‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 20 sur 79 · Si quelqu'un de nous trouve, avec le pro · texte numérisé non relu

Si quelqu'un de nous trouve, avec le pro

1 Jean, x, H. — t Cant., i, 6. — U Cor., ii, 12.

phète , du bonheur à s'attacher à Dieu ^ ; si pour parler plus clairement, il y a, parmi nous, un homme de désir soupirant après sa dissolution et son union avec Jésus-Christ ; si ses désirs sont ardents, dévorants, continuels, cet homme ne recevra le Verbe certainement que sous la forme d'Epoux, au terme de sa visite, c'est-à-dire, à l'heure où il se sentira intérieurement serré entre les bras de la sagesse et rempli de la suavité du saint amour. Bien qu'habitant un corps, ses désirs seront exaucés sous un rapport, cependant , mais seulement pour un temps et un temps très-court. Après avoir été recherché et s'être rendu aux veilles et aux prières, aux fatigues de cette âme, le Verbe s'échappe à l'instant où elle croit le tenir. Il se rend de nouveau à ses larmes et à ses empressements; il se laisse saisir, mais non enchaîner, et soudain il se dérobe de nouveau aux mains qui le captivent ; que l'âme pieuse le presse de ses prières et de ses pleurs, il revient encore et il ne trompe pas la demande des lèvres qui l'appellent : mais il disparaîtra bientôt et ne reviendra qu'appelé par les plus ardents désirs. Ainsi, tant qu'elle est dans un corps, l'âme peut être inondée de joie à la présence de l'Epoux, sans le posséder pleinement. Elle tressaille à ses visites, mais ces alternatives la contristent. La bien-aimée doit se résigner à cet état jusqu'à

^ Ps. Lxxiz, 28.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

ce que déchargée du poids de la chair, elle s'envole enfin, sur les ailes rapides de ses désirs et que prenant son libre essor à travers le champ de la contemplation, elle suive en esprit son bien-aimé partout où il ira.

3. n n'accordera pas cependant, même en passant, cette faveur de sa présence à toute àme indistinctement , mais seulement à celle qui, par un grand amour, un désir ardent et une douce affection se montre Épouse digne d'être visitée par le Verbe revêtu de la forme et de la beauté de l'Époux . Celui qui n'a pas ces sentiments, qui est seulement touché de componction au souvenir de ses fautes et qui en parlant à Dieu dans l'amertume de son âme lui dit : Ne me comdamnex pas i, ou qui, peut-être, est encore sollicité, altéré et tourmenté par la concupiscence, celui-là ne réclame pas la présence de l'Époux, mais la présence du médecin ; aussi ne recevra-t-il, au lieu d'embrassement et de baiser, que de l'huile et des parfums destinés à panser ses blessures. N'est-ce pas ce que nous sentons et ce que nous éprouvons dans nos prières, nous qui sommes encore, tous les jours, le jouet de passions actuelles, nous, déchirés par le souvenir du passé? De quelles amertumes ne m'avezvous pas souvent délivré par votre présence, ô bon Jésus ! Que de fois, après des larmes amères et d'inénarrables sanglots, n'avez- vous pas guéri les blessures de ma conscience, par l'onction de votre miséricorde et l'infusion de l'huile de votre joie ! Que de fois, une prière commencée dans le désespoir, n'a-t-elle pas ramené en moi la joie et l'espérance du pardon ! Ceux qui sont dans ces sentiments savent que le Seigneur Jésus est le vrai médecin qui guérit les cœurs contrits et pose l'appareil sur leurs plaies 2. Que ceux qui n'en ont pas encore fait l'expérience en croient le Sauveur lui-même, qui dit : L'esprit du Seigneur m'a rempli de son OTution : il m'a envoyé annoncer sa parole à ceux qui sont doux^ et guérir les cœurs contrits 3. S'ils doutent encore, qu'ils approchent avec confiance; qu'ils essayent et qu'ils apprennent, par eux-mêmes, le sens de ces paroles : Je veux la miséricorde et non le sacrifice ^. Mais voyons la suite du texte.

