C'était donc l'aurore et une pâle aurore
» Ps. Lxxxixi» H. — « Luc, 1, 78. — » Ps. xlvii, 10. — * Ps. caui, 8. — • I Cor., 11, 8. — • Jean, xii, 35. — '' Rom., XIII, 12.
le temps où le Christ vivait sur la terre, jusqu'à ce que mourant et ressuscitant, il dissipât Taurore par la lumière plus éclatante de sa présence, et qui le matin eut triomphé de la nuit. Vous lisez dans TÉvangile : Et le premier jour de la semaincy de grand maiiny elles arri-' vèrent au sépulcre au lever du soleil t. N'était-il pas matin quand le soleil se levait ? Dans sa résurrection, Jésus-Christ puisa une nouvelle beauté, une lumière plus pure, de manière que si nous Favons connu selon la chair, nous ne le connaissons plus maintenant de cette manière 3. Il est écrit : lia été revêtu de gloire et de majesté; il s'est revêtu de force et U s'est pré-paré ^, c'est-à-dire, il a secoué les faiblesses de la chair, comme les ombres d'un nuage, et il a pris un vêtement de gloire. Depuis ce moment, le soleil est levé et répandant peu à peu ses rayons sur la terre, il a commencé à apparaître plus éclatant et à faire sentir sa chaleur. Cependant quelle que soit la chaleur, la multiplicité et la portée de ses rayons, pendant tout le temps de notre mortalité, (car il restera avec nous jusqu'à la consommation des siècles^,) sa lumière ne parviendra pas à son midi; ce n'est pas ici-bas qu'il sera vu dans cette plénitude, où le verront, plus tard, ceux qu'il daignera admettre à cette vision. 0 véritable midi! plénitude de chaleur et de lumière I Stabilité du soleil! disparition des ombres et des misères qui s'exhalent des régions infectes de cette terre ! 0 éternel solstice sur lequel le jour ne s'inclinera plus ! ô lumière du midi, 6 température du printemps, 6 beauté de l'été, richesses d'automne, (et pour tout dire,) ô repos, ô calme, ô hiver ! ou, si vous l'aimez mieux, l'hiver seul alors cessera et finira. Indiquez-moi, dit l'Épouse, ce lieu de lumière, de paix, de plénitude; comme Jacob vivant en ce corps mortel , vit le Seigneur face à face et sans mourir ^ ; comme Moïse le vit, non en figure, non en énigme ou en songe, comme d'autres prophètes, mais d'une façon extraordinaire et connue de Dieu et de lui seul ^ ; comme Isaïe le vit des yeux du cœur, assis sur un trône sublime et élevé ' ; ou même, comme saint Paul, ravi au Paradis, entendit des choses ineffables * et aperçut, de ses propres yeux, son Seigneur Jésus-Christ; ainsi puissé-je mériter, à mon tour, de vous contempler, dans mon ravissement, de vous voir dans votre lumière et votre beauté, là où vous paissez votre troupeau avec plus d'abondance, et où vous goûtez un repos plus assuré !
* Marc, XVI, 2. — « II Cor., v, 16. — » Ps. xcii, 1. — * Math., zxviii,20. — • Genèse, xxxn, 30. — • Nomb., II, C-8, — "^ Isal., VI, 1. — » II Cor., xii, i.
7. Car, ici-bas, vous nourrissez, mais sans rassasier; il ne vous est pas permis de vous reposer; il vous faut rester debout et veiller à cause des frayeurs de la nuit. Il n'y a, hélas ! ni lumière complète, ni rassasiement entier, ni demeure assurée ; c'estpourquoi, faites-moi connaître où vous menez paître votre troupeau et où vous prenez votre repos à midi. Vous me dites bienheureuse, lorsque j'ai faim et soif de la justice *. Qu'est-ce que cela, auprès de la félicité de ceux qui sont remplis des biens de votre maison 2, qui, assis à un magnifique festin, se réjouissent en la présence de Dieu, et se livrent au transport de l'allégresse »? Si je souffre quelque chose pour la justice, vous m'appelez encore bienheureuse ^ : l'abondance mêlée à la crainte de la souffrance a sa douceur sans doute, mais elle n'offre pas de sécurité. L'abondance et la souffrance unies ne sont qu'un douloureux plaisir. Je trouve tout ici-bas, excepté la perfection : bien des choses dépassent mes espérances, mais rien ne me donne la sécurité ; quand me comblerez-vous de joie à la vue de votre visage * ? Oui, je chercherai votre visage Seigneur «, votre visage c'est le midi ; faites-moidonc connaître oùvousmenez paître votre troupeau et où vous prenez votre repos à midi. Je s ais où vous faites paître ce troupeau sans vous reposer ; dites-moi où vous le nourrissez et où vous vous reposez en môme temps. Je veux savoir où vous paissez à midi. Dans le temps de ma mortalité et dans le lieu de mon exil, je suis habitué à me nourrir, sous votre garde, de l'enseignement de la loi, des prophètes et des Psaumes qui parlent de vous ; je me suis aussi reposée dans les pâturages évangéliques, auprès des apôtres; souvent même, j'ai cherché inutilement dans les actions des saints, dans leurs paroles et leurs écrits ; plus souvent, et cela m'était plus facile, j'ai mangé le pain de la douleur et j'ai bu le vin de la componction, et mes larmes m'ont servi de pain, le jour et la nuit, pendant qxion me disait : où est ton Dieu 7. Je ne parle pas des mets que j'ai trouvés à votre table, car vous m'avez préparé une table, contre ceux qui me persécutent «, et de cette table, par un effet de votre miséricorde, j'ai reçu un secours qui m'aide à respirer, quand mon âme est triste et qu'elle me trouble. Je connais ces pâturages : je les ai fi'équentés en suivant vos pas ; montrez-moi maintenant^ je vous prie, ceux que je ne connais pas.
8. n est bien d'autres pasteurs, qui se prétendent vos compagnons , sans l'être ; ils ont
» Math., V, 6. — " P8. LXiv, 5. — » Id., lxvii, 4. — ♦ Math., v, 6. ^ » Pb. xv, U. — • Id, xxvi, S. — ' P». XLi , 4. — • Pa. XXII, 5.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
des troupeaux à eux et des pâturages mortels, dans lesquels ils ne font paître ni avec vous, ni par vous; jamais je n'y suis entrée ; j*ai fui ces pasteurs. Ce sont ceux qui disent : Le Christ est ieiyilestlà^. Ils promettent de conduire dans les pâturages de la sagesse et de la science, on les croit; on court à eux, et ils rendent ceux qui les écoutent fils de Tenfer, deux fois plus qu'eux-mêmes. Pourquoi cela, sinon, parce que là, il n'y a point de midi, point de lumière qui aide à connaître la vérité ; au lieu de la vérité, on n'y trouve que l'erreur; comme elle a avec la vérité une fausse ressemblance, il arrive, que dans l'obscurité, on ne peut pas les discerner aisément, surtout parce que les eaux dérobées sont plus douces^ et le pain pris en cachette plus agréable 2. Voilà pourquoi je vous prie de m'indiquer où x>ou^ menez paître votre troupeau, et où vous prenez votre repos à midif c'est-à-dire, en un lieu visible, de peur que je ne m'égare en suivant les troupeaux de vos compagnons. Ils s'égarent eux-mêmes, n'ayant aucune certitude, apprenant toujours et n'arrivant jamais à la connaissance de la vérité 3. Tel est le langage qu'inspirent à l'Épouse les enseignements si divers et si vains des philosophes et des hérétiques.
9. Ce langage lui est encore dicté par les ruses des puissances invisibles, des esprits séducteurs, qui nous dressent des embûches et qui, cachés dans l'obscurité, percent de flèches les cœurs purs. C'est surtout à cause d'eux que nous devons désirer le midi, dont la claire lumière nous aidera à découvrir les pièges du démon, et à distinguer facilement notre bon ange de l'ange de Satan qui se transforme en ange de lumière. Nous ne pouvons, en effet, nous défendre contre le démon du midi ^ qu'à l'aide de la clarté du midi. Si ce démon est nommé démon du midi, c'est que, parmi ces mauvais esprits, il en est qui malgré cette volonté ténébreuse et opiniâtre qui fait d'eux une nuit perpétuelle, savent cependant, pour nous tromper, imiter le jour et non-seulement le jour, mais le midi : comme leur chef, qui non content de s'égaler à Dieu, lui résiste et s'élève au-dessus de tout ce qui est appelé et adoré comme Dieu K C'est pourquoi, si l'Orient qui est le vrai midi, qui découvre et démontre le faux, ne vient d'en haut éclairer un cœur jouet du démon du midii il .ne ^pourra jamais se défendre contre ce ûiauvais esprit dont les tentations le renverseront certaii^ement ; sous uu prétexte bon en apparence, il profitera de son inattention et lui fera choisir le mal pour
* Marc, xin, 4. ■— « Prov.. ix, 17. — » Tim., m, 7, — * Pb. xc, 6. — » Theasal., 11, 4.
le bien. Et alors le midi, c'est-à-dire la plus brillante lumière, vient le tenter avec d'autant plus de force que le mal qu'eUe offre ressemble plus au bien.
10. Combien de fois par exemple, le démon n'a-t-il pas suggéré à un religieux l'idée de devancer les ^ eilles, afin de l'endormir durant les offices ! Que de fois n'en a-t-il pas poussé un autre à prolonger le jeûne, pour l'affaiblir et le rendre incapable du service de Dieu ! Que de fois, jaloux de moines déjà avancés dans la perfection, ne leur a-t-il pas persuadé, sous prétexte d'une plus grande sainteté, de se retirer au désert ! Et les malheureux ont enfin connu la vérité de ces paroles qu'ils avaient inutilement lues : Malheur à celui qui est seul^ car s'il tombe, il n'aura personne pour le relever 1. Que de lois il en a poussé un autre à des travaux manuels excessifs qui ont épuisé ses forces et l'ont rendu incapable des prescriptions régulières ! Combien n'en a-t-il pas entraîné à des exercices corporels immodérés, à ces exercices qui selon l'apôtre sont de peu d'utilité 2 et a tari ainsi leur piété ? Enfin, et vous l'avez vu vous-mêmes, combien en est-il, je le dis à leur confusion, dont on ne pouvait pas auparavant modérer l'ardeur à tous les devoirs monastiques, et qui ensuite, sont tombés dans une mollesse telle, qu'au dire de l'apôtre, après avoir commencé par l'esprit, ils ont fini par la chair » ! QueUe honteuse paix ils ont scellée avec ce corps, objet jadis d'une si rude guerre ! Vous en verrez d'autres, etquelle honte ! se latiguer àla recherche des choses superflues, après avoir refusé opiniâtrement les choses nécessaires; si l'obstination, en des privations indiscrètes, trouble par sa singularité ceux avec qui on doit vivre dans une même maison, sous une règle uniforme, je ne sais vraiment si de tels religieux peuvent croire garder la piété, qu'à mon avis, ils ont rejetée. Après tout, que ceux qui sont décidés à être sages à leurs propres yeux et à n'écouter ni ordre, ni conseil songent donc à ce qu'ils doivent répondre, non pas à moi , mais à celui qui a dit : C'est une espèce de magie de ne pas vouloir se soumettre et ne pas se rendre à la volonté du Seigneur c'est un crime d'idolâtrie. L'auteur sacré avait dit auparavant : L'obéissance vaut mieux que les victimes, et il vaut mieux écouter que i offrir la graisse des béliers^ ^ c'est-à-dire, les privations des opiniâtres. C'est pourquoi, le Seigneur dit parle prophète : Estr ce que je mangerai la chair des taureauxt ou boirai-je le sang des frottes ^T voulant ainsi exprimer
» Eccles., IV, 10. — • I Timolh.jiv, 8. — » Galat., m, 3. — ♦ 1 Rois. XV, 23, 32. — • Pi. xux, 13.
qu'il n'aime point les jeûnes des superbes, ni des cœurs impurs.
