‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 23 sur 79 · Apprenez ici à témoigner votre gratitude · texte numérisé non relu

Apprenez ici à témoigner votre gratitude

SUR LE CANTIQUB DES CANTIQUES

sans délaini négligence : apprenez à rendregrtcespour chacun des bienfaits que tous recevez. Conndérex, est-il dit, eomidérex atUnUvetMiU ce qu*on$ert devantwms^^ en sorte qu'aucun des dons divins quels qu'ils soient, grands, médiocres, petits, ne soit privé de Faction de grftce qu'il mérite. Il nous est prescrit de recueillir les restes, de peur qu'ils ne se perdent ^ : ce qui signifie qu'il ne faut pas oublier même les plus petits bien&its. Or, ce qu'on donne à un ingrat n'est-il pas perdu? L'ingratitude est ennemie de l'&me; elle détruit les mérites, elle ruine les vertus, elle perd les bienfaits. L'ingratitude est un vent brûlant qui dessèche les sources de la piété, qui tarit les rosées de la miséricorde et les fleuves de la gr&ce. C'est pourquoi l'Épouse, dès qu'elle sent que la grâce lui est venue de la main gauche, se h&te d'exprimer sa reconnaissance, sans en attendre k plénitude qui est dans la main droite. Et, en montrant sa tète soutenue par la main gauche de l'Ëpoux, elle n'ajoute pas que sa main gauche l'embrasse : elle se borne à dire : elle m'embrassera.

7. Mais qu'entendons-nous par la gauche, ou par la droite du Yerbe-Ëpoux 7 Ce mot a-t-il le sens qui, dans l'homme, désigne des parties distinctes, des membres différents appelés droite et gauche? Non, car la parole qui vient de Dieu et qui est Dieu n'admet aucune multiplicité. Dieu est celui qui est ', et telle est la simplicité de sa nature qu'elle n'a point de parties ; il est tellement un qu'il exclut tout nombre. Car, c'est de la sagesse de Dieu qu'il est écrit : Sa sagesse ne se compte pas ^. Mais si l'invariable est incompréhensible, et par conséquent ineffable, où trouver, je vous prie, des paroles qui expriment dignement cette majesté, et qui permettent d'en parler avec exactitude, ou de la définir convenablement? Cependant disons, comme nous pourrons, ce que le Saint-Esprit nous inspirera. L'autorité des Pères et l'habitude des Écritures nous autorisent à emprunter aux choses connues des similitudes convenables : on nous interdit les nouveautés de langage; nous devons nous borner & emprunter des termes connus destinés à revêtir dignement ces comparaisons. Autrement il est ridicule de prétendre expliquer l'inconnu par l'inconnu même.

8. Ces mots de droite et de gauche désignant ordinairement l'adversité ou la prospérité, il semble qu'ici la gauche du Verbe peut indiquer la menace du «supplice étemel, et la droite la promesse du Royaume céleste, n

* Prov., xxiii, 1. — t Jetn, vi, «2. — » Exod., xir, il. — ♦ P». XIV, 6, 5.

est des heures où notre &me est sous le poids d'une crainte servile du ch&timent : alors la gauche du Verbe est, non sous la tète mais sur la tète de cette &me : et, dans cet état, elle ne peut dire : Sa main gauche est sous ma tête. Mais si un progrès l'a tirée de cet esprit de servitude, si elle s'élève à un sentiment plus digne, à une obéissance volontaire, si eUe est plus accessible à l'espoir des récompenses qu'à la crainte des châtiments : si, surtout, elle est mue par l'amour du bien même, alors elle pourra certainement dire : Sa main gau^ ehe est sous ma tite. Car une disposition plus noble aura vaincu en elle la crainte servile figurée par la gauche; ses pieux désirs l'auront rapprochée de la droite, où sont les promesses, puisque le prophète dit au Seigneur : Dans votre main droite sont d'étemelles déliées ^. C'est donc fondée sur la certitude de l'espérance que l'Épouse dit, avec confiance : De sa main droite il me tiendra embrassée.

9. Voyez maintenant, avec moi, si une ftme ainsi disposée et parvenue h un lieu si doux, a droit de s'appliquer les paroles du prophète et de dire avec lui : Je m'endormirai dans la paix, et fy reposerai, surtout quand elle a pour elle ce motif qu'elle indique : Car, Seigneur^ vous m'avez affermie d'une façon particulière dans V espérance ^. Et il en est ainsi; tant qu'une &me est sous l'empire de l'esprit de servitude, que pauvre en espérance, elle est riche en crainte, eUe n'a ni force, ni repos : elle flotte entre l'espérance et la crainte, tourmentée davantage par la crainte qui est un supplice. Aussi ne peut-elle dire : Je dormirai en paix^ et je jouirai du repos^ quand elle n'a pas le droit de se croire solidement affermie dans l'espérance. Mais que la grftce grandisse graduellement en elle , la crainte diminuera, l'espérance deviendra plus forte; et si elle arrive à une charité qui, prêtant toutes ses énergies à l'espérance, chasse toute crainte, alors ne se trouvera-t-elle pas profondément affermie dans la confiance, et capiJ)le, par conséquent, de dormir en paix au sein d'un partait repos ?

10. Quand vous dormirez au milieu des MritageSf vous aurez les ailes argentées de la colombe K Ceci est dit, à mon sens, parce qu'il y a un milieu entre la crainte et la sécurité, comme entre la gauche et la droite; c'est l'espérance sur laquelle l'&me et la conscience se reposent délicieusement sur la couche molle et douce de la charité. Tel est peut-être le sens de cette description du lit de Salomon, qu'on trouve dans la suite de ce cantique, et où vous

i Ps. XV, 11. — • PB, IV, 9, 10. — » P». LTYII, 14.

ces mots iHéna orné le miHeu de charité^ en fatewf des fUe$ de Jérusalem K Celui (}ui se sent solidement afiermi dans l'espérance, n'est plus l'esclave de la crainte : il se repose dans l'amour. Elle se repose, elle dort enfin l'Ëpouse, en feiTeur de laquelle il est dit : Je tous en conjure, fWes de Jérusalem^ par les chewreuils et les eerfs des chafnps, ne troublex pasj ne réveiUex pas celle que f aime qu'elle ne le veuiUe^. Grande et merveilleuse condescendance de l'Époux. U laisse dormir danl^ son sein l'ftme contemplative; il la soustrait à tous les embarras, laprot^e coÊxîre les inquiétudes, les ligita-

tions et les soucis du monde : et il défend de l'éveiller contre son gré. Hais n'abordons pas ce sujet à la fin d'un entretien qui ne nous laisse plus d'espace. Il en commencera plul6t un autre ; une matière si agréable demande è être traitée avec un grand soin. Ce n'est pas que, même alors, nous soyions capables d'avoir de nous-mêmes des pensées en rapport avec un sujet si sublime et si élevé : mais notre suffisance vi^t de Dieu, de Jésus-Christ, l'Époux de l'Église et le Dieu souverain béni dans tous les «iècles. Ainsi soit-^il.

SERMON LII

'Du ravissement appelé contemplation , . oU T Époux jaloux du repos de Vâme sainte, lui

procure un doux sommeil.

