Donc l'Épouse assistée du ministère des
* P». cxviii, 130. — » Sages, 1, 6. — » Eccli., xxiv, 81. — * Cantiq., vi, 3. -- • Id., vu, i. — « IV Rois, vi, 16, !7. — "^ Genèse, xxxii, 2. — • Heb., i, 14.
anges et escortée de l'armée des cieux est semblable à cette cavalerie du Seigneur qui, par un prodige étonnant du secours d'en haut , a autrefois triomphé des chariots de Pharaon ; car, si vous y faites une sérieuse attention, vous trouverez ici les prodiges que vous avez vus s'opérer alors d'une manière si admirable, avec cette différence que les triomphes jadis si frappants étaient des triomphes matériels , tandis qu'ici tout se passe spirituellement. N'y a-t-il pas plus de force et de gloire à terrasser le démon qu'à renverser Pharaon, à réduire les puissances armées qu'à submerger les chariots de l'Egypte ? Là on combattait contre la chair et le sang ; ici contre les principautés et les puissances, contre les princes du monde et des ténèbres , contre les esprits de malice répandus dans les airs 1 . Suivez maintenant, avec moi, chaque terme de la comparaison. Le peuple Juif est tiré de FEgypte, rhomme est retiré du monde; Pharaon est renversé, le démon est vaincu ; les chariots de Pharaon sont engloutis, les désirs charnels et mondains qui combattent contre l'âme sont détruits. Les premiers sont engloutis dans les flots de la mer, les seconds sont noyés dans les larmes de la contrition. Il me semble entendre les démons s'écrier, à la rencontre d'une telle âme : Fuyons Israël^ car le Seigneur combat pour lui 2. Youlez-vous que je désigne nommément quelques-uns des chefs de Pharaon et que je vous décrive leurs chariots, afin de vous aider à découvrir les autres par vousmêmes? Les grands chefs spirituels et invisibles du roi d'Egypte sont certainement la méchanceté , la luxure, l'avarice. Ils ont chacun, sous leur roi, un territoire qui leur a été assigné. La méchanceté commande dans tout le pays du crime. La luxure préside à toutes les impuretés et à toutes les hontes de la chair. L'avarice règne sur les fraudes et les rapines. 6. Voici maintenant quels chariots Pharaon a préparés à ces princes, afin de poursuivre le peuple de Dieu. La méchanceté a un char porté sur quatre roues : la cruauté , l'impatience , l'audace, l'impudence. Ce chariot va vite pour verser le sang; il n'est ni arrêté par l'innocence, ni retardé par la patience , ni enrayé par la crainte, ni entravé par la pudeur : il vole emporté par deux chevaux infatigables à la course et prêts à tout, la puissance terrestre et la pompe du siècle. Ce char de malice roule avec une très-grande rapidité, car, d'un côté, il a la puissance pour exécuter ses projets cruels et de l'autre d'éclatantes flatteries applaudissent aux crimes qu'il a commis.
» Ephes., VI, 12. — • Exod., xiv, 25.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
Et on voit alors s'accomplir ces paroles de l'Écriture : Le pécheur est lotie dans les désirs de son cœurj et le méchant est béni i, et ces autres : Cest ici votre heure et celle de la puissance des ténèbres 2. Ces deux chevaux sont conduits par deux cochers : l'arrogance et la jalousie; l'arrogance mène la pompe, et la jalousie la puissance. Le cœur enflé par la vanité est bientôt emporté par l'amour des pompes diaboliques. Mais celui qui, retenu par la crainte, se contient fortement en lui-môme , que la gravité rend modeste, l'humilité solide, la pureté sain et entier, ne sera pas aisément emporté au soufle de la vaine gloire. De môme le cheval de la puissance terrestre n'est-il pas mené par l'envie et comme pressé des deux côtés par les éperons de la jalousie, la peur d'être supplanté et la crainte de tomber? Car autre chose est d'avoir peur d'un successeur et autre chose de redouter un usurpateur. La puissance est donc sans cesse stimulée par ces aiguillons. Voilà pour le chariot de la méchanceté.
7. Celui de la luxure roule aussi sur quatre vices, comme sur quatre roues : la gourmandise, la soif des voluptés charnelles, la mollesse des habits et l'oisiveté. Il est également traîné par deux chevaux : la prospérité et l'abondance; et ceux qui les conduisent sont l'engourdissement de la paresse et la fausse sécurité. L'abondance engendre l'indolence, et selon l'Ecriture : La prospérité des insensés les perd ^. Elle les tient en une fausse confiance, car : Ils crieront paix^ sûreté et Us seront tout à coup surpris par une ruine imprévue 4. Ces conducteurs n'ont ni éperons, ni fouets , ni rien de semblable; mais, au lieu de cela, ils se servent d'un parasol pour se procurer de l'ombre et d'un éventail pour agiter l'air. Or, le parasol qui procure de l'ombre et garantit de la chaleur des sollicitudes c'est la dissimulation ; le propre d'une àme molle et efféminée est d'éviter les soucis môme nécessaires; et pour se dérober aux sollicitudes elle se cache à l'ombre de la dissimulation; l'éventail c'est la prodigalité qui amène le vent de l'adulation. Les voluptueux sont prodigues et ils achètent à prix d'or le vent qu'exhale la bouche des flatteurs. Mais assez sur ce sujet.
8. L'avarice roule également sur les roues de quatre vices qui sont : la pusillanimité, l'inhumanité , le mépris de Dieu et l'oubli de la mort. Les chevaux qui la traînent sont : la ténacité et la rapacité, et ils sont conduits par un seul cocher, le désir d'avoir. L'avarice se contente d'un seul serviteur, ne pouvant se
* Ps. IX, 3. — » Luc, XXII, 32. -. » Prov., 1, 32. — * I Tbes- «al., v,3.
S. Bern. — TOM. III.
résigner àladépense de plusieurs. Mais prompt et infatigable exécuteur des ordres qu'il reçoit, ce serviteur presse les coursiers qui le traînent de ces deux aigtiillons fortement acérés : la passion d'acquérir et la crainte de perdre.
9. Le roi d'Egypte compte d'autres prince5 encore qui mettent aussi leurs chariots belliqueux au service de leur maître. L'orgueil est un despremiers avec l'impiété ennemie de la foi qui occupe un poste distingué dans la maison et l'empire de Pharaon, sans compter beaucoup de satrapes et d'innombrables chevaliei-s, d'un ordre inférieur; je laisse à votre curiosité le soin de chercher leurs noms, leurs fonctions, leurs armes et leur équipement. Exercezvous à connaître tout cela. Port du courage de ces chefs et de leurs chariots, Pharaon se porte partout d'mie manière invisible, exerce sa fureur contre la famille du Seigneur et jusqu'aujourd'hui, poursuit Israël sortant d'Iîgypte. Mais Israël qui n'est ni porté sur des chariots , ni protégé par des armes matérielles, soutenu par la main seule du Seigneur s'écrie plein de confiance : Chantons des hymnes au Seigneur, parce qu'il a fait éclater sa grandeur et sa gloire; il a précipité dans la mer le chtoal et le cavalier ^; et encore : Les uns se confient dans leurs chariots, les autres dans leurs chenaux; pour nous, nous invoquons le nom du Seigneur notre Dieu 2. Tel est le développement de la comparaison que nous avons établie entre la cavalerie du Seigneur et les chariots de Pharaon.
10. Après cela, l'Épouse est appelée «Amie 3. Pour l'Epoux il était déjà son ami, avant de la délivrer et il ne l'aurait pas délivrée s'il ne l'avait pas aimée. Mais elle doit au bienfait de sa délivrance d'être devenue son amie : écoutons en eflet cet aveu : Ce n'est pas que nom V ayons aimé, c'est lui qui nous a aimés le premier *. Rappelez-vous maintenant Moïse et l'Ethiopienne et reconnaissez, dans leur mariage, la figure de l'alliance du Verbe et de l'âme pécheresse. Que trouve-t-on, dites-moi, de plus suave, dans la contemplation de ce doux mystère? Est-ce l'aimable condescendance du Verbe, ou l'inestimable gloire de r&me , ou la subite confiance du pécheur 2f Mais Moïse n'a pu changer la couleur de l'Ethiopienne. Jésus-Christ l'a pu, car il est dit ensuite : Vos joues ont la beauté de la tourterelle. Mais réservons ce sujet pour un autre entretien, afin que prenant toujours avec avidité les mets qui sont servis à la table del'Ëpoux, nous chantions les louanges et la gloire de Jésus-Christ Notre-Seigneur, le Dieu béni dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
* Ëxod., XV, !• — * Pfl. XIX, 8. — • Jean, iv, 10-
SERMON XL
Que l'intention est le visage de Vdme. Quelle est sa beauté efsa laideur. Quelle est
sa solitude et sa pudeur.
1 . Vos joues ont la beauté de la tourterelle ^ . La pudeur de l'Epouse est délicate; aussi je crois que les réprimandes de TÉpoux ont couvert son visage de rougeur. Devenue ainsi plus belle elle a entendu sur l'heture même ces paroles : Vos joues ont la beauté de la tourterelle. Mais n'allez pas voir dans cette beauté l'incarnat d'une chair mortelle» ces couleurs diverses formées par le sang, qui se répandent à la surface d'une peau transparente et qui, se mêlant à la blancheiu* du teint, relèvent l'éclat du visage. L'Âme, substance incorporelle et invisible, n'a point de parties corporelles, elle ne se pare point de couleurs sensibles. Considérez donc d'un regard tout spirituel une essence spirituelle elle-même, et, pour appliquer ici la comparaison précédente, voyez dans le visage d'une ftme, l'intention qui fait juger de la rectitude de ses actes, comme on juge de la beauté d'un corps par les traits extérieurs. Par la couleur du visage entendez la modestie, vertu qui lui donne sa beauté et qui augmente ses grftces : Vos joues ont la beauté de la tourterelle. L'Epoux pouvait parler de la figure d'une façon plus usitée, emprunter pour louer la beauté de l'Epouse des expressions plus en usage et la dire gracieuse de visage, ou agréable de figure. Je ne sais dans quel but il dit que ses joues sont belles; mais je ne crains pas d'afiBrmer que ce mot n*est pas oiseux ; car, quand l'esprit de sagesse parle, il n'est permis de trouver en son langage rien d'inutile ni d'étrange, n avait donc un motif pour préférer dire au pluriel : Les joues^ au lieu de dire, au singulier, le vis€ige. A défaut de meilleures explications de votre part, je vais vous offrir la mienne.
2. Deux choses sont absolument nécessaires dans l'intention que nous avons appelée le visage de l'ftme; l'objet et le motif, c'est-àdire , ce que vous vous proposez , et la raison pour laquelle vous vous le proposez. C'est par ces deux choses qu'on apprécie la beauté» ou la
iCant.,!, 9.
difformité d'une &me. A une ftme, en qui ces deux choses se trouveront droites et honnêtes, on pourra dire avec vérité : Vos joues ont la beauté de la tourterelle. Mais, pour celle en qui manque l'une de ces deux conditions, on ne pourra pas lui tenir ce langage, à cause de la difformité partielle qui existe en elle. Cet éloge conviendrait moins encore à celle en qui ne se trouve rien de louable. C'est ce que des exemples éclairciront. Un homme applique son esprit à la recherche de la vérité, uniquement par amour de la vérité même; ne trouvez-vous pas en lui un but et un motif honnêtes, et n'a-t-il pas le droit de revendiquer pour lui ce qui est écrit : Vos joues ont la beauté de la tourterellel U n'y a de tache ni sur l'une, ni sur l'autre de ses joues. S'il recherche au contraire la vérité, moins par amour que par ime vaine gloire,ou pour unavantage temporel, bien qu'il paraisse avoir une joue belle , vous n'hésiterez pas à prononcer qu'il est en partie défiguré, puisqu'un motif honteux souille l'autre côté de son visage. Voyez un homme qui ne s'adonne à aucun exercice honnête , captivé par les plaisirs charnels, esclave de ses sens et de la luxure, comme ceux qui font leur Dieu de leur ventre, mettent leur gloire dans leur propre honte et qui n'ont éC affection que powr la terre; que direz-vous de lui ? Dans son intention vous ne trouvez qu'une fin et des motifs mauvais; ne le regardez-vous pas comme dénué de toute beauté?
3. Oublier Dieu et n'avoir d'intention que pour le siècle, c'est donc le fait d'une ftme mondaine et qui n'a de beauté sur aucune de ses joues. Mais paraître songer à Dieu et n'y point penser, c'est le fait d'une ftme hypocrite. Elle parait avoir le visage beau, parce qu'elle semble avoir dirigé son intention vers Dieu; cependant sa dissimulation a souillé en elle toute beauté et l'a couverte d'une laideur totale; mais si elle dirige son intention vers Dieu seulement ou principalement en vue des choses nécessaires à la vie , nous ne la traite-
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
rons pas d*hypocrite ; nous la dirons cependant ternie par la pusillanimité et partant moins agréable à Dieu. Au contraire se proposer autre chose que Dieu» mais cependant en vue de Dieu, ce n'est pas la douce tranquillité de Marie, c'est plutôt l'agitation de Marthe. Toutefois ne disons pas qu'une teUe ftme est laide; cependant j'ose affirmer qu'elle n'est point arrivée à la beauté parfaite; puisqu'elle s'inquiète et s'agite , elle est dans l'impossibilité aéchappêr à ces atomes de poussière qui s'attachent aux actions terrestres et qu'enlèyeront aisément, à l'heure de la mort, son intention pure et la droiture de sa conscience. Chercher Dieu pour lui seul c'est avoir les deux aspects de l'intention parfaitement beaux, et telle est la beauté propre et pai*ticulière de l'Épouse à qui est réservé le privilège spécial de s'entendre dire : Vos joues owt la beauté de la tourterelle.
4. Mais pourquoi de la tourterelle ? La tourterelle est un oiseau chaste qui ne se mêle guère et qui se contente de son compagnon. Le perd-eUe ? eUe n'en cherche pas d'autres et vit désormais solitaire. Vous donc qui écoutez ceci , faites en sorte de ne pas entendre en vain des avis qui ont été écrits pour vous, qui nous occupent encore actuellement et que nous expliquons pour vous. Si vous vous sentez remués par ces exhortations du Saint-Esprit , si vous désirez vous appliquer à rendre votre Ame Épouse de Dieu, travaillez à acquérir ces belles joues de l'intention, afin qu'imitateurs de ce très-chaste oiseau vous demeuriez, selon le Prophète, assis et solitaires, parce que vous vous serez élevés ail-dessus de vous-mêmes ^ Il est absolument au-dessus de vos forces de devenir l'Ëpouse du Dieu des Anges; n'est-il pas aussi aundessus de vous de vous attacher à Dieu et de nètre plus qu'un seul et même esprit avec lui ? Demeurez doncsolitaires, commela tourterelle, qu'il n'y ait rien de commun entre vous et le tumulte de la foule. Oubliez votre peuple, et la maison de votre père, et le Roi désirera votre beauté ^. Ame sainte, restez seule, pour vous conserver à celui que vous avez choisi entre tous. Fuyez la foule, fuyez jusqu'à vos parents, séparez-vous de vos intimes et même de celui qui vous sert. Ignorez-vous que vous avez un Epoux si modeste qu'il refuserait de se montrer à vous, en présence de témoins ? Retirezvous donc de cœur, sinon de corps , d'inten-
* Thren., iii, 28. — > Ps. xuv, 11> 12.
tion, d'amour, et d'esprit, car V Esprit Jésus- Christ Notre-Seigneur est devant vous^ et il demande la solitude de l'Esprit, n vous sera utile aussi de vous retirer à l'écart d'une feçon corporelle, lorsque vous le pourrez, surtout au temps de la prière. Vous connaissez sur ce point, le commandement et la règle de l'Ëpoux. Lorsque vous priez , dit-il, entrez dans votre chambre, et après en avoir fermé la porte, priez dans le secret i. Il a fait ce qu'il dit; il passait les nuits à prier seul, se dérobant à la foule et à ses disciples >. Et lorsqu'il se préparait à subir volontairement la mort, il n'avait avec lui que ses trois plus intimes disciples, encore se sépara-t-il d'eux pour prier *. Faites donc de même, lorsque vous voudrez vous livrer à ce saint exercice.
5. Au reste, on ne vous prescrit que la solitude de l'esprit et du cœur. Et vous êtes seuls, si votre pensée ne se porte pas aux choses du monde; si vous ne vous attachez pas aux biens présents, si vous méprisez ce que la multitude recherche et ce que les autres convoitent , si vous évitez les contentions, si vous êtes insensible aux pertes , si vous oubliez les injures. Autrement vous n'êtes pas solitaires , fussiezvous d'ailleurs seuls. Voyez-vous comme vous pouvez être solitaires de corps au milieu de vos frères, et être au milieu du monde, quand vous paraissez être solitaires ? Vous êtes solitaires au sein de la multitude qui vous environne , si vous avez soin de n'examiner curieusement, ni juger sévèrement la conduite des autres. Vous surprenez une mauvaise action dans votre prochain; au lieu de la censurer , excusez-la. Excusez l'intention, s'il est impossible d'excuser l'action. Supposez l'ignorance , la surprise, un accident. Si l'évidence du fait n'admet pas d'excuse , raisonnez-vous néanmoins vous-mêmes et dites-vous : la tentation a été trop forte : qu'aurais-je fait, si elle m'avait maîtrisé à ce point? Mais souvenez-vous que dans ce moment, je parle à l'Épouse et que je ne fisds pas la leçon à l'ami de l'Époux, qui a des raisons pour veiller à ce que personne ne pèche, de voir si quelqu'un pèche et de corriger le mal qu'il a fait. Ce soin ne regarde pas l'Épouse (pà est libre, qui vit pour elle-même et pour celui qu'elle aime , pour son Époux qui est aussi son Seigneur, le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
^ Math., vx, 6. -* s Lnc, vi, 12, 18. — > Math., xxvi, M,S9.
SERMON XLI
Comment l'Épouse reçoit dans cette vie une grande consolation, T)e la contemplation de la
clarté divine^ avant d'arriver à sa claire vision.
1. Votre cou est comme des colliers ^ D'ordinaire on orne le cou avec des colliers, mais on ne le compare pas à ces ornements. Que des femmes dénuées de toute beauté personnelle se donnent cette parure , on leur pardonne de mendier ainsi une beauté simulée et mensongère. Mais le cou de TÉpouse est naturellement si beau, si décent , qu*il n*a besoin d'aucun ornement emprunté. Pourquoi, en effet, le faux brillant de couleurs étrangères à celle dont la beauté propre suffit à égaler l'éclat de ces colliers, dont on mendie la parure ? Celui qui parle ainsi n'a pas touIu dire que des colliers étaient, selon l'usage, suspendus au cou de l'Épouse, mais plutôt que son cou même était un vrai collier. Prions maintenant le Saint-Esprit , dont la bonté nous a révélé la beauté des joues spirituelles de l'Épouse, de nous faire aussi connaître son cou spirituel. A mon avis (car je dois vous dire mon sentiment) il est plus vraisemblable ou plus probable , que sous le nom de cou il faut entendre l'intelligence de l'Épouse, et vous penserez comme moi, si vous examinez la raison qui motive cette comparaison. L'intelligence ne remplit-elle pas en quelque sorte les fonctions de cou? Par elle votre &me fait passer en elle-même les aliments vivifiants de l'Esprit, pour les répandre ensuite dans ses mœurs et ses affections. Donc , ce cou de l'Épouse, cette intelligence pure et simple, n'a nul besoin d'ornement; il brille assez luimême de l'éclat de la vérité pure et nue. Ce cou, comme une précieuse parure , orne rftme; c'est pourquoi on le compare à des colliers et on dit qu'il leur est semblable. La vérité est im collier : la pureté et la simplicité en sont un aussi ; la sagesse modérée en est un autre. Les conceptions des philosophes ou des hérétiques sont privées de l'éclat de la pureté et de la vérité; aussi ont-ils recours aux moyens et aux couleurs qui les revêtent du prestige des
1 Cantiq., i, 9.
paroles et des artifices des raisonnements; ils craignent que leurs idées laissées dans leur nudité, ne montrent la laideur de leur fausseté. 2. On lit ensuite : Nous vous ferons des chaînes d'or marquetées d'argent. Si, au lieu de dire au pluriel, nous ferons^ on eût employé le singulier, je ferai, j'aurais prononcé sans hésiter que c'est ici le langage de l'Époux. Mais ne sied-il pas mieux de rapporter ces paroles aux compagnes de l'Épouse qui la consolent par cette promesse, en attendant la vision de celui dont le désir la consume, et qui s'engagent à suspendre à ses oreilles de belles et précieuses chaînes d'or? Si elles parlent ainsi, c'est que la foi vient de ce que les oreilles entendent. Tant que nous vivons sous l'empire de la foi, et non sous celui de la réalité, nous devons nous appliquer à nous instruire par l'ouïe, plutôt qu'à nous convaincre par la vue. On perd son temps en demandant une démonstration à l'œil que la foi |n'a pas encore purifié; car le bonheur de la vision n'est promis qu'aux cœurs purs *. Il est écrit : Il purifie les cœurs par la foi ^. Si la foi vient de ce que l'on entend, et si elle purifie la vue, les compagnes de l'Épouse ont donc raison d'orner ses oreilles, puisque l'ouïe, comme la raison l'enseigne, dispose à la vision. OÉpouse ! semblent-elles dire, vous aspirez à contempler la lumière de votre bien-aimé; cette faveur est résen ée à un autre temps : nous nous appliquons à orner vos oreilles, cequi vous sera en attendant une consolation et une préparation à ce bonheur, objet de vos aspirations. Elles semblent encore lui adresser ces paroles du prophète : Ecoutez, ma fille, et voyez ^,\o\xs désirez voir; écoutez d'abord. Ecouter est un degré pour arriver à voir. Ecoutez donc , prêtez votre oreille aux parures que nous vous préparons. La docilité à écouter vous aidera à arriver à la gloire de la vision : nous offrons à votre ouïe la consola-
* Malh., V, 8. — «Act., xv, 9.— • P8.lxiv, !.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
tion et la joie ; mais il n'est pas en notre pouvoir de vous donner la vision qui renfermera la plénitude de toute joie et Taccomplissement total de vos désirs. C'est la félicité réservée à celui que chérit votre âme. Pour combler votre cœur, il se montrera lui-même à vous, il perfectionnera votre joie, en vous découvrant son visage. Jusque-là et pour votre consolation recevez de nos mains ces colliers. Lui seul a dans les siennes des délices éternelles.