11. Mais, en condamnant les pénitents excessifs, je crains de lâcher la bride aux intempérants, et de leur préparer un péril dans l'avertissement destiné à guérir les autres. Sachez tous qu'il y a quatre espèces de tentations caractérisées de cette manière, par le prophète : Sa vérité nous environne comme d'un bouclier; vous n'aurezrien àredouter pendant la nuity ni la flèche qui vole durant le jour, ni V ennemi qui marche dans les ténèbres, ni les attaques du démon du midi *. Prêtez tous attention, à ce qui, je l'espère, sera utile à tous; nous sentons tous, et nous avons senti en nousmêmes, nous adonnés au service de Dieu, la vérité de ce mot de l'Écriture : Mon fils, lorsque vous entrez au service de Dieu, demeurez ferme dans la crainte, et préparez votre âme à la tentation 2. L'expérience commune le démontre : en éflfet, les débuts de notre conversion sont troublés d'une première crainte, celle qu'inspirent aux commençants l'appréhension d'une vie régulière et la sévérité d'une discipline inaccoutumée . Cette crainte est appelée nocturne, soit parce que, dans l'Écriture , la nuit désigne habituellement les choses tristes, soit, parce que nous connaissons mal les raisons qui nous assujettissent à l'adversité. Si nos yeux apercevaient le jour à la lumière duquel nous devons juger nos peines et leur salaire, le désir de celte récompense nous préserverait de toute crainte ; nous verrions clairement que les souffrances de la vie présente, malgré leur gravité, n'ont aucune proportion avec cette gloire qui nous apparaîtra plus tard ; mais elle nous est cachée, sous le voile de la nuit, et nous restons exposés à cette crainte nocturne , et l'effroi nous saisit en présence des épreuves qu'il faut endurer ici-bas et qui nous vaudront des biens que nous ne voyons pas. Que ceux qui sont exposés à cette tentation veillent et prient , de peur qu'emportés par la pusillanimité du cœur et par le trouble, ils n'abandonnent malheureusement le bien qu'ils ont commencé.
12. Cette tentation une fois surmontée, armons-nous aussi contre ces louanges humaines inspirées par la vie vraiment louable que nous avons adoptée, sinon nous serons menacés des atteintes de la flèche qui vole durant le jour, la vaine gloire. Car la renommée vole, et durant le jour; elle naît des œuvres de lumière. Vient-elle à se dissiper comme im vain souffle, il reste à craindre les honneurs et les richesses, objets plus solides ; car celui qui dédaigne les
• P». xc, 6, 6. — • Ecclc, II, i.
éloges recherche souvent les dignités. N'est-ce pas là l'ordre selon lequel Notre-Seigneur a été tenté ? Après la proposition que le démon lui fit de se précipiter, par ostentation, du haut du temple, il lui montre et lui offre tous les royaumes du monde ^ Repoussez vous-mêmes toutes ces choses, à l'exemple du Sauveur; sinon vous serez nécessairement circonvenus par la chose qui marche dans les ténèbres, c'està-dire, par l'hypocrisie. Ce vice naît de l'ambition, il habite dans l'ombre; il cache ce qu'il est, et montre ce qu'il n'est pas. Toujoui-s en activité, il conserve les dehors de la piété pour se cacher; il s'en donne le mérite et en achète les honneurs.
13. La dernière tentation est le démon du midi qui s'attaque surtout aux parfaits, à ces hommes courageux qui ont triomphé de tout, volupté, faveur, honneurs mondains. Que restet-il par où il puisse les attaquer ouvertement? n vient donc en secret, parce qu'il n'ose se montrer à découvert, et les âmes qu'il sait reculer devant un mal visible, il essaye de les perdre par un faux bien. Celles qui peuvent dire avec l'apôtre : Nous n'ignorons pas ses artifices 2, doivent se défier d'autant plus de ces pièges qu'elles sont plus avancées en perfection. Ainsi, Marie se trouble au salut de l'ange ', parce que (si je ne me trompe) elle redoutait un piège; et Josué n'accepta l'amitié de l'ange, qu'après avoir reconnu en lui un ami véritable. Il lui demande s'il est véritablement du nombre des siens ou de ses ennemis *; il connaissait par expérience les ruses du démon du midi. Les apôtres, fatigués d'avoir ramé contre le vent qui secouait leur nacelle, virent le Sauveur venir sur la mer, et, le prenant pour un fantôme, poussèrent un cri de frayeur. Ne . montraient-ils pas qu'ils soupçonnaient le démon du midi? Souvenez-vous aussi de ce que dit l'Écriture : A la quatrième veille, il vint à eux en marchant sur la mer, A la quatrième veille, c'est-à-dire en dernier lieu; il faut donc craindre cette tentation; plus une personne paraît élevée , mieux elle doit comprendre qu'elle doit veiller et se mettre en garde contre les attaques du démon du midi. Or, le vrai midi s'est manifesté aux disciples en leur disant : C'est moi, ne craignez pas ^, et ils furent guéris de leur faux soupçon. Quand l'erreur déguisée s'efforce de se gÙsser en nous, plaise à Dieu que le vrai midi nous envoie d'en haut sa lumière et sa vérité, pour la dévoiler et séparer la lumière des ténèbres, pour que nous échappions à la censure dont parle le prophète
1 Malh., TV, 6, ^ - • Cor., ii, H. — » Luc, i, 29. — * Josué, xni, 15. — » Mnlh., xiv, 25, 27.
SUR LE GANTIQUB DES CANTIQUES
contre ceux qui appellent les ténèbres lumUrej et la lumière ténèlrres ^
14. Si la longueur de ce discours ne vous le rend pas fastidieux, j'essaierai d'appliquer ces quatre tentations, selon leur ordre, au corps même de J.-G.« c'est-à-dire à TËglise, et je le ferai le plus brièvement possible . Voyez si dès son berceau, l'Église primitive n'a pas été cruellement pénétrée de la crainte nocturne. Ah ! il était nuit alors que quiconque tuait les saints croyait servir Dieu. Cette tentation vaincue et Forage apaisé, l'Église fut environnée d'éclat, et selon la promesse qui lui avait été adressée, elle devint l'orgueil des siècles. Mais l'ennemi, indigné de voir ses espérances frustrées, cesse d'employer la frayeur nocturne et prend la flèche qui ^ole iejour ; il en blesse un grand nombre des enfants de l'Église. Il s'élève des hommes vains, avides de gloire, jaloux d'acquérir un nom. Sortis de l'Église, ils affligèrent longtemps leur mère par leurs doctrines perverses. La sagesse des saints dissipa ce fléau, comme la patience des martyrs avait déjà vaincu le premier.
15. Voici, grâce à Dieu, des temps affranchis de ce double mal, mais, hélas, déshonorés par le fléau qui marche dans les ténèbres. Malheur à cette génération, à cause du levain des Pharisiens qui est l'hypocrisie ! si toutefois on peut appeler hypocrisie un vice impuissant à se cacher tant il est répandu, et qui refuse même de se cacher tant il est impudent! Cette contagion se répand par tout le corps de l'Église et s'étend davantage, à mesure qu'elle laisse moins d'espoir de guérison; elle est d'autant plus dangereuse qu'elle pénètre plus profondément en son cœur : car si l'hérétique lui livrait une guerre ouverte, elle l'expulserait ; il sécherait comme un rameau retranché ; si un ennemi public déployait contre elle une violence publique, peut-être pourrait-on se soustraire à ses coups, mais aujourd'hui qui chassera-teUe? Contre qui se mettra-t-elle en garde? Tous sont ses amis, et tous ses ennemis ; tous ses intimes et tous ses adversaires; tous ses familiers, et personne n'est en paix avec elle : toussemblent ses proches et tous cherchent leurs intérêts propres. Ils sont ministres de J.-C. et ils servent l'Antéchrist. Ils sont enrichis des biens de Dieu, et ils ne lui rendent aucun honneur. De là cette beauté de courtisane, que vous
1 Jean., v, 20.
voyez tous les jours, ces habits d'histrion, et cet appareil royal. Des freins, des selles, des éperons d'or, un équipage plus éclatant que les autels; des tables magnifiques chargées de mets et de coupes : l'ivresse et Torgie, des luths, des flûtes et des lyres : des pressoirs qui débordent, des celliers trop pleins et qui regorgent, des amas de parfums , et des bourses grosses d'or et d'argent. Voilà pourquoi on veut être et on est réellement à la tête des églises, doyen, archidiacre, évêque, archevêque . Toutes ces dignités sont moins la récompense du mérite, que le prix de ces trafics indignes, qui se n^ocient dans les ténèbres.
16. Autrefois, a été faite cette prédiction que nous voyons accomplie : Cest dans la paiao que m^onamertume est devenue plus amère ^ ; amère dans la mort des martyrs; plus amère dans les attaques des hérétiques ; très-amère dans les mœurs de ses enfants. L'%lise ne peut ni les chasser, ni s'en éloigner, ils sont si nombreux et si puissants! La plaie de l'Église est intérieure et incurable; et voilà pourquoi son amertume est plus amère dans la paix. Et dans quelle paix ? Elle est en paix, et elle n'est pas en paix. Elle est en paix du côté des payens , du côté des hérétiques; pas du côté de ses enfants. Aujourd'hui elle peut exhaler cette lamentation : J'ai nourri des enfants^ je lesaiélevés , mais ils m^ont méprisée et déshonorée ' par leur vie honteuse, par leur sordide intérêt, par leur dégradant commerce, enfin par ces viles pratiques qui se préparent dans les ténèbies. Il ne manque plus qu'une chose, c'est Tarrivée du démon du midi qui viendra séduire ceux qui resteront à J.-C. et qui ont conservé la simplicité ; déjà il a dévoré les fleuves des sages et les torrents des puissants ; et il se flatte même que dans sa guefUe viendra s'engloutir le Jourdain * , c'est-à-dire les simples et les humbles qui sont encore dans l'Église. Car il est l'Antéchrist qui se prétend non-seulement le jour, mais le midi, qui s'élèvera au-dessus de tout ce qui est appelé Dieu et de tout ce qui est adoré : l'Antéchrist que le Seigneur Jésus détruira du souffle de sa bouche et qu'il tuera par réclat de sa présence ^, lui le vrai et éternel midi, l'Époux et le soutien de l'ÉgUse, le Dieu béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
» Inl., xxxviii, 17. — » Id., I, 2. — • Job., ut, 18. — * II Thess., 11,4,8.
S. Bkrn. — ToM. m.
SERMON XXXIV
Où Von traite de Vhumilité et de la patience.