1. Je 90US en conju/te^ filles de Jérusalem, par les chevreuils et les eerfs des champs, nVveillex point celle que f aime, a'oant qu'elle ne le veuille '. Cette défense s'adresse aux jeunes filles. L'Époux les appelle filles de Jérusalem, car bien que délicates, molles, faibles encore dans leurs affections et leurs actions toutes féminines, elles s'attachent pourtant à l'Époux, dans l'espoir d'avancer et d'arriver à Jérusalem, n leur défend donc de troubler le sommeil de l'^ouse, et d'oser la réveiller malgré elle. C'est pour cela, qu'en Époux plein d'amabilité, il a mis sa main gauche sous la tête de l'Épouse, comme il a été dit précédemment, afin de l'aider à reposer et à dormir sur son sein. Et maintenant, comme l'Écriture continue à le raconter, gardien fidèle il daigne, en sa bonté, veiller sur elle, de crainte que les jeunes filles ne la troublent parleurs fréquents et minutieux empressements et ne la tirent de son sommeil. Telle est la suite littérale du texte. Hais cette adjuration par les chefereuils et les cerfs prise littéralement, n'offre aucun sens raisonnable. Il la &ut entendre absolument au sens spirituel. Mais de quelque façon qu'on l'explique, il est bon pour nous de res-

1 Cantiq., m, 10. — > Cantlq., n, 7. — * Cantiq., n, 7.

ter ici, et de considérer un instant la bonté, la suavité, et la condescendance de la nature divine. 0 homme! qu'avez-vous donc jamais éprouvé, dans les affections humaines, de plus doux que ce qui découle pour vous, du cœur du Très-Haut? Et celui qui répand ces douceurs c'est celui qui sonde les profondeurs divines, et qui ne peut ignorer ce qui est en lui, puisqu'il est son désir même. Il ne saurait non plus redire que ce qu'il a vu en lui, puisqu'il est l'Esprit de vérité.

2. Il eu est, parmi nous^ qui ont mérité de jouir de cette faveur, et d'acquérir, par euxmêmes, l'expérience de ce délicieux secret« Aussi croyons-nous pleinement à ce passage de l'Écriture que nous avons sous les yeux, et où nous voyons clairement l'Époux céleste désirer, avec ardeur, le repos de son Épouse bien-aimée, la tenir endormie entre ses bras, dans la crainte que la peine, ou le bruit ne vienne troubler la douceur de son sommeil. Ma joie déborde en voyant cette majesté s'abaisser, jusqu'à converser familièrement avec notre infirmité, la divinité épouser une Ame exilée, et ne pas rougir de lui montrer l'amour le plus passionné. Ah ! c'est le ciel que cette scène que je vois sur la terre : et T&me

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

éprouvera certainement ce que raconte cette page sacrée. Seulement elle est incapable d'exprimer ce qu'elle sera capable de sentir un jour : elle est même impuissante à rendre ce qu'elle éprouve aujourd'hui. Quelle félicité goûtera donc cette âme à qui, dès ici-bas, est permise une pareille &miliaritë, une ftme pressée entre les bras de Dieu, caressée sur son sein, el gardée par hii, durant son sommeil, dans la crainte qu'on ne l'éveille malgré elle?

3. Essayons donc de dire, si nous pouvons, quel est le sommeil dont l'Ëpoux veut que dorme sa bien-aimée, et dont U ne veut pas qu'on la tire, malgré elle. Sinon, celui qui Ûrait dans saint Paul, Vhêure est fientu d» sor^ tir du sommeil S ou dans le prophète, cette prière qu'il adresse à Dieu : Seigneur j écMrez mes yeux, pour quHls ne s'endorment pas dans la mort 2, pourrait être troublé par l'équivoque des mots, et ne plus voir, au juste, ce qu'on doit entendre par ce sonuaaeU de l'Ëpouse dont il est ici question. Ce n'est pas le sommeil dont le Seigneur a dit, dans l'Évangile : Lazare notre ami dort : aUons k tirer de son sommeil '. H voulait parler de la mort de son corps, et lés disciples s'imaginaient qu'il iMirlait d'un vrai sommeil. Le sommeil de l'Epouse n'est pas corporel; ce n'est, ni le repos paisible qui enchaîne doucement, et pour un temps, les sens, ni le repos affreux qui détruit la vie. Bien moins encore est-ce le sommeil fatal qui fait rester irrévocablement dans le péché qui donne la mort. C'est un repos vivifiant, vigilant, qui illumine les sens intérieurs, qui écarte la mort, et communique une vie étemelle. C'est un sommeil qui n'endort pas les sens, mais qui suspend leur application. C'est même une mort (je le déclare), et l'apôtre la recommande à certains fidèles encore vivants, lorsqu'il leur dit : Vous êtes morts et i^otre vie est cachée en Dieu^ avec J.-C, ♦.

4. J'ai donc raison de donner le nom de mort à l'extase de l'Épouse qui, sans lui ôter la vie, l'arrache aux pièges de la vie, en sorte qu'elle puisse dire : Notre dme s est échappée comme un passereau du filet des chasseurs ^. Dans cette vie, nous marchons au milieu de filets peu redoutables, si l'&me est enlevée à elle-même par quelque sainte et vive pensée , pourvu cependant qu'eUe soit sortie d'ellemême, par un vol qui la porte au-delà de notre &çon ordinaire et commune de penser : car, c'est vainement qu'on jette le filet devant les yeux des oiseaux ^. Comment, en effet, redou-

* Rom., xni, n. — « Ps. xii, 4. — • Jean, xi, 11. — ♦ C0I088., lïi, 3. — > Ps. cxxiii, 7. — • Prov., i, 17.

ter la volupté, quand on n'a pas môme le flen» tîment de la vie? L'&me ayant perdu, non la vie, mais le sentiment de la vie, ne peut plus sentir les tentations auxquelles la vie est sujette. Qui me donnera les ailes de la co^ lombe, afin que je puisse m'envoler au lieu de mon repos 1 ? Puissé-je aussi mourir souvent de cette mort, afin d'échapper aux fileta d6 la mort, et ne plus sentir les mortelles douceurs d'une vie voluptueuse, mais éproaver de la frayeur au sentiment seul du plaisir, devant les ardeurs de Tavarice, les aiguillons de rim*patience et de la colère, les tortures des sollicitudes, et des soucis cruels ! Que saon ftme meure de la mort des justes! Qu'aucune fraude ne vienne l'enlacer, ni aucune iniquité la séduire ! G bonne mort, qui n^ôte pas la vie, mais la transfigure: qui ne détruit pas le corps, mais élève Tâme !

8.. Mais ce n'est que la mort des bomnuss. Que mon ftme meure de la mort môme des anges, afin que, perdant le souvenir des choses présenta, eue se dépouille n(»9eseulement des désirs inférieurs et corporels, mais de leurs images, et que devenue entièrement pure elle vive avec ceux dont sa pureté la rapproche. Voilà, je pense, ce qui s'appelle » ou seulement le ravissement, ou surtout la contemplation; car ne pas (^re esclave des pas^ sions pendant la vie, c'est ui^ vertu l^ttKMiîne; mais ne pas se laisser dominer par les images corporelles, même en les voyant, c'est la pureté des anges. Cependant l'un et l'autre est un don de Dieu, un ravissement, une élévation au-dessus de soi-même; l'un est éloigné, l'autre est plus près. Heureux celui qui peut dire : Je me suis éloigné et fai fuiy dans la solitude \ Il ne se contente pas de sortir, il s'éloigne afin de pouvoir reposer. Vous avez quitté les attraits de la chair, pour ne plus obéir à ses concupiscences, ni être retenu par ses charmes : vous êtes parti : vous vous êtes séparé; mais vous ne vous êtes pas encore réellement éloigné, si par la pureté de votre cœur, vous n'avez triomphé des images et des représentations corporelles. Jusque-là, ne vous promettez pas de repos. Vous vous trompez si vous croyez trouver hors de vous un lieu de repos, une solitude retirée, la sérénité de la lumière, le sanctuaire de la paix. Mais donnez-moi une ftme parvenue à ce degré, je n'hésiterai pas à proclamer qu'elle jouit du repos, et peut s'écrier : 0 mon dme ! rentre au lieu de ton repos^ parce que le Seigneur t'a comblée de biens^. Or, ce lieu est vraiment dans la solitude; cette habitation est vraiment dans

* Ps. uv, 7. — « Ps. Lvii, 8. — » P». cxiv. 7.

la lumière, selon le prophète ; c'est ici le taliemade dont l'ombre l'abrite contre les ardeurs du jour et contre la pluie S et duquel David a dit : Il m'a caché dan» son tabemacU au jour du malheur^ il m'a protégé dans le «ecrct de sa tente >.