3. De quelle nature sont ces colliers offerts ici à l'Épouse ? Ils sont d'or et rehaussés d'argent. L'or figure la splendeur de la divinité et la sagesse d'en haut. Les artistes célestes chargés de préparer ces parures s'engagent à faire de cet or des symboles de la vérité et à les attacher aux oreilles intérieures de l'âme ; ce qui, selon moi, revient à inventer certaines comparaisons spirituelles qui mettent sous les yeux de l'âme contemplative la pureté des desseins de la sagesse divine, et l'aident à voir, comme en un miroir, ce qu'eUe est encore incapable d'apercevoir directement. Ce sont là des secrets divins connus de ceux qui en ont fait l'expérience. Oui, c'est un phénomène vraiment divin qu'une âme encore enveloppée d'un corps mortel, sous le règne de la foi, alors que la claire lumière n'est pas encore débarrassée de ses voiles, puisse déjà, de temps en temps, en recueillir dans la contemplation les effets partiels, en sorte que celui de nous qui a reçu cette faveur d'en haut , puisse dire comme l'apôtre : Maintenant^ je connais quoique imparfaitement; et encore : Nous c&nnaissons en partie et nous prophétisons en partie ^. Mais quelque chose de plus divin brille-t-il, avec la rapidité de l'éclair, aux yeux d'une âme ravie, aussitôt, pour tempérer une trop vive clarté, ou pour l'aider à s'instruire, de je ne sais quelles régions, lui arrivent des représentations, des images moins relevées, parfaitement adaptées aux communications célestes, qui mêlent une ombre à ce pur rayon de vérité, afin de le rendre supportable à cette âme et de lui permettre de le communiquer à d'autres. Je crois cependant ces représentations suggérées par les saints Anges, comme, d'un autre côté, on ne peut douter que les représentations mauvaises et nuisibles ne viennent des mauvais anges.
4. Peut-être le miroir et l'énigme à travers lesquels l'apôtre voyait 2 n'étaient-ils autre chose que ces représentations si pures et si belles produites par l'organe des anges; de sorte que. les idées pures et dégagées de toute
« I Cor., XIII, 12, 9. — « Ibid., xn.
image corporelle viennent de Dieu, tandis qu'il faut rapporter au ministère des anges ces brillantes représentations dont ces idées nous apparaissent revêtues. C'est là le sens de ces paroles : Nous voim ferons des ornements d'or travaillés avec des reliefs d'argent 1. Des orne • ments relevés d'argent ou marquetés d'argent, c'est la même chose. Ceci indique, selon moi, que ces représentations ne sont pas seulement formées par les anges, mais qu'ils suggèrent encore ce clair langage qui les rend aisément et agréablement intelligibles aux auditeurs. Si vous me demandez quel rapport il peut y avoir entre le langage et l'argent, le prophète vous répondra : Les paroles du Seigneur sont des paroles chartes; c'est un argent éprouvé au feu 2. C'eèt donc ainsi que les esprits célestes, comme de fidèles ministres, préparent à l'Épouse voyageuse sur la terre des colliers d'or marquetés d'argent.
8. Mais l'Épouse en demandant une chose en reçoit une autre ; elle aspire au repos de la contemplation, et on lui impose les fatigues de la prédication; avide de la présence de l'Époux, elle se voit condamnée au souci de lui donner des enfants et de les nourrir. Ce n'est pas la seule obligation qu'on lui assigne. Autrefois, je m'en souviens, lorsqu'elle soupirait après les embrassements et les baisers de l'Époux, on lui répondit : Vos mamelles sont meilleures que le vin *, ce qui lui faisait entendre qu'elle était mère, obligée de donner aux enfants du lait et à ses fils d'autres aliments. C'est la conclusion que vous pourrez vous-même tirer d'autres passages de ce cantique, si vous le méditez attentivement. N'est-ce pas la même chose que nous voyons figurée dans le saint Patriarche Jacob ? Frauduleusement privé de Rachel qu'il avait désirée et attendue si longtemps, au lieu d'une femme belle mais stérile, il en épousa, malgré lui et à son insu, une autre aux yeux malades, mais féconde *. Ainsi l'Épouse jalouse de savoir où son bien-aimé paît ses troupeaux et prend son repos à l'heure de midi, reçoit pour réponse des colliers d'or marquetés d'argent, c'est-àdire, la sagesse et l'éloquence, pour exercer le ministère de la prédication.
6. Ceci nous apprend à renoncer de temps en temps à la douceur des baisers, pour présenter des mamelles pleines de lait : nous n'avons pas le droit de vivre exclusivement pour nous; nous nous devons à tous. Malheur donc à ceux qui ont reçu la grâce de bien penser et de bien parler de Dieu, s'ils ne voient
* CanUq., i. 10.— « Ps. xi, 7. — • Ibid., i, 1. — * Genèse, XXIX, 23, 25.
dans la piété qu'un instrument de profit , s'ils font servir d'instrument à leur vaine gloire ce qu'ils ont reçu pour avancer les intérêts de Dieu, si amis de l'orgueil ils ne savent pas s'abaisser. Qu'ils redoutent la menace que le Seigneur foit par le prophète : Je leur ai donné mon or et mon argent, et de cet or et de cet argent ils ont fait des sacrifices à Baal ^. Écoutez ce que répond l'Épouse, après avoir reçu à la fois une réprimande et une promesse ; elle ne s'enfle pas plus des promesses qu'elle ne s'ir-
rite des rebuts ; elle vérifie ce qui est écrit : Corrigez le sage et U vous aimera ^ ; et pour ce qui regarde les promesses : Plus vous êtes élevée plus vous devez vous humilier en toutes choses^. Ces deux points seront éclaircis par la réponse de l'Épouse. Remettons cette méditation au commencement d'un autre entretien. Et pour les choses que nous avons déjà dites, glorifions l'Époux de l'Église, Jésus -Christ Notre Seigneur, le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XLII
7>e deux espèces d'humilité : l'une qui naît de la vérité et l'autre qu'enflamme la charité.
1. Pendant que le roi se reposait^ le narddont j'étais par fumée a répandu son odeur 2. Ce sont les paroles de l'Épouse que nous nous sommes proposé d'étudier aujourd'hui. C'est sa réponse lorsqu'elle est réprimandée par l'Époux; elle l'adresse non à l'Époux, maisà ses compagnes, comme il est fiaicile de le voir par ses paroles mêmes, car elle ne dit pas, à la seconde personne : ÔRoi ! Pendant que vous vous reposiez ! mais, lorsqu^il se reposait : ce qui prouve qu'elle ne parlait pas à lui-même, mais de lui. Considérez encore que l'Époux l'ayant reprise, et ayant surpris la rougeur sur ses joues se retira, afin que cette absence lui laiss&t exprimer librement ses sentiments, et permit à ses compagnes de la relever de son abattement et de la consoler. Cependant, il ne néglige pas de la consoler lui-même quand il convient. Pour montrer combien lui plaît cette désolation dignement acceptée par l'Épouse il ne s'éloigne d'elle, qu'après l'avoir louée et abaissé ses regards sur la beauté de ses joues et de son cou. Voilà pourquoi ceux qui restent avec elle l'entretiennent avec bonté et conformément à la volonté du Seigneur, en lui offrant des présents. Et c'est à eux que sa réponse s'adresse ; tel est le sens littéral du texte.
2. Hais avant d'en tirer le fruit spirituel, je dois placer ici une courte observation. Heureux celui qui, en retour de ces réprimandes,
1 Osé, n^ 8. -* * CaDttq., i, il.
reçoit une réponse comme celle que nous trouvons ici. n serait à souhaiter que les réprimandes fussent inutiles ; mais comme nous péchons tous et en mille rencontres, je ne puis me taire, moi, obligé par devoir et par charité à corriger les coupables. Si , fidèle à mon devoir, je corrige, et que mes reproches soient inutiles, s'ils reviennent vers moi sans fruit, comme une flèche renvoyée par l'objet qu'elle frappe, quel est, je vous prie, l'état de mon âme? Je suis à la torture, je soufEre, et, pour me servir du langage du maître qui vient en aide à ma science : Je suis dans un douJtle embarras et je ne sais quel parti choisir '. Dois-je me complaire en ce que j'ai dit, puisque j'ai fait ce que je devais faire, ou m'en repentir, parce que je n'ai pas obtenu ce que je désirais? Je voulais tuer un ennemi et sauver un frère, je n'ai pas réussi ; le contraire est arrivé ; j'ai blessé une àme, j'ai accru sa faute, puisqu'elle y a ajouté le mépris : Us ne veulent pas vous écouter 9 est-il dit, parce qu'ils refusent de m'écouter^ moi-^mime ^. Vous voyez donc quelle majesté est ici dédaignée. Ne vous imaginez pas n'avoir méprisé que moi seul : le Seigneur a parlé, ce qu'il a dit du prophète il l'a répété aux apôtres : Celui qui vous méprise me mé^ prise K Et sans être ni prophète, ni apôtre, j'ose cependant le dire, je remplis leurs fonc-
* Prov., IX, 8. — • Eode., ra, 20. — • Philipp., I,Î3, 22. — ^ Exéch., m, 7.— ■ Luc, x, 16.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
tions et je porte les soUicitudes de ceux dont je n*ai pas les mérites. A magrande confusion, à mon grand péril, je suis assis sur la chaire de Moïse, sans toutefois me flatter de mener sa vie, ni d'avoir les grâces dont il fut favorisé. Et quoi donc, sa chaire ne sera-t-elle pas respectée, parce qu'elle est occupée par un indigne? Le fut-elle par des Scribes et des Pharisiens : Faites^ dit Jésus-Christ, faUes ce qu'Us u)U9 disent ^.
3. Souvent même l'impatience se joint au mépris et il est des gens qui, après avoir été repris, ne s'inquiètent pas de se corriger; semblables au frénétique qui repousse la main du médecin, ils s'irritent contre ceux qui les reprennent. Étonnante perversité! Le malade s'emporte contre la main qui le veut guérir et il ne s'irrite pas contre celle qui le perce de flèches, n est, en eflet, une main qui lance dans l'ombre des traits contre les cœurs droits 2, qui vous a déjà blessés mortellement et vous ne vous emportez pas contre eUe! Et vous vous indignez contre moi qui désire vous guérir ! Mettex-vous en colère^ dit le prophète, mais ne péehex pas '. Si vous vous mettez en colère contre le mal, loin de pécher, vous réparez le mal que vous avez ⁢ mais si vous repoussez le remède qui peut guérir votre péché, vous le nourrissez en vous : une colère sans motif ajoute un péché à un autre et vous rend plus coupables.
4. Souvent à tout cela se joint l'impudence, en sorte que le pécheur n'est pas seulement indocile à la correction, il soutient encore effrontément n'y avoir donné aucune occasion. C'est vraiment à désespérer de lui. Vous vous iêes fait un front de prostituée^ dit le prophète, vous n'avez point voulu rougir ^; mon zèle s' est retiré de vow, je ne me mettrai plus en colère contre vous K II sujffit d'entendre] ces paroles pour frémir; Comprenez-vous le danger auquel s'expose le pécheur qui se défend? l'horreur, et la crainte qu'il inspire? Le Seigneur dit encore : Je reprendsetjechdtieceuxque j'aime ^. Si vous êtes délaissé par le zèle et l'amour, n'étant plus digne d'être aimé vous serez indigne d'être châtié. 'Ce qui vous apprend que le Seigneur est au comble de l'irritation quand il n'est plus irrité. Faisons grâce à l'impie, dit le Seigneur, et il n'apprendra pas à être juste 7. Ohl je ne veux point de cette grâce; elle m'est plus redoutable que la plus violente indignation; elle me ferme les sentiers de la justice, n vaut mieux pour moi, selon le conseil du
* Math.» xxni, 2, 3. — • P». x , 3. — » Ps. iv, 5.— * Jèrémie. m, 3.— * Exéch., zyi, 42.^* Apoc., ni, 19. — ' Isal, XXVI, 10.
prophète, embrasser étroitement la discipline, de peur qu'enfin le Seigneur ne se mette en colère et que je ne périsse loin de la voie de la justice i. Je vous en prie, ô père des miséricordes, irritez-vous contre moi, mais de la colère qui corrige ceux qui s'égarent et non de celle qui les pousse hors de la voie véritable. Votre miséricordieuse sévérité produit le premier effet ; mais votre formidable silence nous menace du second, car, ce n'est pas lorsque je vous ignore, mais lorsque je vous sens irrité que je compte sur votre bonté. En effet, lorsque vous êtes irrité vous vous souvenez de vos miséricordes. ODieUy dit le prophète, vous avez usé envers eux de miséricorde^ en vous vengeant de toutes leurs injures ^. Il parle ici de Moïse, d'Aaron et de Samuel qu'il venait d'envoyer et il dit que Dieu, en punissant leurs excès, s'est montré propice envers eux. Allez donc, et privez-vous de cette étemelle propitiation en excusant vos écarts et en murmurant contre les réprimandes dont vous êtes l'objet. N'est-ce pas là appeler mal ce qui est bien et bien ce qui est mal? Cette odieuse impudence ne va-t-elle pas enfonter l'impénitence mère du désespoir? Qui donc se repentira d'un crime qui est un bien à ses yeux ? Maiheur à eux ', dit le prophète, et ce mal^ fieur sera éternel. Autre chose est d'être tenté, attiré, entraîné par sa propre concupiscence, autre chose de se porter soi-même au mal, comme s'il était le bien, et de courir avec une fiiusse sécurité à la mort, comme si elle était la vie. Je l'avoue, je préférerais avoir gardé le silence sur ce malheur et dissimulé une conduite coupable, au lieu de m'être laissé aller à une correction capable d'amenerun si grand malheur.
8. Vous me répondrez peut-être que le bien que j'ai &it me reviendra, que j'ai sauvé mon âme et que je suis innocent du sang de cet homme à qui j'ai parlé et que j'ai pressé de quitter sa voie mauvaise pour revenir à la vie. Mais toutes vos raisons, si nombreuses qu'elles soient, ne me consolent point de la mort d'un fils. Dans cette réprimande je cherchais son salut et non le mien. Quelle mère, ayant conscience d'avoir prodigué tous ses soins et toutes ses sollicitudes autour d'un enfant malade, arrête le cours de ses larmes, si elle se voit trompée dans ses espérances, toutes ses fatigues inutiles, et si après tout, elle voit son enfont mourir? Cette mère ne pleure qu'une mort temporelle; mais à quels gémissements, à quelle cris de douleur ne devrais-je pas me condanmer moi, si je voyais mourir étemelle-
i Pt. u, 12. — * Ps. XI, 12.— * Uai., v, 20.
ment un de mes enfants, encore que j'en sois innocent et que je Taie averti ! Vous voyez, au contraire, de quels malheurs se délivre luimême, aussi bien que moi, celui qui reçoit avec soumission la réprimande qui lui est faite, qui s'y soumet modestement, et s'avoue humblement coupable. Je me déclarerai moi-même débiteur sous tout rapport envei's cette âme, son serviteur, son esclave, comme je le suis de la très-sainte Épouse de mon Seigneur, en sorte qu'elle puisse dire en vérité : Pendant que le roi se reposait le nard dont fêtais parfumée a répandu son odeur.
6. Bonne est l'odeur de l'humilité qui montant de cette vallée de larmes, embaume la couche royale elle-même d'une délicieuse suavité, après en avoir déjà rempli les régions d'alentour. Le nard est une herbe petite, d'une nature chaude, au dire de ceux qui étudient la propriété des plantes; et voilà pourquoi je crois devoir trouver ici le symbole de l'humilité qui s'enflamme aux émanations du saint amour. Je dis cela parce qu'il est une humilité qui nous vient de la vérité et qui est dénuée de chaleur; mais il en est une autre que la charité produit et enflamme. L'une réside dans l'afTection, l'autre dans la connaissance; car si vous vous étudiez intérieurement à la lumière de la vérité, si vous vous jugez sans illusion et sans flatterie, je n'en doute pas, vous vous abaisserez à vos propres yeux, et cette connaissance vous rendra plus vil à votre propre jugement, quand même vous ne consentiriez pas encore à être abaissé aux yeux des autres. Vous serez humble, par l'effet de la vérité, sans l'être encore sous l'action de l'amour. Car, si touché par la vérité dont la lumière vous montre, pour votre bien, à vousmême, ce que vous êtes réellement, vous l'étiez aussi d'amour, vous voudriez, autant qu'il dépend de vous, que tout le monde conçût de vous l'idée que la vérité vous en donne à vousmême. Je dis : autant qu'il dépend de vous ; il ne conviendrait pas, en effet, que tout le monde eût de nous la connaissance que nous en avons nous-mêmes : l'amour de la vérité et la vérité de la charité nous défendent de dévoiler des secrets qui deviendraient funestes ; mais si esclave de l'amour-propre, vous retenez en vous ce jugement de la vérité, on peut, sans hésiter, prononcer que vous n'aimez pas assez la vépité, puisque vous lui préférez votre avantage et votre honneur.
7. Il y a donc une grande différence entre ne pas s'élever, parce que la lumière de la vérité nous accuse, et s'abaisser spontanément, avec l'aide de la charité. L'un est l'effet delà néces-
sité et l'autre le fruit delà volonté. Le Verbe, dit saint Paul, s est anéanti lui-même en prenant la forme d'un esclave *, et en nous donnant le modèle de l'humilité. H s'est anéanti lui-même, il s'est humilié lui-même, sans y être contraint par son jugement mais poussé par son amour pour nous. Il pouvait se montrer extérieurement dans un aspect vil et méprisable, mais non se juger tel, puisqu'il se connaissait. D a donc été humble par sa volonté et non par son jugement. En se présentant comme un être méprisable, il savait bien qu'il ne l'était pas. Il connaissait sa grandeur souveraine et il lui a plu d'être réputé le dernier de tous. Apprenez de moi, disait-il, que je suis doux et humble de cêBur ^.11 dit de cœur, d'affection, c'est-à-dire de volonté. Puisqu'il l'est de volonté il exclut toute nécessité? Il n'en est pas ainsi de vous, ni de moi ; consultons la vérité et nous nous trouverons dignes d'abaissement et de mépris, dignes d'être mis au-dessous de tous, au dernier rang, dignes de châtiments, dignes des derniers supplices. Ah! il en est autrement de lui. S'il a éprouvé toutes ces choses, c'est qu'il l'a voulu, parce qu'il était humble de cœur, humble de cette humilité que produit l'affection du cœur, et que n'arrache pas l'évidence de la vérité.
8. Aussi ai-je dit que cette humilité volontaire ne vient pas des clartés de la vérité, mais de l'infiision de la charité en nous; elle part du cœur, elle est le fait de l'amour et de la volonté. Jugez vous-mêmes si j'ai raison , et si je suis dans le vrai, en attribuant au Seigneur cette humilité. Il s'est anéanti par amour; par amour, il s'est placé au-dessous des anges ; par amour, il s'est assujetti à des parents; par amour, il s'est incliné devant Jean-Baptiste; par amour, il a souffert les misères de la chair, par amour enfin il s'est soumis à la mort, et il a accepté l'ignominie de la croix. Ne suis-je pas exact encore en disant que cette humilité brûlante d'amour est bien représentée par cette plante petite et chaude , le nard î Si vous êtes de mon avis, et vous le partagerez si vous écoutez la droite raison ; si vous êtes humbles à vos propres yeux, de cette humilité nécessaire que répand dans une âme vigilante la vérité qui scrute les cœurs et les reins, ajoutez-y la volonté; faites de nécessité vertu, puisqu'il n'y a pas de vertus sans le secours de la volonté. Et il en sera ainsi si vous ne cherchez pas à paraître extérieurement autres que vous n'êtes intérieurement; sinon craignez qu'il ne soit écrit de vous : // a trompé en sa présence, en sorte que son iniquité l'a rendu digne
» Philipp., II, 7. — «Math., xi, 29.
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de haine ^. Avoir deux poids, dit le sage, est une abomination detant Dieu^. En effet, en vous pesant dans la balance de la vérité, vous reconnaissez en You^mème que vous n*êtes rien ; et en étalant au dehors un prix qui n'est pas le vôtre, vous vous présentez à nous avec une valeur supérieure k celle que la vérité vous reconnaît. Craignez Dieu et ne portez pas la méchanceté jusqu'à laisser votre volonté élever celui qui , d'après la vérité , doit être abaissé ; car c'est résister à la vérité; c'est guerroyer Dieu; soumettez-vous plutôt à lui et que votre volonté cède à la vérité; qu'elle ne soit pas soumise, mais qu'elle lui soit dévouée : Mon âme ne sera-t-elle pas soumise à Dieu? dit le prophète 5.