1. Si oot» 910 ^ous connaissez pas, 6 vous, la plus beUe d'entre les femmes, sortex, et suivez la trace des troupeaux de vos compagnons^^t menez paUre vos chevreaux auprès des tentes des pasteurs ^ Un jour, le saint homme Moïse présumant beaucoup de la faveur et de la lamiliarité que Dieu daignait lui accorder, aspirait à une grande vision et osait dire au Seigneur : Si fai trouvé grâce devant vous, mont/rex-vous vous-même à moi> Mais au lieu de cette vision, il en reçut une bien inférieure, capable néanmoins de le conduire à celle qu*ii désirait >. Les enfants de Zébédée, dans la simplicité de leur cœur, osèrent aussi solliciter de grandes faveurs, mais ils furent remis au degré par lequel il fallait d'abord monter '. C'est de la sorte qu'ici l'Épouse, réclamant une voie trop haute, reçoit une réponse sévère , mais néanmoins salutaire et bienveillante. Quiconque aspire en effet à des choses sublimes, doit avoir de lui-même d'humbles sentiments, de peur qu'en voulant s'élever au-dessus de luimême il ne tombe au-dessous, ce qui arrive fatalement à quiconque ne s'appuie pas sur une véritable humilité . Les grandes faveurs ne s'accordent qu'au mérite de l'humilité ; en conséquence, que celui qui doit être élevé soit d'abord abaissé par la correction et trouve son mérite dans l'humilité. Si donc vous êtes humilié, voyez dans cette épreuve le présage d'une faveur prochaine ; car comme le cœur s'élève avant la chute ^, ainsi l'exaltation suit l'humiliation. Aussi lisez-vous que Dieu résiste aux superbes et qu'il donne sa grâce aux humbles K N'est-ce pas ainsi que Dieu, qui voulait récompenser la patience si longue et si éprouvée de Job et lui décerner ensuite un si éclatant triomphe, prit soin de l'humilier et le prépara de la sorte à la bénédiction qu'il lui réservait « ?
2. Mais c'est peu d'accepter, même volontiers, ime humiliation venue directement de Dieu lui-même, si nous ne goûtons de la même
1 Cantiq., i, 7. — * Exode, xxxiii, 13, 23.— > Malb., xx, 2i, 25. — ♦ ProT., XVI, 18. — » Jacques, iv, 6. — • Job, xxxnn, et buW.
manière ceUe qu'il nous ménage par une autre voie. Écoutez sur ce sujet l'admiraMe leçon du saint homme David. Un jour, il fut maudit par un de ses serviteurs ; mais le pressentiment de la gr&ce devança chez lui le sentiment de l'outrage : Qu*y a-M2 de commun entre vous et moi^ s'écria-t-U, enfants de Sémei ^ ? 0 homme vraiment selon le cœur de Dieu ! n croit devoir plutôt s'irriter contre ceux qui cherchent à le venger, que contre celui qui l'outrage. Aussi pouvait-il dire en sûreté de conscience : Si fat rendu le mal à ceux qui m^en avaient fait, je consens à succomber devaM mes ennemis et a être frustré de mes espérances 3. n défendit qu'on l'empêchât d'être maudit, trouvant un profit dans les outrages, et il ajouta : Le Seigneur ta envoyé pour maudire David 3. Oui, il était vraiment selon le cœur de Dieu l'homme qui parlait selon le cœur de Dieu, pendant qu'une langue maligne le déchirait. Il songeait aux jugements secrets de Dieu; ses oreilles entendaient la voix du médisant, mais son cœur s'inclinait vers les bénédictions divines. Dieu était-il donc sur les lèvres du blasphémateur? Non, mais Dieu se servit d'elles pour humilier David. C'est ce que le prophète savait, lui à qui Dieu avait révélé les secrets et les mystères de sa sagesse ^ ; aussi dit-il : Il est bon que vous m*ayex humilié^ afin que j apprenne vos ordonnances pleines de justice ^.
3. Voyez-vous comment l'humilité nous justifie? je dis l'humilité, et non pas l'humiliation. Combien en effet sont humiliés sans être humbles! L'humiliation irrite les uns, d'autres la supportent patiemment, et d'autres l'acceptent avec joie ; les premiers sont coupables, les seconds irréprochables, et les derniers sont justes. L'innocence est une partie de la justice, néanmoins la consommation de la justice ne se trouve que dans les humbles qui peuvent dire : Il est bon que vous m'ayex humilié. Ceux-là sont seuls véritablement humbles. Quiconque supporte l'humiliation malgré soi
» II Rois, XVI, 10. — • Ps, VII, 4. — • II Rote, xvi, 10. — ♦ P8. L. — » P». cxviii, 71.
SUR LB CANTIQUE DES CANTIQUES
ne peut pas tenir ce langage, et moins encore celui qui murmuré. Nous ne promettons le mérite de l'humiliation ni à l'un, ni à l'autre, quoiqu'ils soient placés à une distance considérable l'un de l'autre; car Fun possède son âme dans la patience , tandis que l'autre se donne la mort par son murmure; si l'un s'attire seul la colère de Dieu, aucun n'a droit à cette gr&ce que Dieu donne non aux humiliés mais aux humbles. L'humble transforme l'humiliation en humilité et c'est lui qui dit à Dieu : Il est bon que votu m'ayez humilié. L'humiliation ne profite pas à celui qui la supporte impatiemment ; eÛe lui est vraiment à charge, et nous savons que Dieu n*aime que celui qui donne avec joie i. Aussi quand nous jeûnons, nous est-il ordonné d'oindre notre tète et de laver notre visage >, afin que notre bonne œuvre soit relevée par la joie spirituelle et que notre holocauste soit agréable. La seule humilité joyeuse et parfaite mérite la gr&ce que Dieu promet. Pour l'humilité forcée ou contrainte, comme ceUe de l'homme patient qui possède son âme, pour cette humilité, disje, bien qu'elle obtienne la vie, à cause de la patience dont ellefait preuve, elle ne renferme pas la vraie gr&ce à cause de la tristesse qui l'accompagne (à). Une telle humilité ne saurait s'appliquer cette sentence de l'Écriture : Que t humble ee glorifie de son élévation ^, puisqu'il n'est humilié ni volontairement, ni de bon cœur. 4. Mais voulez-vous voir un humble qui se glorifie comme il &ut et qui est vraiment digne de gloire? Je me réjouirai, dit l'apôtre, dans mes infirmités^ afin que la vertu de J.-C, habite en moi ^. Il ne dit pas qu'il supporte ses infirmités avec patience , mais qu'il s'en glorifie, qu'il met son plaisir & s'en glorifier, prou-
» II Cop., IX, 7. — » Math., yi, 17. — • Jaoq., i, 9. — * II Cor., zii, 9.
(a) C'estrÀ-dire la grâce parUculière promise ans vrais humbles, par ces paroles, Diêu donne \a gràcê aua hum^ hle$; grâoe partlcnUère qui D'est pas sealemeot iatèrieare, maisextérteare, puisque c'est l'exaftalioD môme en cette vie.
vaut ainsi que l'humiliation est un bonheur pour lui. Ce n'est pas assez pour lui de posséder son &me, en supportant l'humiliation avec patience, s'il ne reçoit la gr&ce qui accompagne l'humiliation joyeusement acceptée. Écoutez donc ici la règle générale : Quiconque s'humi-liey dit J.-C, sera élevé K H prouve ainsi que toute humilité n'élève pas, mais celle-là seulement qui vient de la volonté et non de la tristesse, ou de la nécessité. Le contraire n^est pas nécessairement vrai, et quiconque est élevé ne sera pas humilié, mais seulement ceux qui s'élèvent eux-mêmes; ils seront abaissés en punition de leur vanité volontaire. De même, ce n'est pas celui qui est humilié, mais celui qui s'humilie lui-même qui sera exalté grftce au mérite de sa volonté. Si l'humilité provient d'une autre cause, par exemple d'un outrage, d'un préjudice, ou d'im châtiment, celui qui subit l'humiliation peut prétendre n'être humilié par d'autre que lui-même, puisqu'il est intérieurement et secrètement déterminé & tout endurer avec joie pour l'amour de Dieu. 5. Mais où allons-nous? Je le vois, vous souffrez patiemment que je parle longuement de l'humilité et de la patience. Revenons cependant au point dont nous nous sommes écartés. Cette digression a eu pour cause la réponse par laquelle l'Époux a cru devoir arrêter et non humilier l'Épouse, dont l'ambition s'élevait trop haut; il voulait sans doute lui donner occasion de montrer une humilité plus visible, qui lui méritât de plus grandes faveurs et la préparât à celle qu'elle sollicitait. Mais puisque nous abordons seulement ce verset, nous en remettrons le développement, si vous le voulez bien, au commencement d'un autre discours, afin que les paroles de l'Époux ne deviennent pas un sujet d'ennui. Puisse éloigner cet ennui de ses serviteurs, J.-C. Notre- Seigneur, qui est le Dieu béni dans tous les sièdes. Ainsi soit-il.
1 LaO| XXV, il.
SERMON XXXV
nyune réprimande sévère que VÉpoux adresse à VÉpouse, et d'une double ignorance
quHlfaut craindre et éviter.
f . Si vous ne vous connaissez pas^ dit l'Époux à TËpouse, sortex i. C'est une réprimande dure et sévère que celle-ci': sortez. Ainsi parlent ordinairement les mattres indignés à leurs serviteurs, ou les maltresses à leurs servantes qui les ont gravement offensés; sortez d*icî, parlez, éloignez-vous de ma présence et de cette maison. L'Époux emploie à l'égard de sa bien-aimée des termes durs et amers exprimant une sévère réprimande, mais cependant il ne les lui adresse que dans le cas où elle ne se connaîtrait pas. Rien de plus fort, rien de plus propre à l'effrayer que de la menacer de la faire sortir. C'est ce que vous pouvez vousmême remarquer, si vous observez bien d'où il lui dit de sortir et où elle doit aller. Et d'où sortira-t-elle, sinon de l'esprit à la chair, des biens de l'âme aux désirs du siècle, du repos intérieur au tumulte du monde et aux agitations des soucis extérieurs? Il n'y a là que peine, douleur et affliction d'esprit. L'âme qui a une fois appris du Seigneur à rentrer en ellemême, à soupirer après la présence de Dieu et à chercher sans cesse sa &ce (car Dieu est esprit et ceux qui le cherchent doivent suivre l'esprit et non la chair, et ne pas vivre selon la chair), une telle âme, dis-je, trouveraitelle plus cruel d'endurer pour un temps les peines de l'enfer que de revenir aux attraits, ou plutôt aux embarras de la chair et aux insatiables désirs des sens« quand elle a une fois goûté les douceurs de l'amour spirituel? L'Ecclésiaste dit : L'ceil ne se rassasie pas de voir y ni l'oreille dCéeouter >. Écoutez un homme qui a lait l'expérience de ce que nous disons : Vous êtes bon, Seigneur, à ceux qui espèrent en vous^ à Vdme qui vous cherche '• Essayer d'arracher cette sainte âme à cet heureux état serait la chasser du paradis et lui fermer l'entrée de la gloire. Écoutez encore une autre âme pénétrée des mêmes sentiments : If on cœur vous a parlée mes yeux vous ont cherché, je chercherai^ Sei-
* Cantiq., i, 7. — « Ecclc, x, 8. — «Thien., m, 2, 6.
gneuTf votre visage^ . Et elle ajoutait : Pour moi c'est mon bonheur de demeurer attachée à Dieu K Puis, s'adressant à elle-même : Rentre^ ô mon dme, dans ton repos, puisque le Seigneur t'a comblée de biens ^. Je tous le dis donc : pour quiconque a goûté une fois ce bonheur, rien d'aussi redoutable que d'être abandonné de la grâce et obligé de revenir aux consolations, ou plutôt aux désolations de la chair, et de se voir soumis de nouveau à la tyrannie des sens.