6. Croyez donc l'Épouse retirée dans cette solitude : le charme de ce lieu l'a endormie dans les baisers de l'Ëpoux; c'est-à-dire» qu'elle était tombée en extase, quand il a été défendu aux jeunes filles de l'éTeiller contre son gré. Mais comment? car cette défense n'était pas un simple et léger avertissement. Elle se produit sous la forme nouvelle et inusitée d'une adjuration par les chevreuils et les cerfs des champs. Ces sortes d'animaux sauvages, par la pénétration de leur vue et la rapidité de leur course, me paraissent figurer assez bien ces &mes saintes, dépouillées de leur corps, ainsi que les anges qui sont avec Dieu. Ces deux propriétés conviennent, en effet, à ces deux ordres d'esprits, car ils s'élèvent aisément aux idées les plus hautes ; ils pénètrent sans difficulté les plus profondes, et la mention qui est faite de la vie de ces animaux dans lés champs indique évidemment la libre et vive activité des âmes dans la contemplation. Que signifie cette adjuration? Quel est son but? C'est d'empêcher les jeunes filles turbulentes d'arracher, sous un prétexte Mvole, la bien-aimée à l'assemblée vénérable où transportent certainement la contemplation et l'extase. Aussi convient-il qu'elles soient tenues en réserve par l'autorité de ceux à la société desquels leur importunité l'arracherait. Qu'elles songent donc ces jeunes filles qui elles ofiensent en troublant leur mère ; qu'elles ne comptent pas sur sa tendresse jusqu'à se jeter, sans crainte et sans motif, dans cette céleste réunion. Or, qu'elles y pensent, c'est ce qu'elles font toutes les fois qu'elles troublent le repos de leur mère livrée à la contemplation. Il dépend donc d'elles et de travailler à sa propre sanctification, et de s'occuper de ces jeunes compagnes, autant qu'elle le juge à propos, puisqu'on leur interdit de la réveiller contre son gré. L'Époux sait bien de quel amour l'Épouse brûle pour ses proches : il sait que cette mère puise dans sa charité une vive sollicitude pour les progrès de ses filles, et que, pour rien au monde, elle ne se ravira, ou ne se refusera à leurs besoins. C'est pourquoi il laisse à sa discrétion Theure de son

* laaL, IT, 6. — * Pb. xxvi, 5.

réveil. Elle ne ressemble pas à ces pasteurs trop nombreux et flétris par le prophète, qui prennent pour eux ce qui est gras et fort, et qui repoussent ce qui est débile dans le troupeau ^. Est-ce que le médecin cherche les gens sains et bien portants, et non les malades? S'il le ftit, c'est comme ami, et non comme médecin . Qui instruirez-vous , ô excellent maître, si vous repoussez tous ces ignorants? Qui donc, je vous prie, courberez-vous sou6 le joug de la discipline, si vous éloignez, si vous évitez tous les cœurs indisciplinés? Envers qui déploierez-vous votre patience, si vous n'admettez que les doux, et si vous écartez les natures inquiètes?

7. Il en est cependant ici dont je dirai : Plaise à Dieu qu'ils méditent attentivement ce texte! Os y verraient sûrement le respect qu'ils doivent à leurs supérieurs, et comment, par les inquiétudes qu'ils leur causent, ils se rendent ennemis des habitants des cieux. Peutêtre nous importuneraient-ils moins nousméme, et ne troubleraient-ils pas nos loisirs avec tant d'irrévérence et de légèreté. Ils le savent bien, il est rare, même lorsqu'ils respectent mon repos, que les survenants me laissent une heure de tranquillité. Mais j'ai du scrupule de la plainte que j'adresse ici : car je crains qu'une Ame timide, appréhendant de me troubler, ne fasse violence à sa patience, et ne me cache ses propres besoins. Je m'arrête donc, pour ne pas donner plus longtemps aux faibles un exemple d'impatience. Les petits enfants du Seigneur croient en lui : je ne puis souffrir de leur être un sujet de scandale 2. Je ne me servirai pas ici du pouvoir que j'ai sur eux : qu'ils usent plutôt de moi à leur gré et qu'ils se sauvent. Ils m'épargneront, s'ils ne m'épargnent point, ou plutôt^ mon repos sera qu'ils ne craignent point de m'importuner de leurs besoins. Aussi longtemps que je le pourrai, je me dépenserai pour eux, et, tant que je vivrai, je servirai Dieu en leur personne, avec une charité sincère. Je ne chercherai pas mon intérêt; mon avantage sera le bien de tous. Je demande seulement que mon ministère soit agréable et fructueux à mes frères. Puissé-je par là, au jour mauvais, trouver miséricorde aux yeux de leur Père et de l'Époux de l'Eglise, Jésus-Christ notre Seigneur qui est, avec lui, le Dieu souverain béni dans les siècles ! Ainsi soit-il.

i Ëzéch., xxzxv, 3, 4. — * Math., xvin. 6.

SUR LE CANnOUE DES CANTIQUES.

SERMON LUI

Les montagnes et les collines désignent les esprits célestes au-dessus desquels passe l'Époux par son avènement sur la terre^ ou par le mystère de r Incarnation.

i. Vbix du Bien-Aimé ^. Témoin de la retenue inaccoutumée des jeunes filles et de la crainte respectueuse qui les empêche d'interrompre son repos sacré, en câant à la présomption qu'eues avaient eue naguères de troubler sa contemplation profonde, l'Épouse reconnaît ici les prévenantes sollicitudes de l'Époux. Heureuse, soit de leurs progrès qui modèrent leur turbulence excessive et superflue, soit de la liberté dont elle pourra désormais jouir eUe-méme, soit delà bonté et des &veurs de l'Époux si soucieux du repos de sa bien-aimée, qu'il protège avec tant de vigilance suave, ou plutôt d'ardeur; l'Épouse, disje, déclare qu'elle doit cette grftce à la voix du bien-aimé, qui s'est, dans ce but, adressé aux jeunes filles. Car celui qui conduit les autres avec vigilance s'occupe rarement de lui-même, il craint sans cesse de manquer à ses inférieurs, et de déplaire à Dieu, en préférant son repos et les douceurs de la contemplation aux intérêts communs. Or, pour un supérieur, qui goûte un peu de repos, ce n'est pas un médiocre sujet de joie et de sécurité quand une crainte, un respect inspirés par le ciel aux cœurs de ses subordonnés, lui font comprendre que son repos est agréable à Dieu, et que Dieu même les porte à souffrir courageusement leurs peines, plutôt que d'oser troubler témérairement les doux loisirs de leur Père spirituel. En effet, cette respectueuse crainte des enfants montre bien qu'ils ont intérieurement entendu la voix sévère et menaçante de celui qui dit par le Prophète : Cest moi qui parle et ma parole est justice^. La parole, c'est son inspiration, c'est la juste crainte qui nous frappe.

