‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 31 sur 79 · Mais d'où vient cette horreur pour tout · texte numérisé non relu

Mais d'où vient cette horreur pour tout

» I Tim., V, 14. — « I Ibid., iv, 3. — » I Cor., ix, 27. — V Ephcs., v,18. — » I Tim., v, 23. — « Ezécb., xvi, 49.

ce qui est le produit de la génération? Ce scrupule sur les viandes m'est suspect. Si vous suivez un régime, si vous obéissez à une ordonnance des médecins, nous ne blâmons pas le soin modéré du corps, car personne ne hait sa propre chair. Si vous observez ici une règle prescrite par des personnes sobres, par les médecins spirituels, nous approuvons encore la vertu qui vous porte à dompter la chair et à enchaîner ses passions. Mais, si héritiers des la folie des Manichéens (a), vous posez des bornes à la libéralité de Dieu, si vous repoussez avec ingratitude ce qu'il a créé, ce qu'il nous a donné pour servir à notre nourriture, si môme , par mie censure téméraire , vous le déclarez immonde, et si vous vous en abstenez comme d'une chose mauvaise ; loin de louer votre abstinence, j'aurai en exécration votre malice et vos blasphèmes, et je vous traiterai vous-mêmes d'immondes, vous qui croyez qu'il y a des êtres impurs. Tout est pur pour ceux qui sont purs^ a dit un excellent appréciateur des choses ; il n'est rien d'impur sinon pour celui qui le juge tel ; mais pour les immondes et les infidèles rien nest pur, parce que leur dme et leur conscience sont pleines dHinpureté 1. Malheur à vous qui rejetez les viandes créées de Dieu, les estimant souillées et indignes d'entrer dans votre corps; puisque c'est pour cela que le corps de Jésus-Christ, l'Église vous rejette comme des êtres impurs et immondes.

8. Je n'ignore pas qu'ils croient être seuls le corps de Jésus-Christ ; n'en soyez pas surpris, puisqu'ils se persuadent aussi avoir la puissance de consacrer, chaque jour, à l'autel, le corps et le sang du Sauveur (b) pour s'en

* Tile, 1, 13.

(a) Tous les héréliqucs de celte époque , à peu pi-ès, étaient imbus des idées nmnichéeoncs. Il ne faut pas s'étonner s'ils avaient tant de répugnance h admettre la vérité du corps de Jésus-ChrisI dans rEucharistic , puisqu'ils niaient même que Jésus-Christ eût pris dons l'Incarnation un corps réel.

(b) Quelques lecteurs pourront croire que saint Bernard dénie ici aux hérétiques le pouvoir de C4>nsacrcr : opinion soutenue autrefois par les Donatistcs qui prétendaient que les sacrements sont souillés, et leurs effets empêchés, par l'indignité des ministres; en sorte qu'il fallait réputer nul, et réitérer tout ce qu'ils avaient fait. Cette erreur a été réfuicc énergiquement par saint Augustin en plusieurs endroits : il y oppose, avec l'ancienne coutume de l'Église de ne Jamais renouveler le baptême aux hérétiques , des raisons décisives et des témoignages de l'Écriture. Le concilc.de Trente a donc justement dirigé contre cette erreur le canon suivant : « Si quelqu'un dit que le ministre en état de pécbé « mortel observât-il tout ce qui est essentiel pour fali-c « ou conférer le sacrement, ni ne le fait, ni ne le confère, « qn'Q soit anathème. » (Can. xii , sess. 7). La doctrine de ce Canon, dit Estius (liv. IV, Sent. 1, part. 25), éUnt générale, doit être aussi entendue généralement de tout mi-

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

nourrir et devenir son corps et ses membres. Car ils se vantent d*ètre les successeurs des apôtres, sans pouvoir montrer cependant aucun signe de leur apostolat. Jusques à quand la lumière restcra-t-elle sous le boisseau? Vous êtes la lumière du monde, a-t-il été dit aux apôtres, et c'est pourquoi ils sont placés sur le chandelier afin d'éclairer l'univers. Que ces successeurs des apôtres rougissent donc de n'être pas la lumière du monde, mais la lumière du boisseau, et les ténèbres de l'univers. Disons-leur : Vous êtes les ténèbres du monde, et passons à d'autres erreurs. Ils se prétendent r%1ise. Mais ils contredisent celui qui dit : Une citée placée sur une montagne ne peut rester cachée i. Croyezvous donc que cette pierre détachée des montagnes, sans l'aide d'aucune main humaine , et qui est devenue une montagne vaste comme le monde, soit enfermée dans votre antre? Ne nous arrêtons donc point encore ici. Leur erreur redoute la publicité, et ils se contentent de la murmurer à voix basse. Jésus-Christ a et aura toujoui^ son héritage entier, et son empire n'aura d'autres bomes que celles de la terre. Ceux qui tentent de lui ravir ce grand héritage s'en dépouillent au lieu de le lui enlever.

9. Voyez ces médisants, voyez ces chiens. Ils nous tournent en dérision parce que nous baptisons les enfants, parce que nous prions pour les morts, parce que nous implorons le suffrage des saints. Ils ont hâte de proscrire Jésus- Christ, dans les deux sexes, dans les adultes, les enfants, les vivants et les morts; dans les enfants, à cause de l'impuissance de leur âge ; dans les adultes, à cause de la difficulté de la continence. Us privent les morts de l'aide des vivants, et ils dépouillent les vivants des suffrages des saints morts avant eux. Mais à Dieu

nistre, et de toute espèce de péché mortel, que le ministre soft pécheur secret ou pécheur public ; qu'il soit encore estholique, ou déjà hérétique. Et dans le paragraphe suivant, il répond en ces termes & cette objection prise de saint Bernard : « Saint Bernard, parle de gens qui se proclamant apostoliques et successeurs des apôtres, n'avaient cependant reçu ni ordination, ni mission des successeurs des apôtres, et qui, par conséquent, n'étaient pas vraiment prêtres. » La suite prouve combien le saint Docteur était éloigné de cette erreur , puisqu'il reproche aux hérétiques de soutenir que les pécheura ne sont aptes ni à donner, ni à recevoir les sacrements» D'ailleon, il ne peut subsister de difficulté sur ce point , si on compare le langage de saint Bernard avec la lettre d'Evervin et relatée précédemment où il est dit « qu'une des erreun de ces hérétiques était que « tout élu (c'est le nom qu'ils donnent à quiconque a été « baptisé ebei eux) a le pouvoir de consacrer le corps et « le sang de Jésus-Christ. • Prétention que saint Bernard repoussé avec Justice.

< Math., V, U, 16.

ne plaise ! Le Seigneur ne délaissera pas son peuple innombrable comme les sables de la mer, et Celui qui nous a tous rachetés, ne se contentera pas d'un petit nombre d'hérétiques. Sa rédemption n'est pas étroite et mesquine, elle est abondante. Et qu'est-ce qu'un si petit nombre comparé à Timmensité de la rançon? Ceux qui travaillent à l'amoindrir, s'en privent eux-mêmes. Qu'importe qu'un enfant ne puisse parler pour lui-même, si la voix d'un frère et d'un tel frère crie pour lui de la terre à Dieu? L'Église sa mère est là qui crie pour lui. Et ne semble-t-il pas que l'enfant lui-même, avide des eaux du baptême, élève la voix vers Dieu, lui disant par ses vagissements : Seigneur y je souffre violence, répondez pour moi ^ ? Il sollicite l'aide de la grâce, parce qu'il est violenté par la nature, et son origine impure; l'innocence de cet infortuné est un cri ; l'ignorance de ce petit être est un cri ; l'infirmité à laquelle il est condamné est un cri. Ainsi crient à la fois, le sang d'un frère, et la foi d'une mère, et l'abandon d'un malheureux, et la misère d'un abandonné, et c'est vers un père que montent ces cris. Or, un père ne peut se renier lui-même, car il est père.

10. Et ne venez pas me dire : il n'a pas la foi celui à qui sa mère communique la sienne, l'en enveloppant dans le sacrement, jusqu'à ce que, non-seulement par sa connaissance, mais par son consentement, il soit capable de recevoir cette foi développée et pure. Estce que ce manteau est si étroit qu'il ne puisse couvrir deux personnes ? La foi de l'Église est grande. Est-elle inférieure à celle de la Chananéenne, qui fut suffisante et pour elle et pour sa fille? Aussi il lui fut dit : 6 femme, votre foi est grande/ Qu'il vous soit fait selon ce que vous demandez ^. Est-elle moindre que celle de ces gens qui, descendant le paralytique à travers un toit, lui obtinrent du même coup et la santé de l'àme et celle du corps? Vous lisez en effet dans l'Évangile : Dès quHl vit leur foi, Jésus dit au paralytique: mon fils ayez confiance, vos péchés vous sont remis; et un peu après : Prenez votre grabat et m^irchez '. Celui qui croit ces choses admettra facilement que l'Église peut présumer justement, non-seulement le salut des petits enfants baptisés dans la foi, mais la couronne du martyre, lorsqu'ils sont immolés pour Jésus-Christ. S'il en est ainsi, ceux qui, à cet ftge, sont régénérés par le baptême ne souffriront aucun préjudice de cette parole : Sans la foi, il est impossible de plaire

1 Isa!., xxxvm, 14. — > Mttb., xv, 28. — > n>id., iz, S, 5,6.

à Dieu h puisque ceux qui ont reçu la grft^a du baptême en témoiffnage de la foi ne 3ont pas privés de la foi. ^s n*ont rien non plus & redouter de cette autre parole ; C0lui qui ne croira pas sera con4amné ^. Car qu*^st-ce que crp^re 3inon avoir la foi 7 C'est pourquoi la femme sera sauvée par la génération des ei^^ iani^^ à popditiou de demeurer dans la fol et la douceur^- Les enfants seront secourus par le baptême, et les adultes incapables de garder la continence se rap^èteront par les ft*uits de leur mariage. Les morts qui auroQt besoin des prières et des sacrifices des vivants et qui en seront dignes les recevront par l'intermédiaire des anges, et l'aide des îmes déj4 arrivées au ciel, ne manquera point à celles qui sont encore en cette vie, parce que l'affection qui les unit en Dieu et par Dieu, ne permet pas qu'elles soient absentes les unes des autres. Jésus-Christ en effet est mort, il est ressuscité pour régner sur les vivants et ]es morts 4. Et s'il a voulu naître enfant, passer par tous les degrés de F&ge, jusqu'à l'homme par&it, c'était encore ahn de venir en aide à tpus les âges.