2. C'est donc une terrible et redoutable menace que celle-ci : Sortez et faites paître vos boucs. C'est-à-dire, vous êtes indigne de la famUière et douce contemplation des choses célestes, intelligibles et divines dont vous jouissiez. Eh bien, sortez de mon sanctuaire, de votre cœur, où vous étiez habituée à goûter délicieusement les mystères sacrés de la vérité et de la sagesse : comme une créature mondaine, fatiguez-vous à contenter, à rassasier vos sens charnels. Car les boucs (symbole des pécheurs qui au jugement doivent être placés à gauche) désignent les sens du corps égarés et lascifs, par lesquels le péché est entré dans l'âme, comme la mort par les fenêtres. La suite du texte s'accorde parfaitement avec cette explication : Faites paître vos boucs auprès des tentes des pasteurs. Les boucs ne paissent pas comme les agneaux dont il est question plus haut; ils paissent auprès des tentes des pasteurs et non au-dessus, car bien que les pasteurs dignes de ce nom habitent sur la terre des tentes terrestres, c'est-à-dire leur corps, pendant ces jours de combat, cependant ils nourrissent les troupeaux du Seigneur non de mets terrestres, mais célestes, et ils leur prêchent la volonté du Seigneur et non leur volonté propre. Les boucs au contraire, c'est-àdire les sens corporels, ne cherchent pas les choses célestes; auprès des tentes des pasteurs, à savoir, dans les biens sensibles de ce monde»
* P«. XXVI, 8. — • Id., Lxxii, 28. — • Id., cxiv, 7.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
région des corps, ils prennent de quoi irriter leurs désirs, au lieu de les apaiser.
3. Quel honteux changement de sentiments et de goûts ! Celle qui auparavant ne pensait qu*à soutenir son &me voyageuse et exilée, par de pieuses méditations, ainsi que par un mets céleste, qui cherchait le bon pbusir de Dieu et ses mystérieuses volontés, qui s'efforçait de pénétrer le ciel par son amour et de parcourir en esprit les demeures célestes, de visiter les Patriarches et le chœur des prophètes, de célébrer les triomphes des martyrs et de s*extasier à la vue des éclatantes hiérarchies des anges, maintenant, oublieuse de ces grandes choses, s'assujettit à l'humiliante servitude de son corps; elle obéit à la chair, elle s'applique à satis&ire sa gourmandise et sa sensualité, elle mendie partout une p&ture à sa foméûque curiosité, dans cette figure du monde qui passe. Ah! que mes yeux versent sur cette &me des torrents de larmes. Après avoir vécu dans les délices de la pourpre elle embrasse la fange ^ car, selon la parole d'un saint, elle a notarri une femme stérile et rCa point fait de bien à la veuve X Aussi, l'Ëpoux ne lui dit-il pas simplement : sortez, mais sortez et aUez à la suite des troupeaux de vos compagnons et paissez vos boucs; en quoi,|à mon avis, il nous donne un avertissement important. Et quel avertissement? Hélas! c'est que cette admirable créature, autrefois membre du troupeau, et qui s'est misérablement plongée dans le mal, n'a plus le droit de rester au milieu des brebis. Elle reçoit ordre de s'éloigner. Comment dites-vous? Je dis ce que vous lisez : L'homme élevé en dignité n'a point eom^ pris; il s'est assimilé aux animaux sans raison, et leur est devenu semblable '. Voilà ce qu'est devenue cette noble créature. Si les animaux pouvaient parler ils s'écrieraient : VoUà qu'Adam est devenu comme Fun de nov^ ^. Lorsqu'il était en honneur ^ dit David. En quel honneur, demandez-vous? Il habitait le paradis et il vivait en un lieu de délices. Il n'éprouvait ni peine, ni indigence. Il était environné de fruits odoriférants, couché sur les fleurs, couronné d'honneur et de gloire, établi maître de toutes les œuvres du créateur. U les dominait surtout par la prérogative unique de la ressemblance divine. Il partageait la société des anges et de toute la milice céleste.
4. Et il a quitte cette gloûre divine, pour s'assimiler à La brute qui mange l'herbe des champs, et c'est pourquoi le pain des anges est devenu comme l'herbe placée dans une
> Threa.^ iv, 5.— > * Job, zsiv, 21. — * Pi. lxvux, 13» — * Gttièfle, m, 22.
crèche et nous est offert comme à des animaux. Car le Verbe s'est fait chair ^ et selon la parole du prophète, toute chair n'est que de Z^- ^o <^' l'herbe; mais cette herbe n'est point desséchée et la fleur n'en est point tombée, parce que l'esprit du Seigneur s'est reposé sur elle. Autrefois toute chair a dû finir, parce que l'esprit de vie s'en était retiré et le Seigneur avait dit : Mon esprit ne demeurera plus avec l'homme parce qu'U est chair X Sous le nom de chair vous comprenez qu'on désigne ici le péché et non la nature de l'homme; ce n'est pas en effet la nature qui étemt l'esprit, c'est le péché. C'est donc à cause du péché que toute chair n'est que de l'herbe, et que toute sa gloire est comme la fleur des champs. L'herbe s'est desséchée, continue le prophète, et la fleur est tombée. Ce n'est pas cette fleur qui a surmonté la tige sortie de la racine de Jessé, puisque l'esprit du Seigneur s'est reposé sur elle s. Ce n'e^t point cette herbe qui est le Verbe fait chair, et dont le prophète a dit : La parole de Dieu dem^eure éternellement ^. Si cette herbe était le Verbe, le Verbe demeurant éternellement, l'herbe devrait être aussi éternelle, sinon, comment donneraitelle la vie étemelle, si elle-même ne demeurait pas éternellement ? Car le Verbe dit : Si quelqu'un mange de ce pain il vivra étemelle^ ment. Quel est ce pain? La suite l'indique : Le pain que je don,nerai, c'est ma chair que je dois livrer pour la vie du monde ^. Comment donc ce qui fait vivre éternellement ne serait-il pas étemel?
5. Rappelez-vous maintenant avec moi la parole que le fils adresse à son père dans les psaumes : Vous ne souffrirez point que votre saint éprouve la corruption^. Sans nul doute, il parle de son corps qui gisait sans vie dans le tombeau. C'est aussi ce saint que l'ange annonçait à la Vierge en disant : Le saint qui naWa de vous sera appelé le fils de Dieu 7. Hais comment aurait-elle pu éprouver la cormption cette fleur épanouie d'un sol perpétuellement verdoyant, c'est-à-dire d'un sein incorruptible, cette fleur qui attirait les regards avides des anges et les remplissait d'un bonheur sans terme? Que cette fleur perde sa fraîcheur si Marie perd sa virginité ! L'homme s'étant donc changé en animal, la nourriture de l'homme s'est convertie en une nourriture également animale. Hélas! quel triste et lamentable changement ! L'homme habitant du paradis, maître de la terre, citoyen du ciel , serviteur du Dieu des armées, frère des esprits bienheureux, héritier des
i Jean, i. 4.
* Id., XL, 6, 8.
* GenèBe, vi, 13. — * laai., u, 1, 2. —
• Jean, vi. 52. — • P». xv, 10. — ' Loo,
vertus célestes, par une révolution subite, à ^use de sa faiblesse, s'est trouvé couché dans une étable, et à cause de sa ressemblance avec la béte a eu besoin d*un aliment grossier; et à cause de ses mœurs sauvages et indomptables il a dû être attaché à une crèche, selon qu*il est écrit : Serrez leur bouche avec le mords et le frein pour qu'ils n'approchent pas de vous K 0 bœuf! reconnais cependant ton maître! et toi âne reconnais la crèche de ton Seigneur, afin que les prophètes de Dieu, qui ont annoncé d'avance ces prodiges, soient trouvés fidèles ; connais, devenu animal, celui que tu n'aspas connu comme homme ; adore dans Fétable celui que tu fuyais dans le paradis ; honore la crèche de celui dont tu as méprisé le commandement ; mange, comme herbe, le pain que tu as méprisé lorsqu'il était pain des anges.
6. Mais quelle est, dites- vous, la cause d'un tel abrutissement? C'est que Vhomme élevé en dignité n*as pas compris. Qu'est-ce qu'il n'a pas compris? Le prophète ne le dit pas : disons-lë nous. Élevé en honneur et enivré de cette élévation, l'homme n'a pas compris qu'il était de l'argile et aussitôt il a senti en luimême ce que, longtemps après, un des en&nts de la captivité a sagement observé et exprimé avec vérité. Celui qui se croit quelque chose^ quoiquil ne soit rien, se fait illusion à luirmims 3. Ifalheur à cette infortuné qui n'a rencontré personne pour lui dire : Terre et poussière pourquoi vous enorgueiuissez'vous ^? Ainsi la plus belle créature s'est mêlée à un vulgaire troupeau ; l'image de Dieu s'est transformée à la ressemblance de la béte; la société des anges a été échangée pour la société des brutes. Voyez avec quel soin il faut fuir une ignorance qui a plongé le genre humain dans tant de maux. C'est pourquoi il est dit : Vhomme a été comparé aux bites parce quHl n'a pas compris» Défendons-nous de l'ignorance, de peur que manquant encore d'intelligence, même après cette épreuve, nous ne tombions en des maux plus nombreux et plus formidables que les premiers et qu'il ne soit dit de nous : Nous avons soigné Babyhne et elle n'a point été guérie *. Et ce serait à bon droit, si le châtiment ne nous rendait point intelligents.
7. C'est peut-être pour cette raison, que l'Époux, voulant arracher sa bien-aimée à l'ignorance, en lui adressant cette' si formidable réprimande, ne lui dit pas : Sortez avec vos troupeaux, ou, allez vers vos troupeaux; mais : Sortez à la suite des troupeaux de vos compasgnons. Pourquoi cela? sans doute pour mon-
» P». XXXI, 9. — t Galat , vi, 3. — » Ecde., x, 9. — ♦ Jèrém., u, 9.
trer que la seconde ignorance est plus à craindre et plus honteuse que la première, parce que celle-ci a rendu l'homme semblable à la bête, et celle-là l'a mis au dessous. Les hommes méconnus en punition de leur ignorance, c'est-à-dire réprouvés, sont destinés à paraître devant le redoutable tribunal et à être livrés au feu étemel. Les bêtes n'ont rien de pareil à craindre. Il est donc certain que le sort de ceux qui auront vécu ainsi sera plus déplorable que le sort de ceux qui n'auront pas vécu du tout. Il vaudraitmieux pour cet hommeslà, dit le Sauveur, qu'il ne fût jamais né *. Non, pas qu'il ne lût jamais né d'une manière quelconque, mais qu'il ne fût jamais né homme ; qu'il n'eût été qu'un animal, ou une autre créature; car n'ayant pas reçu la raison, il n'aurait pas eu de jugement à subir, ni, par conséquent, de supplice à endurer. Que l'àme raisonnable qui rougit de sa première ignorance sache donc qu'elle a les bêtes pour compagnes dans la jouissance des biens de la terre, mais sans les avoir dans les supplices de l'en-* fer ; qu'elle sera alors repoussée du troupeau même des bêtes, qu'il ne lui sera pas même permis d'aller de pair avec elles, qu'elle marchera après elles; car les bêtes n'auront rien & souffrir; elle au contraire restera sous le poids de tous les maux, elle n'en sera jamais délivrée, pour avoir été victime de la seconde ignorance. L'homme s'en va donc, il s'en va solitaire à la suite des troupeaux de ses compagnons, puisqu'il est condamné seul à l'enfer inférieur. N'est-il pas relégué à la dernière place, celui qui est jeté pieds et mains liés dans les ténèbres extérieures? Le dernier état de cet homme est donc pire que le premier, puisque d'abord égal aux bétes, il est réduit à être ensuite au dessous d'elles.