4. 11 est des âmes fatiguées dans leurs exercices spirituels, habituées à la tiédeur et esclaves d'une certaine paresse d'esprit, qui marchent avec tristesse dans les voies du Seigneur, et n'apportent qu'un cœur sec et plein d'ennui à tout ce qui leur est prescrit et qui murmurent toujours. Elles passent les jours et

* Job, X, 2. — « Pa. catLvi, 3. — • Isal., lxi, 2. — * Math., IX, 13.

les nuits dans des plaintes continuelles, répétant avec le saint homme Job : Si je m'endors^ je dis aussitôt : quand me Uverai-je ? Levé^ je soupire après le soir ^. Au milieu de ses misères, le Seigneur en sa bonté se joint-il à nous, sur notre route; vient-il du ciel, nous entretenir du ciel, et nous permet-il d'entendre quelques-uns de ces ravissants cantiques de Sion : nous parle-il de la cité d'en haut, de la paix de cette cité, de l'éternité de cette paix et du bonheur de cette éternité : je vous l'assure, ce doux entretien donnera à l'&me négligente et endormie une impulsion qui dissipera ses ennuis et adoucira jusqu'aux fatigues de son corps. N'est-ce pas ce qu'éprouve et demande celui qui dit : Mon âme s'est assoupie dans l'ennui; fortifiez-moi par vos paroles. Et après avoir obtenu l'objet de sa demande ne s'écriet-il pas : Comme j* ai aimé votre toi. Seigneur! elle est durant tout Je jour le sujet de ma méditation 3. Nos méditations sur la gloire , la beauté, la puissance, la majesté du Verbe- Époux sont comme autant de paroles qu'il nous adresse. De plus, quand nous repassons en nous jour et nuit, avec une sorte d'avidité, ses préceptes et sa loi, nous sommes assurés que l'Époux est présent et qu'il nousparleafin de dissiper par le charme de ses paroles nos fatigues et nos peines.

5. Quand donc vous trouvez votre esprit rempli de ces pensées, regardez- les moins comme vos pensées personnelles, que comme celles du Verbe qui dit par le prophète : Cest moi qui parle^ et ma parole est une parole de justice 3. Les pensées de notre esprit ressemblent aux paroles de l'esprit de vérité qui parle en nous; et il ne nous est pas facile de discerner nos propres conceptions des idées qui nous viennent de Dieu : il faut, pour cela, observer attentivement ce que le Seigneur dit dans l'Évangile : Cest du cœur que sortent les pensées mauvaises ^ ; et encore : Pourquoi pensez-vous le mal dans vos cœurs^'i Et encore : Celui qui ment parle de son propre fonds ®. L'apôtre ajoute : Nous ne sommes pas capables de former de nous-mêmes aucune pensée (sous-entendez bonne), mais c'est Dieu qui nous en rend capables '. Quand nous pensons le mal, c'est lefhiit de notre conception; si nous pensons le bien, c'est que Dieu nous parle. De lui-même notre cœur conçoit le mal; il entend le bien : J'écouteraiy est-il dit, ce que le Seigneur dit en moif parce qu'il n'annoncera que la paix à son peuple s. Ainsi Dieu parle en nous, paix, piété,

* Job, Yii, 4. — " Ps. cxviii. 28. — ' Isa!., LXiii, 1. — * Math., XV, 19. — » Id., ix, 4.-6 Jean, viii, 44. — T II Cor., m, 5. — • Ps. lxxxiv, 9.

justice ; nous ne pensons pas en nous de telles choses; nous les y entendons ; mais les liomicides, les adultères, les vols, les blasphèmes et autres crimes semblables sortent de notre cœur ^ : nous ne les y entendons pas, nous les concevons : L'impie a dit en son cœur, il n'y a point de Dieu ^. Il a irrité Dieu parce qu'il a dit dans son cœur : il ne s'en mettra pas en peine '. En outre, il y ades choses senties par le cœur qui ne sont pourtant pas la parole du cœur et qui ne sortent pas de lui, comme sa pensée; elles ne sont pas non plus cette parole du Verbe adressée au cœur, puisqu'elles sont mauvaises ; elles sont donc mises en nous par les puissances ennemies; tel est, par exemple, ce projet que, selon TÉvangile, le démon mit au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, de livi*er notre Seigneur *.

