P8. CXLVII
* Isa!., n, 3.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
Dieu nous est montré s*élançant et bondissant à travers les montagnes, pareil, par conséquent, au chevreuil et au laon de la biche. Telle est la raison de la comparaison employée ici par l'Épouse. Pour la rendre plus juste et plus par&ûte, ajoutez que le chevreuil n'excelle pas seulement par la vitesse de sa course, mais encore par la finesse de sa vue : ce qui se rattache proprement à cette partie de la description tracée par l'Épouse, où elle nous montre l'Époux non-seulement bondissantmais franchissant. S'il n^avait l'œil perçant, il ne pourrait, surtout en courant, discerner ceux en qui il doit bondir, et ceux par-dessus lesquels il doit passer. Autrement l'Épouse, pour exprimer la rapidité de l'Époux, pouvait se borner à le comparer au fiion de la biche : car on sait que cet animal court avec une rapidité extrême. Mais, parce que l'Époux, tout en paraissant dans l'ardeur de son amour, se précipiter dans les embrassements de sa bienaimée, ne laisse pas cependant de régler ses pas ou plutôt ses bonds, avec prudence et circonspection, et de choisir le lieu où il doit poser le pied, il a fallu joindre la comparaison tirée du chevreuil à celle du faon, afin que l'une exprimât les désirs qui font bondir l'Époux, et l'autre le jugement qui lui dicte ce choix. Le Christ en eflet est juste et miséricordieux, il est sauveur et juge : parce qu'il aime, il veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité i; et parce qu'il juge, il connaît ceux qui sont à lui' et il sait quels sont ceux qu'il a choisis dès le commencement >.
2. Ces deux biens de l'Époux, la miséricorde et le jugement, nous sont donc recommandés par le Saint-Esprit (reconnaissons-le), sous l'emblème de ces deux animaux, afin qu'en témoignage de l'intégrité et de la perfection de notre foi, et à l'exemple du Prophète, nous chantions la miséricorde et le jugement du Seigneur 4. Pour moi, je ne doute pas que les esprits curieux et versés dans ces sortes de connaissances, ne puissent encore trouver dans ces animaux d'autres propriétés susceptibles d'être raisonnablement et utilement appliquées à l'Époux. Mais celles-ci sufBsent, je crois, à justifier la comparaison employée en cet endroit. C'est encore avec une merveilleuse Justesse que le Saint-Esprit ne compare pas l'Époux au cerf, mais au faon ; en quoi il fait allusion aux patriarches dont Jésus-Christ est issu selon la chair , ainsi qu'à l'enfance du Sauveur, n nous est apparu comme un faon de biche ce
» I Tim., n, 4.— « II IMd., ii, 19. — » Jean, xiii, 18. — *Pi. c, 1.
petit enfant qui nous est né i. Mais vous, qui désirez l'avènement du Sauveur, craignez l'examen du juge, craignez les yeux du chevreuil, craignez celui qui dit par le Prophète : En ce jour-là f examinerai Jérusalem à la clarté des flambeaux ^. Son regard est perçant; son œil sondera tout, jusqu'aux reins et aux cœurs <, et les pensées des hommes seront à nu devant lui ^. Quelle sûreté reste-t-il pour Babylone , si Jérusalem même doit subir un examen si rigoureux? Car je crois que le Prophète désigne, sous le nom de Jérusalem, ceux qui mènent ici-bas une vie religieuse, et qui imitent, autant qu'ils le peuvent, par une conduite honnête et réglée, les mœurs de cette Jérusalem d'en haut, ceux qUi sont loin de ressembler à ces habitants de Babylone dont la vie est ravagée par tous les vices et tous les crimes. Les péchés de ces derniers sont déjà jugés ; ils ne demandent pas d'examen, mais le supplice. Pour les miens, à moi moine et habitant de Jérusalem, ils sont cachés et couverts sous ce nom et cet habit sacrés. C'est pourquoi il en faudra faire une recherche et une discussion exactes, et les tirer des ténèbres au grand jour, en approchant d'eux le flambeau.