9. Mais c'est peu d'être soumis à Dieu si, pour lui, vous ne l'êtes aussi à toute créature, soit à votre abbé comme étant au-dessus de vous , soit aux prieurs comme établis par lui. Je vais plus loin ; soyez soumis à vos égaux et même à vos inférieurs. C'est ainsi , dit le Seigneur, que nous devons remplir toute justice K Allez comme lui à un moindre que vous, si vous voulez être parfaits dans la justice; ayez de la déférence pour un inférieur; inclinez-vous devant un plus jeune. Si vous le faites vous pourrez vous appliquer la parole de l'Épouse : Lenard dont je suis parfumée a répandu son odeur. Cette odeur, c'est la dévotion ; cette odeur, c'est une bonne réputation qui se révèle à tous et qui vous rend en tout lieu la bonne odeur de Jésus-Christ, édifiants et aimables à tous. Tel ne peut être celui qui n'est humble que parce que la vérité l'y torce. Il a en lui cette humilité , mais il ne la laisse pas se répandre au dehors, ou plutôt elle est sans parfum , car elle est sans amour. Il n'est humble que malgré lui et contre son gré, tandis que l'humilité de l'Épouse, comme un doux nard, répand son odeur sous les ardeurs de l'amour, respire la piété et est une source de bonne réputation. L'humilité de l'Épouse est volontaire , constante , féconde ; ni les reproches, ni les louanges ne l'affaiblissent. Elle avait entendu ces paroles : Vos joues ont la beauté de la tourterelle; votre cou est comme des colliers^. Elle avait aussi reçu la promesse réitérée d'une parure toute d'or, et néanmoins elle répond modestement; plus elle s'entend exalter, plus elle s'abaisse en toutes choses ; au lieu de se glorifier de ses mérites, elle n'oublie pas l'humilité; au milieu même des éloges qu'on lui décerne, elle confesse sa bassesse sous le nom de nard, elle semble dire en em-
* Ps. XXXV, 3. — « Ppov.,xx, !0. — • Pb. lxi. — ♦ Matfa., m, 15. — • Cantiq., i, 9.
pruntant les paroles de la vierge Marie : Je ne connais en moi qu'un mérite, c'est que le Seigneur a regardé l humilité de sa servante ^ Car que signifient ces expressions, le nard dont j'étais parfumée a répandu son odeur? sinon, mon humilité a été agréable, non par ma sagesse , ni ma noblesse , ni ma beauté , je n'avais rien de tout cela : l'humilité qui seule était en moi a répandu son odeur, son odeur accoutumée. L'humilité plaît ordinairement à Dieu, qui regarde les humbles ; et voilà pourquoi, quand le Roi se reposait, lorsqu'il était dans sa haute demeure, ce parfum de l'humilité est monté jusqu'à lui. Il habite les lieux lesplus élevés, dit le prophète, et il regarde ce quHl y a de plus bas au ciel et sur la terre ^.
10. Donc lorsque le Roi se reposait, le nard dont l'Épouse était parfumée a répandu son odeur. L'endroit où repose le Roi est le sein de son Père , car le Fils est toujours dans le Père. Croyez à la clémence de ce Roi qui a pour lieu de repos la bonté paternelle. C'est avec justice que le cri des humbles s'élève vers celui dont la compassion est le sanctuaire, dont la douceur aime à se communiquer, dont la bonté est l'essence , ou plutôt à qui la bonté est consubstantielle ; il tient du Père tout ce qu'il est, et, dans sa majesté royale, il n'a rien qui n'appartienne aussi au Père et on n'y trouve rien qui puisse effrayer les humbles. Je me lèverai maintenant , dit le Seigneur, à cause de la misère des indigents et des gémissements des pauvres ^. L'Épouse sait tout cela, car elle est la bien-aimée , et confiante en sa seule humilité, elle ne croit pas que le défaut de mérites puisse la priver des grâces de l'Époux ; elle le nomme Roi, car intimidée par ses réprimandes , elle n'ose plus l'appeler du nom d'Époux ; et tout en reconnaissant la hauteur où il réside, son humilité cependant reste pleine de confiance.
11. Vous pouvez très-bien appliquer ces considérations à la primitive Église; rappelezvous ces jours où le Seigneur s'étant élevé dans les cieux, et a^is à la droite de son Père, comme sur un ancien et noble trône, ses disciples réunis en un seul lieu persévéraient ensemble, dans la prière , avec les saintes fem mes, avec Marie mère de Jésus, et avec ses frères 4. Ne vous semble-t-il pas que le nard dont la jeune et timide Épouse était parfumée répandait alors son odeur? Et quand on ente ndit, tout à coup, un grand bruit pareil à celui d'un vent impétueux venu du ciel, qui remplit toute la maison où ils étaient assis ^, cette
1 Luc, I, 48. — « Pb. cxn, 5,6.— » Ps. xi, 16.— * Actes, 1, 13, 14. — » Ibid., 2, 2.
pauvre Épouse n'avait-elle pas sujet de dire : Pendant que le Roi se reposait^ mon nard a ré" pandu son odeur? Tous ceux qui habitaient ce lieu ont senti l'agréable douceur de Thumilité, ou combien douce et agréable elle s'élevait, puisqu'elle a reçu pour réponse ime récompense si glorieuse et si abondante. Du reste, l'Épouse ne s'est pas montrée ingrate envers un tel bienfidt; écoutez, en effet, comment, dans la dévotion qui la remplit , elle se prépare à tout endurer pour le nom du Seigneur ; car elle dit ce qui suit : Mon bien-aimé est pour moi eomms un bouquet de myrrhe, qui demeu* rera sur mon sein. L'infirmité que vous me
connaissez m'empêche de continuer ; je vous dirai donc seulement que, sous le nom de myrrhe, l'Épouse est disposée, par amour pour son bien-aimé, à endurer des amertumes et les tribulations de toute sorte. Nous continuerons une autre fois à exposer le reste du texte , si toutefois vous priez le Saint-Esprit de nous assister et de nous aider à comprendre les paroles qu'il a inspirées à l'Épouse, paroles telles qu'il les sait convenir à la gloire de celui dont il est lui-même l'Esprit , je veux dire l'Époux de l'Église, Jésus-Christ Notre Seigneur, le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.
SEMON XLIII
Comment la considération de la 'Passion et des souffrances de Jésus-Christ permet à l'Épouse^ c'est-à-dire à VâmCj de marcher^ sans danger^ à travers les prospérités ou les adversités de ce monde.
1. Mon bien-aimé est pour mm comme un bouquet de myrrhe qui demeurera entre mes mamelles ^.' Tout k l'heure c'était un Roi; c'est maintenant le bien-aimé. U se reposait dans la couche royale : maintenant il est sur le sein de l'Épouse. Elle est grande la puissance de l'humilité, puisque la majesté divine daigne si focilement s'abaisser jusqu'à elle. Le respect s'est changé en amitié, et celui qui se tenait à une grande distance s'est approché tout à coup. Mon bien-aimé est pour moi un bouqust de myrrhe. La myrrhe est une substance amère, symbole de tribulation et de souffrance. L'Épouse se voyant menacée de subir ces épreuves à cause de son bien-aimé, s'en félicite ainsi, assurée qu'elle est de les supporter courageusement. Les apôtres^ dit saint Luc, sortirent du conseil tout rempHs de joie d'avoir été jugés dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus^. L'Épouse nedit pas que son bienaimé est une charge de myrrhe, mais un bouquet : elle regarde comme léger tout ce qu'elle doit endurer pour lui de souffrances et de douleurs. Oui, c'est un bouquet, car il nous est né un petit enfant >; un bouquet, puisque
t CnnUq., i , 12. — < Actes, v, 41. — * Inl., ix, 6.
les souffrances delà ne présente n'ont point de de proportion avec cette gloire qui nous sera un jour révélée ^ ; car, continue l'apôtre, les afflietûms si courtes et si légères de cette vie produisent en nous un poids étemel d^une souveraine et incomparable gloire 2. Ce qui n'est aujourd'hui qu'un bouquet pourra donc un jour être pour nous une immense gloire. N'est-il pas un bouquet celui dont le joug est doux elle fardeau léger ^1 Non qu'il soit léger en lui-même (La violence des souffrances et l'amertume de la mort ne sont pas chose légère), mais il est léger pour un cœur qui aime. Aussi l'Épouse ne ditelle pas seulement mon bien-aimé est comme un bouquet de myrrhe^ ipais elle dit , il est un bou* quetpour moi qui l'aime; c'est pourquoi elle le nomme son bien-aimé, montrant que la force de son amour l'emporte sur la grandeur de ses amertumes, car l'amour est fort comme la mort K Mais afin que vous sachiez que l'Épouse ne se glorifie point en elle-même, mais dans le Seigneur, qu'elle ne se confie pas en sa propre force, mais dans le secours de Dieu, elle déclare qu'il demeurera sur son sein et
1 Rom., VIII, 18. — * II Cor., iv, 0. — * Matb., n^ 20. — ^ Gantiq., Yin, 6.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
elle loi chantera en toute sécurité. U marehe' rais au milieu des ombres de lamort, que je ne craindrais pasj parce que f)ous êtes avec moi i.
2. Je me souTiens d'avoir, dans un sermon précédent 2, expliqué les deux mamelles de l'Épouse par les mots de congratulation et de compassion, d'après cette doctrine de saint Paul : R^ouissex-vous avec ceux qui se réjouis- Mtn, pleurez avec ceux que pleurent K Mais l'Épouse placée entre l'adversité et la prospérité, et sachant que ces deux conditions lui sont dangereuses, veut avoir son bien-aimé sur son sein, afin que protégée sans cesse par lui contre ce double écueil, eUe ne s'enorgueillisse point dans la prospérité, eUe ne s'abatte point sous l'adversité. Et vous aussi, si vous êtes sages, vous imiterez la prudence de l'Épouse et vous ne laisserez jamais enlever, même un instant, de votre cœur, ce cher bouquet de myrrhe; vous conserverez toujours dans votre souvenir, vous méditerez continuellement les amertumes que Jésus-Christ a goûtées pour vous, afin de pouvoir dire à votre tour : Mon tien^imé est pour moi comme un bouquet de myrrhe; il demeurera entre mes mamelles.
3. Pour moi, mes frères, dès le commencement de ma conversion , je me suis efforcé de recueillir et d'attacher sur mon cœur ce bouquet composé de toutes les souffrances et de toutes les amertumes de mon Seigneur : je l'ai formé d'abord des privations de son enfance, ensuite des travaux de sa prédication, des fittigues de ses courses, de ses veiUes consacrées à la prière, de ses tentations durant son jeûne, des larmes que lui arrachait sa charité compatissante , des pièges qu'on lui a tendus dans ses entretiens, enfin des périls qui lui venaient des &ux frères, des outrages, des crachats, des clous, des soufflets, des moqueries , des insultes et de toutes les souffrances que la forêt de l'Évangile , vous le savez, nous offre pour le salut des hommes. Mais, parmi tous les rameaux de myrrhe parfumée, je n'ai pas cru devoir non plus omettre cette autre myrrhe dont il a été abreuvé sur la croix, ni celle qui a servi à sa sépulture. Dans l'une, il a pris pour lui l'amertume de nos péchés, et dans l'autre, il a conservé l'incorruptibilité de mon corps. Tant que je vivrai, je me souviendrai de leur abondance et de leur suavité; non, jamais je n'oublierai ces grandes miséricordes qui m'ont rendu la vie.
4. C'est ce qu'autrefois David réclamait avec larmes : Faites-moi sentir les effets de votre miséricorde ^, disait-il, et je vivrai. Un autre saint
« Pfc xxii, 4. — « Sermon X«, n» 4. — • Rom., xii, 15. — * P«. czni, 76.
les réclamait aussi en gémissant et en disant : Les miséricordes du Seigneur sont infinies. Que de rois et de prophètes ont désiré voir ces merveilles et ne les ont pas vues! Us ont travaillé, et j'ai recueilli les fruits de leurs travaux; j'ai récolté la myrrhe qu'ils avaient plantée ; ce salutaire bouquet m'a été réservé; personne ne me le ravira; il restera sur mon cœur. J'ai dit que méditer ces choses c'était sagesse ; c'est là que je place la perfection de ma justice , la plénitude de ma science , les richesses de mon salut, l'abondance de mes mérites. De là découle pour moi , tantftt un breuvage de salutaire amertume , tantôt une onction douce et consolante. Voilà ce qui me soutient dans l'adversité et me rend humble dans la prospérité ; ce qui me guide sûrement dans la voie royale de la vie présente, entre les deux écueils de la joie et de la tristesse; ce qui éloigne les maux qui me menacent de tous côtés. Voilà ce qui me concilie le juge du monde, me représentant sous des traits doux et humbles le juge redoutable aux puissants. Ici, je ne le vois pas seulement disposé à écouter mes prières : je trouve en lui un modèle à imiter; Ù n'est inaccessible qu'aux potentats, et terrible que pour les rois de la terre. Tel souvent ces vérités à la bouche, vous le savez, et je les ai toujours dans le cœur^ comme Dieu le sait. Elles me sont habituelles dans mes lettres, on le voit : ma plus sublime philosophie est de savoir Jésus et Jésus crucifié. Je ne demande point, comme l'Épouse, où repose celui que je tiens joyeusement sur mon cœur. Je ne demande point où fait pattre, à midi, son troupeau celui que je contemple comme mon sauveur sur la croix. La première de ces considérations est d'une plus haute spiritualité, l'autre est d'une plus pénétrante suavité; l'une est du pain, l'autre du lait ; la première doctrine nourrit les enfants, l'autre remplit les mamelles des mères, et c'est pourquoi elle demeurera sur mon cœur.
5. Cueillez donc, vous aussi^ cueillez, mes frères, ce bouquet bien aimé, placez-le au plus intime de votre &me, armez-en l'entrée de votre cœur et qu'il repose aussi sur votre sein. Portez-le toujours, non pas en arrière, entre vos épaules, mais par devant, et sous vos yeux, de peur que vous n'en ayez le poids sans en sentir l'odeur, que sa pesanteur ne vous fatigue sans que ses parfums vous soutiennent. Souvenez-vous que Siméon le reçut entre ses bras^, que Marie le porta dans ses entrailles, le réchauffa sur son cœur, et que l'Épouse Fa placé sur le sien. Et, pour tout dire, souvenez-
« Luc, II, 28.
vous quMl devint Verbe dans la bouche du prophète Zacharie et de plusieurs autres. Je pense que Joseph, TËpoux de Marie, le tint.bien des fois sur ses genoux et lui sourit. Tous ceux-là l'ont eu devant eux, et non derrière eux ; suivez leur exemple ; car si vous avez devant les
yeux celui que vous portez, assurément le spectacle des souffrances du Seigneur allég^fa les vôtres, avec le secours de TËpoux de FÉglise qui est le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XLIV
La correction des pécheurs doit être réglée sur leur caractère ^ c'est-à-dire, qu'il faut reprendre doucement ceux qui sont humbles et dociles^ et corriger sévèrement les rebelles et les opiniâtres.
1. Mon bien-aimé est pour moi une grappe de raisin de Chypre cueillie dans Us vignes d'Engaddi ^ Si le bien-aimé est figuré par la myrrhe, il Test encore plus par la douceur du raisin. Mon Seigneur Jésus est donc pour moi une myrrhe dans sa mort, et un raisin dans sa résurrection. Il s'est donné à moi comme un breuvage salutaire mêlé de larmes de joie, n est mort pour nos péchés et il est ressuscité poiu* notre justification '^, afin que morts aussi au péché, nous vivions pour la justice '. Si vous avez pleuré vos péchés vous avez bu l'amer breuvage; mais, si, par une vie plus sainte, vous avez respiré à l'espérance d'une vie étemelle, l'amertume de la myrrhe est devenue pour vous im vin qui réjouit le cœur de l'homme. Peut-être est-ce pour marquer cela qu'un vin mêlé de myrrhe fut offert au Sauveur sur la croix; il n'en voulut point boire, parce qu'il avait soif de l'autre breuvage. Mais pour vous, si vous goûtez, comme je l'ai dit, après les amertumes de la myrrhe, le vin d'allégresse, vous pourrez dire sans témérité : Mon bien-aimé est pour moi une grappe de raisin de Chypre cueillie dans les vignes d'Engaddi. Engaddi a deux significations qui toutes deux se rapportent au même objet ; il signifie la fontaine du bouc, et le baptême des nations, et ainsi il désigne clairement les larmes des pécheurs. Il signifie encore œil de la tentation (pli verse également des larmes et prévoit les tentations, qui ne manquent jamais h la vie de l'homme ici-bas. Mais les Gentils qui mar-
i Canllq., i, 13.— « Rom., 4, 25. — » I Pierre, ii, 24.
chaient dans les ténèbres n'ont jamais pu par eux-mêmes ni connaître, ni éviter les filets de ces tentations, avant d'avoir reçu les yeux de la foi, par la grâce de celui qui éclaire les aveugles , avant d'entrer dans l'Église qui voit les tentations, et avant de s'être mis à l'école des hommes spirituels qui, éclairés par l'esprit de sagesse et instruits aussi par leur propre expérience, peuvent dire avec vérité : nous n'ignoronsparles rusesdu démonni sespensées^ 2. A Engaddi il croît, dit-on, de petits arbres à baume, que les habitants cultivent comme la vigne ; et c'est peut-être pour cette raison que l'Epouse les appelle des vignes; sinon que serait-ce que cette grappe de raisin de Chypre cueillie dans les vignes d'Engaddi? A-ton jamais transporté sur des vignes des grapdes cueillies à d'autres? On a bien l'habitude d'amener du vin d'un endroit qui en a, dans un autre où il n'y en a pas. Donc les vignes d'Engaddi sont les enfants de l'Église qui possèdent la liqueur du baume, c'est-à-dire l'esprit de douceur, par lequel elle soutient la faiblesse de ceux qui sont encore petits en J.-G. et console la douleur des pénitents. Un frère est-il tombé par surprise, en quelque péché, un ministre de l'élise qui a déjà reçu cet esprit se chargera de l'instruire dans ce même esprit de douceur, en songeant que luimême peut être tenté à son tour 2. C'est pour figurer cela que l'Église a l'habitude d'oindre même corporellement d'une huile matérielle tous ceux qui vont être baptisés.
* II Cor., II, 11. — « Galal., vi, i.
3. L'huile seule n'a pas suffi à guérir les blessures, ni à rétablir la santé de celui qui, tombé entre les mains des voleurs, a été transporté dans l'hôtellerie de l'Église sur les épaules du pieux Samaritain , il y a fallu du vin ^ . Il est nécessaire que le médecin spirituel dont la mission est non-seulement de consoler les âmes craintives, mais encore de corriger les âmes turbulentes, emploie le vin d'im zèle ardent mêlé à l'huile de la douceur. Ce médecin voit-il le blessé, c'est-à-dire le pécheur, résister aux avis pleins de bonté qui lui avaient été prodigués , abuser peut-être de cette douceur et de cette patience, devenir plus négligent, et s'endormir tranquillement dans son péché, l'huile de ses tendres exhortations devenant inutile, il sera obligé de recourir à des remèdes plus énergiques, de verser sur le mal le vin de la componction , d'user envers ce pécheur de reproches et de réprimandes sévères , et même s'il le faut et si l'endurcissement est trop grand , il devra frapper ce contempteur de l'arme des censures ecclésiastiques. Mais où prendra-t-il ce vin? car les vignes d'Engaddi produisent de l'huile et non du vin. Qu'il en fasse venir de Chypre, car cette lie est fertile en vin et en vin délicieux; qu'il emporte cette grosse grappe rapportée autrefois, sur un levier, par les espions d'Israël 2, figure du chœur des prophètes qui précèdent, et des apôtres qui suivent, ayant Jésus au milieu d'eux; é^*\l prenne, dis-je, cette grappe et dise : Mon bien-aimé est pour moi une grappe de raisin de Chypre.
4. Nous avons vu la grappe ; voyons comment on en exprime le vin du zèle. Si un homme pécheur lui-même, au lieu de s'indigner contre le pécheur, laisse découler sur lui comme une douce rosée de suave parfum, lui montre un amour de compassion, vous savez d'où émane ce sentiment, je vous l'ai déjà dit, mais vous n'y avez peut-être pas assez réfléchi : je vous ai dit que tout homme qui se considère lui-même devient doux envers les autres et sait, selon l'avis de saint Paul, user de condescendance envers ceux qui se sont laissés entraîner au péché ; il se considère luimême pour n'être pas emporté à son tour 3. L'amour du prochain lie vient-il pas de là? Vous aimerez le prochain comme ^ous-même ♦. L'amour fraternel a son principe dans les plus intimes affections humaines ; il résulte d'un certain attrait naturel à l'homme pour lui-même ; il y puise, comme dans un suc terrestre, une activité et une force par laquelle, à l'aide de la
» Luc, X, 30, 34. — « Nombr. xin,24. — « Golat., VI, i. — * Luc, X, 27.
grâce d'en haut , il produit des fruits de charité, en sorte que ce que l'âme désire naturellement pour elle-même, elle croit devoir, par le droit de l'humanité, l'accorder à une nature semblable, c'est-à-dire à un autre homme, quand il le fondra et qu'elle le pourra, mais spontanément et librement. Dans la nature non dégradée par le péché, il y a donc comme une goutte de cette douce et aimable suavité qui inspire à l'homme une compassion instinctive pour les pécheurs, au lieu de l'indignation.