6. Quel observateur attentif et assez éclairé de ses mouvements intérieurs, ou en eux-mêmes, ou dans leurs causes, pense, d'après les mauvaises impressions de son cœur, distinguer clairement le mal qui vient de l'âme ou de la morsure du serpent? Cela n'est possible à aucun mortel, s'il n'est éclairé par le Saint-Esprit, et n'a reçu ce don particulier que l'apôtre, dans l'énumération qu'il fait des autres dons, nomme le discernement des esprits s. Car, quelque soin qu'il apporte à veiller sur son cœur, selon l'avis de Salomon ^, quelque attention qu'il mette à observer tous les mouvements qui se passent en lui, après de longs exercices, après de fréquents essais, il n'arrivera pas encore à distinguer sûrement le mal qui tient à la nature, de celui qui lui a été inoculé. El qui donc comprend le péché ? Du reste, il importe peu que nous sachions d'où nous vient le mal, pourvu que nous sachions qu'il est en nous; l'essentiel est de veiller et de prier, afin de n'y pas succomber, de quelque côté qu'il vienne. Le prophète prie et se met en garde contre ces deux genres de mal quand il dit : Purifiez-moi^ Seigneur^ de mes péchés cachés, et préservez notre serviteur des péchés étrangers 7. Mais je ne puis vous communiquer ce que je n'ai pas reçu ; et je vous l'assure, il ne m'a pas été donné de préciser la vraie différence qui se trouve entre les conceptions de mon cœur et les suggestions de l'ennemi ; les unes et les autres sont un mal, elles viennent d'un principe mauvais ; les unes et les autres sont dans le cœur, sans venir toutes du cœur. Tout cela est en moi, j'en suis certain, quoique j'ignore ce qui forme la part

« Malb., XV , 19. — • P». XIII, 1 — » Id., ix, 13. — ♦ Jean, xiii, 2. — ■ I Cor., xii, 10. — • Prov., iv, 33. — T pg. xviu. 13, 14.

de mon cœur, ou celle de Tennemi . Du reste, cette incertitude n'est pas dangereuse.

7. Mais, il est un point, où l'erreur est presque dangereuse, où elle peut nous perdre ; aussi une règle certaine nous est tracée, pour nous empêcher de nous attribuer ce qui, en nous, vient de Dieu, ou de confondre la visite du Verbe avec notre propre pensée. Autant le bien diffère du mal, autant ces deux choses diffèrent entr'elles ; le mal ne vient point du Verbe ; ni le bien de notre cœur, s'il n'y a d'abord été conçu par le Verbe même, puisqu'un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbre en produire de bons i. Je crois avoir assez dit ce qui, dans notre cœur, vient de Dieu, et ce qui est de nous. Or, je n'ai rien dit de trop, pour apprendre aux ennemis de la grâce (à) que, sans elle, le cœm* est incapable de penser aucun bien ; c'est de Dieu que nous vient cette capacité : c'est l'effet de la voix de Dieu et non la conception de notre cœur. Si donc vous entendez la voix du Seigneur, vous n'ignorerez plus ni d'où elle vient, ni où elle va ; sachez qu'elle vient de Dieu et qu'elle s'adresse à votre cœur. Mais voyez comment le Verbe sorti de la bouche de Dieu ne retourne point à lui sans fruit, mais produit l'effet pour lequel il a été envoyé, en sorte que vous puissiez dire vous-même : La grâce n'a point été inutile en moi ^, Heureuse l'âme à qui le Verbe se joint partout comme im compagnon inséparable et plein de douceur. Ravie de la suavité de son langage elle se préserve des révoltes et des vices de la chair, en rachetant le temps, caries jours sont mauvais ^. EUe n'est ni ennuyée, ni fatiguée, car dit l'Écriture : Quoiqu'il arrive au juste il ne s'attristera pas^.

