‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 29 sur 79 · SOS · texte numérisé non relu

SOS

des morts une lettre qui donnait la mort, nous le savons nous, qui 'transférés de la mort à la vie par l'esprit vivifiant, apprenons d'une expérience certaine et quotidienne, suite de son illumination, que nos vœux et nos gémissements viennent de lui, vont à lui, et que là ils trouvent miséricorde aux yeux de Dieu. Dieu pourrait-il donc rendre inutile la voix de son Esprit? Il en sait les désirs, parce qu'il ne demande à Dieu pour les saints que des choses conformes à sa volonté.

7. Ce qui recommande la tourterelle, après ses gémissements, c'est sa chasteté qui l'a fait juger digne d'être offerte comme victime pour un virginal enfantement. Car vous lisez dans l'Évangile : Une paire de tourierellesy ou deux petites colombes ^ Bien qu'ailleurs la colombe désigne habituellement le Saint-Esprit, comme c'est un oiseau lascif, il ne convenait pas de l'offrir en sacrifice au seigneur, si ce n'est à l'âge où elle ne connaît pas ce penchant. L'âge de la tourterelle n'est pas spécifié, parce qu'elle est toujours chaste. Elle se contente d'un seul compagnon ; et quand elle l'a perdu, elle n'en veut pas d'autre, condamnant ainsi les secondes noces dans les hommes : car bien qu'il n'y ait là peut-être qu'une faute vénielle, à cause de l'incontinence qu'on veut éviter, néanmoins une si grande incontinence est honteuse. Il est humiliant que la raison ne puisse mettre dans l'homme 'une honnêteté que la nature inspire à un oiseau. Vous voyez la tourterelle devenue veuve garder, avec une constance infatigable, les devoirs de la viduité; vous la voyez toujours seule, toujours gémissante, jamais vous ne l'apercevrez perchée sur un vert rameau, pour vous apprendre à fair, comme une peste, les doux poisons de la volupté. Ajoutez qu'elle vit plus habituellement sur le haut des montagnes, et à la cime des arbres, pour vous apprendre encore à mépriser les choses de la terre, à aimer celles du ciel, dispositions convenables à l'état de la chasteté.

8. D'où on peut conclure que la voix de la tourterelle est aussi une exhortation à la chasteté. Cette voix n'a pas retenti d'abord sur la terre, mais plutôt celle-ci : Croissez, multipliex'vousf et remplisiez la terre ^. En vain eut résonné cette voix de la chasteté, quand la route qui menait à la patrie des ressuscites n'était pas encore ouverte, cette patrie où les hommes ne se marieront plus, mais seront semblables aux anges de Dieu, dans le ciel ' . Fallait-il la faire entendre cette voix, à une époque, où la stérilité rendait une femme mau-

1 Luc, II, 24. — * Qen., i, 2$. — * Lac, jol, 35,

dite en Israël, où les patriarches mêmes avaient plusieurs épouses à la fois, quand la loi commandait à un frère de donner des enfonts à son frère mort sans postérité? Mais depuis que la céleste tourterelle a célébré ces eunuques d'un nouveau genre, qui se mutilent pour le royaume de Dieu ^ ; depuis qu'à prévalu partout le conseil donné par une autre tourterelle très-chaste, relativement aux vierges 2, on commencé à pouvoir dire avec vérité : La voix de la tourterelle a été entendue sur notre terre* 9. Puisque les fleurs ont paru sur notre terre, que la voix de la tourterelle y a été entendue, la vérité s'est donc montrée et aux oreilles et aux yeux; car la voix s'entend, et la fleur se voit. La fleur c'est le miracle, selon l'explication donnée plus haut ; le miracle qui, s'ajoutant à la voix, produit les fruits de la foi. Car si la foi vient de l'ouïe, la confirmation de la foi vient de la vue. La voix a retenti, la fleur a brillé, et la vérité a germé de la terre ' par la confession des fidèles, la parole et le signe concourant ensemble à servir de témoignage à la foi. Ces témoignages sont devenus admissibles, la fleur autorisant la parole, et la vue secondant l'ouïe. Ce que l'on entend confirme ce qu'on voit, et le témoignage des deux, c'est-à-dire, de l'oreille et de l'œU, démontrent la vérité de leurs dépositions. C'est pourquoi le Seigneur disait s'adressant à ses disciples : AlUz, rapportez à Jean ce que vous avez vu et ce que vous avez entendu 4. Il ne pouvait exprimer avec plus de brièveté, ni plus de clarté la certitude de la foi; et c'est, avec la même brièveté et par le même raisonnement, que la foi a été persuadée à toute la terre. Ce que vous avez entendu et ce que vous avez vUf est-il dit : ô parole courte, et cependant vive et efficace ! J'afQrme, sans hésiter, ce que j'ai saisi de mes yeux et de mes oreilles. La trompette du salut retentit; les miracles éclatent, le monde croit. On persuade aisément ce qu'on dit, quand on l'appuie de prodiges surprenants. Or, nous lisons que les apôtres partis de Jérusalem prêchèrent partout^ le Seigneu/r coopérant à leurs paroles et les con^ firmant par les miracles suivants ^. Nous lisons encore que Jésus fut transfiguré sur la montagne, au milieu d'une éblouissante clarté, et qu'une voix céleste lui rendit cependant témoignage^. Nous lisons enfin, qu'aux bords du Jourdain, une colombe le désigna, et qu'une voix attesta sa divinité 7. Ainsi partout ces deux choses se rencontrent ensemble, la voix et le

1 Math., xiz, 12. ^ > I Cor., Tii, S5. 12. — ^ Luc, VII, 32. — > Marc., zti 20. 2, 5. — Tnild.,in, 16,17.

* Ps. LZZZIV,

* tfath., xvn,

prodige : Dieu les fidt servir à introduire la foi : c'est par ces deux moyens, Comme par deux ouvertures» que la vérité se fraye une route jusqu'à Tàme.

10. n est dit ensuite : Le figuier a poussé sê$ fausses figues : n'en mangeons pas ; elles ne sont pas mûres. Elles ressemblent à de bonnes figues ; elles n'en ont pas la saveur, et elles figurent peut-être les hypocrites. Cependant ne les jetons pas : car nous en aurons peutêtre besoin une autre fois. Du reste elles tombent assez vite d'elles-mêmes, avant le temps, pareilles aux herbes des toits, qui sèchent avant qu'on ne les coupe ^ ; ce que je crois avoir été dit des hypocrites. Ce n'est pas sans raison toutefois, qu'il en fitit mention dans ce chant

nuptial. Si on ne les mange pas, elles trouve«ront un autre usage; dans les noces il &ut bien d'autres choses que des mets. Quoiqu'il en soit, je ne dois pas les passer sous silence ; mais il convient de remettre à un autre entretien ce que j'en dois dire, et qui ne saurait trouver ici qu'une place trop resserrée. Je renvoie donc ce sujet à un autre jour et à un moment plus libre. Vous jugerez alors si c'est avec raison que je le fais. Que vos prières m'obtiennent de Dieu la grftce d'expliquer convenablement mes idées sur ce point, pour votre édification, à la louange et à la gloire de l'Époux de l'Église, Jésus-Christ notre Seigneur, qui étant Dieu Souverain est béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

SBMON LX

'De rincrédulité des Juifs qui les apartés à combler la mesure de leurs pères par le meurtre

de Jésus-Christ.

1 . Le figuier a poussé ses bourgeons^. Ceci se rattache à ce qui précède. L'Époux avait dit que le temps de tailler la vigne était venu, et il le prouvait et par les fleurs qui commen* calent à se montrer, et par la voix de la tourterelle qui s'était fait entendre. Il le prouve encore par les bourgeons du figuier; car le printemps ne se reconnaît pas seulement aux fleurs , aux roucoulements de la colombe, mais encore au figuier. Jamais l'air n'est plus doux que lorsque le figuier pousse ses bourgeons. Le figuier n'a pas de fleurs : il produit^ en place, des figues sauvages, à l'épo^ que où les autres arbres donnent des fleurs. Et comme les fleurs paraissent, puis passent, n'ayant d'autre utiUté que d'annoncer les traits qui les suivront, ainsi les dusses figues poussent, puis tombent remplacées par d'autres figues ; car pour elles, on ne les mange pas. Tels sont les signes auxquels l'Époux, je l'ai dit, reconnaît la saison, et la fait connaître à l'Épouse, afin qu'elle ne tarde pas à se rendre à la vigne,

^ Pi. C2XVI1I, 6. — * Gantiq., ir, !d«

parce que le travail fait en temps propice n'est jamais perdu. Voilà le sens littéral.

3. Quel est le sens spirituel î Ne voyons pas ici un figuier, mais le peuple qu'il figure : car Dieu s'occupe des hommes et non des arbres. Le peuple est vraiment un figuier fk-agile par la chair , petit par l'intelligence , bas par le cœur, dont les premiers fruits, pour jouer sur les mots, sont grossiers et terrestres. Ce n'est pas l'occupation du vulgaire que de chercher premièrement le royaume de Dieu et sa justice 1 ; il pense bien plutôt, comme dit l'Apôtre, aux choses du monde, à plaire & une épouse, ou l'épouse à complaire à son mari. Les personnes de cette ^rte souffriront des tribulations dans leiur chaire ; nous ne nions pas, qu'à la fin, ils n'acquièrent les flruits de la foi, s'ils font une bonne confession, et sur* tout s'ils rachètent par des aumônes, les oeuvres de la chair. Donc les premiers fruits de ces personnes ne sont pas proprement des fruits, pas plus que les premières figues.

» Matb., n, 83. — « I Cor., v!t,S3, 28.

SUR LE CANTIOUE DES CANTIQUES

si elles produisent ensuite de dignes fruits de pénitence, ( car ce qui est animal précède ce qui est spirituel, ) on leur dira : Quel fruit a^cex'^ous trouvé dan$ des ehosee dont vous rougissez aujourd'hui^ ?

3. Néanmoins je ne crois pas qu'on doive entendre ce passage de toute sorte de peuple; il en est un désigné spécialement. L'Ëcriture, en effet, ne dit pas, au pluriel, les figuiers ont produit, etc., mais, au singulier, U figuier a produit ses bowgeons; et, à mon avis, ce figuier, c'est le peuple juif. Combien de paraboles de ce genre le Sauveur propose-t-il dans l'Évangile au sujet de ce peuple ? celle-ci, par exemple : Un homme avait un figuier planté dans sa vigne s. Et ailleurs : Considérez le figuier et tous les arbres ^. Il dit à NathanaCl : Je vous ai vu lorsque vous étiez sous le figuier^. Il mau* dit encore le figuier sur lequel il n'avait pas trouvé de fruits 6. Et ce peuple est bien un figuier, puisque pour être sorti de la souche des patriarches, souche excellente, il ne s'est jamais élevé, il a voulu ramper sans cesse vers la terre, et n'a répondu à l'excellence de sa racine, ni par l'étendue de ses rameaux, ni par la beauté de ses fleurs, ni par la fécondité de ses fruits. Arbre petit, tortueux, plein de no^ds, que tu es peu en rapport avec ta racine! Tu proviens d'une racine sainte : qu'y a-t-il en tes rameaux qui soit digne d'elle î Le figuier a poussé ses bourgeons. Ce n'est pas de ta noble racine que tu les tires, germe maudit. Ce qu'il y a en elle vient du Saint-Esprit, et est, par conséquent, délicat et agréable. Mais toi où as-tu pris ces figues grossières f Et tout est grossier dans ce peuple, ses actes, ses sentiments , son intelligence , les rites du culte qu'il rendait k Dieu. Ses actes, il était tout à la guerre; ses sentiments, il ne songeait qu'à amasser; son intelligence, elle s'arrêtait à l'écorce de la lettre; son culte, il consistait dans le sang des bêtes et des animaux.

