Paul, à me glorifier dans mes infirmités^ afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi 3. Et c'est une infirmité désirable que celle qui est compensée par la vertu du Christ. Qui me donnera d'être, non-seulement faible, mais abattu, mais anéanti en moi-même, afin que la force du Dieu des vertus m'affermisse? Car la force se perfectionne dans la faiblesse, et qu^nd je suis faible c'est alors que je suis fort et puissant *.
8. S'il en est ainsi, l'Épouse met à juste titre sa gloire dans ce que ses rivales lui objectent comme une honte ; et elle a raison de se vanter, non-seulement d'être belle^ mais encore d'être noire. Elle ne rougitpasd'un état qu'elle sait avoir été d'abord celui de son Époux. Quel honneur pour elle de lui ressembler! Est-il rien de plus glorieux pour elle que de porter les opprobres du Christ? Et voilà ce qui lui arrache ce cri de joie et de salut : A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre qu'en la croix de m>on Seigneur Jésus-Christ ^ ! L'ignominie de la croix est un bonheur pour qui n'est pas ingrat envers Jésus crucifié. C'est une noirceur. Mais c'est aussi l'image et la ressemblance du Seigneur. Interrogez le saint prophète Isaïe et il vous dira en quel état ill'a
1 II Cor., I, 12. — « Ps. xuv, 14. — » II Cor., 12. — * Ibid., XII, 9, 10, — » Galat., vi, 14.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
aperçu ; car de qui parlait-il, sinon de lui, quand il rappelle un homme de douleur qui connatt l'infirmité^ un homme sans beauté^ sans édai. Et il ajoute : Nous l'avons regardé comme un lépreux, frappé de la main de Dieu, et humilié ; il a été couvert de plaies pour nos iniquitéSj brisé pour nos crimes. Novs avons été guéris par ses meurtrissures ^ Voilà ce qui le rendait noir. A ces paroles joignez ces autres de David : Vous surpassez en beauté les enfants des hommes \ et tous avez, dans TÉpoux, tout ce que l'Épouse dit ici elle-même.
9. D*après ces paroles Jésus-Christ ne pou- Tait-il pas répondre aux Juifs ses ennemis : Je suis noir, mais je suis beau, enfants de Je* rusalem? Il était noir, en effet, puisqu'on lui il n'y avait plus ni beauté, 7ii éclat : noir, puisque c'était un ver de terre et non un homme, l'opprobre des fiommes, et le rebut du peuple K Puisqu'il «'eftoîr /"ai* p^c/i<r *. Et j'hésiterais à l'appeler noir? Voyez-le couvert de lambeaux, tout livide de blessures, tout souillé de crachats, tout défiguré des pâleurs de la mort, et vous avouerez bien qu'il était alors vraiment noir. Mais demandez aux Apôtres en quel état ils l'ont vu sur la montagne : demandez aux anges, quel est cet état dans lequel ils désirent
le contempler, et vous serez ravi de sa beauté. Il est donc beau en lui-même : il est noir pour nous. Seigneur Jésus! Que je vous trouve beau,ijusque sous notre forme terrestre, beau, non-seulement parles miracles divins qui vous environnent de leur éclat, mais encore par la vérité, et la douceur, et la justice qui sont en vous. Heureux qui étudie attentivement votre vie humaine et s'efforce autant qu'il est en lui de l'imiter ! Cette béatitude est le partage de votre belle Épouse : elle est comme les prémices de sa dot. Aussi est- elle empressée de reproduire votre beauté autant que courageuse à partager, sans en rougir, vos humiliations. C'est ce qui lui faisait dire : Je suis noire, mais je suis belle, et elle ajoutait cette comparaison : Comme les tentes de Cédar et les pavillons de Salomon. Mais c'est ici un mystère que la fatigue ne permet pas d'aborder. Vous avez le temps de frapper à la porte de Dieu. Si vous le faites, celui qui révèle les mystères et qui nous invite à frapper ne tardera pas à vous ouvrir : car c'est lui-même qui ouvre et personne ne ferme ^ C'est l'Époux de l'Église, Jésus- Christ notre Seigneur, béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XXVI
Saint Bernard déplore la mort de son frère Gérard 5,
1. Comme les tentes de Cédar elles pavillons de Salomon 6. C'est par là qu'il nous faut commencer, puisque là, finit notre entretien précédent. Vous attendez donc le sens de ces paroles et leur liaison avec le texte que nous avons expliqué, car c'est une comparaison. Or, la liaison peut s'entendre en ce sens que les deux termes de la comparaison ne se rattachent qu'à ce mot, je suis noire. Ou bien, la liaison peut encore exister en ce sens, que ces deux mots : Je suis noire et je suis belle, se rattachent à ces deux autres : comme les tentes de Cédar et lespavilUms de Salomon; mais chaque terme isolé se liant à l'autre pris isolément. Ce
* Isa!., un, 35. — « Ps. xuv, 3. — » Ps. xxi, 7. — * II Cor., V, 21. — ■ Prononcé esa 1138. VoirTom. !•% p. 333. — • Gant, i, 4.
dernier sens est plus naturel : le premier est plus obscur. Exposons-les tous les deux, eu commençant par le moins clair. Toutefois la difficulté n*est pas dans les deux premiers mots, mais seulement dans les derniers, car le mot Cédar, qui signifie ténèbres, se rapporte clairement à ces autres mots : Je suis noire. On ne peut aflirmer que ces expressions pavillons de Salomon, soient la même chose que la beauté dont l'Epouse se vante. Mais qui ne voit que tenus et pavillons expriment la môme idée? Et que sont toutes ces tentes, sinon nos corps, avec lesquels nous traversons cet exil? Nous n'avons pas ici-bas de demeure permanente : nous sommes à la recherche de notre demeui:e future 5. Nous guerroyons, comme sous des
* II Cor., V, 21. — « Apoo. , m, 7. — » Hébr., xiii, 14.
tentes, conquérantle ciel par la yiolence, et la vie de rhomme sur la terre est un combat ^ Et tant que nous luttons dans le corps, nous sommes loin de Dieu, loin de la lumière : car le Seigneur est lumière, et moins nous lui sommes unis, plus nous sommes plongés dans les ténèbres, c'est-à-dire, en Cédar. Que ce cri de douleur soit donc le nôtre : Que mon exil s'est prolongé! J'ai demeuré avec les halntants de Cédar f et mon âme s'est trouvée étrangère parmi eux 2 ! Notre corps n'est donc, ni la demeure d'un citoyen, ni la maison d'un indigène : c'est la tente d'un soldat, ou l'hôtellerie d'un voyageur. Oui, notrecorps n'est qu'une tente, la tente de Cédar. Placé entre l'&me et Dieu, il prive présentement cette âme du spectacle de l'infinie lumière : il ne lui permet de la voir qu'en énigme et comme ert un miroir^ et non face à face K
11. Vovez-vous comment l'Église est noire, et comment quelque rouiUe s'attache aux plus belles âmes ? La cause en est dans la tente de Cédar, dans les exercices d'une milice laborieuse, dans la longueur d'un misérable exil, dans les privations, et les difficultés qu'on y trouve, enfin, dans ce corps fragile et pesant : car le corps corruptible appesantit l'âme, et cette demeure terrestre abat l'esprit, par la multiplicité des soucis qui l'agitent^. C'est pourquoi ces âmes aspirent à être délivrées de leurs chaînes, afin de voler dans les bras du Christ. C'est pourquoi l'une d'elles s'écriait en gémissant : Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de m/ort ^ ? Elle savait que, dans la tente de Cédar, elle ne pouvait être exempte ni de rides, ni de taches, ni de souillures; aussi souhaite-t-€lle d'en sortir. Telle est la raison qui fait dire à l'Épouse qu'elle est noire comme les tentes de Cédar, Mais comment a-t-elle la beauté des pavillons de Salomon? Je pressens ici quelque chose de sublime et de sacré, que je n'ose dire, sans l'ordre et l'assistance de celui qui a lui-même caché et scellé ces hauts mystères, car j'ai lu : Celui qui tente de sonder la majesté sera écrasé sous la gloire «. Je m'arrête donc et j'attends. A vous de nous obtenir, comme d'ordinaire, par vos prières, la connaissance et la lumière, afin que nous revenions, avec autant d'empressement que de joie, à un sujet qui demande un esprit attentif. Et peut-être qu'une pieuse prière obtiendra cette faveur, mieux qu'une téméraire curiosité. Le chagrin que j'éprouve et la calamité qui m'a frappé me commanderaient peut-être de finir?
« Job, VII, 1.— • Ps. cxix, 5, 6.—» I Cor., xiii, !2.— * Sage»., IX, 15. — • Rom., vu, 24. — • Prov., xxv, 37.
3. Car pourquoi dissimuler (a) et cacher un feu qui consume mon triste cœur et dévore mes entrailles 7 Ainsi renfermé il s'étend plus profondément, et me condamne à des tortures plus cruelles. Comment puis-je, dans l'amertume où je suis plongé, m'occuper de ce cantique ? La vivacité de la douleur m'ôte toute idée; et l'indignation du Seigneur absorbe mon esprit. La perte de celui qui donnait à mes pieuses occupations leur liberté &it que mon cœur lui-même m'a abandonné. Jusqu'ici, je me suis contenu, *j'ai dissimulé, j'ai empêché mon affection de dominer ma foi. Quand tout le monde pleurait, vous avez pu remarquer que j'ai suivi, les yeux secs, le triste convoi. Je suis resté sur la tombe, sans verser une larme, jusqu'à la fin des funérailles. Revêtu des ornements sacerdotaux, j'ai moi-même récité, pour lui, les prières ordinaires : j'ai selon l'usage, jeté de mes mains la terre sur le corps de mon frère chéri, destiné à devenir bientôt terre lui-même. Ceux qui me regardaient pleuraient et s'étonnaient de me voir impassible, et ils étaient pleins de compassion, moins pour le défunt que pour moi qui l'avais perdu : car quel cœur de bronze ne me plaindrait d'avoir survécu à Gérard ? Sa mort est un malheur commun : mais rien n'égale le coup qui me frappe. Je maîtrisais mon aflection avec toutes les forces que donne la foi : je luttais contre elle, pour n'être pas vaincu. Je pensais à la nécessité impérieuse de la nature, à la dette imposée à l'humanité, à notre condition, à l'ordre du Tout-Puissant, au décret du juge suprême, à la sévérité et à la volonté du Dieu terrible. Ces considérations m'ont empêché de me livrer aux pleurs, malgré l'excès de la douleur qui me trouble. Mais si j'ai commandé à mes larmes, je n'ai pu commander à mon chagrin, et selon qu'il est écrit, j'ai été
(a) Ici commence Téloge funèbre de Gérard, que Bé-renger, impudent disciple d'Âbailard, allaque sans motif et auquel il reproche d'associer la tristesie à la joie. Il reproche aussi à saint Bernard d'avoir employé certaines expressions de saint Ambroise , tirées de Toraison funèbre de Satyre, son frère. Mais ces expressions ne se trouvent pas ici : elles y seraienti qu'on en devrait pas faire un crime à saint Bernard. — Voici deux ciiations prises de TEloge de Satyre : « Mon frère a quitté la vie, ou pour mieux parier, « il a échangé la mort pour la vie. Mon frère est parti, loi, « la conscience inflexible, le miroir des mœurs, le lien de « la religion. Qui donc m'animera désormais au travail ? « Qui adoucira mes chagrins? — Le bœuf cherche son « compagbon ; il sent son isolement , et ses mugissements « témoignent de son attachement. Le bœuf, dis-je, cherche « le bœuf avec lequel il avait l'habitude de porter le joug. » — Aucun de ces textes ne se trouve en saint Bernard. Bérenger avait eu la précaution de dire : Si je ne me trompe, pour ne pas s'exposer au reproche de mensonge et d'imposture.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
iroubUj et j'ai gardé le silence ^. Une douleur ainsi confirmée a pénétré plus profondément en moi et a jeté, dans mon cœur, des racines profondes; je le sens , cette douleur est devenue d'autant plus poignante que Je lui ai moins permis de s'épanchen Je l'avoue, je me sens vaincu ; il faut que mes souffrances intérieures éclatent au dehors. Qu'elle s'échappe donc enfin ma douleur et qu'elle paraisse aux yeux de mes enfants ; ils connaissent ma perte, ils seront indulgents pour mes plaintes, et me consoleront avec plus de bonté.