8. Mais voici que l'image du Père de famille par excellence,ou de la majesté royale se montre à ceux qui descendent dans la profondeur de leur cœur, et qui, rendus plus généreux par la liberté et la pureté de leur conscience, se sont habitués à des entreprises plus hardies ; à ceux que leur activité et l'ardeur de leurs désirs portent à pénétrer les secrets les plus cachés ; qui s'élèvent aux régions les plus hautes, et aspirent à la perfection, non-seulement des sentiments, mais aussi des vertus. La grandeur de leur foi les rend dignes d'arriver à la plénitude de toute chose ; et Dieu, le maître des sciences, ouvre les trésors de la sagesse à ceux qui, avides de la vérité, dédaignent la vanité.

* Malh., vil, 18. — » I Cor., xv, 10. — » Ephes., v, 16. — ♦ Ppov., XII, 21.

(a) On désire ici Abailard qui réduisait la grâce à n'être qu'an encouragement et un exemple. Voir. Tom. II , le Traité contre les erreurs de ce philosophe.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

Tel était Moïse qui osa dire à Dieu : Si j'ai trouvé grâce devant tous, montrez-vous à moi ^ Tel fut Philippe, qui demandait au fils de lui montrer son père à lui et à ses collègues ^ : Tel fut aussi saint Thomas refusant de crwre, s'il ne touchait de sa propre main les blessures et le côté du Sauveur 3. Foi faible, mais qui partait d'une merveilleuse grandeur d'âme (a) . Tel fut aussi David qui disait à Dieu : Mon cœur vou^ a parlé, mes yeux vous ont cherché; je chercherai. Seigneur, votre visage ^. Ces hommes aspirent à de grandes choses parce qu'ils sont grands, et ce qu'ils osent demander ils l'obtiennent, selon celte promesse qui leur a été faite : Tout lieu où vous aurez mis le pied sera à vous ^, car une grande foi mérite de grandes faveurs et vous posséderez les biens du Seigneur, dans la mesure de votre confiance.

9. Aussi Dieu parle bouche à bouche à Moïse*; Moïse mérite de voir le Seigneur à découvert et non en énigme et en figure, tandis que Dieu déclare ne se montrer aux autres prophètes qu'en vision, ne leur parler qu'en songe 6. Dieu le Père s'est aussi montré, dans son Fils, à Philippe, selon la demande que l'apôtre en fit du fond de son cœur; il s'est révélé par cette réponse immédiate : PhilippCj celui qui me voit, toit aussi mon Père, car je suis dans mon Père, et mon Père est en moi 7. Il se laissa toucher par Thomas s, acquiesçant à son désir et à la demande de ses lèvres. Et David n'indique-t-il pas que ses vœux ont été exaucés quand il déclare que ses yeux ne dormiront pas et qu'il ne permettra pas le sommeil à ses paupières, avant d'avoir trouvé un lieu destiné pour le Seigneur 9? Le puissant et magnifique Époux s'offrira donc aux grandes âmes, et opérera des merveilles en leur faveur : il leur enverra sa lumière et sa vérité ; il les conduira jusqu'à la montagne sainte, et les introduira dans ses tabernacles ; en sorte que chacun de ces heu-

— *Exod., xxxiii, 13, 18. — » Jean, xiv, 8. — » Id., XX, 25. — ♦ Ps. XXVI, 8— « Deuter., xi, 25.— « Nombres, XII, 6, 8. — 7 Jean, xiv, 9, 10. — « Id., xx. 27. — • Ps. cxxxi, 4, 5.

(a) Comment cette foi, si elle était faible^ venait-elle de la grandeur d'âme? Dans la conduite de saint Thomas, saint Bernard disUnfrue deux choses , son hésitation à croire qui était un manque de foi, et la condition dans laquelle il se refusait à admettre la résurrection ; cette condition c'était la vue des cicatrices de Jésus-Christ : comme c'était là quelque chose de grand , le saint Docteur le rattache à la grandeur d'âme dont le propre est d'oser de grandes choses. Ce sentiment de saint Bernard est appuyé par le Sermon CXXI, contenu dans l'Appendice aux Œuvres de saint AugnatiD.

reux privilégiés pourra dire : Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses ^. Leurs yeux contempleront le roi dans toute sa beauté ^ : il les précédera dans les gracieuses solitudes, au milieu des roses et des lys des vallées, dans ée délicieux parterres, auprès des ruisseaux et des fontaines, à travers les aromates et les parfums, dans des celliers délicieux, et enfin au plus secret de sa demeure.

