AVERTISSEMENT SUR LES DEUX SERMONS SUIVANTS
Ici vient naturellement se placer une lettre d'Evervin, prévôt de Steinfelden, près de Cologne, à saint Bernard, lettre écrite à propos d'hérétiques de ce temps et qui a été l'occasion des deux sermons suivants. Avec Horstius et d'autres encore, j'avais pensé qu'il était ici question des Henriciens contre lesquels saint Bernard a écrit sa 240* lettre *. Mais la lettre [d'Evervin fadt comprendre que les hérétiques dont les doctrines sont refutées dans ces deux sermons diffèrent de celle des Henriciens. Us infectaient Cologne et les pays voisins, tandis que ces derniers désolaient l'Aquitaine. Cependant ils s'accordaient sur les mêmes erreurs, et peut-être doit-on les croire sortis de la même souche. On trouvera des renseignements sur ce point dans la préface générale, article 6. Je penserais que cet Evervin n'est autre qu'Eberwin ou qu'Hervin, abbé de Steinfeld loué au sixième livre des miracles de saint Bernard, n""' 22, et 26 ; il était sans doute de l'ordre de Prémontré, qui possède encore aujourd'hui une abbaye en cet endroit. (IIabillon.)
SERMON LXV
Sur les hérétiques clandestins : il réfute leurs doctrines rétrogrades et le soin avec lequel ils cachent leurs mystères y ainsi que leur scandaleuse cohabitation avec les femmes.
1. Je vous ai déjà adressé deux discours sur le même verset. Je vous en apporte un troisième, si vous ne vous ennuyez pas de ni'entendre. Je crois cet entretien nécessaire.
1 Philipp., II, 7.
* Voir tom. !•', lettre S4i« adressée à ndefonWi comte de Saint-Gilles.
Pour notre vigne domestique, (et cette vigne c'est vous, mes frères), les deux discours précédents l'ont assez protégée, je crois, contre les
1 Nombr., xii, 1. — « Ps. luy, 3, — • Hébr,, x, 3. — ^ Rom., iz, 5.
embûches de trois sortes de renards, les flatteui*s, les détracteurs, et ces esprits séducteurs instruits et dressés à couvrir le mal des apparences du bien. Il n*en est pas de même de la yigne du Seigneur. Je parle de cette vigne qui a rempli le monde , et dont nous sommes une portion ; dé cette vigne immense , plantée par la main de Dieu, rachetée de son sang, arrosée de sa parole, propagée par sa grâce, et fécondée par son esprit. Le soin que j*ai pris de nos intérêts m'a fait négliger l'intérêt général. Ce qui éveille aujourd'hui ma sollicitude pour cette vigne, c'est la multitude de ceux qui la ravagent, le petit nombre de ses défenseurs et la difficulté même de la défense. Et la raison de cette difficulté de la défense , c'est que l'ennemi est caché. L'Eglise a toujours eu des renards dans son sein, même à l'origine ; mais elle les a aussitôt reconnus et pris. L'hérétique combattait à découvert, (car il est surtout appelé de ce nom parce qu'il ambitionne une victoire publique) et il était vaincu. Ces renards étaient donc aisément pris. Il 7 en avait bien qui restaient obstinément rebelles à la lumière et à la vérité, mais on les liait seuls dehors, et ils séchaient. On estimait le renard pris, lorsqu'on avait condamné Fimpiété et expulsé l'impie; dès lors il ne vivait plus que pour le mépris, et il ne portait aucun fruit. Alors, selon le mot du prophète , ses mamelles étaient arides, et son sein stérile ^ : car l'erreur publiquement réfutée ne repousse plus, et la fausseté mise à nu ne germe plus.
2. Comment prendrons-nous donc ces fins renards qui aiment mieux nuire que vaincre, et qui au lieu de se montrer publiquement, préfèrent ramper sournoisement? Les autres hérésies avaient toujours pour but de se distinguer par la singularité de leur doctrine. Celle-ci plus adroite et plus artificieuse néglige seule sa propre gloire et se repatt de la ruine d'autrui. Elle a profité, je crois, de l'exemple de ses devancières qui, une fois découvertes, ont été impuissantes à échapper, et qui ont été aussitôt prises. Recourant à un artifice nouveau, elle opère adroitement le mystère d'iniquité avec une liberté d'autant plus grande, que sa marche est mieux cachée. Ses partisans se donnent rendez-vous en des lieux secrets, pour y concerter ensemble leurs projets criminels. Jurez, parjurez-vous, plutôt que de trahir votre secret, car d'ailleurs, ils ne permettent pas de jurer, à cause de cette parole de l'Evangile : Nt jurez nipar le ciel^ ni par la terre >, etc. 0 stupidité I ô folie ! pleins d'un
1 Osée, IX, 14. — • MaUi., ▼, 34, 25.
esprit pharisaïque, ils ont peur d'un moucheron, et ils avalent un chameau 1 1 Ils défendent de jurer, et ils permettent le parjure! comme si autoriser l'un n'était pas autoriser aussi l'autre ! Où trouvez-nous donc cette exception dans l'Evangile, vous qui n'en laissez pas passer un iota, comme vous vous en glorifiez faussement î N'est-il pas évident que c'est par superstition que vous défendez de jurer, puisque vous osez bien autoriser honteusement en même temps le parjure? 0 perversité! Ce qui n'est qu'un conseil de perfection, ne jurez pas, ils l'observent comme un précepte rigoureux; et ce qui est une loi immuable, ne vous parjurez pas, ils en disposent à leur gré, comme d'un point indifférent! Non pas , disent-ils; mais c'est dans la crainte qu'on ne divulgue notre secret. Comme si la gloire de Dieu ne demandait pas la divulgation de choses utiles. Sont-ils donc jaloux de cettte gloire? Je crois plutôt qu'ils rougissent de révélations honteuses pour eux, car on les accuse de cacher, dans leurs secrets, des choses abominables et inf&mes. Ainsi le dos des renards exhale-t-il une odeur répugnante.
3. Mais ne parlons point de choses qu'ils nieraient; qu'ils répondent à celles qui sont manifestes. Observent-ils le précepte de l'Evangile qui défend de donner aux chiens les choses saintes, et de jeter les perles aux pourceaux 2? Ne prouvent-ils pas qu'ils ne sont pas de l'Eglise eux qui traitent de chiens et de pourceaux les membres de l'Eglise? Ils croient , en effet, que tous ceux qui n'appartiennent pas à leur secte ne doivent pas être admis à leurs mystères. Quoiqu'il en soit, je les défie de répondre à ceci : ils craignent bien trop de se découvrir. Néanmoins, ils n'échapperont pas'. Répondez-moi donc, ô homme plus sage qu'il ne faut, et plus fou qu'on ne le pourrait dire. Le secret que vous cachez est-il de Dieu, ou non? S'il est de Dieu pourquoi ne le publiez-vous pas à sa gloire? Il y va de cette gloire en effet de révéler ce qui peut être utile. S'il n'en est pas, pourquoi ajouter foi à ce qui n'a rien de divin? Pourquoi, si ce n'est parce que vous êtes hérétique? Qu'ils dévoilent donc un mystère venu de Dieu, et qui le glorifie ; ou qu'ils cessent d'y voir un mystère, et qu'ils ne nient plus leur hérésie ; ou, au moms qu'ils se déclarent nettement les ennemis de la gloire de Dieu, puisqu'ils refusent de divulguer un secret capable de la procurer. Car l'Ecriture dit vrai : La gloire des rois est de cacher leur secret; et ceUe de Dieu de le révéler '. Et vous refusez de le révéler? Vous