11. Ils ne croient pas non plus à un purgatoire après la mort ; ils disent que l'âme, au sortir du corps, passe immédiatement au repos, ou i la damnation. Qu'ils interrogent donp Celui ,qui a flit qu'il est un péché q^i ^e sera remis, ni eu ce monde, ni en l'autre ^. Qu'ils lui demandent la raison d'un pareil langage» si dan^ Faiitre vie U n'y a ni rémissipn, ni purgation des péchés. Mais ne soyons pas surpris si des gens, qui ne reconnais^nt pa^ T^glise, font des ordres de l'Église le but de leurs méchaut^ discours, n'admettent point ses institution^, méprisei^t ses sacrements, et déspbéis^eut A ises préceptes. Les s|Liccesseurs des apôtres, les archevêques, les évêques, les prêtres mnU disent^ils, des pécheurs, jneapables par conséquent de donner ou d'administrer les sacrements. Ëîêque et pécheur, ces deui^ choses s'excluent donc toujours? Mais cela est faux. jCaïphe était pontife , et cependant quel pé«cheur! puisqu'il avait porté contre JésuA- Christ une sentence de mort. Si vous niez qull lût pontife, vous serez convaincus d'erreur par le témoignage de saint Jean, qui en preuve de ce pontificat, rapporte que païphe avait prophétisé ^. Judas était apôtre, et tout avane, et tout scélérat qu'il filt, Jésus-Christ l'avait choisi. Douterez-You3 de l'apostolat de celui que le Seigneur a lui^^mteie élu f Ne pous oHe pas choisis tous ks fiauxe, et l'un de vous est u^

* Hébr., II, 6. -- f Mgrc., xvi, 16. — • I Tîm., «, 48. — * Rom., XVI, 9. — » Math., xii, 32. — « Jean, xi, 51.

démon i. Vous l'entendez, le même individa était à la fois apôtre et démon; et vous soutenez qu'un pécheur ne saurait être évêque? Les scribes et les pharisiens siégeaient sur la chaire de Moïse, et ceux qui ne leur obéis^ saient pas, comme à des évêques, se rendaient coupables de révolte, même contre le Seigneur qui commande et qui dit : Faites ce qu'ils disent ^. Tout scribes et pharisiens qu'ils étaient, et malgré leur condition de pépheurs, par respect pour la chaire de Moïse qu'ils oc* cupaient, ils étaient couverts par cette parole: celui qui vous écoute m'écoute, et celui qui «Offs méprise me méprise •.

12. Les esprits d'erreur, qui mentent avec hypocrisie, ont encore persuadé à ce peuple insensé d'autres idées pernicieuses. Mais je ne puis répondre â tout. Ce serait un travail infini et d'ailleurs inutile. Car lef^ raisons n'ont pas d'empire sur eux, ils ne les entendent pas; l'autorité ne les redresse pas; ils n'en admettent aucune : la persuasion n'a pas le secret de les fléchir; ils sont complètement pervertis. La preuve, c'est qu'il préfèrent périr plutôt que de se convertir. Aussi leur fin sera une mort et un embrasement étemels. Us ont été jadis figurés par le feu que Samson attacha à la queue des renards ^. Il est arrivé plus d'une fois que les fidèles ont pris quelques-uns de ces hérétiques et les ont produits au grand jour. Questionnés sur leur fei, en des points qui inspiraient des soupçons, ils ont tout nié, selon leur usage; soumis à l'épreuve de l'eau (a), ik ont été convaincus de mensonge. Réduits à l'impuissance de nier les erreurs dont on leis accusait, puisqu'ils étaient découverts, et que l'eau ne les recevait pas, prenant comme on dit, le mord aux dents, ces malheureux professaient ouverte-

* Jean, vi, 71. — • Malh., xxiii, 2, 3. — » Luc, x, 16. — * Jng., XV, ♦, 5.

(a) U y avait «uirefo^ <}iverae8 éfNreuvas ou moyens d'établir 90D ionoceoce, ou de se disculper d'pnç accusation : la sainte Eucsjuiristie ,]^ (en, le ter briUant, Teau Croide, ou ]x)uijjiante, )e diuel , etc. Toutes ces épreuves ont été piolijbées et condamnées paç les Canons, les Conciles et les Décrets des Papes. }1 se rencontre entendant des ûéfeosean de l'épreuve par l'eau que saint Bernard mentionne ici ; on a'est uaème serW pour la légitimer de rautorité du saint, et de ce passage : Mais on a mal interprété ce texte, comme Je prouve Delrio (liv. IV, Disq. Var. 6k. ly, 9, S, sect. 2). 3aint Bemrd ^'approuve pas Ici l'épreuve par l'eaii : il en parle comme d'une pratique en usage, et employée dans tes causes d'hérésie, du oonsenlement tadte des magistrats, peu vigilants à faire respecter les Canons. — (Horatius). — lies anplens étaient loio de réprouver ce mode de jugement par l'eau; Hinenoarde Eeims, l'approuve dans une lettre i Hildegaire de Meaux. On trouve au tom. I^'» des Analectà de Màbilîon , les formes suivies dans cette épraore qu'on dit réglée par Eugène U.

SUR LE CANTIQUE DBS CANTIQUES

ment leur impiété, et la soutenaient comme la vraie croyance, disposés à souffrir la mort pour elle. Les témoins de ces scènes ne mettaient pas moins d'empressement à la leur faire endurer et le peuple se jetant sur eux donnait aux partisans de cette détestable secte de nouveaux martyrs. Nous approuvons son zèle sans conseiller son procédé ; car il faut persuader la foi, mais ne pas l'imposer par la violence. A dire vrai, mieux vaudrait encore que ces sectaires fussent frappés du glaive, par celui qui ne le porte pas en vain, que de leur permettre d'entratner dans Terreur de nombreuses victimes (a), car celui qui tient l'épée est le ministre de Dieu, appelé à châtier quiconque fait maU.

13. Certaines personnes se sont étonnées de voir ces sectaires mourir, non-seulement avec patience , mais avec joie ; elles ignoraient quelle puissance Satan possède sur les corps et sur les âmes de ceux dont il s'est une fois emparé, avec la permission de Dieu. N'est-îl pas plus surprenant qu'un homme se donne la mort, que de le voir l'attendre d'une main étrangère ? Et cependant l'expérience nous a appris que le démon a souvent eu ce pouvoir sur plusieurs qui se sont ou noyés ou pendus. Judas s'est pendu ^, sans doute à la suggestion de l'enfer. Cependant je suis plus surpris, et je trouve plus extraordinaire ehcore que Satan lui ait inspiré de trahir \b Seigneur'. L'obstination de ces sectaires n'a donc rien de commun avec la constance des martyrs ; ceux-ci ont puisé le mépris de la mort dans la piété, et ceux-ià dans l'endurcissement du cœur (b); G'estpourquoi le prophète disait, en exprimant

* Rom., XIII, 4,^ « Malh., jtxyu, 5. — • Jei«j, xiii, 2.

(a) Saint Bernard ne se coh^redit pas dans le Serm. 64, n* 8, où il dit : Q^e e'eit par les arguments , ei non par Uê armet, qu'il convient de prendrer les hérétiques; A la condition toutefois, quMls se contiendront, et qu'ils n'essaieront pas de séduire les autres. Sinon a mieux vaut les ré- « primer à l'aide du glaive que de les laisser entraîner dans « l'erreur de nombreuses victimes. ^

(e) C'est aussi le sentiment da saint Augustin, au liv. !•* de «on livre inachevé contre Julien, et au livre df la PatiencCf cb. xvii. — J-e Canon 17« du 2« concile d'Orange, dit aussi : a La cupidité mondaine, fait la force des Gentils : celle des chrétiens vient de l'amour de Dieu. »

sans doute les sentiments d'im martyr : Leur cœur s'est épaissi et durci comme le lait; mais moi j'ai médité votre loi K Si de part et d'autre ce sont les mêmes tourments, l'intention est ))ien différente, le sectaire endurcissant son cœur contre Dieu, tandis que le martyr occupe le sien de la méditation de la loi divine.

14. S'il en est ainsi, pourquoi en dire davantage contre des hommes insensés et opiniâtres? Il suffît de les avoir signalés afin qu'on les évite. Et pour les découvrir, il faut les contraindre à chasser les femmes qu'ils ont avec eux, ou à sortir de l'Église qu'ils scandalisent par ce commerce. Il est lamentable que non-seulement des princes séculiers, mais des membres du clergé, des évéques qui devraient faire la guerre à ces hérétiques, les souffrent, à cause du protit qu'ils en tirent, et des présents qu'ils en reçoivent (a). Et comment, disent-ils, condamner des gens qui n^ont point été convaincus des erreurs qu'on leur prête, et qui n'avouent rien? Frivole raison, misérable prétexté; pour les reconnaître, il ne faut, je l'ai déjà dit, que séparer ces ces hommes et ces femmes qui se disent continents, et obliger les hommes h vivre avec ceux de leur sexe qui ont fait ce voeu, et tenir la même conduite avec les femmes. De cette manière on assurera l'exécution de leur vœu, et leur réputation, puisqu'ils auront et des témoins et des gardiens de leur vertu. S'ils refusent, on sera en droit de les expulser de l'Église , dont ils sont le scandale, par une cohabitation non-seulement singulière, mais illicite. Que cette mesure suffise donc pour découvrir les finesses de ces renards et pour renseigner et défendre l'Épouse bienairaée et glorieuse de notre Seigneur Jésus- Christ, le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

4 Ps. cxiii, 70.

(a) De ce nombre était peut-être Hend, évéque de Ton], à qui Hugues Métellua écrivait, dans une lettre inédite, que « dans son évôché se caclient des hommes pervers qui « ont le mariage en horreur, \e baptême en exécration et « qui tournent en dérision les fdvours de l'Egliae. »

SERMON LXVII

T)es affections merveilleuses de V Épouse. Effusions de son amour pour le Christ- Époux,

1. Mon bien-aimé est à moij et je suis àlui^. Jusqu'ici nous avons entendu les paroles de l'Époux. Qu'il nous assiste, afin que nous puissions dignement expliquer, pour sa gloire et pour notre salut, les paroles de son Ëpouse. Leur nature est telle, que, sans son aide, nous ne saurions, ni les examiner ni les expliquer comme elles le méritent. Elles sont douces et gracieuses, fécondes en sens et profondes en mystères. A quoi les comparerais-jeî A un de ces mets doués de la triple propriété d'être délicieux au goût, solides pour Testomac, efficaces pour la guérison. Telle est chaque parole de l'Époux. Elle retentit doucement à l'oreille ; elle charme le cœur, et la richesse de ses significations nourrit et engraisse l'Âme. La profondeur de ses mystères exerce et étonne la pensée, et guérit, d'une façon merveilleuse, l'enflure de la science. Si quelqu'un de ceux qui se croient savants se livre curieusement à rétude de ces choses, en voyant son esprit succomber à cette investigation et réduit comme en servitude, ne sera-t-il pas contraint de s'humilier et de dire : Votre seUnce est admirable; elle est plus haute que moi; je ne saurais atteindre jusqu*à elle ^. Et sans aller plus loin, quelle douceur déjà dans le commencement des paroles de l'Épouse! Voyez comme elle débute : Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui. Cette parole paraît simple, car elle est douce. Mais nous traiterons ce sujet plus loin.

3. Elle commence par l'amour, et continue à parler de son bien-aimé, montrant ainsi qu'elle ne sait qu'une chose, son Époux. On voit de qui elle parle, mais pas avec qui. On ne peut guère admettre que ce soit avec lui, puisqu'il n'est pas présent. Et cela n'est pas douteux, puisqu'elle semble ensuite le rappeler, et lui crier : Revenez^ mon bien-aimé. Ce qui nous porte à croire qu'après avoir achevé ce qu'il avait à lui dire, il s'est éloigné, selon son usage, et qu'elle est restée parlant toujours de lui, parce qu'il n'est ja-

* Canliq., ii, 16. — « Ps. cxviii, C.

mais absent pour elle. Il en est ainsi; elle a gardé sur ses lèvres celui qui, même en son absence, lui est toujours présent. Ce qui sort de la bouche vient du cœur, et la bouche parle de l'abondance du cœur^ Elle parle donc de son bien-aimé, dont elle est ellemême chérie, et dont elle doit être aimée, parce qu'elle aime beaucoup. Avec qui s'entretient-elle ainsi? car nous savons de qui. Ce ne peut être qu'avec les jeunes filles, qui ne sauraient quitter leur mère quand l'Époux est parti. Mais il vaut mieux dire, je crois, qu'elle parle avec elle-même, surtout ses paroles étant entrecoupées, sans liaison, ce qui les rendrait inintelligibles pour un interlocuteur. Or, quand on s'adresse à quelqu'un on veut être compris : Mon bien-^imé est à moi, ditelle, et je suis à lui. Rien de plus? Son discours reste suspendu; ou plutôt la parole lui manque. L'auditeur est aussi en suspens; il n'est pas éclairé, mais rendu attentif.

3. Que signifie donc cette parole : Mon bienaimé est à moi, et je suis à Un? Si nous ne savons ce qu'elle veut dire, c'est que nous n'avons pas ses sentiments. 0 âme sainte! qu'est-ce que votre Époux est pour vous ? et qu'êtes- vous pour lui? Dites-moi, je vous prie, quel est ce don réciproque que vous vous faites de vous-mêmes l'un à l'autre, avec tant de familiarité et de bienveillance? Il est à vous; vous êtes à lui. Mais que vous est-il, et que lui êtes-vous? Lui êtes-vous ce qu'il est pour vous, ou autre chose? Si vous vous adressez à nous, et si vous désirez être comprise, exprimez clairement votre pensée. Jusques à quand tiendrez- vous notre esprit incertain? Selon le mot du prophète, gardez-vous votre secret pour vous? Il est vrai, le cœur a parlé et non l'esprit, et c'est pourquoi l'esprit ne vous entend pas. Pourquoi donc a-t-elle parlé? Pour rien ; ravie de joie et vivement pénétrée de la présence et des discours si désirés de l'Époux, lorsqu'ils cessent, elle ne sait plus ni se taire, ni rendre ce qu'elle éprouve. Car si

* Luc, VI, 45,

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

elle parle, c'est moins pour exprimer ses senti- * ments que pour ne pas se taire. La bouche a bien parlé de l'abondance du cœur, mais non de toute l'abondance. Les passions ont leurs accents qui les trahissent à leur insu. La crainte, par exemple, en a de timides, la douleur de gémissants, l'amour d'agréables.

Est-ce l'habitude, ou la raison qui forme, ou qui règle les plaintes que tire la douleur, les sanglots ou les gémissements des affligés, les cris soudains et sauvages de la victime frappée ou effrayée, ou même les bruits d'un estomac trop rempli ? Tout cela n'est pas le résultat d'une délibération, mais d'un mouvement violent et imprévu. Ainsi l'amour brûlant est véhément ; celui de Dieu surtout, incapable de se contenir, ne s'inquiète guère de l'ordre, de la suite ou de la brièveté des paroles par lesquelles il s'épanche , pourvu qu'il ne perde rien de sa force. Souvent même il ne cherche ni paroles, ni sons des lèvres, les soupirs lui suffisent. C'est pour cela que l'Épouse, enflammée d'une sainte affection, et en un degré incroyable, pour trouver quelque soulagement à l'ardeur qui la consume, ne considère ni ce qu'elle dit, ni comment elle le dit : elle laisse s'échapper tout ce qui lui vient à la bouche. Peut-il en être autrement quand elle est ainsi nourrie et remplie?

4. Repassez le texte de cet épithalame, depuis le commencement jusqu'en cet endroit, et voyez, si dans toutes ses visites, dans tous ses entretiens, l'Époux s'est communiqué à l'Épouse, avec cette abondance ; si jamais elle a recueilli de ses lèvres des discours aussi étendus, aussi agréables. Doit-on s'étonner que celle dont les désirs sont comblés, ait plutôt épanché son cœur que sa parole ? Ou, si vous voyez ici des paroles, elles sont sorties sans ordre, ni suite. Car l'Épouse ne croit pas commettre une injustice en s'appliquant ce mot du prophète : mon cotwr a répandu une bonne parole ^ ; puisqu'elle est remplie du même esprit que lui : mon bien-aimé est à moi et moi à lui. Il n'y a point de liaison dans ces discours. Pourquoi s'en étonner ? C'est une efTusion. Pourquoi y cherchez- vous la suite, l'agrément, les lois du discours. Pouvez- vous donc imposer des lois et des règles aux émanations de votre estomac? Elles n'admettent point d'ordre, elles n'attendent point de commandements; elles ne s'inquiètent point de votre commodité. Elles s'échappent d'ellesmêmes du fond de vos organes, non-seulement malgré vous, mais à votre insu : elles sont plutôt arrachées qu'envoyées. Ce-

* Ps. ijiiv, 2,

pendant elles portent avec elles une odeur, tantôt bonne, tantôt mauvaise, selon les dispositions différentes des organes d'où elles émanent. Ainsi l'homme de bien tire le bien de son trésor qui est bon, et le méchant tire le mal du sien qui est mauvaise C'est un vase choisi que l'Épouse de mon Seigneur, et il s'en échappe pour moi une odeur excellente. 5. Je vous rends grâces, mon Seigneur Jésus, de ce que vous daignez au moins m'admettre à respirer ce parfum. Oui, Seigneur, vous avez cette bonté; les petits chiens mangent les miettes tombées de la table de leur maître ^. Cet épanchement du cœur de votre bien -aimée répand pour moi, je l'avoue, une odeur très-agréable, et si légères que soient les émanations que je reçois de sa plénitude, elles excitent ma reconnaissance. Elles me rappellent l'abondance de vos douceurs, et je ne sais quelle ineffable odeur de bonté et d'amour je respire dans cette parole : mmi bien-aimé est à moi et je suis à lui. Que votre Épouse soit donc, devant vous, dans les délices et les transports d'un festin, elle le mérite ; cependant que, dans ces transports dont vous êtes l'objet, elle se possède pour nous ; qu'elle soit comblée des biens de votre maison, et inondée du torrent de vos saintes voluptés; mais, je vous en prie, qu'à ma pauvreté arrive au moins une légère odeur des effusions de son âme rassasiée. Moïse s'est épanché d'une façon heureuse pour moi, et a laissé échapper le parfum de la puissante création : au commencement^ dit-il. Dieu créa le ciel et la terre '. Isaïe à son tour a répandu le délicieux parfum de la rédemption, quandil a dit : Il s'est livré à la mort; il a été mis au rang des scélérats; il a porté les péchés de plusieurs» et prié pour les transgresseurs de la loi^, afin qu'ils ne périssent pas. Rien ne respire mieux la miséricorde que ce langage. Quel parfum sort aussi des lèvres de David et de Jérémie ? David s'écrie : Mon cœur a répandu au dehors une bonne parole. Ils ont été tous remplis de l'esprit de Dieu, et leur cœur, en s'ouvrant, a versé partout son arôme. Demandez-vous quel est l'épanchement de Jérémie? Je ne l'ai pas oublié, et j'allais vous le dire : Il est bon d'attendre en silefice le salut de Dieu ^, Cette parole est de lui : approchez et sentez. La suave justice qu'elle renferme, et qui doit nous rémunérer l'emporte sur le baume. Il veut que souffrant pour la justice, j'attende dans l'avenir ime récompense, et non que j'en reçoive une aujourd'hui : car la récompense de

1 Malh. XII, 35. — » Ibid., xv, 27. — « Gen., x, 1. — * l8aï., un, 12. — ■ Thren., ni, 26.

la justice n'est pas le salut (du siècle, mais celui * de Dieu. Attendez-le sans inurmurer^ car il est bon (k (attendre en silence ^, J'obéirai h ses exportations, et j*i^teadrai mon Dieu et mon Sauveur.

6. Mais je suis pécheur, et il me reste un long cl^emin à faire, car le salut est bien éloigné des pécheurs. Cependant je ne murmurerai pas ; je me consolerai à l'odeur des parfums. Pour le jus^e il se réjouira dans le Seigneur, goûtant ce que je ne fais qu'odorer. Le pécheur attend celui que le juste contemple, et cette attente est l'odeur qu'il respire. Toute créature^ en effets attend la gloire des enfants de Dieu^, Regarder c'est goûter, c'est 'voir combien le Seigneur est doux. Ou plutôt n'est-ce pas le juste qui attend, et le bienheureux qui possède? L'attente des justes est la joie ^. Le pécheur n'attend rien. C'est pour cela qu'il est pécheur : attaché aux biens présents, ou même s'en contentant, il n'a pour Tavenir apr cune espérance, et reste sourd à cette voix : Attendez-moi, dit le Seigneur, au jour de ma résurrection ^. Et c'est pourquoi Siméon était juste; il attendait, et sentaft déj4 en esprit Jésus-Christ, avant de l'adorer dans la chair. Et il était bienheureux en son attente, car ce parfum de l'attente le conduisit à goûter la vision. Mes yeux ont vu votre salut ^, s'écrie-t-il. Abraham aussi était juste, parce qu'il attendit et désira voir le jour du Seigneur, et son attente ne fut pas déçue ; il a vu et il en a été réjoui 0. Les apôtres étaient justes lorsqu'on leur disait : Vous ressemblez à des serviteurs qui attendent leur maître 7.

7. David n'était-il pas juste aussi, quand il disait : fai attendu le Seigneur et je l'ai at^ tendu encore ^? C'est le quatrième de ceux que j'ai nommés, qui ont épanché leur cœur, et j'allais l'omettre ; il ne le faut pas. Il a ouvert ses lèvres, il a aspiré l'Esprit ^; et, dans son enivrement, au lieu d'une effusion, c'est un chant qui s'échappe de son ftme. 0 bon Jésus! Quel parfum, quelle douceur ai-je trouvés dans ces effusions, et ces cantiques tout inondés de cette huile de joie dont Dieu vous a sacré, en une manière bien plus large que tous ceux qui y participent, tout remplis de cette myrrhe, de cet aloôs, de l'ambre qui parfument vos habits, tirés de ces cpffres d'ivoire, présent de royales filles, au jour de votre triomphe 1 Ahl si vous daigniez m'accorder la feveur de rencontrer ce grand prophète, votre ami, en ce

* Habac, ii, 3. — « Hpm., vni, f.9- — ' Prpy., ii, 2^.

— ♦ Sophoti., m, 8. — ' Luc, ii, 25. — • Jean, viii, 52

— 7 Luc,' xii, 36, 30. — 8 Pa. xxxix, 2. — • Ibîd., cxviii,3i.

jour de solennité et de joie, où H sortira de votre chambre nuptiale, chantant sur sa harpe votre épithalame, enivré de délices, tout rempli de ces parfums qu'il répand autour de lui t ! En ce jour, ou plutôt à cette heure, peut-être même en cette demi-heure, selon ce mot dfi l'Écriture : Il se fit au del un grand sUence durant une demi-heure 2 ; à cette heure, la joie débordera de mes lèvres, ma langue tressaillera d'allégresse, quand je respirerai l'odeur, je ne dis pas d^ chaque psaume, mais de chaque verset, odeur mille fois préférable à tous les parfums. Quoi de plus embaumé que l'effusion de Jean toute pleine et de Téternité, et de la génération, et de la divinité du Verbe? Et celle de Paul, de quelle émanation elle a rempli le monde? car il était en tout lieu, la bonne odeur de Jésus-Christ 5. Il ne nous permet pas de connaître les paroles ineffables qu'il a entendues; il nous porte néanmoins à désirer de sentir ce qu'il est interdit d'entendre ^. Je ne sais comment, mais plus ces paroles sont cachées, plus elles plaisent, et plus nous soupirons avidement après ce qui nous est refusé. Remarquez la môme chose chez TÉpouse, dans le texte qui nous occupe ; à l'exemple de saint Paul, elle tait son secret, et cependant elle y touche en passant, comme pour nous permettre de sentir ce qu'elle ne juge pas expédient de nous faire goûter, soit à raison de notre indignité, soit à cause de notre incapacité.

8. Mon bîen-aimè est à moi, et je suis à lui. Sans nul doute, on reconnaît ici Tamour ardent et mutuel de deux coeurs : mais dans cet amour se trouve et la suprême félicité de l'un, et la merveilleuse bonté de l'autre. Car cette union si intime et si étroite n'enchaîne pas deux personnes égales. Au reste, qui oserait prétendre savoir au juste quel bien l'Épouse se vante de tenir de cet amour privilégié, et ce qu'elle a donné en retour? Cette prétention n'est permise qu'à celui qui, par une éminente pureté de cœur et de corps, a mérité d'éprouver quelque chose d'analogue. Car tout ici se passe dans le cœur, et on n'arrive à cette connaissance que par la conformité des affections et non par la raison. Us sont rares ceux qui peuvent dire : Pour nous contemplant sans voile la gloire du Seigneur, nous sommes trans^ formés à son image, et nous allons de clartés en clartés comme sous la conduite de son esprit ^.

9. Mais afin de réduire sous une forme in* telligible ce que nous lisons dans le cantique, respectant le secret de rÉjpouse qu'il est dé-

* Ps. xLiv, 8-10.— • Apoo., Tiii, 1. — » lï Cor., n, U, 15. — * Idem., xiî, 14. —• H Cor., m, 18.

SUR LE GANTIQUB DES GAMTIOUES

fendu de toucher, surtout à des imparfeits comme nous ; je dois vous proposer une consi* dération d'autant plus accessible qu'elle est plus simple : elle montrera aux moins éclairés la suite et le sens du texte. Il suffira, je crois, à notre intelligence commune et vulgaire, de sous-entendre, dans ce verset, le mot « s'applique : » en sorte que le sens soit celui-ci : « Mon bien-aimé s'applique à moi et moi & lui. » Je ne suis cependant ni le premier, ni le seul qui l'ait interprété de cette façon, puisqqe IfS prophète a dit avant moi : J'ai attendu le Seigneur^ et je l'ai attendu encore, et il s'est appliqué à moi. Vous voyez clairement Tapplication, l'attention de Dieu aux besoins du prophète. Vous voyez aussi celle du prophète au Seigneur, quand il dit : fai attendu et attendu encore. Car celui qui attend, s'applique, et attendre c'est s'appliquer. C'est absolument le même sens, ce sont presque les expressions de l'Épouse; le prophète les a seulement transposées, en mettant d'abord ce que l'Épouse place en dernier lieu.

10. Du reste l'Épouse a mieux parlé: au lieu de représenter seâ mérites, elle commence par le bienfait qu'elle a reçu, et elle confesse que la grftce de son bien-aimé l'a prévenue. Elle (| raison. Car qui donc a donné le premier & Dieu et sera rétribué i ? Écoutez aussi le sentiment de saint Jean dans ses épltres : V amour de Dieu se montre en ce qu'il nous a aimés avant d'être aimé de nous ^. Encore que le prophète n'ait pas mentionné les prévenances de là grftce, il n'a pas nié qu'elle ne vienne ensuite. C'est pourquoi il dit ailleurs, en s'adressant au Seigneur : Votre miséricorde me suivra totis les jours de ma vie ^. Écoutez encore son sentiment manifeste touchant les avances de la grftce : Il est mon Dieu et sa miséricorde me préviendra^; et parlant au Seigneur : Que vos miséricordes se hâtent de nous prévenir, car nou>s sommes plongés dans la pauvreté ^. C'est avec sagesse que plus loin l'Épouse ne met pas les mêmes paroles dans le même ordre, mais suit celui du prophète, en disant : Je suis à mon bienaimé et mon bien-aimé est à,moi. Pourquoi cela? Afin de montrer qu'elle est remplie de çrftce, quand elle a tout donpé à la ffr&ce, en lui assignant la première et la dernière place. Autrement comment serait-elle pleine de grftce, 91 elle avait en elle quelque chose qui ne fÙt pas le Ihiit de la grftce ? II ne reste plus de place pour la grftce 1& où le mérite a tout occupé*. Cet

* Rom., XI, 35. — • I i«n, xv, 1^. — * P». »n, 6.—

* Ibld., Lviii, U. — » Ibid., lxzviii, 8. — • Voir senn. snivint , n« 6 ; et nhit AugiftAn ; lettre 105 ; Livre dé la Grdee tt du làre arhUrêf cb. vi-txii; Ut. IX; des Conftt-

aveu 4e la plénitude de la grftee indique aussi sa plénitude dans Tftme qui fait cette confession. Car, s'il y a quelque bien qui provienne de Tftme, en tant qu'ftme, il faut que la grftce lui cède le pas. Vous ravissez à cette grftce tout ce que vous accordez aux mérites ; je ne veux point d'un mérite qui exclue la grftce. J'abhorre tout ce qui vient de mon fonds, pour me posséder, si toutefois il n'est pas plus juste de dire que cela même est mon propre fonds qui me permet de me posséder. La grftce me rend à moi-même justifié gratuitement, et affranchi ainsi de la servitude du péché. Car la liberté se rencontre avec l'esprit du Seigneur,

11. 0 Synagogue, Épouse insensée, qui méprisant la justice de Dieu, c'est-ft-dire la grftce de l'Époux, et jalouse d'établir ta propre justice, n'est point soumise à celle de Dieu ! c'est pour cela que l'infortunée a été répudiée, et qu'elle n'est plus l'Épouse ; qu'elle a cédé sa place à l'Église, à qui il est dit : Je vou^ ai épousée par la foi et la justice ; je vous ai épousée dans la elémenee et la miséricorde ^. Vous ne m'avez pas choisie, c'est moi qui vous ai élue ; et je n'ai pas trouvé en vous de mérites qui aient justifié mon choix ; je les ai prévenus. C'est donc par la foi que je vous ai unie ft moi, et non par les œuvres de la loi ; c'est par la justice, mais par cette justice qui a sa source dans la foi et non dans la loi. Prononcez donc entre vous et moi d'une façon équitable; reconnaissez que je ne vous ai pas prise à raison de vos mérites; ne préférez point les œuvres de la loi ; ne vous vantez pas d'avoir porté le poids du jour et de la chaleur, puisque c'est la foi qui vous a épousée, ainsi que la justice qui vient d'elle , avec la clémence et la miséricorde.

12. L'I^ouse véritable reconnaît ces vérités et confesse avoir reçu deux grftces : et celle qui prévient et celle qui suit. Ce qui fait dire présentement ft l'Épouse : Mon bien-aimé est à moi et je suis à lui, donnant la première place à l'Époux ; ef ensuite elle ajoute : je suis à mon bien-aimé, et mon bien-aimé est à moi, lui attribuant également la consommation et la fin. Voyons maintenant le sens de ces paroles: mon bien-aimé à moi. Car si l'on sous-éntend /applique, comme nous l'avons déjft idit, et comme le prophète le dit : J'ai attendu impatiemment le Seigneur, et U s'est occupé de moi, je trouve, dans ces paroles, quelque chose de grand, et de slnçufièrçmept privilégié. 8faîs

iiont, cb. xiii; Enchiridion, cbap, cvii. -^ Enar,, sur les Pft. Lviix et kxftii ; 8enn. S, et sur le Ps. 149. ~ > Osée, II, 19, 20.

ne proposons pas h des oreilles déjà fatiguées une vérité qui demande une attention joyeuse et vive. Différons, si vous y consentez : ce délai ne sera pas long; l'entretien de demain

commencera par là. Priez seulement la grâce et la miséricorde de l'Époux de l'Église, Jésus- Christ, de nous délivrer des occupations qui nous accablent de toutes parts. Ainsi soît-il.

SERMON LXVIII

Comment l'Époux s'occupe de son Épousa l'Église^ et elle de lui, T>u soin que T)ieu a des

élus. T>u mérite et de la confiance de V Église.

1 . Ecoutez donc ce qu'hier nous avons remis à aujourd'hui, écoulez la joie que j'ai ressentie. Elle est aussi à vous, écoutez donc avec joie. Je l'ai goûtée dans une parole de l'Épouse, et après en avoir respiré le parfum, je l'ai cachée pour vous l'offrir aujourd'hui , avec une allégresse d'autant plus grande, qu'il y aura ici plus d'à-propos. L'Épouse a parlé ; elle a dit

Ïue l'Époux s'occupait d'elle. Quelle est cette pouse et quel est l'Époux? L'Époux c'est notre Dieu, et l'Épouse, oserais-jele dire? c'est nous, avec la multitude des captifs qu'il connaît. Réjouissons-nous : c'est notre gloire ^ ; Nous sommes ceux dont Dieu s'occupe. Pourtant entre lui et nous quelle disparité I Que sont devant lui les fils de la terre , les enfants des hommes ? Au dire du prophète, ils sont comme s ils n'étaient pas^ comme un rien^ un néant ^ . Quelle est donc cette comparaison entre des êtres si éloignés? Ou l'Épouse se glorifie à l'excès, ou l'Epoux porte son amour à l'infini. N'est-il pas merveilleux que l'Épouse se vante des soins de l'Époux, comme d'un privilège qui lui est propre, et qu'elle dise : Mon bien^aimé est à moi? Ce n'est pas assez; elle va plus loin; elle le traite en égal, elle se donne à lui, comme pour lui rendre la pareille. Et moi je suis à lui '. Elle est hardie cette parole, et moi je suis à lui. Cette autre ne l'est pas moins : Mon bien-aimé est à moi. Et les deux réunies le sont encore davantage.

2. Que n'ose point un cœur pur, une bonne conscience, une foi sincère? // est à moi^ tout occupé de moi, dit l'Épouse. Quoi 1 Une Majesté qui prend soin de l'univers et le gouverne dai-

* Ho8Uu« ajoute : « Le témoignage de noire comcienee. » — • Iwï., XL, 17. — ' Cantiq., ii, 16.

gne s'appliquer à elle, et se consacrer aux affaircSf ou plutôt au repos de l'amour qu'elle a pour cette âme ! lien est ainsi, car elle est cette Eglise des élus, dont l'apôtre a dit : Tout pour les élus ^ Et qui donc peut douter que la grâce etla miséricordede Dieu ne soient surses saints, et qu'il ne soit attentif à ses élus^ ? Nous ne refusons pas la providence de Dieu aux autres créatures : Mais l'Épouse revendique ses soins et ses pensées. Dieu s'occupe-t-il des bœufs ^? Nous en pouvons certainement dire autant des chevaux, des chameaux, des éléphants, de toutes les bètes de la terre , comme des poissons de la mer , et des oiseaux du Ciel , et généralement de tout ce qui est sur la terre, à l'exception toutefois de ceux à qui il est dit : Jetez toutes vos inquiétudes ensonseiny car il a soin de TOUS ^. Ne voussemble-t-il pas que c'est comme si l'apôtre disait : Occupez- vous de lui, car il s'occupe de vous. Et remarquez que l'apôtre saint Pierre (ces paroles sont de lui) observe en ses paroles le même ordre que l'Épouse, car il ne dit pas : Jetez en lui toutes vos soUici^ tudes^ afin qu'il ait soin de lui ; mais parce qu'il a soin de vous ; nous montrant clairement ainsi que l'Eglise des saints n'est pas seulement aimée de Dieu , mais qu'elle a été aimée de lui, avant qu'elle ne l'aimât elle-même.

3. 11 est évident qu'à elle ne s'adresse pas ce que l'apôtre a dit des bœufs, puisque celui qui l'a aimée et s'est livré à la mort pour elle, a soin d'elle. N'est-elle pas cette brebis errante dont il a eu plus de souci que des brebis même célestes? Le divin Pasteur a laissé celles-ci exposées, pour descendre vers elle, la chercher

UITim., iï, 10 — * Sagesse, iv,15.— • I Cor.,«,9.— ♦ I Pierre, v, 7.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

soigneusement, et Tayant retrouvée au lieu de la ramener, il l'a rapportée. Avec elle, et à son sujet , il a célébré au ciel dés réjouissances nouvelles, et invité la troupe des Anges à cette fête 1 . Et quoi ! il aura daigné la porter sur ses propre épaules, et il n*aura pas soin d'elle? Aussi dit-elle hai*diment : Le Seigneur est plein de sollicitude pour mai \ et elle ne croit pas se tromper quand elle ajoute: Le Seigneur répontira pour moi ', et mille autres paroles qui expriment le soin que Dieu prend d'elle. C'est pour cela qu'elle nomme le Dieu des armées son Licn-aimé, et qu'elle se glorifie de voir celui qui juge tout avec une souveraine tranquillité s'occuper d'elle *. Comment ne s'en glorifierait-elle pas? Elle l'a entendu lui dire : Une mère peut-elle oublier le fils de ses entrailles et tien avoir pas pitié? Si elle l'oubliait pourtant^ je ne Voublierai pas ^. Les yeux du Seigneur reposent sur les justes 6. Et qu'est-ce que l'Épouse sinon l'assemblée des justes , sinon cette génération qui cherche Dieu, qui cherche le visage de l'Epoux ^? Il ne peut pas s'occuper d'elle sans qu'elle de son côté soit occupée de lui. Aussi exprime-t-elle cette attention réciproque, en disant : Il est à moi^ et moi à lui\ il est à moi y car il est bon et miséricordieux; je suis à lui^ car je ne suis pas ingrate. Il me prodigue grâces sur grâces ; et moi je lui rends grâces pour les faveurs dont il me comble. Il travaille à ma délivrance , et moi à sa gloire ; il a soin de mon salut , et moi de sa volonté ; il est à moi et non à un autre , car je suis son unique colombe; et moi je ne suis pas à d'autre qu'à lui ; je n'écoute pas la voix des étrangers; et je n'obéis pas à ceux qui me disent Le Christ est ici^ où. il est là 7. Tel est le langage de l'Église.

4. Mais quel sera le nôtre? Est-il parmi nous, quelqu'un à qui ces paroles de TÉglise puissent s'appliquer? Mais que dis-je, parmi nous? Il n'y a pas, je crois, dans l'Église, de fidèle dont on ne puisse demander cela justement. Car la raison qui plaide pour plusieurs ne milite pas pour un seul. Ce n'est pas pour une ftme seule, c'est pour les rassembler toutes en une même Église, en faire une Épouse unique que Dieu a tant fait et tant souffert, lorsqu'il a accompli ici-bas l'œuvre de notre salut. Cette unique Epouse est chère à son unique Époux, parce qu'elle ne s'attache qu'à lui , comme il ne se donne qu'à elle. Que ne doit-elle pas attendre d'un amant si passionné? Que ne peutelle pas espérer de celui qui est venu du Ciel,

* Luc, XV, 4, 7. — • Ps. XXXIX, 18. — • Ibid., cxxxvii, 8. — * SAgessc. XII, 18. — » Isalè, xux, 13. — • Pa. xxxiti, 16. — ' Maro.i xiii, 21,

pour la chercher et qui l'a appelée des extrémités de la terre? Il ne l'a pas seulement cherchée ; il l'a achetée et au prix de son sang. Ce qui accroît sa présomption c'est qu'en considérant l'avenir , elle sait que Dieu a besoin d'elle. Vous demandez pourquoi? Pour f)oir la bonté de ses élus, pour se réjouir de la joie de son peuple f pour être louéde ceuxqui formentson héritage ^ Et ne croyez pas que ce soit là une œuvre peu considérable. Car, je vous l'assure, sans elle, tous ses autres ouvrages seront imparfaits. La fin de toutes choses n'était-elle pas subordonnée à l'état et à la consommation de l'Eglise ? Otez l'Église , et c'est en vain que la création inférieure attend la révélation des enfants de Dieu. Otez l'Eglise , et ni les patriarches, ni les prophètes n'arriveront à leur perfection, puisque saint Paul assure que Dieu ne veut pas quils soient parfaits sans nous ^. Otez l'Eglise, et la gloire des anges eux-mêmes sera défectueuse et incomplète, et la cité de Dieu n'aura pas l'intégrité de ses parties.

8. Comment se réalisera donc le dessein de Dieu, le mystère de sa volonté, le grand sacrement de sa miséricorde? Comment me donnerez - vous des enfants à la mamelle dont la bouche serve à louer Dieu ' ? Le Ciel n'a pas d'enfants, et l'Église en a à qui elle dit : Je vous ai donné du lait et non une solide nourriture^. Et le prophète les invite à achever les louanges de Dieu, quand il dit : Enfants, louez le Seigneur ^. Croyez- vous que notre Dieu reçoive toute la louange due à sa gloire, avant que ne viennent ceux qui chanteront en présence des anges : Nous nous sommes réjouis pour ces jours où vous nous avez affligés et pour lesmauxqus nous avons si longtemps soufferts ^? Les cieux n'ont connu ce genre de joie que par les enfants de l'Église. Ceux qui ont toujours été dans la joie ne se réjouissent pas de cette façon. La joie vient à propos après la tristesse, le repos après le travail, le port après le naufrage. La sécurité platt à tout le monde, mais surtout à celui qui a senti des craintes plus vives. La lumière est agréable à tous les gens; mais elle l'est davantage à celui qui vient d'échapper à l'empire des ténèbres. Passer de la mort à la vie double le prix de la vie Ce sera, dans le banquet céleste, mon lot que les esprits célestes ne partageront pas. J'ose dire que la vie môme bienheureuse sera privée de cette félicité, à moins qu'elle n'avoue la tenir de la charité^ en moi et par moi. Il semble que j'ajoute quelque chose à sa perfection, et quelque chose de considérable. Car

i p8. cv. s. — » H6br., xi, 40. — • Pd. viii, 3. — * I Cor., 111,2.— «Ps. cxii, 1.— « Pd. Lxxxix, 15«

les anges se réjouissent de la pénitence du pécheur. Si mes larmes sont délices pour les anges, mes délices que leur seront-elles 1 Toute leur occupation est de louer Dieu; ffiais elle ôte quelque chose à leur louange l'absence de ceux qui disent : nous atofië posée à traterê lé ftu et Veauj et vous nom aioez fait entrer dans un Heu derafrcAehisséinènt^.

6. L'Église est donc heureuse dans son uni-versalité, et sa reconnaissance est infiniment au-dessous de ce qu'elle doit à Dieu, ndli-seulement pour les grâces déjà reçues, mais encore pour celles qu'elle en doit uft jour recevoir* Car pourquoi serait-elle en peine de le^ mériter? EUe a^ de se gloriA«fr, un motif plds solide et plus sûr, dans les desseins de Dieu sur elle. Dieu ne peut se renier lui-même, ne pas faire ce qu'il a dé)à fkit, comme il est écrit, lui qui a fait tout ce qui doit arriver 2. H agira donc, il agira, et il réalisera ses desseins. Ainsi ne demandez pas sur quels mérites nous fondons l'espoir de tant dé biens, surtout qtiand vous entendez dire au phiphète : Ce n'est pas pour tous, c'est pour moi que je fertH cëlay ait le Seigneur^. Pour le» mériter, il suflit de connaître l'insuffisarice de hoâ mérites. Mais, comme c'est assez pour mériter de ne préstimer point de ses mérites, manquer de mérites c'est assez pour être condamné. Or, les enfants régénérés par le baptême ne manquent pas de mérites ; ils ont ceux de léstts-Christ, dont ils se rendent ensuite indignes en négligeant d'y joindre les leurs, lorsqu'ils ont atteint l'âge de raison, et c'est ïk le danger de cet âge. Ayez donc soin d'avoir des mérites, €ft sachez que ceux que votis avez vous sont donnés. Espétet en reciÉeillir les fruits par la miséricorde de Dieu, et vous éviterez tout danger de pauvreté, d'ingratitude et de présomptifm. C'est ilne pauvreté bien fâcheuse que l'indigence de mérites ; mais la présomption est uiïe fortune troiftpettse. C'est pourquoi le sage a dit ; Seigneur he me

* Pe. Lxv, 12. — * Isaï., uwi, 10. — • E*éch., xxxvi,

donnez ni les richesses, ni la pautretéU Que l'Église est heureuse ! Elle peut unir la présomption aux mérites. Elle a sujet de présuther, mais ce n'est pas de ses mérites ; elle a des mérites, mais pour mériter, matis non pour présumer d'elle-même. Et ne pas présumer, n'est-ce pas mériter ? Elle présume donc des mérites de Jésus-Christ, âtec d'ëutant plus de confiance, qu'elle ne présuthe pis des siens propres. En se glorifiant, elle n'a pas à craindre la confusion, elle qui a tâiït de motifs de se glorifier, he^ miséricordes du Seigneur sont infinies, et sa vérité demeure éternellement. 7. Pourquoi ne se glôfifierait-elle pas avec Sécurité, puisque en tétnoignage de sa gloire, la Vérité et la justice se sont embrstssées^îSoit donc qu'elle dise : Mon bien-^aimê est à moi; (iti;J'ai attendu te Seigneur et il s'est occupé de inoi; oii, le Seigneur est plein de solticittide pour fnoi; soit qu'elle fasse entendre tout autre langage, expression de l'amour spécial et de la ftvèur singulière de Dieu; elle pourra parler hardiment, puisque Dieil Itti-même lui ddnne cette hardiesse, et qu'elle ne voit pas d'autrcf Épouse, ni d'autre Eglise eh qui puisse se réaliser ce qui doit nécessairement arriver. H est donc clair que l'Église ne doit pas hésitët à s'approprier toutes ces paroles. Matis, on dertiande s'il esf permis à une âme si ^îrîrftrièlle et si sainte qu'elle soit, de se les attribuer eii aucune façon. Car une âme isolée, quelle que soit sat vertu, ne s'attribuera pas les prérogatives de cette trittltitude fidèle et catholique pour laquelle tout arrive. C*cstpoui*quoî je crdîs difficile d'eit trouver une, â qui cela soit permis. Ncfus essayerons pourtant de le faire, mais dahs un autre dîscoiuï^. U ne faut pas s'engager dans un sujet si délicat, et dont l'isstie est inconnue, avant d'avoir demandé l'iTitelligence de cette parole cachée à celui qui otivre et ferme, à l'Epoux de r%lise, notre Seigneùf Jésuè-Christ qui est Ifieti béni dans tous lés siècles. Ainsi soit-il.

1 Prov.,xxXy8,— 5 Ps.Lxxxiv, 11.-3 Ibid.> xxxix, 2. 18.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

SERMON LXlX

Comment est abaissée toute hauteur qui se dressé contre l'a stîéhce de 1)ieu. ^e l'arrivée et du séjour du Tère et du Verbe dans Vâmé qui aime l>ieu^ et de laxfantiliM^ité qui s'établit entre l^ieu et l'dthe.

i. Mon bien-aiméest à moi, et Je Éuis àlui^. Dans le discours précédent, nous avons attribué ces paroles h FËgUse universelle, à cause des promesses que Dieu lui à faites pour la vie présente et pouf la vie future. Nous nous étions posé cette questioiî : Une &Uie seule peutrelle s'approprier ce que toutes ensemble osent s'attribuer? Si elle ne le peut, il faut rapporter ces parolesf à l'Église exclusivement, et non-seulement celle-ci, mais toutes les paroles analogues qtii expriment de grandes choses, pair exemple, ce texte t J'ai attendu longtempé le Seigneur y et il s^est occupé de moi \ et tous ceux que le discours précédent a touchés. Si l'on soutient au contraire que cela est permis, à quoi je ne contredis pas, à qui cela est-il permis? car ce ne peut être là un droit concédé à tout le mondé. L'Eglise a aussi ses spirituels qui servent Dieiî fidèlement et avec confiance, qui lui parlent comme & un ami ; et leur conscience leur fend le témoignage que Dieu les autorise à le traitef ainsi. Mais qui sont-ils ces spirituels? Dieu seul le sait. Pour vous, écoutez ce que vous devez être si vous votdez compter parmi eux. Néanmoins, je ne dirai pas ce que j'ai éprouvé, mais plutôt ce que je désire sentir. Donnezmoi Une âme qui n'aime que Dieu, et ce que l'on doit aimer pour Dieu, dont Jésus-Christ soit et depuis longtemps la vie, qui n'ait d'autre étude ni d'autre loisir que d'avoir Dieu toujours présent, dont la grande ou plutôt l'unique sollicitude, l'unique volonté soit de marcher avec lui; donnez-moi, dis-je, une àme de cette trempe, et je la déclare digne des soins de l'Époux, de la faveur du Monarque, de la sc^icitude de la Providence ; et si elle veut se glorifier, elle le pourra sans folie, poui'vu qu'elle ne se glorifie qu'en Dieu. C'est ainsi qu'une seule âme ose ce qui n'appar-

1 CaDtiq., II, 16. — * Ps. xxxix, 2.

tient qu'à plusieurs; mais c'est par Urié autre raison.

2. Les môtife allégués plus loin Inspirent cette confiance à la multitude des Saints, et deux raisons la communiquent à l'âme sainte. Pi-emiérement l'Époux, en tant q[ue Dieu, étant d'Une» nature très- simple, ii peut ne voir qu'une personne dans une multitude, ou en voir plusieurs eu une seule, sans être multiplié par la multitude, ni dimiuué par le petit noralbre, ni divisé par la diversité dès objets, rîi f èsserfé par leur unité, ni agité de soins, Ui troublé par les inquiétudes. L'application qu'il donne à un objet ne l'empêche pas de s'étendre à plusieurs; et il è'occupe de plusieurs sans être tnoîns attenfiff â un seul. D'ailleurs (ce qui est aussi doux à éprouver que l'expérience en est précieuse), la bonté du Verbe, et la bienveillance du Père du Verbe est si grande envers une âme bien réglée et bien disciplinée (cef qui est Utt don du Père et l'oeuvre du Verbe), qu'après l'avoir prévenue et préparée. Ils l'honorent de leur présence ; et ils ne se bornent pas à veuiï* en elle ; ils y fixent leur demeure *. D ne leur suffit pas de se présetiter à ses yeux ; ils se donUent à eUe. Mais qu'est-ce donc pour le Verbe que venir en une âme? Cest l'instruire dans la sagesse. Et pour le Père qu'est-ce aussi que venir à l'âme? C'est la pénétrer de l'amour dé la sagesse, afin qu'eue puisse dire : Je suis éprise de sa beauté^. L'amour appartient au Père; aussi reconnalt-oil sa venue par l'infusion de l'amour. Que ferait la science sans l'amour? Elle enflerait. Ûs s'égaraient ceux dont saint Paul disait : Je leur rends ce témoignage : ils ont le zèle de Dieu^ mais ce zèle n'est pas selon la science 3. Il ne convient pas que l'Épouse du Verbe s'égare, et le Père ne saurait permettre qu'elle s'enfle d'orgueil. Car le Père

* Jeao, XIV, 23. — • Sagene, viii, 2. — • Rom., x, 2.

aime son Fils, et il abat toute hauteur qui s'élève contre la science du Verbe, soit en allumant dans Fâme un zèle vrai, soit en lui donnant plus d'intensité; il y a, ici, un effet de la miséricorde et là, un effet de la justice. Ah ! que Dieu abaisse, détruise, anéantisse en moi toute élévation, non dans le déchaînement de sa fureur, mais par l'infusion de son amour I Puissé-je apprendre à ne m'enorgueillir jamais sous l'onction de la gr&ce, et non sous les coups de la vengeance! Seigneur ^ ne me reprenez pas dans votre fureur, comme l'ange qui fit du ciel le tliéâtre de son orgueil; ne me châtiez pas dans votre colère, comme l'homme dans le Paradis. Tous deux ont médité l'injustice en rêvant l'élévation, l'un de la puissance, l'autre de la science. La femme eut la folie de croire le serpent qui la séduisait en lui disant : Vous serez comme des dieux^ sachant le bien et le mal ^ Et l'ange ne s'était-il pas déjà séduit lui-même en se persuadant qu'il deviendrait semblable au Très-Haut 2 ? Car celui qui n'étant rien s'imagine être quelque chose, se séduit à.

3. Ces deux élévations ont été abattues, mais plus doucement dans l'homme, celui qui fait tout avec poids et mesure ayant jugé à propos d'agir ainsi. L'ange a été puni, ou plutôt condamné dans la fureur de Dieu ; l'homme n'a senti que sa colère, et non sa fureur. Et Dieu, irrité contre l'homme, s'est souvenu de sa miséricorde. Aussi la postérité de l'homme est encore appelée aujourd'hui enfant de colère, et non de fureur. Si je ne naissais pas enfant de colère, je n'aurais pas besoin de renaître ; et si je naissais enfant de fureur, ou je ne renaîtrais pas, ou cette régénération ne me servirait de rien. Voulez-vous voif un enfant de fureur? Regardez Satan tombant du ciel, comme la foudre, c'est-à-dire, précipité par l'impétueuse fureur de Dieu, et vous aurez l'idée de cette fureur. Il ne s'est pas souvenu de sa miséricorde ; il ne s'en souvient que dans sa colère, et non lorsque cette colère va jusqu'à la fureur. Malheur aux enfants de l'inlidélité ! Je n'excepte pas ceux qui sont issus d'Adam, qui, nés entants de colère, ont, par une diabolique obstination, changé la colère en fureur, la verge en b&ton, ou plutôt en marteau. Us s'amassent un trésor de colère pour le jour de de la colère ♦. Or, la colère accumulée est-elle autre chose que la fureur? Us ont commis le péclié du démon; ils seront donc frappés de la sentence réservée au démon. Malheur aussi , quoique en un sens adouci ,

* Gen., m, 5. — « iBale., xiv, 14. — • Galat., n, 3. — * Bom.| II, 5.

à certains enfants de colère, qui, nés dans la colère, n'ont pas trouvé dans la grâce uno seconde naissance ! Morts aussitôt que nés, ils resteront enfants de colère ; je dis de colère, je ne dis pas de fureur. Car, comme la piété et l'humanité nous portent à le penser, leurs peines seront très*douces, parce qu'ils tirent d'une source étrangère la cormption qui est en eux (a).

4. Le démon a donc été jugé dans la fureur de Dieu, qui a abhorré son iniquité, et l'homme dans sa colère, et c'est pourquoi il est repris dans la colère. Ainsi toute élévation a été brisée, et celle qui enfle et celle qui précipite, car le Père est plein de zèle pour le Fils. Il y a en effet un outrage au Fils, et dans l'usurpation de la puissance contre la force de Dieu, qui est lui-même, et dans la science puisée à une autre source que la sagesse divine, qui est encore en lui. Seigneur, qui est semblable à vous? Qui, sinon celui qui est la splendeur et la figure de votre substance, et votre image ? Seul il a votre essence ; seul le Fils du Très-Haut, Très-Haut lui-même, a pu, sans injustice, s'égaler à vous ^ Et comment ne vous serait-il pas égal, puisque vous n'êtes qu'un? Il est assis à votre droite et non sous vos pieds. Qui peut oser s'emparer de la place du Fils unique? Ah! qu'il soit précipité, cet audacieux ! Il met son trône dans les hauteurs ; renversez cette chaise de pestilence. Qui enseigne la science à l'homme ? N'est-ce pas vous, ô clef de David, qui ouvrez et fermez à qui vous voulez? Gomment donc, sans cette clef, oser entrer, ou plutôt, faire irruption dans les trésoi*s de la sagesse et de la science ? Celui qui n'entre pas par la porte est un voleur et un larron. Pierre entrera, lui qui a reçu les clefs. Il n'entrera pas seul; car, s'il le veut, il m'introduira et excluera peut-être un autre, en vertu de la science et du pouvoir qui lui ont été donnés d'en haut.

5. Et quelles sont ces clefs? C'est la puissance d'ouvrir et de fermer ; c'est le discernement entre ceux qu'il faut exclure ou admettre. Les trésors ne sont pas dans le serpent ; ils sont en Jésus-Christ. Aussi le serpent n'at-il pu donner une science qu'il n'avait pas. Celui qui la possède l'a donnée. Le serpent pouvait-il avoir une puissance qu'il n'avait pas reçue; celui qui l'a reçue l'a eue. Le

(a) C'est aussi la doctrine de saint Augustin au livre des mérites des pécheurs^ ch. zvi : où il écrit : « Les enfants qui meurent sans baptême seront dans une damnation trcs" douce. » Voir encore son livre conirc Julien, ch. xxi : Saint Fulgence, liv. I«^ De la vérité de la prédestination, ch. xiv, el de VIncamaiion, ch. xxx.

t Philipp., II, 0.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

Christ Ta donnée ^, Pierre Ta reçue, et comme la science ne Ta pas enflé, il n'a pas à craindre d'être précipité de sa puissance. Pourquoi? C'est que, ni d'un côté, ni de l'autre, il ne s'élève contre la science divine, puisqu'il n'a cherché dans ces biens que la science de Dieu même, bien ditTérent de celui qui a agi artifi* cieusement en sa présence, et dont le crime lui a été en exécration 3. Gomment aurait-il désiré autre chose que la science divine, puisqu'il s'intitule Apôtre de Jésus-Christ, selon la prescience de Dieu le Père ^ 7 Tout ceci soit dit au sujet du zèle que Dieu a déployé contre l'ange et l'homme coupables, car, en tous deux, il a trouvé la dépravation : et il a abattu, dans sa fureur et sa colère, tout ce qui s'élève contre la science de Dieu.

6. U faut maintenant recourir au zèle de miséricorde, c'est-à-dire, au zèle qui ne s'enflamme pas, mais qui est envoyé en nous ; car celui qui s'embrase est un zèle de justice, comme nous l'avons déjà dit ; et il nous a assez eflrayés par les exemples des châtiments qu'il a exercés. C'est pourquoi je chercherai un lieu de refuge contre la fureur du Seigneur : j'irai à ce zèle de bonté, dont les douces ardeurs expient avec tant d'efficacité. La charité n'a-t-elle pas une vertu expiatrice? Oui et une vertu souveraine, car j'ai lu qu'elle couvre la multitude des péchés ^. Mais n'estelle pas capable aussi d'abattre et d'humilier l'orgueil des yeux et du cœur? Assurément, car elle ne s'élève point, elle ne s'enfle pas. Si donc le Seigneur Jésus daigne venir à moi, ou plutôt en moi, non dans le zèle de sa fureur, ni même dans celui de sa colère, mais dans un esprit d'amour et de douceur, animé envers moi d'une jalousie toute divine, (qui convient plus à Dieu que la charité :) à cette marque, je reconnaîtrai qu'il n'est pas seul, mais que son Père est venu avec lui. Car qui a plus delendresse qu'un père? Aussi n'est-il pas seulement appelé le Père du Verbe, mais encore le Père des miséricordes K Car pardonner, foire gr&ce sont ses attributs naturels. Si je sens mon esprit s'ouvrir à l'intelligence des écritures, ou des paroles de sagesse s'échapper avec abondance du fond de mon cœur, si une infusion lumineuse me révèle des mystères, si le ciel m'ouvre son large sein pour verser en moi les pluies fécondes de la médi* tation, je ne doute plus de l'arrivée de l'Époux. Ce sont là les richesses du Verbe, et nous les recevons de sa plénitude. En outre, si je me sens tout pénétré de l'onction d'un zèle hum-

t Math., XVI, 19. — « Pa. xxxv, 3.— » I Pierre, l, 1, 2. — ♦ I Pierre, iv, 8. — » II Cor., i, 3.

S. Berm. — ToM. m.

ble et dévot, si l'amour de la vérité connue engendre en moi la haine et le mépris de la vanité, la crainte que la science ne m'enfle, ou que les visites de Dieu ne m'élèvent; alors je reconnais la conduite paternelle de Dieu sur moi, et je ne doute plus de la présence du Père. Mais si je persévère à correspondre à une si grande bonté, par des sentiments et des actes dignes d'elle, en sorte que la grâce de Dieu ne me soit pas inutile, j'ai alors l'assurance que le Père et le Verbe font en moi leur demeure, l'un en me nourrissant, et l'autre en m'instruisant.

7. Quelle familiarité cette demeure doit engendrer entre l'âme et le Verbe ! Et quelle confiance en résulte ! Cette âme ne craindra pas, à mon avis, de s'écrier : Mon bien- aimé est à moi : puisque sentant qu'elle aime Dieu, et qu'elle l'a aimée avec passion, elle ne doute plus qu'elle n'en soit à son tour fortement aimée : et à l'application, le soin, la vigilance, avec lesquels elle cherche sans cesse à lui plaire, elle reconnaît, avec certitude, que tous ses mouvements se font en lui, se ressouvenant de sa promesse : On voils mesurera avec la mesure dont tous aurez usé envers les au* ires ^ Toutefois, en épouse prudente, elle a soin de reconnaître la grâce qui lui a été accordée, car elle sait que son bien-aimé l'a prévenue. C*est pourquoi elle exprime d'abord et en premier lieu le soin qu'il a pris d'elle. Mon bien-aimé est à moi^ et moi à lui. Par les propriétés qui sont en Dieu, elle reconnaît sans hésiter, que l'aimant elle en est aussi aimée. Et il en est ainsi. L'amour de Dieu produit l'amour de ^âmé,^et le soin qu'il a d'elle fait qu'elle s'occupe aussi de lui. Car, par je ne sais quel rapport naturel, lorsque l'âme peut une fois contempler la gloire de Dieu à découvert, elle lui devient aussitôt conforme, et se transforme aussitôt à son image. Dieu sera donc pour vous ce que vous serez pour lui. Avec le saint, il sera saint, et innocent avec l'innocent >• [Pourquoi ne serait-il pas aussi aimant avec celui qui aime, en repos avec celui qui se repose, appliqué avec celui qui s'applique, empressé avec celui qui s'occupe?

6. Car il dit : J'aime ceux qui m^aimentt et Ceux qui tMleront dis le matin pour me cher* c/iar, me trouveront K Voyez-vous comme il ne vous assure pas seulement son amour, si vous l'aimez, mais aussi sa sollicitude, s'il vous voit occupé de lui ? Si vous veillez, il veille aussi. Levez-vous au milieu de la nuit, devancez même les veilles, vous le trouverez et vous ne

» Math., VII, 2. — « Pà. zvii, 26. — » Prov., viii, 17.

Sfi

le préviendrez pas. Vous êtes téméraire, si en ce point, vous tous attribuez quelque chose avant lui, ou plus que lui. Il vous aime plus que vous ne Taimez, et avant que vous ne Taimiez. Si une àme sait cela, ou plutôt, parce qu'elle le sait, étonnez-vous donc qu'elle se glorifie de voir cette majesté s'occuper d'elle, comme si elle négligeait le reste des créatures : quand elle-même, oubliant tout autre intérêt, se conserve uniquement et inviolablement pour lui? Mais il est temps de finir. Je dirai seulement aux spirituels qui sont .ici.

une chose qui pour sembler merveiUeose n*est pas moins véritable. L'&me qui voit Dieu le voit comme si elle était vue toute seule de lui. C'est dans cette confiance qu'elle dit qu'il est occupé d'elle, et elle de lui, car elle ne voit qu'elle-même et que lui. Vous êtes bon. Seigneur, à l'âme qui vous cherche. Vous allez à sa rencontre, vous l'embrassez, vous la traitez en Époux, vous son Seigneur, le Dieu élevé au-dessus de tout et béni dans les siècles. Ainsi soit-il.

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