10. Tels sont les trésors cachés de sagesse et de science qui appartiennent à l'Époux; tels sont les pâturages dévie préparés pour la nourriture des âmes saintes. Heureux celui qui en rassasie ses désirs ! Qu'il le sache ; il ne doit pas conserver pour lui seul ce qui peut en enrichir d'autres. C'est pour cela peut-être que l'Époux est ensuite représenté comme un berger; c'est pour l'instruction de celui qui est chargé de l'admirable fonction de paître, même les âmes les plus simples, incapables d'atteindre, par elles-mêmes, à la possession de ces trésors, comme les brebis qui n'osent se rendre aux pâturages sans un conducteur. L'Épouse prudente instruite de cette vérité , demande qu'on lui indique où le berger mène paître ses troupeaux, et où il doit lui-même prendre son repos, durant la chaleur de midi ; elle est disposée (le texte le fait entendre), elle est disposée à se paître elle-même et à faire paître sou troupeau, avec lui et sous sa conduite; elle ne croit pas sûr de tenir les brebis éloignées du souverain pasteur, de crainte qu'elles ne soient dévorées par les loups, et par ceux qui viennent à nous, sous des peaux de brebis ; aussi pense-t-elle à mener son troupeau paître avec lui aux mêmes prairies, et à prendre son repos sous les mêmes ombrages. Elle en donne la raison : Cest dans la crainte que je ne m'égare en suivant les troupeaux de vos compagnons. Il s'agit ici de ceux qui veulent passer pour les amis de l'Époux et qui ne le sont pas. Comme ils ne songent qu'à paître leurs propres troupeaux et non les siens, ils lui disent, en lui tendant des pièges de tous côtés : Le Christ est ici, ou, il est là ^. Et leur intention est de séduire un grand nombre d'âmes; d'arracher à J.-C. ses brebis, pour les joindre à leurs troupeaux. Voilà l'explication littérale du texte. Mais attendez le commencement d'un autre sermon pour en avoir le sens spirituel. Je ne vous dirai que ce que vos prières m'auront fait connaître, par la miséricorde de l'Époux de l'Église, N.-S. J.-C. le Dieu béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

* Luc, 1,9. — • Isal., xxxiii, lî. — • Marc, xiii, 21

SERMON XXXdl

Ce qu'une âme dévote doit sans cesse rechercher. Qu'est-ce que le midi? fDe quatre espèces

de tentations à éviter.

1. Vous qvs mon âme chérit^ indiquez-moi donc oH vous menez paître votre troupeau^ et oH vous reposez durant V heure de midi ^. Une autre âme dit aussi : Faites^moi connaître pourquoi vous méjugez de la sorte '. Ce n'est pas qu'elle se plaigne de la sentence ; elle en cherche la raison, désirant être éclairée et non délivrée des châtiments. David à son tour adresse cette demande : Montrez-moi, Seigneur ^ vos voies j et enseignez-moi vos sentiers \ Il dit ailleurs quels sont ces voies et ces sentiers : Il m'a conduit par les sentiers [de justice ^. L'âme désireuse de voir Dieu est sans cesse à la recherche de ces trois biens : la justice, le jugement et le lieu où réside la gloire de l'Epoux. Telle est la voie où elle doit marcher, la prudence avec laquelle elle doit marcher et la demeure vers laquelle elle doit tendre. Pour cette demeure, le prophète en parle ainsi : Je n'ai demandé qu'une seule chose, jela chercherai, c'est d'habiter, tous Us jours de ma vie, dans la maison du Seigneur ^. Et encore : Seigneur, j'ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire 6. Quant aux deux autres biens, il dit : La justice et (équité sont l'appui de votre trône 7. L'âme pieuse a raison de rechercher ces trois choses, puisqu'elles sont le trône de Dieu et les hases sur lesquelles il s'appuie. Toutes concourent à la prérogative de l'Épouse et à la consommation des vertus; la justice la rend belle, l'équité, prudente ; et le désir de la présence de la gloire de l'Époux la rend chaste. Et il faut que l'Épouse du Sauveur soit telle, c'est-à-dire, belle, éclairée et chaste. Ici se place donc la demande que j'avais mise en dernier lieu, et par laquelle l'Épouse demande à son bien-aimé de lui enseigner où il mène paître son troupeau et où il se repose à midi.