2. A cette voix, l'Épouse tressaille d'allégresse ; elle bondit de joie : Cesty dit-eUe, la toix de mûn bien-aimé. EUe est aimée, et c'est pourquoi la voix de l'Époux la comble de bonheur. Et elle ajoute : Le toici! il vient fran-

1 Cantiq., n, 8. — * lui, uuii, !•

ehistant les montagnes et bondissant par-dessus les collines. Assurée par cette voix de la présence de l'Époux, elle tourne sans délai ses regards pour voir celui qu'elle a entendu. L'ouïe conduit à la vue, car la foi vient de ce qu'on entend ^. Par la foi les cœurs sont purifiés et rendus capables de voir Dieu. Il est écrit en effet : Par la foi il apurifiéUs aturs^. Elle voit donc venir celui qu'elle avait entendu parler, le Saint-Esprit suivant ici l'ordre décrit dans le Prophète : Ecoutez^ ma fiUe^ et voyex '. Et, afin que vous sachiez d'une façon plus certaine que ce n'est point ici à l'effet du hasard ni du sort, mais de la prévoyance et de la réflexion, si l'oule précède la vue, pour la raison déjà indiquée; voyez si on ne trouve pas la même suite de paroles dans Job, quand Ù dit à Dieu : Mon oreiUe vous a entendu^ et maintenant mon oHl tous voit ^. Et, quand l'Ecriture raconte la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres, ne dit-elle pas aussi que l'ouïe a précédé la vue ? Il est écrit, en effet : On entendit tout à coup un grand bruit, comme celui d'un vent impétueux qui venait du ciel; et plus loin : En même temps ils virent paraître de9 langues de feu qui s'arrêtèrent sur chacun d^eux^. L'oreille a donc perçu d'abord l'arrivée de l'Esprit-Saint, puis la vue. Mais assez sur ceci, car si vous vous donnez la peine d'examiner cette question vous-mêmes vous pouvez trouver dans d'autres endroits de l'Ecriture des citations semblables à celles-ci.

3. Considérons maintenant un point qui demande des recherches plus attentives, parce qu'il est plus difiBcile à approfondir. J'ai besoin, j'en conviens, de l'aide de l'Esprit-Saint, afin de réussir à mettre en lumière quelles sont ces montagnes et ces collines, par-dessus lesquelles les regards joyeux de l'Épouse voient l'Époux bondir, qusuid il se h&tait, je crois, de venir racheter celle dont la beauté

* Rom., X, 17. — « Act., xv, 9. — • Ps. xuv, il. — * Job, xui, 5. — > Act, n, S, 3.

avait excité ses désirs. Car je suis persuadé que tel est le sens de ce passage, puisque je rencontre un passage analogue dans le Prophète ; il voit clairement, en esprit, et il décrit l'arrivée du Sauveur : n établit, dit-il, sa tente dans le soleil, semblable à l'Époux qui sort de la chambre nuptiale. Il s*est élancé^ comme un géante dans la carrière; il part d'une extrémité du ciel et arrive jusqu'à l'autre^. Nous connaissons cette course et ce retour, ce point de départ et ce terme. Quoi donc ? En lisant ceci dans le Psalmiste, et dans le Cantique nous représenterons -nous un géant, un homme d'une taille gigantesque, épris d'amour pour une femme absente, et traversant, pour aller à elle, ces montagnes et ces collines qui élèvent leurs masses au-dessus de nos plaines et jusqu'aux nues? Non. Ces images matérielles ne conviennent pas, surtout dans l'interprétation de ce Cantique tout spirituel ; elles ne sont pas permises à nous qui nous souvenons d'avoir lu dans TEvangile que Dieu est esprit^ et qu9 ceux qui Vadorent doivenl V adorer en esprit '.

4. Quelles sont donc ces montagnes et ces collines spirituelles ? car il faut que nous sachions enfin quels sont ces élancements et ces bonds que &it sur leurs sommets l'Ëpoux qui est Dieu et qui est Esprit? Si ce sont ks montagnes où, selon rËvangile,furent jadis laissées les quatre-vingt-dix-neuf brebis, quand le Pasteur vint sur la terre chercher la centième qui était perdue, il reste pourtant ici quelqu'obscurité, et le sens est encore incertain. Il est difficile en effet, de déterminer sur quelles autres niontagnes habitent et paissent ces brebis spirituelles, ces béatitudes célestes, et ce sont certainement ces brebis dont il est ici question. S'il n'existait pas de montagnes de ce genre, la Vérité n'aurait pas tenu ce langage et le prophète lui-même, parlant longtemps d'avance delà Jérusalem céleste, n'aurait pas assuré que ses fondemenents reposent sur les montagnes saintes ). Enfin, pour preuve que ce séjour divin renferme non-seulement des montagnes spirituelles, mais des montagnes vivantes et raisonnables, écoutez Isaïe : Les montagnes et les coUines chanteront devant Dieu K

8. Et quelles sont-elles , sinon ces esprits mêmes, habitant les cieux, qu'avec le Seigneur, nous avons appelés brebis, en sorte que les montagnes et les brebis sont une même chose? Mais, peut-être trouve-t-on absurde que* des monti^nes paissent sur des montagnes, ou des brebis sur des brebis. Au sens littéral, tout

i P». xviii, 6, 7. — t Jean, iv, 24. —«Math., xvin, 12. — * PB. Lxxzvi, 1. — » Isa!, LV, 12.

ceci sonne mal en effet. Mais le sens spirituel est plein de saveur, si l'on observe ^ue le pasteur de ces diverses brebis, Jésus-Christ, la Sagesse de Dieu donne à toutes une seule et même nourriture, la Vérité : il la donne autrement à celles du ciel et autrement à celles de la terre. Pour nous hommes mortels, dans ce lieu de pèlerinage, il nous faut manger notre pain à la sueur de notre front, le demandant à la fatigue et à la peine, c'est-à-dire le cherchant, soit auprès des hommes doctes, soit dans les saints livres, ou nous efforçant de puiser la connaissance des choses invisibles dans celle des choses créées. Pour les anges, ils reçoivent en eux-mêmes, mais non d'euxmêmes, avec autant de facilité que de bonheur, la plénitude de toute science : aussi vivent-ils heureux, instruits par Dieu même* Les élus ont bien la promesse infoillible qu'un jour ils auront le même bonheur : mais il ne leur est pas encore donné de jouir d'une félijdté assurée.

6. Les montagnes paissent donc sur les montagnes, et les brebis au milieu des brebis, puisijue ces substances spirituelles qui sont tout à la fois montagnes et brebis puisent abondamment dans le Verbe de vie l'âément d'une vie perpétuellement heureuse. E31es sont montagnes, à cause de leur plénitude et de leur hauteur; elles sont brebis par leur mansuétude. Remplies de Dieu, élevées en mérites, riches de vertus, elles abaissent néanmoins leurs fronts sublimes, et elles s'inclinent dans l'obéissance et l'humùité, sous le commandement de l'infinie majesté, comme de douces brebis qui vont partout au gré de leur pasteur et qui suivent ses pas. Sur ces saintes montagnes, selon le prophète David, reposent, coDune sur la sagesse créée avant toutes choses, les fondements de la cité de Dieu affermis dès l'origine i. Cité une au ciel et sur la terre, bien qu'elle soit en partie voyageuse ici-bas et en partie triomphante. De ces deux cités, comme de cymbales vivantes et sonores, s'échappent sans cesse les actions de gr&ces et les hymnes de louanges 2, dont les harmonies douces et étemelles réalisent ce que nous avons dit, d'après le même prophète : Les montagnes et les collines cfumteront la gloire de Dieu : et ce que dit un autre, s'adressant au Seigneur même : fTeureu^ ceux qui habitent davis votre maison : Us vous loueront dans les siècles des siècles^.

