P8.LXXVI
me dévore s'embrase pendant mes méditations^.
8. Or, ce feu ayant consumé toutes les souillures du péché et toute la rouille des vices, et votre conscience étant purifiée et redevenue paisible , si vous sentez une soudaine et extraordinaire dilatation de cœur, l'infusion d'une lumière qui éclaire votre esprit, soit pour l'intelligence des écritures, soit pour la pénétration des mystères, deux grâces, dont l'une nous est donnée, je pense, pour notre satisfaction propre, l'autre pour l'édification du prochain , c'est certainement l'œil de l'Époux qui vous regarde, qui donne à votre justice un lumineux éclat et fait briller votre équité comme le soleil de midi, selon ce mot d'Isale : Votre lumière sera comme le soleil 2. Mais ce rayon éblouissant n'entrera pas par les portes, mais par de petites ouvertures, au moins tant que restera debout la muraille chancelante de votre corps. Vous vous trompez, si vous avez d'autres espérances, à quelque pureté de cœur que vous parveniez d'ailleurs, puisque le grand contemplatif a dit : Nous voyons maintenant comme dans un mi" roir^ et en énigme ; mais alors nous verrons face à face '.
9. Après ce regard de l'Époux si plein de bonté et de miséricorde, vient la voix qui insinue doucement et agréablement la divine volonté, et qui n'est autre chose que l'amour même, l'amour qui ne peut être oisif, qui, sans cesse, sollicite le cœur à faire ce que Dieu désire. Aussi l'Épouse s'entend dire de se lever, de se hftter, sans doute pour aller conquérir des ftmes. Car la véritable et pure contemplation a cela de propre, qu'en embrasant un cœur d'un feu divin , elle le remplit quelquefois d'un zèle et d'un désir si vifs de gagner à Dieu d'autres âmes qui l'aiment autant , qu'il échange volontiers le repos de la contemplation pour le travail de la prédication. Ses désirs comblés, il retourne à la contemplation avec un empressement d'autant plus grand, qu'il se rappelle l'avoir quittée avecjplus de fruits : de même, après avoir goûté les délices de la contemplation, il se consacre avec sa joie ordinaire à de nouvelles conquêtes. Cependant au milieu de ces alternatives incessantes, l'âme flotte, elle craint, dans cette diversité d'affections et de mouvements, de s'attacher trop ici ou là, et d'être détournée, ne fût-ce que faiblement, de la volonté divine. C'est peut-être ce qu'éprouvait Job lorsqu'il disait : Si je dors^ je dis : quand me lèverai-je ? et après j'attends le soir avec impatience ^ : c'est-à-dire dans le
1 P». XXXVIII, 4. — « Isal., LViii, 10. —» Qor., xiii, 12. — * Job, VII, 4.
repos, je me reproche de négliger le travail ; et dans mes occupations, je m'accuse d'avoir troublé mon repos. Voyez cet homme saint hésiter douloureusement entre un travail fructueux et le repos de la contemplation. Bien qu'occupé de bonnes œuvres, il se repent de ce qu'il fait, comme s'il avait mal fait, et à chaque moment, il cherche en gémissant la volonté de Dieu ; car, dans ces situations, l'unique remède, Tunique refuge, c'est la prière, ce sont de fréquents soupirs poussés vers Dieu, afin qu'il daigne nous révéler sans cesse ce qu'il désire de nous, ainsi que le temps, et la mesure de chaque action. Vous trouvez donc, je crois, dans les trois paroles de l'Époux , ces trois choses, la prédication, la prière, et la contemplation. Il a raison d'appeler l'Épouse du nom d'amt«, puisqu'elle travaille fidèlement à ses intérêts, par la prédication, le conseil, le service. Elle mérite aussi celui de colombBj puisqu'en gémissant dans l'oraison, en priant pour ses &utes, elle ne cesse d'attirer sur elle la miséricorde divine. Et enfin elle est aussi vraiment belle^ puisque brûlant de désirs célestes, elle se revêt de la beauté d'une sublime contemplation, mais seulement aux heures qui lui permettent de le fidre commodément.