8. Si vous voulez y faire attention, vous verrez que l'homme dans la vie est inférieur aux bêtes. L'Être doué de raison, et qui ne vit pas selon la raison, est en quelque sorte plus brute que les brutes. Si la bête ne vit pas par la raison elle a son excuse dans la nature qui lui a refusé ce don : mais l'homme n'en a pas. C'est donc avec justice qu'il est dit sortir et aller après les animaux, puisqu'il est le seul animal qui viole les droits de la nature, par ime vie indigne, et qui, malgré sa raison, imite dans sa conduite et ses affections les animaux sans intelligence. L'homme est donc convaincu de marcher après les animaux, par la dépravation de sa nature d'abord, et ensuite, par les châtiments et les maux extrêmes qui lui sont réservés.
> Mare., xiv, 21.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
9. Ainsi sera maudit celui qui aura vécu dans l'ignorance de Dieu ; dirai-je dans l'ignorance de Dieu ou de lui-même? Je dirai l'un et l'autre, car ces deux ignorances sont condamnables et suffisent à nous perdre. Voulez-vous avoir la preuve qu'il en est ainsi ? Quant à l'ignorance de Dieu point de doute, si vous croyez que lavie étemelle consiste à connaître Dieu le père et Jésus-Christ qu'il a envoyé ^ Ecoutez doncl'Epoux qui condamne clairement et ouvertement dans une âme l'ignorance même de l'ftme ; que dit-ilf II ne dit pas si vous ignorez Dieu ; mais : Si vous vous ignorez vousmime. Il est donc évident que l'ignorant sera ignoré, qu'il s'ignore lui-même, ou qu'il ait ignoré Dieu. Nous aurons à traiter utUement
de cette double ignorance, si Dieu nous vient en aide. Cène sera pas cependant aujourd'hui, de peur que la fatigue, l'absence de prière préalable ne m'ôtent à moi l'exactitude et à vous l'attention, en une matière qui exige des désirs ardents. Si la nourriture corporelle ne profite pas et devient même nuisible, quand elle est prise sans appétit, ou quand on est rassasié, ceci est bien plus vrai «icore delà nourriture de l'âme prise avoc dégoût; loin d'alimenter la science, elle tourmente la conscience. Qu'il daigne détourner de nous ce malheur l'Epoux de l'Eglise, Jésus-Christ notre Seigneur qui est le Dieu béni dans tous les siècles.Ainsi soit-il.
vï-
SERMON XXXVI
Que la connaissance des lettres est bonne pour notre instruction ^ mais la connaissance
de notre propre misère est plus nécessaire au salut.
1. Je viens accomplir ma promesse, répondre à vos désirs et rendre aussi à Dieu l'hommage qui lui est dû. Voilà trois raisons, vous le voyez, qui m'obligent à parler; l'exécution de mes engagements, la chai;ité fraternelle, la crainte de Dieu. Si je gardais le silence ma bouche me condamnerait : qu'arrivera-t-il si je parle î Je crains le même jugement et que ma bouche ne me condamne encore de ce que je ne fais pas ce que je dis. Aidez-moi par vos prières à dire ce que je dois vous dire et à accomplir par mes bonnes œuvres ce que je dirai. Je vous ai promis de vous parler aujourd'hui de l'ignorance, ou plutôt des ignorances, puisque si vous vous le rappelez, nous en avons distingué deux : l'ignorance de nous-mêmes et l'ignorance de Dieu. Il faut les éviter toutes les deux, car toutes les deux mènent à la damnation. Afin d'expliquer ce point plus clairement et plus complètement, il convient de dire si toute ignorance est damnable. Ce n'est pas mon avis : non, toute ignorance n'est pas damnable. Il y a beaucoup, il y a une infinité de choses dont l'ignorance n'intéresse pas le salut. Vous ignorez, par exem-
* Jean, xvn, 3.
pie, le métier de maçon ou de charpentier, ou tout autre analogue exercé par vos semblables, pour gagner la vie présente ; votre salut est-il compromis? La plupart des bienheureux qui ont édifié le monde, par leur vie et leurs œuvres, sont arrivés au ciel sans l'aide de ces arts qu'on appelle libéraux; arts étudiés et exercés d'ailleurs par le zèle le plus louable et le plus utile. Combien l'apôtre n'en énumère-t-il pas, dans son épttre aux Hébreux, qui se sont rendus chers à Dieu, non par la connaissance des lettres, mais par une conscience pure et une foi sincère! Tous ont plu. à Dieu ici-bas, par les mérites de leur vie et non de leur science. Pierre et André les fils de Zé* bédée et tous leurs collègues n'ont pas été tirés de l'école des rhéteurs, ou des philosophes et, cependant, c'est par eux que Jésus-Christ a sauvé le monde. Ules a sanctifiés, il les a rendus saints et même maîtres, non par la sagesse qu'ils possédaient plus qu'aucun mortel (comme un saint l'a dit lui-même) mais par la foi et la douceur ^ Ils ont prêché la bonne vie au monde, non avec les discours élevés d'une éloquence humaine, mais de la manière dont il
> Eccli., ly 16.
plalt à Dieu de làire des saints et des croyants, par la force de la prédication, car le monde ne i*aTait pas connu par la sagesse ^
2. On trouvera peut-être que je malmène la science, que je jette ladérision sur les savants, et que je détourne de Tétude des lettres. A Dieu ne plaise, car je sais combien les hommes de lettres ont rendu et rendent de services à TEglise, soit en réfutant ses adversaires, soit en instruisant les simples. J'ai lu ces paroles : Parce que vous avez rejeté la seience^ je vous r^etlerai aussi du sacerdoce 2. J'ai lu encore ces paroles : Ceux qui auront été savants briUeront comme les feux dufirmamenty et ceux qui auront instruit les autres^ dans la voie de la justice^ luiront comme des étoiles dans toute l'é^ temité >. Mais je sais aussi où j'ai trouvé ces autres paroles : La science enfle ^ et encore : Plus on a de science plus on a de peine K Vous voyez qu^il y a un choix à faire dans la science, puisque l'une enfle, et l'autre attriste l'&me. Quant à vous, je désire que vous discerniez la plus nécessaire et la plus utile au salut, d'avec celle qui est un sujet de peine. Mais je ne doute pas que vous ne préfériez la dernière ; car l'orgueil porte à croire qu'on possède la sainteté ; la tristesse conduit à la chercher; or, celui qui la cherche est près du salut, car celui qui de^ mandereçoit^. Enfin, celui qui guérit les cœurs contrits déteste les orgueilleux, selon ces paroles de la sagesse : Dieu résiste aux superbes, mais il donne sa grâce aux humbles 7. L'apôtre disait aussi : Je vous exhorte tous, selon le pouvoir que Dieu m* a donné, à ne point être sages au delà de ce que vous devez, mais de titre avec modération 8. U ne nous défendras d'être sages, il nous dit de l'être avec mesure. Et qu'est-ce donc qu'être sage avec mesure ? C'est considérer quelle est la science que nous devons chercher de préférence, ou celle qu'il faut d'abord étudier. Le temps est court ; toute science qui s'appuie sur la vérité est bonne ; mais vous que la brièveté du temps porte à opérer votre «dut avec crainte et tremblement, ayez soin de savoir avant tout et plus par&itement ce qui contribue davantage à vous sauver. Les médecins du corps, dans leurs ordonnances, ne prescrivent-ils pas un choix dans les aliments, avec l'ordre et la qualité dans lesquels il les faut prendre? Tous les aliments créés par Dieu sont bons; vous les rendrez pourtant mauvais, si vous les prenez sans observer ni mesure, ni ordre. Or, ce que je dis des aliments s'applique également aux sciences.
» I Cor., II, 7 en 9, 21. — « Osée, iv, 6. — » Dao., XII, S. — ♦ I Cor., VIII, 1. — • EccII., 1, 18. — • Luc, xi, 10« — ^ Jacq., IV, 6.— • Rom., xii, 3.
3. Mais il vaut mieux vous renvoyer au maître, car le sentiment que j'exprime ici n'est pas le mien, c'est le sien; ou plutôt, il n'est le mien que parce qu'il est celui de la Vérité. Si quelqu^un sHmagine savoir quelqus chose^ il ne sait pas encore de quelie manière il doit savoir ^. La Vérité ne loue pas celui qui sait beaucoup, s'il ne sait encore la manière de savoir; elle &it consister l'utilité et les avantages de la science dans la manière de savoir. Que savezvous, si vous ne connaissez en quel ordre, avec quel zèle, à quelle fin il faut savoir? Dans quel ordre? Commencez par ce qui conduit plus vite au salut. Avec quel zèle'^ Cherchez avec plus d'empressement ce qui peut vous inspirer une charité plus ardente. A quelle fin ? N'étudiez ni par vaine gloire, ni par curiosité, ni par un autre motif semblable, mais uniquement pour votre édification et celle du prochain. Il en est qui veulent savoir seulement pour savoir, et c'est une honteuse curiosité. Il en est d'autres qui veulent savoir pour qu'on les dise savants , et c'est une honteuse vanité. Tous ces savants n'échappent pas à ces traits moqueurs d'un poète satyrique : Ta science n^esf rien, si un autre ne sait que tu sais cela 2. n en est encore qui veulent savoir pour vendre leur science, pour acquérir la fortune et les honneurs, et c'est un gain honteux ; mais il en est aussi qui aspirent à savoir afin d'édifier, et c'est charité. Enfin il y en a qui veulent savoir pour s'édifier eux-mêmes, et c'est prudence.
4. Ces deux dernières classes de gens sont les seules qui n'abusent pas de la science, car la science n'a d'autre but que la bonne vie. Tous ceux qui agissent bien sont remplis dHntelligence >. Que les autres écoutent ceci : Celui-là est coupable dépêché qui sachant le bien qu'U doit faire ne le fait pas 4. Ce qui revient à dire, par exemple : la nourriture est mauvaise à celui qui mange sans digérer, car un aliment lourd et que l'estomac n'élabore pas engendre des humeurs, fatigue le corps sans le soutenir : ainsi qu'une grande science soit confiée à la mémoire qui est comme l'estomac de l'âme, que le feu de la charité ne l'épure pas, qu'eue ne passe pas ainsi dans les diverses parties de l'âme, et qu'elle ne se mêle ni aux mœurs, ni aux actes, que la vie et la conduite ne témoignent point de sa bonté, une telle science, dis-je, ne se changera-t-elle pas en péché, comme un aliment se convertit en humeurs nuisibles et malfiodsantes ? Et le péché n*est-il pas une mauvaise humeur? Et les
» I Cor?, vin, 2. — « Perse, SaUre, i, 27. — » Pe. ex, 8. — * Jacq., IV, !7.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
mœurs dépravées ne sont-elles par de mauvaises humeurs? Et celui qui connaît le bien, sans le faire, n'aura-t-il pas une conscience bouleversée, torturée ? N'entendra-t-il pas au dedans de lui une réponse de mort, et de condamnation, au souvenir de cette parole du Seigneur : Le serviteur qui connnU la volonté de son maitre et ne l'exécute pas dignement sera fortement chdtiè i ? Et voyez si le prophète n'était pas Técho d'une telle âme, lorsqu'il exhalait ces plaintes : Mes entrailles souffrent^ mes en* trailles soufprent^; à moins que cette répétition n'indique ici deux sens et ne nous invite à en chercher un autre, après celui que nous venons d'expliquer. Je pense que le prophète a pu dire cela de sa propre personne. Rempli de science, brûlant d'amour et désirant le répandre, il ne trouvait personne qui se mit en peine de l'écouter et sa science lui était comme un fardeau qu'il ne pouvait communiquer : aussi ce pieux docteur de l'Église plaint-il à la fois et ceux qui négligent d'apprendre afln de bien vivre, et ceux qui savent et n'en vivent pas mieux. C'est là le sens de ces paroles deux fois répétées par le Prophète.
