SOS
tif ont planté des tigneê, et Us ont reeueilli des fhUts abondants^. Plus tard la tempête s'apaisa, la paix fut rendue à la terre, et les vignes crûrent, se propagèrent, s'étendirent et se multiplièrent à l'infini. De sorte que maintenant î'Ëpouse est invitée non pas à planter de non-* veUes vignes, mais à tailler celles qui sont déjà plantées. Invitation bien opportune, puisque cet ouvrage requiert un temps de paix. Etait-il donc possible pendant la persécution? Gomment alors saisir l'épée, tirer vengeance des nations, ch&tier les peuples, enchaîner les rois, mettre les nobles aux fers et exécuter sur eux le jugement ordonné de Dieu? Car c'est là couper les vignes. C'est à peine si on peut faire tout cela en temps de paix. Mais assez sur ce point. 10. Je pourrais finir, si j'avais, selon mon habitude^ donné à chacun de vous quelques avis relatilis à sa propre vigne. Qui en a si bien retranché tout superflu qu'il pense n'y devoir plus rien couper? Croyez-moi, les branches coupées repoussent; l'ennemi chassé revient; le flambeau éteint se rallume ; le feu assoupi se réveille. C'est peu d'avoir coupé une fois; il faut couper souvent, et môme toujours, si cela se peut, car, si vous n'êtes pas le jouet de l'illusion, vous trouverez sans cesse en vous matière à retranchement. Quels que soient vos progrès, tant que vous habiterez ce corps, c'est vous abuser que de croire vos vices pleinement éteints, au lieu de les croire comprimés. Que vous le vouliez ou non, le Jébuséen habite sur vos frontières *. Vous pouvez le subjuguer, mais non l'exterminer. Je sais^ dit l'Apôtre, que le bien n*habite pas en moi. C'est peu, s'il ne confesse aussi que le mal y règne. Aussi ajoute-t-il : Je ne fais pas ce que je uetwp, mais je fais ee que je hais. Si je fais ce que je hais, ce n*est plus moi qui le fais, c'est le péché qui habite en moi *. Préférez- vous donc à l'Apôtre, car ce sont ses paroles, ou confessez, avec lui, que vous n'êtes point exempts de vices. Or, la vertu tient le milieu entre les les vices opposés; vous avez donc besoin, nonseulement de taille, mais de circoncision. Autrement il est à craindre que votre vigne, pressée, ou plutôt rongée par les vices qui l'environnent, ne languisse peu à peu, ou ne soit même étouffée sous leur progrès. Le seul conseil à suivre dans un si grand péril, c'est de les observer soigneusement, et aussitôtqu'ils se montrent ^de les couper sans pitié. La vertu ne saurait croître avec les vices. Voulez-vous qu'elle soit vigoureuse , ne permettez pas aux vices de se développer ; ôtez les rameaux inu-
1 Ps. cvi, S7. — « Ps. axux,6-9, — • Jugea", t, 21. — * Rom., vn. 18-20.
tiles, et les bonnes branches pousseront. Vous donnez à l'utilité tout ce que vous enlevez à la cupidité.Appliquons-*nous à ce retranchement. Coupons la cupidité afin de fortifier la vertu.
11. n est toujours temps pour nous, mes Frères, de tailler notre vigne, comme nous avons toujours besoin de le faire, car j'ai la confiance que pour vous l'hiver est passé. Sa-* vez-vous de quel hiver je parle î Je parle de cette crainte sans amour, qui initie à la sagesse sans conduire à sa perfection, et que l'amour chasse, comme l'été chasse l'hiver. Car l'amour, c'est l'été ; s'il est venu, ou pour mieux dire, et comme je dois le penser de vous, parce qu'il est venu, il faut qu'il ait séché les pluies de l'hiver, toutes les larmes inquiètes causées par l'amer souvenir des fautes passées et la crainte du jugement. Ainsi, je le dis sans hésiter de plusieurs d'entre vous, sinon de tous, cette pluie est passée; elle a disparu; et les fleurs paraissent, indice d'une pluie plus douce, et l'été a aussi ses pluies, mais tièdes et fécondes. Qu'y a-t-il de plus doux que les larmes de la charité ? Et la charité pleure, elle pleure d'amour et non de douleur ; elle pleure de désir ; elle pleure avec ceux qui pleurent. Je n'en doute pas, les actes de votre obéissance sont largement arrosés de cette pluie ; et j'ai la joie de les voir, non pas sombres et défigurés par le murmure ou la tristesse, mais accompagnés d'une sérénité spirituelle qui y répand la grâce et les fleurs. Ce sont en eflet comme des fleurs que vous portez constamment en vos mains.