,7. Donc, pour revenir au point d'où nous a éloignés une digression nécessaire, les esprits sont les montagnes et les collines sur lesquelles

< Ps. Lxxxvx, 1. — * Isal, u, 3. — * Ps. lxxziii, 5.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

TÉglise voyait bondir l'Époux avec tant d'allégresse, pour accourir dans ses bras : et nonseulement il y bondissait, mais il les franchissait. Voulez-vous voir ces bonds dans les écrits des prophètes et des apôtres ? Ce n'est pas que je veuille rapporter ici tous les témoignages que les moins occupés peuvent eux-mêmes trouver sur cette matière, ce qui serait aussi long qu'inutile : je ne citerai que les textes plus courts et plus clairs toiiehant les bonds de l'Époux. David dit de lui : il a dressé sa tenu dans le soleil : et il est lui-même comme un ipoux qui sort de la chambre nuptiale. Il s* élance^ comme un géante pour parcourir sa route, en partant des extrémités du ciel^.îl s'élance du ciel en terre : quel bond ! Je ne vois pas ailleurs que celui qui habite une lumière inaccessible ait dressé sa tente dans le soleil, c'est-à-dire, qu'il ait manifesté sa présence* dans la lumière et l'évidence, excepté sur la terre. En effet, il a été vu sur la terre, et il a conversé avec les hommes^ : sur la terre, dis-je, qui est comme le soleil, il a manifestement établi sa tente, à savoir le corps qu'il a daigné prendre au sein d'une vieige, pour s'y rendre visible, et ainsi toute chair a pu voir le salut de Dieu venant dans la chair.

8. Il a donc bondi sur les montagnes, c'està-dire sur les esprits supérieurs, lorsqu'il s'est abaissé jusqu'à eux, et a daigné leur révéler le secret caché depuis les siècles, le grand mystère de sa bouté. Mais après avoir franchi les sommets de ces majestueuses montagnes, les Chérubins, les Séraphins, les Dominations, les Principautés, les Puissances et les Vertus, il a consenti às'abaisser jusqu'aux hiérarchies inférieures des Anges, comme sur des collines. Hais y est-il resté? Non, il a franchi ces collines ellesmêmes. Car, dit l'Apôtre, il n'a pas pris la na-ture angéUque^ mais la race d'Abraham^ bien inférieure aux Anges,afin d'accomplir la parole 4u prophète citée plus haut, lorsque parlant au Père de son fils, il dit : Vous tavex abaissé d'un degré au-dessous des Anges ^. Ceci peut s'entendre cependant de la nature humaine, puisque l'homme lait à l'image de Dieu et doué de raison comme l'ange, est, par son corps tiré de la terre, placé un peu au-dessous de l'Ange même. Maisentendez l'apôtre saint Paul parlant ouvertement de Celui qui ayant la nature de Dieu n'a pas cru fawe une uswrpation de se dire égal à Dieu : mais il s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave, s'assimilant à l'homme y et en revêtant V extérieur^. Et encore : Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya

* P». XVIII, 6, 7. — • Baruch, m, 38. — » Hébr., ii, 16. — ♦ P». VIII, 6. — • Pbilipp., II, 6, 7.

son Fils formé d'une femme^ assujetti à la loi, afin de racheter ceux qui étaient sous {a toi ^ . Celui qui a été formé d'une femme a été aussi assujetti à la loi, et c'est lui qui, sans aucun doute, a franchi non-seulement les montagnes, à savoir les béatitudes les plus hautes et les plus élevées, mais encore les anges inférieurs, qui, par comparaison avec les esprits supérieurs , sont justement désignés du nom de collines. Du reste, le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que quiconque est revêtu d'une chair mortelle, fût-il môme le grand Jean-Baptiste^. Si nous reconnaissons que le Dieu-Homme, même comme homme, est incomparablement élevé au-dessus de toute Principauté et de toute Puissance, il est certain que s'il les surpasse en majesté, il s'est mis au-dessous d'elles par son infirmité. Ainsi il a bondi sur les montagnes et franchi les collines, quand dans sa bonté infinie, il s'est montré au-dessous, non-seulement des esprits les plus élevés, mais encore des esprits les plus humbles, n s'est assujetti non-séulement aux esprits d'en haut, mais à ceux mêmes qui habitent des demeures d'argile, dépassant et surpassant en humilité l'humilité même des hommes. En effet, il était soumis à Marie et Joseph, à Nazareth, à l'&ge de douze ans* : et on le voit ensuite, aux bonis du Jourdain, s'incliner en sa jeunesse sous les mains de Jean^. Mais le jour s'incline lui-même, et cependant je ne voudrais pas quitter tout à fait ces montagnes.

9. Du reste, si nous voulions, cette fois, en suivant Jiotre attrait, en explorer toutes les beautés, en sonder tous les secrets, je craindrais d'ôter à ces discours le charme de la brièveté, ou de porter dans cette vaste et sublime matière une précipitation qui lui ravirait tout le soin qu'elle réclame. Faisons donc aujourd'hui, s'il vous plaît, une halte sur ces montagnes. Aussi bien est-il bon pour nous d'habiter un lieu où le Christ-Pasteur nous a établis avec les saints anges, en des pâturages qui nous offrent un aliment dont la douceur égale l'abondance. Nous sommes aussi, en effet, les brebis de son bercail. Donc, innocentes brebis du bon Pasteur ruminons tout ce que, dans le présent discours, nos lèvres avides ont si ardemment dévoré. Dans un autre discours nous étudierons attentivement le reste de ce texte, avec l'aide de l'Époux de l'Eglise, Jésus- Christ notre Seigneur, qui est par-dessus tout, le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.

1 Galat., IV, 4, 5. — « Luc, vn, 28. — » Id., n, 61, 42. — «Math.| 111,13.

SERMON LIV

Comment encore les anges et les hommes sont désignés par les montagnes, et les démons par les collines, ^e trois sortes de crainte qui doivent nous porter à redouter de perdre la grâce de bien agir que nous tenons de ^ieu.

1 . Sur le texte traité dans le discours d'hier, je vais vous proposer un autre sens que j'ai réservé pour cet entretien : vous jugerez et vous choisirez, n n'est pas besoin de répéter ce que nous avons dit plus haut : vous n'avez pu l'oublier si vite. Du reste, tout est écrit comme je l'ai dit, et recueilli avec tous les autres sermons, en sorte qu'il serait aisé de retrouver ce qui aurait échappé à vos souvenirs. Ecoutez donc la suite : Le wnci! Il vient bondissant sur les montagnes et franchissant les eoUines ^ L'É* pouse veut parler de l'Époux. Il a bondi en efiTet dans les montagnes quand, envoyé par son Père pour évangéliser les pauvres, il n'a pas dédaigné l'office des anges, lui l'ange du Grand- Conseil, lui le Seigneur même. Il est descendu en personne sur la terre, Celui qui avait coutume d'y déléguer des messagers. C'est par lui-même que le Seigneur a fait connaître son salut : c'est par lui-même qu'il a révélé sa justice en présence des nations >. C'est pourquoi, comme y selon la doctrine de saint Paul, tous les anges sont envoyés pour exercer leur ministère en faveur de ceux qui doivent recueH-- Ivr {héritage du salut^j celui qui était au-dessus d'eux est devenu au milieu d'eux, comme l'un d'eux, dissimulant l'injure qu'il avait reçue et multipliant ses grâces. Mais il &ut l'entendre lui-même. Je ne suis pas venu pour être servie mais pour servir et donner ma vie pour la rédemption de plusieurs^. Personne n'a agi de la sorte : le dévouement et la fidélité de son obéissance ont surpassé tous ceux qui s'étaient, avant lui, constitués serviteurs. 0 le bon serviteur! Il nous a donné sa chair pour nourriture, son sang pour breuvage et sa vie pour rançon. Serviteur parfait, au cœur ardent, h la charité brûlante, à la bonté généreuse, qui non-seulement bondit sur les montagnes, mais franchit les collines; c'est-à-dire, que son em-

i GanUq.f ii, 8. — « Pa. xcvii, 2. — » Hébr., i, 14. — * Math., zx, 28.

pressement à nous servir surpasse tout, l'emporte sur tout. Il est vraiment Celui que Dieu a oint de l'huile de joie d'une façon plus abondante que tous ceux qui y ont participé avec luii : aussi s'est-il élancé dans la carrière comme un géant, n s'est élanfeé plus loin que Gabriel et l'a devancé auprès de la Vierge, ainsi que l'atteste l'archange lui-même^ lorsqu'il dit : Je vous saluée pleine de grâce^ le Seirgneur est avec vous^. Et quoi? Celui que vous venez de laisser au ciel, vous le trouvez dans le sein de Marie? Comment cela? Il s'est envolé sur l'aile des vents et l'a devancé. 0 Archange I vous voilà vaincu : celui qui vous a envoyé devant lui vous a prévenu.