4. Mais on dira : Ce peuple n'ayant jamais porté que des figues sauvages, le temps de la taille était venu pour lui, puisque cette taille se fiiit lorsque les figuiers poussent ces sortes de figues. Point du tout. Nous disons que les femmes ont engendré des enfants, non lorsqu'elles sont en travail, mais lorsqu'elles ont mis ces enfknts au monde. Et nous disons que les arbres ont produit leurs fleurs, non lorsqu'ils commencent à fleurir, mais lorsqu'ils cessent de fleurir. Ici, de même, on dit que le figuier a produit ses bourgeons, non lorsqu'il

* Rom., vi, 2i. — t Luc, «II, 6. — • Ibid., 21, 9. — ^ JeaO) I, 28. ^ • Marc., ii, 1, 14.

en a produit quelques-uns, mais lorsqu'il les a poussés tous, c'est-à-dire, lorsqu'il n'en produit plus. Vous demandez quand cela est arrivé à ce peuple? C'est lorsqu'il a tué le Christ ; alors sa malice a été portée au comble, selon que Jésus-Christ lui-même l'avait prédit : Comblez la mesure de voe pères ^, Ce qui lui fkit dire encore sur la croix, lorsqu'il va mourir : Tout est eonsommé *. 0 quelle consommation a donné à ces figues sauvages ce figuier maudit et condamné à une stérilité éternelle ! 0 que les derniers fruits sont donc plus mauvais que les premiers! D a commencé par en porter d'inutiles ; en voici de pernicieux et d'empoisonnés. 0 naturel grossier I 0 cœur de vipère ! haïr un homme qui guérit les corps des hommes et sauve leurs &mesl 0 intelligence grossière 1 0 bœuf stupide qui n'a pas reconnu Dieu dans les œuvres mêmes de Dieu !

6. Mais peut-être le Juif m'accusera^t-il de l'injurier parce que je qualifie son intelligence d'animale. Qu'il lise donc Isaïe; il s'y verra plus sévèrement traité. Le bosuU dit le prophète, eonnaU son possesseur; et Vdne^ tétable de son maître; Israël ne m'a pas connu; mon peuple ne m'a pas compris.^ Voyez-vous, ô Juif, que je vous traite plus doucement que votre prophète? Je vous ai comparé à la brute ; lui vous met au-* dessous d'elle. Il est vrai, le prophète ne parle pas en son propre nom, mais au nom de Dieu^ qui, par ses œuvres, proclame qu'il est Dieu : Si vous ne me croyez pas, croyez à meâ œuvres : et si je ne féispas les œuvres de mon Père, ne me croyez point ^. Et pourtant ce langage ne les rend pas plus intelligents. Ni les démons chassés, ni les éléments soumis, ni les morts rendus à la vie, n'ont pu les arracher à cette stupidité bestiale, et plus que bestiale; de là, par un aveuglement aussi merveilleux que lamentable, ils sont tombés dans le crime horrible, monstrueux, qui leur a fait porter des mains sacrilèges sur le Dieu de Majesté. Dès lors, on a pu dire : Le figuier a poussé ses bourgeons^ \ quand les cérémonies l^les ont touché à leur fin, que l'antiquité, selon un antique oracle, a cédé la place à la nouveauté, comme les fausses figues tombent et sont remplacées par les bonnes.

6. Car les vignes en fleurs ont donné leur odeur : c'est encore un indice que les fhiits vont se montrer. Cette odeur chasse les serpents. On dit que quand les vignes sont ainsi en fleurs, tous les reptiles venimeux s'éloignent, ne pouvant supporter le parfum qu'exhalent les fieui*s nouvelles. Je veux que nos novices

1 Math., XXI, 32. -- > Jean, xix, 30* ^ * Isa!., i, 3. — « JeoD, X, 38, 37. — * L6vftiq., im, 10.

écoutent bien ceci, qu'ils en tirent un motif de confiance, songeant quel est Tesprit qu'ils ont reçu, puisque les démons n'en peuvent supporter les prémices. Si leur jeune ferveur a tant de vertu, que sera-ce de sa perfection ? Jugez du finit par la fleur; jugez de la vertu de sa saveur par l'énergie de l'odeur qu'il répand. Les vignes en fleurs ont donné leur odeur. C'est ce qui est arrivé dès le commencement. A la prédication de la gr&ce nouvelle un renouvellement de vie s'opérait dans les croyants, et en vivant bien au milieu des Gentils, ils devenaient partout la bonne odeur de J.-G.^ La bonne odeur c'est un bon témoignage, qui s'échappe d'une bonne œuvre, comme le parfum sort de la fleur. Et parce qu'à la naissance de la foi, les âmes fidèles parurent toutes remplies de ces fleurs et de ces parfums, comme des vignes spirituelles, et qu'elles recevaientun excellent témoignage même de ceux qui ne partageaient pas leurs croyances, je suis peut-être autorisé à penser que c'est d'elle que l'Époux a dit : Les vignes en fleurs ont donné leur odeur. Pourquoi? Afin que ceux qui ne croyaient pas, attirés par ces bonnes œuvres des fleurs glorifiassent aussi Dieu, et que cette odeur commençât à être pour eux un parfum de vie. On a donc raison de dire qu'ils ont répandu une bonne odeur ceux qui n'ont pas cherché leur gloire personnelle, mais le salut du prochain, dans l'opinion favorable qu'ils inspiraient de leur vertu. Car ils pouvaient, comme tant d'autres, trafiquer de la piété pour satisfaire, par exemple , leur vanité ou leur avarice. Mais ce n'eût pas été donner leur odeur: c'eûtété la vendre, ce qu'ils ne pouvaient faire, puisque toutes leurs actions étaient inspirées par la charité. 7. Mais si les vignes sont des âmes, la fleur les bonnes œuvres, l'odeur l'opinion, qu'est-ce que le fruit ? Le martyre. Le fruit de la vigne, c'est le sang du martyre. Quafid Dieu, dit le prophète, aura fait reposer en paix ses bienaimés, Vhéritage du Seignewr s'accrùttra par le nombre de ceux qui se convertiront, et qui seront comme leurs enfants et le fruit de leurs entrailles^ j j'allais dire le j&nit de la vigne. Pourquoi ne pas appeler le sang le plus pur du raisin le sang de l'innocent, le sang du juste ? Pourquoi ne pas appeler rouge, choisi, précieux, un vrai vin de Sorech( a) le vin exprimé sous le pressoir de la Passion? Car la mort des saints est précieuse devant Dieu'. Voilà pour l'explication de ces paroles :Ief vignes en fleurs ont donné leur odeur.

* Cor., XI, 14, 15. — • Ps. cxxvi, 2, 3. — «Ibid., cxv, 5. (a) Vallée qui séparait la tribu de Dan de celle de Siméon et qui était renommée pour ses vignes.

8. Tel est le sens de ce passage, si on le veut rapporter au temps de la gr&ce. Hais si on aime mieux l'entendre des patriarches (car la vigne du Dieu des armées c'est la maison d'Israël^), voici le sens qu'on peut lui donner. Les patriarches et les prophètes ont senti d'avance, comme une excellente odeur, la naissance de Jésus-Christ; mais cette odeur, ils ne l'ont pas répandue, parce qu'ils n'ont pas représenté dans la chair celui qu'ils avaient pressenti en esprit. Ils n'ont pas donné leur odeur, ils n'ont pas publié leur secret, ils ont attendu qu'il fût révélé en son temps. Et qui donc eût compris, avant qu'elle prit un corps, la sagesse cachée dans ce mystère? Ainsi les vignes n'ont point alors répandu leur parfum. Elles l'exhalèrent ensuite, quand les générations, en se succédant, donnèrent au monde Jésus-Christ né d'elles, selon la chair, par un enfantement virginal. C'est alors, disje, que ces vignes spirituelles donnèrent leur odeur, quand apparut la bonté et l'humanité de notre Dieu Sauveur ^, et que le monde commença à jouir de la présence de Celui qu'un petit nombre seulement avait connu avant sa venue. Cet homme, par exemple, qui touchant Jacob et sentant le Christ, disait : V odeur de mon flls est comme l'odeur d'un chamxp rempli et béni de Dieu^, en tenant ce langage, gardait pour lui-même ses délices, et ne les communiquait & personne. Mais quand vint la plénitude des temps, où Dieu envoya son Fils né d'une femme, assujetti à la loi, pour racheter ceux qui étaient soumis à la loi^ , alors l'odeur qui était en lui se répandit de toutes parts, en sorte que l'Ëglise la sentant des extrémités de la terre, s'écriait : Votre nom est une huile répandue^, et les jeunes filles couraient & l'odeur de ce parfum. Ainsi cette vigne a répandu son odeur, comme aussi toutes celles de ce temps-là, qui étaient pleines de cette odeur de vie. Et pourquoi ne l'auraient-elles pas répandue, puisque Jésus-Christ est issu d'elles selon la chair? n est donc dit que les vignes ont exhalé leurs parfums, soit parce que les ftmes fidèles répandent partout une opinion avantageuse d'elles-mêmes, soit parce que les oracles et les révélations des patriarches ont été publiés dans le monde, que leur parfum a rempli le monde, suivant cette parole de l'Apôtre : C'est manifestement un grand mystère de bonté qui a été manifesté dans la chavr, justifié en esprity qui est apparu aux anges, qui a été prêché aux Gentils, cru dans le monde et élevé dans la gloire ®.

* Isa!., V, 7. — • Tite, m, 4. — • Gen., xxvii, 27. — ^ Galat., IX, 4, 5. — * Cantiq., i, 2, 3.— • I Tim., m, 16«

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

9. Il serait bien étonnant si ce figuier et ces Tignes n'ofifraient rien qui puisse nous édifier. Je crois donc que ce passage peut aussi s'expliquer moralement, puisque, par la grâce de Dieu qui est en nous, nous avons aussi des figuiers et des vignes. Les figuiers sont ceux dont les mœurs sont douces; les vignes ceux qui sontplus fervents. Quiconque, parmi nous, garde Tunion et la paix qui nous unissent, vit au milieu de ses frères, non-seulement sans donner aucun sujet de plainte à personne, mais en se prêtant doucement à tous , et dans tous les devoirs de la charité ; pourquoi ne pas dire que cet homme est vraiment un figuier ? Il faut cependant qu'il ait d'abord poussé et rejeté ses bourgeons, c'est-à-dire, la crainte du jugement que l'amour chasse devant lui , et l'amertume des péchés qui cède nécessairement à une vraie confession, à l'infusion de la grftce et à la fréquente efiusion des larmes ; qu'il soit aussi délivré d'autres misères semblables, qui, comme des figues sauvages, précèdent la douceur des fruits et que vous pouvez fort bien connaître par vous-mêmes.