5. Voyez-vous maintenant avec quelle vérité l'apôtre dit que la science enfle? Je veux donc que l'âme commence par se connaître elle-même, ce qu'exigent à la fois l'ordre et l'utilité; l'ordre, car c'est d'abord pour nous que nous sommes ce que nous sommes ; l'utilité, parce que cette science n'enfle pas, elle humilie, et elle conduit à l'édification ; car si un édifice spirituel ne repose pas sur les fondementssolides de l'humilité, il s'écroulera. Or, une âme ne peut rien trouver qui l'humilie plus efficacement que d'être dans la vérité; seulement qu'e llese garde de l'hypocrisie ; qu'il n'y ait en elle qu'esprit de simplicité ; qu'elle se mette elle-même devant elle-même et qu'elle ne se laisse pas détourner de cette étude. N'est-il pas certain qu'en se regardant ainsi, à la claire lumière de la vérité, elle se trouvera bien peu ressemblante à son créateur? Et gémissant alors de se voir si misérable ne criera-t-elle pas au Seigneur, avec le prophète : Vous m^avez humiliéeselon votre vérité 3 ? Gomment ne serait- elle pas véritablement humiliée par la connaissance d'elle-même , quand elle se voit chargée de péchés, accablée du poids d'un corps mortel, absorbée par les sollicitudes terrestres, souillée par la fange des désirs charnels, aveuglée, courbée, infirme, embarrassée dans un monde d'erreurs, exposée à mille périls, troublée de mille frayeurs, enchaînée en d'innombrables diffi-
* Luc, XII, 49. — » Jérémiei iv, 19. — • Ps. cxvtxi, 75.
cultes, exposée à mille soupçons, accablée de mille besoins, violemment entraînée vers le vice, et impuissante pour la vertu ? Gomment lèverait-elle fièrement les yeux ? Qu'est-ce qui l'autoriserait à redresser la tête sous l'aiguillon qui la perce ^ ? Ne se tournera-t-elle pas plutôt vers ses misères ? Elle recourera aux larmes, aux plaintes et aux gémissements, elle se convertira au Seigneur et elle lui criera dans son humilité : Guérissez mon âme^ parce que fai péché contre vous ^. Or, convertie au Seigneur, elle sera consolée, parce qu'il est le père des miséricordes et le Dieu de toute consolation.
6. Si donc je me regarde moi-même, mon œil ne découvre que sujet d'amertume; mais si je regarde en haut, et si je lève les yeux, pour implorer le secours de la divine miséricorde, aussitôt la douce vision de Dieu vient adoucir l'amertume que me cause la vue de moi-même, et je lui dis : Mon âme a été troublée au dedans de moi-même ; c^est pourquoi je me sowDiendrai de vous '. Ce n'est pas une vue ordinaire de Dieu que d'éprouver combien il est compatissant et facile à se laisser toucher. C'est qu'en effet il est bon, miséricordieux, et qu'il peut se laisser fléchir en ses menaces ^; la bonté lui est naturelle ; la compassion, le pardon , sont ses attributs essentiels. Ainsi , voici comment il faut procéder et quel ordre il faut suivre, pour avoir de Dieu une connaissance avantageuse. Que l'homme se reconnaisse d*abord plongé dans la misère, alors il criera vers le Seigneur ; le Seigneur l'exaucera et lui dira : Je vous délivrerai et vous m'honorerez ^. Ce sera un degré pour arriver à la connaissance de Dieu, et à la connaissance devonsmême, et vous le verrez dans son image qm se renouvelle en vous, jusqu'à ce que, contemplant avec confiance la gloire du Seigneur, vous serez transformé à son image et vous irez de clarté en clarté, sous la conduite du Saint-Esprit 6.
7. Remarquez encore comment ces deux connaissances sont nécessaires à votre salut ; car, si vous ne vous connaissez pas vous-même vous n'aurez en vous ni la crainte de Dieu, ni l'humilité. Et sans la crainte de Dieu oserezvous donc espérer le salut? Vos murmures montrent que tel n'est pas votre sentiment, ni votre erreur. N'insistons pas sur ce qui est clair, mais attention à la suite : ou plutôt arrêtons-nous pour ménager ceux qui se laissent aller au sommeil. Je pensais exposer dans un seul sermon ce que j'avais promis de
* P»., xm. — • Id., XL, 5. — • Id., xli, 7. — ♦ Jodl, ii, 13. — • P8. xLix, 15. — • Il Cor., xii, 18.
vous dire sur cette double ignorance, et je Taurais fait, si je ne semblais trop long à ceux qui se laissent aller à l'ennui. J'en vois qui bâillent et d'autres qui dorment^ et je n'en suis pas surpris : les veilles de la nuit précédente, les matines (qui se sont prolongées) les excusent. Hais que dirai-je à ceux qui ont dormi hier et qui dorment encore maintenant? Je ne veux pas augmenter leur confusion : il me suffit de les avoir avertis en passant. J'espère,
que, dans la suite, ils résisteront mieux au sommeil et craindront de telles observations. Dans cet espoir, j'ai égard à leur situation : par charité pour eux je divise mon sujet; la raison me disait de continuer; mais je suspends l'entretien et je finis un sujet qui n'a pas de fin. Que cette indulgence les porte à se joindre à nous pour glorifier l'Époux de l'Eglise, N. S. J.-G. qui est le Dieu béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XXXVII
fDe deux espèces de connaissance et de deux espèces d'ignorance; des maux
et des dommages -qui en résultent.
1. Je n'ai pas besoin, je pense, de vous exhorter à la vigilance ; vous y avez été assez rappelés par la correction que je vous ai charitablement adressée hier et qui en a heureusement tiré plusieurs de leur assoupissement. Vous vous le rappelez, vous êtes convenus avec moi que personne ne peut être sauvé sans la connaissance de soi-même, connaissance qui est une source d'humilité, la mère du salut, le principe aussi de la crainte de Dieu, commencement de la sagesse comme du salut. Non, nul de ceux qui ont l'âge et la faculté de se connaître ne sera sauvé, sans cette connaissance. Je parle ainsi à cause des enfants et des insensés chez lesquels la raison n'existe pas. Si vous ne connaissez pas Dieu, peut-on espérer votre salut? Non, certainement, car vous ne pouvez ni aimer celui que vous ignorez, ni posséder celui que vous n'aimez pas. Connaissez-vous donc vous-même, afin de craindre Dieu; connaissez Dieu, afin de l'aimer comme il doit être aimé. La première de ces connaissances est le commencement de la sagesse et l'autre en est la perfection. La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse ^ et la charité est la plénitude de la loi ^. U faut d'autant plus redouter cette double ignorance que, sans la crainte et l'amour de Dieu, le salut est impossible. Toutes les autres connaissances sont indiflërentes ; leur possession ne conduit pas plus au salut que leur absence ne mèneàladamnation.
2. Je ne prétends pourtant pas qu'on doive mépriser, ou négliger la science des lettres qui forme et orne l'âme et qui rend capable d'instruire les autres; mais Û convient et il est nécessaire de commencer par ces deux choses qui, au dire de la raison suprême, constituent le salut. N'est-ce pas, dites-moi, la pensée et le but de celui qui disait : Stmtz dans la justice et moissonnez f espérance de la vie; et encore : Éclavrez-vous de la lumière de la science^ JUmei la science au dernier rang, comme une peinture qui ne peut reposer sur le vide, et il a mis en première ligne la justice et l'espérance de la vie, comme le fonds sur lequel doit reposer la peinture. Je m'appliquerai avec sécurité à l'étude de la science, si je trouve dans le bienfait de l'espérance l'assurance de la vie. Yous avez semé dans la justice, si, par une vraie connaissance de vous-mêmes, vous vous êtes animés à craindre Dieu; si vous vous êtes humiliés, si vous avez veréé des larmes, si vous avez répandu d'abondantes aumônes, si vous vous êtes livrés aux œuvres de piété, si vous avez mortifié votre corps par les jeûnes et les veilles, si vous avez meurtri votre poitrine, si vous avez fatigué le ciel de vos cris ; c'est là semer dans la justice; les semences sont les bonnes œuvres, les saints désirs ; les semences sont les larmes. Ils s*en allaient et pleuraientj dit David^ et ils jetaient leurs semenées. - Et quoi ! pleureront-ils sans fin ?
* Pi. c, !0. — • Rom., XIII,
t Osée, X, 12.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
Non; ils reviendront dans des transports de joiSf les mains chargées de gerbes ^. Ils ont raison d'être transportés de joie, puisqu'ils rapportent des gerbes de gloire. Hais tout cela aura lieu, direz-YOus, au dernier jour, à la résurrection et il &ut attendre bien longtemps. Ne perdez point courage, ne vous laissez point abattre par la pusillanimité. Vous possédez déjà les prémices de l'esprit et dès aujourd'hui vous avez à récolter dans la joie. Semez dans la justice et ricoUex V espérance de la vie. On ne TOUS renvoie pas jusqu'au dernier jour, où vous posséderez en réalité et non en espérance. L'Écriture parle du présent; notre joie sans doute sera grande et grands aussi nos transports, quand nous jouirons de la véritable vie.
3. Mais l'espérance d'une aussi grande joie peut-elle être sans joie? Réjouissex-voas dans t espérance^ dit l'apôtre >. David ne dit pas qu'Use réjouira, mais qu'il s'est réjoui, dans l'espoir d'entrer un jour dans la maison du Seigneur >. Il ne possédait pas encore la vie, mais il en avait déjà l'espérance ; et il éprouvait en luimême cette vérité proclamée par la sainte Écriture, que les justes n'ont pas de joie seulement au moment de la récompense, mais que, pour eux, Vattente de cette récompense est déjà une joie. L'espoir du pardon reçu se répand au cœur de celui qui a semé dans la justice, quand une vie désormais sainte atteste la réalité de ce pardon. Ceux d'entre vous qui sentent en eux ces choses savent ce que dit le Saint-Esprit, dont le langage et l'action sont toujours d'accord. Aussi comprennent-ils ce qui est dit, et ce qu'ils entendent extérieurement ils l'éprouvent intérieurement. Un seul et même esprit parle en nous et y opère toutes ces choses, distribuant ses dons à chacun selon qu'il lui plaît ^. Il parle aux uns et U opère le bien dans les autres.
4. Aussi celui de nous qui, après les pénibles et amers commencements de la conversion, se trouve heureux de respirer dans l'espérance et de s'envoler sur les ailes de la gr&ce, jusqu'aux sereines régions des consolations célestes, est en pleine moisson, et il recueille, au temps de leur maturité, les fruits de ses larmes, n a vu Dieu et il a entendu sa voix qui disait : Donnex'lui le fruit de ses mains ^. Et comment n'aurait-il pas vu Dieu celui qui a goûté et senti combien le Seigneur est doux? U vous trouve doux et suave, Seigneur Jésus, celui à qui non-seulement vous venez de remettre ses péchés, mais à qui vous avez accordé le don de sainteté et à qui encore, pour comble de biens,
* Ps. Guzv, 6. — • Rom., xii, 12. — » Ps. cxxi, !•— * I Cor., zii, il. — * ProT., zxzi, 31.
vous avez promis la vie étemelle. Heureux celui qui a fait une si abondante récolte, qui possède aujourd'hui les fruits de sa sanctification, et qui attend la vie étemelle 1 Celui qui a pleuré en se retrouvant a eu un juste motif de se réjouir à la vue du Seigneur, dont l'aspect et la bonté lui ont valu de si précieuses gerbes , le pardon, la sanctification, l'espérance de la vie. Elle est donc vraie la parole du prophète : Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent dans la joie i. Elle renferme en abrégé ces deux connaissances : celle de nous-mêmes, par laquelle nous semons dans les larmes, et celle de Dieu, par laquelle nous récoltons dans la joie.