4. Vous savez, ô mes fils, combien ma douleur est juste, et quelle compassion mérite la blessure laite à mon cœur. Vous voyez quel fidèle ami ma délaissé, dans la voie ou je marchais. Combien il était attentif dans ses assiduités, ardent en ses œuvres; quelle était la douceur de ses mœurs? Qui m'était plus nécessaire f Qui m'aimait autant ? Nous étions frères par la naissance, mais plus proches encore par la religion. Ah ! plaignez mon malheur, je vous en supplie, vous qui savez ces choses. Xétais faible de corps et il me portait ; j'étais sans courage et il me ranimait ; j'étais lâche et paresseux et il m'excitait, j'étais imprévoyant et oublieux et il m'avertissait. Pourquoi m'avez-vous été enlevé ? pourquoi m'avez-vous été arraché des mains, homme qui partagiez mes sentiments ; homme selon mon cœur ? Nous nous sommes aimés pendant la vie ; pourquoi la mort nous a-t-elle séparés ? Cruelle séparation ! La mort seule pouvait l'opérer. Vivant, m'auriez-vous jamais quitté ? Cet affreux divorce ne pouvait être que l'ouvrage de la mort, car, qui aurait pu briser les doux liens de notre mutuelle tendresse, si ce n'est l'ennemi de toute jouissance ? En enlevant l'un d'entre nous, la mort nous a tués tous les deux, car votre mort n'est-elle pas aussi la mienne ? Ah ! c'est pour moi surtout qu'elle est une mort, pour moi à qui reste une vie plus malheureuse que le trépas ! Je vis, pour être désormais un mort vivant ; et j'appellerais cela une vie ? Impitoyable mort ! Il me serait plus doux d'être privé de la jouissance de la vie que du fruit de la vie ; car la vie sans ses fruits c'est la mort la plus dure. Deux ch&timents sont réservés à l'arbre infructueux : la hache et le feu 2. Jalouse de mes travaux, ô mort, tu m'as donc séparé d'un ami, d'un frère, par les soins duquel ces travaux devaient porter des fruits (si toutefois ils n'étaient pas stériles.) Mieux valait pour moi être privé de la vie que de votre présence, ô Gérard, vous si exact à exciter mon zèle pour
* Pb. lxxv, 5. — * Ma(h., m, 10.
le Seigneur, vous mon fidèle coadjuteur , mon prudent surveillant ! Pourquoi donc nous sommes-nous aimés et pourquoi sommes-nous séparés ? Amère condition ! mais mon sort est plus douloureux que le sien, car, ô mon cher frère, si vous avez perdu des amis, vous en avez retrouvé de plus précieux. Pour moi, quelle consolation pourrai-je rencontrer dans ma misère, après vous avoir perdu, vous mon unique consolation! Notre union corporelle nous était également agréable, à cause de la ressemblance de nos goûts ; mais je ressens seul le coup de notre séparation. Le plaisir nous était commun, mais le deuil est pour moi seul. Les flots de la colère du Seigneur sont passés sur moi, et sa fureur s'est appesantie sur ma tête. Notre présence réciproque nous était un mutuel bonheur; nos rapports étaient pleins de douceur, et nos conversations délicieuses ; j'ai perdu seul toutes ces joies. Vous n'avez fait, vous, qu'un échange et, pour tous ceux qui en font de semblables, succède une immense récompense.
8. Quelle joie et quelles abondantes bénédictions vous nous ravissez aujourd'hui, ômon très-cher frère ! Sans doute la présence de Jésus-Christ , qui vous est assurée, vous dédommage bien de m'avoir perdu, moi, chétive créature ; admis au milieu des anges voiis ne souffrez pas de notre séparation. Vous n'avez pas à gémir de mon absence, vous à qui le Seigneur communique sa présence et celle de ses amis. Mais moi, qui me dédommagera de votre perte ? Que pensez-vous de votre ami unique qui chancelle sous le poids des soucis et des peines, privé de vous, le soutien de ma faiblesse? Plongé maintenant dans un abime de lumière, absorbé dans l'océan de l'étemelle félicité, vous est-il encore permis de songer aux malheureux? Vous m'ave:^ connu selon la chair, mais aujourd'hui vous ne me connaissez plus ainsi : entré dans la vue de la puissance de Dieu, vous ne vous souvenez plus que de sa justice et vous m'oubliez, car celui qui est attaché au Seigneur n'a qu'un même esprit avec lui * et il est entièrement absorbé dans l'amour divin, incapable de sentir, de goûter autre chose que Dieu, rempli de Dieu et des sentiments et des goûts de Dieu même. Mais Dieu est charité, etplus une &me lui est unie , plus elle est riche en charité; si Dieu est impassible, il n'est pas sans compassion, lui dont le propre est d'avoir pitié et de pardonner. Vous êtes donc miséricordieux, vous quiètes uni au Dieude miséricorde sans avoir désormais besoin de miséricorde ; vous ne souffrez plus, mais
« I Cor., VI, 17.
vous restez compatissant.Yolreamitié est transformée et non refroidie ; en vous revotant de Dieu vous ne vous êtes point dépouillé d'affection pour moi; oui, vous vous occupez encore de moi. Vous avez rejeté toute infirmité terrestre, sans abjurer la pitié, car la charité ne meurt pas ^ ; vous ne m'oublierez donc jamais. 6. Il me semble entendre mon frère me répondre : Une mère peut-elle oublier son enfant? et V oublierait-elle, moi je ne vous oublierai jamais 3/ Ah ! il ne le faut pas; car vous savez où je vis, où je languis et où vous m'avez laissé; là aucune main ne m'est tendue. Dans les accidents qui m'arrivent, je cherche Gérard comme autrefois. Mais hélas! il n'est plus à mes côtés, et je gémis dans mon malheur et dans mon délaissement. Au milieu de mes embarras, qui consulter? En qui mettre ma . confiance au milieu de mes peines ? Qui m'aidera à porter mon fardeau ? Qui écoutera les dangers dont je suis menacé ? Les yeux de Gérard ne devançaient-ils point mes pas ? mes intérêts ne vous étaient-ils pas plus chers qu'à moi-môme, ô Gérard, et ne vous inspiraientils pas un zèle plus ardent ? Combien de fois votre parole douce et persuasive m'a-t-elle arraché aux entretiens du monde et rendu à un silence ami ? Le Seigneur lui avait donné une langue savante afin qu'il sût parler ; la prudence de ses réponses et la grâce qu'il avait reçue d'en haut charmaient à la fois les familiers et les étrangers, en sorte que presque aucun de ceux que Gérard avait rencontrés le premier, ne me réclamait. Il aUait à la rencontre de ceux qui arrivaient, il les arrêtait et les empêchait de troubler mes instants de repos. Il m'amenait seulement ceux qu'il n'avait pas réussi à satisfaire et renvoyait les autres. Homme adroit, ami fidèle, il était plein de complaisance pour un ami, et il remplissait tous les devoirs de la charité. Qui s'est éloigné de lui les mains vides ? Les riches remportaient un sage conseil; les pauvres une abondante aumône. S'il intervenait dans mes affaires, c'était pour me procurer du repos; il ne cherchait pas ses intérêts personnels; dans son humilité, il attendait de mon propre repos plus de profit que du sien. De temps en temps cependant, il demandait qu'un autre plus capable le remplaçât dans son emploi ; mais où trouver ce plus capable ? Il ne tenait à son ofiice par aucune de ces affections excessives si communes, il n'y portait qu'un esprit de charité, car il travaillait plus et recevait moins que les autres ; et souvent, lorsqu'il distribuait aux autres les choses nécessaires, il manquait
« 1 Pierre, v. — • I Cor., xiii, 8. — » laaL, xux, 15. i Ps. xxxvi, 30.
des plus indispensables, par exemple, de nourriture, ou de vêtement. Sur le point de mourir ; vous savez, dit-il, ô mon Dieu , tout ce qu'il y a en moi. J'ai toujours désiré le repos, afin de veiller sur moi-même, et de m'occuper de vous ; mais votre crainte, la volonté de mes frères, mon attachement à l'obéissance et par-dessus tout, un amour pur pour mon frère, non supérieur, mon abbé, m'ont retenu dans les sollicitudes et les embarras. Et il disait vrai. Je vous rends grâces, ô mon frère, des fruits que j'ai retirés de mon zèle pour le Seigneur, si toutefois j'en ai retirés. Si j'ai fait quelque progrès, si j'ai été utile, je vous le dois. Vous succombiez sous le poids des occupations, tandis que je goûtais un repos ménagé par votre affection. Je me livrais avec plus de douceur au service de Dieu, ou je m'occupais plus utilement à l'instruction de mes enfants; car pourquoi ne serais-je pas resté tranquille intérieurement, quand je savais que vous agissiez au dehors pour moi , vous, ma main droite, la lumière de mes yeux, mon esprit et ma langue, main infatigable, œil droit et simple, esprit de conseil, langue ne parlant que selon la jutice, selon ce qu'il est écrit : La bouche du juste méditera la sagesse et sa langue parlera selon la justice i.
7. Mais pourquoi redire ce que Gérard faisait au dehors, comme s'il était novice dans la spiritualité? Les hommes spirituels qui l'ont connu n'ignorent pas combien ses conversations respiraient la foi; ses familiers savent bien que sa conduite et ses goûts opposés aux sentiments charnels exhalaient, au contraire, la plus vive ferveur. Fut-on jamais plus exacl à observer la règle, plus ardent à châtier son corps, plus absorbé ou plongé davantage dans la contemplation, plus élevé et plus pénétrant dans la discussion . Combien mes entretiens avec lui m'ont-ils appris de choses que j'ignorais , et venu pour enseigner ne l'ai-je pas quitté plus instruit ? Je n'en suis pas surpris, puisque des hommes célèbres, par leur position et leur sagesse, ont assuré que la même chose leur était arrivée. Gérard ne connaissait point la littérature, mais il avait le génie qui devine la littérature et qui éclaire l'esprit. Û se moBtrait grand, non-seulement dans les grandes choses, mais dans les petites. Quelles connaissances n'avait-il pas en architecture, en agriculture, en horticulture^ dans la direction des eaux, enfin dans tous les arts et les ouvrages champêtres ? Dans toutes ces matières, rien n'était au-dessus de son habileté. Il pouvait également servir de maître aux maçons, aux
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charpentiers, aux laboureurs, aux jardiniers, aux cordonniers et aux tisserands; tout le monde le regardait comme le plus capable ; lui seul s'estimait inhabile. Plût à Dieu, que beaucoup d'autres, moins capables, ne méritent pas plus que lui cette malédiction : Malheur à TOUS qui êtes sages à vos propres yeux ^ ! Je parle à des hommes qui connaissent ces détails; vous en savez même sur lui de plus importants et de plus nombreux. Mais je m'arrête, parce que je parle de ma chair, de mon frère : j'ose pourtant ajouter ceci : il m'était plus utile que personne et en toutes choses, petites et grandes, dans mes affaires personnelles et dans celles qui vous concernaient, à l'intérieur et à l'extérieur. J'étais vraiment tout à lui et il était tout à moi ; il ne me laissait que les honneurs et le titre de supérieur, il en portait toutes les charges; j'avais le nom d'abbé, il en avait les sollicitudes. Mon esprit pouvait tranquillement se reposer sur lui, car, par lui, je pouvais me réjouir dans le Seigneur, prêcher plus librement et prier plus à l'aise . Oui, 6 mon frère, grâce à votre secours, mon &me était moins fatiguée, ma tranquillité plus grande, mes instructions plus profitables, mes oraisons plus longues, mes lectures plus fréquentes, mon amour plus ardent.
8. Mais, hélas ! vous m'avez été ravi et j'ai perdu tout cela, en vous perdant ; avec vous se sont évanouies mes joies et mes délices ; maintenant les soins m'assiègent, les embarras me pressent ; je ne vois que sollicitude de tous côtés, et après vous, c'est ce qui me reste. Je gémis seul sous le fardeau, il faut absolument que je le dépose, ou que j'en sois accablé, puisque vos épaules ne le soutiennent plus. Qui me donnera de mourir bientôt après vous ! car je ne voudrais.' ni être privé de la gloire, ni que la vôtre vous fût ravie; il n'y a que peine et douleur pour moi à vous survivre ; ma vie s'écoulera dans l'amertume et la douleur ; et toute ma consolation sera l'excès même de mon affliction. Je ne chercherai point de soulagement ; j'aiderai la main du Seigneur, car c'est la main du Seigneur qui m'a frappé ; c'est sur moi, dis-je, qu'elle s'est appesantie, moi qu'elle a atteint et non celui qui a été appelé au repos. C'est ma vie que Dieu a tranchée, en coupant le fil des jours de Gérard ; car pourrai-je appeler mort celui qu'il a fixé dans la vie? Mais la porte par laquelle il est entré dans cette vie, c'est ma mort. On peut me dire mort; on n'en peut dire autant de celui qui s'est endormi dans le Seigneur. Coulez, coulez larmes depuis longtemps avides de vous répandre ; celui qui
< Istf., V, 4.
vous retenait est parti. Cataractes de mes tristes yeux, rompez-vous, et qu'il s'en échappe des torrents de pleurs! Peut-être effaceront-ils les fautes qui ont allumé la colère de Dieu. Quand j'aurai consolé le Seigneur, peut-être à mon tour mériterai-je d'être consolé ; mais il faut que je pleure sans fin, car ceux qui pleurent seront consolés ^ Que les saints me viennent donc tous en aide; et que celui qui est spirituel vienne, en esprit de douceur, me soutenir dans mes désolations. Jugez de mon affliction d'après mon affection et non d'après ce qui se passe ordinairement. Nous voyons tous les jours des morts pleurer leur mort ; on voit couler beaucoup de larmes ; quels fruits en résulte-t-il? Nous ne blâmons pas l'affliction lorsqu'elle est réglée, mais nous en blâmons les motifs ; l'affliction est naturelle et son trouble est le châtiment du péché ; mais les motifs de l'affliction sont vanité et péché; car, si je ne me trompe, que déplore-t-on, sinon la perte d'ime gloire chamelle , les misères de la vie présente? Ceux qui pleiurent de cette façon méritent eux-mêmes d'être pleures. Est-ce ainsi que je pleure? Mon affliction est de la même nature que la leur; mais elle a un autre motif et d'autres intentions; je ne suis pas touché d'une perte mondaine, je ne suis ému que des choses de Dieu ; je pleure la perte de celui qui m'était d'un secours assuré, qui était mon sage conseiller. Je pleure Gérard, Gérard mon frère selon la chair, uni intimement à moi par l'esprit, Gérard associé à mes religieux desseins.