12. Si donc l'hiver a fui, si la pluie a disparu, si les fleurs se sont montrées sur notre terre, si la douceur de la grâce, comme un printemps favorable, indique que le temps est venu de tailler la vigne, que reste-t-il à feire qu'à nous occuper d'une œuvre si sainte et si nécessaire ? Sondons nos voies ^ , selon le conseil du Prophète, scrutons notre vie ; croyons à nos progrès, non pas si nous ne trouvons en nous rien de répréhensible, mais si nous corrigeons les défauts que nous y rencontrons. Votre examen n'aura pas été inutile, si vous reconnaissez que vous avez besoin de vous examiner encore. Il ne vous aura pas trompés toutes les fois que vous croirez devoir le recommencer. Si vous le faites quand vous en aurez besoin, vous le ferez toujours. Souvenez-vous donc que vous avez sans cesse besoin du secours d'en haut, et de la miséricorde de l'Epoux de l'Eglise, Jésus-Christ notre Seigneur, qui est le Dieu souverain béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il,
*Thren., m, 40.
SUR LE GANTIQUB DBS GANTIÛUES
SERMON LIX
^es gémissements de Vdme qui soupire après la patrie céleste. Éloge de la chasteté
et de la viduité.
1 . La toix de la tourterelle a été entendue 9ur notre terre i. Je ne puis cacher que c'est la seconde fois que celui qui est du ciel parle de la terre ; et il en parle avec la bonté et l'affection d'un habitant de la terre. Et c'est TËpoux. Après avoir annoncé l'apparition des fleurs sur la terre, et sur notre terre^ il dit maintenant : La voix de la tourterelle a été entendue sur notre terre. Quelle est donc la raison d'un langage si inusité de la part de Dieu, et si in*» digne de lui? Je ne crois pas qu'on trouve qu'il ait ainsi parlé du ciel, ni même de la terre. Considérez quelle douceur il y a à entendre Dieu dire : dans notre terre. Et vous enfants de la terre, fils des hommes, écoutez : Le Seigneur a fait pour nous de grandes choses 2. Ce langage ne respire pas la domination, mais la familiarité et l'union. Il parle ainsi non comme maître, mais comme Ëpoux. Eh I quoi ? Il est notre créateur, et il se regarde comme notre compagnon? C'est Tamour qui parle, et l'amour ignore ce que c'est qu'un maître. C'est ici un chant d'amour, et il ne peut être rempli que de paroles amoureuses. Dieu aime aussi, et son amour n'a d'autre source que lui-même. Et il aime avec d'autant plus de véhémenceique lui et son amour ne font qu'un. Mais ceux qu'il aime, il les traite comme des amis^ et non comme des serviteurs. De maître il se fait ami ; il n'appellerait pas ses disciples des amis, s'ils ne l'étaient en effet.
2. Voyez-vous la majesté elle-même céder à l'amour? Il en est ainsi, mes frères, l'amour n'admire personne; mais il ne méprise non plus personne. Il regarde du même œil tous ceux qui s'aiment parfaitement, et en luimême il met sur le même rang les grands et les petits; et non-seulement il les rend égaux, mais il les confond. Vous croyez peutêtre que Dieu est excepté de cette règle : mais ignorez-vous que celui qui s'attache à
* Gantiq., II, i2. — • P», caxv, 3.