10. Cependant, pour ajouter encore ici une pensée qui me vient à l'esprit, voyez si l'on ne pourrait ranger parmi ces premières figues, la science, la prophétie, les langues et les autres dons analogues. Car tout cela doit finir et disparaître devant des dons meilleurs, puisque

l'Apôtre dit : La science sera détruite^ les prophéties disparattrontj et les langues cesseront. La foi elle-même s'effacera devant l'intelligence, et il faut que la vision succède à l'espérance. Car espère-t-on voir ce qu'on voit déjà? La charité seule ne finit pas^^ mais cette charité qui nous fait aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre &me, de toutes nos forces 2. Aussi ne la mettrai-je pas parmi les figues fausses ; je ne la comparerai même pas au figuier, mais aux vignes. Ceux qui sont des vignes nous sont plus sévères qu'indulgents : ils agissent sous l'impulsion d'un esprit ardent; ils sont pleins de sÀle pour la discipline, reprenant les vices avec énergie, et pouvant s'appliquer cette parole : Seignevr n'aHe pas poursuivi de ma haine ceux qui vous haïssaient^ et tiétais-je pas consumé de zèle contre vos ennemis^? Le xile de votre maison m'a dévoré^. Les premiers possèdent, en un degré éminent, l'amour du prochain, et les seconds l'amour de Dieu. Mais reposons -nous sous cette vigne et sous ce figuier où l'amour de Dieu et celui du prochain projettent leur ombre. Je les possède à la fois, lorsque je vous aime, Seigneur Jésus- Christ, vous qui êtes mon prochain, puisque vous êtes homme, et que vous avez usé de miséricorde envers moi ; et pourtant vous êtes le Dieu Souverain béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

SEMON LXI

Comment F Église trouve les richesses de la miséricorde divine dans les blessures du Christ ;

de la force que les martyrs ont reçue de Jésus-Christ.

1. Levez-vouSy mon amie^ mon Épouse^ et venez^. L'Époux montre la vivacité de son amour, en en réitérant l'expression, car cette répétition traduit bien son affection, et en invitant de nouveau sa bien-aimée au travail des vignes, il montre le soin qu'il prend du salut des âmes. Car je vous ai dit plusieurs fols que les vignes sont les âmes; inutile de revenir sur ce point : voyons donc la suite. Si j'ai bonne mémoire, l'Époux n'a point encore nommé clairement l'Epouse dans ce livre, si ce n'est

> Cut., 8, 13.

S. Bkrm. — Ton. Œ.

tout à l'heure, en allant aux vignes et en approchant du vin de la charité. Une fois qu'elle y sera arrivée, et qu'elle sera parfaite, il contractera avec elle un mariage spirituel : ils seront deux, non dans une même chair, mais .dans un même esprit, selon cette parole de l'Apôtre : Celui qui est uni à Dieu n'est plus qu'un esprit avec lui^.

2. Voici la suite : Ma colombe est dans les trous de la pierre; elle est dans le creux de la mu-

* Cor., xni, 8. — • Luc, x, 2 . — • Ps. cxzzvxn, 24. — * Ibid.. 58, 10. — « l Cor., vi, 17.

railk;montrêX'mai votre visage ; que votre voix résonne à mes oreilles ! L'Ëpoux aime et continue à parler le langage de l'amour. Il appelle une seconde fois TÉpouse du doux nom de colombe. Il dit qu'elle est à lui, et la déclare sienne. Jusqu'ici elle lui demandait , avec instance, de se montrera elle, de lui parler ; maintenant les rôles sont changés et c'est lui qui sollicite d'elle cette faveur. Il agit en époux, mais en époux plein de pudeur; il rougit de se laisser voir, et vient de goûter à l'écart les délices de l'amour, dans les trous du rocher et le creux de la muraille. Imaginez donc que l'Époux tient à l'Épouse ce langage : Ne craignez pas, ma bien-aimée, comme si le travail des vignes auquel je vous invite, devait interrompre ou entraver notre mutuel amour. 11 pourra servir à l'objet de nos communs désirs. Les vignes ont des murailles qui peuvent prêter une agréable retraite aux époux touchés d'une honnête retenue. Tel est le sens, ou plutôt le jeu de la lettre. Pourquoi ne l'appellerais-je pas ainsi, puisque cette explication littérale ne renferme rien de sérieux? La superficie ne vaut pas même la peine qu'on s*y arrête , si l'Esprit-Saint n'aide, au dedans, la faiblesse de notre intelligence. Ne nous arrêtons donc pas au dehors de peur de paraître, ce qu'à Dieu ne plaise I parler d'amours impurs. Apportez des oreilles chastes à ce discours d'amour ; et quand vous pensez à ces deux amants , ne vous représentez ni un homme, ni une femme, mais le Verbe et l'âme, ou Jésus-Christ et l'Église, ce qui est la même chose, avec cette différence que ce nom d'Église ne désigne pas une seule âme, mais l'unité, ou plutôt l'unanimité de plusieurs âmes. Dans ces trous de la pierre ou ce creux de la muraille, n'allez pas voir non plus des cachettes où s'abritent ceux qui font mal ; ne soupçonnez ici aucune œuvre de ténèbres.

3. Un autre interprète a vu dans ces trous les plaies de J.-G.;il a eu raison, car J.-G. c'est la pierre. 0 les trous excellents qui confirment la foi, la résurrection de J.-C. et sa divinité! Mon Seigneur et mon Dieu *, dit l'apôtre. D'où cet oracle est-il sorti , sinon des trous de la pierre ? Là le passereau a trouvé une retraite, et la tourterelle un nid pour y placer ses petits 2 ; là s'abrite la colombe, et du fond de cet asile elle regarde sans crainte l'épervier voler autour d'elle. C'est pourquoi l'Époux dit : ma colombe est dans les trous de la pierre. Et la colombe dit à son tour : Il m'a établi sur le haut duTocher *, et encore il a affermi mes pieds sur

Jean, xx, 28. — « P». lxxxiii, 4. — » Ps., 26, 6.

le roc^ . L'homme sage bâtit sa maison sur la pierre, afin de n'avoir à redouter ni 1^ coups du vent, ni la violence des inondations 2. Quels avantages ne rencontre-t-on pas sur la pierre î Sur la pierre je suis élevé ; j'y trouve la sûreté ; j'y demeure ferme ; j'y suis défendu contre l'ennemi, préservé des accidents, et cela parce que j'y suis élevé au-dessus de la terre; car tout ce qui est terrestre est incertain et périssable. Que notre conversation soit dans le ciel ; nous ne craindrons alors ni de tomber, ni d'être ébranlés. La pierre est dans les cieux ; et en elle , on trouve fermeté et sécurité. C'est un refuge pour les hérissons '. En effet, où notre faiblesse peut-elle trouver une vraie sûreté et un solide repos, sinon dans les plaies du Sauveur ? Je demeure là, avec une confiance d'autant plus grande , que Jésus est plus puissant pour me sauver. Le monde frémit, le corps m'accable, Satan dresse sesp ièges ; je ne tombe pas ; je suis établi sur le roc inébranble. J'ai péché, j'ai commis une grande faute ; ma conscience est troublée ; mais je ne désespère pas ; je me rappeUe les plaies de mon Sauveur, car il a été blessé pour nos iniquités *. Qu'y-a-t-il de si mortel qui ne soit guéri par la mort de J.-C. ? Quand donc je pense à un remède si puissant et si efficace, je ne puis m'épouvanter d'aucune maladie si maligne qu'elle soit.

4. Il s'est donc trompé celui qui a dit : Mon péché est trop grand pour que fen obtienfie le pardon s. Il n'était pas des membres de J.-G : les mérites du Christ ne lui appartenaient pas ; il n'avait pas le droit de les revendiquer comme son bien, comme un membre revendique ce qui est à son chef. Pour moi, ces biens que je ne trouve pas en moi, je les puise avec confiance dans les entrailles du Seigneur toutes pleines de miséricorde ; et il y a en lui assez d'ouvertures pour laisser couler ces flots sacrés. Ils ont percé ses pieds, ses mains et son côté d'une lance ; et, à travers ces ouvertures, je puis sucer le miel de la pierre et l'huile de la dureté du rocher, c'est-à-dire, goûter et voir combien le Seigneur est bon. II tonnait des pensées de paix et je n'en savais rien. Car qui connaît les desseins du Seigneur ? Ou qui est entré en ses conseils ? Mais les clous qui le percent sont devenus pour moi la clef qui m'a permis de pénétrer dans le secret de ses volontés. Pourquoi ne le verrais-je pas ce secret à travers l'ouverture de ces plaies ? Ces clous et ces plaies crient que Dieu est vraiment dans le Christ se réconciliant le monde.

* Ibid., XXXIX, 3.

- ♦ IsaT., Lin, 5. -

-«Math., V, 24,25.

-»Gen., 4,U.

— 'Ps. cm, 18.

Le fer a traversé son &me, il a touché son cœur, afin qu'il sût dès lors compatir à mes infirmités. Le secret de ce cœur se révèle par les ouvertures du corps. Le grand mystère de la bonté divine est à découvert ; voici, au grand jour, les entrailles miséricordieuses de notre Dieu, avec lesquelles est venu nous visiter ce soleil levé dans les hauteurs des cieux. Pourquoi ses entrailles ne se montreraient-elles pas par ses blessures ? Car qui montre mieux que vos blessures, ô mon Dieu, votre bonté, votre mansuétude, et l'immensité de votre miséricorde ? Personne ne peut donner une preuve de charité plus grande que de mourir pour des coupables condamnés à la mort.

8. La miséricorde du Seigneur est donc mon mérite et je n'en manquerai pas, tant que Dieu daignera prendre compassion de moi. Si les miséricordes du Seigneur sont abondantes, mes mérites abonderont aussi. Mais si j'ai la conscience chargée de nombreux péchés ? La grâce surabonde là où le péché surabondait auparavant 1. Si les miséricordes du Seigneur sur moi sont étemelles 2, je chanterai éternellement aussi la miséricorde du Seigneur 3. Mais louerai-je ma propre justice ? Ah I Seigneur, je ne me souviendrai que de la vôtre *, car elle est la mieime aussi, puisque vous m'êtes devenu justice de la part de Dieu. Doisje craindre qu'une seule ne suffise pas pour deux ? Ce n'est pas ce manteau, dont parle le prophète , et qui est trop court pour couvrir deux personnes 5. Votre justice est la justice étemelle «. Quoi de plus long que Tétemité ? Elle vous couvrira donc amplement et moi aussi, votre justice large et sans fin. En moi elle couvre la multitude des péchés ; mais en vous, Seigneur, que peut-elle cacher, sinon des trésors de clémence, et des richesses de bonté? Voilà les richesses qui m'attendent dans les trous de la pierre. Que la douceur qu'elles renferment est grande ! Il est vrai, ces richesses sont cachées, mais pour ceux qui périssent ; car peut-on donner les choses saintes aux chiens, ou les perles aux pourceaux? Mais Dieu nous les a révélées ces richesses par son Saint-Esprit ; à travers ces plaies, il nous a introduits dans son sanctuaire. Et quelle source de douceurs on y trouve ! Quelle plénitude de grâce ! QueUe perfection de vertus!