8. Avec ces deux connaissances préliminaires, la science si étendue qu'elle soit ne nous enflera pas; elle ne pourra nous procurer aucun avantage, aucun honneur. terrestre qui ne soit infiniment au-dessous de notre espérance et de la joie qui en découle et qui est profondément enracinée dans notre cœur.
L'espérance ne trompe points parce que Vamour de Dieu a été répandu dans nos cosurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné 3. Ainsi l'espérance ne trompe pas parce que la charité donne la certitude. Par elle, en effet, Le Saint- Esprit luvmém^ rend témoignage à notre esprit que nous sommes les enfants de Dieu ^. Quel avantage pouvons-nous retirer de notre science qui ne soit inférieur à la gloire d'être rangés parmi les en£aaits de Dieu? Je ne dis pas assez, l'univers entier et tout ce qu'il renferme deviendrait notre propriété que cette possession ne saurait entrer en comparaison avec cette gloire. Mais si nous ne connaissons pas Dieu, comment espérer en celui que nous ignorons? Si nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, nous nous estimerons quelque chose, tandis que nous ne sonunes rien ; et comment seronsnous humbles? Or, nous savons que ni les orgueilleux, ni les âmes sans espérance ne peuvent entrer dans la société des saints.
6. Considérons donc ensemble, avec quel soin et quel empressement nous devons nous préserver de ces deux ignorances, dont l'une est la source de toute espèce de péché et l'autre en est la consommation. Voyez au contraire comment l'une de ces connaissances est le commencement de la sagesse et l'autre en est la perfection, l'une engendre la crainte, et l'autre l'amour de Dieu. Nous avons montré plus haut leurs effets. Parlons maintenant de ces deux ignorances. Si la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse ^.l'orgueil est
* Pb. cmt, 6. — • Rom., v, 6, — • Rom., vin, 16.— * Eccli., 1, 16.
la source de tout péché ^ et s*il faut rapporter la perfection de la sagesse à l'amour de Dieu, il convient de rapporter la consommation de toute mdice à l'absence d'espérance; et de même encore que la connaissance de vous* même vous conduit à la crainte de Dieu, tandis que la connaissance de Dieu vous amène à son amour, l'ignorance de vous-même vous conduit à l'orgueil et l'ignorance de Dieu vous jette dans le désespoir. L'ignorance de vous* même engendre en vous l'orgueil, puisque votre ftme trompée et trompeuse vous porte & vous croire meilleurs que vous n'êtes. Il y a en vous orgueil et commencement de péché, lorsque vous vous imaginez plus grands que vous ne l'êtes devant Dieu et en réalité; aussi du premier pécheur, c'est-à-dire, du démon, est-'il dit : QuHl viesi point resté dans la vérité; mais qu'il a été menteur dis le commencement \ car il n'était pas en vérité ce qu'il était dans sa propre pensée; s'il s'était écarté de la vérité, au point de se croire plus petit et plus bas qu'il ne l'était, assurément son ignorance l'aurait excusé d'orgueil. Au lieu de cette injustice digne de la haine de Dieu, il aurait plutôt possédé cette humilité qui peut-être eût attiré la grâce sur lui. Mais si nous savions voir clairement en quelle place Dieu nous met, nous ne devrions ni nous élever au-dessus, ni nous abaisser au-dessous de ce point, mais acquiescer en toutes choses à la vérité (a). Présentement il veut nous cacher ses pensées qu'il couvre de ténèbres; je ne sais si je suis digne d'amour ou de haine '. Il est donc et plus juste et plus sûr de prendre, selon le conseil de la vérité, la dernière place; on nous en tirera ensuite avec honneur, pour nous faire monter plus haut, au lieu de convoiter une place plus élevée dont il nous faudrait descendre avec honte *.
7. Il n'y a donc aucun péril à vous humilier, ni & vous estimer même moins que vous n'êtes en réalité : mais il y a un grand mal et un danger sérieux à vous élever, ne fût-ce qu'un
* Rom., X, 15. — « Jean, viii, 44. — • Eocle., «, 1. — * Luc, XIV, !0, 9.
(a) Cf. Senn. XX, sar divers sujets.
peu, au-dessus de ce que vous êtes véritablement, ou à vous préférer à l'un de ceux que la vérité déclare votre égal, ou votre supérieur. Car de même, pour employer une comparaison intelligible à tous, que si vous passez par une porte trop basse, il n'est pas dangereux de baisser la tête, tandis qu'il le serait de vous redresser, ne fût-ce que d'un doigt audessus de cette porte, vous y heurtant et vous blessant la tête; ainsi, en ce qui regarde l'âme, il ne faut pas craindre de trop l'humilier, mais appréhender et redouter la moindre élévation présomptueuse. 0 homme! gardezvous donc de vous comparer à ceux qui sont au-dessus de vous, à vos inférieurs même, à quelques-uns, ou même à un seul. Et savezvous si cet homme que vous croyez le plus vil et le plus misérable des hommes, dont vous abhorrez la vie, comme la plus criminelle et la plus hideuse, que vous regardez comme méprisable non-seulement par rapport à vous qui êtes juste, tempérant et pieux, mais par rapport aux autres scélérats, savez-vous, dis-je, si un coup de la droite du Très-Haut ne rendra pas un jour cet homme meilleur que vous et qu'eux,ou s'il n'est pas déjà tel devant Dieu? C'est pour cela que Dieu n'a pas voulu que nous prissions une place modeste, ou l'avant-dernière, ou une des dernières, mais qu'il a dit : Mettez-vous à la demiire place^ de manière à être le dernier de tous et à ne vous préférer à personne, à n'avoir même pas la présomption de vous comparer & qui que ce soit. Tel est le mal affreux engendré par l'ignorance de nous-mêmes : c'est le péché du démon, c'est l'orgueil, source de tout péché; nous verrons une autre fois les suites aussi de l'ignorance de Dieu. Le peu de temps qui nous reste ne nous permet pas d'en parler maintenant ; nous nous sommes réunis trop tard ; qu'il nous suffise donc d'apprendre aujourd'hui à ne pas nous ignorer nous-mêmes : apprenons cela, non-seulement de ce sermon, mais de la miséricorde de l'Époux de l'Église, Jésus- Christ Notre-Seigneur, qui est le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
SERMON XXXVIII
Comment de l'ignorance de Dieu naît le désespoir^ et comment l'Épouse est dite belle
parmi toutes les femmes.
i. Quelles sont les suites de Tignorance qu*on a de Dieu? car il faut commencer par là, comme hier, il vous en souvient, nous avons fini par là. Que produit donc cette ignorance? Le désespoir, avons-nous dit : mais comment le produit-elle ? Un pécheur rentre en 1 ui-méme ; il déteste déjà le mal qu'il a fait ; il songe à prendre une autre route, à revenir de sa vie coupable et sensuelle : s'il ne sait pas combien Dieu est bon, doux, miséricordieux, combien il aime à pardonner, ses idées chamelles ne le reprendront-elles pas, lui disant : Que fais-tu? veux-tu donc perdre et cette vie et l'autre? tes péchés sont énormes et innombrables; tu t'épuiserais que jamais tu ne pourrais acquitter des dettes aussi grandes et aussi multipliées. Tu es d'un tempérament faible; tu as mené une vie dont tu surmonteras difficilement les habitudes. Ces considérations et d'autres semblables n'arréteront-elles pas ce malheureux qui ignore la facilité et la toute-puissante bonté du Dieu qui ne veut la perte de personne?De là vient l'impénitence, le plus grand des crimes, et le blasphème irrémissible. Troublé en lui-même cet homme est en proie à une immense tristesse qui l'entratne dans un abtme d'où il ne peut s'échapper, pour recevoir la moindre consolation, selon ce qu'il est écrit : Lorsque Vimpie est tombé dans tahtme il méprise tout ^ Ou bien, il se dissimule sa position, il se trompe lui-même, et sur quelques lueurs d'apparente raison, il se rejette sans retour dans le monde, afin de jouir et de s'enivrer. Mais lorsqu'il se sera dit : paix et sécurité, la mort viendra tout à coup le surprendre, comme les douleurs de l'enfantement surprennent une femme; et il ne pourra s'y soustraire >. C'est ainsi que la consommation de toute malice, c'est-à-dire le désespoir, natt de l'ignorance de Dieu.
2. L'apAtre ^i : Il en est quelques-uns qui sont dans tignoranee de Dieu ^. Pour moi, je dis que telle est la condition de tous ceux qui
* Piov., XVIII, 3. — « I Th»., V, 3.— • I Cor., xv, 34.
ne veulent pas se convertir. Et ils ne renoncent en effet à se convertir qu'en se figurant inabordable et sévère celui qui est compatissant; dur et implacable celui qui est miséricordieux ; terrible et cruel celui qui est infiniment aimable. L'iniquité se ment à ellemême, en se forgeant des idées fausses de Dieu. Eh ! que craignez-vous donc, ô hommes de peu de foi? Que Dieu refuse de vous remettre vos péchés? Mais il les a, de ses mains, attachés à la croix. Vous êtes faibles et fragiles? Mais il sait de quelle argile il vous a tirés. Vous avez de mauvais instincts ; vous êtes enchatnés par l'habitude du péché? Mais le Seigneur délivre les captifs *. Vous craignez qu'irrité de l'énormité et de la multitude de vos fautes, il n'hésite à vous tendre une main secourable; mais il a &it surabonder la grâce et la vie là ou le péché abondait ^. Êtes-vous inquiets du vêtement, de la nourriture et des choses nécessaires à votre corps, et reculez-vous devant la pensée de renoncer à ce qui est à vous? Mais il sait que vous avez besoin de tout cela. Que voulez-vous de plus? Qui vous détourne du soin de votre salut? C'est ce que je dis : vous ne connaissez pas Dieu; vous ne croyez pas à notre parole. Je voudrais vous voir au moins croire à ceux qui en ont fait l'expérience, parce que vous ne comprendrez qu'autant que vous aurez cru. Mais la foi n'est pas donnée à tous.
2. Ne croyons pas pourtant que le reproche de méconnaître Dieu s'adresse à l'Épouse : elle est favorisée non-seulement de la parfaite connaissance del'ilpoux et de son Dieu, mais aussi de son amitié et de sa familiarité; elle jouit de ses fréquents entretiens et de ses baisers, et maintenant encore, elle ose lui dire, d'un accent aflectueux : Faites-moi connaître où vous menez paître vos troupeaux, et où vous prenez votre repos sur le midi. Elle ne le prie certainement pas de se révéler lui-même à elle, mais de lui indiquer le lieu où habite sa gloire,
» P8. cxLVii , 7. — • Hom., V, 20.
quoique ce lieu ne soit autre chose que le lieu de son habitation et de sa gloire même. Le reproche que lui adresse TËpoux lui est attiré par sa présomption. Il a dû aussi la rappeler à la connaissance d'elle-même, qui semble s'affaiblir en elle, puisqu'elle se croit capable d'une si admirable vision, soit que le transport de son amour lui fasse oublier qu'elle habite encore un corps mortel, soit qu'elle espère, mais inutilement, pouvoir s'élever dans ce corps jusqu'à l'inaccessible lumière. Elle est donc sur-le-champ rappelée à ellemême, reprise de son ignorance et châtiée de sa trop grande hardiesse : Si vous ne vous connaissez pas, dit l'Époux, sortez^. L'Époux prend un ton effrayant pour sa bien-aimée; il lui parle non en époux , mais en maître ; ce n'est pas qu'il soit irrité ; mais il veut que l'Épouse soit purifiée par sa frayeur, et que purifiée elle devienne capable de la vision qu'elle désire ardemment ; car cette vision est réservée aux cœurs purs.