9. Mon âme s'était attachée à son âme, et nos deux cœurs n'en formaient plus qu'un, moins par la parenté que par la communauté de sentiments. Nous étions liés ensemble par les liens de la chair, mille fois plus par ceux de l'esprit, par la conformité des pensées et la ressemblance des caractères. Gomme nous n'avions qu'un cœur et qu'une âme, le même glaive a percé et divisé cette âme, en mettant une moitié au ciel, et délaissant l'autre dans cette fange. C'est moi, moi qui suis cette moitié plongée dans la boue, séparée d'une autre meilleure. Et on me dit, ne pleurez pas ? On m'a arraché les entrailles et on me dit : ne le sentez pas. Ah ! je sens, malgré moi, car je n'ai pas la dureté des pierres et ma chair n'est pas d'airain ; je sens donc parfoitement, et je me plains, et ma douleur est continuelle. Non, le Dieu qui frappe ne pourra pas m'accuser d'insensibilité, comme ceux dont il dit : /« les ai frappés, et ils n'ont exhalé aucune plainte ^. J'aimais, je l'avoue; je
1 Math.^ y, 5. — * Jérèmie, v, 8
ne le nie pas, et à ceux qui diront que mon affection était charnelle, je confesserai qu'elle était humaine, comme j*avoue que je suis homme. Si ce n'est point assez, je confesserai encore qu'elle était charnelle, comme j'avoue que moi aussi je suis charnel, et assujetti au péché, voué à la mort, sujet aux souffrances et aux misères. Non, je ne suis point insensible aux souffrances, j'ai horreur de la mort et pour moi et pour les miens. Gérard était mon Gérard, il était à moi ; comment ne l'aurait-il pas été, lui mon frère par le sang, mon fils, par la religion, mon père, par les soins, lui qui partageait tous mes sentiments, qui avait pour moi une si tendre affection ? Il m'a été enlevé, je le sens, j'en ai été blessé et cruellement blessé.
10. Pardonnez-moi, mes enfants, et si vous êtes mes enfants, plaignez le sort de votre père! Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, vous au moins qui êtes mes amis, vous les témoins des durs châtiments que la main du Seigneur a infligés à mes péchés. Il m'a frappé avec la verge de son indignation, comme le méritaient mes fautes ; mais le coup est rude pour mes forces . Pourrez- vous dire que la vie me sera douce sans Gérard, si vous savez ce que m'était Gérard. Je ne veux cependant pas me révolter contre les volontés du Dieu de sainteté, ni blâmer le jugement qui a décerné à Gérard une couronne méritée, et à moi un châtiment qui m'était dû. Si j'éprouve de la douleur, je ne critique pas la sentence qui me l'impose; ma sensibilité est une faiblesse humaine ; ma censure serait une impiété. Est-il rien de plus naturel que ces sentiments doux ou pénibles qui résultent de la présence, ou de l'absence de ceux queiious aimons? La société des hommes entr'eux, surtout celle des amis, n'est jamais sans résultat : la souffrance produite par l'absence, le chagrin né de leur séparation mutuelle attestent bien l'énergie des liens qui enchaînent deux cœurs présents l'un à l'autre. Je pleure donc sur vous, ô mon cher Gérard, non que vous soyez à plaindre, mais parce que vous m'ayez été enlevé; peutêtre mon sort est-il plus digne de larmes, puisque je suis réduit à boire im calice d'amertume. Je suis seul à plaindre, puisque j'y bois seul; vous n'y buvez pas et j'endure seul la peine que d'ordinaire souffrent également des amis, lorsqu'ils sont arrachés l'un à l'autre. 11. Pourquoi vous avoir perdu au lieu de vous avoir devancé ? Puissé-je un jour, si éloigné qu'il soit, vous suivre partout où vous irez ! car je n'en doute pas, vous avez rejoint ceux, qu'au milieu de vôtre dernière nuit, vous invitiez à louer Dieu, quand d'un visage
rayonnant de force, et d'une voix émue de ' bonheur, à la surprise des amis qui vous environnaient, vous vous êtes subitement écrié avec David: Louez le Seigneur f)ous qui êtes dans les cieuxy louez-le dans les hauts lieux ^. Cette nuit était un jour véritable pour vous, ô mou frère, et elle en avait tout l'éclat. Oui, elle était toute lumineuse et pleine de délices. On m'a appelé, pour voir cette merveille et contempler un homme qui tressaillait de joie en mourant, un homme qui se riait de la mort. 0 mort, où est ton aiguillon ? Au lieu d'aiguillon, il n'y avait que jubilation. Un homme mourait en chantant et il chantait en mourant. Tu{es devenue une source de félicité, 6 mère de la douleur ! tu sers d'instrument de gloire , toi ennemie de la gloire ! clef de l'enfer, tu ouvres le ciel ; abîme de perdition, tu aides à trouver le salut, et tout cela tu l'es pour un pécheur ! 0 mort, te voilà morte, tu as été prise à l'hameçon que tu as in^>rudemment mordu et qu'a préparé celui qui te crie, avec le prophète : 0 mort, je serai la mort; ô enfer, je serai ta ruine 2. Blessée à cet hameçon, tu ouvres une large et délicieuse route aux fidèles, qui traverseront tes entrailles, pour arriver à la vie . Gérard ne te craint pas, spectre hideux, Gérard est arrivé victorieux de toi à la patrie, non-seulement sans crainte, mais louant Dieu dans des transports de joie. J'arrivais, lorsque je l'entendis terminer le psaume d'une voix claire; puis élevant les yeux au ciel : Mon pire, dit-U, je remets mon âme entre vos mains ^. Puis recommençant les mêmes paroles, et redisante plusieurs reprises: mon père! mon père! il tourne vers moi son visage tout rayonnant : que Dieu est bon, s'écriait-il, d'avoir voulu être le père des hommes ! Quelle joie pour les hommes d'être les enfiemts et les héritiers de Dieu ! s'ils sont ses fils ils sont ses héritiers. Ainsi chantait celui que nous pleurons et ainsi, je l'avoue, il changeait presque mon deuil en un cantique de joie; tout occupé de sa gloire j'oubliais mon malheur.
12. Mais une vive douleur me rappelle à moimême, et les déchirantes angoisses de mon cœur m'arrachent à cette douce et agréable vue, comme à un léger sommeil. Je pleurerai donc, mais sur moi, car la raison me défend de pleurer sur Gérard. Je m'imagine, en effet, que, s'il le pouvait, il nous dirait : Pleurez sur vous, et non sur moi. David a eu raison de verser des larmes sur un fils parricide *, parce qu'il savait que l'excès de son crime le plongerait, pour jamais, dans les abtmes de la mort. Il
« P«. cxLvrn. — « Oaée, xm, 44.-8 luc, xxin, 46. — ♦ H Rob, XIX, i.
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a pleuré aussi, avec raison, Sattl et Jonathas enfermés pour toujours dans la tombe (a). Ils ressusciteront, à la vérité, mais non pas pour lavie; que dis-je?ils ressusciteront mais non pour la vie; ou vivant dans la mort, ils mourront plus misérablement. On peut, il est vrai, hésiter sur le sort de Jonathas. Je n*ai pas, moi, ces motifs pour pleurer, mais j'en ai d'autres. Je pleure d'abord la perte qui me frappe et qui atteint cette maison ; je pleure ensuite la perte que font les pauvres, dont Gérard était le père; je pleure sur le coup qui désole notre ordre, notre religion, qui trouvait une force dans votre zèle, 6 Gérard, dans vos conseils, dans vos exemples; je pleure, enfin, sinon sur vous, du moins à votre occasion. Je suis vivement ému, parce que j'aime vivement. Ah ! ne m'importunez pas en me disant : vous ne devez pas vous attrister ainsi; le bon Samuel n'a-t-il pas eu d'affection pour un roi réprouvé, et le pieux David pour un fils parricide ^ ? Et en cela ils n'ont ni manqué defoi,nilnurmuré contre le jugement de Dieu'. Absalan mon fils, dit le saint homme David, mon fils Absalon 2. Il y a ici plus qu'Absalon. Voyez le Sauveur lui-même, considérant Jérusalem et prévoyant sa destruction, if p^ura sur elle 3. Et je ne serais pas aflligé et pour vous et pour moi? Je ne sentirais pas ma blessure qui est si profonde? Jésus-Christ a pleuré de compassion, et moi je ne pleurerais pas de mes propres souflTrances ? Il n'a ni condamné, ni arrêté les larmes qu'on versait surla tombe de Lazare : au contraire, Jésus a pleuré lui-même *, dit l'évangile. Ces larmes prouvaient sa nature humaine, mais elles n'étaient pas une marque de défiance. Et Lazare mort s'est dressé à la voix de Jésus-Christ, pour vous montrer qu'une affection, qui fait couler des larmes, n'est point contraire à la foi .
13. Ainsi nos larmes ne sont point un signe d'infidélité, mais une suite de notre condition. En pleurant parce que je suis blessé, je n'accuse nullement celui qui m'a firappé; mais j'invoque sa miséricorde et je cherche à fléchir sa sévérité ; mes paroles sont pleines de douleui-s, elles n'exhalent pas le murmure. N'ai-je
(a) Saint Bernard semble douter du salut de Jonathas : mais d'autres Pères et Docteurs le sauvent.
* I Rois, VI, 16. — « II Rois, xvui, 33. — • Luc, xix, 41. — ^ Jean, xi, 35.
pas prouvé que Dieu est infiniment juste, lui qui, par l'exécution du même arrêt, punit le coupable et couronne le mérite. Je le répète, le Dieu plein de droiture a bien fait ces deux choses. Je chanterai. Seigneur, votre miséricorde et votre justice. Qu'elle vous bénisse la miséricorde que vous avez exercée envers votre serviteur Gérard ! Qu'il vous bénisse le jugement que vous avez porté contre nous ! Miséricordieux envers l'un, juste envers l'autre, vous serez toujours loué. Ne doit-on louer en Dieu que la bonté ? Il y faut aussi louer la justice : vous êtesjuste^ Seigneur, et vos jugements sont équitables ^ ; vous nous aviez donné Gérard, vous nous l'avez enlevé; si nous pleurons sa perte, nous n'oublions pas cependant que nous le tenions de vous ; nous vous remercierons de nous avoir accordé de le posséder, et nous consentons à le perdre, selon le bon plaisir de Dieu.
14. Je me souviens, Seigneur, de mes engagements et de votre bonté ; reconnu juste dans vos paroles, soyez victorieux dans le jugement dont vous serez l'objet. L'année dernière nous étions àViterbe,!pour l'intérêt de rÉglise(A). Gérard tombe malade, et son état s'aggravant. Dieu paraissait vouloir l'appeler prochainement à lui. J'étais désolé d'abandonner mon compagnon de voyage, de le laisser dans une terre étrangère et de ne pas le rendre à ceux qui me l'avaient confié, car son amabilité le rendait cher à tout le monde. Je me mis à prier avec larmes et gémissements. Attendez, Seigneur, disais-je, attendez notre retour, lorsque je l'aurai ramené à ses amis, vous l'enlèverez selon votre volonté, mais je ne serai pas accusé. Vous m'avez exaucé. Seigneur, il guérit ; nous avons terminé l'œuvre que vous nous aviez confiée et nous sommes revenus, rapportant, en nos mains joyeuses, les gerbes de la paix. J'avais presque oublié mes engagements : vous, Seigneur, vous n'avez point oublié les vôtres. Je rougis de mes sanglots qui accusent ma faute . Qu'ajouteraije î vous avez réclamé votre dépôt. Vous avez redemandé votre bien. Mes larmes me commandent de finir ; à vous, Seigneur, d'en marquer la mesure et le terme.
1 Ps. ex vin, 137.
(a) Saint Bernard a fait deux séjours à Vilerbe , le premier en 1133 (Lettre 151), et l'autre, dont il s'agit ici, en 1137.