5. Mais au dire du sage : Les mouches qui meurent dans le parfum en gâtent la bonne odeur ^^ et la nature n'a pas en elle de quoi réparer cette perte. Elle le sent, un lamentable changement l'a précipitée dans l'abîme , dont l'Écriture dit avec tant de vérité : Les sens et les pensées de Vhomme sont portés au mal dis sa jeunesse^. Elle n'a pas été bonne la jeunesse de ce flls qui voulut sa part du bien paternel et demanda la division d'un héritage dont la jouissance commune est plus douce ; il prétend avoir seul un trésor que la communauté n'amoindrit pas et que le partage détruit : car dit l'Évangile : Il dissipa son bien en débauches avec des femràes de mauvaise vie^. Quelles sont ces femmes de mauvaise vie? Ne sont-ce pas les mômes qui ôtent au parfum sa suavité, c'est-à-dire les désirs charnels contre lesquels l'Écriture nous prémunit sagement, en ces termes : Ne suivez point vos concupiscences ^? Et le sage à bien raison de nous les représenter mourantes; car le monde passe avec ses concupiscences *. En voulant les suivre, nous nous privons de toutes les douceurs que l'on puise dans la vie commune et sociale. Voilà ces mouches putrides et piquantes qui ternissent en nous la beauté de la nature, percent l'âme de sollicitudes et de soucis et nous ravissent les agréments et les charmes de la société. Ainsi l'homme pécheur est appelé le plus jeune des fils, parce que sa nature étant dégradée en lui par les folies de la jeunesse, a perdu toute l'énergie d'une maturité virile et de la sagesse; son esprit s'endurcit et se dessèche, et son cœur sans affection méprise tout excepté lui-même.
6. C'est dès le seuil de cette jeunesse misérable et méchante, que les sens et les pensées de l'homme sont portés vers le mal , et qu'il se laisse aller, par une pente naturelle, plutôt à l'irritation qu'à la compassion , et, comme s'il s'était entièrement dépouillé de sa nature d'homme, il refuse de rendre aux hommes
i Ecclc, X, i. — • Genèse, vin, 21. — » Luc, xi, 13. — * Ecole., XVI, 30. — » I Jean, 11, 17.
dans leurs besoins, les secours, qu*en pareil cas, il souhaiterait pour lui. Il juge, il méprise, il raiUe ses frères et ses égaux; pécheur, il insulte les pécheurs, et il oublie qu*il peut être lui-même tenté. Je Tai déjà dit, la nature toute seule ne se tirera jamais de cet iblme et elle ne retrouvera pas l'huile de naturelle douceur qu'elle a une fois perdue. Mais ce que la nature ne peut pas la grâce le peut. Que l'onction de l'Esprit prenne donc de nouveau cet homme en pitié, qu'elle le couvre de sa bonté, et il redeviendra homme ; et il recevra de la grâce quelque chose de plus excellent que ce qu'il avait reçu de la nature. Elle le sanctifiera par la foi et par la douceur, et elle lui donnera non plus de l'huile, mais le baume recueilli dans les vignes d'Engaddi.
7. Car il découle assurément des parfums exquis de cette fontaine du bouc, dont l'onction change les boucs en agneaux, fait passer les pécheurs de la gauche à la droite, après les avoir inondés de la plus abondante effusion de miséricorde ; la grâce abonde là où avait abondé le péchés N'est-il pas en quelque sorte redevenu homme celui qui renonçant à une fierté mondaine, et recouvrant, sous l'action de la grâce , l'onction de la douceur naturelle que les mouches des désirs charnels lui avaient enlevée, tire de l'humanité qu'il porte en lui, ou plutôt qui est lui-même la matière et la forme de la compassion ; en sorte qu'il abhorre comme une brutalité monstrueuse, non-seulement de faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas souffrir, mais de ne pas lui procurer le bien qu'il désire pour luimême?
8. Voilà la source de l'huile ; mais le vin d'où vient-il? Sans doute de la grappe de Chypre, car si vous aimez le Seigneur Jésus de
tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces, resterez-vous insensibles en le voyant injurié et méprisé? Non, assurément, mais animés par l'esprit de justice, enflammés par l'esprit de courage, comme le fort qu'excite le vin, remplis du zèle de Phinées, vous vous écrierez avec David : Je sèche de zèle de ce que mes ennemis ont oublié vos paroles ^ : et avec le Seigneur : Le xèle de votre maison m*a dévoré^. Ce zèle dévorant exprimé de la grappe de Chypre est donc un vin, et l'amour de J.-C. est le calice qui enivre. Notre Dieu est un feu dévorant ) et le prophète Jérémie disait que ce feu lui avait été envoyé du ciel dans les os^, parce qu'il brûlait de l'amdur divin. Ainsi donc, après avoir tiré l'huile de la mansuétude de l'amour fraternel et le vin du zèle de l'amour divin, vrais imitateurs du pieux Samaritain, venez en toute assurance, guérir les blessures de l'homme tombé entre les mains des voleurs. Dites aussi, avec la confiance de l'Ëpouse : Mon bien-aimé est pour moi une grappe de raisin de Chypre cueiUie dans les vignes d'Engaddi t c'est-à-dire, le zèle pour la justice,* l'amour de mon bien-aimé consistent pour moi dans les œuvres de charité. Mais assez sur ce sujet; ma faiblesse me commande de finir, et elle me le dit souvent; je suis contraint de m'interrompre et de renvoyer à im autre jour la fin des explications commencées. Mais quoi donc ! je suis disposé à souffrir ^ persuadé que je ne souffre pas autant que je le mérite. Que Dieu me frappe, qu'il me frappe comme un ouvrier d'iniquité, peut-être ces coups deviendront-ils pour moi des mérites. Peut-être aura-t-il pitié de moi, après m'avoir flagellé, celui qui ne trouve en moi aucun bien à récompenser, TÉpoux de l'Ëglise J.-G. N.-S., le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soît-il.
SERMON XLV
^e la double beauté de Vâme; comment Vdme parle au Verbe de 7>ieii, et comment le
Verbe parle à Vdme; quel est leur langage.
1 . Que vous ites beUCf ma bien^aimée ! que vous êtes beUe! Vos yeux sont des yeux de co^ tombe ^. Bien, très-bien; l'amour a causé la
t Rom., V, 20. — • Caoliq», i, i4.
présomption de l'Épouse; l'amour a soulevé l'indignation de l'Ëpoux, ce qui est arrivé la
*■ Pb. cxvui, 139.
. «Dealer., IV, 24. •
- > Ibid., Lxvni, 10 et Jeen, n, 17.
* Thrao., 1, 13. — ■ Pk. znvii, 18.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
prouve ; la réprimande a suivi la présomption, Tamendement a suivi la réprimande et la récompense couronne l'amendement. Voici le bien-aimé; il n'est plus question ni de maître, ni de Roi, ni de majesté ; la crainte est dissipée ; la pompe et le faste disparaissent devant l'affection ; et comme Hoyse parlait jadis à Dieu en ami S que le Seigneur lui répondait de même, ainsi maintenant, entre le Verbe et l'&me s'établit une familière conversation, telle qu'en échangent deux voisins; et il n'y a ici rien de surprenant. Leur amour découle de la même source et doit être réciproque. Aussi entendez-vous de part et d'autre des paroles plus douces que le miel. Voyezvous ces regards mutuels , ces regards si suaves, indices d'un saint amour? L'Époux appelle l'Épouse sa bien-aimée ; il la proclame belle; il dit et redit qu'elle est belle et il reçoit d'elle les mêmes témoignages; ces redites ont un motif, elles sont une confirmation de l'amour qu'il lui porte, et peut-être nous apprennentelles à chercher ici un autre mystère.
2. Cherchons donc la double beauté de r&me qui nous est ici insinuée. La beauté de Tftme c'est l'humilité ; je ne parle pas ainsi de moi-même : le prophète a dit avant moi : Vous m'arroserez avec Vhysope et je serai purifié^. Cette herbe petite, élevée, et qui a la vertu de purifier la poitrine désigne l'humilité. Le Roi prophète espère être ainsi purifié; après sa grande chute, et la blancheur de neige de l'innocence. Si l'humilité est aimable, même dans celui qui s'est rendu grièvement coupable, elle n'a cependant rien qui excite l'admiration ; mais l'action de jomdre l'humilité à l'innocence, ne vous semble-t-elle pas mettre dans l'ftme une double beauté ? La sainte Vierge n'a jamais perdu la sainteté : elle a toujours été humble; et parce qu'elle a rassemblé en elle l'humiUté et la pureté, le Roi a soupiré après sa beauté : // a considéré VhumiHté de sa servanU^j dit-elle. Heureux donc ceux qui conservent leurs vêtements purs, qui gardent la simplicité et l'innocence, et qui ajoutent à cette parure le charme de l'humilité! Ces &mes s'entendront certainement dire: Que vous ites belle, ma bien-aimée! que vous iUsJbeUe! Plaise à Dieu, seigneur Jésus que vous teniez, ne fût-ce qu'une fois , ce langage à mon &me! 0 que vous ites belle! Plaise à Dieu que vous me conserviez l'humilité! Pour la première robe je l'ai mal gardée. Je suis votre serviteur, je n'ose pas me dire votre ami, car je ne vous entends pas rendre à ma beauté un double témoignage : un seul me
t Eiode, xxxiii, il. — «P». L, 9. — •Luo, i, 48.
suffirait. Mais hélas ! que sais-je ? ceci n*est-il pas même contestable? Je sais ce que je ferai ; serviteur, je me prosternerai devant la bienaimée; mortel souillé j'admirerai les beautés réunies en elle je tressaillerai de joie en entendant l'Époux s'extasier devant une aussi ravissante beauté. Et qui sait? peut-être trouverai-je alors grftce aux yeux de la bien-aimée, et peut-être sa protection me vaudra-t-elle d'être mis au nombre des amis. Car l'ami de l'Époux se tient près de lui et il est ravi d'entendre sa voix. Voilà la voix qui firappe les oreilles de l'Épouse. Écoutons et réjouissonsnous. Us sont ensemble, ils se ]}arlent. Restons et qu'aucune préoccupation mondaine, que nulle séduction chamelle ne nous arrache & cet entretien.
3. Voici que vous ites beUe,ma bien-aimée! Ait l'Époux; voici que vous ites belle! Voici, est un cri d'amiration; les autres mots expriment la louange. Admirable, en effet, est celle qui n'est pas devenue humble par la perte de sa sainteté , mais qui réunit l'humilité à la sainteté conservée. Elle mérite assurément qu'on l'appelle belle deux fois, puisqu'elle réunit ces deux beautés. Il est bien rare ici-bas ou de ne pas perdre l'innocence, ou de rencontrer l'humilité jointe à l'innocence ; aussi a-t-on raison d'appeler bienheureuse celle qui a ces deux bonheurs , et la preuve c'est que n'ayant la conscience d'aucune faute elle accepte cependant la réprimande. Et nous souffrons à peine nous qu'on nous reprenne, quand nous sommes tombés en de grandes fautes. Pour elle , exempte de tout péché, elle supporte avec une grande égalité d'&me de sévères reproches. Elle a désiré voir l'éclatante beauté de l'Époux : quel mal a-t-elle fait? Elle méritait plutôt des louanges , et elle est réprimandée et elle fait pénitence, et elle dit : Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe , il demeurera entre mes mamelles ^ c'est-à-dire, cela me suffit, je ne veux plus savoir que Jésus et Jésus crucifié. Quelle humilité! Malgré l'innocence de sa conduite, elle prend les sentiments d'une pénitente et sans avoir aucun sujet de regret, elle s'en forme un pour avoir lieu de se repentir. Mais, direz-vous, pourquoi a-t-elle été réprimandée si elle n'a commis aucun mal? Voyez la sagesse et la prudence de l'Époux : l'humilité de l'Epouse est aujourd'hui mise à répreuve, comme autrefois l'obéissance d'Abraham ; et de même que ce saint Patriarche, après avoir pleinement obéi , s'est entendu dire : Je sais maintenant que tu crains Dieu ^, il est dit aujourd'hui à l'Épouse , en d'autres
1 Gantiq., i, 12. — * Oenète, xxu, iS.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
termes : je vois maintenant que vous êtes humble ; car tel est le sens de ces paroles : Voici que vous êtes belUj et l'Époux répète cet éloge pour montrer qu*à la beauté de l'innocence elle a ajouté la beauté de l'humilité ; toilà que vous êtes belle, ô ma bisn-aimée, voilà que vous êtes belle! Je reconnais que vous êtes belle, non-seulement de l'amour que vous avez pour moi, mais aussi de votre humilité. Je ne dis plus, comme précédemment, que vous êtes belle entre les femmes, d'un éclat répandu sur vos joues et sur votre cou, je dis que vous êtes belle simplement et non par comparaison, ou en partie.
4. Et il ajouté : Vos yeux sont les yeux d'une colombe. Ceci est encore l'éloge visible de son humilité, car ces paroles ont trait à la réprimande qu'ont value à l'Épouse ses recherches trop hautes, et à la suite de laquelle elle reyient sur-le-champ, à des désirs plus simples, en disant : Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe. Il y a certes bien loin de la vision de la gloire à un bouquet de myrrhe ; aussi est-ce un acte d'admirable humilité d'en revenir là : vos yeux sont pour moi , des yeux de colombes. Vous n'avez plus , lui dit-il, une trop haute opinion de vous-même, vous n'avez plus de prétentions excessives; mais, pareille aux petits oiseaux, vous placez votre nid dans les trous de la pierre; vous demeurez dans mes plaies, vous considérez d'un regard de colombe mon incarnation et ma passion.
o. L'Ësprit-Saint étant apparu sous la forme d'une colombe i, nous sommes invités par cet emblème Savoir des regards spirituels; si vous acceptez cette interprétation, il conviendra de rappoiler ce texte à ce que les compagnes de l'Épouse lui ont dit précédemment, quand elles lui promettaient des chaînes d'or 2. Elles se proposaient moins alors, je l'ai montré plus haut 3, d'orner les oreiUes de son corps que de régler celles de son cœur. Peut-être que son cœur rendu plus pur par la foi qui vient de l'ouie est plus capable de voir ce qu'elle ne voyait pas autrefois ; et comme au moyen de ces chaînes d'or elle a acquis une vue plus pénétrante des choses spirituelles, elle a plu à l'Époux qui aime à se laisser voir en esprit ; et lui faisant de cette vue un titre de gloire, il lui dit : Vos yeux sont des yeux de colombe. Regardez maintenant en esprit ; car l'esprit, le Seigneur Jésus-Christ est devant vous*. Vous le pouvez, parce que vos yeux sont des yeuxde colombe. Vous ne le pouviez faire auparavant : aussi avez-vous dû être réprimandée;
» Math., in, 6. — « Canliq., i, 10. — » Sermon XLI, n» 4. — ♦ Thren,, iv, 20.
mais aujourd'hui recevez la faculté de voir, parce que vos yeux sont des yeux de coUmibe^ c'est-ài-dire, des yeux tout spirituels. Ce n'est pas tout à fait la faveur que vous demandiez et que tous ne pouviez obtenir encore ; mais qu'elle vous suffise; un jour sans doute vous serez conduite de clarté en clarté; pour le moment voyez d'une vue compatible avec votre état présent, et lorsque vos forces auront grandi, votre vue s'accroîtra avec elles.
6. Je ne crois, mes frères, cette vision ni ordinaire, ni commune^ bien qu'elle soit inférieure à celle dont nous jouirons dans la vie future. Jugez-en par ce qui suit : Que tous êtes beau, ô mjon bien-aimé! que vous êtes beau! A quelle hauteur d'intelligence se place l'Épouse! Comme elle élève son âme, quand elle revendique le maître de toutes choses comme son bien -aimé et sa propriété! Remarquez qu'elle ne l'appelle pas seulement bien^-aimé mais mon bien-aimé^ pour exprimer qu'il est à elle. Admirable vision, qui donne à l'Épouse une confiance et une autorité telles que, dans le maître de l'univers, elle ne voit plus son Seigneur, mais son bien-aimé. Ici plus d'images, ni de représentation venues des sens, plus de chair, plus de croix, plus d'infirmités corporelles. Dans tout cela, dit Je prophète, il n'y avait ni éclat ni beauté ^ Aujourd'hui elle trouve qu'en lui tout est beau et resplendissant, ce qui indique que l'Époux lui apparaît en une vision plus admirable'; il lui parle bouche à bouche, comme autrefois au saint homme Moïse ^; elle voit Dieu clairement, non en énigme ou en figure, et ses lèvres le proclament tel qu'elle le contemple dans cette vision sublime et ravissante ; elle l'aperçoit des regai*ds de l'âme ; ses yeux ont vu le Roi dans tout son éclat, moins comme Roi, que comme bien-aimé. Qu'un prophète l'ait vu sur un trône élevé et glorieux ; qu'un autre atteste qu'il lui est apparu face à face, la supériorité appartient ici à l'Épouse, qui a vu son bienaimé, tandis que les autres n'ont vu qu'un maître. Vous lisez dans Isaïe : J'ai vu le Seigneur su/r un trône stiblims et élevé ^ ; et dans la Genèse : J*ai vu Dieu face à face et m^avie a été sauvée ^. Hais, si je suis votre Seigneur j où est la crainte que vous me devez ^ ? Cette manifestation dont le Seigneur a honoré les prophètes, était accompagnée d'épouvante, parce que la terreur est là où Dieu habite. Si le choix m'était donné , je préférerais la vision accordée par amqur à l'Épouse. La crainte est un châtiment, tandis que l'amour chasse la
i Isaïe, un, 2. — « Exode, xxxiii, H. — » Isal., vi, I. ~ ^ Gen., XXXII, 30. — ^ Malach., i, 6.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
crainte Ml y a certainement une grande différence entre apparaître terrible en ses desseins sur les enfans des hommes et se montrer plus beau que tous les en&nts des hommes '. Voici que vous êtes beau^ 6 mon bien-aimé! que vous tUs beau! Ces paroles respirent Famour et non la crainte.
7. Mais, peut-être ëtes-vous inquiets et vous demandez-vous : comment les paroles prononcées par le Verbe arrivent-elles à l'âme, et réciproquement, comment les paroles de T&me arrivent-elles au Verbe, de sorte que l'&me entende la voix de celui qui lui parle pour rendre témoignage à sa beauté, et qu'à son tour elle célèbre celui qui la loue. Comment cela peut-il se faire 7 Quand nous parlons, nous articulons des mots : l'Époux n'en articule aucun; de son côté, l'&me ne peut parler qu'autant que la bouche corporelle lui prête des sons pour se faire entendre. Votre question est donc fondée ; mais songez qu'un esprit parle d'une façon spirituelle et ce qu'il dit doit être entendu de la même manière. Toutes les fois que vous entendez dire, ou que vous lisez que le Verbe et l'âme conversent ensemble, qu'ils se regardent, n'allez pas penser que des paroles matérielles soient échangées, ou que des imagés physiques apparaissent entre les interlocuteurs. Voici l'idéeque vous devez concevoir de ces choses : le Verbe est esprit ; l'âme aussi est esprit : ils ont un langage par lequel ils se parlent et se révèlent leur présence; or, le langage du Verbe c'est la bonté avec laquelle il se communique, et celui de l'âme c'est l'ardeur de son amour. L'âme dénuée de cette ardeur n'a pas de langage ; elle est impuissante à parler et ne peut coti verser avec le Verbe. Lorsque le Verbe met sa langue en mouvement et veut parler^ l'âme ne peut pas ne pas être émue. La parole dé Dieu est vivante et efficace; elle perce mieux qu'une épée à deux tranchants^ elle entre et pénètre jusque dans les replis de l'âme et de l'esprit '. De son côté, lorsque l'âme parle, le Verbe peut encore moins l'ignorer, nonseulement parce qu'il est présent partout , mais parce que s'il ne stimulait lui-même la dévotion de cette âme, elle n'entrerait point en mouvement.
8. Pour le Verbe, dire à l'âme «ou» ites belle et l'appeler bien-aimée^ c'est donc mettre en elle le sentiment qui la porte à aimer et à se croire aimée; et pour l'Épouse appeler le Verbe bien-aimé et le proclamer beau, c'est lui attribuer, sincèrement et sans réserve, cette grâce qui l'incline à aimer et la rend aiibée ;
» Jeao, IV, 18. — « Ps., xuv, 3. — » Hébr., iv, 12,
S. Bern. — ToM. III.
c'estadniirer sa j[)révénanoé,c*est s'extasier mir sa bonté. La beauté de TÉpoux c'est son amour, amour d'autant plus grand qu'il est prévenant. Par conséquent l'Épouse proclame avec d'autant plus de force et d'anleur son besoin d'être aimée que, dans ce sentiment , l'affection devance l'objet aimé. Le langage du Verbe c'est l'infusion du don, et la réponse de l'âme c'est l'admiration mêlée à l'action de grâces ; plus elle est aimée , plus elle aime, et l'admiration qu'elle ressent est d'autant plus vive qu'elle se sent prévenue. Aussi ne se contente-telle pas de dire une fois seulement que l'Époux est beau : elle le répète et, par cette répétition, elle exprime la perfection de sa beauté.