Dieu ne lait avec lui qu'un esprit ^ ? Pourquoi vous en étonner? Il est devenu comme l'un de nous. Je ne dis pas assez; il est devenu l'un de nous. C'est peu d'être semblable aux hommes ; il est homme. Et c'est pourquoi il revendique notre terre comme la sienne, et non comme sa possession. Pourquoi ne le fe-* rait-il pas? C'est de cette terre que lui vient son épouse, et aussi la substance de son corps. D'elle aussi vient l'époux, puisqu'ils sont deux en une seule chair : et s'ils n'ont qu'une chair, pourquoi n'auraient-ils pas une même patrie? Le Seignewr^ dit le prophète, s'est réservé les hautewrs des deux et il a donné la terre aux en* fants des hommes 2. Donc , comme fils de l'homme il hérite de la terre, et comme Seigneur il se l'assujettit, il la gouverne comme Créateur, il la partage comme Epoux. En disant sur notre terre, il en refuse la propriété exclusive, et il la partage. Ceci soit dit a&a d'expliquer pourquoi l'Ëpoux a usé d'une parole si bienveillante, et daigné dire, sur notre terre. Maintenant voyons la suite.
3. La voix de la tourterelle a été entendue sur notre terre. C'est la preuve que l'hiver est passé et que le moment est venu de tailler la vigne. Voil& le sens littéral. Du reste la voix de la tourterelle n'est pas très-douce ; elle an-^ nonce plutôt des choses qui le sont. Ce petit oiseau, si vous l'achetez, ne coûte pas cher ; mais si vous y prenez garde, il est très-précieux : sa voix qui gémit plutôt qu'elle ne chante nous avertit de notre exil. J'écoute volontiers la voix d'un prédicateur qui ne cherche pas des applaudissements, mais qui me touche et m'attendrit le cœur. Vous imitez la tourterelle quand vous enseignez à gémir; et si vous voulez persuader, travaillez à le faire plutôt en gémissant qu'en déclamant. Ici, comme partout, l'exemple aura plus d'efficacité que la parole. Vous donnerez une grande vertu à votre voix en vous montrant persuadé
* ICor., VI, i7. — «P». ozin, 16.
le premier des vérités dont vous voulez persuader les autres. La voix des œuvres est plus puissante que celle de la bouche. Faites ce que vous dites, et non-seulement vous m'amenderez plus aisément, mais vous vous délivrerez vous-même d'un grand déshonneur. On ne pourra pas vous adresser cette parole : Ils lient des fardeaux ineuppottables qu*il8 mettent sur les épaules des hommes^ et ils ne voudraient pas même les toucher du doigt ^ Et vous ne craindrez pas cette autre parole : quoi! tous instruises les autres^ et vous ne vous instruisez pas vous-même ^ !
4. La voix de la tourterelle a été entendue sur notre terre. Tant que les hommes, en récompense du culte qu'ils rendaient à Dieu, n'ont reçu de récompense que sur la terre, sur cette terre où coulaient le lait et le miel, ils n'ont point reconnu qu'ils étaient étrangers sur cette terre, ils n'ont point gémi, comme la tourterelle, au souvenir de la patrie ; au contraire, abusant de l'exil comme s'il était leur patrie, ils s'y sont livrés aux plaisirs de la table et de l'ivresse. C'est ainsi que , durant longtemps, la voix de la tourterelle n'a pas été entendue sur la terre. Mais quand le royaume du ciel eut été promis, les hommes comprirent qu'ils n'avaient pas ici-bas une demeure permanente : ils commencèrent à chercher avidement la vie future; et alors, pour la première fois, la voix de la tourterelle retentit manifestement sur notre terre. Dans ces âmes saintes qui soupiraient déjà après la présence de Jésus-Ghrit, qui souffraient avec peine les retards apportés à la possession du royaume, qui saluaient de loin, par des gémissements et des soupirs, la patrie si désirée, ne croyez-vous pas voir autant de tourterelles chastes et plaintives? Dès ce moment donc et depuis, la voix de la tourterelle a été entendue sur notre terre. Gomment l'absence de Jésus-Ghrist ne me ferait-elle pas répandre tous les jours des larmes, et pousser des soupirs? Seigneu/r^ vous connaissez mes désirs^ et mes gémissements ne vous sont point cachés ^. Je me suis fatigué à gémir vous le savez. Mais bienheureux celui qui peut dire : F arroserai toutes Us nuits mmt lit de larmes^ et je tremperai ma couche de pleurs^ . Je ne connais pas seul ces gémissements ; ils les connaissent aussi tous ceux qui aiment l'avènement de Jésus-Ghrist. G'est ce qu'il disait lui-même : Les fis de V Époux peuventils pleurer pendant que l*Époux est avec eux? Viendront des jours ou t Époux leur sera ravi^ et alors ils pleureront &.: comme s'il disait,
» Matb., mil, 4. — « Rom., xi, 21. — • Ps. izzvii, 10. — ♦ IWd., VI, 7. — ■ Math., », 15.