6. J'irai donc à ces celliers si remplis pour moi, et fidèle à l'avertissement du prophète, je quitterai les villes, jk)ur habiter le rocher 7. Je ressemblerai à la colombe, qui pose son

» Rom., m, 26. — • Pe. cai, 17. — » Ibid., uxm, 2. — ♦ Ibid., utx, 16. — • Isal., xxviii, 20. — • Pé. cavin, 142. — ' JéréxD., XLvni, 28.

nid au bord des trous, afin que placé avec Moïse, au creux du rocher, je mérite au moins, quand le Seigneur passera, de le voir par derrière ^ : car qui pourra voir sa face, lorsqu'il se tiendra debout, c'est-à-dire, lorsqu'il paraîtra dans la splendeur de sa beauté immuable? Qui? Sinon celui qui a déjà mérité de pénétrer jusque dans le saint des saints. Du reste ce n'est pas chose vile, ni méprisable que de le voir par derrière. Qu'Hérode le méprise ; pour moi je le mépriserai d'autant moins qu'il lui a paru plus méprisable. Il y a môme de la joie à voir Dieu ainsi ; qui sait s'il ne retournera pas pour pardonner, et laisser après lui sa bénédiction ? Un moment viendra où il montrera son visage et nous serons sauvés. En attendant, qu'il nous prévienne de ses douces bénédictions, des bénédictions qu'il a coutume de laisser après lui. Qu'il nous montre seulement aujourd'hui les dehors de sa bonté ; il nous dévoilera ailleurs son visage dans tout Téclat de sa gloire, n est sublime en son royaume, il est doux sur la croix. Qu'il m'accorde d'abord cette dernière vision : il finira par l'autre. Vous me comblerez de joie f dit le prophète, par la vue de votre visage ^. Ces deux visions sont salutaires; elles sont également très-douces, mais l'une est sublime, l'autre humble ; la première est entourée de splendeur, la seconde n'a que pâleur.

7. Car, dit le prophète, son dos a la pdleu/r de Vor ^. Comment ne serait-il pas p&le dans la mort? Mais tout pâle qu'il est, l'or vaut mieux que le clinquant le plus brillant, et ce qui en Dieu est folie est plus sage que toute la sagesse humaine. L'or c'est le Verbe, l'or c'est la sagesse. Cet or s'est lui-même décoloré, en cachant la forme divine, pour ne laisser paraître que la forme d'esclave. Il a également décoloré l'Eglise, puisqu'elle dit : Ne faites pas attention si je suis noire; le soleil m^a ravi mes couleurs 4. Son dos a donc aussi la pftleur de l'or, parce qu'elle n'a pas rougi de l'opprobre de la croix, n'a point eu horreur des brûlures de la passion, ni fui ses blessures livides. Elle y met même sa complaisance, et elle souhaite une fin conforme à ses commencements. C'est poiu^quoi l'Epoux lui dit : Ma colombe est dans les trous de la pierre, parce qu'elle met toute sa dévotion^à s'occuper sans cesse du souvenir des plaies de J.-C, à s'y arrêter, à y demeurer par une méditation assidue. De là sa patience à endurer le martyre : de là sa confiance si grande dans le Très-Haut. Le martyr peut lever sans crainte un visage

1 Exod..xxxiu,22,23. — * Ps. zv, 11. * > Pb. lxvu, 14. — ♦ Gant. 1. 5.

pftle et meurtri vers celui dont les plaies et les blessures l'ont guéri, et représenter, par la pâleur de Tor, la mort de son maître. Comment craindrait-U celui à qui le Seigneur dit : Montrez-moi votre visage? Pourquoi? Selon moi, il aime mieux se montrer. Dieu veut être vu, et non voir. Car que ne voit-il pas? Il n'a pas besoin qu'on se montre à lui, puisqu'il voit toutes choses, même les plus cachées. Il veut donc être vu. Il veut, ce doux chef, attirer sur ses plaies les yeux d'un soldat généreux, afin que ce spectacle Fencourage, et qu'un tel exemple le rende plus fort pour supporter les tourments.

8. En effet il ne sentira pas ses blessures, tant qu'il contemplera celles de son chef. Le martyr reste debout radieux et triomphant, le corps tout sillonné de coups; et, pendant que le fer lui ouvre les flancs, U regarde, nonseulement avec courage, mais avec joie, son sang jaillir de sa chair. Où donc est alors r&me dd martyr? Elle est en lieu sûr, dans la pierre, dans les entrailles de Jésus-Christ, où elle entre par la porte de ses plaies. Si elle restait dans ses propres entrailles, elle sentirait le fer qui les perce : elle ne supporterait pas la douleur, elle succomberait, elle renierait. Mais maintenant qu'elle habite la pierre, est-il surprenant qu'elle prenne la du-

reté du rocher? Il n'est pas étonnant non plus qu'exilée de son corps elle n'ait pas le sentiment des douleurs que le corps éprouve. C'est l'effet de l'amour et non de la stupeur. Elle ne perd pas le sentiment ; elle le maîtrise. Elle n'est pas soustraite à la douleur, elle la surmonte et la dédaigne. C'est donc de la pierre que vient le courage du martyr ; c'est elle qui lui communique l'énergie de boire le calice du Seigneur. Et qu'il est beau cet enivrant calice i ! Beau et délicieux au chef qui regarde, comme au soldat qui triomphe. Car notre force est la joie du Seigneur 2. Et comment ne trouverait-Ù pas de joie dans une confession généreuse, puisqu'il la désire ardemment? Qiie votre voiXy dit-il, retentisse à mes oreilles ! Aussi ne tardera-t-il pas à donner la récompense qu'il a promise, lorsqu'il a déclaré, qu'il confessera devant son père celui qui l'aura confessé devant les hommes 3. Mais interrompons cet entretien que nous ne saurions finir aujourd'hui. Je serais trop long si je voulais embrasser dans un seul discours tout ce qui me reste à dire sur ce verset. Renvoyons cela au début d'un autre entretien afin que l'Époux de l'Eglise, N. S. J.-C., le Dieu, béni dans tous les siècles, se réjouisse et de ce que nous disons et de la manière dont nous le disons. Ainsi soit-il.

SERMON LXII

Qjf est-ce j pour famé , que demeurer dans les Jentes du rocher et dans les trous de la mu-raille? Il faut plutôt scruter la volonté de Hieu que sa majesté. Enfin de la pureté de cœur nécessaire pour prêcher la vérité.

4. Ma colombe qui vous cachez dans les fentes du rocher et dans les trous de la muraille 1. Ce n'est pas seulement dans les ouvertures du rocher, c'est encore dans les trous de la muraille que la colombe trouve son refuge. Si, dans cette muraille, nous voyons, au lieu d'un monceau de pierres, l'assemblée des Saints, prenons garde que les ouvertures ne représentent les places laissées vides par les anges que l'orgueil ft bannis du ciel, et que les hommes

1 Cintiq.» u, 14»

sont destinés à combler; ces ruines que doivent rebâtir des pierres vivantes. C'est pourquoi l'apôtre saint Pierre dit : Approchez de la pierre vivante^ et soyez vou^s-mtmes d'autres pierres vivantes, édifiant des édifices spirituels^. On peut dire encore que les anges chargés de nous garder sont, comme des murailles, dans* la vigne du Seigneur, qui est l'Église des prédestinés, puisque saint Paul dit : Tous ces es-

i PB. zxii, 5. — MI Eadns., vui, 10. — i Math*, x, 32. — ^ I Pierre, 11, 4, 5.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

priis ne sont-Us pas ministres de Dieu, envoyés vers ceux qui sont appelés à. l'héritage du salut n Et le prophète ajoute : Vange du Seigneur fera la garde autour de ceux qui le craignent 2. Si TOUS acceptez cette interprétation, le sens sera que deux choses consolent TÉglise dans le temps et le lieu de son pèlerinage ; dans le passé, le souyenir de la passion du Seigneur; dans Tavenir, la pensée et l'espérance d'être admise un jour dans la société des saints. Sur ces deux choses elle jette un regard rétrospectif et un regard anticipé , plein d'une joie qui ne la rassasie jamais; ce double regard infiniment doux lui est un refuge contre la tribulation et la douleur. Sa consolation est parfidte lorsqu'elle sait non-seulement ce qu'elle doit attendre, mais de qui elle doit l'attendre. Son attente est pleine de joie et de certitude, parce qu'elle est fondée sur la mort de J.-C. Pourrait-elle s'étonner de la grandeur de la récompense, quand elle considère la dignité de la rançon ? Avec quel bonheur elle regarde, en esprit, ces ouvertures à travers lesquelles a coulé le prix du sang divin? Avec quel bonheur elle parcourt ces trous de la muraille, ces retraites, ces demeures variées et nombreuses dans la maison du père , et dans lesquelles il doit placer ses enfants, selon la diversité de leurs mérites ! Incapable d'entrer maintenant en réalité dans cet habitacle céleste, elle s'y repose de la seule manière qui lui est permise, en esprit et par le souvenir. Un jour viendra où elle relèvera ces ruines , où elle habitera de corps et d'esprit ces ouvertures; alors ces demeures vides et délaissées par leurs anciens habitants, elle les remplira de sa présence et de son universalité ; le mur céleste n'aura plus de trous, car il sera entier et jouira d'une heureuse perfection.

2. Ou, si vous l'aimez mieux, nous dirons que les âmes pieuses et zélées ne trouvent pas ces trous, mais les font. Comment me direz- vous ? Bar leurs pensées et leurs désirs. Car cette muraille céleste, pareille à des pierres molles, cède aux désirs de l'âme, à la contemplation, à la prière firéquente ; la prière du juste pénètre les cieux 3. Ce^n'est pas qu'elle fende les plaines de l'air matériel, comme le ferait im oiseau de ses ailes : ou qu'elle traverse, comme avec une épée, la cime élevée et solide du firmament ; mais il y a des cieux saints et vivants, des cieux raisonnables qui racontent la gloire de Dieu, qui, dans leur bonté, s'inclinent jusqu'à nous; que nos vœux touchent, qui nous reçoivent dans leur sein, toutes les fois que nous y frappons avec une intention pure.

* Hébr., 1, 14. — « Ps. xxiii, 8. — » Eccli., xxxv, 21.

En effet, on ouvrira à celui qui firappe. Il est donc permis à chacun de nous, même dès cette Tie mortelle, de se creuser des trous, en quelqu'endroit de cette céleste muraille qu'il choisira, de visiter les patriarches ou de saluer les prophètes, ou de se mêler à l'assemblée des apôtres, ou de se ranger parmi les martyrs. Il peut même, au gré de sa dévotion, parcourir d'un cœur joyeux, les demeures des bienheureuses vertus, depuis le moindre des anges jusqu'au plus élevé des chérubins et des séraphins. Et si, sous l'inspiration de l'esprit qui soufQe où il veut, il frappe avec persévérance à la porte de ceux dont la compagnie lui plaira davantage , ils lui ouvriront aussitôt ; il se fera une ouverture dans ces montagnes ou plutôt dans les esprits célestes qui se laisseront fléchir à ses prières, et il reposera, ne fût-ce qu'un moment, au milieu d'eux. Le visage et la voix de toute Âme qui agit ainsi sont agréables à Dieu ; le visage à cause de sa pureté, la voix par les louanges qu'elle fait monter vers lui. Car la beauté et la confession sont en sa présence ^ ; aussi, dit-il à ces âmes : Montrez^ moi votre visage et que votre voix retentisse à mes oreilles. Ia voix c'est l'admiration de l'&me qui contemple; la voix c'est l'action de gr&ces. Dieu se complaît dans les creux de cette muraille, d'où s'échappentl'action de grâces, l'admiration et la louange.