2. Il bondissait certainement dans les montagnes, lorsqu'il apparaissait jadis aux patriarches par l'organe des Anges ; explication qui semble convenir davantage au sens propre littéral, car il n'est pas dit de l'Epoux qu'il bondit dans les montagnes^ mais sur les montagnes ; de sorte que celui qui bondit sur les montagnes parait aussi celui qui les fait bondir ; et, comme il est dit dans les prophètes, il opère dans les justes, en donnant aux uns la parole, et aux autres les œuvres. Ajoutez que quelques-uns tenaient sa place et parlaient non comme Anges, mais comme le Seigneur même. Par exemple, l'Ange qui s'entretenait avec Moyse ne disait pas : moi, l'Ange du Seigneur, mais, moi le Seigneur j ce qu'il répétait souvent, n bondissait donc dans les montagnes^ c'est-àdire, dans les Anges, organes de sa parole, et l'instrument par leauel il manifestait sa présence. Il bondissait jusqu'aux hommes, mais par le moyen des Anges et non pas en personne, non dans sa propre nature, mais par l'intermédiaire d'une créature qui lui était soumise. Bondir, c'est aller d'un lieu à un autre lieu, ce qui ne peut se dire de Dieu. Il bondissait donc dans les montagnes, à savoir dans les Anges»

* Ps. XLiv, 8. — « Luc, I, 28.

SUfi LE CANTIQUE DES GANTIOUES

celui qui ne le pouvait bire en personne ; et il s'élançait jusqu'aux collines, c'est-à-dire, jusqu'aux patriarches, aux prophètes, et jusqu'aux autres hommes spirituels de la terre, n franchissait aussi les collines, quand, par le moyen des Anges, il daignait parler et se montrer non-seulement aux hommes éleyés en spiritualité, mais à des gens du peuple et à des femmes. Ou bien l'auteur sacré appelle ici eo<- Unes les puissances de l'air qui ne sont plus rangées parmi les montagnes, depuis que l'orgueil les a renversées du sommet des vertus. Toutefois la pénitence ne les apas abaissées jusqu'à une humble vallée, ou jusqu'aux vaUées des humbles. C'est d'eUes qu'il est dit, je crois, dans les psaumes : Les montagnes ont fondu comme la cire à l'aspect du Seigneur ^ Ces collines superbes et steriles placées entre les montagnes de la perfection et les vallées de la pénitence, il les a certainement franchies l'Ëpoux qui bondit sur les montagnes ; et après les avoir dédaignées et dépassées, U est descendu dans les vaUées, afin que ces vallées soient riches en froment Pour elles, au contraire, elles sont vouées à Taridite et à la stérilité, comme vous le lisez dans cette imprécation que leur adresse le prophète : Que ni la rosée j ni la pluie ne deseendentsurvous. Et afin que vous sachiez que le prophète parle ici aux Anges prévaricateurs, figurés par les monts de Gelboé, c'est U, dit-il, qu*il y a eu de nombreux blessés ^. Combien, en effet, de soldats d'Israël ont péri et périssent tous les jours sur ces montagnes maudites ! C'estd'eux que vous lisez dansle mêmeprophète parlant au Seigneur : Pareils à des blessés gui dormentdans le sépulcre^ et dont le nombre est incalculable^ Us ont été repoussés de votre main '. 3. Il ne &ut donc pas s'étonner de voir demeurer steriles et infructueux ces esprits qui ne sont pas des montagnes du ciel, mais des collines de l'air, sur lesquelles la rosée ni la pluie ne descendent jamais ; puisque l'auteur et le dispensateur de la grâce passe par-dessus eux et descend dans les vallées, afin de répandre sur les humbles qui habitent la terre, une pluie céleste qui les aide à rapporter, dans la patience, soixante et cent pour un ^. Il a visite la terre, il l'a enivrée : il en a multiplié les richesses^. U a visite la terre, non pas l'air, car la terre est remplie des miséricordes du Seigneur o. C'est en effet au milieu de la terre que le Seigneur à opéré le sâlut 7. Est-ce au milieu de l'air? Ceci est contre Origène qui, par un mensonge impudent, crucifie une seconde fois J.-C. au milieu des airs,

1 P«. xcvi, 5. — « II Rois, I, 21. — « P«. Lxxxvii. — * Math., XIII, 8, 23 ; Luc, vin-xv.— • P». lmv, 10.— • Id., XXII, 5. — ^ Id., LXXI11, 12.

pour sauver les démons; tandis que saint Paul initié à ce mystère, affirme que le Christ une iois.ressuscité ne meurt plus, et que la -mort a perdu sur lui tout empire i.

4. Mais il n'a pas seulement visite la terre, celui qui a franchi l'air ; il a visite aussi le ciel, puisque l'Ëglise dit: Seigneur ^ votremisérieordô s'étend jusque au ciel, et voire vérité va jusqu* aux nues 3, c'est-à-dire, jusqu'à ce ciel habite par les Anges et les Saints, que l'Époux ne passe pas, mais en qui il bondit, imprimant en eux les deux vestiges de ses pieds, la miséricorde et la vérité, vestiges dont je vous ai parlé au long, il m'en souvient, dans les discours pré« cédents >. Hais l'espace qui s'étend au-dessous des nuées est la demeure des démons ; ils résident dans ces airs inférieurs et ténébreux. L'Époux ne bondit point en eux, mais par-dessus eux, sans daigner les regarder, en sorte qu'ils ne gardent en eux aucun vestige du passage de Dieu. Et comment, en effet, la vérite se trouverait-elle dans le démon, puisque l'Évangile qui est la vérite même, déclare que le démon n'est pas resté dans la vérité, et qu'il est devenu menteur dès l'origine ? Vous ne trouverez pas davantage en lui la miséricorde, puisque cette même vérite de l'Évangile le convainc d'avoir été homicide dès le commencement ^. Or, les serviteurs ressemblent au père de famille. Et l'Église a bien sujet de chanter, en parlant de l'Époux : n habite dans les hauteurs, et il regarde tout ce qui est humble au ciel et sur la terre K Elle ne fait aucune mention des esprits superbes qui habitent les airs, car Dieu résiste aux superbes, et donne sa grâce aux humbles^'.

6. L'Épouse le voit donc bondir sur lesmontagnes et franchir les collines, selon cette imprécation de David: Que le Seigneur visite toutes les'^collines qui ïenvironnent, qui environnent Gelboé, mais qu^il s'éloigne de Gelboé"^. Autour du Démon désigné ici par Gelboé, il est des montagnes que le Seigneur visite : au-dessus de lui sont les Anges, au-dessous les hommes. C'est pour son châtiment qu'on lui a assigné, quand il est tombé du ciel, ce lieu intermédiaire entre le ciel et la terre, afin qu'U voie et qu'il soit jaloux, et que sa jalousie lui soit un supplice, l'Écriture disant : Le pécheur verra et il entrera en fureur; il grincera des dents et il séchera de dépit ». Quelle misère pour lui, quand il considère les cieux, d'y apercevoir d'innombrables montagnes, étincelantes d'une clarté divine, retentissant des louanges du Seigneur, couvertes de gloire et inondées de

» Rom. VI, 9.— • Pb. XXXV, 6. — » Serm. vi. — • Jean, VIII, 44. *- » Pi. cxii, 6, 6.— • Jicq., iv, 6. — ' II Rois, I, 21. — • Pi. CXI, 10.

grftces I Quelle misère plus grande encore, quand il abaisse ses regards sur la terre, d*; voir aussi des montagnes nombreuses, les montagnes du peuple . élu, affermies dans la foi, élevées par Tespérance, dilatées dans la charité, cultivées par les vertus, chargées du fruit des bonnes œuvres, et puisant dans la rosée du ciel, comme dans les bonds mystérieux de TÉpoux, une bénédiction quotidienne! Quelle douleur et quelle jalousie animent cet esprit ambitieux, quand il contemple, autour de lui, ces montagnes si glorieuses, qu*il se voit lui et les siens incultes, couverts de ténèbres, stériles en toute espèce de bien, et qu'il reconnaît que lid, le calomniateur, est devenu l'opprobre des hommes et des Anges, selon ce mot du psalmiste : Ce dragon ^e rfous avex formé pour être un objet de dérision i.

6. Et la cause de cela c^est que FÉpoux les franchit, à cause de leur orgueil ; il bondit sur les montagnes d'alentour, comme une fontaine qui s'élève du milieu du Paradis, qui arrose toute la terre, et qui répand ses bénédictions sur tous les êtres vivants. Heureux ceux qui méritent de boire quelquefois, fût-ce même rarement, à ce torrent de volupté, et en qui rejaillit de temps en temps (si elle n'y coule pas toujours), Teau de la sagesse sortie de la fon-

' taine de vie, afin qu'elle devienne aussi en eux cette sourc e qui rejaillit jusqu'à la vie éternelle ! Ce fleuve impétueux réjouit la cité de Dieu et y coule avec une abondance intarissable. Puisse-t-il se répandre quelquefois sur nos montagnes terrestres et les inonder, afin qu'après avoir été suffisamment abreuvées, elles distillent sur nos vallées quelques gouttes qui nous empêchent de rester arides et stériles ! Ah ! il n'y a que misère, pauvreté, famine dans la contrée que n'humectent jamais ni ces inondations, ni ces faibles écoulements ; la fontaine de la sagesse porte plus loin ses eaux, et parce qu'ils n'ontpas eu la sagesse, dit le prophète, ils ont péri dans leur folie ^.

7. Le voici : il vient bondissant sur les montagnes, et franchissant les coUines. Il bondit afin de passer outre ; il ne veut pas s'arrêter à tous, car tous ne sont pas agréables à Dieu. Mes frères, si, selon la pensée de saint Paul, ces choses sont écrites pour notre instruction \ observons la discrétion et la circonspection des bonds de l'Époux : voyons comment, et au milieu des Anges et au milieu de nous, il bondit dans les humbles et passe par-dessus les superbes. En effet le Seigneur qui est infiniment élevé regarde ceux qui s'abaissent et dédaigne ceux que

» Ps. cviii, 26. — « Baruch., m, 28. — » I Cor., x,

l'orgueil exalte ^ Considérons cela, dis-je, afin de nous préparer prudemment aux bonds salutaires de l'Époux, afin qu'il ne s'éloigne pas de nous, comme des montagnes de Gelboé, s'il vient à nous juger indignes de sa visite. 0 terre, ô cendres! pourquoi vous enorgueillir ? Le Seigneur, dans ses bonds, passe pardessus lés Anges même, ayant leur orgueu en exécration. Que la réprobation des Anges serve & corriger les hommes ! Elle est écrite pour leur utilité. Que le mal enduré par le démon contribue à mon bien, et que je lave mes mains dans le sang du pécheur ! Qu'est-ce à dire ? demandez-vous. Ecoutez. Une malédiction horrible et épouvantable est lancée contre le démon superbe, le prophète disant de lui, sous la figure de Gelboé, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut : Que le Seigneur visite les montagnes qui environnent Gelboé^ mais qu'U s'éloigne de Gelboé!

8. Quand je lis ces paroles, que je jette ensuite les yeux sur moi-même, et m'étudie sérieusement, je me trouve infesté de cette peste qui a excité chez l'Ange l'indignation de Dieu, l'a détourné de lui, pendant qu'il honorait de la grftce de sa visite toutes les montagnes d'atentour, les Anges et les hommes. Et alors je me dis, en tremblant : si un Ange a été ainsi traité, que deviendrai-je, moi, cendre et poussière ? H s'est enorgueiUi dans le ciel, et moi sur un fumier. L'orgueil n'est-il pas plus supportable dans un riche que dans un pauvre ? Malheur à moi, si, chez im esprit si puissant, l'enflure du cœur a été punie avec une telle sévérité, s'il ne lui a servi de rien que l'orgueil soit un vice naturel aux grands, à quel sort dois-je m'attendre, moi qui suis tout ensemble superbe et misérable ? Mais déjà je suis ch&tié, et je suis atteint de coups cruels. Non ! Ce n'est pas en vain que depuis quelques jours, je sens une langueur, des obscurités, une lâcheté inaccoutumées. Je courais : et voilà sur ma route une pierre d'a- . choppement ; j'y heurte et je tombe. L'orgueil s'est rencontré en moi ; et le Seigneur irrité s'est détourné de son serviteur. De là cette stérilité de mon âme, et un attiédissement dans ma dévotion. Comment mon cœur s'estil ainsi desséché, endurci comme le lait caillé, comme une terre sans eau ? Je ne puis plus m'attendrir, ni verser de larmes, tant est grande la dureté de ce cœur ! Le chant des psaumes est pour moi sans goût, la lecture sans charmes, la prière sans attraits ; je ne trouve plus mes méditations accoutumées.

Qu'est devenu cet enivrement de l'âme î Où

1 Ps. GXXXVIl, 6.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

est la sérénité du cœur, la paix, la joie dans TEsprit-Saint T Je suis paresseux au travail manuel ; je dors durant les veilles ; je suis prompt à la colère, obstiné dans ma haine, plus esclave de ma langue et de ma bouche que je ne l'étais, plus lent, et plus insensible à la prédication. Le Seigneur visite, hélas! toutes les montagnes qui m'entourent ; il n'y a que moi dont il n'approche pas. Ne suis-je pas une de ces collines par-dessus lesquelles passe l'Époux ? Je vois à mes côtés des frères d'une abstinence singulière, d'une patience admirable, d'une douceur et d'une humilité merveilleuses; celui-ci est plein de miséricorde et de bonté, celui-là est fréquemment ravi en contemplation ; il frappe, il pénètre les cieux par l'assiduité et la ferveur de ses prières ; et ainsi, auprès de moi, chacun excelle en quel' que vertu spéciale. Je considère, dis-je, que tous sont dévots, tous fervents, tous unis en J.-C, tous comblés des dons célestes de la grftce, véritables montagnes visitées par le Seigneur, qui reçoivent souvent les bondissements mystérieux de l'Époux. Mais moi qui ne ressens rien de pareil, puis-je me croire autre chose qu'unie de ces montagnes de Gelboé, dont s'éloigne, dans sa colère et son indignation, le Dieu qui visite les autres avec tant débouté?

9. Mes petits en&nts, cette pensée ôte la vaine estime de soi, attire la grâce, et dispose à ces bondissements de l'Époux. Je vous ai représenté ces choses en moi, par affection pour vous, afin que vous en fassiez autant. Soyez donc mes imitateurs, je ne dis pas, dans la pratique des vertus, dans la régularité des mœurs, ou dans la gloire de la sainteté; je n'ai pas la témérité de croire qu'il y ait en moi rien de tout cela à imiter : mais je désire que vous ne vous épargniez pas vous-mêmes. Soyez les premiers à vous accuser toutes les fois que vous reconnaissez en vous que la grâce s'est attiédie, que la vertu languit, comme je m'en accuse moi-même. Ainsi agit un homme attentif à veiller sur lui-même, à sonder ses voies et ses affections, qui craint sans cesse que l'orgueil ne se glisse en son cœur. En vérité, j'ai appris par ma propre expérience que, pour mériter la grâce, la conserver, ou la recouvrer, le moyen le plus efficace est de ne jamais s*élever devant Dieu, mais de craindre toujours. Heureux VKomme qui est toujours craintif i. Craignez donc, lorsque la grâce vous sourit, craignez aussi, lorsqu'elle s'éloigne, et c'est là craindre toujours. Que ces trois craintes se succèdent, selon que la grftce est en vous, ou

* Proy. zxviii, !4.

qu'elle se retire offensée, ou qu'elle y revient apaisée. Est-elle présente, redoutejs de n'y pas correspondre assez dignement : c'est l'avis de l'Apôtre, lorsqu'il dit : Prenez garde de ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu ^ ; et lorsqu'il écrit à son disciple : Ne néglige pas la grâce qui est en toi^\ ei lorsqu'il ajoute, en parlant de lui-même : la grâce de Dieu n'apng été vaine en moi ♦. Il savait, cet homme initié aux secrets de Dieu, que négliger le don de Dieu, ne pas l'employer à l'usage pour lequel il est donné, c'est mépriser le donateur, et tomber dans un insupportable orgueil. Aussi évitait-il soigneusement ce malheur et enseignait-il aux autres à l'éviter. Mais il est encore ici un autre piège que je veux vous découvrir, à l'aide duquel l'esprit d'orgueil, avec un danger d'autant plus grave qu'il est plus caché, nous dresse^ dit le prophète, des embûches, comme un Uon dans sa caverne ^. Ne peut-il empêcher l'action, il travaille à corrompre l'intention: il suggère la pensée de s'attribuer à soi-même ce qui est l'effet de la grâce. Ce genre d'orgueil, n'en doutez pas, est mille fois pire que le premier. Car est-il rien de plus odieux que cette parole : C'est notre puissante main, et non le Seigneur^ qui a fuit toutes ces choses ^.?

. 10. Si donc il faut craindre, même quand la grâce est en nous, qu'est-ce donc, lorsqu'elle se retire ? Combien &ut-ii alors trembler davantage , puisqu'il faut périr, quand la grâce nous délaisse! Écoutez, en effet, ce que dit celui qui la dispense : Sans moi vous ne pouvez rien faire ^. Craignez donc, quand la grâce vous est soustraite, craignez de tomber, craignez et tremblez, car Dieu est irrité contre vous. Craignez parce que votre gardienne vous a quitté. La cause en est dans l'orgueil, croyez-le, encore que cet orgueil ne paraisse pas, et que votre conscience ne vous adresse aucun reproche. Ce que vous ne savez pas. Dieu le sait, et c'est lui qui vous juge. Ce n'est pas celui qui se rend témoignage à luimême qui est vraiment estimable, mais bien celui qui a pour lui le témoignage de Dieu 7. Or, Dieu vous donne-t-il ce témoignage quand il vous prive de la grâce? Ou celui qui donne cette grâce aux humbles » l'ôtera-t-il à l'âme humble après la lui avoir donnée? La soustraction de la grâce est donc une preuve d'orgueil. Néanmoins il arrive quelquefois que la grâce est ôtée , ou éloignée, non à cause d'un orgueil actuel, mais à raison de celui dans le-

» Cor., VI, 1. — • I Tim., iv, 14. — » I Cor., xv, 10. — * Ps. X, 9. — • Dcutér., xxxii, 27. — • Jean, xv, 5.— •ï Cor., X, 18. — • Jacq., iv, 6.

quel on tomberait sans cette privation. Vous avez de ceci un exemple évident dans TApôtre qui endurait en sa chair d'involontaires aiguillons, non parce qu*il s'enorgueillissait, mais pour Tempécher de s'enorgueillir i. Mais qu'il soit ou non présent, l'orgueil est toujours la cause pour laquelle la grftce est soustraite.

11. Mais si la gr&ce revient après s'être réconciliée avec vous, c'est alors que vos craintes doivent être plus vives; vous devez apprétiender une rechute, selon ce mot de l'Evangile : Vous voilà guéri; ne péchez plus désormais^ de peur qu'il ne vous arrive quelque chose de pire ^. Vous l'entendez , la rechute est chose plus grave que la chute : donc que vos craintes s'accroissent avec le danger. Vous êtes heureux si vous remplissez votre cœur de cette triple crainte, si vous craignez pour la grftce reçue, et aussi et plus fort pour la gr&ce perdue, et mille fois plus pour la gr&ce recouvrée. Faites cela, et vous serez comme l'urne, au festin du Christ, cette urne remplie jusqu'aux bords, qui contient non-seulement deux mesures, mais trois; vous mériterez la bénédiction du Christ, vous mériterez qu'il change votre eau en un vin de joie, et que l'amour parfait chasse la crainte s.

12. Voici ce que je veux dire. L'eau figure la crainte qui tempère l'ardeur des désirs charnels. Il est écrit : Le commencement de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur^; et encore : niuia donné à boire Veau salutaire de la sagesse &. Si la crainte est la sagesse, et si la sagesse est une eau, la crainte est aussi de l'eau. Aussi le sage dit-il que la crainte du

Seigneur est une fontaine devie^. Or, votre &me est une urne. Ces urnes contenaient chacune deux ou trois mesures. Les trois mesures sont les trois craintes. Et ils Us remplirent jusqu'aux bords 3. Ce n'est pas une crainte, ni deux, mais les trois réunies qui les remplissent jusqu'au haut. En tout temps, craignez Dieu, et de tout votre cœur, et vous aurez rempli votre urne jusqu'aux bords. Dieu aime les présents entiers, les affections pleines, le sacrifice parfidt. Ayez donc soin d'apporter aux noces célestes une urne remplie, afin que de vous aussi il soit dit : U esprit de crainte du Seigneur ta remplil?. Celui qui craint ainsi ne néglige rien. Car comment la négligence pourndt-eUe entrer en celui qui est tout rempli? Ce qui peut encore recevoir quelque chose n'est pas tout à fidt plein. Par la même raison on ne saurait tout & la fois craindre et s'enorgueillir. Il n'y a pas en vous place pour l'orgueil quand vous êtes tout rempli de la crainte du Seigneur. Il en faut dire autant de tous les autres vices; la plénitude de la crainte les exclut nécessairement tous. Quand donc vous craindrez et pleinement, et parfaitement, la charité donnera, par la bénédiction du Seigneur, une douce saveur à vos eaux. Car, sans la charité, la crainte est une peine. Mais la charité est un vin, qui charme le cœur de l'homme ^. Et la charité parfaite chasse la crainte , en sorte que ce qui n'était que de l'eau, commence à devenir du vin, & la louange et & la gloire de l'Ëpoux de l'Ëglise, Jésus-Christ notre Seigneur, le Dieu suprême, béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

SERMON LV

Comment Phomme^ par une vraie pénitence, peut échapper au jugement de Qiieu.

i. Monbknraimè est semiblabUau chevreuil et au faon de la biche ^. Ceci se rattache au précédent verset. Celui dont l'Ëpouse nous avait décrit les sauts et les bonds, elle le compare maintenant au chevreuil, et au £Bion : et c'est avec raison, puisque ces ani-

* II Cor., xn, 7. — • Jean, v, 14. — • I Jean, iv, 18. — t PB. (S, 10. —■ Eocli., zv. 3. — « CanUq., ii, 9.

maux sont rapides dans leur course et bondissent avec une merveilleuse agilité. Or, elle parle de l'Époux, et l'Époux est la parole éternelle. Et le Prophète dit de Dieu que sa parole court rapidement ^ : ce qui se rapporte bien à ce passage, où l'Époux qui est la parole de

* Prov,, XIV, 7.

^ P8. cnii, 15. -

— * Jean, ii, 6, 7.

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