2. Remarquez d'abord avec quelle adresse elle distingue l'amour spirituel d'avec l'amour charnel, en désignant son bien-aimé plutôt par

1 CanUq., i, 7. — « Job, x, 2. — » Ps. xxiv, 4.— * Id., xxiii, 3. — • Fa. XXVI, 4. — • Id., xxv, 8. — ' Ps. ijonviii, 15.

son affection que par son nom ; elle ne dit pas simplement : Celui que j'aime, mais, celui qu'aime mon âme, exprimant ainsi un amour tout spirituel. Remarquez aussi, je vous prie, ce qui la charme dans ces pâturages; remarquez cette heure de midi et comment l'Épouse s'informe du lieu où l'Époux &it p^ttre ses brebis et repose en même temps, ce qui est la marque d'une grande sécurité. Je pense que l'Épouse emploie le mot repose, parce qu'en ce lieu-là il n'est pas nécessaire de rester debout, ou de veiller à la garde du troupeau ; le troupeau court librement à travers le pâturage, pendant que le berger se couche et dort à l'ombre. Heureuse région, où les brebis vont et viennent à leur gré, sans que rien les effraie ! Qui me donnera de nous voir, vous et moi, paître sur les montagnes, avec ces quatre-vingt dix-neuf brebis qui, selon l'Evangile, sont abandonnées, tandis que leur pasteur daigne courir après une brebis perdue ^ ? Il repose sans aucun doute tranquillement près de ses brebis celui qui n'hésite pas à s'en aller au loin, sachant qu'U les laisse en sûreté. L'Épouse a donc raison de soupirer après ce lieu, qui est , à la fois , un lieu de pâturage et de paix, de repos et de sécurité, de joie, d'admiration et de saisissement. Malheureux que je suis ! vivant si loin de lui, le saluant de loin, voilà que son souvenir me tire des larmes et me rappelle la désolation qui arrachait aux Israélites captifs ces paroles : Nous nous sommes assis aux bords des fleuves de Baby loneet nous avons pleuré à ton souvenir, 6 Sion 2- Je puis bien m'écrier aussi, avec l'Épouse et le prophète : Sion, loue le Seigneur, parce qu'il a fortifié tes portes et béni les enfants renfermés en ton enceinte. Il a établi la paix jusques à tes frontières, et il te rassasie d'un froment choisi '. Qui ne désirerait ardemment être nourri et jouir de la paix qu'on trouve en ce lieu, de la fertilité qu'on y rencontre et du rassasiement qu'on y éprouve? Là, rien n'effraie, rien ne cause de dégoût, rien ne manque. Cette tran-

* Math., XVIII, 12. — • P8. cxxxvi, i. — • P«. cxLViiy 42, 14.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

quille demeure, c'est le paradis; cette douce nourriture, c'est le Verbe ; cette abondance immense, c'est l'éternité.

3. Je possède aussi le Verbe, ici-bas, mais dans la chair : la vérité m'est offerte , mais sous le voile du sacrement. L'ange se nourrit de la pure substance du froment dont le grain lui est donné. Pour moi, je dois me contenter de l'écorce du sacrement, de l'enveloppe matérielle, de l'écorce de la lettre, du voile de la foi. Et telle est la nature de ces choses, que la réception en est mortelle, si elles ne sont pas assaisonnées des prémices de l'esprit. Le vase du sacrement ne contient que la mort si la farine du prophète n'y mêle quelque douceur M Sans l'esprit, la réception du sacrement est notre condamnation ; la chair ne sert de rien ; la lettre tue et la foi est morte. C'est l'esprit qui vivifie et nous fait puiser la vie dans toutes ces choses. Mais quelle que soit l'abondance des grâces qu'elles procurent, on ne trouve cependant pas le môme bonheur dans l'écorce du sacrement et dans la pure substance du froment, dans la foi et dans la vision, dans le souvenir et la présence, dans l'éternité et dans le temps, dans la contemplation directe et dans le miroir, dans l'image de Dieu et dans la forme d'un esclave. En toutes ces choses, assurément, ma foi est riche, mais mon intelligence est pauvre ; la foi et l'intelligence ontelles la même faveur? Non, puisque la première est une occasion de mérite et que la seconde sera une récompense. Vous le voyez, il y a autant de différence qu'entre l'herbe et le sol qui l'a produite ; autant le ciel est éloigné de la terre, autant ses habitants y jouissent de biens supérieurs aux nôtres.