3. Heureuse l'âme qui s'étudie à se creuser une retraite dans cette muraille ; plus heureuse encore celle qui s'en creuse une dans le rocher. Il est permis aussi de creuser dans la pierre, mais il faut pour cela une pureté de cœur plus grande, une application plus forte, une sainteté plus éminente. Or, qui possède tant de sublimes qualités ? Celui qui a dit : Au commencement était le Verbe^ et le Verbe était en Dieu,et le Verbe était Dieu; dès le commencement il était en Dieu ^. Ne vous semble-t-il pas s'être plongé dans le sein même du Yerbe, et avoir tiré de son cœur comme la moelle sacrée de la sagesse ? Que dire de celui qui prêchait la sagesse aux parfaits , la sagesse cachée dans le mystère, et qu'aucun des princes du monde n'a connue ' ? Ne l'a-t-il pas été chercher jusqu'au troisième ciel , après avoir percé les deux premiers , dans sa pénétrante et pieuse curiosité 4? Mais il ne nous l'a pas cachée; il nous l'a exposée au contraire en termes aussi exacts, aussi clairs que possible ; mais il avait oui des choses ineffables qu'il ne lui était pas permis de redire ^ aux hommes, et dont il s'entretenait seulement avec Dieu.

» Ps. xcv, 6. — * Jetn, i, 1, 2. — » I Cor., vi, 8# — * II Cop.,H «I 2. — ■ Ibid., V, 13.

Imaginez-vous donc que Dieu console ainsi la charité inquiète de saint Paul ; pourquoi TOUS tourmenter si une intelligence humaine ne saisit pas vos conceptions ? Que votre voix résonne à mes oreilles^ ; c'est-à-dire : s'il vous est interdit de révéler aux mortels ce que vous sentez, consolez- vous en voyant que votre voix peut charmer les oreilles de Dieu. Voyez-vous cette âme sainte tantôt s'abaisser, dans sa charité pour nous, et tantôt s'élever, dans sa pureté et son amour de Dieu ? Voyez aussi David ; n'est-il pas lui-même cet homme au sujet duquel il dit à Dieu : La pensée de l'homme vous louera; et les restes de sa pensée le tiendront comme dans une fête devant vous^? Tout ce que le prophète pouvait manifester de ses pensées, soit par ses paroles, soit par ses exemples, il le consacrait à rendre à Dieu, au milieu des peuples, des louanges publiques ; il réservait le reste à lui-même et à Dieu, et c'était entr'eux l'objet de fêtes et de joies particulières. Voici donc ce qu'il veut nous faire entendre par ce verset. Tous les secrets qu'une recherche fidèle et ardente lui permettait de puiser au sanctuaire de la sagesse, il les communiquait aux peuples, dans la mesure possible, par une prédication sérieuse ; mais pour le reste, trop élevé au-dessus de leur intelligence, il en faifoit le sujet particulier des hymmes et des louanges qu'il adressait à Dieu. Ainsi, vous le voyez, rien ne se perd de la sainte contemplation ; ce qui ne sert point à édifier les peuples devient le moyen d'oifrir à Dieu des louanges qui lui plaisent.

4. Ceci nous montré qu'il y a deux contemplations; l'une a pour objet l'état, la félicité, la gloire de la cité d'en haut, et elle occupe, dans l'action, ou dans le repos, l'immense multitude des citoyens du ciel; l'autre a pour objet la majesté^ l'éternité, la divinité du roi même de cette cité. La première se &it dans la muraille , la seconde dans le rocher. Mais plus ce rocher est difficile à creuser, plus est suave ce qu'on en tire. Et n'appréhendez pas la menace adresée, dans l'écriture, à ceux qui sondent la majesté ^ divine. Apportez à cette œuvre tm teil pur et simple, et au lieu d'être écrasés par la gloire , vous serez admis en son sein, à moins que vous ne cherchiez la vôtre plutôt que celle de Dieu ; dans ce cas ce sera votre gloire et non celle de Dieu qui vous accablera, parce qu'en vous penchant vers la vôtre, vous ne pouvez lever vers la sienne un front appesanti par la cupidité. Secouez cette passion; et nous creuserons en toute sûreté la pierre où se cachent

» Caniîq., v, 13. — «P«. uav, H. — • Prov., xxv, 27.

les trésors de la sagesse et de la science *. Sî vous en doutez encore , écoutez la pierre même : Ceux qui travaillent sur moi ne pécheront pas 2. Qui me donnera les ailes de la colombe et je volerai et je me reposerai ^1 L'âme simple, pacifique trouvedu repos là oùle fourbe, l'ambitieux, l'orgueilleux étouffent. L'Église est ime colombe, elle se repose ; une colombe, parce qu'elle est innocente, et qu'elle gémit. Elle est une colombe, dis-je, par ce qu'elle reçoit avec douceur le Verbe qui vient en elle. Et elle se repose dans le Verbe, c'est-à-dire, dans la pierre, car le Verbe est cette pierre. L'Église demeure donc dans les trous de la pierre, d'où, elle sonde et aperçoit la gloire de son Époux, et cette gloire ne l'accable pas, parce qu'elle ne l'usurpe pas. Elle n'est pas accablée, parce qu'elle scrute moins la gloire de Dieu que sa volonté. Elle ose bien, il est vrai, contempler quelquefois la majesté, mais c'est pour l'admirer et non pour la sonder. Si parfois l'extase la ravit jusqu'au sein de cette majesté, c'est le doigt de Dieu qui daigne élever l'homme ; ce n'est plus la témérité de l'homme qui envahit insolemment le sanctuaire de Dieu.

L'Apôtre nous rappelle lui-même qu'il a été ravi*, comme pour excuser sa hardiesse. Quel est donc l'homme assez audacieux pour essayer d'entrer, avec ses seules forces, au sanctuaire redoutable de cette majesté divine, et de pénétrer en contemplateur téméraire jusqu'en ces mystères terribles? Les scrutateurs de la majesté sont donc ceux qui la violent sans retenue, et non ceux qui y sont attirés et introduits. Et voila ceux que la gloire foudroie. 5. 11 est donc dangereux de sonder la majesté de Dieu; mais sonder sa volonté est aussi sûr que pieux. Pourquoi, en effet, ne mettraisje pas tout mon soin à découviir la gloire de la volonté de celui à qui je sais que je dois obéir en tout ? Elle est douce la gloire qui ne procède que de la contemplation de la suavité, et de la vue des richesses de sa bonté et de sa miséricorde. Nous l'avons vue cette gloire, la gloire du Fils unique du Père &, car toute la gloire manifestée de la sorte est l'effet d'une bienveillance toute paternelle. Elle ne m'accablera pas, quand je mettrais toutes mes forces à la contempler ; elle s'imprimera plutôt en moi, car, lorsque nous contemplons Dieu à visage découvert, nous nous transformons en son image, allant de clarté en clarté, comme conduits par l'esprit du Seigneur «. Nous sommes transformés en lui lorsque nous lui devenons conformes. Or, à Dieu ne plaise que

i Coloss. 11, 5. — « Eccli., 24, 30. — • Ps. liv,7. — * II Cor., XIX. — » Jean, i, 14. — • H Cor., m, 18.

rhomme ait la présomption de ressembler à Dieu par la gloire de la majesté, plutôt que par une humble soumission à sa volonté ! Ma gloire c'est que j'entende dire de moi : J'ai trouvé un homme selon mon cœur. Le cœur de l'Époux, c'est le coeur de son Père. Et quel est-il? Soyez miséricordieux, comme votre Pire est miséricordieux^. TeUe est la forme qu'il désire voir, quand il dit à l'Eglise : Montrez^ moi votre visage^ forme pleine de piété et de mansuétude. C'est elle qui soulève avec confiance l'Eglise vers la pierre à qui elle est semblable : Approchez-vous de lui; dit le Psalmiste, et vous serez éclairés, et votre visage ne sera pas couvert de confusion 2. Comment une âme humble, sainte et douce serait-elle confondue par celui qui est si humble, si saint et si doux lui-môme? Le visage si pur de l'Épouse n'est pas plus contraire à celle de la pierre, que la vertu et la lumière ne sont contraires à elles-mêmes.

6. Mais, parce que l'Épouse ne peut encore, dans toutes ses parties, s'approcher de la pierre pour la creuser (il n'appartient pas à tous ses enfants de sonder les secrets de la volonté d'en haut, ou de pénétrer par eux-mêmes les profondeurs divines), l'Époux ne se borne pas à dire qu'elle habite dans les trous de la pierre^ mais encore dans les ouvertures de la muraille. Dans les parfaits à qui la pureté de leur conscience et la subtilité de leur intelligence permettent de sonder les mystères de la sagesse, elle habite les trous de la pierre. Dans le reste^ de ses membres, elle habite les ouvertures de la muraille, de façon que ceux qui ne peuvent, ou n'osent creuser la pierre, percent la muraille, contents de contempler, au moins en esprit, la gloire des saints. S'il en est à qui ce dernier travail soit même impossible, l'Eglise leur présentera Jésus, et Jésus crucifié, afin que, sans aucun travail de leur part, ils demeurent aussi dans les trous de la pierre qu'ils n'ont pas creusée. Ils entreront dans les travaux des Juifs et seront fidèles. Qu'ils ne craignent pas de refus, puisqu'ils sont appelés à cette vocation. Entrez, leur est-il dit, entrez dafis la pierre ; cachez-vous dans la fosse creu-' sée dans la terre, pour éviter la présence terribie du Seigneur et l'éclat de sa majesté^. A l'âme encore infirme et paresseuse, et qui (selon cet aveu qu'on rencontre dans TEvangile) ne peut creuser la terre et rougit de mendier *, une fosse est montrée comme un abri, jusqu'à ce qu'elle se fortifie, progresse, et puisse ellemême se creuser dans la pierre des trous qui

« Luc, VI, 36. — • Pb. wxiii, 6. — • Isal, 11, iO. — ♦ Luc, XVI, 3*

la conduisent au plus intime du Verbe, et qu'elle y pénètre, grâce à sa vigueur et à sa pureté.

7. Si par cette fosse nous entendons celui qui dit : Ils ont percé mes pieds et mes mains <, il ne faut pas douter de la prompte guérison de l'âme blessée qui y demeurera. Car pour guérir les plaies de la conscience et purifier l'entendement, qu'y a-t-il de plus efficace que la méditation assidue des plaies de Jésus- Christ? Mais jusqu'à ce que l'âme soit pleinement purifiée et guérie, je ne vois pas comment lui appliquer ces paroles : Montrez-moi votre visage^ et que votre voix retentisse à mon oreille! Comment osera-t-elle montrer son visage, ou élever la voix celle à qui on a recommandé de se cacher? Cachez-vous dans la terre. Pourquoi? Parce qu'elle n'est ni belle, ni digne d'être vue. Et elle ne méritera pas qu'on la voie tant qu'elle sera elle-même incapable de voir. Mais quand le séjour qu'elle aura fait dans la terre aura guéri son œil intérieur, et lui aura permis de contempler sans voile la gloire de Dieu, alors eUe dira avec confiance ce qu'elle verra; elle sera agréable à son Epoux, à qui plairont et sa voix et son visage. Car il est nécessairement agréable le visage capable de supporter les clartés du visage de Dieu. Il ne le pourrait pas, s'il n'était pur, éclatant, transformé à l'image de la splendeur qu'il contemple : il resterait ébloui et foudroyé d'une lumière trop vive. Donc quand l'Epouse sera rendue apte, par sa pureté, à contempler la vérité toute pure, alors l'Époux désirera voir son visage et aussi entendre sa voix.

8. A quel degré lui plait la prédication de la vérité jointe à la pureté du cœur, c'est ce qu'il montre quand il ajoute : Votre voix est douce. Que la voix lui déplaise quand le visage ne lui convient pas, c'est ce qu'il montre aussi en ajoutant aussitôt : Et votre visage est beau* Qu'est-ce que la beauté du visage intérieur» sinon la pureté? Cette beauté lui a plu en plusieurs, même sans la voix de la prédication ; mais cette voix ne lui a jamais plu en personne, sans la pureté. La vérité ne se montre pas aux impurs; la sagesse ne se confie pas à eux. Comment parleront - ils de celle qu'ils n'ont pas vue? Nous disons ce que nous savons^ dit saint Jean, et nou>s attestons ce que nûus avons vu ^. Mais vous, allez donc, et osez rendre témoignage de ce que vous n'avez jamais vu, et parler de ce que vous ignorez. Vous demandez qui je qualifie d'impur? Celui qui cherche les louanges humaines, qui ne prêche pas gra-

i Ps. XXI, 17. — * Jean, m, 11.

tuitement l'Evangile, qui évangélise pour manger, qui estime la piété un trafic, qui s'inquiète peu de produire des fruits^ pourvu qu'on lui donne. Ces gens-là sont impurs, et leur impureté les empêchant de voir la vérité, ils osent bien en parler pourtant comme s'ils l-avaient vue. Pourquoi tant de précipitation? Que n'attendez-YOus la lumière? Pourquoi entreprenez-vous des œuvres de lumière avant de l'avoir reçue ? Ah ! c'est en vain que vous devancez le jour. Le jour c'est la pureté, c'est la charité qui ne cherche pas ses intérêts propres ^ Il faut qu'il vous précède, si vous ne voulez pas que votre langue marche à l'aventure. La vérité n'est pas aperçue d'un œil superbe,

eUe ne se révèle qu'à l'œil pur. Elle ne peut se refuser à un cœur pur ; il peut et la voir et parler d'elle. Mais au pécheur Dieu dit : Pourquoi raeontes-'tu mes justices, et as^tu mon Testament sur tes lèfyres ^ ? Beaucoup négligeant la pureté, ont voulu parler sans avoir vu ; mais, ou ils ont erré grossièrement, ignorant les choses dont ils parlaient, et qu'ils affirmaient, ou ils se sont rendus honteusement méprisables, en essayant d'enseigner les autres sans être instruits eux-mêmes. Prions l'Epoux de l'Eglise, Jésus-Christ notre Seigneur, de nous préserver toujours de ce double mal, lui qm est le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

SERMON LXÏII

Que chacun doit sérieusement cultiver sa vigne, c'est-à-dire sa vie, son âme, sa conscience; deux genres de renards qui les ravagent : les adulateurs et les détracteurs; des tentations ordinaires aux religieux novices.

1 . Prenex-nous les petits renards qui ravagent les vignes, car notre vigne est en fleurs. On n'est donc pas allé inutilement aux vignes, puisqu'on y a trouvé des renards qui les ravageaient. Voilà le sens littéral. Mais quel en est l'esprit? Avant tout, écartons de cette explication le sens littéral ; il est ridicule, absurde, indigne d'une Ecriture si sainte et si authentique. Car un esprit inintelligent et stupide estimera seul avoir retiré un grand avantage du livre sacré, parce qu'il y aura appris à soigner des possessions terrestres, comme les en&nts du siècle, à garder et à protéger des vignes contre l'incursion des animaux, afin de conserver un vin qui allume les passions, et de ménager son travail et son argent. Certes, ce serait perdre son temps que de le lire avec tant de soin et de respect, pour n'y apprendre qu'à protéger des vignes contre des renards, qu'à s'épargner, dans leur culture, des dépenses devenues inutiles, si on néglige de les garder. Vous n'êtes pas assez grossiers , assez étrangers aux grâces spirituelles pour entendre ces choses dans un sens charnel. Deman-

Gor., XIII, 5.

dons-en l'intelligence à l'esprit. Dans cet autre mode d'interprétation, nous trouverons aussi, mais en un sens plus raisonnable et plus digne de l'Ecriture, et des vignes en fleurs et des renards qui les ravagent, et le travail que nous consacrerons à les prendre ou à les chasser sera plus honnête et plus fécond. Doutez-vous donc qu'il ne faille veiller avec plus de soin à la garde des ftmes qu'à celle des fruits, et déployer, pour les défendre contre les pièges du mal, plus de sollicitude que pour prendre des renards et dépister leurs ruses?

2. Mais je dois vous montrer quels sont ces vignes et ces renards spirituels. Et c'est à vous, mes enfants, d'appliquer chacun à votre vigne les précautions générales que j'indiquerai. La vigne d'un homme sage c'est sa vie, son âme, sa conscience. Le sage ne laissera en lui-même rien d'inculte , ni de désert. Il n'en est pas de même de l'insensé ; chez lui tout est négligé, renversé, en désordre et en ruine. L'insensé n'a pas de vigne. Et comment trouver une vigne là où il n'y a ni plantation, ni travail? La vie de l'insensé est envahie par les épines et

^ Ps. JIAX, 16.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

in

les ronces. Et il y aurait là une vigne ? Quand il y en aurait eu, elle n'existe plus : c'est maintenant une solitude. Où est le cep de la vertu? Où sont les raisins des bonnes œuvres? Où est ie vin de la joie spirituelle? J'ai passé par le champ du paresseux^ et à travers la tigite de r insensé; les orties taraient envahie tout entière; les épines en couvraient la surface; sa clôture de pierres était démolie^. Vous entendez le sage se moquer de l'insensé, parce qu'il laisse perdre les biens de la nature, et les dons de la grâce, qu'il avait peut-être reçus dans le bain de la régénération, et qui étaient comme une première vigne plantée de la main de Dieu, et non de celle de l'homme. Il ne peut y avoir de vigne là où il n'y a pas de vie, et j'estime que la vie de l'insensé est plutôt une mort qu'une vie. La vie peut-elle donc s'accorder avec la stérilité ? L'arbre aride et improductif n'est-il pas regardé comme mort? Ses sarments le sont aussi. Il a fait mourir leurs vignes par la grêle 2, dit le Prophète, montrant que les vignes condamnées à la stérilité sont privées de vie. C'est ainsi que l'insensé, par là même que sa vie est inutile, est mort jusqu'en sa vie apparente.

3. Au sage seul, parce qu'il a la vie, il convient d'avoir, ou plutôt d'être une vigne. C'est un arbre fertile dans la maison de Dieu, partant un arbre vivant. En effet, la sagesse, qui rend un homme sage, est un arbre de vie à ceux qui l'embrassent '. Comment l'embrasser sans vivre ? U vit donc, mais de la foi, car le juste est sage, et il vit de la foi ^. Et si l'âme du juste est le trône de la sagesse, comme elle l'est certainement, le juste est aussi sage. Que vous le nommiez donc ou juste, ou sage, il ne vivra jamais sans vigne, parce qu'il ne cessera jamais de vivre, et pour lui vigne et vie sont une même chose. La vigne du juste est bonne, ou plutôt le juste est une vigne excellente, car la vertu est son cep, les bonnes œuvres sont ses branches, le témoigage de la conscience est son vin, et sa langue est le pressoir qui exprime ce vin du raisin, car, comme le dit l'Apôtre : Voici notre gloire; c'est le témoignage de notre conscience *. Voyez- vous que chez le sage rien n'est inutile ? Discours, pensées, actions, et tout le reste, est en lui l'agriculture de Dieu, l'édifice de Dieu, la vigne du Dieu des armées. En lui, qu'est-ce qui pourrait périr, quand ses feuilles même ne tombent point ?

4. Cette vigne ne manquera jamais non plus de persécutions, ni d'embûches. Car là où

« iProv., XXIV, 30, 31. — > Ps. Lxxvn, 47. — • Prov. m, !8. — * Hébr., x, 38. — » II Cor., 1, 12.

abondent les richesses , abondent aussi des gens qui les dévorent ^ . Le sage mettra donc autant de soin à garder sa vigne qu'à la cultiver, et il ne permettra pas aux renards de la dévaster. Le pire des renards, c'est le détracteur secret; le flatteur caressant n'est pas moins à craindre. Le sage se mettra en garde contre tous les deux. Il fera son possible pour les prendre, mais pour les prendre par ses bienfoits, ses services, ses avertissements salutaires, par les prières qu'il adressera pour eux à Dieu. Il ne cessera d'amasser des charbons ardents sur la tête^ du médisant et du flatteur, jusqu'à ce qu'il ôte enfin, s'il le peut, du cœur de l'un la jalousie, et du cœur de l'autre la dissimulation, exécutant ainsi cet ordre de l'Epoux : Prenez-nous les petits renards qui ravagent les vignes. Et ne croyez-vous donc pas pris celui qui, ayant le visage couvert de confusion, parce qu'il rougit de son propre jugement, devient le témoin de sa honte et du regret qu'il éprouve, soit d'avoir bal un homme digne d'affection, ou d'avoir aimé seulement en parole et par la langue un firère qui le chérissait vraiment et sincèrement, comme il l'a enfin reconnu bien tard? Oui, il est pris, pris pour le Seigneur, selon que Dieu l'a expressément recommandé par ces mots : Prenez-nous les petits renards. Ah ! puissé-je prendre de la sorte tous mes ennemis, et les rendre, ou les gagner à Jésus- Christ! qu'ainsi soient couverts de honte et de confusion ceux qui cherchent ma perte, ma vie , afin, qu'à mon tour, j'obéisse à l'Epoux, non-seulement en prenant des renards, mais en les prenant pour lui I Hais revenons à notre texte, et expliquons-le avec ordre et avec suite.

5. Prenez-nous les petits renards qui ravon gent nos vignes. Ceci touche à la morale, et c'est au point de vue moral que nous avons montré que ces vignes ne sont pas autre chose que les hommes spirituels dont tout l'intérieur est cultivé, germe, fructifie, produit l'esprit de salut; et de ces vignes du Seigneur des armées je puis dire ce qu'il dit lui-même du royaume de Dieu, qu'elles sont au dedans de nous \ Et nous lisons dans l'Evangile que le royaume de Dieu est donné aux nations qui le font fructifier^. Et ces fruits sont ceux qu'énumère saint Paul, dans ces paroles : Les fruits du Saint-Esprit sont la charité^ la paix^ la joiSf la patience, la longanimité^ la bontés la bénignité, la mansuétude^ la foiy la modestie, la continence^ la chasteté &. Ces fruits sont nos

* Eccle., V, 10. — • Rom., xxi, 20. — • Luc, xvii, 21. — * Math., XXI, 43. — • Galat., v, 22, 23.

progrès, bien agréables à TÉpoux qui prend soin de nous. Dieu s'inquiète-*t-il des plantes? Ce sont les hommes plus que les arbres que l'Homme-Dieu aime, et nos progrès sont des fruits pour lui. n en observe attentivement le temps ; il sourit à leur apparition ; viennentils à se montrer, il a soin que nous ne les perdions pas, ou plutôt qu'il ne les perde pas lui-môme ; car il nous considère comme ne faisant qu'un avec lui. Aussi, dans sa prévoyance, il ordonne de lui prendre les petits renards, de crainte qu'ils n'enlèvent les jeunes fruits delà vigne. Prenez-nous, dit-il, les petits renards qui ravagent les vignes. Comme si on lui disait : Votre crainte est prématurée, la saison des fruits n'est pas encore arrivée. Vous vous trompez, répond-il, car notre vigne a poussé ses fleurs. Et après les fleurs, les fruits ne tardent guère à venir; ils sortent et se montrent , qu'elles ne sont pas encore tout à fait tombées.