9. Ou au moins, elle indique ainsi l'admirable beauté qui est dans les deux substances de J.-G. ; l'une est celle de la nature et l'autre celle de la grâce. Que vous êtes beau aux yeux de vos anges. Seigneur Jésus, dans la forme divine, au jour de votre éternité, engendré avant l'aurore, dans la gloire des saints ; vous, splendeur et figure de la substance de votre Père, beauté pure et sans fin de la vie étemelle! Que vous êtes beau pour moi^ nion Seigneur, lorsqu'abandonnant cette beauté, vous vous anéantissez et dépouillez de vos rayons! Alors votre bonté a jeté un plus vif éclat, en même temps que votre charité et votre grâce se dilataient. Que mes yeux vous trouvent brillante, étoile de Jacob ^ ! Que vous êtes éclatante, fleur sortie de la racine de Jessé 2 ! De^^quelle douce lumière vous m'éclairez en mes ténèbres, soleil qui vous levç^ dans les hauteurs»! De quelle étonnante vertu vous êtes environné dans votre conception, œuvre de l'Esprit-Saint, dans votre naissance d'une vierge, dans l'innocence de votre vie, dans les flots de votre doctrine, dans vos saisissants miracles, dans la manifestation de vos mystères ! Que vous êtes brillant, même après votre coucher, ô soleil de justice, quand vous ressuscitez du sein de la tombe ! Que vous êtes beau, en vos vêtements, ô roi de gloire ^ ! quand vous rentrez dans les profondeurs des cieux! A la vue de toutes ces merveilles, comment tous mes os ne vous diraient-ils pas : Seigneur, qui est semblable à vous ^?
10. L'Épouse voyait dans l'Époux ces beautés et d'autres encore , quand elle disait : Qv^ vous ites beau^ 6 mon bien-aimé! que vous êtes beau ! Elle ne découvrait pas simplement ces beautés, mais aussi, sans doute, quelque chose de cette nature supérieure, qui dépasse notre intelligence et qui échappe à notre expérience.
iNomb., XXIV, 17. — * Isal., xi, 1.— • Luc, i, 78.— * Isal., Lxiii, 1. — • Ps. xxxrv, 10.
Cette répétition désigne donc la beauté de ces denx natures. Entendei eosaite TApouse tressi^Ur à l'aspect et à la parole de son bien* aimé, et exhaler ce chant nuptial» expression de son amour. Voici en eflet la suite : Noifê peUi Ut Ml couvert de fieunf kê êoHv&s de noi demùy/rtê sont de cidre et noe tambrit
de eyprèe. Mais risenrons ce chant de TÉpouse pour notre prochain entretien ; quand nous aurons répart nos forces nous serons mieux disposés i célébrer âTec une nouTelte allégresse, en compagnie de l'Ëpouse, les louanges et la gloire de l'Époux, J.-G. notre Seigneur, qui est le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XLVI
7)e Pétat et de la comfosiiion de T Église. Comment^ par la vie active menée dans T
sancCf on parvient à la vie contemplative.
1. Notre petit lit est couvert de fleurs : les soUves de nos maisons sont de cidre et nos ton»bris de oyfn'is ^ L'ti^use entonne un chant nuptial et décrit en style admirable sa chambre et son lit. Elle invite l'Époux au repos. En eflet, c'est le comble du bonheur de se reposer et d'être avec J.-G. Cependant il lui faut sortir de 1&, pour aller à la conquête des &mes appelées au salut. Présentement croyant avoir trouvé l'occasion, elle annonce à l'Époux que la chambre du repos est ornée, et montrant du doigt son lit, elle invite le bien-aimé à s'y reposer : semblable aux disciples qui allaient & Emmaûs, cédant à l'ardeur de son amour, elle entraîne l'Époux dans l'hôtellerie de son cœur et le supplie d'y passer la nuit avec elle, puis, avec Pierre, elle s'écrie : Seigneur, nous sommes bien ici ^.
2. Cherchons maintenant le sens spirituel de ce texte. Le lit où l'on se repose dans l'Église désigne, à mon avis, les monastères où l'on mène une vie exempte des embarras et des soUicitudes du siècle. Ce lit, c'est le régime et l'état des religieux qui se conforment aux préceptes et aux exemples des Pères, et qui, comme autant de fleurs éclatantes, répandent une suave odeur. Par les maisons dont il est ici question, il £sLut entendre les assemblées chrétiennes; par les poutres, ceux qui sont élevés en dignité, les chefe, que les préceptes saints qu'ils imposent assimilent à ces poutres vigoureuses, soutiens des murs; ils empêchent
«CuUq., 1, 15> 16. — « M«ttii., xvu, 4.
les religieux de vivre au gré de leurs caprices ; grâce à eux les hommes ne sont pas des murs inclinés, chancelants, privés d'appui et prêts à s'écrouler. Les lambris fortement attachés aux poutres et qui ornent les maisons, représentent, je crois, les mœurs douces et graves du clergé et les offices qu'on y remplit. Comment les ordres religieux subsisteraientils s'ils n'étaient soutenus par la générosité et la fiiveur des Princes qui en sont comme les poutres, et si leur puissance ne les protégeait!
3. Ouant aux poutres de cèdre et aux lambris de cyprès dont il est ici parlé, la nature de ces différentes sortes de bois est indubitablement le symbole des qualités qui conviennent aux ordres nommés précédemment.
Comme le cèdre est un bois incorruptible, odoriférant et d'une grande hauteur, il montre assez quels hommes doivent être choisis pjour ressembler à ces poutres, n ne faut mettre à la tête des autres que des hommes forts et constants, solidement établis dans l'espérance, dont le cœur soit entièrement élevé vers les choses d'en haut,qui répandent partout labonne odeur de leur foi et de leur vie et qui puissent dire, avec l'apôtre : en tout lieu nous sommes devant Dieu la bonne odeur de J.-CA. Le cyprès, qui est aussi un bois incorruptible et embaumé, indique que les clercs doivent être de bonne vie et d'une foi solide, afin de mériter d'être considérés comme la beauté de la maison,
1 II Cor., n, 15.
SUR LE GANTIOUE DBS CANTIQUES.
eonme des lambris qui la parent. D est écrit en effet : La sainuUdaU êlre Vamemenl ds to^ maison datif touu la mUe d$$ niielei ^. Ici apparaît la beauté de la sainteté et la persévérance de le grftce. L'hoopme choisi pour être I^l gloire d'une maison doit donc briller par ses bonnes mœurs, et, bien que sa vie soit inté-* rieure, il est nécessaire qu'il mérite néanmoins un bon témoignage du monde même* n 7 a encore dans ces bois d-autres propriétés, images des qualités qui conviennent à ces hommes et qu'on pifut entendre en un sens spirituel ; je les omets pour n'être pas trop long.
4. Voyez dans ce verset Tétat de l'Eglise fidèlement retracé. On 7 trouve l'autorité des prélats, la dignité des clercs, les bonnes mœurs du peuple et la paix de la vie monastique. Quand toutes ces choses sont dans l'ordre, leur vue &it la joie de l'élise notre mère. Elle les remet alors sous les yeux de son bienaimé, à qui elle rapporte toute leur beauté, comme à l'auteur de tout bien, sans rien attribuer à ses mérites personnds. Si elle dit notre lU, noê demeures^ c'est pour marquer son amour et non pour usurper ces biens. Uexcès de son affection lui donne la confiance que tout ce qui est au bien-aimé ne peut lui être étranger. Elle pense que sans cesse occupée à chercher, non ses propres intérêts, mais ceux de l'Ë^ux, elle ne doit pas être privée de son intimité, ni de son repos. Aussi ne craintelle pas de dire que le lit et la maison lui sont communs avec son Époux. Voici ses exprèssi<ms : notre liU les poutres de nos maisons, nos lambris, etc. l^e prend, sans hésiter, sa part des biens de l'Ëpoux à qui l'amour l'unit. Il n'en est pasainsi de celle qui n'a jamais renoncé à sa volonté propre; elle se repose seule, elle habite seule, on plutôt elle n'est pas seule^ elle s'oublie dans la compagnie des femmes de mauvaise vie, je veux dire, dans les désirs déréglés de la chair, et elle dissipe ses biens et la portion de l'héritage dont eÛe avait exigé sa part.
5. Mais vous qui entendez ou qui lisez ces paroles du Saint-Esprit, pouvez-vous vous appliquer quelques-unes des choses que nous venons dé dire, et reconnaître en vous une ombre de la félicité de l'Epouse que l'Esprit Saint célèbre dans ce chant d'amour? Ne peut-on pas dire de vous, que vous entendez sa voix et que vous ne savez ni d'où elle vient, ni où elle vaT Vous aspirez peut-être aussi au repos de la contemplation, et vous avez raison ; seulement, n'oubliez pas ces fleurs dont il est dit que le
i Pu. xcn, 5.
lit de l'Épouse est couveirt ; a7ez soin de cou* vrir le vêtre des fleurs des bonnes œuvres, dp l'exercice des vertus, commç d'autant de plantes odorifiirantes et qu'elles devancent les fruits d'un saint repos. Autrement si vous asr pirez au repos avant d'avoir travaillé; si oubliant la féco9djté de Lia, vou^ ne metteas vos jouissances que dans les caresses de Rachel, c'est vouloir vous endormir en un désœuvrement sensuel, exiger la récompense avant le soir, prendre la nourriture, avant de l'avoir gagnée et par conséquent renverser l'ordre naturel des choses. L'apôtre dit : Que esM qui ne trauiiUe pas^ ne mange pas ^. J'ai acquis l'intelligence pçr la pratique de pas command/smmts ^ dit le prophète. Sachez donc que le bonheur de la contemplation ne se trouve que dans l'obéissance à la loi de Dieu ; ne vous imaginez pas que Tamoyr du repos vous autorise à rien retrancher à l'obéissance ou aux traditions des anciens. S'il en est ainsi, l'Époux ne prendra point son repos avec vous dans le miême lit, dans ce lit surtout que vous aurez couvert de paille et d'orties, au lieu des fleurs de l'obâssance. Non, U n'exaucera pas vos prières, il ne se rendra pas A votre appel, et lui qui a aimé l'obéissance jusqu'à la mort ne se donnera point à un révolté. Û n'approuve pas l'inutile repos de votre contemplation , lui qui dit dans le prophète : Je me 9uis épuisé par mes efforts K D parle ici du temps où exilé du ciel, de la patrie et du partait repos qu'on 7 goûte, il a opéré notre salut sur la terre. Je crains aussi de vous voir enveloppé dans cette formidable sentence qui foudroie les Jui& perfides : Je ne puis plus souffrir vos néoméniesy ni vos sabbats^ ni vos autres fttes; et encore : Je hais vos so^ lennités des premiers jours du mois; eUes me sont à charge 4. Le prophète pleurera aussi sur vous et U dira : ses ennemis l'ont vu et ils se sont inoqués du sabbat K Gomment, en effet, l'ennemi ne se moquerait-il pas de ce que le bien-aimé rejette avec horreur ?
6. J'admire l'impudence de quelques-uns d'entre vous qui, après avoir jeté partout le désordre au milieu de cette communauté, nous avoir indignés par leur audace et bravés par leur fierté et leur révolte, osent encore, dans d'instantes prières, inviter le Dieu de pureté è venir se reposer sur le lit d'une conscience indigne. Mais, dit le Seigneur, lorsque vous étendrez vos mains, je détournerai mes yeux^ et quand vous muMpliérex vos prières, je ne vous écouterai pas s. Quoil votre lit est couvert de
* II TbesB., m, iO. ~ > P». canii, I04. — » Jérêm., VI, il. — ♦ liai., 1, 18, i4. — • Tluen., i,7 — • I«i., i, 15.
eorraption au lieii de fleurs et vous y entraîneriez le roi de gloire? Est-ce pour qu'il s*y repose, ou pour tous jouer de lui f Le centurion, dans son indignité, ne veut pas laisser entrer dans sa maison celui dont la foi embaume tout Israël *!, et vous voulez le con* traindre à se reposer en tous, qui êtes souillés de tant de péchés? Le Prince des apôtres hii crie* : Seigheur, retirex-^ous de moi, parce que je 9uiê lin pécheur ^ ; et tous lui dites : entrez en moi. Seigneur, )parce que je suis saint ? Pierre dit : Soyez- unanimes' dans la prière, aimèx to» frères^: et le vase d'élection ajoute : Élevez dee mains pures^ sans colère et sans con* tention ^. Yoyez-Tous comment le Prince des^ apôtres et le Docteur des nations sont du inéme avis, pour recommander la paix et la tranquillité dans la prière. Continuez donc d'élever, tout le' jour, vers Dieu, tos mains, vous qui tout le jour molestez vos frères, semez entre eux la division «t qui brisez l'unité.
7. Et que voUlez-vous que je £sisse, direzvous ? Puriflez votre Conscience de tout levain de colère et de dispute, de murmure et d'envie ; ôtez de votre cœur tout ce que vous savez opposé à la paix firatemelle, ou à l'obéissance à vos supérieurs. Environnez-vous des fleurs de toute espèce de bonnes actions, de louables désirs et de l'odeur dé toutes les vertus, exercezvous à tout ce qui est vrai, sincère, honnête, juste, saint, aimable, édifiant, vertueux, louable; réglez vos mœurs et que tel soit l'objet de vos pensées. Vous aurez droit alors d'inviter FËpoux à descendre en vous et, après l'y avoir introduit, vous pourrez lui dire, en toute vérité : Notre petit Ht est couvert de fleurs; car votre conscience exhdera un parfum de piété, de paix, de douceur, de justice, d'obéissance et de joyeuse humilité.
8. Que chacun se regarde comme la maison spirituelle de Dieu, pourvu toutefois qu'il ne vive pas selon la chair, mais selon l'esprit, car le temple de Dieu est sainte Ait saint Paul, et vous êtes ce temple K Donnez donc, mes firères, donnez tous vos soins à cet édifice spirituel qui est vous-mêmes, de peur qu'élevé très-haut, sans être lié, ni consolidé par des bois assez forts, il ne s^ébranle et ne s'écroule. N'y employez que des bois solides et incorruptibles, c'est-à-dire, la chaste crainte du Seigneur, cette crainte qui dure dans tous les siècles ®; la patience dont il est écrit : la pa- Henee des pauvres ne périra jamais ? ; la longanimité qui inébranlable sous le poids de quelque construction que ce soit, garde sa
»MiUi.,viii,S,10.— «Liic,v,8.-.»Piene,ii,17.-*ITîni., 11, 8. — • I Cor., m, 19. — •!>». xvni, 10. — 7 jd^^ n^ 19.
solidité durant toute la vie bienheureuse, conformément à cette parole dû Sauveur dans l'Ëvàngile : Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé ^. Hais employez par-dessus tout la charité qui ne meure pas ; la charité est forte comme la mort^ et le zèle de t amour est inflesei^ bU comme Venfer ^. Faites donc en sorte de placer sous ces poutres et d'y attacher d'autres bois aussi beaux et aussi précieux, du moins ceux qui sa-ont à votre disposition ; façonnez-rcn ces lambris destinés à embellir la demeure ; j'entends, par lA^ des paroles de sagesse ou de science, la prophétie^ le don d'opi^r des gué* risons, l'interprétation des langues et autres faveurs semblables, plus propres à orner que nécessaires au salut. Ici je n'ai point de commandement à vous adresser, c'est un conseil que je donne. Ces sortes de bois sont difliciles à trouver et leur préparation n'est pas sans danger ; aujourd'hui surtout il est visible que notre terre en produit rarement. Je vous conseille donc de ne pas trop les rechercher ; préparez vos lambris avec d'autres bois qui, pour paraître moins beaux, n'en sont pas moins forts; on peut les rencontrer plus facilement et plus sûrement.
9. Puissé-je être moi-même riche de ces bois dont est remplie l'Église, jardin de l'Époux, posséder la paix, la bonté, la bénignité, la joie de l'Esprit-Saint, exercer la miséricorde avec empressement, faire l'aumône avec simplicité, me réjouir avec ceux qui se réjouissent, pleurer avec, ceux qui pleurent ' ! N'estimez-vous pas dignement ornée, du moins quant aux lambris, une maison que vous voyez revêtue soigneusement et avec art des bois que je viens de nommer? Seigneur, j'ai aimé la beauté de votre maison ^; donnez -moi, je vous prie, de ces bois avec lesquels je vous disposerai le lit de ma conscience, la mienne et non celle d'autrui. Je m'en contenterai et sur ce point mon sentiment sera celui de beaucoup ; je pense que vous vous en contenterez vous-même. Les autres bois, je les laisse aux apôtres et aux hommes apostoliques. Pour vous, mes chers enfants, vous ne les avez peut-être pas ; si vous les avez, ayez confiance, approchez avec assurance de la pierre angulaire, pierre choisie et précieuse. Soyez vousmêmes placés comme des pierres vivantes sur les fondations des apôtres et des prophètes; soyez des maisons spirituelles, un sacerdoce royal; offrez à Dieu des hosties spirituelles par J.-Cl.^ l'Époux de l'JÉglise, Notre-Seigneur, qui est le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il,
* Math., x,28.— «C«ntiq.,vni,6.— «Rom.,xii,8,15.— * P». XXV, 8. — » Bphw., n, 19, 22; et I Pierre, ix, 4, 9.
SUR LE CANHOUE DBS GINTIQUES.
SERMON XLVII
fDe trois espèces de fleurs : de la virginité^ du martyre et des bonnes œuvres. Q)ela dérotion
qui doit accompagner la récitation de l'office.
1. Je suis la fleur des champs et le lis des vallées ^ Ce que FÉpouse avait dit des fleurs, dont son lit était couvert, a de l'analogie avec ces paroles. Pour que TËpouse ne s'attrU)ue pas ces fleurs dont son lit parraissait orné et sa chambre embellie , TÉpoux se déclare la fleur des champs. Ces fleurs ne viennent pas du lit de TÉpouse, mais des champs ; tout leur éclat et leur suavité sont le fruit de la générosité de FÉpoux, et personne ne peut lui adresser ce reproche : Qu'avex-tous que vous neVayexrtçu? et si nous Vavex reçu, pourquoi vous en glorifier 2 ? Aussi empressé à former sa bien-aimée que bienveillant en sa tendresse, TËpoux lui montre à qui elle doit attribuer la beauté dont elle se glorifie et les parfums dont son lit est rempli : Je suis^ dit-il, la fleur des champs, ce qui fait votre orgueil vient de moi. Nous trouvons aussi, dans ces paroles , Tavis salutaire de ne jamais nous glorifier : Si quelqu'un se glorifie, que ce soit dans le Seigneur *. Yoilà le sens littéral ; aidés de TËpoux cherchons maintenant le sens spirituel.
2. Une fleur peut se trouver en trois endroits : dans un champ, dans un jardin, dans une chambre. Cette remarque nous expliquera plus facilement pourquoi TÉpoux s'appelle de préférence la fleur des champs. Une fleur nait dans un champ, dans un jardin, mais jamais dans une chambre; elle y brille, mais elle n'y vient pas, elle n'y croît pas comme dans un champ, ou un jardin ; elle y est déposée après y avoir été apportée, mais elle n'y a pas pris naissance. Aussi est-il nécessaire de la remplacer fréquemment et de la renouveler sans cesse; car elle ne conserve longtemps ni son odeur, ni sa beauté. Mais si, comme je l'ai exposé dans un autre sermon, le lit couvert de fleurs représente une conscience riche de bonnes œuvres, vous comprenez que, pour suivre la comparaison , il ne suffit pas de faire le bien une fois où deux : il vous faut ajouter
* Canliq., ii, 1.— • I Cor., iv. — » II Cor., x, 17.
constamment de nouvelles œuvres aux premières, afin que vous récoltiez- les bénMictions ique vous aurez semées; la fleur de votre bonne œuvre s'incline, se dessèche, et bientôt perd tout son éclat et sa vigueur, si elle n'est continuellement rafraîchie par d'autres œuvres de piété se succédant sans interruption. Voilà ce que j'avais à dire au sujet du lit de l'Épouse.
3. Mais il n'en est ainsi ni du jardin, ni des champs : aux fleurs qu'ils produisent ils donnent sans cesse une nouvelle vigueur, gardienne de leur beauté naturelle. Pourtant entre ces fleurs on trouve encore une différence : pour les produire, les jardins ont besoin du travail et de la culture des hommes. Les champs les donnent spontanément, sans l'in dustrie de l'homme. Quel est donc ce champ que la charrue n'a pas déchiré, que le boyau n'a pas touché, qui n'a reçu ni engrais, ni semence, et qui néanmoins est embelli de cette fleur éclatante sur laquelle l'Esprit du Seigneur s'est reposé ? Le savez-vous 7 L'odeur de de mon Fils^ dit Isaac, est l'odeur d^un champ que Dieu a bifii^. Cette fleur des champs n'avait pas encore toute sa beauté et déjà elle rér pandait son parfum, quand te saint et antique patriarche desséché par les années, les yeux éteints, mais l'odorat actif, la respira en esprit et poussa ce cri de joie. Cette fleur toujours vivace ne doit pas encore s'appeler fleur de la chambre, ni fleur des jardins : elle n'est pas née d'une culture humaine, elle a raison de dire : Je suis la fleur des champs venue sans aucun concours humain. Au moment de son éclosion aucune corruption ne l'atteint, de sorte que s'est accompli cet oracle : Vous ne ^ouffrirex pas que votre saint soit assujetti à la corruption ^.
4. Si vous le permettez, je vous donnerai encore de ceci une raison qui a son prix. Ce n'est pas sans motif que le sage nous montre le Saint-Esprit sous des formes multiples ; il nous
1 Genène, xxvi i, 27. — * Ps. zv, 10.
ifiè
apprend ainsi que cet esprit cache d'ordinaire, sous Fécorce de la lettre, plusieurs sens spirituels. Aussi, les divers points de vue sous lesquels nous avons considéré ces fleurs nous porteront à dire : la virginité est une fleur : le martyre est une fleur : une bonne action est une fleur. La virginité est figurée par la fleur du jardin, le martyre par celle des champs, et la bonne action par celle qui orne la chambre nuptiale. La fleur du jardin est le symbole de la virginité dont la naturelle pudeur fuit le monde, aime la retraite et une vie austère. La fleur du jardin est renfermée ; celle des champs est à la disposition de toutes les mains; et celle qui est dans la chambre est semée, aussi est -il écrit : Ma scbut est un jardin fermée une fontaine scellée ^ C'est bien là ce qui indique la pudeur dans une vierge et la conservation de la saiiiteté complète, telle qu'on la rencontre dans Celle qui fut sainte de corps et d'esprit. Dans la fleur des champs on a le "symbole du martyre ; c'est là, en efTet, que les martyrs sppt exposés aux outrages de tout un peuple et donnés en spectacle aux anges et aux hommes. N'est-ce pas leur voix lamentable que nous entendons dans le psaume : Nous sommes devenus un sujet d'opprobre à nos vot* sins^ ceux qui sont autour de nous^ se moquent de nous et nous insultent >? La chambre est aussi la figure d'une bonne action qui rend l'âme tranquille et sûre. Après une bonne œuvre, en effet, oh s'endort en paix dans la contemplation, et l'on cherche avec d'autant plus de Con- 'fiance à étudier et à pénétrer les choses divines, que l'on a plus de droit à se rendre le témoignage de n'avoir point, par amour d'un repos personnel, omis les œuvres de la charité.
5. Toutes ces choses se rencontrent dans le Seigneur Jésus, n est la fleur du jardin, le reje* Ion vierge issu d'une vierge. Il est aussi la fleur des champs, il est martyr, et la couronne des martyrs, le modèle dû martyre; il est conduit hors de la ville, il soufiQre hors du camp ; il est attaché à la croix, donné en spectacle aux hommes et exposé aux outrages de tous. Il est encore la fleur qui couvre le lit nuptial, le miroir et le modèle de toute bonté, comme il le déclare lui-même aux Juifs en disant : Tai fait devant vous beaucoup de bonnes ceuvres par la puissance de mon Pire K L'Écriture dit encore de lui : ïl a passé en faisant le bien^ et en gué'rissant toutes les infirmités ^. Or, si le Seigneur est ces trois choses, pourquoi s'appelle-t-il de préférencela fleur des champs?C'est sans doute, pour exciter l'Ëpouse à la patience, car il sait
1 Cantiq., iv, 12. — > Ps. uxviu, 4. — * Jean, x, 32. •«• * Aot., z, 38.
que la persécution lamenace, si elle veut vivre pieusement. L'Époux aime donc à se montrer sous l'image de l'état dans lequel il désire que l'Épouse le suive. C'est ce que je vous ai dit ailleurs, qu'elle aspire sans cesse après le repos, tandis qu'il l'excite à la souffrance, lui rappelant que c* est par beaucoup de tribulations qu'Me doit entrer dans le royaume des deux i. Aussi, comme il se disposait à retourner vers son Père, après avoir épousé, sur la terre, la nouvelle Église, il lui disait : L'heure vient où quiconque voim fera mourir croira faire une chou agréable à Dieu '; et encore : S'ils m'ont persécuté^ ils vous persécuteront aussi 3. Vous pouvez vous-mêmes trouver, dans l'Évangile, bien des passages qui se rapportent à cette prédiction, des maux que l'Épouse doit supporter.
6. Je suis la fleur des champs et le lys des vallées. Pendant que l'Épouse montre son lit, l'Époux au contraire lui montre le champ et l'anime au travail, et pour la décider il n'a rien de mieux à lui proposer que son exemple ou que la récompense. Je suis la fleur des champs* Ces paroles en effet donnent à entendre qu'il est, ou le modèle du soldat, ou la gloire du triomphateur. Vous m'êtes, l'un et l'autre, 6 Jésus, mon Seigneur, mon modèle dans mes souffrances, et la récompense de ma patience. Par l'exemple de votre courage, vous formez mes mains au combat, et, après la victoire, vous me couronnez de la présence de votre majesté, soit que je vous voie combattre, soit que je vous attende non-seulement pour me couronner, mais pour devenir ma couronne même; vous m'attirez admirablement à vous, et ces deux considérations sont une chaîne puissante capable de tout entraîner. Attirezmoi donc après vous; avec quelle joie je vous suivrai ! Mais combien il m'est plus doux de jouir de vous ! Si vous êtes si bon pour ceux qui vous suivent, Seigneur, que serez-vous pour ceux qui vous auront rejoint ? Je suis la fleur des champs; que celui qui m*aime vienne dans la campagne ; qu'il ne refuse pas de combattre avec moi, afin qu'il puisse dire : J'ai combattu le bon combat^.
7. Et, parce que les humbles, incapables de présumer d'eux-mêmes sont propres au martyre plus que les orgueilleux , il ajoute : Je <UM le lys des vallées, c'est-à*dire, la couronne des humbles, désignant leur future élévation par la hauteur de cette fleur. Viendra l'heure en effet où touU vallée sera remplie^ toute montagne et toute colUne abaissée *. Alors apparaîtra la splendeur de la vie étemelle, le
i Act, XVI, 2!.— « Jean, xvi, 2. — » Idem., xv, 20.— *II Tim., IV, 7. — » IsaT., 40.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
Tmi lys non des collines , mais des vallées, car le put$ germera comme le lys ^^ dit le prophète. Et qui donc est juste* sinon celui qui est humble f Lorsque le Seigneur s'inclinait sous la main de saint Jean-Baptiste, son serviteur, et que celui-ci tremblait devant sa Majesté : loto», dit le Sauveur : e^est ainsi qu'il nous fautaeeompHr toute jusHee \ mettant ainsi la consommation de la justice dans la perfection de l'humilité. Le juste est donc humble, le juste s'abaisse comme les vallées. Et si nous avons été trouvés humbles, à notre tour, nous germerons comme le lys et nous fleurirons pendant toute l'éternité devant le Seigneur. N'est-ce pas alors surtout que le juste se montrera vraiment, le lys des vallées quand notre Seigneur ^ansformera le corps de notre hwmUHé, afin de le rendre conforme à son corps glorieux '7 II ne dit pas, notre corps, mais le corps de notre humUité, montrant que ceuxlà seuls quj sont humbles brilleront de l'admirable et étemelle splendeur de ce lys. Voilà ce que j'ai à dire, sur ce passage ou l'Ëpoux s'appelle la fleur des champs et le lys'des vaUées. 8. n serait aussi utile d'examiner ce que l'Époux dit de sa bien-aimée : le temps ne le permet pas. Notre règle nous défend de rien préférer à l'œuvre de Dieu^. Saint Benott notre père à voulu qu'on donnât ce nom aux louanges solennelles dont le tribut se paye tous lès
jours dans l'Oratoire, iiour noto montrer ckdrement l'attention que nous devons y mettre. Je vous conseille donc, mes bien-ahuésv d'apporter toujours à l'ofQce divin un cœur ardent et pur, et de vous présenter devant le Seigneur avec une joie respectueuse. N'y venez pas lâchement, en sommeillant, en bâillant» en ménar géant votre voix, en coupant les mots, ou en ne prononçant qu'à demi, ou d'un ton trop bas, en balbutiant et nazillant comme des femmes ; prononcez d'un ton ferme et virH , et avec ce sentiment affectueux que donne le Saint Esprit. Apportez ici un cœur pur, ne pensez qu'à ce que vous chantez. Évitez non-seulement les pensées vaines et inutiles, mais encore celles qui, selon le temps et les lieux, occupent nécessairement les frères servants chargés du service commun. Je vous conseille même de ne pas laisser votre esprit s'entretenir de ce que vous venez de lire dans le clottre, ou de ce que vous venez d'entendre de ma bouche dans cet entretien spirituel. Tout cela est utile sans doute; mais vous ne pouvez vous en nourrir utilement durant l'office ; le Saint-Esprit ne peut agréer une offrande qui suppose la négligeuce des choses obligatoires. Puissions-nous toujours, sous son inspiration accomplir sa volonté! Ce sera l'effet de la grâce et de la misécorde de l'Époux de l'Église, J.-G. N. S. qui est le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-^U.
SERMON XLVIII
*Des louanges que se donnant réciproquement l'Époux et V Épouse: et comment par F ombre
du Christ il faut entendre son corps et la foi en lui.
1. Mabien-aimée est^ parmi les filles, comme le lys entre les épines K Elles sont sans bonté ces filles qui piquent. Rappelez-vous quels germes corrompus la malédiction a valu à notre terre. Lorsque vous tau/ret cultivée^ dit le Seigneur, elU ne vous produira que des épines et des ronces ^. Tant que l'&me habite dans la chair, elle vit au milieu des épines ; c'est une
1 Osée, XIV, 6. •« < M«lb., m, 15. *- * Philipp., m, SI.
— * Rèi^ de nint BonoU, chtp. iv, 3. — • GaoUq., n, 2.
— < Qeodae, ui, 18.
nécessité qu'elle soit agitée par les tentationSt et qu'elle ressente l'aiguillon des tribulations. Si, selon la parole de l'Époux, elle est un lys» qu'elle soit donc attentive et soigneuse à veiller sur elle, environnée qu'elle est de tous côtés d'épines dont les pointes acérées la transpercent. Une fleur, à raison de sa délicatesse, est incapable de résister au plus léger froissement; si peu qu'on la touche, elle est blessée. Sentez-vous donc combien le prophète a raison de nous exhorter à servir le Seigneur
dafis la crainte ^ f L'apôtre nous dit aussi d'opérer notre salut avec crainte et tremblement 2, L'expérience avait révélé & ces amis de rfipoux, et ils n'hésitaient point à appliquer 4 leurs ftmes . cette sentence : Tel qu'un lys entre les épines^ telle ejtt ma bien^aimée enire les fiUes. L'un d'eux a dit : Je me suis tourné vers vous dans mon affliction, pendant que l'épine me perçait de sa pointe <. Il a été heureusement percé, puisqu'il en a été converti. A votre tour vous serez heureusement percés si vous êtes pénétrés de componction. Beaucoup renoncent au péché» lorsque le ch&timent les frappe et peuvent dire : Je me suis tourné vers vous y pendant que fêtais percé par la pointe de tépine. L'épine c'est le péché, l'épine c'est le châtiment, l'épine c'est le faux firère, l'épine c'est le voisin méchant .
2. Comme le lys entre les épines^ telle est ma bien-aimée parmi les filles. 0 lys éclatant ! 6 fleur tendre et délicate 1 Tous êtes entourée d'incrédules et de scandaleux : marchez avec précaution au milieu des épines ; le monde en est plein ; il y en a sur la terre et dans l'air; il y en a dans votre chair ; la puissance divine seule, et non votre vertu, vous permettra de marcher, sans blessure, dans ce milieu ; ayez confiance, dit le Seigneur, j'ai vaincu le mondi^. Vous apercevez, de tous côtés, des afflictions pareilles à desbuissons épineux : que votre cœur ne se trouble pas, qu'il ne tremble pas : vous savez que les afflictions produisent lapatience^ la patience l'épreuve , l'épreuve t espérance , et l'espérance ne trompe pas K Contemplez les lys des champs : ils grandissent et brillent au milieu des épines : si Dieu conserve ainsi une herbe qui est aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu ^, ne gardera-t-il pas plus soigneusement sa bien-aimée, son épouse chérie 7 Le Seigneur garde tous ceux qui l'aiment 7 : Comme le lys entre les épines, telle est ma bienaimée parmi les filles^ Ce n'est certainement point une vertu ordinaire que de vivre bon au milieu des méchants, de conserver Téclat de son innocence et la douceur de ses mœurs parmi des êtres dépravés , et surtout de rester pacifique parmi ceux qui haïssent la paix, et de se montrer l'ami de ceux qui sont nos ennemis. Cette conduite vous méritera d'être justement comparé au lys, puisqu'une des propriétés de cette fleur est de parer et d'embellir de sa blancheur jusqu'aux épines mêmes qui la percent. N'est-ce pas ressembler au lys que de pratiquer la patience évangélique, en
1 pg. M. — • Pbaipp. , II, 42.r- » Pb. XXXI, 4. — * Jean, XVI, 33. — » Rom., v, 3, 5. — • Math. , vi, 28, 30. — "^ Ps, cauv, 20.
priant pour ceux qui nous persécutent et nous calomnient, et en fiiisant du bien à ceux qui nous haïssent ^ T Agissez ainsi et votre &me sera l'amie de Dieu , et vous serez l'objet de ses éloges , et il vous dira : Comme le lys entre les épines j telle est ma bienroimée entre les fWes.
3. On lit ensiûte : Comme un pommier parmi les arbres de la forit,^ tel est mon bien^aimé entre les enfants des hommes. A son tour, Tfipouse loue son bien-aimé qui vient de la combler d'éloges. Être loué de lui c'est devenir digne de louanges, et le louer c'est comprendre qu'il est digne de louanges, et d'admiration. Gomme l'Ëpoux a célébré l'Epouse, en la comparant à une fleur noble et élevée, de son côté, elle le compare à un arbre de choix venu d'une région lointaine et elle indique ainsi sa gloire extraordinaire et sa grandeur. Cependant une chose me surprend dans cet arbre : il est d'une essence moins rare que bien d'autres; et il ne mérite pas, ce semble, d'être pris comme terme de comparaison, ni de servir à l'éloge que l'Épouse veut décerner à son bienaimé. Comme un pommier entre les arbres des forétSf tel est mon bienroimé parmi les enfants des hommes. L'Ëpouse ne semble pas avoir ici une haute estime de l'Ëpoux, puisqu'elle le compare aux arbres de la forêt, arbres stériles, incapables de produire aucun fruit utile à l'homme. Pourquoi donc, négligeant des arbres plus nobles et plus élevés, emprunte-t-eUe à ceux-ci une image de l'Époux? Devait-elle louer si modestement celui qui a reçu la plénitude du Saint-Esprit? La comparaison prise de cette arbre laisserait supposer des supérieurs à celui qui est sans égal. Que dire à cela? L'éloge est modeste^ je l'avoue, mais parce que l'objet en est petit. On ne célèbre pas ici le Seigneur dans cette grandeur supérieure à toute louange, mais le Seigneur devenu petit, dans l'amabilité de l'enfance, car celui qui est né pour nous est un petit enfant 2.
4. Ici^n'est donc pas célébrée la grandeur du bien-aimé, mais son humilité; et c'est justice et raison de préférer la fiûblesse et la folie de Dieu à la puissance, à la sagesse humaines. Les hommes ne sont que des arbres sauvages et stériles, parce que, selon le prophète, tous se sont écartés de la route et sont devenue inutiles : il n'y en a point qui fassent le bien^ pas un seul 3. Comme un pommier entre les arbres de la forêt, tel est mon bien-aimé parmi les enfants des hommes. Le seul parmi les arbres des forêts, qui produise du fruit, c'est le Seigneur Jésus, comme homme supérieur sans doute ajox hommes, mais abaissé*au-dessous des
4 Luc, VI, 27, 28. — « Isal., ix, 6. — » P». xiii, 3.
SUR LE CANTIQUE DBS CANTIQUES
anges ^ , car en s^mearnant, il s*est soumis aux anges d'une manière merveilleuse, bien qu'en restant Dieu, il les ait retenus sous son autorité. Vous verrex^ dit-il , Us ang$8 de JHeu monteretdêâCendTesîêTlaUUd^fUsdeVhomme^.
En efiet, dans le même homme, qui est J.-C, les imges soutiennent la ftiiblesse, et adorent la majesté. Mais comme ses abaissements sont plus doux et plus suaves à l'Épouse, elle loue de préférence sa grâce; elle exalte sa miséricorde; elle admire sa condescendance. Elle préfère l'admirer homme parmi les hommes, plutôt que Dieu parmi les anges, semblable au pommier des forêts plutôt qu*à celui des jardins : et elle ne croit pas son éloge amoindri par le contraste d'une biblesse qui relève sa bonté. En paraissant affaiblir les titres dé l'Époux, eUe les relève; quand elle néglige sa grandeur, c'est pour laisser éclater davantage les prévenances de son amour. De même que l'apôtre déclare la folie et la feiblesse de Dieu plus sage et plus forte que les hommes ', (non que anges); comme le prophète proclame J.-C. le plus beau des enfimts des hommes ^, et non des anges ; ainsi l'Épouse inspiréedumémé esprit, a certainement, dans ce passage et sous cette figure d'un arbre fruitier et d'autres arbres sauvages, prétendu relever la beauté de l'homme-Dieu au-dessus de celle des hommes, mais non au-dessus de l'excellence des anges. 5. Comme un pommier entre les arbres des forêts^ tel est mon bien-aimé parmi les enfants des hommes. Elle a raison de dire : Entre les enfants des hommes. Car bien qu'il soit fils unique du Père, il a travaillé sans jalousie à lui donner un grand nombre d'autres enfants qu'il ne rougit pas d'appeler ses Avères ; il est le premier-né d'une nombreuse famille. Fils par nature, il est de droit au-dessus de tous les adoptés de la gr&ce. Comme un pommier entre les arbres de la forêt j tel est mrni bien-aimé parmi les enfants des hommes. Oui, comme un pommier^ qui, en qualité d'arbre fruitier, donne et une ombre rafiraîchissante et des fruits excellents. N'est-il pas un arbre fruitier lui dont les fleurs engendrent dès fruits de gloire et d'honneur * ? Oui, il est un arbre de vie pour ceux qui l'embrassent ^ ; aucun des arbres de la forêt ne lui est comparable : si beaux, si élevés qu'ils soient, si utiles qu'ils paraissent, et dans la prière , et dans le gouvernement, et dans l'enseignement , et dans les exemples qu'ils donnent, néanmoins la Sagesse de Dieu, le Christ seul est un arbre de vie, seul le pain
* P». VIII, 6. — • Jean, i, 5i. — » I Cor., i, 25. — * Ps. XLiv, 3. — • EccU., XXIV, 25. — • Prov., iiî,
iS.
vivant descendu du ciel et qui donne la vie au monde >•
6. C'est pourquoi l'Épouse a dit :./e «im suis reposée à (ombre de celui que f avais désiré et son fruit a été doux à ma bàuctie <. Elle avait raison de désirer une ombre qui lui apport&t à la fois du rafraîchissement et, de la nourriture. Encore que les autres arbres des forêts puissent vous prêter leur ombre, ils ne nourrissent pas des fruits du salut étemel, n n'y a qu'un seul principe de vie, un seul médiateur entre Dieu et les hommes : J.-C. homme -Dieu ', qui dit à son Épouse : Je «u<« ton salut^. Mctisey ajoute-t-il,n0 voim a pas donné U pain du ciel^ c'est mon père qui vo^âs a donné le véritable pain céleste K Voilà pourquoi l'Épouse souhaitait surtout l'ombre du Christ ; il est le seul, en effet, qui non-seulement rafraîchit contre l'ardeur du vice, mais qui remplit le cœur des douceurs de la vertu. Je me suis reposée à Vombre de ului que j'avais désiré. Son ombre c'est sa chair; son ombre c'est la foi. Pour Marie, l'ombre a été la chair de son propre fils; pour moi, c'est la foi. Et pourtant^ sa chair ne m'est-elle pas aussi une ombre à moi qui la mange, dans le mystère de l'Eucharistie ? La sainte Vierge a aussi éprouvé la fraîcheur de l'ombre de la foi, elle à qui il fut dit: Vous êtes heureuse parce que vous avez cru^. Je me suis reposée à l'ombre de celui que f avais désiré. Le prophète dit aussi : L'Esprit, le Christ^ le Seigneur est devant nous; nous vivons à son ombre parmi les nations 7. Dans l'ombre parmi les nations, mais dans la lumière avec les anges. Nous restons dans l'ombre, tant que nous vivons sous le règne de la foi, loin de la réalité. C'est pourquoi le juste vit dans l'ombre, parce qu'il vit de la foi. Mais celui qui vit de l'intelligence est heureux, il n'est plus dans l'ombre; il habite la lumière. David était juste, et il vivait de la foi quand il disait à Dieu : Donnez-mûi Fintelligence^ afin que f apprenne vos commandements et je vivrai ^. U savait que l'intelligence succéderait à la foi, et qu'à l'intelligence seraient données la lumière de la vie et la vie de la lumière. Mais il faut d'abord entrer dans l'ombre et arriver à ce que l'ombre figure. Vousne comprendrez pas^àitle Seigneur, si d'abord vou^ n'avez cru^.