1 Math., mil, 24. — « Ibid., vu, 6. — « Proy., xxv, 2.
ne voulez donc pas glorifier Dieu? Mais peutêtre n'admettez-Yous pas cette partie de l'Ecriture. Je le crois, puisqu'ils font profession de ne suivre que l'Evangile, et de le suivre seuls. Eh 1 bien qu'ils répondent à TEvangile : Ce que je vous dis dans Us ténèbres^ dit J.-G., répélez-le à la lumière , et prêchez sur les Unis ce que je vou^s dis à l' oreille i. Il n'est donc plus permis de se taire. Jusques à quand tiendrez- vous caché ce que Dieu ordonne de publier, et garderez-vous un voile sur votre Evangile ? Je soupçonne bien que ce n*est pas celui de saint Paul ; car il déclare que le sien n'est pas caché. Si mon Evangile est cachée dit-il , il ne l'est que pour ceux qui périssent 2. Prenez garde qu'il n'ait voulu vous désigner vous qui tenez le vôtre secret. Qu'y-a-t-il de plus évident que votre perte ? Mais n'admettez-vous pas saint Paul lui-même? Je l'ai oui dire de quelques-uns d'entre vous, car vous n'êtes pas tous d'accord sur tous les points, bien que vous vous accordiez fort bien tous contre nous.
4. Mais enfin vous recevez tous, si je ne me trompe, avec la même déférence que l'Évangile, les paroles, les écrits et les traditions de ceux qui ont vécu corporellement avec le Sauveur. Ont-ils tenu leur Évangile caché ceuxlà? Dans le Dieu ont-ils dissimulé les infirmités de la chair, l'horreur de sa mort, l'ignominie de sa croix? Ah! leur voix a publié ces choses par toute la terre '. Que devient donc cette vie, cette conduite apostolique dont vous vous vantez? Ils criaient : vous murmurez; ils prêchaient publiquement : vous le faites dans l'ombre ; ils volaient comme des nuées ^ : vous vous cachez dans les ténèbres et dans des retraites souterraines. En quoi leur ressemblezvous ? Est-ce parce que vous ne menez pas de femmes avec vous, mais que vous vous enfermez avec eUes? Leur compagnie est moins suspecte que leur cohabitation. D'ailleurs quel fâcheux soupçon concevoir contre des gens qui ressuscitent des morts ? Faites-en autant : et je ne verrai plus qu'un homme dans la femme assise à vos côtés. Sinon c'est une témérité d'usurper les privilèges des apôtres, quand vous n'imitez pas leur sainteté. Etre sans cesse avec une femme et ne pas la connaître, n'est-ce pas un prodige qui surpasse la résurrection d'un mort ? Vous ne pouvez le moins ; et vous voulez que je vous croie capable du plus ? Vous êtes tous les jours assis à table, à côté d'une jeune fille; votre lit touche le sien, dans la même chambre ; vos yeux sont attachés sur ses yeux, durant vos entre-
1 Math., X, 27. — « H Cor., IV, 3. — » Ps. xnn, 5. — * laaL, LZ> 8.
tiens ; vos mains rencontrent les sienùes durant le travail ; et vous prétendez passer pour continent? Vous le seriez réellement que vous autorisez mes soupçons. Vous m'êtes un scandale ; ôtez la cause de ce scandale, afin de prouver que vous êtes ce que vous prétendez être, un vrai et fidèle disciple de l'Évangile. Celui qui scandalise un seul membre de l'Église n'est-il pas condamné par l'Évangile ? Et vous scandalisez l'Église entière, vous êtes un renard qui dévaste la vigne. Mes frères, aidezmoi à le prendre, ou plutôt prenez-le pour nous, ô saints anges. Il est très-rusé, sous le voile de sa malice et de son impiété. Il est si petit et si subtil qu'il échappe aisément aux regards des hommes. Se dérobera-t-il aussi aux vôtres? C'est donc à tous comme aux compagnons de l'Époux, que s'adresse cette parole : Prenez-nous les petits renards ^. Faites donc ce qui vous est commandé ; saisissez ce renard artificieux, que nous poursuivons déjà depuis si longtemps. Enseignez-nous et indiquez-nous le moyen de découvrir ses fourberies. C'est là prendre le renard ; un faux catholique est mille fois plus nuisible qu'un hérétique démasqué. Or, ce n'est pas à l'homme de savoir ce qu'il y a dans l'homme, à moins qu'il n'ait été éclairé de l'Esprit-Saint, ou instruit par l'organe des anges. Quel signe donnerez-vous qui fasse connaître à tout le monde cette détestable hérésie si bien dressée à mentir, non-seulement en paroles, mais par sa conduite?
5. Le dégât de la vigne encore tout récent montre bien le passage du renard : mais je ne sais par quelle adresse cet animal rusé conifond et mêle si bien les traces de ses pas, qu'il est presqu'impossible de voir par quel endroit il entre, et par où il s'en va. On voit bien l'ouvrage ; on ne voit pas l'auteur, tant il a soin de se déguiser sous les plus belles apparences. Interrogez-le sur la foi : rien de plus chrétien ; examinez sa conduite , elle est irrépréhensible; et il semble justifier ses paroles par ses actions. En preuve de sa foi il fréquente l'Église , il honore les prêtres , il offre son présent à l'autel : il se confesse et participe aux sacrements. Qu'y a-t-il de plus catholique? Quant à ce qui concerne la vie et les mœurs, il ne circonvient personne, il ne fait ni tort, ni violence. Ses traits sont pâlis par le jeûne, il ne mange pas son pain dans l'oisiveté, il travaille des mains pour gagner sa vie. Où est donc le renard? Nous le tenions : comment s'est- il échappé et a-t-il disparu tout à coup ? Continuons à le
iCantiq.|ii, 15.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
poui*suivre, cherchons ses ti'aces : nous le reconnaltrons à ses fruits. Or, les dégâts de la vigne prouvent la présence du renard . Les femmes, quittent leurs maris, et les maris leurs femmes pour se retirer auprès de ces sectaires. Les clercs et les prêtres, jeunes et vieux, laissent là leui-s peuples et leurs églises, et on les trouve parmi ces hérétiques, môles à des tisserands et à des ouvriers; n'est-ce pas là un grand dégât et l'ouvrage des renards ?
6. Mais peut-être que tous n'agissent pas d'une façon si manifeste, ou qu'il est difficile de prouver leurs désordres. Alors comment les prendrons-nous? Revenons à leur conmierce avec les femmes, car ce désordre se rencontre chez tous indistinctement. J'interroge im de ces sectaires, et je lui dis : Vous qui faites si fort l'homme de bien, quelle est donc cette femme, et où l'avez-vous prise ? Est-ce votre épouse ? Non, dit-il, car ce serait contraire au vœu que j'ai fait. C'est donc votre fille ? Nullement. Est-ce votre sœur, votre nièce, votre parente ou votre alliée? Pas davantage. Comment alors votre continence peut-elle être en sûreté avec elle? Car ces cohabitations ne vous sont pas permises. L'Église, si vous l'ignorez, les interdit à ceux qui ont voué la continence * . Si donc vous ne voulez pas scandaliser l'Église , chassez cette femme ; autrement sa présence auprès de vous autorisera à croire de vous tous les autres désordres moins visibles que celui-ci.
7. Mais, objecte-t-il, en quel endroit de FÉvangile me montrerez vous que ceci soit défendu? Vous en appelez à l'Évangile, vous irez à l'Évangile . En lui obéissant vous ne donnerez pas de scandale, car l'Évangile recommande de n'en pas causer. Mais vous en causez un en refusant d'éloigner cette femme, selon les prescriptions de l'Église. Jusqu'ici vous n'étiez que suspect : maintenant on dira que vous êtes un contempteur de l'Évangile, et un adversaire de l'Église. Quel est votre jugement, mes frères? S'il pousse l'opiniâtreté jusqu'à n'écouter ni l'Église, ni l'Évangile, peuton hésiter encore ? La fraude n'est-elle pas découverte, et le renard pris ? S'il n'écarte pas cette femme, il n'éloigne pas le scandale ; et n'éloignant pas un scandale qu'il est en son pouvoir de faire disparaître, il transgresse l'Évangile. Que doitfai re alors l'Église, sinon expulser celui qui refuse d'expulser le scandale ; elle le doit pour ne pas imiter sa déso-
* Cap. A nobiSf de cofaabit. Clcr. Concile de Nicte, canon 3. Uef., chap. Interdixit; dist. 37, etc.
béissance. Car l'ÉvangHe lui commande formellement de n'épargner ni son œil, ni sa main, ni son pied, s'ils lui sont une occasion de péché, mais de les arracher, de les couper , et de les jeter loin de lui. S'il n'écoute pas l'Église, est-il dit, traitez-le comme un païen et un publicain ^ .