6. Il y a ici une image du présent. Voyezvous ces novices? Us arrivent, ils se convertissent à peine. Nous ne pouvons pas dire d'eux que notre vigne a fleuri, car elle est encore en fleurs. Ce que vous voyez en eux n'est qu'une fleur; le temps des fruits n'est pas encore venu. La fleur, c'est la conversion récente ; la fleur, c'est la forme nouvelle d'une vie plus réglée. Ils ont pris une physionomie disciplinée, des dehors bien composés. Je l'avoue, leur extérieur plaît, leurs vêtements et leurs corps sont moins soignés, leurs discours plus rares, leur flgure plus joyeuse, leurs regards plus modestes, leur marche plus grave. Mais tout cela commence à peine; et, dans cette nouveauté, il faut voir des fleurs, espérance de fruits à venir, plutôt que des fruits mêmes. Mes petits enfants, nous ne redoutons pas encore pour vous les renards, car nous les savons moins jaloux de fleurs que de fruits. J'appréhende pour vous un autre péril. Je crains que vos fleurs ne soient brûlées, non pas enlevées, mais consumées par le froid. L'aquilon m'est suspect, ainsi que ces froids du matin, qui d'ordinaire tuent les fleurs hâtives et nous ravissent leurs fruits. Or, qui pourra résister à ce froid * ? S'il vient à entrer

* Pfl. cxLvii, n.

dans l'âme, ce qui arrive souvent, quand elle se relâche et s'endort :si, ô malheur! il pénètre, sans obstacle, jusqu'en ses profondeurs, jusqu'au plus intime du cœur, s'il ébranle ses afTections, ferme les avenues du bon conseil, trouble la lumière de son jugement, et ôte à l'esprit sa liberté; bientôt, comme il arrive dans la flèvre, l'âme contracte une sorte de roideur ; sa vigueur s'affaiblit ; elle s'imagine n'avoir plus assez de forces; l'horreur des austérités s'accroît ; elle craint la pauvreté ; le cœur se resserre; la grâce s'éloigne; la vie devient ennuyeuse ; la raison s'assoupit; l'énergie s'éteint ; la ferveur première tombe ; la tiédeur grandit avec le dégoût ; la charité fraternelle se refroidit ; le plaisir caresse, la sécurité trompe, et l'habitude réveille les vieilles inclinations. Qu'ajouterai-je? On se dissimule la loi, on rejette la justice, on bannit la honte, on abandonne la crainte du Seigneur. Enfin on donne les mains à l'impudence ; on arrive à ce saut téméraire, honteux, infâme, ignominieux, à ce bond qui précipite des hauteurs dans l'abîme, d'un palais dans le fumier, d'un trône dans un cloaque, du ciel dans la fange, du cloître dans le siècle, du paradis dans l'enfer. Ce n'est pas ici le moment de montrer le principe et l'origine de ce malheur, ni le moyen de l'éviter ou d'en sortir :» nous le ferons plus tard. Poursuivons.

7. Il faut ramener notre discours aux religieux plus avancés et plus affermis dans la vertu, à la vigne qui a déjà fleuri, dont les fleurs n'ont plus à craindre les atteintes du froid, mais dont les fruits ne sont pas assurés contre les renards. Je dois expliquer plus clairement quels sont ces renards, au sens spirituel, pourquoi ils sont qualifiés de petits, pourquoi il est prescrit de les prendre et non de les chasser, ou de les tuer. Il faut encore distinguer les différentes espèces de renards, afin de rendre mes auditeurs plus éclairés et plus précautionnés. Toutefois, ce ne sera pas dans cet entretien ; je ne veux pas vous ennuyer, ni diminuer l'allégresse de votre zèle ; qu'il se maintienne toujours, par la grâce et pour la gloire du grand Époux de l'Église, Jésus-Christ notre Seigneur, le Dieu béni dans tous les siècles! Ainsi soit-il.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

21ft

SERMON LXIV

'Des tentations auxquelles sont exposés les religieux plus avancés : ces tentations sont figurées par les renards. T>es hérétiques, renards qui ravagent l'Église, et du moyen de les prendre.

1. Je remplis ma promesse. Prenez^nous les petits renards qui ravagent les vignes, car notre vigne est en fleurs^. Les renards, ce sont les tentations» et les tentations sont nécessaires. Car, qui sera couronné sinon celui qui aura bien combattu 2? Et comment combattre sans adversaires? Quand donc vous entrez au service de Dieu, tenez-vous ferme dans la crainte et préparez votre ftme à la tentation \ assuré que tous ceux qui veulent vivre pieusement dans le Seigneur Jésus souffriront persécution 4. Or, les tentations varient avec les circonstances. Nos débuts, comme les tendres fleurs de plantes nouvelles, sont attaqués par ce froid dont nous avons parlé dans l'entretien précédent, et nous avons précautionné ceux qui commencent contre ses atteintes^. Quant à ceux qui sont plus avancés, les puissances ennemies n*osent pas les attaquer ouvertement; mais, comme des renards artificieux, elles leur tendent des pièges secrets, qui sont des vertus apparentes, et de véritables vices. Combien, par exemple, en ai-je vu qui, entrés dans les voies de la vie, arrivés même à une perfection relative, marchant avec courage et confiance dans les sentiers de la justice, ont été, hélas I tristement renversés par les ruses de ces renards et ont eu à gémir sur les ruines de leurs vertus I

3. Un religieux courait dans la voie de Dieu, et soudain lui survient cette pensée, qui était un de ces petits renards : à combien de frères, de parents, d'amis, si j'étais dans ma patrie, je pourrais faire un bien dont je suis seul à jouir! Ils m'aiment, et ils m'écouteraient volontiers. Pourquoi cette perte? Je vais les trouver, j'en sauverai beaucoup, et je me sauverai avec eux. Je n'ai rien à craindre d'un chai^ement de lieu. Car, si je fais le bien, qu'importe en quel endroit je le fais ? Je

4 Cantiq., 11, 15.— « II Tîm., 11, 3. — » Eccli., 11, i. — * II Tim., m, 12. — * Plas haut Serm. lxixi, n* 6.

ne saurais d'ailleurs mieux être que là où je vivrai avec plus de fruit. Bref, le malheureux part; c'est moins un exilé qui retourne en sa patrie qu'un chien qui revient à son vomissement. Et il se perd, sans sauver aucun des siens. C'est déjà un petit renard que cette espérance trompeuse que ce religieux a eue de gagner à Dieu ses parents. Vous pouvez encore de vous-mêmes en remarquer bien d'autres en vous, ou de pareils à celui-ci, si vous prenez la peine d'y faire attention.

3. Voulez-vous, néanmoins, que je vous en montre encore un? Je vous en montrerai même un troisième, un quatrième, si cela vous rend vigilants à prendre ceux que vous remarquerez dans votre vigne. Un Religieux avance dans la vertu, et sent que Dieu répand sur lui l'abondante rosée de sa grâce : il conçoit le désir de prêcher, non pas ses parents, ni ses proches, selon cette parole : Je n*ai point écouté la chair, ni le sang^; mais, dans un dessein plus pur et plus généreux, les étrangers et]tout le monde indifféremment. Il croit agir avec une grande prudence; il craint d'encourir la malédiction du Prophète, s'il tient le froment caché , sans le distribuer aux peuples 2, et d'aller contre l'Évangile en ne proclamant pas sur les toits ce qui lui a été dit à l'oreille 3. Voilà un renard, d'autant plus dangereux que le premier, qu'il vient d'ime façon plus cachée et plus fine. Mais je vous le prends. Moïse dit le premier : Vous ne labourerez pas avec le premier^né du hceuf^. Et saint Paul, expliquant ce texte, ajoute : N'ordonnez pas un néophyte, de peur que, venant à s'enorgueillir, il ne tombe dans la condamnation du démon ^ ; et ailleurs : Personne ne doit s^ingérer dans l'honneur du sacerdoce, sinon celui y est appelé de Dieu, comme Aaron^; et

1 Galat., 1, 16. — « Prov., 11, 26. — » Matb., x, 27. — * Deulép., XV, 19. — » I T im., m. 6. — • Hébr. v,4.

enfin : Comment préefier ont-ils ^ s'ils ne sont envoyés^ mous savons, d'ailleurs, que l'office du moine n*est pas d'enseigner, mais de pleurer. De toutes ces raisons et d'autres semblables réunies, je tresse un filet et je prends le renard, afin de Tempêcher de gâter la vigne. Car, d'après toutes ces autorités, il est clair, il est évident que prêcher publiquement ne convient pas & un moine, n'est pas expédient à un novice, ni permis à un homme sans mission. Or, enfreindre ces trois règles, quel ravage dans la conscience I Donc, dans toutes les pensées de cette nature, qu'elles viennent de vous ou que le démon vous les suggère, voyez un renard perfide, c'est-à-dire, un mal véritable coloré des apparences du bien.

4. Voici un autre renard. Combien la solitude a-t-elle recueilli de religieux fervents dans leurs monastères, pour les rendre ensuite tièdes, ou pour les garder, contre la loi du désert, relâchés et dissolus ! Et il a bien fallu voir la présence d'un renard dans un si grand dégât de la vigne, c'est-à-dire, dans un si grand dérèglement de vie et de conscience. Ces religieux s'imaginaient goûter, dans la solitude, des fruits spirituels plus abondants qu'au sein delà communauté où ils ne recevaient que des grâces ordinaires; ils voyaient une bonne pensée dans ce projet. Mais l'événement a prouvé que ce n'était qu'un renard qui ravageait la vigne.

6. Que dirai-je epcore d'une singularité qui nous inquiète si souvent dans cette maison, et si gravement ; de ces abstinences superstitieuses de certains religieux qui les rend incommodes aux autres et fait que les autres les incommodent aussi? Cette discorde générale n'est-elle pas et la ruine de leur conscience, et ;ia ruine de cette grande vigne que la main de Dieu a plantée? Ne détruit-elle pas l'union parmi vous? Malheur donc à l'homme par qui le scandale arrive ^î Car celui qui scandalisera Vun de ces petits*... ce qui suit est dur. Mais plus dur encore sera le traitement mérité par celui qui scandalise une compagnie si nombreuse et si sainte. Il subira un jugement terrible celui-là, quel qu'il soit. Mais nous traiterons ce sujet ailleurs.