7. Vous le voyez, la foi est en même temps et la vie et l'ombre de la vie ; au contraire la vie passée dans les délices n'étant pas la vie de la foi est la mort et l'ombre de la mort. La veuve
1 Jean, vi, 41, 33. — « Caotiq., ii, 3. — » I Timoth., II, 5. — ♦ Ps. XXXIV, 3. — • Jean, vi, 32. — • Luc, i, 45. — "ï Thren., iv, 20. — • Ps. cxviii, 73, !44. — • laai., VII, 9.
qui vit dans les délices est morte bien qu^elle paraisse vivante ^ La sagesse de la chair est la mort >. Elle est aussi l'ombre de la mort, de cette mort qui torture à jamais. Nous étions jadis assis dans les ombres ténébreuses de la mort, quand nous menions une vie toute chamelle, au lieu de suiyre la foi ;'que nous étions morts à la justice et sur le point d*6tre engloutis par la seconde mort. Car autant Fombre est voisine du corps qui la produit, autant cette Tie nous rapprochait de Ténfer. Si le Seigneur ne m^eût secouru^ est-il dit^ mon âme était menacée d^ habiter Venfer '. Mais maintenant nous sommes passés de Tombre de la mort à l'ombre de la vie, ou plutôt, nous avons été transférés de la mort à la vie ♦, en vivant à l'ombre de Jésus-Christ, si toutefois nous vivons et si nous sommes vraiment sortis de la mort. Car je lie crois pas ^u'il suffise d'être à Tombre de Jésus-Christ, pour vivre en elle ; tous ceux qui ont la foi ne vivent pas pour cela de la vie de la foi. La foi sans les œuvres est morte : elle ne peut donner la vie qu'elle n'a jamais eue. Aussi le prophète après avoir dit ; L'Esprit^ le Christ^ le Seigneur est devant nous^ ne se borne pas à poursuivre et à dire : nous sommes sous son ombre, mais il ajoute : Nous vivrons sous son ombre, au milieu des gentils. Eflbrcez-vous donc de vivre sous son ombre, à l'exemple du prophète^ afin de régner un jour dans sa lumière ; car il n'a pas seulement de l'ombre , il a encore de la lumière. Par sa chair il est l'ombre de la foi ; par l'esprit il est la ^umière de l'intelligence. Il est chair et esprit : chair pour ceux qui habitent dans la chair ; esprit devant notre face, c'est-à-dire, dans l'avenir, à la condition d'oublier ce qui est derrière nous, de marcher en avant, et ce but atteint, d'éprouver ce qui est dit : La chair ne sert de Hen, c'est Vesprit qui vivifie *. Je sais un homme, qui encore dans sa chair, a dit : Si nous avons connu le Christ selon la chair y nous ne le connaissons plus de cette sorte ^. Ce sont ses paroles : mais nous, qui
. * I Timol,, y, 6. — » Rom., vra, 6. — » Pb. xcm, 17. — » I Jean, m, 14. — » Jean,vi, 64.— • II Cor., v, 16,
n'avons pas encore mérité d'être ravis au pa* radis, ni jusqu'au tnNsième ciel, en attendait, nourrissons-nous de sa chair, adorons ses mystères, suivons ses exemples, conservons la foi et nous vivrons certainement sous son ombre.
8. Je me suis reposée à t ombre de celui que f avais désiré. Peut-être l'^ouse se glorifle-telle d'avoir éprouvé qudque chose de plus heureux : elle ne dit pas, comme le prophète, qu'elle vît sous l'ombre, mais qu'elle s'y est reposée. S'asseoir, c'est se reposer ; or, se reposera l'ombre, c'estphis que d'y vivre, comme y vivre est plus que d'y être seulement. S'appliquant donc à lui-mtoie ce qui est commun à un grand nombre de personnes, le prophète dit : Nous vivons sous son om^re; mais l'Épouse, jouissant d'un privilège particulier, se glori* fie, au singulier, d'y être assise. Elle ne dit pas aupluriel: Nous sommes assis, comme le prophète dit : Noue vivons ; mais, afin que vous connaissiez sa prérogative,elle dit au singulier : Je suis assise. Là où nous vivons dans le travail, et où la conscience de nos péchés nous assujettit à la crainte, eUe se repose doucement, dans la dévotion et l'amour ; la crainte est un châtiment, mais l'amour est suavité. Aussi ajoute-t-elle : Et son fruit à été doux à ma bou^ ehe^ désignant ainsi la douceur de la contemplation que lui avait procurée le délicieux amour qui la soutenait. Mais tout cela se passait dans l'ombre, parce qu'elle ne voyait encore qu'à travers un miroir et en énigme. H arrivera un temps, où la lumière diminuera les ombres, ou plutôt les dissipera entièrement ; la vision conmiencera pour ne plus cesser. Alors il n'y aura pas seulement douceur pour la bouche, il y aura satiété pour l'estomac et une satiété sans dégoût. Je me suis assise à V ombre de celui que f avais désiré^ son fruit a été doux à ma bouche. Reposons-nous aussi nous-mêmes, avec l'fipouse; glorifions de la suavité que nous avons goûtée le père de famille qui nous a invités à un tel festin, l'Époux de l'Eglise, J.-C. notre Seigneur, le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.
SDR LE CANTIQUE DBS CANTIQOES.
SERMON XLIX
Comment la discrétion règle la charité^ et unit entre eux les membres de r Église,
c'est-à-dire les élus.
i. LeRoi m^a fait entrer dame le cellier au vin et il a réglé enmoi V amour i. Selon le sens littéral de ce verset, TËpouse ayant joui, selon ses désirs, d'un délicieux et ihmilier entretien avec son bien-aimé, retourne, après son départ, auprès des jeuiies filles; elle est tellement fortifiée et enflammée de la vue et des paroles de rl^ux qu'on la dirait enivrée. Gomme elle voit les jeunes filles surprises de ce spectacle, elle leur dit qu'il n'est point étonnant qu'elle soit ainsi échauffée par le vin, puisqu'elle sort des celliers de l'Époux. Tel est le sens littéral. Au sens spirituel, elle ne nie pas davantage son ivresse; maisc'estune ivresse causée par l'amour et non par le vin, si toutefois l'amour n'est pas un vin. Le Roi nia introduite daoM le eelUer au «tn. Quand l'Époux est présent, et que l'Épouse s'adresse à lui, elle l'appelle époux ^ ou bienr aimé^ ou encore, celui que chérit mon âme. Mais quand elle parle de lui aux jeunes filles, elle l'appelle le Roi. Pourquoi cela ? C'est, je crois, qu'U convient à une épouse aimante ef aimée d'employer des termes &miliers pour exprimer son amour ; mais pour les jeunes filles à qui la discipline est nécessairCi il faut les contenir dans le respect par des termes qui expriment la majesté.
2. Le Roi nCa fait entrer dans le cellier où on met le vin. Quel est ce cellier? Je ne le dirai pas, car je me souviens de l'avoir déjà fait. Si cependant ces paroles se rapportent à l'Église, si elles sont une allusion à cette circonstance où le peuple croyait les disciples pleins de vin, alors qu'ils étaient tous remplis du Saint-j^rit; Pierre, en qualité d'ami de l'Époux, se lève au nom de l'Épouseaumilieu de la multitude; ces hommes^ dit-il, ne sont pas ifsres comme vow le pensex. Remarquez qu*il ne nie pas absolument l'ivresse ; il n'en conteste que la nature. Les apôtres étaient enivrés du Sunt-Esprit, et non de vin. Comme les disciples attestaient au peuple qu'ils avaient été introduits dans le cellier au vin, Pierre, de nouveau et au nom
* CBnfiq., n, 4.
de tous s'écrie : Voilà ce qui a été dit par le prophète Joël: dans ces derniers temps, dit le Seigneur ^ je répandrai mon esprit sur toute chair ^ vos fils et vos fdles prophétiseront; vos jeunes hommes auront des visions^ et vos vieillards des songes. N'était-ce pas un vrai cellier cette maison où les disciples étaient tous réunis, quand on entendit tout à coup un grand bruitf comme un vent impétueux venant du ciel et qui remplissait toute la maison oùils étaient réunis ^, et que s'accomplit la prophétie de Joél? Chacun des apôtres n'était-'il pas, en sortant du cénacle, rempli de l'abondance de cette maison et tout enivré d'un torrent de volupté, et ne pouvait-il pas s'écrier avec vérité : Le Roi m*a fait entrer dans le cellier au vin ?
3. Vous aussi, si l'esprit recueilli, l'âme tranquille et affranchie de tout souci, vous entrez seul dans la maison de la prière ; si vous tenant en présence de Dieu, debout devant l'autel, vous fi:^ppez à la porte du ciel avec un saint désir; si vous vous présentez dans l'assemblée des saints avec une dévotion pénétrante(et la prière des justes pénètre les deux); si, comme im mendiant, vous déplorez en leur présence les misères et les afflictions qui vous accablent ; si vous révélez votre indigence par vos fréquents gémissements; si, dis-je, vous agissez ainsi, j'ai confiance en celui qui a dit : Demandez et vous recevrez ». Si vous continuez à frapper, vous ne vous en retournerez pas les mains vides, et lorsque vous serez revenuànous, plein de grâce et d'amour, que la ferveur de votre cœur ne pourra taire la fiiveur dont vous aurez été comblé; que vous nous communiquerez largement la grâce dont vous aurez été enrichi et qui vous aura rendu pour tous non seulement agréable, mais admirable, vous pourrez, à votre tour, dire en toute vérité : le Roi m" a introduit dans le cellier oi^ il met le vin. Ayez soin seulement de ne point vous glorifier en vous-même, mais dans le Seigneur. Je ne dis pas que tous les dons, même spirituels, viennent du cellier
» Acte!, 11, 13, 17, s. — • Matth., vu, 7.
SERMONS m SAINT BERNARD
au Tin; r£poax a bien d'autres trésors et d'autres réserves qui renferment des dons différents, des grâces différentes, selon les richesses de sa gloire. Je me souviens d'avoir longuement parlé ailleurs de ces celliers : Tous ces bim$ ne êoni-ile pas renfermés en mai^ dit le Seigneur^ et ne les ai-je pas scellés dans mes trésors ^7 U y a donc différentes grftces selon les différents celliers, et le Saint-Esprit se manifeste à chacun dans un but utile. L'un reçoit le don de . parler avec sagesse, un autre celui de parler avec science, un autre le don de prophétie, un autre le don de guérir les midadies, un autre le don de .parler diverses langues, un autre celui de les interpréter et d'autres des dons analogues >. Personne n'a cependant droit de prétendre avoir été admis dans le cellier où se garde le vin. Tous ces dons ont été tirés d'autres trésors.
4. Mais si, à l'aide de la prière, quelqu'un obtient d'être ravi en esprit et admis dans les secrets divins, d'où il sort bientôt plein d'un ardent amour, brûlant de zèle pour la justice et tout rempli de ferveur dans les exercices et les devoirs spirituels , en sorte qu'il puisse dire : Mon cœar s* est échauffé au dedans de moi\ et tandis que je méditais^ un feu s'y est embrasé^; si, dans l'abondance, il montre au dehors un sidutaire excès du vin de la joie, on pourra dire de lui, à juste titre, qu'il est entré dans le cellier où l'on garde le vin. La sainte contemplation donne lieu à deux excès, l'un dans l'intelligence, et l'autre dans l'affection ; l'un dans la lumière, l'autre dans la ferveur ; l'un dans la connaissance, et l'autre dans la dévotion. Mais les pieux sentiments, un cœur brûlant d'amour, l'infusion de la sainte dévotion , un esprit rempli des ardeurs du zèle, ne viennent que du cellier où se met le vin ; et quiconque sort de l'oraison, enrichi de l'abondance de ces faveurs, peut dire avec vérité: Le Bot m* a introduit dans le cellier où il garde son vin. 8. On lit ensuite : Il a réglé en moi r amour. C'était une nécessité : car le zèle, sans la science, ne se supporte pas. L'ardeur du zèle exige la discrétion, qui est la régie de la charité. Le zèle, sans la science, a toujours été réputé moins efficace et moins utile, et souvent même il devient dangereux. Plus le zèle est ardent, plus l'esprit est vif, plus l'amour déborde, plus on a besoin d'une science éclairée qui contienne le zèle, qui tempère l'ardeur de l'esprit et qui règle l'amour. Par conséquent, pour que les jeunes filles surtout ne redoutent pas l'Epouse et ne l'estiment pas insupportable
« DeuL, «XXII, 34. — « I Cor., xii, 17, H. — » P». \xxviii, 4.
à cause de l'impétueuse ardeur qu'elle a apportée des celliers, elle-même y joint la discrttion qu'elle a également reçue, c'est-à-dire, l'ordre dans l'amour : car la discrétion met l'ordre dans chaque vertu; et l'ordre donne à chacune la forme, la beauté et la stabilité. Aussi le prophète dit : Le jour ne subsiste tel qu'il est que par votre ordre ^. ]Rar jour i} désigne la vertu. La discrétion est donc moins une vertu que le guide et la règle des vertus, la modératrice des affections et la maîtresse des mœurs. Otez la discrétion, et la vertu devient vice : les affections naturelles elles-mêmes troubleront et renverseront l'ordre naturel, il a réglé en moi F amour : c'est ce qui est arrivé, lorsque, dans l'Eglise, J.-C. a établi les uns apôtres, les autres prophètes , les autres évangélistes, les autres pasteurs et docteurs, pour la perfection des saints K Mus il faut que la charité les unisse tous dans l'unité du Corps de Jésus-Christ, ce qu'elle ne pourrait si elle n'était elle-même bien r^lée. Que chacun se laisse emporter & son esprit et à ses affections, entraîner par le caprice au lieu de suivre la raison, personne ne sera content de l'emploi qui lui sera assigné, et tous usurperont indi^rètementl'administration sur toutes choses. L*unité disparaîtra et à la place régnera la confusion.
6. Il a réglé en moi V amour. Puisse le Seigneur Jésus régler en moi la foible somme de charité qu'il y a mise ! Puissé-je, en donnant mes soins à tout ce qui le touche, m'appliquer spécialement et avant tout, à mon devoir et à mes obligations! Puissé-je m'appliquer à ce qui tient la première place! Que j'aie aussi à cœur ce qui ne me regarde pas spécialement, car ce n'est pas toujours ce qui réclame nos premiers soins qu'il faut aimer davantage : souvent ce qui nous préoccupe d'abord est moins utile et pour cela moins digne de nos affectipns. Par conséquent ce qui est enjoint en premier lieu doit souvent, d'après le conseil de la raison, ne venir qu'au second rang : l'ordre de la charité demande que Ton entreprenne avec plus d'amour ce que la vérité juge devoû- passer en avant Par exemple, c'est une obligation pour moi de m'occuper de vous tous. Tout ce que je préférerais & cette obligation, tout ce qui me rendrait moins exact à la remplir, selon mes forces, quand même j'agirais sous l'inspiration de la charité, ne serait pas conforme à l'ordre que dicte la raison. Mais» si, comme je le dois, je me consacre tout entier à cette t&che, plutôt que de mettre ma joie dans les conquêtes que Dieu obtient par d'autres, il
» Ps. Qxvi, 91.— « Ephes., iv, 11.
SUR LE CANTIQUE DES GANTIOUES
est évident que j'observe Tordre de la charité, mais en partie seulement. Mais si tout en m'appliquant avec un soin spécial, à mes devoirs spéciaux, j'ai une afiection plus vive pour ce qui est plus important encore, j*ai certainement suivi en tout Tordre de la charité et rien ne m'empêchera de dire : Lt Seigneur a réglé en moi V amour.
7. Direz-vous qu'il est difficile à un homme de ressentir plus de joie d'un grand bien du prochain, que d'un bien moindre qui lui est personnel? Vous remarquerez ici l'excellence de la gt^Lce dans TÉpouse, et vous verrez qu'il n'appartient pas* à une &me quelconque de s'écrier : il a réglé en moi la charité. Pourquoi donc les traits de quelques-uns d'entre vous changent-ils à ce discours? Des soupirs profonds prouvent la tristesse des cœurs et l'abattement des consciences. En nous mesurant à notre propre mesure nous sentons, par l'expérience de notre imperfection, queHe rare vertu il y a à ne pas jalouser la vertu des autres; à plus forte raison à s'en réjouir, et, surtout, à les louer d'autant plus vivement que nous les estimons davantage supérieurs à nous, n reste en nous, mes frères, une lueur de lumière, si telles sont nos dispo^tions. Marehons pendant que nous avons la lumière, de peur que les ténèbres ne nous surprennent ^ Marcher c'est all^ à la perfection. Il marehait TApôtre qui disait : Je ne pense pas avoir atteint encore U but; et U ajoute, mais je fais une seule chose, f oublie ce qui est der^ rière moi. Je m*atance vers ce qui est devant moi 2. » Et quelle est cette seule chose? Il me reste un seul remède, un seul motif d'espérance, une seule consolation. Et qu'estce donc? Le voici, c'est d*oublier ce qui est derrière moi, pour marcher en avant. Admirable confiance! Ce grand vase d'élection ne reconnaît pas en lui la perfection : il se borne à avouer qu'il y tend. Le danger d'être enveloppé des ténèbres de la mort ne menace donc pas celui qui marche, mais celui qui reste assis. Et, qui reste assis sinon celui
1 JetD, XII, 35. ^ * Philipp., m, 13.
qui n'est pas jaloux d'avancer? Evitez cette négligence et si vous êtes surpris par la mort vous arriverez au repos. Vous direz à Dieu : Vos. yeux m'ont vu lorsque j'étais encore imparfait, et néanmoins, dit le prophète, tous seront inscrits dans votre livre ^ Qui, tous? Assurément ceux qui nourrissent le désir d'avancer, car il a dit ensuite : Les jours se formeront et personne en eux, sous-entendez, ne périra. Par jours entendez ceux qui avancent en perfection; si la mort les surprend, ils devront acquérir la perfection qui leur manque. Ils se perfectionneront , et aucun d'eux ne restera imparfait.
8. Et comment, dites-vous, puis-je avancer dans la perfection, moi qui jalouse les progrès de mon frère? Si vous gémissez de cette jolousie, vous la sentez, sans y consentir. C'est une passion à détruire; ce n'est pas uii acte condamnable. Seulement ne restez pas Ut, méditant le péché sur votre couche, cherchant à entretenir votre maladie, à réaliser vos coupables desseins , à poursuivre Tinnocence, à calomnier ses vertus, à la rabaisser, la dénigrer et entraver sa route. Celui qui marche, qui vise à la perfection n'éprouve aucun dommage du péché qui habite en lui, mais qu'il ne fait pas '. Il n'y a donc aucun motif de damnation dans celui qui ne prête pas ses membres à Tiniquité, qui n'emploie ni sa langue à la détraction, ni aucune partie de son corps à blesser le prochain, ou à lui nuire; qui rougit au contraire de ces afTections mauvaises, qui lutte par la confession, les larmes, la prière, afin de détruire en lui des penchants depuis longtemps enracinés et que Tinsuccès de ses efforts rend plus doux envers les autres et plus humble envers lui-môme 2. Quel sage condamnerait un homme à qui le Seigneur a enseigné à être doux et humble de cœur*? Gardons-nous de juger comme éloigné du salut Timitateur du Sauveur, de TÉpoux de TÉgUse J.-C. notre Seigneur, qui est le Dieu béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1 Ps. cxixviu, i6. — > Rom., vii, 20. — * Math., ii,29.
SEBMON L
fDe deux espèces de charité^ Tune d'action^ l'autre d'affection, et de leur règle.
1. Vous pensez peut-être terminé le Yerset que nous expliquions dernièrement et dont nous allons commenter la suite. Je me propose un autre but. Je dois vous servir les restes du festin d'hier que j'avais recueillis, pour ne pas les laisser perdre ; et ils se perdront, si je ne les sers à personne, et je me perdrai moi-même si je les conserve pour moi seul. Je ne veux donc pas en priver votre pieuse avidité qui m'est connue. Ces restes viennent du festin de la charité et ils n'en sont que plus doux, plus délicats : leur saveur é^e leur abondance. D'ailleurs il est contraire à la charité de retrancher quelque chose de la charité même. Ten suis donc resté à ces paroles : Il a réglé en moi V amour ^.
2. n est une charité d'action et une autre d'affection. C'est relativement à la charité des œuvres qu'il a été donné aux hommes un commandement et un ordre formels :
quant à la charité d'affection qui donc la possède au degré prescrit? L'une est ordonnée pour être im sujet de mérite ; l'autre est accordée comme récompense. Nous ne le nions pas, dans la vie présente on peut, avec la grftce de Dieu, en avoir le commencement et le progrès, mais nous soutenons que la félicité future en sera seule la consommation. Comment Dieu a-t-il pu la prescrire si elle ne peut se réaliser complètement? Préférez- vous dire que ce commandement est relatif à la charité d'affection ; je ne dis pas le contraire, si vous m'accordez que personne, en cette vie, ne peut et n'a pu accomplir parfiiitement cette obligation. Car qui oserait s'attribuer ce que l'Apôtre Paul avoue n'avoûr pas atteint s? Le Maître n'ignorait pas que la grandeur du précepte excédait nos forces. Cependant il a jugé utile de nous convaincre par là même de leur insufiSsance, et de nous apprendre à quelle fin nous devons travailler, selon nos forces, à pratiquer la justice. Donc en commandant des choses impossibles. Dieu n'a pas rendu les hommes prévaricateurs; il les a
t CtDtlq., n, 4. — s PhOipp., m, 13.
rendus humbles, afin que toute bouche foit fermée et que le monde entier se reconnais condamnable devant Dieu : parce que nul homme ne sera justifié devant Dieu par l^es œuvres de la loi ^ Recevant le commandement et sentant notre misère, nous crie]:on3 yers le ciel et Dieu aura pitié de iious : et nous sauronst en ce jour-làj qu*il nous a sauvéSf non à cause des ceuvres de justice que nous avions faites, mais à cause de sa misérir corde 3.