4. C'est avec raison qu'il l'appelle belle, non simplement, mais belle entre les femmes : belle d'une beauté distinguée, afin de l'humilier encore davantage, et qu'elle sache ce qui lui manque : car je pense que, sous le nom de femmes, il faut entendre ici les âmes charnelles et mondaines, dénuées d'énergie, sans courage, sans constance, molles, Mbles, efféminées. Bien que déjà belle, puisqu'elle ne vit pas selon la chair, mais selon l'esprit, parce qu'elle est retenue captive dans un corps, r&me spirituelle n'a pas encore la perfection de la beauté ; par conséquent, elle n'est pas belle sous tous les rapports. Elle est belle entre les femmes, c'est-à-dire, entre les ânîes terrestres qui ne sont pas encore spirituelles comme elle ; mais non pas entre les béatitudes angéliques, entre les vertus, les puissances, les dominations ; ainsi l'un des patriarches fiit autrefois trouvé et appelé juste parmi les siens^, c'Qst-à-dire, plus juste que tous ceux de son temps et de sa famille ; ainsi Thamar est dite justifiéelpar Judas *, c'est-à-dire de préférence à Judas. L'Evangile dit que le publicain sortit du temple justifié de préférence au Pharisien ^ ; le grand Jean-Baptiste à été glorieusement loué par le Sauveur, de n'avoir personne au-dessus de lui, entre les enfants des hommes ^, et non entre les chœurs des Esprits célestes et bienheureux : c'est ainsi que l'Épouse est maintenant appelée belle, si on la compare aux femmes, mais non aux Esprits bienheureux.
* Gant, i, 6, 7.— • Qenèse, vi, 9.— • Id., xzxrin, 26. * Lue, XVIII, 4. — • Id., tii, 28.
5. Qu'elle cesse donc tant qu'elle sera sur la terre, de sonder curieusement les choses du ciel, de peur que scrutatrice imprudente, elle ne soit écrasée par la gloire de la majesté divine; tant qu'elle sera parmi les femmes, qu'eue cesse de prétendre à pénétrer les mystères qui se passent parmi les sublimes puissances à qui seules elles sont visibles, et qui, seules habitant les cieux ont le droit de voir les merveilles célestes. Cette vision, dont vous demandez la faveur, est trop élevée et vous ne pouvez présentement fixer la lumière éclatante du midi que j'habite. Vous avez dit : Faites'-moi connaître oii vous menez paître votre troupeauy et où vous prenez votre repos sur le midi. Ce n'est pas le partage de cette vie, ni du corps d'être introduit dans la nuée, de pénétrer la plénitude de la clarté, d'en parcourir les abîmes, ni d'habiter ces lumières inaccessibles. Cette faveur vous est réservée pour la fin des temps, lorsque je vous ferai paraître devant moi toute resplendissante de gloire, n'ayant plus ni rides, ni taches, ni rien de pareil. Ignorezvous donc que, vivant dans ce corps vous êtes exilée du séjour de la lumière? Quoi! vous n'êtes pas encore entièrement belle et vous vous croyez digne de fixer celui qui possède toute beauté? Comment enfin, cherchez-vous à me voir au sein de ma splendeur, vous qui ne vous connaissez pas encore vous-même? Si vous vous connaissiez complètement, vous sauriez que chargée du poids d'un corps corruptible, vous ne pouvez lever les yeux, ni les fixer sur cette splendeur que les Anges désirent contempler. Viendra l'heure où je vous apparaîtrai, où vous serez complètement belle, comme je suis moi-même complètement beau. Vous serez semblable à moi, et vous me verrez tel que je suis. Vous entendrez alors cette parole : Vous êtes toute belle, 6 ma bien-aimée, il n'y a point de tache en vous ^. Aujourd'hui vous ne me ressemblez qu'en partie; contentezvous donc de me connaître aussi en partie; connaissez-vous, ne recherchez point ce qui est au-dessus de vous^ et ne travaillez pointa pénétrer ce qui surpasse vos forces, sinon vous ne vous connaissez pas, à vous la plus belle entre les femmes >. Je vous dis belle, mais entre les femmes; c'est-à-dire, que vous n'êtes belle qu'imparfaitement; lorsque vous serez dans l'état parfait, ce qui est imparfait en vous disparaîtra. Si vous ne vous connaissez pas. Ce qui suit a été expliqué ; il est donc inutile d'y revenir. Je vous avais promis une explication très-utile de cette double ignorance; si je vous parais n'avoir pas tenu ma promesse, tenez-
» GioUq.^ IV, 7. -r « Eccle., m , 22* — » Capt, xvii.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
moi du moins compte de ma bonne volonté ; elle était réelle, mais je ne la réaliserai qu'autant que m'y aiderade sa bonté et pour
YOtre édification, l'Époux de l'Église, Jésus- Christ Notre-Seigneur, le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XXXIX
1)es chariots de Tharaon^ c'est-à-dire du démon et des princes de son armée qui sont :
la méchanceté^ la luxure et l'avarice.
1. 0 vous^ qui êtes ma Menniimée^ je voils ai comparée à la beauté de mes chevatus qui sont attelés au char de Pharaon ^ Avant tout, nous reconnaissons volontiers dans ces paroles que r%lise a été figurée dans les Patriarches de l'ancienne loi, et que le mystère de la Rédemption y a été montré par avance. La gr&ce du baptême qui sauve les hommes et qui submerge le péché est évidemment exprimée par Israël sortant de l'Egypte et par cette obéissance de la mer qui livre un passage aux JuiÊ et les venge de leurs ennemis. Tous nos pères^ dit saint Paul, ont été sous la nuée; et tous ont été baptisés j sous la conduite de Mo'ise, dans la nue et dans la mer ^. Hais, selon notre coutume, indiquant la suite du texte, montrons-en la liaison, puis nous en tirerons des conséquences utiles à la direction de notre vie. Après avoir réprimé la présomption de l'Épouse par des paroles dures et sévères, l'Époux lui rappelle aussi quelques-uns des biens qu'elle a déjà reçus, afin de dissiper sa tristesse; il lui en promet d'autres encore qu'elle n'a pas reçus ; et de nouveau, il la déclare belle et sa bien-aimée. Si je vous ai parlé durement, ma bien-aimée, dit l'Époux, ne soupçonnez en moi ni haine, ni aigreur. Les grâces dont je vous ai honorée et parée sont les signes évidents de mon amour. Je ne veux pas vous les enlever, mais plutôt y en ajouter de nouvelles. Ou bien : ne vous attristez pas, ma bien-aimée, de ne pas recevoir à présent ce que vous demandez, vous qui avez déjà tant reçu de moi! Vous recevrez des biens supérieurs aux premiers, si TOUS suivez mes commandements, et si vous persévérez dans mon amour. Telle est la suite de la lettre.
* Ouït., X, 8. — « I Cop., X, 1, 2.
2. Voyons maintenant quels biens l'Époux dit avoir donnés à l'Épouse. Le premier est de l'avoir rendue semblable en beauté aux coursiers attelés aux chars de Pharaon, en la délivrant du joug du péché, après avoir mortifié toutes les œuvres de la chair; ainsi que le peuple juif a été délivré de la servitude d'Egypte, par la destruction et la submersion des chariots de Pharaon ^ Grande miséricorde dont je peux moi-même me glorifier sans témérité , car je dirai la vérité ; je l'avoue et je l'avouerai sans cesse : Si le Seigneur ne m'eût assisté, peut-être mon âme serait-elle tombée en enfer ^. Je ne suis point ingrat, je n'ai point oublié cette faveur, je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur 3. Mais ici s'arrête toute comparaison de moi à l'Épouse. Ainsi délivrée, par l'effet d'une bonté singulière, elle est enfin choisie comme bien-aimée et parée de beauté comme l'Épouse du Seigneur. Mais cette parure se borne, pour le moment, à ses joues et à son cou. On lui promet en outre pour ornements de petits colliers d'or, matière qui en indique le prix ; des colliers marquetés d'argent, ce qui en relève la beauté. A qui ,ne plaît pas l'ordre des dons faits à l'Épouse ? Premièrement l'Épouse est miséricordieusement délivrée; secondement, elle est aimée ; troisièmement, elle est lavée et purifiée; enfin on lui promet des parures magnifiques.
3* Je n'en doute pas; plusieurs d'entre vous se reconnaissent déjà dans tout ce que nous disons , et instruits par leur propre expérience ils nous devancent. Mais j'ai présent à la mémoire ce verset : Vexplication de vos paroles éclaire les simples , et donn&' tintelligence
» Exod.,xi?,88.^ « Ps.acin,!?. — *Id.,uaxvui,l.
aux peHu ^ Pour cette raison, je crois à propos de m'expliquer plus longuement, car l'esprit de sagesse est plein de bonté 2 et il aime un maître bon et attentif, qui se prête aux ftmes ardentes, sans refuser de condescendre à la faiblesse de celles qui sont plus lentes. La sagesse dit : Ceux qui ni' éclairassent auront la vie étemelle >, et je ne veux pas me priver de cette récompense. Du reste, dans les choses mêmes qui paraissent claires, il se trouve des objections pour les esprits en apparence les plus pénétrants et d'une intelligence supérieure des obscurités qu'il est utile d'expliquer soigneusement.
4. Mais voyez d'abord le rapport qui existe entre Pharaon , et ses armées et les coursiers du Seigneur ; la comparaison n'est pas établie entre ces armées même ; elle est tirée d'elles ; car quel rapport peut-il y avoir entre la lumière et les ténèbres? Qu'y a-t-il de commun entre le fidèle et l'infidèle? Mais la comparaison s'établit entre une &me sainte et spirituelle et l'armée du Seigneur, comme entre Pharaon, le démon et leurs armées. Vous ne TOUS étonnerez pas de m'entendre comparer une âme à une armée, si vous considérez le nombre prodigieux de vertus qui se trouvent dans une seule Ame sainte , quel ordre règne dans ses affections, quelle sévérité dans ses mœurs, quelle ardeur dans ses prières, quelle énergie dans ses actions, quel feu dans son zèle, enfin quel courage dans ses luttes avec le démon, et quel est le nombre de ses victoires. On lit plus loin : EUe est terrible comme une armée rangée en bataille ^, et encore : Que verrez-vous dans la Sulamite, sinon tordre d'un camp &? Si vous n'admettez pas cette explication, sachez que cette âme est sans cesse sous la surveillance des anges , qui ont pour elle un amour de jalousie , et de jalousie divine, qui s'appliquent à la conserver à son Ëpoux et à la présenter à Jésus-Christ dans sa virginale pureté. Et, ne dites pas en vousmêmes, où sont-ils ? Qui les a vus ? Le prophète Elizée les a vus et de plus, il a obtenu par ses prières que Giêzi lui-même les vit «. Vous ne les voyez pas, parce que vous n'êtes ni prophète, ni en&nt de prophète. Le patriarche Jacob les a vus et s*est écrié : Void le camp de Dieu 7. Le docteur des nations les a vus aussi , et il disait : Les anges ne sont4ls pas des esprits qui tiennent lieu de serviteurs et de ministres envoyés pour exercer leur ministère ^ en faveur de ceux qui doivent être les h4ritiers du salut ^t