H. Peut-être même pourrait-on trouver ici un rapport entre ce triple bien que possède une même ftme, et ces trois habitants d'une commune maison, avec ces amis intimes du Sauveur, je veux dire Marthe qui le sert, Marie qui l'écoute en silence, et Lazare comme gémissant sous la pierre du tombeau et implorant la grftce de sa guérison ^ Ceci est dit afin d'expliquer pourquoi l'Épouse nous est représentée observant avec tant de soin et de vigilance les pas de l'Épouxj, en sorte que ni l'heure, ni l'empressement de ses visites n'échappent à son attention ; elle sait s'il est loin ou près, s'il est présent, et quelque diligence qu'il fasse il ne peut la surprendre ; elle ne mérite pas seulement qu'il la regarde d'un œil favorable, mais encore qu'il la réjouisse de douces et affectueuses paroles, et que la voix
i Luc, X, 38-42.
de l'Époux remplisse son cœur d'allégresse, 12. Nous avons ajouté, peut-être hardiment, que toute âme qui aura la vigilance de l'Épouse, sera elle-même saluée par lui du nom de bien^aimée^ consolée comme colombe, et embrassée comme belle. Il sera réputé parfait celui dans l'ftme duquel se rencontreront ces trois choses, et qui saura gémir pour luimême, se réjouir en Dieu, servir son prochain ; qui plaira à Dieu, qui sera prudent pour luimême, et se rendra utile aux autres. Mais qui est capable de ces trois fonctions réunies? Ah ! plût au ciel, qu'après des années, on pût rencontrer en chacun de nous, je ne dis pas toutes ces qualités, mais au moins une I Nous avons Marthe, l'amie du Sauveur, dans ceux qui administrent fidèlement les choses extérieures. Nous avons aussi Lazare, colombe gémissante, dans les novices qui récemment morts au péché, travaillent, dans les gémissements et la crainte du jugement, à guérir leurs plaies encore fraîches, et qui, semblables à des blessés couchés au tombeau, se croient oubliés, jusqu'à ce que le commandement de Jésus- Christ, soulevant ce poids de la crainte, lourde pierre qui les écrase, ils puissent enfin respirer à l'espérance du pardon. Nous avons enfin Marie qui contemple en ceux qui, après une plus longue coopération à la grftce , sont parvenus à un état plus parfait; joyeux, confiants dans le pardon, ils sont moins occupés à repasser en eux-mêmes la triste image de leurs péchés, qu'à méditer, nuit et jour, d'un cœur avide, la loi divine. Quelquefois même, contemplant avec une joie ineffable et sans voile la gloire de l'Époux, ils sont transformés à son image, passant de clartés en clartés, comme conduits par l'esprit de Dieu ^ . Maintenant, pourquoi l'Époux invite-t-il l'Épouse à se lever, à se hftter, lui qui défendait tout à l'heure de la réveiller? C'est ce que nous expliquerons une autre fois. Qu'il vienne lui-même nous découvrir la raison de ce mystère, l'Époux de l'Église, Jésus-Christ notre Seigneur, le Dieu souverain béni dans tous les siècles ! Ainsi soit-il.
» Il Cor., III, 18.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
SERMON LYIII
Comment F Époux exhorte F Épouse, c'est-à-dire les hommes parfaits y au gouvernement des imparfaits. "De la correction des vices à faire en ces derniers, afin que les vertus croissent.
1. Levez-^QUSj hdtez-^ousy 'mon amie^ ma colombe^ ma toute beUe^ et venez *. Qui parle ainsi? Evidemment c'est l'Époux. Mais n'est-ce pas lui qui naguères défendait d'éveiller l'Épouse? Comment donc lui ordonne-t-il maintenant non-seulement de se lever, mais de se hâter? n me revient ici à l'esprit un trait semblable de l'Évangile. La nuit où le Seigneur fut trahi, ayant commandé aux disciples qui étaient avec lui et que de longues veilles avaient fatigués, de dormir et de se reposer, à la même heure il leur crie : Levez-vous^ allons; celui qui doit me Wahvr approche 2. C'est ainsi que dans ce passage, et presqu'en même temps, il défend de réveiller l'Épouse et il la réveille, Levez-vousy dit-il, et venez. Que signifie donc ce brusque changement de volonté et de dessein? Croirons-nous que l'Époux ait agi avec légèreté et voulu d'abord une chose qu'il n'ait plus voulu ensuite? Non. Mais reconnaissez ici ces successions de repos et d'action dont je vous ai parlé plus d'une fois déjà; reconnaissez aussi, qu'en cette vie, la contemplation ne saurait être de longue durée, parce que l'action nous presse , comme plus urgente et plus utile. L'Époux sentant donc, selon son habitude, que l'Epouse s'est un instant reposée sur son sein, ne diffère pas & la rappeler à des occupations plus profitables : toutefois il ne la contraint pas ; il ne ferait pas ce qu'il a défendu à d'autres. Mais pour l'Épouse, être tirée par l'Époia, c'est recevoir de lui le désir d'en être tirée, le désir des bonnes œuvres, le désir de produire des fruits pour l'Époux ; car elle ne vit que pour lui, et mourir aussi pour lui lui serait un gain.