3. Voilà ce que je dirai, si nous admettOQs qu'il existe une loi relative à la charité d'affection. Mais il est clair qu'elle regarde surtout 1^ charité d'action. Le Seigneur q>rè8 avoir dit : Aimez tos ennemis^ ajoute de suite, en parlant des œuvres : Faites du bien à ceux qui vous haïssent '. L'&criture dit encore : Si votre ennemi a faim^ donnex^liui à manger^ s^il a soif y donnex-lui à boire ^ ; or, il s'agit ici de la charité des œuvres et non de la charité d'affection. Mais entendez encore le Seigneur parler de l'amour qu'on lui doit : Si vous m*aimex^ gardez mes commandements ^. Ici encore, il nous recommande les œuvres, en nous enjoignant l'observation des commandements. Il eût ét6 inutile de recommander les œuvres, si l'amour eut déjà existé dans l'affection. Acceptez donc ce sens, quoiqu'il ne soit pas clairement exprimé puisque Dieu vous ordonne d'aimer votre prochain comme vousmême <'. Ne trouve^vous pas que pour bien accomplir le précepte de l'amour du prochain il vous sufBt d'observer ce que la loi naturelle prescrit à tout homme ? Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fU 7. Et encore : Faites aux autres ce que vous voulez qu'on vous fasse ^.
4. Ce n'est pas à dire que nous devons être sans affection, avoir un cœur sec, et ne mettre que nos mains seules aux bonnes œuvres. Parmi les grands et déplorables maux énumérés par
» Rom., XII, 19, 20.— »Tlte, m, 5.— » Luc, vi, 27. — * Rom., XII, 20. — • Jeu, xiv, 15. — • Math., soui, 39. — ' Tob., IV, 16. *- • Math., vu, 12.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
rApfttre, fai trouTé rabscnce daffectoon /. Mais a est une affection qui vient de la chair; U en est une autre qucla raison duige, et une
troisième qui naît de U sagesse. U première est celle dont TApôtre dit. qu^eUe n est. m ne peut être soumise à la loi de Dieu « : la seconde. qu'U déclare au contraire, conforme à Uloi. parce qu'eUe est bonne». Il est incontestable qu'eUes tfont aucune ressemblance entre elles, puisque Tune était conforme a la loi. et rautre en désaccord avec elle. Mais, la tKHsième diffère profimdément des deux précédentes; elle goûte et savoure la douceur de Dieu * ; elle bannit la première et récompense la seconde, car la première est douce, mais basse, la seconde sèche, mais forte; la troisième est onctueuse et pleine de charmes : c'est donc la seconde qui opère les bonnes œuvres : eUe a avec elle la charité, non pas la charité d*afiection qui, assaisonnée du sel de la sagesse, remplit l'âme de l'abondance des douceurs du Seigneur, mais plutôt la charité d'action qui, sans procurera l'âme la délicieuse douceur de cet amour, y allume pourtant un violent désir de le posséder. N'aîmona pas de paroles, ni de la langue, dit l'Apôtre, aimons par les couvres et en vérité *.
6. Voyez-vous avec quelle prudence 1 apôtre s'avance entre l'amour vicieux et l'amour affectueux , distinguant de l'un et de l'autre cette précieuse charité d'action? Il n'admet point, dans cette charité, la dissimulation d'une langue menteuse, et n'exige pas non plus le goût sensible de la sagesse. Aimons, dit l'apôtre, par les œuwres et en véHté, parce que nous sommes portés à agir, plutôt sous rhnpulsion d'une forte vérité, que par l'attrait sensible de la charité. « a réglé en moi la ehor rite. Mais, laquelle, je vous prie ? Toutes les deux, mais, dans un ordre contraire; car la charité d'action préfère les choses mlérieures, et la charité d'affection les supérieures. En effet, une âme bien réglée, préfère sans aucun doute, l'amour de Dieu à l'amour du prochain, et dans le prochain même, elle préfère les hommes plus par&its aux moins parfidts, comme elle préfère le ciel à la terre, l'éternité au temps, l'âme à la chair. Au contrah-e, dans une action bien réglée, on suit souvent, et même presque toujours, l'ordre tout opposé. Car nous sommes plus pressés d'assister le prochain, et nous le faisons^ plus souvent, et nous secourons avec plus d'assiduité les plus infirmes. Les exigences de l'hu-. manité et ses nécessités nous rendent plus dé-
t Rom., 1, 31. — • Id., vm, 7. — • W., vn, 16. — * P». xxxiu, 9. — • Jean, m, 16.
sireux de la tranquillité de la terre, que de U gloire du ciel. Les sollicitudes des choses temporelles nous laissent à peine le sentiment dçs choses étemelles; les langueurs du corps vont jusqu'à nous &ire négliger le soin de i^Qtre âme. Et, selon la parole de l'i^ôtre, plus nos membres sont faibles, plus nous les entourons d'honneur ^, accomplissant ainsi cette sentence du Seigneur : Les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers <» Qui doute que quand l'homme prie, il ne parle à Dieu? Que de fois, cependant, la charité nous détourne, nous arrache à cet entretien, au profit de ceux qui ont besoin de nos spins et de notre conversation ! Que de fois une religieuse tranquillité cède pieusement aux bruits dés afiaires ! Que de fois, sans &ire mal, laisset-on la lecture pour les travaux manuels ? Que de fois nous nous abstenons de célébrer le saint sacrifice de la messe, pour nous livrer à l'administration des choses temporelles (a) ! C'est le renversement de l'ordre, j'en conviens ; mais la nécessité ne connaît pas de loi. La charité d'action suit sa règle, elle commence par les derniers, selon le commandement du père de famille K Wle agit avec justice et pureté; elle ne lait point acception de personnes ; elle considère moins la valeur des choses que les besoins des hommes.
6. Telle n'est pas la charité d'affection. Elle commence par les choses les plus importantes, car elle est la sagesse qui juge les choses selon leur valeur. Plus une chose a de prix, plus aussi la charité d'affection s'y attache; moins elle est estimable, moins elle s'y affectionne; et si cette chose est sans prix, elle ne s'y attache nullement. La vérité règle l'ordre de la charité : mais l'ordre de la vérité, c'est la charité qui se l'approprie. Car la vraie charité consiste â donner d'abord à ceux qui ont plus besoin. Et à son tour, la vérité pharitai)le se montre quand nous suivons, dans nof affectiops, l'ordre qu'elle-même suit par raison. Si donc vous aimez le Seigneur votrp Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, et de toutes vos forces ^, et si, dans votre ardeur, vous vous élevez au-dessus de l'amour
1 I Cor., MI, 23. — • Math., xx, IÇ.— «Ibld., viii.— ^ Ibid., xxxx, 37.
(a) Ghes les Cisterciens on omettait autrefobla mesM, an temps de la moisson. PhiUppe-Angnste ayant aj^ris que les moines de Barbel(abbaye près Melmi,fondée par Louis VII), sui^endaient aiiwi,à cette époque, et pour des intérôts temporel, le saint Sacrifice, leur ordonna de célébrer, tous les Jours au matin, la messe, pour Tâme de son père enterré dans ce monastère. On trouve an livre VI, de Ré DipUm.^ ks lettres relatives à ce sujet. Pour saint Bernard, il n'omit presque Jamais l'oblation de l'hostie du salut, comme l'atteste Geoffroi, au livre V de la We du Saint.
dont se contente la charité d'action : ^, après avoir reçu la plénitude de l'Esprit-Saint, vous vous trouvez embrasé de l'amour divin auquel conduit, cette charité ; alors vous goûtez Dieu, non pas encore tel qu'il est (sentiment impossible à toute créature), mais autant que cela est en votre pouvoir. Vous vous goûterez ensuite vous-même tel que vous ête^, quand vous reconnaîtrez que vous n'avez absolument rien qui vous autorise à vous aimer, sinon que vous êtes l'œuvre de Dieu ; vous reporterez vers lui tout ce qui est l'objet de votre amour.Vous vous apprécierez vous-même, lorsque par l'expérience de l'amour que vous aurez pour vous, vous ne trouverez rien en vous qui soit digne de votre affection, si ce n'est relativement à celui sans lequel vous n'êtes rien.
7. Quant au prochain que vous êtes obligé d'aimer comme vous-même, vous l'estimerez ce qu'il est, en ne l'estimant pas autrement que vous. Il est ce que vous êtes ; il est homme ; c'est pourquoi vous qui ne vous aimez que parce que vous aimez Dieu, vous aimez comme vous-même tous ceux qui l'aiment, comme vous l'aimez vous-même. Or, comme votre ennemi n'aimé pas Dieu, vous ne pouvez pas l'aimer comme vous-même qui aimez Dieu.
Vous l'aimerez cependant, afin qu'il aime ; mais l'aimer pour qu'il aime n'est pas la même chose que l'aimer parce qu'il aime. Par conséquent, pour l'estimer comme il est, vous ne l'estimerez pas ce qu'il est puisqu'il n'est rien, mais selon ce qu'il sera. Quant à celui duquel on a la certitude qu'il ne reviendra jamais à l'amour, il faut l'estimer, non pas presque rien, mais absolument rien, et comme ne devant rien être pour l'éternité. Donc, à l'exception de celui-là à qui on doit la haine, selon ces paroles : Seigneur n'ai-je pas haï cetix qui vous haïssaient? rCai-je pas séché à cause de vos ennemis ^?la charité, qui embrasse tout, ne veut pas qu'on refuse toute affection, même à son plus grand
1 Ps. cxxxviii, 21.
ennemi. Qui est assez sage pour comprendre ce principe?
8. Trouvez-moi un homme qui aime Dieu par-dessus tout, qui s'aime lui-même et son prochain, en tant qu'ils aiment Dieu; qui aime un ennemi dont il sera peut-être aimé un jour; qui aime plus étroitement ses pa* rents selon la chair, à cause de la nature qui les attache à lui, mais qui aime plus expansivement ses maîtres spirituels à cause de la grâce, et qui se porte ainsi à tout ce qui est de Dieu, par un amour bien ordonné, méprisant la terre, soupirant après le ciel, usant du monde comme n'en usant pas, discernant, par un certain goût intérieur, les choses dont il peut user et dont il doit jouir, qui ne s'attache que d'une manière passagère aux choses passagères, ne se donnant aux choses nécessaires qu'autant qu'il le faut, qui appelle d'un désir sans finies biens étemels; donnez-moi, di&je, un tel homme, je n'hésiterai pas à le proclamer sage, car il estime vraiment chaque chose à sa valeur et il peut, en toute vérité et sécurité, se glorifier et dire II a réglé en moi la charité. Mais où. est-il cet homme? Quand verrons-nous ce prodige? Je le demande avec larmes ; jusques à quand aspirerons-nous le parfum sans le goûter, regardant la patrie sans chercher à l'atteindre , soupirant après elle et la saluant de loin? 0 vérité! patrie des exilés, fin de l'exil, je vous vois, mais enchaîné par la chair, je ne puis y entrer; dégradé par le péché, je ne suis pas digne d'y être admis. 0 sagesse qui atteignez d'une extrémité du monde à l'autre, disposant et réglant tout avec douceur, coordonnant, éternisantles affections ! Réglez nos actions selon les exigences de la nécessité de cette vie ; réglez nos affections selon que le demande votre vérité éternelle,. afin que chacun de nous puisse, en toute sûretié, se glorifier en vous et dire : îl a réglé en moi la charité. Vous êtes la vertu de Dieu, vous êtes la sagesse de Dieu, le Christ, l'Époux de l'Église, Notre-Seigneur Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-iL
SUR LE CANTIQUE DES GÂNTIOUES
ITT
SERMON LI
Comment VÉpouse demande qu'on accumule sur elle les fruits des bonnes œuvres avec les
parfums de la foi : et aussi dé l'espérance et de la crainte.
1. Soutenez-moi de fleursj fortifiez^moi avec des fruits j parce que je languis d* amour ^. L'amour de TÉpouse a grandi avec l'abondance croissante des stimulants qui Fexcitent. Vous voyez, en effet, quelle facilité lui est accordée cette fois, non-seulement de voir TÊpoux, mais de l'entretenir longuement. La vision même dont elle est fisivorisée lui apparaît sous des traits plus sereins; l'entretien est plus doux et se prolonge davantage. L'Épouse n'est pas seulement charmée par ces discours ; elle y reçoit des éloges qui la rendent glorieuse. Ajoutez qu'elle est rafraîchie par l'ombre de celui qu'elle avait désiré, qu'elle s^est nourrie de ses fruits, et désaltérée à son caUce. Car ne la croyez pas sortie altérée du cellier au vin, où, naguère, elle se glorifiait d'avoir été introduite. Ou plutôt elle en est sortie haletante de soif, car il est écrit : Celui qui me boit aura soif encore 2. Après tout cela, l'Époux s'éloignant selon sa coutume, l'Épouse s'écrie qu'elle languit d'amour, c'est-à-dire, pour l'objet de son amour. Plus elle a trouvé de douceur dans sa présence, plus l'absence lui devient un supplice cruel. En effet l'éloignement d'un objet aimé en augmente en vous le désir, et plus vos désirs sont ardents, plus la privation devient pénible. L'Épouse demandé donc à être soutenue par le parfum des fleurs et des fruits, jusqu'au retour de celui dont les lenteurs lui sont si amères. Telle est la suite du texte.
2. Essayons maintenant, sous la conduite de l'esprit de vérité, dé tirer de ces paroles le fruit spirituel qu'elles renferment. Voulonsnous voir ici le langage de l'Église des saints, c'est nous qui sommes désignés par ces fleurs et ces fruits, nous et tous ceux qui, dans le cours des siècles, ont quitté le monde avant nous. Les fleurs figurent la vie nouvelle et tendre encore des novices : mais les fruits
^ Canttq., ii, 5. — • Ecdi., zziv, 29.
S. Bern. — ToM. m.
sont le symbole de la force de ceux qui ' avancent et de la maturité des parfaits. Avec ce cortège, et chargée de ces fruits, notre mère poursuit son pèlerinage : sa vie c'est J.-C. ; et pour elle mourir est un gain. Si elle supporte patiemment l'ennui de sa longue épreuve, c'est que, selon l'écriture, des fruits lui sont donnés en ses mains, comme des prémices de l'esprit, et ses œuvres la louent aux portes de la Cité K Mais, si vous suivez le sens moral, et voulez voir dans une seule âme ces deux choses, les fleurs et les fruits, par la fleur entendez la foi, par les fruits les actions. Et vous trouverez cette interprétation raisonnable, si vous remarquez que, comme la fleur précède nécessairement le fruit, la foi doit précéder les œuvres : car, sans la foiy il est impossible de plaire à Dieu *. C'est ce qu'atteste saint Paul, et il enseigne de plus, que tout ce qui ne vient pas de la foi est péché 3. C'est pourquoi point de fruits sans fleurs, ni de bonnes œuvres sans la foi. La foi sans les œuvres est morte *, de même que la fleur se montre inutilement, quand elle n'est pas suivie du fruit. Soutenez-moi avec des fleurs y fortifiezmoi avec des fruits^ parce que je languis, (tamour. L'âme accoutumée au repos, toutes les fois que la lumière de la contemplation lui est ôtée reçoit donc sa consolation des œuvres, qui ont leur racine dans une foi sincèire; Et quelle est l'âme qui, durant cette vie, et dans ce corps, jouisse, je ne dis pas continuellement, mais même durant quelque temps, de cette lumière ? Mais, je l'ai dit, toutes les fois qu'elle quitte la vie contemplative, elle rentre (fans la vie active, pour revenir bientôt à la première comme en un lieu voisin et familier, car ces deux vies sont sœurs. Ainsi que Marthe et Marie, l'âme, privée de la lumière de la contemplation, ne se laisse cependant pas aller *aux ténèbres du péché, ou à un lâche repos : elle se
1 Prov., uu, 31. ^ « Uebr„ xi, 7. — » Rom,, xiv. 23. — * Jaoq., ii, 20.
maintient dans la lumière d*ane sainte activité. Et afin que vous sachiez que les œuvres sont aussi lumière, que votre lumièrey est-il dit» tuise devant les hommes i, ce qui est certainement dit des œuvres que les hommes pouvaient voir.
3. Soutenez^moi avec des fleurs, fortiflex-moi avec des fruits, car je languis d^ amour. L'amour ardent en présence de son objet se refroidit en son absence. Ce qui n'est autre chose que l'ennui d'un désir impatient dont est nécessairement obsédée r&me violemment éprise, lorsque celui qu'elle aime est absent, quand elle est tout entière à l'attente, et qu'elle est préoccupée des lenteurs du bien-aimé, quelqu'empressement qu'il mette à venir. Aussi l'Épouse demande-t-elle qu'on accmnule auprès d'eUe les fruits des bonnes œuvres, avec les parfums de la foi, au milieu desquels elle se reposera, pendant que l'Époux tarde à venir. Je vous dis ce que j'ai moi-même éprouvé. Et si j'ai parfois vu quelques-uns d'entre vous profiterde mes avertissements et avancer dans la perfection, je n'ai pas regretté alors, je l'avoue, d'avoir préféré les fatigues de la prédication à mon repos et à ma tranquillité. Après un sermon, par exemple, un homme irascible devient doux, un orgueilleux humble, un Iftche courageux : or, ces hommes doux, humbles, courageux, montrent qu'ils ont profité de la grftce pour s'améliorer. Leur tiédeur languissante dans la piété, leur somnolence s'est réveillée au feu de la parole de Dieu. Et ceux qui, désertant la source de la sagesse, s'étaient creusé, au gré de leurs caprices, des citernes incapables de contenir l'eau, dont le cœur aUourdi, sec et sans dévotion , murmurait contre tout précepte, ceux-là, dis-je, prouvent que ranimés, sous la rosée de la parole, par cette pluie que Dieu réserve à son héritage, ils sont prêts à obéir avec empressement et générosité. Entouré de ces fleurs et de ces fruits de la piété, je ne dois pas regretter d'avoir quitté pour l'action les douceurs de la contemplation. Je consens volontier à être arraché aux baisers de l'inféconde Rachel, pour que Lia m'enrichisse des fruits de vos progrès. Je ne regretterai jamais d'avoir sacrifié mon repos à la prédication, si je vois germer la semence que j'aurai jetée en vos cœurs et les fruits de votre justice se multiplier. Car la charité, qui ne cherche pas ses intérêts personnels \ m'a depuis longtemps appris à sacrifier à votre bien mes plus chers désirs. Prier, lire, écrire, méditer, tous les autres exercices utiles à mes progrès, tout cela n'est rien pour moi, quand il s'agit de vous.
^ Math., ▼, 16. — s Cor., xin, 1.
4. Sott(e9Mi-mai de fleurs, fortiflex^moi de fruits^ car je languis d'amour. Ainsi parle l'Épouse aux jeunes filles, pendant l'absence de l'Époux, les exhortant à se perfectionner, jusqu'à son arrivée, dans la foi et les bonnes œuvres, car elle sait qu'en cela eues feront la volonté de l'Époux, en même temps qu'elles travailleront à leur salut et à leur consolation personnelle. Je le sais, j'ai expliqué plus amplement ce passage, dans le livre de l'amour de Dieu, et je lui ai donné un sens autre que celui-ci. Que le lecteur qui voudra examiner ces deux sens juge lequel est préférable. Un esprit sage ne me condamnera pas pour cette diversité d'interprétation, si la vérité est des deux côtés, si la charité, au service de laquelle les Écritures doivent être mises, édifie d'autant plus d'&mes qu'elle aura tiré , pour son * œuvre , de ces saints livres plus d'interprétations justes. Car pourquoi, relativement aux sens des Écritures, n'admettre pas ce que nous admettons tous dans les usages de la vie? Par exemple, quels emplois multipliés ne fiiisonsnous pas de l'eau, pour nos corps? Ainsi chaque parole divine sera pleine d'à-propos, si elle contient divers sens capables d'être appliqués aux diverses nécessités et besoins des ftmes.
S. On lit ensuite : Sa main gauche est sous ma tite^ et sa m^in droite me tiendra embrassée. Je me souviens aussi d'avoir longuement expliqué cet endroit , dans l'opuscule indiqué plus haut. Mais notons l'ordre du discours. Il est évident que l'Époux revient ranimer de sa présence l'Épouse languissante. Et comment ne serait-elle pas ranimée par sa présence, elle que son absence avait abattue? Or, l'Époux ne peut souffrir de voir sa bien-aimée désolée. Il vient ; comment tarder, quand de si vifs désirs l'appellent? Et parce qu'il l'avait trouvée fidèle, en son absence, aux bonnes œuvres, empressée à réaliser d'utiles profits, dans ces fleurs et ces fruits dont elle demandait qu'on l'environnât, il revient cette fois, pour la récompenser d'une grftce plus abondante. De l'un de ses bras, il soutient sa tête penchée et de l'autre, il se prépare à l'embrasser et à la serrer sur son cœur. Heureuse l'âme qui repose sur le cœur de Jésus-Christ et dans les bras du Verbe ! Sa main gauche est sov^ ma tête^ et sa main droite me tiendra embrassée. Elle ne dit pas sa main droite m'embrasse, mais m^embrassera^ pour montrer que loin de payer d'ingratitude une première faveur, elle |en prévient une seconde par l'action de grftce.