3. Nous pouvons encore apporter ici un passage des psaumes pour confirmer ce qui est dit de cet examen de Jérusalem. Parlant au nom du Seigneur David dit : Quand U temps sera «eim je jugerai les justices eUes-mêmes *». Il veut dire, si je ne me trompe, qu'il discutera et examinera les voies et les actions des justes. Nous avons trop sujet de craindre que, devant un examen si rigoureux, un grand nombre de nos actions, que nous croyons des vertus, ne paraissent des vices. Toutefois il y a ici une ressource :si nous nous jugeons nous-mêmes nous ne serons pas jugés «. Heureux jugement qui me cache et me dérobe au sévère jugement de Dieu I Je tremble à la pensée de tomber dans les mains du Dieu vivant : je veux être présenté devant son visage irrité déjà jugé, et non à juger. Vhamme spirituel juge tout et n^est lui-même jugé par personne 7. Je jugerai donc mes péchés : je jugerai mes bonnes œuvres. Je travaillerai à corriger, par de meilleures actions, le mal qui est en moi, à l'efiGsicer dans mes larmes, à le punir par des jeûnes et par les autres labeurs d'une sainte discipline. Dans le bien, j'aurai d'humbles sentiments de moi-même, et selon le précepte du Seigneur, je m'estimerai un serviteur inutile, qui n'a
* Isal, IX, 6. — * Id., Lxxv, H. — ^I Cor., n, 15.
« Sophoo., I, 12. — » Ps. yiï, 10.
• » P». univ, 3. — • I Cor., ii, 31.
fait que ce qu'il devait &ire ^ Saurai soin de ne pas lui offrir de l'ivraie pour du froment, ni de la paille pour du bon grain. J'examinerai donc mes voies et ma conduite, afin ^ue celui qui doit scruter Jérusalem à la clarté des flambeaux ne trouve en moi rien qui n'ait été déjà examiné et discuté, car il ne jugera pas deux fois le même objet.
4. Qui me donnera de si bien étudier et corriger tous mes péchés que je n'aie plus aucun motif de redouter les yeux si clairvoyants du chevreuil, ni à rougir à la lumière de ces flambeaux ? Maintenant je suis vu, mais je ne vois pas. Cet œU pour qui tout est visible est présent, bien qu'il ne paraisse pas« Un jour viendra où je connaîtrai comme je suis connu : actuellement ma connaissance est imparMte, bien que je sois totalement et pleinement connu. Je redoute la vue du divin examinateur qui se tientderrière la muraille. C'est, en effet, ce que l'Écriture ajoute sur celui qu'elle a comparé à un chevreuil, à cause de la pénétration de son regard : Le voilà! B est debout
derrière la muraUie; il regarde à troùtrs ks fenitres : U plonge tmU à traders les treilUs. Mais nous (expliquerons ce texte en son Uea. Je redoute donc ce juge caché qui scrute les choses cachées. L'Épouse est sans crainte, parce que sa conscience est sans reproche. Et que peut donc craindre cette bien-aimée, cette colombe, cette toute belle? Car vous lisez ensuite : Voici le bien-aimé qui me parle. H ne me parle pas à moi : c'est pourquoi Je redoute sa vue, parce que je n'ai pas pour moi un bon témoignage. Mais qu'entendez-vou3, 6 Épouse? Que vous dit-il? Ç^ langage vous tient votre bien-aimé? Levez-ioous, dit-il, hétex^vous^ mon amie^ ma colombe^ ma belleK Mais il faut réserver ce texte pour un autre entretien ; je né veux pas traiter avec une brièveté excessive un sujet qui demande plus d'étendue. Je serais répréhensible si je manquais de vous donaer les instructions nécessaires à la connaissanoe et à l'amour de l'houx de l'Église, de Jésus^ Christ notre Seigneur, qui est par-dessus tout le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-U.
SERMON LVI
Que les péchés et les vices sont comme des murailles qui séparent le pécheur de 7)îeu.
1. Le voici! Il est debout derrière la muraille; il regarde à travers les fenêtres et les treillis 2. Selon la lettre, il semblé que l'Épouse veuille dire que celui qu'elle voyait venir en bondissant s'est approché de sa demeure et que debout derrière la muraille, il jette à travers là fenêtre et les ouvertures un regard curieux, sans oser entrer. Au sens spirituel, on peut entendre que l'Époux s'est, approché, mais d'une autre façon digne de lui, et que l'Ésprit-Saint a expérimenté d'une manière également digne. Car le sens véritable et spirituel n'admettra rien qui ne convienne à la fois, et à celui qui agit, et à ceux qui racontent. L'Époux s'est donc approché de la muraille, lorsqu'il s'est uni à la chair. La chair est la muraille, et l'approche de l'Époux c'est l'incarnation du Verbe. Ces fenêtres et ces treillis au travers desquels on dit qu'il regarde, sont, à mon avis, les sens charnels et les affec-
* Loo, zvn, z* — * Ganttq., n.
tions humaines à l'aide desquels il a expérimenté nos infirmités. Car il a pris nos lan*gueurs et il a porté le poids de nos douleurs 2. U a donc usé de ces affections humaines et de ces sens corporels, comme d'autant de fenêtres et d'ouvertures, afin que devenu homme, il connût, par sa personnelle expérience, les misères des hommes et en eût compassion. Il les connaissait sans doute déjà auparavant, mais d'une façon différente. Le Dieu des vertus connaissait la vertu d'obéissance, et néanmoins, selon le témoignage de l'Apôtre, il a appris t obéissance à t école de ses souffrances ^. C'est de la sorte qu'il a également appris la miséricorde, encore que la misériconle du Seigneur soit éternelle. C'est ce que nous enseigne le même Docteiu* des nations, quand il assure que Jésus -Christ a été tenté en toutes chosesj à l'exception pourtant du péché, afin de devenir miséricordieux. Le voyez-vous devenir
1 Ganttq., ii, 9, 10. — < Isal., un, 4. — > Hébr., xz, 15.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
ce qu*il était déjà, apprendre ce qu'il savait, et chercher parmi nous des fenêtres et des ouvertures qui l'aidassent à connaître plus sûrement encore nos faiblesses ? Or, il a trouvé autant d'ouvertures dans notre muraille lézardée et ruinée qu'il a fait, en son propre corps, d'expériences de notre infirmité et de notre corruption.
2. C'est ainsi que l'Époux se tenait debout derrière la muraille et regardait à travers les fenêtres et les treillis. Et il est vraiment debout, car seul il s'est tenu droit dans la chair, puisque seul il n'a point connu le péché. La foi nous permet de voir encore ici un autre sens, n est demeuré debout par la puissance de la divinité celui qui n'a pas succombé à l'infirmité de la chair, l'esprit disant lui-même : V esprit est prompt et la chair est faible^. Je crois cette interprétation appuyée par ce que David dit en prophétisant sur ce mystère; car bien qu'il parle de Moïse, il avait le Seigneur en vue. Jésus-Christ est, en effet, le véritable Moïse venu par l'eau, et non-seulement par l'eau, mais par l'eau et le sang. Voici donc ce que dit ce Prophète : Dieu avait résolu de les perdre si Moise son èlu^ quoiqu^ abattu ^ ne se fût tenu debout en sa présence pour arrêter sa colère et l'empêcher de Us exterminer^. Mais comment pouvait-il rester debout, s'il était abattu? Et s'U était debout, cotnment était-il abattu? Je vais, si vous le voulez, vous montrer celui qui est vraiment resté debout dans l'abattenient ! Je n'en connais point d'autre qui l'ait pu &ire que mon Seigneur Jésus, qui était vivant jusque dans la mort, qui, brisé dans son corps, sur la croix, se tenait debout avec son père par la divinité. D'un côté, il priait avec nous son Père, de l'autre il nous foisait miséricorde avec son Père. Il était debout derrière la muraille, quand ce qui était abattu en lui était visible dans la chair, tandis que ce qui était debout se voilait derrière elle. Dans l'unité de sa personne unique, l'homme se montrait et le Dieu se cachait.
3. Pour chacun de nous qui souhaitons son avènement, il est aussi debout derrière la muraille, puisque notre corps de péché nous dérobe son visage et nous cache sa présence. Car, tant que nous sommes dans ce corps^ nous restons éloignés du Seigneur^. Ce n'est pas parce que nous sommes dans un corps, mais parce que nous habitons ce corps qui vient du péché, et qui n'est pas exempt de péché. Et afin que vous sachiez que ce n*est pas notre corps, mais nos péchés qui nous séparent du Seigneur, écoutez l'Ecriture : Nos péchés, dit-
4 Math., XXVI, 41. — « P». cv, 23. — MI Cor., v, 6.
S. Bern. — Ton. m.
elle, établissent une séparation entre Dieu et nous ^ Et plût au ciel que le corps fût ici l'miique muraille! que je n'eusse à endurer d'autre obstacle que le péché qui est dans la chair, et que le vice ne dressât pas devant moi mille autres barrières ! Car je crains bien d'avoir ajouté aux corruptions de ma nature des iniquités personnelles qui éloignent de moi l'Époux, en sorte que si je voulais dire toute la vérité, je devrais avouer que pour moi l'Epoux est debout derrière des murailles, et non derrière une seule.