S. Bern. — Ton. m.
SERMON XXVII
^es ornements de V Épouse : comment une âme sainte est appelée CieL
i . Après avoir rempli les devoirs que Thiimanité nous imposait envers un ami maintenant rentré dans sa patrie, je reviens au sujet édifiant que j'avais interrompu. Il ne convient pas de pleurer plus longtemps un homme qui est au sein de la joie, ni d'importuner de nos larmes un convive, qui est assis à un heureux festin. En déplorant nos propres mallieurs, évitons l'excès, de peur de paraître moins attachés à nos amis qu'aux avantages qu'ils nous procurent. Que la félicité de Gérard adoucisse l'amertume de ses amis désolés, et que le bonheur qu'il trouve, dans la présence de Dieu, nous rende son éloignement supportable. Soutenu par vos prières, je vais donc, si je le puis, mettre en lumière ce qu'il y a de caché dans ces pavillons pris comme exemples de la beauté de l'Épouse. Déjà nous avons touché ce sujet, sans l'avoir approfondi. Nous avons cherché et expliqué de quelle façon l'Épouse est noire comme les tentes de Cédar, Comment donc est-elle belle comme les patillons de Salomon ^ ? La gloire de Salomon offrait-elle quelque rapport avec la beauté de l'Épouse, et cette gloire de l'un était-elle comparable aux parures de l'autre ? Si je disais (pie ces pavillons, comme les tentes de Cédar, se rapportent moins à la beauté de l'Épouse qu'à son abaissement, je serais peut-être plus exact; et il y aurait des raisons de soutenir cette interprétation, ainsi que je le montrerai. Mais en voyant, dans la beauté de ces pavillons, l'emblème de la beauté de l'Épouse, j'aurai besoin du secours de celui à la porte duquel vous frappez, afin d'exposer dignement ce mystère. Un sage et bon juge ne rejetterait-il pas comme basse et déplacée la comparaison de qualités extérieures avec la beauté intérieure de l'âme sainte ? Qu'y a-t-il, dans les beautés de ce monde fugitif, qui puisse égaler les charmes d'une âme dépouillée du vieil homme et qui, au lieu de diamants, étale pour parure une vie angélique? d'une âme plus pure et plus élevée que le firmament, plus radieuse que le soleU? Ah! si vous voulez savoir à quels pavillons l'Épouse se glorifie de
1 Gant., I ) 4.
ressembler, ne songez plus au Salomon terrestre.
2. Que signifient donc ces paroles : Je suis belle comme les pavillons de Salamon? X mon avis, elles indiquent quelque chose de grand et de magnifique, si, au lieu de les appliquer à Salomon môme, nous les appliquons à celui dont il est dit : Il y a ici plus que Salomon ^. Car celui-ci est mon Salomon , et il n'est pas seulement pacifique, ce que signifie le mot Salomon, mais il est lui-même la paix, comme l'appelle saint Paul : Il est notre paix 2. Je suis sûr qu'on peut trouver, dans ce Salomon, une raison de le comparer à la beauté de TÉpouse. Voyez, en effet, ce que dit le Psalmiste de ces pavillons : Il étend le ciel comme un pavillon 3. Ce n'est pas le Salomon juif, malgré sa profonde sagesse et son immense puissance, qui a étendu ainsi le ciel : c'est celui qui est non-seulement sage, mais la sagesse môme ; c'est lui qui l'a créé et étendu. Ce n'est pas le premier Salomon, mais celui qui dit: Quand il préparait le ciel (il est ici question du Père), j'étais présent *. Le Père était assurément assisté dans ce moment par sa puissance et sa sagesse. Et ne croyez pas qu'elles assistaient oiseuses à ce spectacle; car il dit : Tétais présent, et non je préparais. Lisez la suite, et vous trouverez ; J'étais avec lui, et je réglais toutes choses. Il est dit encore : Tout ce que le Père faille Fils le fait aussi comme lui^. Ainsi, le Fils lui-même a étendu le ciel, comme un pavillon, admirable pavillon, tente immense qui couvre la terre, et récrée nos regards, par le spectacle du soleil et de la lune et d'une multitude d'étoiles. Quoi de plus beau que ce pavillon ? Quoi de plus magnifiquement orné que le ciel ? On ne peut cependant les comparer à la gloire, ni à la beauté de l'Épouse ; tout cela lui est inférieur, en ce sens, que tout cela doit finir, car ce n'est qu'une figure corporelle et sensible qui passe; et les choses visibles sont temporelles, tandis que les invisibles sont éternelles <>.
3. Mais l'Épouse possède une beauté rationnelle et une beauté spirituelle, qui est étcr-
* Mûlh., xn, 42. — « Epbcs., ii, 14. — » Pa. cm, 2. — ♦ Prov , VIII, 27, 30. — * Jean, v, 19. — « II Cor., iv, 18.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
nelle, car elle est l'image de l'éternité. La beauté de l'Épouse, par exemple, c'est la charité , et la charité^ comme vous l'avez lu, ne meurt jamais t. C'est encore la justice, et la justice^ dit le prophète, subsistera dans tous les siècles des siècles 2. C'est la patience, et vous lisez que la patience des pauvres ne sera pas éternellement confondus 5. Qu'est-ce que la pauvreté volontaire? Qu'est-ce que l'humilité? Ne méritentelles pas, l'une le royaume éternel ^ et l'autre une exaltation sans fin &? Ainsi en est-il de la crainte du Seigneur, qui est sainte et qui subsiste dans tous les siècles ^. Il en est aussi de môme de la prudence et de la tempérance, de la force et de toutes les autres vertus. Que sontelles, sinon les pierres précieuses qui composent la parure de l'Épouse et qui brilleront en elle d'un éclat immortel? Oui, immortel, car elles sont la base et le fondement de l'éternité : car une âme n'a d'autres titres à la vie éternelle et bienheureuse que la pratique des vertus. C'est pourquoi le prophète s'adressant à Dieu, qui lui-môme est la vie bienheureuse, dit : La justice et l'équité sont la base de votre trône"^. Et l'apôtre enseigne que Jésus-Christ habite dans nos cœurs, particulièrement par la foi ». Les disciples du Sauveur lui firent de leurs vêtements un tapis 9, quand il entrait à Jérusalem assis sur un âne, montrant par là que Jésus-Christ ne devait point se reposer en une âme nue et qu'il ne trouverait point revôtue et enrichie de la doctrine et des mœurs des apôtres. C'est pourquoi l'Église, qui a la promesse du bonheur futur, a soin de se préparer et de se revêtir d'un ornement d'or ^^ et d'acquérir toutes les perfections et toutes les vertus qui la rendront digne et capable de la plénitude de la grâce. 4. Au reste, je ne voudrais pas comparer le ciel visible et corporel, si beau d'ailleurs par les milliers d'astres qui y brillent, à cet assemblage de beautés spirituelles qui éclatent sur la robe de sainteté dont le Seigneur a revêtu TÉpouse. Mais il y a le ciel du ciel dont le prophète dit : Chantez en Vhonneur du Seigneur qui est au-dessus du ciel, vers l'orient ^^ Or, ce ciel est tout intelligible et spirituel ; et celui qui a fait les cieux avec intelligence i^, a créé celui-ci, pour être sa demeure étemelle. Ne pensez pas que l'amour de l'Épouse reste en deçà de ce ciel, où elle sait qu'habite son bien-aimé ; là où est son trésor là est aussi son cœur ^3. Elle rivalise avec ceux qui contemplent Tobjet de ses soupirs, et si elle est inca-
* I Cor., XIII, 8. — « Ps. CXI, 3. — • Ibîd, ix, 19. — * Math., V, 8. — ■ Luc, xiv, 11. — • Ps. xvm, 10. — ' P». Lxxxviii, ^5. — • Ephes., m, 17. — » Math., xxi, 7, 8. — " Pa. xuv, 10. — " Ps. lxxvit, 33, 34. — " Ibid., cxxxv, 5. — " Math., vi, 21.
pable encore de le contempler avec eux, elle travaille à les imiter, en leur criant, par la sainteté de sa vie, plus encore que par ses paroles : Seigneur j j'ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où réside votre gloire ^
6. C'est à ce ciel que l'Épouse ose emprunter une image et se comparer. Il est vaste comme une tente, non par l'étendue matérielle, mais par celle des affections. On y voit des ouvrages admirables par leurs variétés ; ces variétés ne s'entendent pas des couleurs, mais des béatitudes; car Dieu a établi les uns Anges, les autres Archanges, les autres Puissances, les autres Dominations , les autres Principautés, les autres Trônes, les autres Chérubins, les autres Séraphins. Telles sont les étoiles de ce ciel, et les couleurs de ces pavillons. Voilà un des pavillons de mon Salomon, et c'est le plus remarquable, par la variété de ses ornements et de sa gloire. Or, cet immense pavillon en renjferme plusieurs autres, qui appartiennent également à Salomon, puisque chaque bienheureux, chaque saint qui s'y trouve est un pavillon de Salomon. Les saints ont une bonté et une charité qui s'étend et vient jusqu'à nous, ils désirent pour nous la gloire qu'ils possèdent, loin de nous l'envier ; et parmi eux, il en est qui ne dédaignent pas de rester, par exemple, auprès de nous, qui sont attentifs à nos besoins, qui prennent soin de nous : ce sont les anges, qui nous tiennent lieu de serviteurs et de ministres,envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent être héritiers du salui 2 . Cette multitude innombrable de bienheureux est spécialement appelée le ciel du ciel et chacun d'eux est nommé, cieux des cieux , et à chacun d'eux s'appliquent, par conséquent, ces paroles : Vous avez étendu le ciel comme un pavillon ^. Vous comprenez donc ce que sont, et à quel Salomon appartiennent ces pavillons auxquels l'Épouse se glorifie de ressembler.
6. Considérez maintenant la gloire de celle qui se compare au ciel et à un ciel d'autant plus éclatant qu'il est plus divin. Ce n'est pas sans titre qu'elle prétend ressembler au ciel d'où elle tire son origine (a). Si, par le corps
» Ps. XXV, 8. — • Hebr., i, 14. — • Ps. cm, 2.
(a) Bérenger, disciple d'Ab&ilard , dans l'apologie qutl entreprit de son maître , contre le concile de Sens et saint Bernard, épilogue sur ces paroles du saint Docteur, comme si l'abbé de Clairvaiix eût prétendu que les âmes étaient d'abord créées au ciel, puis mises dans les corps : « Vous avez erré, dit- il insolemment , en faisant venir les âmes du ciel.... Vos paroles sentent rhérésie... Vous tombez dans les doctrines détestables d'Origène. » Mais quelle inexactitude y a-t*il à appeler céleste, une âme qui a Dieu pour Père, dont la vie doit être au ciel, sa patrie , conome son essence est supérieure à tout ce qui est terrestre ? Aussi
tiré de terre , elle s*assimile aux tentes de Gédar, pourquoi ne se glorifierait-elle pas de ressembler au ciel, sous le rapport de son âme qui vient du ciel ? Surtout quand sa vie prouve son origine, atteste la dignité de sa nature et de sa patrie. Elle n'adore et ne sert qu'un seul Dieu, comme les anges ; comme eux, elle aime Jésus-Christ par-dessus tout ; elle est chaste , comme les anges et cela dans une chair de péché et dans un corps fragile que les anges n'ont pas. Enfin elle recherche, elle goûte les biens dont jouissent les anges et non les biens de la terre. Quelle preuve plus évidente d'origine céleste que la ressemblance originelle, qui contraste avec la région qu'elle habite ? qu'une vie pure sur cette terre d'exil, que des mœurs d'ange dans un corps presque animal ? Ce sont là les apanages d'une vertu plutôt céleste que terrestre ; ils démontrent clairement qu'une &me capable de pareils prodiges est vraiment du ciel. Ecoutez cependant quelque chose de plus clair encore : J'ai vu la viUe sainte^ la nouvelle Jérusalem venant de Dieu et descendant du ciel^ parée comme une Épousepour son Époux. L'apôtre ajoute : Et j'entendis une voix qui venait du trône et qui disait : Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes et il y habite avec eux^. Et pourquoi ? c'est, je crois, afin de se choisir une épouse parmi les hommes. 0 merveiUe ! Il venait à l'Épouse et il ne venait pas sans l'Épouse. Il cherchait l'Épouse et l'Épouse était avec lui. Y a-t-il donc deux Épouses? Non, puisqa^il dit Ma colombe est nne.« Mais comme il a voulu de différents troupeaux n'en faire qu'un, afin qu'il n'y eût qu'un bercail et qu'un pasteur 2, ainsi, après avoir eu dès le commencement pour Épouse la multitude des anges, il lui a plu de former une Église composée d'hommes, et de l'unir à celle du ciel, afin qu'il n'y eût qu'une seule Épouse et qu'un seul Époux. La première est donc devenue parfaite par l'adjonction de l'autre; elle n'est pas double et elle reconnaît que c'est d'elle qu'il a été dit : Ma colombe est unique et parfaite ^. Or, le principe générateur de cette unité, c'est, icibas, la conformité d'amour, au ciel, la possession d'une gloire commune.
