SERMON XXX
Comment les vignes dont l'Église est gardienne signifient le peuple fidèle et les âmes
des élus. 'De la prudence de la chair qui est la mort.
1. Ils m'ont placée dans les vignes, pour les garder *. Mais qui donc? Vos agresseurs dont vous venez de parler? Écoutez et voyez si ceux dont elle avoue avoir souffert, ne sont pas les mômes qu'elle dit l'avoir promue à cet emploi? Et il ne faut pas s'en étonner; car le motif de leur agression n'était autre que l'intention d'amender l'Épouse. Eh! qui ne lésait? un grand nombre d'âmes sont persécutées pour leur propre utilité et par l'amitié seule. Combien n'en voyons-nous pas, tous les jours, marcher à la perfection, parvenir aux états les plus sublimes, parce que les supérieurs les ont stimulés ? Essayons donc de prouver, s'il est possible, comment l'Église, bien qu'attaquée par les enfants de sa mère , dans une intention hostile, n'a fait que des pertes heureuses. En effet, quel sort plus heureux que d'être assailli par des ennemis, dont l'intention est de nuire, et qui, contre leur gré, nous ménagent un triomphe? Or, l'explication donnée plus haut, présente ces deux sens : l'Église a eu des agresseurs qui étaient les uns bien, les autres mal disposés à son égard; ils l'ont attaquée, avec des intentions différentes; et les uns et les autres ont procuré son bien; en sorte qu'elle se glorifie de s'être enrichie des souffrances que lui ont causées ses ennemis. Pour une vigne qu'ils paraissaient lui enlever, elle a la joie de se voir constituée gardienne de beaucoup d'autres. Voilà , dit-elle , ce que m'ont valu ceux qui, combattant contre moi et contre ma vigne, s'écriaient : Exterminez-la, abattez-la jusqu'aux fondements 2, en sorte, que j'ai échangé une vigne contre plusieurs. C'est la conséquence qu'elle tire : Je n'ai pas gardé ma vigne, et, de suite, elle explique comment cela lui est arrivé; elle est établie gardienne, non d'une seule vigne, mais de plusieurs. Voilà le sens littéral. #
* Canliq., i, 5. — * Pa. axxxvi, 7.
2. Mais si nous suivons simplement ce sens, nous contentant de sa signification apparente, nous pourrions croire que l'Écriture ne parle que de ces vignes matérielles et terrestres qui, tous les jours, sous nos yeux, reçoivent la rosée du ciel, la graisse de la terre et qui produisent ce vin qui allume les passions. Mais des saintes et divines lettres ainsi considérées nous ne tirerons aucune leçon digne, je ne dis pas de l'Épouse du Seigneur, mais de toute autre. Eh! quel rapport y a-t-il entre des épouses et la gardienne d'une vigne? Trouverait-on là quelque rapport? Comment montrer que l'Église ait jamais été chargée d'un pareil office? Dieu a-t-il souci des vignes ? Mais, si venant au sens spirituel, nous voyons dans les vignes les Églises , c'est-à-dire les peuples fidèles, selon ce mot du prophète : La vigne du Dieu des années, c'est la maison d'Israël ^ nous commencerons peut-être à apercevoir qu'il n'est nullement indigne de l'Épouse d'être commise à la garde des vignes.
3. Un regard attentif trouvera qu'une des grandes prérogatives de l'Église est d'avoir étendu ses vignes dans tout l'univers, du jour où elle fut persécutée et chassée de Jérusalem, par les enfants de sa mère, elle et ses premiers et jeunes plants. Je désigne ainsi la multitude des croyants, dont on lit qu'ils n'avaient qu'un cœur et qu'une âme 2. Elle-même avoue n'avoir point gardé et défendu sa vigne, et cet aveu ne tourne pas à sa confusion. La persécution ne Ta pas tellement! arrachée qu'elle n'ait pu être replantée ailleurs; et confiée à d'autres agriculteurs, qui lui ont fait porter des fiiiits, en temps convenable ; non eUe n'a pas été détruite, elle a changé de sol; elle a même grandi ; elle s'est étendue, comme un plan béni du Seigneur. Levez donc les yeux : voyez si de
« Isa!., V, 7. — > Act., iv. 32.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
ombre eUe n'a pas couvert les montagnes et si ses branches n'ont pas dépassé les cèdres les plus hauts? N'a-t-elle pas étendu ses rameaux jusqu'à la mer et ses rejetons jusques aux fleuves^? Cela n'est pas étonnant; elle est Tédifice de Dieu ; elle est le champ de Dieu 2, c'est lui qui la féconde, la taille et Témonde afin de l'aider à porter des fruits plus abondants. Comment priverait-il de ses soins et de sa sollicitude une vigne que sa main droite a plantée? Non, il ne délaissera pas la vigne, dont les apôtres sont les rameaux, J.-G. le cep, et son Père le vigneron 3. Elle est plantée dans la foi, elle plonge ses racines dans la charité ; elle est labourée par le hoyau de la discipline, engraissée par les larmes des pénitents, arrosée par la parole des prédicateurs ; par ces moyens elle donne un vin abondant qui communique la joie et non la luxure, un vin suave qui n'allume aucune passion, le vrai vin qui réjouit le cœur de l'homme, le vin que les anges boivent avec allégresse. En effet, ils se réjouissent de la conversion et de la pénitence des pécheurs ; ils sont altérés du salut des hommes. Les larmes des pénitents sont leur vin, parce qu'il renferme l'odeur de la vie, la saveur de la grâce, le goût du pardon, la douceur de la réconciliation, la pureté de l'innocence rendue, la sérénité d'une conscience calmée.
4. De cette vigne que l'orage d'une horrible persécution semblait avoir détruite, combien d'autres sont sorties qui, en se propageant, ont fleuri à travers le monde ? et c'est de toutes ces vignes que l'Épouse a été établie gardienne, pour la dédommager de n'avoir pas gardé la première. Consolez- vous, fille de Sion ; si une partie des Israélites est tombée dans l'aveuglement, que perdez- vous? Admirez un grand mystère et ne vous plaignez pas de vos pertes; élargissez votre sein pour y rassembler la plénitude des nations : Dites aux villes de Juda : Vous étiez les premiers à qui il fallait annoncer la parole, mais puisque vous la restez et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie étemelle, nous nous en allons vers les gentils ^. Dieu avait offert à Moyse de le faire chef d'une autre grande nation, s'il consentait à quitter un peuple prévaricateur et à l'abandonner à la vengeance divine ; il refusa ^. Pourquoi? à cause de l'immense amour qui l'attachait à ce peuple ; il cherchait non son intérêt propre, mais la gloire de Dieu; non son avantage personnel, mais celui de tous. Telle était la disposition de son cœur.