4. Hâtons-nous donc, mes enfants, hâtonsnous d'arriver à ce lieu de sûreté, à ce pâturage abondant, à cette contrée si fertile et si riche. Hâtons-nous, afin d'y habiter sans crainte, d'y trouver une abondance complète, un rassasiement qui ne connaît pas le dégoût. 0 Dieu des armées, qui jugez toutes choses avec tranquillité, vous nourrissez aussi tous les êtres avec sécurité. Vous êtes à la fois le Dieu des armées et le pasteur des brebis. Vous faites paître vos brebis et vous vous reposez en même temps, mais ce n'est pas ici. Vous étiez debout, quand, du haut du ciel vous considériez l'une de vos chères brebis (je parle d'Etienne) environnée des loups de la terre 2. C'est pourquoi, indiquez-moi où, voits menez paître votre troupeau

1 IV RoÎB, IV, 40, 41. AUusion au vase où Ton avait fait bouillir des viandes pour les prophètes, et où, par mégarde, on avait mis de la coloquinte, herbe fort amère. Elisée en corrigea le mauvais goût en y mêlant un peu de farine.

* Acl., vil, 55.

etoil vous prenez votre repos sur le midij c'està-dire, tout le jour, car le midi c'est tout ce jour qui n'a pas de soir. Aussi, un jour passé dans vos tabernacles vaut-il mieux que mille autres ^ , parce qu'il ne connaît pas de soir. Peutêtre a-t-il eu un matin, lorsque le jour de notre sanctification a lui sur nous, grâce à la miséricorde de notre Dieu, qui comme un soleil levant est ^enu nous visiter 2. Alors, 6 mon Dieu! nous avons véritablement ressenti les effets de votre miséricorde, au milieu de votre temple '. Au milieu des ombres de la mort, la lumière du matin s'est montrée à nous et nous avons vu la gloire du Seigneur. Combien de Rois et de Prophètes ont désiré la voir, sans avoir ce bonheur! Pourquoi? Il était nuit; ce matin si longtemps attendu et auquel la miséricorde avait été promise, n'était pas venu. De là, cette prière de David : Faites-moi sentir votre miséricorde dès le m^xtin, parce que fai espéré en vous *.

5. Une sorte d'aurore a précédé ce jour, et elle est née, au moment où, par l'archange Gabriel, le soleil de justice a été annoncé à la terre, et où une Vierge, par l'opération du Saint-Esprit, a conçu dans son sein, et enfanté un Dieu. Cette aurore a duré jusqu'à ce qu'un Dieu parût sur la terre et conversât avec les hommes. Durant tout ce temps, il n'a brillé qu'une lumière, véritable lumière d'aurore, en sorte que l'univers ignorait encore que le jour fût venu pour les hommes ; car s'ils l'eussent connu, ils n'eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire ^. Aussi le Sauveur disait-il à ses disciples illy a encore en vous un peu de lumière ®, parce que ce n'était que l'aurore, le commencement, ou plutôt l'indice du jour ; le soleil cachait ses rayons et ne les versait pas encore sur la terre. Paul disait aussi : La nuit est avancée et le jour approche 7. Il indiquait par-là qu'il n'y avait encore qu'une lumière si faible, qu'il valait mieux dire le jour approche, que le jour est arrivé. Et quand l'Apôtre tenait-il ce langage ? Quand le soleil, remonté des enfers, s'était déjà élevé dans les hauteurs du ciel. La lumière était donc plus faible lorsque la chair de péché, pareille à un nuage épais, couvrait l'aurore, et qu'à cela s'ajoutaient toutes les infirmités corporeUes, une mort crueUe et ime croix ignominieuse? Combien plus faible, dis-je, et plus obscure fut cette lumière qui paraissait plutôt venir de l'aurore que du soleil?

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