6. Considérons maintenant ce que dit l'Époux de ces petits animaux si astucieux qui gâtent la vigne. Ils sont petits, non en malice, mais par la subtilité avec laquelle ils se glissent. Ce genre d'animal est très-fin de sa nature, et très-porté à causer des dégâts secrets ; 4c'est pour cela qu'il me semble désigner fort

* Rom., X, 15. — » Malh., xviix, 7. — > I Marc, ix, 41.

bien certains vices subtils qui se couvrent des dehors de la vertu, comme ceux dont j'ai déjà donné quelques exemples, quoiqu'en petit nombre. Ils ne peuvent nuire qu'en prenant avec la vertu une ressemblance menteuse. Mais ce sont des pensées humaines pleines de vanité, ou des suggestions des mauvais anges, des anges de Satan transfigurés en anges de lumière S préparant leurs flèches dans leurs carquois, c'est-à-dire en secret, pour en percer dans l'obscurité les cœurs droits ^. Si ces renards sont qualifiés de petits, c'est que les autres vices étant visibles par leur grossièreté même, ceux-ci sont plus délicats, plus raffinés, et par là même moins faciles à découvrir. Ce qui les rend presqu'inévitables, excepté pour les âmes parfaites exercées aux choses spirituelles, habituées à distinguer le bien du mal, et familiarisées surtout à ce discernement des esprits qui leur permet de dire avec l'Apôtre : Nous n^ignorons pas les ruses de Satanj ni ses pensées*. Peut-être est-ce pour cela que l'Époux ne commande pas d'exterminer les renards, de les chasser ou de les tuer, mais de les prendre ; ces petites bêtes spirituelles et fines ont besoin d'être observées avec un soin et une vigilance extrêmes, afin qu'on les prenne ainsi et qu'on les attrape dans leur propre finesse. Quand donc on a mis à nu la malice, ou dévoilé la fraude, convaincu la fausseté, alors on est en droit de dire qu'on a pris le renard qui ravageait la vigne. Nous disons en effet qu'un homme est pris dans ses paroles, comme nous lisons dans l'Évangile que les Pharisietis s'assemblèrent pour surprendre Jésus dans ses discours ^.

1. C'est ainsi que l'Époux commande de prendre les petits renards qui ravagent la vigne, c'est-à-dire de les surprendre, de les convaincre, et de les &ire connaître. Ce genre de mal a cela de propre qu'une fois reconnu, il ne nuit plus ; de sorte que le connaître, c'est l'avoir vaincu. Car, qui. Vil n'est fou, ayant découvert un piège, s'y laisse tomber sciemment et à dessein? Il suffit donc de prendre ces animaux , c'est-à-dire de les produire au jour ; pour eux paraître c'est périr. Il n'en est pas ainsi des autres vices. Us viennent au grand jour, ils nuisent au grand jour ; ils captivent ceux qui les connaissent, ils triomphent de ceux qui leur résistent, parce qu'ils emploient la force et non l'adresse. Par conséquent, il n'est pas besoin de chercher ces bêtes qui déploient ouvertement leur fureur : il faut les dompter. Il n'y a que ces petits renards

» II Cor., II, 14. — « Ps. X, 2. — • H Cor., ii, 11.— 4 M&th., XXII, 15.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

cxtraordinairement dissimulés, qu'il convient ^arracher de leurs tanières pour les tirer au jour, et les prendre dans leurs propres ruses, parce qu'une fois connus ils sont réduits à rimpuissance. Telle est la cause pour laquelle on commande de les prendre et on les qualifie de petits. Ou bien ils sont ainsi appelés pour vous apprendre à observer soigneusement les vices dès leur naissance et leurs débuts, à les prendre, quand ils sont encore petits, de peur que venant à grandir, ils ne deviennent et plus nuisibles et plus difficiles à prendf e.

8. Si, en suivant l'allégorie, nous voyons dans les vignes les Églises, les hérésies ou plutôt les hérétiques dans les renards, le sens simple et naturel est celui-ci : prenez les hérétiques au lieu de les chasser. Qu'on les prenne, non par les armes, mais par des raisonnements qui soient la réfutation de leurs erreurs; qu'on les réconcilie, s'il est possible, avec l'élise catholique, et qu'on les ramène à la vraie foi (a). Telle est la volonté de celui qui veut

(a) Ainsi parle saint Augostin , lettre iOO à Oonat proconsul d'Afrique, n« 1 : « Nous soubaitonB, dit-il, qa^on les « corrige (les Donatistes), au lieu de les égorger : on ne « doit pas leur épargner la discipline : mais il ne faut pas « les soumettre aux supplices dont ils sont dignes. Réprimes « leurs excès de façon qu'ils s'en repentent, etc. » Voir aussi m les lettres 133, 134, et 139, dans lesquelles il exhorte les « préfets Marcellin et Apringe à punir les hérétiques, sans « leur infliger pourtant la peine capitale, par égard pour la « mansuétude chrétienne. « Cependant dans sa lettre 43«, à « Vincent, il établit, sur de nombreuses raisons, qu'on peut « salutairement contraindre les hérétiques à la fol catholi- « que par la crainte et la rigueur des lois. Il avait, dit-il, « cru longtemps ausiâ qu'il ne fallait employer avec eux m que la prédication , jamais la force. Le sentiment et « l'exemple d'autrui ont modifié sa manière de voir et il « pense qu'on peut légitimement implorer les lois et les « armes des princes contre les hérétiques , pourvu que ce « soit dans le but de les corriger. Il se sert, à ce propos, de « l'exemple d'un furieux qui va se précipiter dans un abîme; « le saisir et l'enchaîner, c'est lui rendre service, et lui faire « du bien. 11 confirme son sentiment en alléguant l'exemple « des Circooceilions , parmi lesquels l'Eglise comptait déjà « beaucoup de catholiques. » Pourtant « dit-il, ils ne sem raient pas revenus à résipiscence, si leur fureur n'avait m reçu le frein de ces lois qui vous déplaisent. (Il parle à ■ Vincent Rogatien). Ce qui le porte à ajouter plus loin, « au n* 17. Ces exemples m'ont conduit à céder aux senti- « ments de mes collègues : car pour moi , j'avais com- « mencé par penser qu'on ne doit contraindre personne à « l'unité du Christ, qu'il faut n'employer que la parole, « ne combattre que par la discussion , ne vaincre que par

• la nisoD , afin de ne pas avoir des catholiques apparents « dans ceux qui d'abord étaient des hérétiques notoires. « Mon opinion a été réfutée non par des paroles contram dictoires, mais par des exemples démonstratifs. On m'op- « posait premièrement ma ville, d'abord tout entière du « parti de Donat, et convertie à l'unité catholique pa? la m crainte des lois impériales : l'erreur y est aujoivd'hui dé- « testée, au point qu'on ne supposerait qu'elle y ait jamais m régné, etc. Dans la même lettre n» 3, il in<fique, en peu m de mots, la raison qui autorise l'emploi de la force et de la

• Venvar, avec celui de renseignement : c lostmises les

que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité i. Et il le montre bien, puisqu'il ne dit pas simplement : prenez les renards, mais prenez-nous les petits renards. Il veut qu'on les lui gagne à lui et à son Épouse, qui est TËglise catholique, puisqu'il dit : prenex'-noîi^ les. Quand donc un catholique instruit et savant entreprend de discuter avec un hérétique, il doit, en le réfutant, se proposer de le convertir, se rappelant ce mot de saint Jacques : Celui qui ramènera le péehewr de l'erreur^ délivrera son âme de la morty et couxmra la multitude de ses péchés^. S'il refuse de revenir à la vérité et qu'après un premier ou un second avertissement, il s'obstine, il faut l'éviter, selon le commandement de l'Apôtre , parce qu'il est perverti '. Et mieux vaudrait alors, c'est mon avis, le chasser ou même le lier, que de le laisser ravager la vigne (a).

9. Que pourtant il ne s'imagine pas n'avoir rien fait celui qui a vaincu et convaincu l'hérétique, réfuté ses erreurs, distingué clairement la vérité de la vraisemblance, «montré par des raisons évidentes et solides que ses enseignements sont corrompus, et enfin réduit au silence une intelligence dépravée qui s'élève insolemment contre la science de Dieu. Il a pris le renard, bien qu'il ne Tait pas sauvé ; il l'a pris pour l'Époux et pour l'Épouse bien qu'en un sens difTérent . Car si l'hérétique n'est pas sorti de sa &nge, l'Eglise est affermie en sa foi, et l'Époux se réjouit des progrès de l'Épouse, car la joie du Seigneur, c'est notre force * ; il prend part à nos avantages, puisqu'il daigne s'associer à nous, en nous ordonnant de prendre les renards non pour lui seul, mais pour nous avec lui. Prenez-nous les renards^ dit-il. Remarquez cette expression : Prenez-nous. Quoi de plus familier que cette parole ! ne vous semble-t-il pas dire cela , comme un père de famille, qui n'a rien en

« hérétiques sans les effrayer: l'endurcissement, résultat d'une « vieille habitude , les rendra paresseux à suivre la route « du salut. » Ainsi parle saint Augustin « dont sa!nt Ber- « nard ne quitte guères les traces. C'est pourquoi au Serm. « 66, sur le Cantique, n* 12, il dit : « 11 faut persuader la « foi, et non l'imposer. Quoique cependant mieux vaudrait « contenir les sectaires par le glaive que de les laisser en- « traîner trop de gens dans leur erreur. » On voit ici le « moyen facile de concilier la diversité des avis dans cette « question. Qu'on traite avec douceur ceux dont on espère « la conversion, et qu'on éclaire plutôt que les contraindre. « Mais pour ceux qui tentent de répandre le poison de leur « perfidie, qu'on leur fasse sentir la sévérité des lois. » (Cf.,

lettre 365.)

t I Tim., II, 4.— « Jacq., v, 20. — » Tite, ni, 10.

(a) Qu'est-ce que saint Bernard entend par lier un hérétique? On le comprendra par le Sermon suivant, au !•

* II Esdras., viu, 10.

ACM

propre, mais qui met tout en communauté avec sa femme, ses enfants, ses domestiques? Et c'est Dieu qui parle ainsi; non pas comme Dieu, mais comme Époux.

10. Prenez-nous les renards. Voyez-vous combien est sociable en ses paroles celui qui n'a pas d'égal. Il pouvait dire : prenez-moi; il^ a préféré dire : prenez-nous ^ mettant sa joie dans notre société. 0 suavité I 6 grâce! 6 force de l'amour ! quoi le souverain de tous devient l'un de nous! qui a fait cela? L'amour, dédaigneux de sa dignité, riche en condescendance, puissant en affection, habile à persuader. Quoi de plus fort que l'amour! U triomphe de Dieu. Et pourtant quoi de plus doux I il est l'amour . Quelle est donc cette force si violente qu'elle remporte la victoire, et si douce que la violence en a raison? Il s'est anéanti lui-même ^, afin que vous sa-

chiez que c'est un effet de l'amour si la plénitude s'est épanchée, si la grandeur s'est abaissée, si l'unité a voulu s'associer quelqu'un. Avec qui donc, 6 Epoux admirable, avez-vous lié un commerce si intime et si étroit? Prenez-nou» les renards ^ dites-vous. Pour qui donc avec vous? Pour l'Eglise des Gentils? Elle est composée d'hommes mortels et pécheurs. Nous la connaissons bien. Hais qui ètes-vous pour vous éprendre ainsi de cette Ethiopienne, et vous passionner si ardemment pour elle? Vous n'êtes pas un autre Moyse , vous êtes plus grand que lui i. N'êtes- vous pas le plus beau des enfants des hommes ^? Je ne dis pas assez, vous êtes l'éclat de l'étemelle lumière, la splendeur et l'image de la substance de Dieu 3 ; vous êtes enfin le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il ^.

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