7. Ainsi, du ciel nous viennent et l'Époux qui est Jésus-Christ, et l'Épouse qui est Jérusalem. Jésus-Christ, pour devenir visible, s'est anéanti, en prenant la forme de l'esclave, en se rendant semblable aux hommes et en se fài-
BAint Augustin (liv. II , contre Julien) di(-ll : « Comme « nous tenons un corps de la terre et un esprit du ciel , « nous sommes à la fois terre et ciel. »
i Apoc,., XXI, 2, 3. — « Jean, x, 16. — » Cantiq., VI, 8.
sant reconnaître comme homme ^ Mais l'Épouse, sous quelle forme, sous quels traits, en quel état celui qui l'a aperçue, l'a-t-il vue descendre du ciel ? Est-ce au milieu des anges qui montaient et descendaient au-dessus du fils de l'homme 2? Nous disons, avec plusse raison, qu'il a vu l'Épouse, lorsqu'il a vu le Verbe dans la chair, et reconnu deux personnes dans une seule chair. En effet, quand le Saint, l'Emmanuel est venu apporter à la terre sa discipline céleste, lorsqu'il nous a montré, enlui-mème,^ l'image visible et la splendeur de la gloire de cette Jérusalem céleste qui est notre mère, qu'avons-nous vu dans l'Époux, sinon l'Épouse? Qu'avons-nous admiré, dans ce môme roi de gloire, sinon l'Époux ceint de sa couronne et l'Épouse ornée de ses pierreries ? Celui qui est descendu est donc celui-là môme qui est monté; en sorte que, personne ne descend que celui qui est monté, le seul et môme seigneur, époux en tant que chef, épouse comme son corps. Et sa venue sur la terre n'a pas été inutile, car homme céleste il a rendu célestes beaucoup d'hommes terrestres et les a faits semblables à lui, et il a vérifié ces paroles : Comme il est céleste^ ses enfants sont aussi célestes ^. Depuis ce temps, on vit sur la terre, à la manière des esprits célestes : car pareille aux créatures célestes et bienheureuses, cette autre reine de Saba est venue des extrémités du monde, pour entendre la sagesse de Salomon ; un chaste amour l'attache à l'homme divin, et sans lui être encore absolument unie, elle lui est néanmoins associée par la foi, selon la promesse venue de Dieu par le prophète : Je vous rendrai mon Epouse par une alliance de compassion et de miséricorde, je vou^ rendrai mon Epouse par une fidélité inviolable ^. Aussi s'efforce-telle de se conformer à ce céleste modèle, apprenant de lui la modestie et la sobriété, la pudeur et la sainteté , la patience et la commisération, la douceur et l'humilité de cœur : séparée de lui, elle travaille à plaire à celui que les anges désirent voir, afin, qu'en partageant leur amour ardent, elle se montre la concitoyenne des saints et la servante de Dieu, sa bien-aimée, son Épouse.
8. Une telle âme n'est pas seulement céleste par origine; l'imitation, qu'elle a en vue, lui vaut le nom môme de ciel. Oui, son origine est du ciel, puisque sa vie est dans lescieux. Toute âme sainte est donc un ciel, qui a, pour soleil l'intelligence, pour lune la foi, pour astres les vertus ; ou du moins, son soleil c'est son amour pour la justice, et son ardente charité ; sa lune
« Philipp., îi, 7. — « Jean, i, 51. — » I Cor., xv, 48. — ♦ Osée, II, 9.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
c*est sa pureté. Comme la lune n*a, dit-on, de lumière que celle qui lui vient du soleil, ainsi la chasteté n'a de mérites que ceux qu'elle tire de la charité et de la justice. De là cette sentence du sage : Quelle est belle la gênération chaste^ lorsqu'elle a la charité ^, Aussi n'ai-je pas regret d'avoir dit que les étoiles sont ses vertus, en voyant la ressemblance qui existe entr'elles. Les étoiles brillent pendant la nuit et se caôhent pendant le jour : ainsi la vraie vertu, qui souvent n'apparaît pas dans la prospérité, brille dans l'adversité. L'un est de prudence et l'autre de nécessité. La vertu est donc un astre et l'homme vertueux est un ciel, à moins qu'en entendant le Seigneur dire par le prophète : Le ciel est mon trône 2, on n'entende ici le ciel mobile et visible, au lieu de celui dont TÉcriture dit plus clairement, en un autre endroit : L'âme du juste est le siège de la sagesse (a). Mais, celui qui a appris du Sauveur que Dieu est esprit et qu'il veut être adoré en esprit 3, lui reconnaît, sans;;difficulté, un trône tout spirituel et j'affirme, avec confiance, que Dieu habite aussi bien dans le cœur d'un homme juste que dans le cœur d'un ange. Je suis confirmé, dans cette manière de voir, par cette promesse divine du fils de Dieu : Mon père et moi noiis viendrons en lui, c'està-dire, dans l'homme juste, et now« ferons en lui notre demeure ^. Ce n'est pas d'un autre ciel que le prophète a dit : Vous habitez dans le saint, ô vous la gloire d'Israël ^. Et l'apôtre déclare expressément que Jésit^-Christ habite, par la foi, dans nos cœurs 6.
9. Il ne faut pas nous étonner si le Seigneur Jésus se plaît à habiter ce ciel ; pour le créer, il ne lui a pas suffi de dire, comme pour l'autre : qu'il soit fait ; mais il a lutté et combattu pour le conquérir; il l'a acheté au prix de sa mort ; aussi ses vœux ayant été enfin exaucés, il a dit : C'est ici pour toujours le lieu de mon repos, c'est ici le lieu que j'habiterai, parce queje rai choisi 7. Bienheureuse aussi l'âme à qui il est dit : Venez, mon élue, je placerai en vous
(a) Celte maxime se relrouve au Serm.' I, n^ 4, sur la Purification ; au Serra. V. pour le l*' Dim. de novembre; et plus haut, Serm. XXV, n»* 6, 7. Elle n'est pas textuellemeotdsDs la Vulgale, bien que citée comme tirée der£crltnre, par saint Augustin (in Ps. 46, 9, et Serm. GG), et saint Grégoire-le-Gran ;(29Mor. 15; llomél. 38, sur l'Évangile). Cette parole est attribuée à Salomon, auteur de la sagesse, an sentiment de beaucoup d'anciens Pères. Or, le 7« verset da 7« chapitre de la Sagesse porte : J'ai invoqué, et Vêêprit dêiagess€ eit venu en moi. C'est peut-être de ce texte qu'est tonnée la sentence en question. Il est bon d'observer que les Pères citent souvent l'Ecriture, selon les Septantcs , ce qui est arrivé aussi plus d'une fois à saint Bernard.
* Sagesse, I, 4. — « laale., lxvi. — • Jean, iv, 2i. — * Ibid. xnr, 23. — » Ps. xxi, 4. — « Ephes., ni, 17. — '^ — Ps. GXXXI, 14.
mon trône. Maintenant, 6 mon &me, pourquoi es-tu triste et pourquoime tourmentestu ? Penses-tu trouver en toi une demeure pour le Seigneur? Et quelle place pouvons -nous trouver en nous qui soit capable de contenir ce Dieu de gloire et de renfermer cette majesté î Puis-je seulement mériter de l'adorer dans le lieu où il a posé ses pieds? Qui me donnera au moins de m'attacher aux pas d'une de ces saintes âmes qu'il a choisies pour sa demeure? Qu'il daigne seulement répandre sur mon âme l'onction de sa miséricorde et la dilater, comme une de ces peaux qui s'élargissent et s'étendent sous l'huile dont on les oint, et je pourrai dire à mon tour : J'ai couru dan^ la voie de vos commandements lorsque, vous avez élargi mon cœur ^ Peut-être pourrais-je moi-même lui montrer, sinon une salle vaste et richement ornée, afin qu'il s'y mette à table avec ses disciples, du moins un lieu où il puisse reposer sa tête. Certes, j'admire de loin ces bienheureux dont il est dit : J'habiterai en eux, et je marcheraiau milieu d'eux ^.
10. Oh! quelle grande âme! Quelle faveur pour elle d'être jugée digne de la présence de Dieu et d'être capable de le contenir ! Mais qu'est-elle donc, celle qui lui offre un espace assez large pour que la majesté suprême s'y déploie ? Certes, ce n'est point une âme embarrassée par les affaires et les soucis du monde, dominée par la sensualité ou la luxure, poussée par le désir de voir, éprise de la passion du commandement, enivrée du pouvoir. Une âme ne devient un ciel et la demeure de Dieu, qu'à la condition d'être exempte de ces misères; sinon, comment pourrait-elle s'occuper de Dieu et le voir ? Il faut encore qu'elle renonce à la haine, à l'envie, à la rancune, car la sagesse n'entrera jamais dans une âme malveillante 8. Il faut aussi qu'elle grandisse et se dilate, pour devenir capable de contenir Dieu. Or, sa grandeur, c'est l'amour, comme dit l'apôtre : Elargissez-vous par l'amour *; car bien qu'en sa qualité de substance spirituelle, l'âme n'ait point d'étendue matérielle, la grâce lui donne cç que la nature lui refuse. Elle croît, elle s'étend, mais spirituellement ; elle croît, non en substance, mais en vertu; elle croit en gloire, elle croit aussi pour devenir le temple saint du Seigneur, elle croît enfin pour arriver à l'état d'homme parfait, pour atteindre la mesure de l'âge de la plénitude de Jésus- Christ 5. La grandeur de l'âme se mesure donc sur la charité : celle qui en a beaucoup est grande, celle qui en a peu est petite, celle qui
1 Ps. cxviii, 82. — • II. Cor., vi, 16. — • Sagesse, i, 4. — * H Cor., VI, 13. — • Ephés., iv, 13.
en est dépourvue n'est rien, selon ce mot de l'apôtre : Si je n'ai point la charité, je ne suis rien *. Celui qui en a un faible commencement, qui se met en devoir d'aimer ceux qui l'aiment, de saluer ses frères et ceux qui le saluent, celui-là a déjà im peu d'amour, puisqu'il observe la charité sociale, en tant qu'elle donne et reçoit. Cependant, dit Jésus-Christ, que fait-il de plus qu'un payen 2? Cette âme, en qui je reconnais une si étroite charité, je ne l'appellerai ni large, ni grande, mais étroite et resserrée.
H. Mais si elle grandit et se dilate jusqu'à dépasser les limites d'un amour mesquin et né- . cessaire, si elle s'élance libre dans le vaste champ d'une bonté toute gratuite, si elle se donne tout entière, si elle ouvre son sein à " tous les hommes, les aimant comme elle-même, pourra-t-on alors lui demander : que faitesvous de plus que les payens ? Elle a rendu son cœur aussi large que possible ; il est d'une charité si étendue qu'elle embrasse tous les hommes, même ceux avec lesquels elle n'est unie par aucun lieu de parenté ; elle n'est dirigée, ni par l'espoir du profit, ni par celui de quelque don réciproque; elle n'est tenue par aucune obligation autre que celle dont il est dit : Ne soyez redevable à personne que de l'amour qu'on se doit mutuellement ^. Mais si vous voulez, par un pieux envahissement, étendre votre charité jusqu'à ses dernières limites , c'est-à-dire, jusqu'à ouvrir des entrailles de miséricorde môme à vos ennemis, à faire du bien à ceux qui vous haïssent, à prier pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient, à vous montrer pacifiques avec les ennemis de la paix, alors votre âme devient vaste comme le ciel ; elle en a la hauteur ; elle en a la beauté, et elle réalise ces paroles : Il étend le ciel comme un pavillon *. Le Dieu grand, immense, resplendissant de gloire, daigne habiter dans ce ciel d'une étendue, d'une hauteur et d'une beauté admirables. Que dis-je ? Il s'y promène au large.
12. Voilà les cieux que l'Église possède, elle dont l'universalité forme un ciel immense qui s'étend d'une mer à l'autre et d'un fleuve jusqu'à l'extrémité du monde. Cherchez donc à qui vous pouvez la comparer, si toutefois vous n'avez pas perdu de vue le modèle que, naguères, je vous ai mis sous les yeux, c'est-à-dire, le ciel du ciel, les cieux des cieux &, l'exemple de notre mère qui est dans le ciel. L'Église encore voyageuse ici-bas, a, pour cieux, ces hommes spirituels, admirables par leur vie et leur
» I Cor., xm, 3. — « Math., v, 47. — » Rom., xiii, 8. — ♦ Pa. cm, 2. — » Plus haut, n» 9.
réputation, purs dans leur foi, fermes dans leur espérance, dilatés dans leur charité, sublimes dans leur contemplation. Ils répandent la parole sainte comme une rosée salutaire, ils font gronderlet onnerre de leurs menaces, ils brillent par leurs prodiges, ils racontent la gloire de Dieu. Larges, comme des paviUons tendus sur toute la terre, ils enseignent la loi de vie et de sagesse gravée en eux par le doigt de Dieu, ils apprennent au peuple la science du salut ; ils prêchent aussi l'Evangile de la paix, ils sont les pavillons de Salomon. ( 13. Reconnaissez maintenant, dans ces tentes, l'image de ces pavillons célestes décrits plus haut quand nous parlions de la parure de l'Époux ^ Reconnaissez aussi la Reine assise à ses côtés, sous des ornements analogues mais qui ne sont pas entièrement pareils. Si, pendant son pèlerinage et au jour de sa puissance, au milieu de la gloire qui environne les saints l'Époux est entouré de lumière et de beauté : cependant aujourd'hui, dans la perfection et la consommation de la gloire des bienheureux, il trouve une couronne plus brillante. Si j'ai appelé l'Épouse heureuse et parfaite, elle ne l'est réellement qu'en partie ; par un côté, elle ressemble aux tentes de Cédar. Elle est cependant belle, soit dans cette partie d'elle-même qui règne déjà dans le bonheur, soit dans ces hommes célestes qui l'ornent de leur sagesse et de leurs vertus, comme le ciel est orné par les astres : ce qui fait dire au prophète : Ceua qui auront été savants brilleront comme les feux du firmament et ceux qui auront instruit les autres luiront comme des étoiles^ dans l'éternité 2.
14. 0 humilité ! 0 grandeur ! Tentes de Cédar et sanctuaire de Dieu ! Tabernacle terrestre et palais céleste ! Maison de boue et royale demeure I Corps mortel et temple de lumière ! enfin objet des dédains de l'orgueil et épouse de Jésus-Christ! Elle est noire, mais elle est belle, 6 filles de Jérusalem. Si les fatigues et les ennuis de^'éxil la ternissent, une beauté céleste celle des pavillons de Salomon l'embellit. Son aspect sombre vous repousse, admirez sa beauté : vous méprisez son humilité, considérez son élévation. Voyez- vous par quels desseins de prudence, de sagesse, de discrétion et de convenance, cet abaissement et cette élévation se combinent présentement chez l'Épouse? Ainsi, parmi les vicissitudes du monde, l'élévation soutient son humilité , l'empêche de succomber sous l'adversité , et l'humilité contre-balance son élévation, et la préserve de l'aveuglement de la prospérité. Ces deux états
1 Plus haut, 0* 3. — * Daniel, xii, 3.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
opposés contribuent admirablement au bien de l'Épouse et servent à son salut.
15. C'en est assez sur la ressemblance de l'Épouse avec les pavillons de Salomon. Il me reste maintenant à vous développer, selon ma promesse, cette ressemblance, sous le seul rapport de la noirceur. Je dois tenir à ma parole ;
mais remettons cette question à un autre sermon. La longueur de celui-ci l'exige, comme aussi la nécessité. Selon notre usage, demandons à la prière ce qui doit procurer la louange et la gloire de l'Époux de l'Église, J.-C. N.-S. Dieu béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-iL
SERMON XXVIII
L'Epoux est aussi noir. Comment, dans les choses dejoi, l'ouïe conduit plus sûrement
que la vue à la connaissance de la vérité.
1. Vous n'avez pas oublié aux pavillons de quel Salomon il convient de comparer la beauté de l'Épouse ; et cette similitude sert à prouver cette beauté et à en montrer le prix. Mais s'agit-il de comparer cette beauté à la couleur sombre, à celle des tentes de Cédar, je ne sais plus quels sont ces pavillons de Salomon, à moins qu'il ne faille entendre les peaux dont se servait, quand il voulait habiter sous des tentes. S'il y en avait de cette sorte, elles étaient nécessairement ternies et noircies par leur exposition quotidienne au soleil et à la pluie ; ce n'était pas inutilement, mais afin que la beauté intérieure de ces tentes fût préservée. Dans cette comparaison, l'Épouse ne nie pas sa couleur noire, elle l'excuse, et elle n'estime honteux aucun des états où la met la charité et qu'accepte la raison. Qui est faible sans qu'elle soit faible elle-même? qui est scandalisé sans qu'elle brûle i? Elle se revêt d'entrailles de miséricorde, pour soulager, ou guérir la misère des autres; c'est le zèle de la pureté, c'est le désir de la beauté des âmes qui la ternit ainsi.
2. Un seul, devenu noir volontairement, en blanchit plusieurs, non pas en contractant leurs souillures, mais en se chargeant de leurs misères : // vaut mieux qu'un seul homme m^eure pour le peuple et que la nation ne périsse pas 2. Oui, il vaut mieux qu'un seul, en prenant la ressemblance du péché, semble devenir noir, ({ue toute la' nation soit condamnée pour les fautes qui la couvrent. Que l'éclat et la splendeur de la substance de Dieu se cachent donc, sous la forme de l'esclave, pour sauver la vie à
* Il Cor., II, 29. — « Jean., xi, 50.
l'esclave, que la candeur de la vie éternelle s'assombrisse sous la chair, pour pacifier la chair; que celui, dont la beauté surpasse celle des enfants des hommes, soit défiguré dans sa passion, pour sauver les enfants des hommes; qu'il soit condamné aux hontes de la croix et de la mort ; qu'il n'ait plus ni éclat, ni beauté, afin de s'acquérir ainsi une épouse toute belle et toute éclatante, une église sans tache et sans rides. Je reconnais bien làla tente de Salomon, et c'est Salomon lui-même que j'embrasse, sous ce sombre pavillon. Salomon est noir aussi, mais au dehors et à l'extérieur ; il a la peau noire, mais la peau seule, car toute la gloire de la fille du Roi vient du dedans i. Au dedans, brille le rayon divin, la beauté des vertus, la splendeur de la gloire, la pureté et l'innocence, toutes choses cachées sous un aspect infirme et méprisable : et son visage est comme voilé, tandis qu'il s'assujettit, quoique innocent, à toutes les tentations. Ici, je reconnais la nature obscurcie et défigurée ; je reconnais l'état de nos premiers parents pécheurs et couverts de peaux de bêtes 2. Jésus-Christ s'est assombri, en prenant la forme de l'esclave en se rendant semblable aux hommes, et en se montrant tel par les apparences 3. Sous la peau du chevreau, emblème du péché, je reconnais et la main qui n'a pas péché, et la tête que jamais n'a traversée la pensée du mal ; aussi le mensonge n'a-t-il jamais été dans sa bouche *. Seigneur, je le sais, par nature vous êtes doux, doux et humble de cœur, aimable dans votre^aspect, suave en votre es-
» Ps. xLiVjiii, 14.— « Genèse, m, 21.—* Philipp., 11, 7. — ♦ Isa!., LUI, 9.
lOi
prit et inondé de Thuile de joie, en une mesure plus excellente que tous ceux qui y participent i. Mais pourquoi maintenant est-il donc couvert et hérissé de poils comme Esaû? Quelle est cette image dure et rebutante ? Quels sont ces poils? Ah! ce sont les miens, car ces mains velues sont Fimage du pécheur. Je reconnais mon bien, et, sous mon enveloppe, je vois le Dieu qui s'est fait mon Sauveur.
3. Ce n'est cependant pas Rebecca, c'est Marie qui l'a ainsi revêtu, et il est d'autant plus digue de recevoir la bénédiction de son père que sa mère est plus sainte. Il est bien heureux qu'il ait pris mon extérieur, puisque c'est à moi qu'il mérite la bénédiction et pour moi qu'il sollicite l'héritage. Il avait entendu ces paroles : Demandez-moi^ et je voias donnerai les nations pour votre héritage^ et j'élen-drai votre possession jusqu'aux extrémités de la terre 2. Je vous donnerai votre héritage et votre possession. Comment lui donner un héritage qui est à lui, et pourquoi lui inspirer de demander ce qui lui appartient? ou, comment ce bien est-il à lui, s'il faut qu'il le réclame ? Celui qui a pris ma ressemblance demande donc pour moi, se chargeant de ma cause : car, dit le prophète : Le châtiment qui devait nous procurer la paix est tombé sur lui. Dieu l'a chargé de nos iniquités à tous^ c'est pourquoi il a fallu qu'il devînt^ en tout^ semblable à ses frères, dit l'apôtre, pour être un pontife compatissant^. Aussi sa voix était-elle la voix de Jacob j mais ses mains étaient les maints d'Esaii ^. Ce que l'on entend de lui, lui appartient; mais ce que l'on volt, en lui, est à nous. Ce qu'il dit est esprit de vie, ce qui paraît de lui est mortel, c'est la mort ; on voit une chose, on en croit une autre. Les sens le montrent noir, la loi le montre éclatant de blancheur et de beauté, n est noir, mais aux yeux des insensés ; aux yeux des fidèles, il est tout rayonnant. Il est noir, mais beau. D est noir au jugement d'Hérode ; il est beau dans la confession du larron et la foi du Centurion.
4. Il le trouvait beau, ce soldat qui s'écriait : Cet homme était vraiment le fils de Dieu. Mais il faut remarquer en quoi : s'il n'avait considéré que les dehors, pouvait-il le trouver tel et le reconnaître pour le fils de Dieu? Qu'offrait-il, aux yeux des spectateurs, autre chose que laideur, opprobre, quand les deux bras étendus en croix, entre deux scélérats il provoquait la risée des méchants et les larmes des fidèles î Il était seul un objet de dérision, lui qui seul pouvait inspirer la terreur et seul méritait
» Ps. XLiv, 8. — « Pfl. II, 8. — » Isa!., lui, 5, 6. - * Heb., II, 4, 17. — • OeDèw, xxvii, 22.
d'être honoré. Quelle beauté le soldat trouvat-il donc en lui ? A quoi reconnut-il le fils de Dieu, dans un homme mis au nombre des scélérats 1 ? Il ne m'est ni nécessaire, ni permis de répondre, puisque l'Évangéliste l'a fait avec soin : Le centurion qui était présent en face de luiy voyant qu'il avait expiré en jetant un si grand cri, s'écria : Certainement cet homme était le fils de Dieu ^. Il crut donc à la voix de Jésus- Clirist ; à cette voix plus qu'à son extérieur, il reconnut le fils de Dieu. Il était probablement de ces brebis dont il est dit : « Mes brebis entendent ma voix ^.
5. L'ouïe lui révéla ce que la vue ne lui avait pas montré; l'apparence trompa ses yeux et la vérité se glissa en lui, par les oreilles. L'œil prononçait que Jésus-Christ était infirme, défiguré, que c'était un misérable, condamné à une mort infâme ; l'oreille le reconnut plein de beauté et fils de Dieu. Il n'en fut pas ainsi des Juifs aux oreilles incirconcises. C'est pourquoi Pierre coupa l'oreille au serviteur du Grand Prêtre, afin que trouvant ce chemin, la vérité l'affranchît et le délivrât. Ce Centurion était incirconcis, mais ses oreilles ne l'étaient pas, puisqu'au seul cri de Jésus expirant, malgré tant d'infirmités, il reconnut le fils de Dieu, le Dieu de majesté. Aussi ne méprisa-t-il pas ce qu'il voyait et il crut à ce qu'il ne voyait pas; il ne crut pas, d'après ce qu'il voyait, mais par ce qu'il avait entendu, car la foi vient de ce que l'on entend *. Il convenait à la vérité d'entrer en nous par les yeux, comme par une porte élevée ; mais ce procédé, ô mon âme, nous est réservé pour un autre temps, quand nous verrons Dieu face à face ; aujourd'hui le remède doit entrer par où le mal s'est glissé ; la vie suit les traces mômes de la mort, la lumière les ténèbres et l'antidote véritable le venin du serpent. Il faut guérir l'œil qui avait été troublé, afin qu'ayant recouvré sa sérénité, il voie ce qu'il n'apercevait pas en son trouble. D faut que l'oreille, cette première porte de la mort, devienne aussi la première porte ouverte à la vie, et que l'ouïe nous rende la vue qu'il nous avait enlevée. Nous ne comprendrons qu'autant que nous aurons cru; l'ouïe conduit donc au mérite et la vue à la récompense, ce qui fait dire au prophète: Vou^ donnerez à mes oreilles une parole de joie et de consolation *. En effet, la vision béatifique sert de récompense à ma docilité à écouter, et cette docilité sera le mérite de la vision bienheureuse : Bienheureux ceux qui sont purs de cœur, car ils verront Dieu ®. Il
* laaï., LUI, 12. — « Marc, xv, 39. — • Jean, x, 14. — * Rom., X, 7. — • Ps. L, !0. — • Malh., v, 8.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
faut que la foi purifie Tœil, afin de le rendre capable de voir Dieu, selon ces paroles : Il purifie leurs cœurs par la foi ^.
6. Mais en attendant que FœU soit disposé à voir, que l'oule soit donc attentive ; qu'elle s'exerce et s'ouvre à la vérité. Heureux celui à qui la vérité rend ce témoignage : Il m'a obéi dès qu'il a entendu ma voix ^\ Je serai digne de voir, si avant de voir, je suis trouvé obéissant, et je contemplerai avec sécurité celui devant qui m'aura précédé l'offrande de mon obéissance. Heureux celui qui peut dire : Le Seigneurmon Dieu m'a ouvert l'oreille etje ne l'ai point contredit, je ne me suis point retiré en arrière ^1 Là où se trouve la vraie obéissance, se trouve le modèle de la longanimité, car ne pas contredire c'est montrer sa bonne volonté, et ne pas se retirer en arrière c'est persévérer; ces deux choses sont nécessaires car Dieu aime celui qui donne avec joie ^ et celui qui aura persévéré jusqu'à la fin sera sauvé K Puisse le Seigneur m'ouvrir les oreilles, et la parole de vérité arriver à' mon cœur, purifier mes yeux et les préparer à la vision bienheureuse, en sorte que je puisse dire à Dieu : Votre oreille a entendu la préparation de mon cœur ^! Et qu'avec toutes les &mes obéissantes je m'entende dire par Dieu : Vous êtes pur à cause de la parole que je tous ai dite ?! Car tous ceux qui entendent la parole ne sont pas purs, mais ceux-là seulement qui lui obéissent : Heureux ceux qui entendent la parole et la mettent en pratique *. Telle est l'ouïe que demande le souverain mattre quand il dit : Ecoulez Israël^; et c'est aussi celle qu'offre celui qui répond ; Parlez^ Seigneur^ parce que votre serviteur écoute ^^; et que promet celui qui ajoute : J'écouterai ce que le Seigneur mon Dieu me dira au dedans de moi ^^.
7. Apprenez aussi que le Saint-Esprit suit cette marche dans l'avancement spirituel d'une âme : en elle, il prépare l'ouïe, avant de réjouir la vue : Écoutez ma fille, dit-il, et voyez ^2. Pourquoi vous occuper de l'œil? préparez l'oreille. Vous désirez voir le Christ ? Il faut d'abord l'écouler, entendre parler de lui, afin de pouvoir dire, lorsque vous verrez : Nous avons vu comme nous avons entendu i^. La lumière est immense et votre vue bornée ne peut l'embrasser tout entière. Vous le pouvez par l'ouïe, vous ne le pouvez du regard. Dieu criait : Adam où es-^tu ^^? Infortuné pécheur!
« Actes., XV, 9. — • Ps. xvii, 15. — • laai., l, 50. — * II Cor., IX, 7. — • Math., x, 22.— • P». ix, 7.— ^ Jean, XV, 3. — » Luc, xî, 28. — • Deuter., vi, 3. — " I Rois, in, 9.— *» Ps. Lxxxiv, 9. — " Ps. xliv, H. — » Ibid., XLVii , 9. — ** Oeoèsc, m, 9.
je ne le voyais pas cependant, et je l'entendais. L'oule nous rendra la vue, si nous prêtons à Dieu une oreille pieuse, vigilante et fidèle. La foi purifiera les souillures de l'impiété, et l'obéissance ouvrira les yeux fermés par la désobéissance. Vos préceptes m'ont donné l'intel-ligence S dit le sage. En effet, l'observation des commandements rend l'intelligence que la trangression nous avait ôtée. Voyez comment, dans le saint homme Isaac, l'ouïe avait gardé plus de vigueur que les autres sens : les yeux du patriarche sont obscurcis ; son palais et ses mains se trompent, l'ouïe ne se trompe pas ; il n'est pas étonnant que ses oreilles perçoivent la vérité, puisque la foi vient de ce que l'on a ouï, et l'on a ouï parce que la parole de Dieu a été prêchée '^, et la parole de Dieu est vérité. La voix est la voix de Jacob y dit Isaac; rien de plus vrai ; Mais les mains sont les mains d'Ésaû^: rien de plus faux, vous êtes dans l'erreur, la ressemblance de la main vous a égaré ; la vérité n'est pas dans le goût, quoiqu'il savoure la douceur. Comment Isaac pouvait-il être dans le vrai, lui qui croit manger de la venaison, tandis qu'il mange la chair de chevreaux domestiques ? L'œil est aussi trompé, puisqu'il est aveugle ; l'œil ne possède ni la vérité, ni la sagesse : Malheur à vous^ dit le Saint-Esprit, à vous qui êtes sages à vos propres yeux ^. Une sagesse qui est maudite n'est pas la bonne sagesse; c'est celle du monde et c'est pourquoi elle n'est que folie devant Dieu K
8. La bonne et vraie sagesse a une origine secrète ^, dit le bienheureux Job. Pourquoi la cherchez-vous au dehors dans les sens corporels ? le goût réside dans le palais, et la sagesse dans le cœur. Ne la demandez pas à l'œil corporel, car ce n'est ni la chair, ni le sang qui la révèlent, mais le Saint-Esprit7. Non! elle ne réside pas dans le goût physique et on ne la trouve pas dans la terre de ceux qui vivent au sein des délices 9. Elle n'est pas dans le toucher, puisque le Saint-Esprit dit : Si j'ai porté ma main à ma bouche pour la baiser y ce qui est le comble de Viniquité et le reniement de Dieu ^ ; ce qui a lieu, je pense, quand on rapporte la sagesse qui est un don de Dieu, non à Dieu même, mais aux mérites de ses actions personnelles. Isaac a été sage et cependant ses sens l'ont trompé. L'ouïe est le sens qui perçoit la vérité, parce qu'il saisit sans la parole. C'est donc, avec raison, qu'on interdit à cette femme, sage d'une sagesse charnelle, de tou-
* Pb. cxviii, 4. — « Rom., x, 17.— • Genèse, xxvii, 22. — ♦ Isal., v, 21. — • I Cor., ni, !9. — • Job., xxviii, 18. — ' Malh., xvi, 17. — » Job, xxviii, 13. — • Ibid., XXXI, 37, 38.
cher la chair rcssuscitée du Verbe; elle croyait plus à ses yeux qu'à l'oracle divin, c'est-à-dire, plus aux sens de la chair qu'à la pureté de Dieu. Elle ne crut pas à la résurrection de celui qu'elle avait vu mort; malgré la promesse qui lui avait été faite, ses yeux ne cessèrent de regarder, jusqu'à ce qu'ils fussent enfin rassasiés par l'objet de son amour; elle n'avait ni la consolation de la foi, ni confiance dans la promesse de Dieu. Le ciel, la terre, tout ce que les yeux charnels saisissent ne doit-il pas passer et périr plutôt qu'un seul iota et un seul point des choses que Dieu a dites? Et cependant cette femme, qui avait refusé de se consoler sur la parole du Seigneur, cessa de pleurer, lorsqu'elle vit de ses yeux, s'en rapportant plus à son expérience qu'à la foi. Mais l'expérience est trompeuse.
9. On la renvoie donc à la connaissance plus certaine de la foi, qui saisit ce que les sens ignorent et ce que l'expérience ne découvre pas : Ne me touchez pas ^, est-il dit, ce qui signifie : cessez de vous en rapporter à des sens sujets à s'égarer : appuyez-vous sur la parole et accoutumez-vous à croire. La foi est infaillible, elle atteint l'invisible sans l'aide du sens; elle dépasse les limites de la raison humaine, les forces de la nature et de l'expérience. Pourquoi interroger l'œil sur des objets qui ne sont pas de son ressort ? Pourquoi tendre la main vers ce qui est hors de sa portée? Tout ce que l'une ou l'autre m'apprennent n'est rien : que la foi prononce sur moi ; elle ne rabaisse pas ma grandeur : apprenez donc à estimer plus certain et plus sûr ce qu'elle vous persuade : Ne me touchez pas, car je ne suis point encore remonté vers mon père : comme si, après son ascension, Jésus-Christ eût voulu et pu être touché par elle. Sans doute elle le pourra alore, mais par l'affection et non avec la main, parle désir et non par les yeux, par la foi et non par les sens. Pourquoi, dit-il, cherchez-vous à me toucher maintenant, vous qui jugez de la gloire de la résurrection, d'après les idées venues des sens ? Ne savez-vous pas, qu'au temps de ma mortalité, mes disciples n'ont pu soutenir la gloire de mon corps mortel un moment transfiguré 2 ? Je me prête encore à vos sens, en conservant une forme d'esclave, que l'habitude vous permet de reconnaître; mais ma gloire est trop admirable pour vous; elle est si haute que vous ne pouvez vous élever jusqu'à elle. Différez donc votre jugement : suspendez votre sentence ; ne vous abandonnez pas à vos sens, mais réservez à la foi la connaissance de si grands mys-
* Jean, xx, 17. — « Math., xvn, 6.
tères. Elle définira plus dignement ce qu'elle saisira plus pleinement. Elle embrassera dans son sein mystérieux et profond ces longueurs, ces hauteurs et- ces profondeurs. Ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce que le cœur de l'homme n'a pas senti, elle le porte renfermé, caché, et scellé au dedans d'elle-même.
10. Elle me touchera donc d'une manière digne de moi, celle qui me considérera assis à la droite de mon père, non plus dans un état d'humiliation, mais dans un état tout divin, revêtu de la même chair, mais sous une autre forme. Pourquoi voulez-vous me toucher dans ma laideur ? Attendez ; vous me toucherez dans ma beauté. Si je parais laid aujourd'hui, laid au toucher et à la vue, laid pour vous qui partagez ma laideur et qui vous attachez plus aux sens qu'à la foi, plus tard je serai beau. Devenez belle et touchez-moi; soyez fidèle et vous serez belle, et dans cette beauté, vous toucherez plus dignement et plus utilement celui qui est beau. Vous me toucherez de la main de la foi, du doigt du désir, du baiser d'amour, de l'œil du cœur ; serai-je encore noir alors ? Non ! Votre bien aimé est blanc et vermeil. Il est éclatant de beauté, entouré de roses, des lys des vallées c'est-à-dire des chœurs des martyrs et des vierges. Je suis assis au milieu d'eux, semblable aux unes et aux autres, vierge et martyr aussi : serai-je déplacé, dans le chœur éclatant des vierges, moi vierge, fils d'une vierge, et époux d'une vierge? Et n'ai-je pas un rang au milieu des martyrs, moi, cause, force, fruit et modèle des martyrs ? Vous qui êtes tout cela aussi, touchez-moi, et dites : Mon bien aimé est blanc et vermeil et choisi entre mille 1. Il y a des milliers d'âmes auprès du bien aimé, une foule innombrable l'entoure, mais personne ne peut lui être comparé. En cherchant celui que vous aimez, craignez vous de vous tromper, en prenant pour lui quelqu'un de cette multitude ? N'hésitez pas dans votre choix : vous reconnaîtrez facilement celui qui est choisi entre mille et qui surpasse tous ceux qui l'entourent, et vous direz : C'est celui qui éclate par la beauté de ses vêtements et qui marche avec une force toute puissante 2. Il n'est donc plus sous ces couleurs sombres, qu'il fallait alors opposer aux yeux de ses persécuteurs , afin qu'il fût méprisé et mis à mort , ou même aux regards de ses amis, afin qu'ils connaissent sa résurrection. Non, dis-je, il n'est plus noir : le voilà revêtu d'un vêtement blanc , plein d'une beauté qui surpasse-non seulement celle des
* Cantiq., v, 10. — > Isal., lxiii, 1.
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enfants des hommes, mais celle même des anges. Pourquoi voulez-vous me toucher dans mon extérieur d'humiliation, dans ma forme d'esclave, dans une apparence si méprisable? Touchez celui qui est paré d'une beauté céleste, couronné de gloire et d'honneur. La majesté divine, il est vrai, le rend redoutable, mais sa sérénité naturelle le rend doux et aimable.
1 1 . Remarquez en tout cela la prudence de répouse et la profondeur des paroles de celle qui, sous la ligure des pavillons de Salomon, c'est-à-dire, sous la chair, a découvert un Dieu et reconnu la vie dans la mort , la gloire la plus éclatante et la grandeur sous les opprobres, et enfin sous les traits affreux d'un crucifié, la candeur de l'innocence, la splendeur des vertus. Ainsi ces pavillons noircis et méprisables renfermaient, au dedans, les brillantes et précieuses parures du plus riche des Rois. C'est avec raison que l'Épouse remarque la beauté renfermée en ces pavillons, sans dédaigner leur sombre aspect. D'autres avaient cédé à ce mépris, ils ne connaissaient pas cette beauté ; s'ils l'avaient connue ils n'auraient jamais crucifié le Dieu de gloire ^ Hérode ne l'a point connu et il l'a méprisé. La synagogue ne l'a point connu, elle qui lui reprochant les humiliations de sa passion et de son infirmité, disait : // a sauvé les autres et il ne peut se sauver lui-même : que le Christ roi d'Israël descende maintenant de la croix et nou^ croirons en lui^. Mais le bon larron, du haut de sa croix, l'a reconnu tout crucifié qu'il était, et il a confessé la pureté de son innocence; celui-ci, dit-il , quel mal a-t-il fait ? Et rendant témoignage à sa majesté royale : Souvenez-vou^ de moi lorsque vous serez dans voire royaume 3. Il l'a reconnu ce centurion qui le proclame fils de Dieu ^. Elle l'a reconnu l'Église qui aime à partager ses abaissements, afin de participer à sa beauté. Elle ne rougit pas de paraître noire, d'être appelée noire, afin de pouvoir dire à son bienaimé : Les outrages de ceux qui vous insultaient sont tombés sur moi ^, Si elle est noire extérieurement, comme les pavillons de Salomon, elle ne l'est pas intérieurement. Du reste, mon Salomon n'a lui-môme aucune tache intérieure. Enfin elle ne dit pas : Je suis noire comme Salomon, mais comme les pavillons de Salomon ; car l'aspect sombre du vrai pacifique n'est qu'extérieur. La tache du péché est intérieure, elle souille le cœur avant de paraître aux yeux ; c'est du cœur en effet que viennent les mauvaises pensées, les larcins, les meurtres, les
* I Cor., II, 8. — • Math., xxvii, 42. — • Luc, xxiii, 41, 42. — * MaUi., xxvii , 54. — » Ps. Lxvm, 19.
adultères, les blasphèmes et toutes les choses qui souillent l'homme ^ Mais ri«i de pareil en Salomon ; vous ne trouverez aucune souillure dans le vrai pacifique, il doit être sans péché celui qui ôte les péchés du monde, pour être capable de reconcilier les pécheurs et de mériter ce nom de Salomon.
12. Il y a encore la noirceur de l'âme pénitente affligée de ses fautes et qui les pleure. Que Salomon ne la repousse pas en moi si je m'en revêts spontanément et pour expier mes iniquités, car Dieu ne méprise point un cœur contrit et humilié 2. n y a la noirceur de la commisération, qui compatit aux afilictions des autres ; laissez-vous attrister parle malheur de vos frères : notre pacifique ne repousse pas cette tristesse, il a daigné prendre lui-même des entrailles de compassion ; il a porté nos péchés en son corps, jusque sur la croix 3. Il y a la tristesse de la persécution, belle parure, si on la souffre pour la justice et la vérité. Aussi il est dit : Les disciples sortaient du conseil tout remplis de joie de ce quils avaient été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus *; eiencore: Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice &. C'est surtout de ce sombre aspect que l'Église se glorifie et elle l'emprunte aux pavillons de [l'Époux. En effet, parmi les promesses qui lui ont été faites, elle trouve celle-ci : S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront ^.
13. C'est pourquoi l'Épouse ajoute : Ne considérez pas que je suis noircie par le soleil qui m'a 6té ma couleur 7, c'est-à-dire, ne me regardez pas comme laide parce que vous me voyez éprouvée sous les coups de la persécution, dépourvue dé la gloire mondaine. Pourquoi me reprocher des couleurs que je tiens plutôt de la violence de la persécution que de la honte de ma vie? Par soleil, elle entend peut-être encore le zèle dont elle brûle pour la justice, ou dont elle est animée contre les méchants, quand elle dit à Dieu : Le zèle pour votre maison m'a dévorée *, et encore : Mon zèle m'a fait sécher ^ parce que mes ennemis ont oublié vos paroles^ et encore : Je suis tombée de défaillance à la «ue des pécheurs qui abandonnent votre lai^ jOU bien : N'ai-jepas hài ceux qui vous haïssaient^ et n'ai-je pas séché de douleur à cause de vos ennemis io ? Elle observe encore avec soin cet avis du sage : Avez-vous des filles ?ne leur montrez pas un visage trop gai ^S c'est-à-dire, si elles tombent dans le relâchement et la mollesse,
* Math., XV, 19, 20. — « Ps. l, 19. — » I Pierre, 11, 14. — * AclcB, V, 41. — » Malh., v, 10. — « Jean, xv, 20. — 7 Cantiq., 1, 15.— • F», lxviii, 10. — « Id., cxviii, 139, 53. — >«Id., XI, 21. — " Eccles., vu, 26.
si elles viennent à secouer le joug, montrezleur, au lieu d'une douce amabilité, la tristesse de la sévérité. Peut-être encore pour l'Épouse, être décolorée par le soleil , est-ce brûler d'amour pour ses frères, pleurer avec ceux qui pleurent, être faible avec les faibles,ôtre désolée du scandale de chacun ; ou bien encore veut-elle dire : c'est le soleil de justice, Jésus- Christ qui m'a décolorée, lui pour qui je languissais. Cette langueur amène une espèce de décoloration et le désir de l'âme produit une espèce de défaillance : voilà pourquoi il est dit : Je me suis souvenu de Dieu et j'ai trouvé la joie, je me suis exercé dans la méditation, et mon esprit est tombé en défaillance i. Un ardent désir, comme un brûlant soleil, décolore l'âme voyageuse dans le corps ; avide de voir le roi de gloire, les refus l'irritent, et les délais crucifient cette âme aimante. Qui de nous brûle de cet amour, jusqu'à désirer voir Jésus- Christ, mépriser et rejeter toute beauté, toute
gloire et toute joie présente et s'écrier avec le prophète : Vou^ savez que je n'ai point désiré le jour de l'homme ^ ou avec David : Mon âme a refusé toute consolation 2? Elle dédaigne le vain éclat et la fausse joie des biens présents; oui, le soleil m'a décolorée, car en approchant de lui et en me comparant à sa vive splendeur, je me vois sans couleur. Je me trouve noire et laide; cependant je suis beUe, sous un autre rapport. Pourquoi m'appelez-vous brune, moi qui ne le cède qu'à la beauté du soleil seul? Les paroles qui suivent paraissent se rapporter mieux au premier sens . En ajoutant : Les enfants de ma mère se sont élevés contre moi, l'Ëpouse indique clairement quelle a été persécutée. Mais nous commencerons par là un autre sermon ; nous pouvons nous contenter aujourd'hui de ce que nous avons appris de la gloire de l'Époux de l'Église, Notre-Seigneur Jésus-Christ, grâce à ce Dieu béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XXIX
^es plaintes de l'Église contre ceux qui l'attaquent, ou qui attaquent V union fraternelle.
1. Les enfants de ma mère se sont pietés contre mot 2. Anne, Caïphe et Judas Iscariote étaient fils de la synagogue ; ils ont cruellement attaqué l'Église fille aussi de la synagogue. Ils l'ont attaquée, à ses premiers jours, en crucifiant Jésus son fondateur. Dieu accomplit, dès lors, par eux, ce qu'il avait annoncé par le prophète en disant : Je frapperai le pasteur^ et les brebis seron t dispersées 3. Et c'est probablement sa voix que nous entendons dans le cantique d'Ezéchias : Le fil de ma vie a été tranché, comme par le tisserand, quand je commençais à peine à le tisser ^. C'est donc de ces persécuteurs et d'autres encore de cette nation, que l'Épouse a dit : Les enfants de ma mire se sont élevés contre moi. Elle a raison de les appeler les enfants de sa mère et non les enfants de son père, car ils n'avaient pas Dieu pour père ; leur père était le démon , et ils étaient, comme lui, homicides dès le com-
* Ps. Lxxvi, 3. — « Canliq., i, 5. — • Zach., xiii, 7. — ^ Isal., xxxvm, iâ. 12.
mencement 3. Aussi ne dit-elle pas : mes frères, ou les enfants de mon père, mais, les enfants de ma mère se sont élevés contre moi. Sans cette distinction, l'apôtre saint Paul devrait être compris parmi les ennemis dont elle se plaint, carlui-mèmeapersécuté, un moment, l'Église : mais il a obtenu miséricorde, parce que n'ayant pas la foi, il a agi dans l'ignorance *. Il a prouvé qu'il avait Dieu pour père et qu'il était frère de l'Église, aussi bien de père que de mère ^- 2. Mais considérons comment l'Épouse accuse nommément les enfants de sa mère, et les accuse seuls, comme les seuls coupables. Cependant que n'a-t-elle pas souffert de la part des étrangers, selon ces paroles d'un prophète : Ils m'ont souvent attaqué dès ma jeur^esse et les pécheurs ont forgé sur mon dos ^ î Pourquoi donc mettez-vous particulièrement en cause
* Jérémic, xvii, 6.— > P». lxxvi, 3.— ' Jean, viii, 44. — * I Cor., XV, 9.— » 1 Timolh., i, 13.— • Pa. cxxviii, 4,3.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
les enfants de votre mère, puisque vous savez bien avoir été attaquée par d'autres ennemis et d'autres nations ? Il est écrit : Si vou8 êtes invités à la table d'un riche, considérez avec attention ce qui vous sera servi. Mes frères, nous sommes assis à la table de Salomon. Et, qui est plus riche que Salomon ? Je ne parle pas ici des biens de la terre, dont Salomon a regorgé ; mais voyez quelles célestes délices recouvrent la table devant laquelle vous êtes ! Les mets qui vous y sont servis sont tout spirituels et divins : considérez donc avec attention, vous répète TEsprit-Saint, considérez ce qui vous y est servi, et sachez les dispositions que vous devez apporter vous-mêmes à ce festin i. Pour moi, j'observe ce qui m'est recommandé dans les paroles de FÉpouse : elles concernent la doctrine que je dois prêcher et les précautions que je dois prendre. L'Épouse ne parle nommément que de la persécution qui lui vient des siens ; elle se tait sur tous les maux affreux quelle a essuyés de la part de toutes les nations du monde, des infidèles, des hérétiques, des schismatiques. Je reconnais ici sa prudence et je crois que son silence sur ces maux n'est ni hasard, ni oubli. Elle se plaint plus expressément de ceuxlà, parce qu'elle sent plus vivement leurs attaques et qu'elle croit devoir nous précautionner plus soigneusement contre eux. Pourquoi î parce que c'est ici un mal intérieur et domestique ; ceci nous est clairement exprimé dans TEvangile par la bouche du Sauveur lui-même : L* homme aura pour ennemis ceux de sa propre maison. ^ Le prophète dit aussi : L'homme avec lequel je vivais en paix, qui mangeait mon propre pain a fait éclater la trahison contre moi *. Et ailleurs : Si mon ennemi m'avait maudit, je l'aurais plutôt souffert et si celui qui me haïssait avait parlé de moi avec mépris, peut-être l'aurais-je caché. Mais c'est vous qui viviez dans mon intimité, vous le chef de mon conseil, qui dans mon étroite confidence, trouviez tant de douceurs à vous nourrir des mêmes viandes que moi *; c'està-dire, ce que je souffre de votre part, de vous, mon convive et mon compagnon, m'est plus sensible, et je le supporte plus péniblement. Vous savez de qui vient cette plainte et quelle en a été l'occasion.
3. C'est dans ces sentiments que l'Épouse se plaint des enfants de sa mère, et dans cet esprit qu'elle dit : Les enfanté de ma mère se sont élevés contremoi,t\. ailleiu^ : Mes amis et mes proches se sont élevés et déclarés contre moi ^. Rejetez loin de vous cette abominable et détestable conduite/vous qui avez éprouvé et éprouvez en-
* Prov., XXIII, 12. — • Malh., x, 36. — • Ps. lx, !0. — • P». uv, 13, 15. —• Ps. XXXV II, 12.
core, chaque jour, combien il est doux et suave pour des frères d'habiter ensemble ^ si toutefois ils s'unissent pour s'édifier et non pour se scandaliser ; sinon une pareille union,loin d'être douce et agréable serait horrible et funeste. Malheur à celui par qui le doux lien de l'unité est rompu! quel qu'il soit, il répondra de ce crime au jugement. Puissé-je mourir, avant d'entendre quelqu'un de vous s'écrier avec justice: Les enfants de ma mère se sont élevés contre moi! N'ôtes-vous pas tous frères, tous enfants de cette congrégation qui est comme votre mère ? Quel trouble pourrait venir du dehors vous attrister, si vous êtes bien unis intérieurement, si vous vivez en paix comme des frères ? Et qui donc, demande l'apôtre, pourra vous nuire, si vous n'avez de zèle que pour le bien^? Cherchez avec empressement les biens les meilleurs ^ et montrez-vous animés d'un saint zèle. Le don le meilleur c'est la charité, trésor incomparable dont le céleste époux travaille sans cesse, à enrichir sa nouvelle Épouse et dont il dit : C'est à cette marque qu^on reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous voua aimez les uns les autres. Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les autres*; le commandement que je vous donne est de vous aimer les uns les autres^, et il demande, dans sa prière, quils soient un, comme lui et son père ne sont qu'un ^. Saint Paul lui-même vous invite à chercher les biens meilleurs, et il met au premier rang la charité, soit qu'il la proclame plus grande que la foi et l'espérance et la place au-dessus de toute science, soit, qu'après avoir énuméré les innombrables et admirables dons de la gr&ce céleste, il nous introduise dans la voie la plus sûre et la plus excellente, entendant certainement parla la charité. Que pourrionsnous comparer à ce don préférable au martyre et à la foi qui transporte les montagnes 7? Je vous le dis donc : que la paix soit avec vous et qu'elle vienne de vous. Les menaces du dehors n'épouvantent pas, parce qu'elles ne nuisent pas ; au contraire, les caresses du dehors ne vous apportent aucune consolation si, (ce qu'à Dieu ne plaise,] vous portez au dehors un foyer de désordre.
4. Donc, ô mes bien-aimés, ayez la paix entre vous ; gardez- vous de vous blesser mutuellement soit en actions, soit en paroles, soit en aucune façon. Que personne, en succombant à la pusiUanimité du cœur, aux troubles de l'esprit, n'ait droit d'invoquer Dieu contre ceux qui l'auraient contristé,et de formuler cette plainte :
1 Ps., cxxxii,!.— • I Pierre, ni,l 3.— » I Cor., xii, 31. — * Jean, xiii, 35, 34. — » Id.xv, 12. — • Id., xix^ 11. — ' I Cor., xn, 31.