8. Avons-nous obtenu quelque résultat? Je le crois. Nous avons pris le renard , puisque nous avons éventé sa fraude. On les voit maintenant ces faux catholiques qui se cachaient pour ravager la vigne de l'Église. En effet pendant que vous partagiez avec moi la douce nourriture du corps et du sang de Jésus-Christ, pendant que nous marchions unis dans la maison de Dieu, vous pouviez me persuader, ou plutôt me séduire, selon cette parole du sage : L'homme dissimulé trompe son ami par de beaux discours ^. Mais aujourd'hui, selon ce sage conseil de saint Paul, je fuirai l'hérétique, après l'aiDoir averti une, ou deu^ fois^ sachant qu'il est perterti ^ . Je dois donc prendre garde qu'il ne me pervertisse à mon tour. C'est donc quelque chose, au dire du sage, que les méchants soient pris dans leui*s propres pièges ^, surtout les méchants qui emploient les pièges en guise d'armes. Ils n'oseraient jamais combattre en champ clos, car ce sont des gens grossiers, sans lettres, et par conséquent, sans force. Ce sont des renards, et de petits renards; leurs erreurs d'ailleurs ne sont ni soutenables, ni bien subtiles ; aussi ne les persuadent-ils qu'à des femmes inintelligentes et sottes, à des ignorants, comme sont tous les adeptes de cette secte que j'ai rencontrés. Je ne me souviens pas, parmi les dogmes qu'ils soutiennent, d'avoir rien oui dire de nouveau ; ce sont de vieilles erreurs rebattues par les anciens hérétiques et mille fois ruinées par nos docteurs. Il faut cependant dire et je dirai quelles sont ces inepties, soit celles qu'ils ont imprudemment avouées aux catholiques qui les questionnaient ; soit celles qu'ils ont laissé échapper par mégarde, dans leurs différends mutuels; soit enfin celles qu'ont révélées ceux d'entre eux qui sont rentrés dans le sein de l'Église : ce n'est pas que j'aie dessein de répondre à toutes, ce qui n'est pas nécessaire, mais seulement afin qu'on les connaisse. Ce sera le sujet d'un autre discoui*s, à la louange et à la gloire du nom de l'Époux de l'Église J.-C .N. S., qui est le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.
* Malh., xviii, 6-9, i7. — • Prov., ii, 9. — ' Tile, ni, 10, 11. — ♦ProY.,xi. 6.
S. Behn, — ToM. ilL
SERMON LXVI
Erreurs des hérétiques touchant les noces, le baptême des petits enjants, le purgatoire,
les prières pour les morts et V invocation des saints.
1. Prenez-nous Us petits renards quiratagent les vignes ^. Je viens attaquer ces renards. Ce sont ceux qui s*écartent du chemin pour rendanger la vigne. Non contents de quitter le chemin, ils désertent encore la vigne, par une honteuse défection. Il ne leur suffit pas d*ètre hérétiques^ si Thypocrisie ne comble la mesure de leurs péchés. Ils viennent sous la peau de brebis, dépouiller les brebis et les béliers. N*ont-ils pas fait l'un et l'autre, dite^moi, quand ils ont ôté la foi au peuple, et leur ont ravi leurs prêtres? Quels sont ces larrons? Ce sont des brebis par le dehors, des renards par l'astuce, des loups par lacruauté. Us veulent paraître bons, sans l'être vraiment : ils craignent de se montrer méchants, sans craindre de l'être. Ils sont méchants ^ et veulent être réputés bons , de peur d'être seuls méchants. Us crai* gneot de paraître méchants, afin de l'être tout à leur aise^ Car la malice découverte a toujours été moins dangereuse^ et un homme de bien n'a jamais été trompé que par l'apparence du bkn. Ils s'étudient donc à paraître bons, pour perdre ceux qui le sont ; et ils tranblent d'être réputés Ddéchants^ afin de l'être davantage. Leur souci n'est pas de cultiver la vertu, mais de donner à leurs vices la couleur de la vertUr Us voilent du nom de religion une superstition impie. Ils mettent l'innocence à ne pas nuire ouvertement; ils rie revendiquent que les dehors de l'innocence. Pottr couvrir leurs infomdes ils font vœu de çliasteté et ils ne voient d'impureté que dans le mariage, tandis que le mariage seul ôte à certaines actions ce qu'elles ont de déshonnête. Ce sont des gens rustiques, ignorants, méprisables ; mais néanmoins il ne fimt pas les négliger, car ils sèment l'impiété, et leurs doctrines gagnent et se propagent comme la gangrène ^.
2. Aussi l'Esprit-Saint ne les a-t-il pas négligés, puisqu'il lésa prédits, il y a longtemps, par ces paroles de l'Apôtre : L'Esprit dit claire-
» CanUq., ii, 13. — « U Tim., ii, 16, 17.
ment, que dans Us derniers Umps^ quelques-uns s'écarteront de la foi, pour s'attacher à t esprit d^ erreur^ et aux doctrines des démons ; mentant avec hypocrisie, ayant la conscience cautérisée ^ défendant U mariage, et ordonnant de s'abstenir des aliments que Dieu a créés pour être reçue atec action de grâces ^. C'est sans doute de nos hérétiques qu'il voulait parler, car ils interdisent le mariage, et ils s'abstiennent des aliments créés de Dieu, comme nous le dirons plus loin. Voyez s'il n'y a pas ici une illusion venue du démon et non des hommes, selon la prédiction du Saint-Esprit. Demandez-leur Fauteur de leur secte, ils ne vous en nommeront pas. Et quelle hérésie n'a eu son chef? Les Manichéens Ont eu pour chef et pour maître Manès, les Sabelllenls, Sabellius, les Arietis, Arius, les Eunomiens, Eunomius, les Nestoriens, Nestorius. Ainsi toutes les autres pestes de ce genre ont eu pour point de départ des hommes dont ils ont tiré leur origine et leur nom. Mais quel nom donnerez- vous à ceu±-ci ? Il n'y en a pas, parce que leur hérésie ne Vient pas d'un homme, et ce n'est pas d'un homme qu'ils l'ont reçue (a). Loin de'moi l'idée de dire qu'elle leur ait été révélée de J.-C; elle vient plutôt, et selon l'oracle du Saint-Esprit, de l'inspiration, et de l'artifice des démofts menteurs et hypocrites qui défendent le tnariage.
3. Ib parlent certes avec hypocrisie et avec une finesse de renard ces fi;ens qui feignent de dire, par amour de la chasteté, ce qui n'est qu'une invention destinée à fothenter et à multiplier la corruption. Du reste cela est si tisible que je m'étonne qu'on ait jamais pu ici séduire un chrétien. Ne pas voir que condamner le mariage c'est l&cher la bride à toutes les
^ I Ibid., IV, I-2> 3. — (a) Saint Bernard se serait exprimé QQtrement ai ces hérétiques de Cologne avaient eu pour chef Henri) soucbe des Henriciens. U faut avouer pourtant que les doctrines se ressemblent bien, si l'on veut relii'e la lettre d'Evervin (Lettre 240). Ëvervîn distinguait, chez les sectaires, deux classes que saint Bernard n'indique qu'obscurément, à la fin du Serm. 65é
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
impuretés, c'est stupidité ; mais le voir et dissimuler, c'est scélératesse, c'est malice diabolique; è'est mettre sa joie à perdre les hommes. Otez de l'Eglise l'honnèut- du mariage, le lit sans tache i, vous la reftiplissez de concubinaires, d'incestueux, de voluptueux, de sodomltes, de gens inCSltâes et débauchés. Choisissez donc : sauvez tous ces moftstres , ou n'ouvrez le ciel qu'au petit ilombre des continents. Dans le dernier cas , quelle sévérité! dans le premier quel laxisme! Ni l'un ni l'autre ne convient au Seigneur. Quoi ! la corruption serait couronnée f Rien ne sied moins à l'auteur de la pureté. Damnez- vous totit le monde , à l'exception dii petit ilombre de cetix qui gardent la continence, ce n'est plus là être sauveur. La continence est rare sur la terre, et ce n'est que pour cette conquête restreinte qtie la pléiiitude souveraine s'est anéantie elle-même? Gominent avons-nous donc tous t-eçu de cette plénitude, si elle ne s'est côfnïtiuniquée qu'aux seills continents? A cela ils n'ont Hen à i-épondre, pa^ plils qu'à ceci : S'il n'y à place att ciel que pottt- l'honnêteté, s'il n'est point d'alliance possible etttre l'honftéteté et l'imlptlrèté, pas pllus qu'entre la Itimîère et les ténèbres, il est éfvident qu'aucùti être vicieux n'y entrera. Soutenir tm sentiment différent c'est aller contre cette parole si positive de l'apôtre : Ceucb qui commettent de telles actions ne possèderoni pas le royaume de Dieu 2. Maintenaiït par quelle issue le renard artificieux s'échappera-t-il? Jfe le crois ptis dans sa tanière où il a pratiqué comme detix trous, l'un pour entrer, l'autre pour sortir; car c'est là son habitude. Voyez donc cdmment nous lui fermerons ces deux passages. S'il tie met an ciel que les seuls continents, la plupart des hommes sont perdus. S'il y admet les impurs avec les continents , l'honnêteté est perdue à son tour. Mais il est plus juste que le renard périsse luimême, ne pouvant s'échapper, enfermé pour toujours, et pris dans la fosse qu'il a préparée pour les autres.
4. Quelques-uns d'eïrtre eux, qui ne partagent pas sur ce point l'avis des autres, disent que le mariage est permis, mais seulement entre personnes vierges. Je ne vois pas quelle toison ils peuvent apporte!- à Tappuî de cette distinction. Il n'y en al qu'une, c'est que chacun d'etix prétend déchirer à son gré, d'une dent empoisonnée, les sacrements de l'Ëglise, qui sont comtne lés eritràilles de lettr mère. Ils ont beau alléguer que nos premiers parents étaient vierges quand ils s'unirent ; en quoi , je vous prie, cette cifconstétice peut-elle préjudicier
i Hébr., xiii, 4.— < Gs&t., v, 21.
à la Uberté du mariage, et empêcher qu'il ne se puisse contracter entre des personnes non vierges? Mais je ne sais ce qu'ils murmurent qd'ils Ont, disent-îils, trouvé dans l'Evangile, et qui favoriserait leur êttravagance. C'est , je crois, ce que Notre-Seigneur dit, après avoir rapporté le texte de la Genèse : Dieu créa Thomme à son image et à sa ressemblance ^ il les créa mdlé et femelle ; à quoi il ajoute : Donc
gu l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni ^ ieu, diserit-ils, les â unis parce qu'ils étaient vierges, et il n'est plus permis de les sépatf er. Toute union différente de celle-ci n'est plus selon Dieu. Qui vous a donc appris que Dieu lésa unis parce qu'ils étaient vierges? L'Écriture n'en parle pas. — Mais n'étaient-îls pas vierges ? — 11^ l'étaient ; tnais qu'ils aient été unis vierges, ou unis parce qu'ils étaient vierges, ce n'est pas la même chose. Et encore né trouverez-vous pas mentionné expressément qu'ils étaient vierges, quoiqu'ils le fussent. L'Écritin-e patHe de la différence des sexes, mais non de la virginité ; elle éii : Il les créa mdle et femelle; et C'est avec raison ; car la corijdnctîon matrlmôîiiàle n'eXîge pas nécessairement rihtégrité des corps, nïais la différence des sexes. C'est doîic justement que le Saint-Esprit riristîtuarit a exprimé le sexe, sans parler de la vîrgîriité ; il ne voulait pas donner à ces renards rUsés d'âbuset de ses paroles, ce qu'ils auraient été bien aises de faire, quoique inutilement. Et quand même il aurait dit que Dieùle^ créa vierges, pouf'riez-vôus en conclure que le mariage ti'est permis qu'aux vierges? Toutefois comme ce prétexte vous aurait féjôuîs ? Comme vous aiînez flétri les secondes et tf^ôlsièîneà hoces? Quelles insultés yoiis auriez jetées à l'Eglise catholique qui unit les personnes débauchées d'autant plus volontiers qu'elle voit là un nioyeh de les faire passer d'un état hontetix à tiii état très- honnête? Peut-être même condâinheriez - vous Dieu d'avoir ordonné à un prophète d'épouser une femme de mauvaise vie 2. Mais l'occasion vous échappe, et il vous plaît d'être gratuitement hérétiques. Le témoignage, dont vous vous servèi pour établir votre erreur, la renverse plutôt; loin de vous couvrir, il se retourne contre vous.
5. Ecoutez maintenant ce qui doit vous con^ fondre, ou vous corriger, ce qui écrase votre hérésie et la me( en pièces, une femmè^ tant que son mari esl vivant, est liée à son mari; mais s'il vient à mourir, elle est dégagée de ce lien; elle peut se marier à qui elle veut, pourvu que ce soit dans le Seigneur '. Saint Paîil per*
* Gen., I, 27. — « Osée, i, 2. — • I Cor., viij 39é
met à une veuve de se marier à qui il lui plaît ; et vous, au contraire, vous n*autorisez que les vierges à se marier, et à se marier à une personne vierge, en sorte que vous leur ravissez môme la liberté de se marier à qui elles veulent? Pourquoi raccourcir ainsi la main de Dieu ? Pourquoi restreindre la bénédiction si large du mariage? Pourquoi ne permettre qu'à la seule viginité ce qui est accordé au sexe ? Saint Paul n'accorderait pas une chose défendue. Je ne dis pas assez : ce n'est pas ici une simple concession ; c'est la volonté de l'apôtre. Je veux que les plus jeunes se marient ^. Et il est évident qu'il entend ici les veuves. Quoi de plus manifeste? Ce qu'il accorde donc comme permis, il le veut comme expédient. L'hérétique interdira l'un et l'autre. Mais cette défense n'aura d'autre résultat que de prouver qu'il est hérétique.
6. Il faut encore que nous leur portions quelques coups, nous armant de la suite de la prophétie de l'apôtre. Ils s'abstiennent donc (saint Paul l'avait dit d'avance) des aliments que Dieu a créés, pour qu'on en use avec actions de grâces 2. Et ils montrent ici qu'ils sont hérétiques, non pas précisément en s'abstenant , mais en le faisant dans une intention hérétique. Moi aussi je m'abstiens quelquefois; mais mon abstinence est une satisfaction pour mes péchés ; ce n'est pas une superstition impie. Bl&merons-nous saint Paul de châtier son corps, et de le réduire en servitude s? Je m'abstiens du vin, parce qu'il porte à la lip^ure^; ou, si je suis malade, j'en prendrai en petite quantité , toujours selon le conseil de saint Paul^. Je m'abstiendrai aussi de manger de la viande, de crainte qu'en nourrissant ma chair, elle n'en nourrisse les vices. J'aurai même une certaine mesure dans l'usage du pain, de peur qu'un estomac trop rempli ne me rende lâche dans la prière, et que le prophète n'ait droit de me reprocher de m'ôtre rassasié de pain 6. Je ne m'accoutume même pas à boire de l'eau à discrétion, de peur qu'elle n'éveille en moi des sensations impures. Telle n'est pas la conduite de l'hérétique. Il a en horreur le lait et tout ce qui en vient , ainsi que tout ce qui provient d'une conjonction charnelle. C'est fort bien, c'est même un sentiment chrétien, si l'on s'abstient de cet aliment, non parce qu'il provient de cette conjonction, mais parce qu'il y provoque.