alors on entendra la voix de la tourterelle.
5. Vous avez dit vrai, ô bon Jésus, ils sont venus les jours dont vous parliez. Gar toute créature gémit et est comme en travail, attendant la révélation de la gloire réservée aux enfants de Dieu. Et la créature ne gémit pas seule, nous gémissons aussi en nous-mêmes, soupirant après l'adoption des enfants de Dieu et la rédemption de notre corps ^ ; nous savons que tant que nous habitons ce corps, nous sommes exilés loin de Dieu 2. Gémissements utiles, puisque le ciel y répond avec miséricorde. A cause de la misère des pauvres etde leurs plaintes, je me lèverai, dit le Seigneur^. Gette voix gémissante retentissait aussi, sous les patriarches, mais rarement ; chacun contenait en lui-même ses gémissements, ce qui faisait dire au prophète : Mon secret est à mm; mon secret à mm ^. Mais celui qui disait : Mon gémissement ne vous est pas caché^ montrait bien qu'il était caché puisqu'il n'était connu que de Dieu seul. G'est pourquoi il était impossible de dire alors : La voix de la tourterelle a été entendue sur notre terre^ puisque ce secret n'était dévoilé qu'à un petit nombre et restait dérobé à la multitude. Mais dès qu'il eut été dit publiquement : Cherchez les choses d'en haut où Jésus- Christ est assis à la droite de Dieu^^ le gémissement de la tourterelle devint commun à tous, tous ayant le même motif de gémir, parce que tous connaissaient le Seigneur, selon ce qu'on lit en Jérémie : Ils me connaîtront tous du plw petit au plus grande dit le Seigneur ®.
6. Mais si ceux qui gémissent sont nombreux, pourquoi n'est-il parlé que d'un seul ? La voix de la tourterelle, est-il dit ; pourquoi pas des tourterelles? Peut-être l'apôtre résout-il cette difficulté lorsqu'il dit que le Saint-Esprit lui-même prie pour les saints, par des gémissements ineffables 7. U nous le représente gémissant, parce que c'est lui qui porte à gémir. Et si nombreux que soient ceux qui exhalent ces gémissements, c'est la voix d'un seul qui sort de la bouche de tous. Pourquoi ne seraitce pas sa voix, puisqu'il la forme en chaque fidèle, selon les indigences de chacun? L'esprit en effet est départi à chacun selon ses besoins^. Or, chacun se fait connaître et révèle sa présence par sa voix. Et apprenez de l'Évangile que le Saint-Esprit a une voix : Vesprit souffle oik il veut, et vous entendez sa voix, sans savoir ni d'où elle vient, ni m eUe va ^. S'il ne le savait pas ce maître mort (Nicodème) qui enseignait à
* Rom., vin, 22, 28. — « II Cor., v, 1-6. — » Pa. n, 6.— * Isal., xwv,16. — » ColoM.,ni, 1. — • Jérém., xxxi, 34. — ' Rom., viii, 26, — • I Cor,, xii, 7. — • Jean, m, 8.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES