SERMON LXX
Pourquoi l'Époux est appelé bien-aimé; de la vérité^ de la mansuétude^ de la justice et des
autres vertus qui sont les lis au milieu desquels il se nourrit.
1. Mon bien-aimé est à moi^ et moi je suis à Mui qui se nowrrit au milieu des lis^. Qui peut accuser l'Épouse de présomption ou d'orgueil, parce qu'elle se dit en société avec celui qui se nourrit parmi les lis ? Quand il se nourrirait au milieu des astres, par cela même qu'il se nourrit, je ne vois pas ce qu'il y aurait de grand dans une amitié familière avec lui. Ge mot se nourrir, se repattre, indique une idée vulgaire et basse. En ajoutant que l'Époux se repaît au milieu des lis, l'Épouse se met encore mieux à couvert du reproche de témérité, car qu'est-ce qu'un lis? Selonla parole du Seigneur : Cest une herbe qui est aujourd'hui et qui demain sera jetée au four^. Quel est donc celui qui se nourrit de l'herbe des champs, comme l'agneau ou le petit de la génisse? C'est en effet un agneau, c'est le veau gras. Mais peut-être observez-vous qu'ici les lis ne désignent pas sa nourriture, mais plutôt le lieu où il la prend : il n'est pas dit en effet, qu'il se repaisse de lis, mais parmi Us Us. Soit. Il ne mange pas l'herbe à la foçon du bœuf; néanmoins demeurer sur Therbe, s'y coucher, comme l'être le plus vulgaire, qu'y a-t-il là de si excellent? Et quelle gloire à l'Épouse d'avoir pour bien-aimé celui qui agit de la sorte? Selon le sens littéral, la retenue de l'Épouse et la prudence de ses paroles se
« Cdptiq., u, 16. — s Math.| vi, 28, 30.
montrent assez; on voit qu'elle règle ses discours avec jugement, et qu'elle tempère la gloire des choses dont elle parle par la modestie des expressions dont elle les recouvre.
2. Elle n'ignore pas d'ailleurs que celui qui se nourrit est toujours le même, qu'il demeure parmi les lis, ou règne au-dessusdes astres. Mais elle se complaît davantage à redire les actions humbles de son bien-aimé, par humilité d'abord, je l'ai dit; et surtout, parce qu'il a commencé à se nourrir quand ila commencé d'être son bien-aimé, ou plutôt il l'a été de tout temps. Car Celui qui dans les hauteurs du ciel est le Seigneur, sur la terre est le bien-aimé; il règne par-delà les astres : il aime parmi leS lis. Il aimait aussi lorsqu'il était au-dessus des étoiles : il ne peut s'empêcher d'aimer puisqu'il est l'amour Mais tant qu'il n'est pas descendu jusqu'aux lis, et qu'on ne Ta pas vu s'y repattre il n'a pas été aimé, et n'est pas devenu le bienaimé. Et quoi ? Il n'était pas aimé des patriarches et des prophètes ? J'y consens : mais ils ne l'ont aimé qu'après l'avoir vu, à leur tour, se repaître parmi les lis : comment n'auraient-ils pas vu celui qu'ils ont prévu? A moins de pousser la simplicité jusqu'à s'imaginer que voir une chose en esprit, ce n'est pas la voir. Pourquoi donc les prophètes sont- ÎLs appelés les Voyants^ s'ils n'ont rien vu^?
^ I Rois, iz, d.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
C'est pour cela qu'ils ont désiré voir celui qu'ils ne voyaient pas. Car ils n'auraient pu souhaiter voir des yeux du corps celui qu'ils n'auraient pas déjà vu en esprit. Mais je dis : Tous sont-ils prophètes ? comme si tous avaient souhaité de le voir, ou que la foi eût été le partage de tous? Ceux qui l'ont vu étaient prophètes, ou ils ont cru les prophètes. Or avoir cru c'est avoir vu. Car, à mon avis, on ne se trompe pas en soutenant qu'on peut voir une chose en esprit, par la foi, et non pas seulement par l'esprit de prophétie.
3. En daignant donc descendre et se repaître au sein des lis, lui qui nourrit toute créature, il s'est rendu aimable, parce qu'il n'a pu être aimé avant d'être connu. Aussi quand l'Ëpouse fiBiit mention de ce bien-aimé eue rapeUe fort bien ce qui est le principe et la cause de la connaissance et de l'amour. C'est en un sens spirituel qu'il &ut entendre cette réfection parmi les lis, car il serait ridicule de trouver ici un sens matériel. Nous établirons même que ces Us sont spirituels. Ne faudrat-il pas examiner aussi de quoi le bien-aimé se nourrit, parmi ces lis? Est-ce des lis mêmes, ou d'herbes et de fleurs cachées parmi les lis? Et ce qui me parait plus difficile, c'est qu'il est dit de l'Époux qu'il est nourri et non pas qu'il nourrit. Car qu'il nourrisse et paisse son troupeau, c'est ce dont on ne doute point, et ce qui n'est pas indigne de lui. Mais être nourri est une marque d'indigence, et il semble qu'on ne puisse guère dire cela de lui, même en un sens spirituel, sans faire injure à sa majesté. Je ne me souviens pas d'avoir jusqu'ici remarqué nulle part, en ce cantique, qu'il soit dit de l'Époux, qu'il est nourri : tandis qu'il y est dit, (et vous vous en souvenez comme moi,) qu'il paît. L'Épouse a demandé en effet, à voir le lieu où il paissait et reposait à l'heure de midi^. Ici l'Épouse dit qu'il est nourri, langage qu'elle n'avait pas encore tenu; et au lieu de demander qu'on lui montre l'endroit où il est nourri, elle le montre elle-même, et c'est parmi les lis. Elle connaît cet endroit : l'autre lui est inconnu ; car elle ne saurait connaître également ce qui est sublime dans un lien sublime, et ce qui est humble ici sur la terre. C'est une grande tâche ; c'est un lieu bien élevé, où l'Épouse elle-même n'a pu arriver encore.
4. Et c'est pourquoi il s'est anéanti jusqu'à se laisser nourrir, lui le Pasteur de tous : il a été trouvé au mUieu des lis ; et l'Église, qui est pauvre, l'ayant vu, l'a aimé dans cet état de pauvreté; il est devenu son bien-aimé par la ressemblance qu'il avait avec elle, et
aussi à cause de la vérité, de la mansuétude et de la justice qui étaient en lui. Elle l'a aimé parce qu'il a accompli les promesses, remis les péchés, et jugé les démons avec leur prince, n est donc apparu sous des traits qui méritaient l'amour, vrai par sa nature, doux aux hommes, juste pour eux. 0 Époux aimable, et digne d'être chéri de toutes les énergies du cœur! L'Église pourrait-elle tarder à se donner toute entière et avec un dévouement absolu à celui qui accomplit si fidèlement ses promesses, qui lui remet si généreusement ses péchés, qui la défend avec tant de justice? Il y avait longtemps que le prophète avait dit : 5«rvez-vaus de votre beauté et de votre gloire comme iun arc tenda^. D'où lui vient cette beauté, cet éclat? Des lis, je pense. Quoi de plus beau qu'un lis? Aussi rien de plus charmant que TÉpoux. Et quels sont les lis d'où il tire sa beauté? Marchez, dit le prophète, et régnez par la vérité, la douceur et la ju^tice^. Voilà des lis, des lis nés de la terre, des lis qui couvrent la terre de leur éclat, qui s'élèvent audessus de toutes les fleurs de la terre, et dont le parfum efface celui de tous les aromates. C'est donc au sein de ces lis qu'est l'Époux; c'est d'eux qu'il emprunte son éclat et sa beauté. Car, selon l'infirmité de la |chair, il n'avait ni grâce, ni apparence '.
5. La vérité est un lis excellent, d'une vive blancheur et d'une odeur merveilleuse ; aussi est-elle l'éclat de la lumière étemelle, la splendeur et la figure de la substance de Dleu^. C'est le lis que notre terre a produit sous une bénédiction nouvelle, et qu'elle a préparé, sous les yeux des peuples, comme une lumière destinée à éclairer les nations s. Tant qu'elle f&t sous le poids de la malédiction elle ne produisit que ronces et épines. Mais aujourd'hui la Vérité, cette fleur des champs, ce lis des vallées, est sortie de la terre, sous la bénédiction du Seigneur ^. Reconnaissez ce lis à son éclat : à peine commençait-il à fleurir qu'il frappait de sa lumière, au sein de la nuit, les yeux des pasteurs, selon ce que dit l'Évangile : L'ange du Seigneur se tint près d'eux^ et la clarté de Dieu les environna'^. L'Évangile a raison de dire, la clarté de Dieu. Ce n'était pas l'éclat de range, mais celui du lis. Il y avait bien un ange auprès d'eux ; mais c'était l'éclat du lis, et non celui de l'ange, qui les inondait jusqu'à Bethléem. Reconnaissez ce lis à son odeur, qui le fit connaître aux Mages si éloignés. Il est vrai une étoile leur apparut : mais ces hommes
* Ps. xLiv, 5. — • Id., 1, 5. — • laai., lui, 3. — •Sages., VII, 20. — » Luc, II, 3J,32. — • Ps. lxxxiv, 12^ 13, 2. — "^ Luc, II, 9.
su
sérieux ne Tauraient jamais suivie, s'ils n'avaient été intérieurement attirés par le parfum de ce lis naissant. Oui, la vérité est un lis dont l'odeur anime la foi, dont la splendeur illumine l'intelligence. Levez aussi maintenant vos yeux sur la personne du Seigneur, qui dit, en l'Évangile : Je suis la VériU^j et voyez avec quelle justesse la vérité est comparée au lis. Remarquez, si déjà vous ne l'avez foit, que du milieu de cette fleur, sortent comme de petites baguettes d'or , environnées de feuilles trèsblanches harmonieusement disposées en couronne. Et en Jésus-Christ reconnaissez la divinité brillante comme l'or, couronnée de la pureté de la nature humaine, c'est-à-dire, le Christ, avec le diadème dont sa mère Ta couronné ; car, avec celui qu'il tient de son Père, il habite une lumière inaccessible, et vous ne pourriez encore le voir en cet état. Mais nous parlerons plus tard de ce sujet.
6. Si la vérité est un lis, la mansuétude en est un autre; elle a la candeur de Tinnocence et l'odeur de l'espérance , puisqu'il reste plusieurs biens à t homme pacifique^. L'homme doux est plein d'espérance pour Féternité et il est, ici-bas, im modèle éclatant de vie sociale. N'est-il pas un lis, lui qui brille par les services qu'il rend, et qui exhale le parfum de l'espérance? Ajoutez que, comme la vérité, la mansuétude est née dé la terre ; à moins de douter que l'Agneau dominateur de la terre', soit sorti de cette terre, cet Agneau qui a été conduit à la mort', sans même ouvrir la bouche. Avec la mansuétude, la justice est aussi sortie de la terre, selon cette parole du prophète : Cieux faites descendre votre rosée^ et que Us nuées laissent pleuvoir le juste! Que la terre ouvre son sein et germe le Sauveur i et que la justice s'en élève en même temps^I Que la justice soit un lis, l'Écriture nous l'apprend; rappelez-vous ces mots dits du juste : il germera comme un lis^ et il fleurira éternellement devant leSeigneur^. Ce n'est pas une plante aujourd'hui verdoyante et demain jetée au four, puisque sa floraison est éternelle, et en présence de Dieu, dans le souvenir duquel le juste vivra à jamais, sans rien entendre de mal contre lui ®, c'est-à-dire, cette sentence qui enverra les pécheurs au feu de l'enfer. Pour qui la blancheur de ce lis ne brille-t-elle pas, sinon pour celui qui ne l'aime pas T C'est un soleil, mais ce n'est pas celui qui se lève sur les bons, etsur les méchants. Ceux qui s'écrieront un jour : le soleil de la justice ne s'est pas levé sur nos Utes^^
1 Jean, xiv, 6.
vpf. cxf, 7.
-^ « Ps. XXXVI*
> * IbkS., XLV, 8,
* Isal., XVI, i.
^Oflée, XIV, 6.
ne l'ont januds vu. Tandis qu'ils l'ont vu tous ceux à qui il a été dit : Le soUil de judiu «» lèvera pour vous qui craignez Dieu^ . La blan* cheur de ce lis est donc pour les justes ; mais si son parfum se répand jusqu'aux méchants, ce n'est pas pour leur bien. Car nous avons en* tendu les justes dire : Nous sommes en tout tiew la bonne odeur de Jésus-Christ; mais nous som^ mes aux uns une odeur de vie pour la vie, et aux autres une odeur de mort pour la mortK Quel est le scélérat qui n'approuve les sentiments de l'homme juste, bien qu'il n'en aime pas les actions ? Et heureux s'il ne se condamne lui-même, en ce qu'il approuve I Or, il se condamne en donnant son suffrage au bien qu'il ne fait pas. Aussi, loin d'être heureux, il est misérable et condamné par son propre jugement. Quoi de plus malheureux que de trouver dans le parAim de la vie un message de mort? Que dis-je, un message f Un principe.
7. U y a encore chez l'Époux beaucoup d'autres lis que ceux dont nous avons rencontré l'indication dans le prophète, la vérité» la mansuétude, la justice : et il vous sera ais6 d'en cueillir de semblables dans le jardin si délicieux de l'Époux. Ils y abondent , et qui pourrait les compter, puisqu'il y a autant de lis que de vertus 7 Dans le Dieu des vertus le nombre des vertus peut-il être limité? Si donc en Jésus-Christ, avec la plénitude des vertus» on trouve en lui la plénitude des lis; s'il s'est appelé lis, peut-être est-ce parce qu'il est tout entier dans les lis, et que tout en lui est lis, sa conception, sa naissance, sa vie, ses discours, ses miracles, ses sacrements, sa passion, sa mort, sa résurrection et son ascension. Qu'y a-t-il en tout cela qui ne brille et n'embaume? Sa conception resplendit d'une lumière si vive par l'abondance des dons de l'Esprit-Saint, que la sainte Vierge même n'en aurait pas supporté l'éclat, si la vertu du Très- Haut ne l'eût protégée de son ombre. Sa naissance fiit toute radieuse, par l'incorruptible virginité de sa mère ; sa vie, par son innocence; ses paroles, par la vérité ; ses miracles, par la pureté de son cœur; ses sacrements, par la bonté qu'ils cachent; sa passion, par ses souffrances volontaires; sa mort, par la liberté, qu'il avait de ne pas mourir ; sa résurrection^ par la force qu'elle inspira aux martyrs, son ascension, par l'accomplissement de ses promesses. Quelle odeur de foi en chacun de ces. mystères ! Elle se répand encore aujourd'hui en nos cœurs, quoique nous n'en ayons vu ni la blancheur, ni l'éclat. Et bienheureux
t Makch., IV, S«^ s II Cor., ii, 15, 16.
SUR LE GANTIQUB DES CANTIQUES
ceux qui n*ont pas tu et qui cependant ont cru 1 1 Ma part, dans ces lis, est Todeur de vie qui s*en échappe. Répandue en mes sens par Toi^gane de la foi, et ayec une abondance proportionnée au nombre des lis mêmes, cette Ddeur adoucit mon exil et renouTelle sans ^eesse en mes entrailles le désir de la patrie.
8. Quelques-uns des compagnons de l'Époux ont aussi des lis, mais non en une telle abondance, car tous ont reçu avec mesure l'Esprit- Saint, ainsi que ses dons et ses grâces. L'Époux seul possède les richesses sans mesure \ lui qui a tout sans mesure. Autre chose est avoir des lis, autre chose n'avoir que des lis. Parmi les fils de la captivité, donnez-moi donc quelqu'un assez innocent et assez saint pour couvrir la terre entière de pareilles fleurs ? Et Fenfiint d'un jour n'est pas lui-même exempt de corruption <. Celui-là est grand qui peut tirer de sa terre trois ou quatre lis seulement, parmi des ronces et des épines si épaisses, germes malheureux de l'ancienne malédiction. Pour moi qui suis pauvre, je serai bien heureux si, à cette triste moisson d'iniquités et de vices, je réussis à force de soins et de culture, & soustraire assez de terrain pour y faire croître un lis, un seul lis, afin que celui qui se nourrit parmi les lis, daigne venir se nourrir en moi.
9. Hais un lis, c'est trop peu. Ma bouche a parlé de la pauvreté de mon cœur. Non, un ce n'est pas assez , il en faut au moins deux,
la continence et l'innocence : Tune ne sauvera pas sans l'autre. En vain inviterai-je à l'une d'elles, quelle qu'elle soit d'ailleurs, l'Époux qui se repose non auprès d'un lis, mais parmi les lis. J'aurai donc soin d'avoir des lis, de crainte que l'Époux ne me reproche de n'en posséder qu'un, et dans sa colère, ne se détourne de son serviteur. Je mets en première ligne l'innocence, et si j'y puis joindre la continence, je m'estimerai riche en lis. Mais je me croirai roi si j'y puis encore ajouter la patience. A la vérité les deux premières vertus peuvent suffire, mais comme elles peuvent manquer dans les tentations (et la vie de la terre est une tentation continuelle ^), il faut la patience, pour être leur prolectrice et leur gardienne. Je pense qu'alors, si Tami des lis vient, et nous trouve dans ces dispositions, il ne dédaignera pas de prendre sa nourriture en nous, et d'y faire la Pftque : car il trouvera une grande douceur, dans les deux premières vertus, et une grande sécurité, dans la troisième. Mais comment dire que celui qui nourrit tout est nourri î Nous le verrons plus tard. Maintenant il est clair que nonseulement l'Époux parait parmi les Us, mais qu'on ne le peut trouver que parmi ces lis, puisque tout ce qui le touche, et lui-même est Us, lui l'Époux de l'ÉgUse, Jésus-Christ notre Seigneur Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-U.
SERMON LXXI
^es lis spirituels j c'est-à-dire des bonnes œuvres dont rôdeur est la conscience droite^ et la couleur la réputation. Comment r Époux nous mange et est mangé par nous. fDe Funité de Tiieu le 'Père avec le Jils et de celle de Vdme sainte avec lUieu.
1. La fin du discours précédent sera le commencement de celui-ci. L'Époux est donc un lis, mais pas un Us au miUeu des épines ; celui qui n'a pas commis de péché n'a pas d'épines. Il a assuré que l'Épouse est un lis entre les épines. Car si elle dit qu'eUe n'a pas d'épi-
1 Jtto , zx, 29. — s n>id., xii, 84. — > Job, ziv> 4, 5, (aèloD les lxx.)
nés, elle se trompe, et la vérité n'est pas en eUe. Il s'est dit encore une fleur, un Us non pas néanmoins au miUeu des épines; mais plutôt, je suis, dit-U, la flewr des cfiamps et le lis des vallées ^. Il ne parle pas d'épines, car U est le seul homme qui n'ait pas besoin de dire : Je me suis retourné dans mon affection^ ^ Job, ?ii, !• — * Cantiq., ii, 2, 1.
quafid je me euU eenti pereé d'ânes ^. Il n'est donc jamais sans lis, parce qu'il est sans vices, toujours blanc et pur en tout, le plus beau des enfants des hommes 2. Et vous qui écoutez, ou lisez ces paroles, ayez soin d'avoir ausâi des lis chez vous, si vous êtes jaloux d'avoir pour hôte le Dieu qui se platt parmi ces fleurs. Que l'innocence et le parfam répandus sur vos actions, vos goûts, vos désirs les transforment en lis. Nos œuvres, en effet, ont un incarnat, et un arftme. Dans les esprits pas plus que dans les corps, la couleur ne se confond avec l'odeur. La couleur c'est la conscience; l'odeur, c'est la réputation. Vous avez rendu mauvaise notre odeur devant Pharaon et ses serviteurs ' disaient les jui&, en parlant de l'opinion qu'on avait d'eux. Ce qui donne la couleur à vos actions, c'est l'intention du cœur et le jugement de la conscience. Les vices sont noirs, et la vertu est blanche. La parole du Seigneur touchant l'ceil méchant et Vœil lumineux demeure ^ ; il a tracé des limites fixes entre la blancheur du bien et la noirceur du mal; il a séparé la lumière des ténèbres : donc ce qui émane d'un cœur pur et d'une bonne conscience est vertu. Si la bonne réputation suit la vertu, c'est un lis; narcequ'U n'y manque ni l'éclat, ni le parfum lis.
2. Si la réputation ne rend pas la vertu plus grande, elle la rend cependant plus belle et plus illustre. Mais si la conscience recèle quelque tache, ce qui en sortira en portera la marque. Le vice de la racine se communique & la branche : et tout ce qu'une racine viciée produira, paroles, actions, prières, malgré tous les applaudissements de la renommée, ne mérite pas le nom de lis. Tout cela peut avoir de l'odeur, mais manque de couleur. Gomment y aurait un lis sous les souillures de l'impureté? La renommée ne saurait transformer en vertu ce que la conscience déclare être vice. La vertu pourra se contenter de la pureté de la conscience, quand le parfum de la réputation ne s'exhalera pas ; mais ce parfum n'excusera jamais le vice d'une conscience souillée. Néanmoins l'homme doit toujours s'efforcer d'avoir les biens de la vertu, non-seulement devant Dieu, mais devant les hommes 5, afin d'être vraiment un lis.
3. Il est une autre blancheur de l'âme, c'est l'indulgence de Dieu qui lui fait dire par le prophète : quand vos péchés auraient le rouge de Fécarlate, ils deviendront blancs comme la neige; et Us seraient rouge comme le vermillon^ qu'ils
1 P8. XXXI, 4. — « Ibid., ixiv, 3, — • Ezod., v,21.— ^ Math., VI, 22, 23. — • Rom., xii, 17.
deviendraient semblables à la blanche laine >. n y a encore la blancheur dont se revêt celui qui donne joyeusement . En effet, considérez cet homme charitable que le prophète dépeint, cet homme miséricordieux envers le prochain et qui l'assiste 3, ne vous semble-t-il pas que sa bonté répand sur ses traits et sur ses œuvres la blancheur de la piété? Au contraire celui qui donne avec tristesse et contrainte, porte sur son front une couleur sombre qui rejaillit jusque sur ses actes. C'est pourquoi Dieu aime celui qui donne avec joie *. A-t-il le même sentiment pour celui qui donne avec tristesse ?Non. Et lui qui regarda Abel, à cause de la blancheur de son allégresse , détourna ses yeux de Gain, dont le visage était abatta par la tristesse et la jalousie ^. Voyez quelle doit être la couleur de la tristesse, ou de la jalousie qui détourne ainsi de nous les regards de Dieu? Un poète a gracieusement exprimé cette joyeuse blancheur qui colore un bienfidt, lorsqu'il a dit : Mais surtout U leur fit bon visage ^. Et Dieu n'aime pas seulement celui qui donne gaiment, mais celui qui donne avec simplicité ^ . La simplicité est encore une blancheur de l'&me, nous le prouvons par le vice contraire ; car la duplicité est un défout ; je ne dis pas assez, c'est une t&che. Qu'est-ce que la duplicité, sinon un artifice ? Or celui qui, devant Dieu, agit avec artifice s'attire sa haine et sa colère 7. C'est pourquoi bienheureux celui à qui Dieu n'imputera pas le péché, et dont le cœur est exempt de dissimulation ^ 1 Le Seigneur a parfaitement flétri en peu de mots, le déguisement et la tristesse : Ne soyez pas^ ditil, tristes comme les hypocrites 9. L'Ëpoux étant vertu, se plaît dans ces vertus ; comme il est lis, il séjourne volontiers parmi les lis; et enfin comme il est blancheur, il aime ceux qui sont revêtus de cette couleur.
4. Peut-être est-ce là le sens de cette expression, se repaître au milieu des lis, c'est-àdire, se réjouir de l'éclat et du parfum des vertus . Jadis il se repaissait corporellement chez Marie et Marthe, quand assis, même physiquement, au sein des lis (je parle de ces saintes femmes, véritables lis), il se complaisait dans leur dévoûment et leurs vertus. Si alors était entré un prophète, un ange, ou tout autre personnage spirituel, qui eût connu sa Majesté, n'eût-U pas été saisi de stupeur à la vue de tant de bonté et de fomiliarité envers ces âmes pures et chastes sans doute,
i Iflal., I. 18. — « Pb. CXI, 6. — » II Çk)P., ix, 7. —
• Gen., IV, 4, 5, — * Ovide. Métamorpb., Hv. VIII. ^
• Rom. XII, 8. — ' Ps. XXXV, 3. — • Ibid., xxxi, 2. —
• Math., vt, 16.
SUR LB GANTIÛUB DES CANTIQUES
mais encore engagées dans un corps, envers un sexe si infirme? Et le spectateur de cette scène n'aurait-il pas été en droit de rendre ce témoignage : je l'ai vu non-seulement demeurer au milieu des lis, mais s'y nourrir? C'est ainsi que l'Ëpoux s'est nourri au sein des lis, et selon l'esprit, et selon la chair. Je crois qu'à son tour il les nourrissait spirituellement. Mais comment, pendant que ces femmes le nourrissaient, en étaient-elles donc nourries elles-mêmes? Comment, dis-je, rassurait-il leur timidité, charmait-il leur humilité, répandait-il sur leur zèle une onction pénétrante? Vous avez vu qu'en lui se repaître c'est repaître les autres. Voyez maintenant si repattre les autres n'est point, pour lui se repaître lui-même? Seigneur qui me nourrissez dis ma jeunesse i, dit le saint patriarche Jacob. C'est un bon père de famille, qui a soin des gens de sa maison, surtout aux jours mauvais, qui les nourrit, durant la famine, du pain de vie et d'intelligence, et les alimente ainsi pour la vie éternelle. Mais tout en nous alimentant, il se nourrit lui-même, et les mets, dont il &it ses délices sont nos progrès : car la joie du Seigneur, c'est notre force.
8. Ainsi l'Epoux en nourrissant est nourri, et après s'être nourri, il nous nourrit à son tour, il nous soutient de ses joies spirituelles, et il se réjouit de nos progr^ ; sa nourriture, c'est ma pénitence, c'est mon salut, c'est moi. Ne mange-t-il pas la cendre comme du pain? Et moi pécheur, je suis cendre et je suis mangé par lui ! Je suis broyé quand il me reprend, absorbé quand il m'instruit, élaboré quand je suis changé , digéré quand je suis transformé ; je lui suis uni quand je lui deviens semblable. Ne vous étonnez pas de tout ceci; il nous mange, et il est mangé par nous, afin que nous lui soyions enchaînés par des nœuds plus étroits. Jamais nous ne lui sommes mieux unis. Car si je le mange sans être mangé, il est en moi, mais je ne suis pas en lui ; si je suis mangé sans le manger , je suis en lui, mais lui n'est pas en moi : entre nous pas d'union parfaite. Qu'il me mange donc àSn de m'avoir en lui, qu'il soit mangé de moi afin d'être en moi ; ainsi l'imion sera entière et solide , puisque je serai en lui, et lui en moi.
6. Voulez-vous que je m'explique par ime analogie ? Élevez vos regards vers une harmonie plus sublime assurément, mais pourtant semblable. Si l'Époux était dans le Père, sans que le Père fût en lui; ou, si le Père était en lui, sans que lui fût en son Père , j'ose le
^ Geo., xLviii, 15.
dire,leur unité serait impar&ite, si même il y avait unité. Mais comme il est dans le Père, et lePère en lui, rien ne manque à l'unité, et le Père et l'Epoux sont véritablement un. Ainsi l'âme, dont le bonheur est d'être attachée à Dieu 1, ne doit s'estimer parfaitement unie à l'Époux, que lorsqu'elle le sent demeurer en elle, et elle en lui. Ce n'est pas que, même alors, elle soit une avec Dieu, comme le Père et l'Époux sont un ; bien que celui qui adhère au Seigneur soit un mime esprit avec Uki 3. J'ai bien lu l'un, mais pas l'autre. Je ne dis pas moi qui ne suis rien, mais personne, (sinon un insensé) : personne, sur la terre ou au ciel, n'oserait employer cette parole du Fils unique et dire : moi et mon Père nous sommes un 3. Cependant cendre et poussière, m'ap^ payant sur l'autorité des écritures, je ne crains pas de dire, que je suis avec Dieu un seul esprit; si toutefois ma personnelle expérience m'a appris que je suis uni à Dieu, comme ceux qui demeurent dans la charité, et en qui Dieu demeure, qui se sont nourris de Dieu, et sont consumés par lui. C'est de cette union qu'il est dit, je crois : Celui qui adhère à Dieu est un mfyne esprit avec lui. Eh ! quoi 1 Le Fils dit : Moi je suis dans mon Père et mon Père est en moi \ et nous sommes un^\ et l'homme dit :. je suis en Dieu, et Dieu est en moi, et nou^ sommes un seul esprit!
7. Mais pour être l'un en l'autre, et être un, le Père et le Fils se mangent-ils, de la même manière que Dieu et l'homme se pénètrent mutuellement par une manducation réciproque, d'où résulte que, s'ils ne sont pas un, ils ne forment pourtant qu'un esprit? Ne le croyons pas. Ce n'est ni la même manière d'exister l'un dans l'autre, ni la même unité. Cette diversité d'unité est insinuée par ces mots un et mie même chose. On ne peut pas dire du Père et du Fils qu'ils ne sont qu'un ; ni de Dieu et de l'homme qu'ils ne sont qu'une même chose. Si vous voyez juste, et l'occasion vous rendra plus clairvoyant encore, vous observerez que par une même chose {unum) on désigne ici l'unité de substance et de nature; et par un, {unus) l'unité aussi, mais unité bien différente, car entre les substances et les natures^ l'homme et Dieu, chacun a sa nature et sa substance propres, tandis que le Père et le Fils n'en ont qu'une qui est la même. L'autre unité, si vous la comparez à cette unité souveraine n'est pas unité. Comment le serait-elle avea des natures distinctes et des substances différentes? Cependant, on nous le déclare, l'&me
* Pb. lxxii, 28. — * I Cor., vi, 17. — » Jean, x, 30. — *Id., xiv,ll.— • Id., X, 30.
attachée à Dieu est avec loi un seul esprit. La pluralité ne détruit pas cette unité, qui résulte, non de la confusion des natures, mais de raccord des volontés. C'est pour cela que plusieurs cœurs, plusieurs &mes ne forment, dit-*on, qu'un cœur et qu'une &me, selon ce qui est écrit : La multitude des croyants ne formait qu*un cœur et qu*une âme K Telle est cette unité.
8. Mais quel rapport a-t-elle avec cette autre unité qui ne résulte pas de l'union, et qui est éternelle? Elle n'est pas comme celle-ci, le produit d'une manducation mutuelle qui ne se fait pas. Elle est. Ici point de conjonction, de composition, ni de procédé analogue qu'exclut l'idée d'unité. Entre le Père et le FUs, la nature, l'essence, la volonté ne sont pas seulement une, mais une même chose. Car leur être, c'est leur nature, leur volonté, c'est leur essence et leur nature. Impossible donc de dire que l'unité du Père et du Fils résulte de natures, d'essences, de volontés qui n'existent pas en eux; impossible aussi de dire que cette volonté résulte , s'engendre , puisqu'elle est. Elle n'est pas factice, mais native. Le Père et le Fils sont l'un en l'autre, par un mode non seulement inexprimable, mais incompréhensible qui les rend capables de se contenir mutuellement, mais d'une capacité qui ne se peut diviser, capacité sans participation, car, ainsi que l'Église le chante : Dans le Père est le Fils tout entier, et le Père est tout entier dans le Verbe 2. Le Père est dans le Fils en qui il met toujours ses complaisances : et le Fils est dans le Père duquel il natt éternellement et dont il n'est jamais séparé. Par la charité l'homme est en Dieu, et Dieu dans l'homme, selon l'expression de saint Jean : Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui '. Ici existe un rapprochement par lequel deux êtres existent dans un même esprit, ou plutôt n'en forment qu'un. Voyez-vous la différence? Gonsubstantialité ou accord de volonté, ce n'est pas la même chose. Du reste, si vous y avez fait attention, cette difTérence d'unité est assez marquée par les mots un et une mime chose. Car on ne peut pas dire que le Père et le Fils sont un, ni que Dieu et Fhomme ne sont qu'une même chose. La première expression est inadmissible, car l'un est père et l'autre est fils : cependant ils ne sont qu'une même chose, puisqu'ils ont la même substance. Au contraire l'homme et Dieu n'ont ni la même substance, ni la même nature ; on ne peut dire, par conséquent, qu'ils sont une
i Act.y iv, 32. — > Hynme de la férié du landi à Ma* Unes. — > 1 JeaD, xv, i6.
même chose; mais ils sont certainement et vraiment un même esprit, si l'amour les unit. Cette sorte d'unité est produite moins par l'union des essences, que par la fusion des volontés.
9. Voilà, je crois, suffisamment exposées non-seulement la diversité, mais la disparité des unités, l'une consistant dans l'unité d'essence, l'autre en essences différentes. Quoi de plus éloigné que l'unité de ce qui est essen* tiellement, et l'unité qui est engendrée par La pluralité ? Ainsi, comme je l'ai observé, une ligne de démarcation est tracée par les mots un et une même chose . Une mime chose- {unum) précise l'unité d'essence dans le Père et le Fils. Un {unus) indique entre Dieu et l'homme, au lieu de cette unité, une pieuse conformité d'affection. Avec une addition cependant, on peut dire, sans blesser l'orthodoxie, que le Père et le Fils sont un, par exemple, un Dieu, un Seigneur, et généralement tout ce qui a rapport à l'essence, mais non à la personne. En eux, en effet, on ne rencontre ni divinité, ni majesté différentes, pas plus que substances, essences, ou natures diverses. Toutes ces choses à les bien envisager, ne sont ni différentes ni divisées en eux; elles sont une même chose . Je m'exprime mal, elles sont un avec eux. Mais qu'est-ce que cette unité qui de plusieurs cœurs et plusieurs ftmes ne fesait, comme nous le lisons, qu'un cœur et qu'une âme? Sous le nom d'unité, n'entendez rien de comparable à celle qui n'unit pas les nombres, mais exprime l'unité vraie. Elle est unique et souveraine l'unité qui n'est pas le produit de l'union, et qui est éternelle. Elle n'est pas engendrée par une manducation qui n'a pas lieu; on ne l'engendre même pas, elle est. Elle ne provient pas davantage d'une Conjonction quelconque des essences, ou du consentement des volontés, qui n'existent pas. Nous l'avons dit, ils ont et la même essence et la même volonté. Or là où il y a unité, il n'existe ni consentement, ni conjonction, ni rapprochement, ni rien de pareil. H faut au moins deux volontés pour qu'il y ait consentement, et deux essences pour qu'il y ait union et conjonction produites par le consentement. Rien de tel dans le Père et le Fils, puisqu'ils n'ont ni deux essences, ni deux volontés. Ils n'en ont qu'une, ou plutôt, comme je me souviens de l'avoir dit précédemment, ces deux choses n'en forment qu'une, en eux et avec eux. Ainsi demeurant l'un en l'autre, d'une façon incompréhensible et immuable, ils sont véritablement et simplement un. Si cependant on dit qu'entre le Père et le Fils, il
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
existe accord, je n'y contredis pas, pourvu qu'on entende parier ici non des volontés, mais de l'unité de volonté.
10. Dieu et l'homme existant avec leurs volontés et substances propres et étant séparés par eUes, c'est d'une autre façon que nous entendons qu'ils demeurent l'un en l'autre ; Us ne confondent pas leurs substances , As unissent leurs volontés. Leur union c'est leur communion de volonté, lem* accord dans la charité. Heureuse union, si vous l'éprouvez! Union nulle si vous la comparez! Celui qui en avait l'expérience s'écriait : Il m'est b(m dé fn'aitacher à Dieu ^ Oui bon, si vous vous y attachez totalement. Mais qui donc est pleinement attaché à Dieu, sinon celui, qui demeurant en Dieu, comme un être chéri de lui, attire i son tour Dieu en lui à force d'amour? Quand ils sont parfaitement unis entre eux, (et ils le sont quand une mutueUe et intime charité les fond jusqu'aux entrailles) aloi's disonsle hardiment, Dieu est dans l'homme et l'homme est en Dieu. L'homme est en Dieu de toute éternité, éternellement aimé de lui, si toutefois il est de ceux qui disent : Il nous a aimés et chéris en son fils bien-aimé avant la création du monde 2. Et Dieu est en l'homme depuis qu'il en est aimé. S'il en est ainsi l'homme est toujours en Dieu. Mais Dieu n'est pas toujours dans l'homme. Et il ne peut résider dans un homme que celui-ci ne soit en Dieu . U ne peut demeurer dans la charité, aimàt-il pour un temps celui qui n'est pas aimé. Et celui qui est aimé peut ne pas aimer encore. Sinon que signifierait ce texte : il nous a aimés le premier '? Mais lorsqu'il se met à aimer celui qui déjà était aimé , alors l'homme est en Dieu, et Dieu en l'homme. Celui qui n'aime jamais évidemment n'a pas été aimé, et par conséquent il n'est pas en Dieu, ni Dieu en lui. Ceci soit dit pour différencier l'union du Père et du fils de celle qui attachant une &me à Dieu fait qu'elle est un même esprit avec lui. Comme on lit de l'homme demeurant dans la charité, qu'il demeure en Dieu, et Dieu en lui; et à\x fils qu'il est dans le Père et le Père en lui; on pourrait confondre les prérogatives de l'adopté avec celles du fils unique.
11 . Ces réflexions terminées, revenons à celui qui se nourrit au milieu des lis, car ça été là le point de départ de cette digression. A-telle été oiseuse? Vous en jugerez. J'avais déjà donné de ce passage deux interprétations. Ou l'Époux se nourrit des vertus des âmes pures, lui qui est vertu et pureté : ou bien, il reçoit
* Ps. Lxzii, 28.— *Ephé8., I, 6, 4. — * Jean, iv, 10.
les pécheurs à la pénitence en son corps, qui est î'Ëglise : et pour se les incorporer, il s'est foit pécheur, lui innocent de tout péché, afin de détruire le corps de péché auquel ont appartenu les pécheurs, et afin de les justifier gratuitement par sa justice.
12. Je vous exposerai un troisième sens qui s'offre à moi : il suffira, je pense, sinon à éclaircir ce passage, du moins à finir ce discours. La Parole de Dieu est vérité, ainsi que l'Époux : vous savez cela. Écoutez-le. Lorsqu'on écoute cette Parole sans lui obéir, elle demeure vide, affamée, triste; elle se plaint d'avoir été proférée inutilement. Si vous lui obéissez, elle semble croître, prendre une sorte de corpulence, parce que l'action s'est jointe à la parole, pour la refoire et la ranimer par les fruits d'obéissance et de justice. C'est pourquoi il est dit dans l'Apocalypse : Je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu'un entend ma voix et m'ouvre^ j'entrerai chez lui^ et je man-' gérai avec lui et lui avec moi ^. Il semble que Dieu approuve ce sens, dans un prophète, quand il dit que sa parole ne reviendra pas à lui stérile, mais qu'elle réussira, et atteindra son but 3. Elle ne reviendra pas à moi inutile^ ou vide, mais heureuse en tout, elle sera rassasiée des œuvres de ceux que l'amour lui attachera. Dans le langage vulgaire on dit qu'une parole est remplie lorsqu'elle est accompagnée de l'effet : ce qui veut dire qu'elle reste comme maigre et affamée jusqu'à ce que cet effet ait été obtenu.
13. Mais écoutez le Verbe vous dire luimême de quel aliment il se nourrit. Ma nour^ riture^ dit-il, c'est de faire la volonté de mon Pire «. C'est la parole même du Verbe qui nous indique que sa nourriture c'est toute bonne œuvre, si toutefois il la trouve au milieu des lis, c'est-à-dire des vertus. La trouvet-il ailleurs, si bonne que paraisse cette nourriture, il n'y touchera pas, lui qui [se nourrit parmi les lis. Par exemple, il n'agrée pas l'aumône donnée par la main du voleur ou de l'usurier, ni même celle de Thypocrite qui sonne de la trompette devant lui, afin de s'attirer les louanges des hommes. Il n'exauce pas celui qui aime à prier aux coins des places pour être vu des hommes ♦. La prière du pécheur lui est abominable &. C'est en vain qu'il offre à l'autel son présent celui qui sait que son frère a quelque chose contre lui «. Dieu ne regarda pas les offrandes de Caïn 7, parce qu'il était jflJoux de son frère. Au témoignage du
> Apoc.y in, 20. — * IsBl., LV , 12. — * Jean, iv, 34. — * Math., VI, 2, 5. — • Prov. xxvm, 9. — «Malh., v, 23 24. ~7Gen., iv,5.]
prophète il a même en abomination les sabbats» les néoménies et les sacrifices des jui&y au point qu'il déclare ouyertement les haïr en son Ame. Lorsque vous veniez en ma présence^ dit-il, qui a exigé de vos mains ces ehosesl Ces mains n'exhalaient pas les parfums du Us, c'est pourquoi il en repoussait roffirande, Celui qui acoutume de se nourrir au milieu de ces fleurs, et non parmi les épines. Et n'étaientelles pas même chargées d'épines les mains desquelles il disait : Vos mains sont pleines de sang ^ ? Les mains d'Esaû étaient couvertes de poils semblables à des épines : c'est pourquoi elles n'ont point été admises à servir le Sdnt. 14. Je crains que parmi nous il ne s'en trouve dont l'Époux n'agrée pas les présents, parce qu'ils n'exhalent pas ces parfums du lis. Car si je jeûne, en suivant ma volonté, l'Époux n'aime pas un jeûne pour lui sans attrait, car au lieu du lis de l'obéissance il sent le vice de la volonté propre. Je dois en dire autant du silence, des veilles, de l'oraison, de la lecture, et du travail des mains, en un mot de toutes les observances monastiques accomplies selon la volonté propre, plutôt que selon la soumission due aux supérieurs. Toutes bonnes qu'elles sont, ces observances ne prendront pas place parmi les lis, c'est-à-dire les vertus : mais celui qui agit de la sorte s'entendra dire par le prophète : Est-ce là le ser-
viee que j'ai choisi ? dit le Seigneur : et encore : Dans vos mailUuTes actions on trouve votre volonté 1. C'est un grand mal que cette volonté, qui fait que vos bonnes œuvres cessent d'être bonnes. Que ces œuvres deviennent donc lis, car rien de ce qu'a souillé la volonté propre ne sera goûté de celui qui se nourrit parmi les lis. C'est la sagesse qui obtient tout à cause de sa pureté, dans laquelle ne se rencontre rien de souillé ^. L'Époux aime donc à se nourrir parmi les lis, c'est-à-dire, dans les cœurs purs et sans tache. Jusques à quand ? Jusqu'à ce que le jour se lève, et que les ombres déclinent. C'est ici un lieu couvert d'ombres épaisses. N'entrons dans la profonde forêt de ce mystère qu'à la clarté du jour. Déjà pendant que je prolonge cet entretien, le jour luimême a baissé, et nous contraint à nous éloigner de ces lis. Je ne succombe pas à la longueur d'un discours à qui le parfum des lis ôterait tout ennui, n me reste à dire un mot sur le texte, mais un mot caché et mystérieux comme tout ce qui touche à ce chant. Celui qui révèle les mystères nous assistera, je l'espère, lorsque nous frapperons à sa porte. U ne fermera pas les lèvres qui parlent de lui, l'Époux qui a coutume d'ouvrir ce qui est fermé, l'Époux de l'Église, Jésus-Christ notre Seigneur le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi-soit-il.
SERMON LXXU
Quel est le jour qui se lève? Quelles sont les ombres qui déclinent? Exposition des divers jours de F homme. Vn jour brillant attend les justes qui vivent dans la lumière; une nuit étemelle est réservée aux impies livrés aux œuvres de ténèbres.
i. Mon bien-aimé est à moi et moi à lui : il se nourrit parmi les Zis, jusqu'à ce que se lève le jour et que les ombres déclinent 2. Jai à traiter seulement de la dernière partie de ce texte, et, en commençant, j'hésite à laquelle des deux parties précédentes je dois la rattacher : car je puis la rapporter à toutes les deux. Si vous lisez : Mon bien-aimé est à moi, et moi à lui, jusqu'à ce que le jour s'élève et que les
» lMi.,i, 13-15. - «CanUq., ii, 16, 17.
ombres déclinent, interposant seulement ces mots qui se nourrit parmi les lis : ou si vous suivez la lettre du texte, qui se nourrit au milieu des lisju^squ'à ce que le jour se lève et que les ombres déclinent : ces deux leçons sont admissibles. Le mot jusqu'à ce que est-il joint au premier membre de la phrase ; il faut l'entendre dans le sens d'inclusivement : s'il est rattaché au second, il faut le prendre dans le sens
» Isafe., LVin, 8-6. — « Sages., vn, 24, 25.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
d'exclusivement : car supposons que TË^oux veuille indiquer qu'il cesse de se nourrir parmi les lis dès que le jour se lève, cesseraitil pour cela d'appliquer son attention sur l'Ëpouse et elle de porter la sienne siu: TËpoux? Non, ils persévèrent éternellement dans ces relations mutuelles : relations d'autant plus heureuses qu'elles seront plus vives, et d'autant plus ardentes qu'elles seront plus libres. Entendons ce jusqu'à ce que comme celui de saint Matthieu quand il a dit que Joseph ne connut pas Marie , jusqu'à ce qu'elle mU au monde son premier-né * : il ne la connut pas non plus ensuite : ou, comme dans cet endroit du Psalmiste : Nos yeux sont levés ters le Seigneur notre Dieu^ jusqu'à ce qu'il ait pitié de nous 2 : ils ne s'en détourneront pas lorsque Dieu commencera d'être touché : ou encore, comme dans ces mots de Jésus-Christ aux apôtres : Voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation du siècle >. Car après la fin du monde, il ne cessera pas d'être avec eux. Tel est le sens de ce passage si vous rapportez jusqu'à ce gue, à ces mots : Mon bien-aimé est à moi et moi à lui. Si, au contraire, vous préférez le rattachera ces autres mots, qui se nourrit parmi les lisy le sens est différent : il serait difficile de montrer comment le bien-aimé cesse de se nourrir, quand le jour se lève, car si le jour est celui de la résurrection, n'aurat-il pas plus de joie à se nourrir au milieu des lis devenus alors plus abondants? Tout ceci a pour but de montrer la suite du texte.
2. Maintenant remarquez avec moi que dans le royaume étincelant de lis, au milieu duquel l'Époux fait ses délices, on ne pourra pas dire qu'il soit nourri comme auparavant. Où sont en effet les pécheurs que le Christ puisse s]incorporer , les mangeant et les broyant, si j'ose dire, sous les dents d'une austère discipline, par l'affliction de la chair, et la contrition du cœur? Le Verbe Époux n'a plus à tirer sa nourriture de quelques actes d'obéissance, là où tout est repos, contemplation, amour. Sa nourriture est de faire la volonté de son Père, mais ici-bas et non là-haut. Comment foire ce qui est déjà foit? Or il est évident que cette volonté est pleinement accomplie. C'est présentement qu'il faut montrer à tous les saints combien la volonté de Dieu est bonne, agréable, par&ite. Cela étant fait, il ne r^te plus rien à faire ; il reste à jouir et non à agir, à expérimenter,'et non à travailler, à vivre de cette volonté et non plus à s'exercer en elle. N'est-ce pas d'elle, qu'instruits par le Seigneur, nous demandons instamment qu'elle
< Math., X, 25. — * Pb. cxxn, S. — * Matb., ixTin, SO.
s'accomplisse sur la terre comme au ciel ^ afin d'en goûter les fruits, sans ressentir les fotigues de l'action? Le Verbe Époux n'aura donc plus besoin de la nourriture des œuvres, puisque la nécessité des œuvres aura disparu, là où tous posséderont la plénitude de la sagesse : et il est dit que ceux qui se modèrent dans l'action acquerront la sagesse 2.
3. Voyons maintenant si ce que nous disons est solide, conforme au sens adopté par quelques interprètes et d'après lequel se nourrir parmi les lis c'est se réjouir de la beauté des vertus. Nous n'avons pas omis cette interprétation parmi d'autres encore. Disons-nous donc, ou qu'alors il n'y aura p^s de vertus, ou que l'Époux ne les aimera plus? Ces deux ôpinio ns sont insensées. Songeons plutôt que l'Époux peut-être s'en réjouira d'une autre façon. Il est certain qu'il goûte encore des joies, mais peut-être seront-elles plutôt un breuvage pour lui qu'une nourriture. Présentement, dans ce corps, notre vertu n'est ni assez épurée, ni assez suave et limpide pour lui servir de breuvage. Mais celui qui désire le salut de tous les hommes est patient, et de cette vertu, dont il ne peut encore tirer un breuvage, il fait habilement un mets agréable à manger. Une heure viendra où la vertu sera aisée à pratiquer, où la dent n'aura plus à la presser laborieusement ; elle ne fotiguera plus celui qui la mangera ; elle réjouira celui qui la boira sans effort : elle ne sera plus nourriture, mais breuvage. Vous en avez la promesse dans l'Évangile : je ne boirai plus de ce fruit de la vigne^ dit Jésus-Christ, jusqu'à ce que je le boive de nouveau^ avec vous^ dans le royaume de mon père '. Ici nulle mention de nourriture. Il est dit aussi, dans le prophète, qu'il est comme le puissant enivré par le vin ♦. Il n'est plus question de nourriture. Initiée à ce mystère l'Épouse après avoir déclaré que l'Époux se nourrit parmi les lis, où eue l'a trouvé, fixe le terme durant lequel il usera de cette condescendance; ou plutôt elle reconnaît que ce terme est fixé et le proclame disant : Jusqu'à ce que lejou/r se lève et que les omàres s'inclinent. Elle savait qu'après cela, il s'abreuverait de vertus au lieu de s'en nourrir. C'est une chose convenable, en effet et ordinaire, de boire après avoir mangé. Ainsi celui qui mange ici-bas boira au ciel, avec une suavité proportionnée à sa sécurité : il absorbera ce qu'aujourd'hui il semble n'élaborer qu'avec peine et difficulté.
4 Considérons maintenant ce jour , ces
i Math.» VI, 10. — s EccU., xxxvni, 25. — *Math., zzvi, 29.— ♦Ps, Lxxvii, 65.
ombres dont il est ici parlé : quel est ce jour? quelles sont ces ombres? Gomment l'un se lève-t-il? Gomment les autres déclinent-elles? Cette expression : Jusqu'à ce que le jour souffle^ est remarquable. Si je ne me trompe, elle ne se trouTe nulle part ailleurs. Respirer, souffler se dit du vent, non du temps. L*homme respire, ainsi que tous les animaux et Tair sans cesse attiré entretient en eux la vie. Et qu'est-ce que Fair, sinon le vent ? L'Esprit saint souffle et c'est de là qu'il tire son nom. Gomment le jour qui n'est ni vent, ni esprit, ni être vivant, peut-il souffler? Encore ne souffle-t-il pas seulement : il est dit expressément qu'il aspire. L'autre expression jusqu'à ce que les ombres s'abaissent n'est pas moins singulière. Au lever de la lumière corporelle et sensible, les ombres ne s'abaissent pas seulement; elles disparaissent. Gherchons donc l'explication de ces choses en dehors des réalités matérielles. Si nous trouvons un jour et des ombres spirituels, alors ce jour qui soufQe et aspire, ces ombres qui s'abaissent se comprendront plus aisément. Gelui qui dans ce jour, dont le prophète dit : Un jour dans vos tabernacles est meilleur que mille S voit un jour ordinaire verra partout des corps. Il y a aussi un jour pris en mauvaise part, et que les prophètes ont maudit >. Mais loin de nous la pensée de trouver ici un de ces jours visibles que le Seigneur a faits. Il s'agit d'un jour tout spirituel.
5. Qui ne verra une ombre spirituelle dans celle qui a couvert Marie concevant le Ghrist > et dans ceUe qui est ainsi rappelée par le prophète : Devant notre face est l'Esprit, le Christ Seigneur; nous vivrons sous son ombre au mi^ lieu des nations^? Pour moi, je crois qu'ici les ombres désignent surtout les puissances ennemies, que l'apôtre appelle même ténèbres, et princes de ces ténèbres ^, et qui lui font dire que ceux de notre race qui s'attachent à ces ombres sont les fils de la nuit, et non les enfimts de la lumière et du jour. Ges othbres, lorsque le jour se lèvera, ne rentreront pas au néant, comme disparaissent et s'évanouissent devant la lumière physique les ombres matérielles. Elles ne seront pas anéanties, mais plus misérables que si elles l'étaient. Elles subsisteront, mais abaissées et domptées. Il s'inclinera, il tombera (il s'agit évidemment du Prince des ombres), après avoir dominé les pauvres^. Leur nature ne sera pas détruite, mais leur puissance leur sera ôtée; leur substance ne
» Ps. Lxxxiu, 11. — « Job, ni, 3, et Jérém., xx, 14.—
• Luc, 1, 33. —♦ Threiu, iv, 20. — • Ephés., vi, 12. —
périra pas, mais l'heure et le pouvoir des ténèbres passeront. Elles sont précipitées, pour ne pas voir la gloire de Dieu : elles ne sont pas supprimées; mais vouées à des feux étemels. Pourquoi les ombres ne s'abaisseraient-elles pas, quand les puissants se verront déposés de leurs trônes, et condamnés à servir d'escabeau sous les pieds de Dieu ^ ? Ge qui doit arriver bientôt. C'est la dernière heure, la nuit a fui, le jour est venu ; le jour aspire à naître, et la nuit expire. La nuit c'est le démon, c'est l'ange de Satan, se transiigurât-il en ange de lumière: La nuit c'est aussi l'Antéchrist, que le Seigneur tuera d'un souffle de sa bouche, et détruira par l'éclat de son avènement ^. Le Seigneur n'est-il pas le jour? Oui, un jour qui illumine et anime tout; le soufQe de ses lèvres met les ombres en fuite; son apparition chasse les fantômes. Si vous préférez entendre le mot s'abaisser, au sens simple, ne négligeons pas ce sens; dans les ombres, voyons donc les figures et les emblèmes des Écritures, ainsi que les termes sophistiques, les arguties de mots et de raisonnements qui voilent la lumière de la vérité. Gar nous connaissons par&itement et imparfaitement, nous prophétisons. Mais quand le jour se lèvera, les ombres s'abaisseront; la pleine lumière inondera tout; il n'y aura plus de ténèbres. Et quand viendra ce qui est parfait, alors ce qui est imparfait sera détruit'.
6. Toutes ces explications pourraient suffire^ si on disait de ce jour qu'il souffle, et non qu'il aspire. Gette légère addition m'oblige à ajouter aussi à mon discours, afin de chercher la rai* son de ce mot et de la nuance qu'il exprime. A vrai dire, je suis depuis longtemps convaincu que, dans le texte sacré, tous les termes sont précieux et que la moindre particule a une signification. Nous nous servons du mot aspirer lorsque nous désirons ardemment un objet: ainsi, par exemple, nous disons : cet homme aspire à cet honneur, à cette dignité. Ge terme exprime donc la merveilleuse affluence, la véhémence de l'esprit en nous, au jour, où non-seulement nos cœurs, mais nos corps deviendront spirituels, où ceux qui seront trouvés dignes de cette faveur seront enivrés de l'abondance de la maison de Dieu, et boiront au torrent de ses voluptés.
7. Voici un autre sens encore. Déjà a lui pour les Anges le jour sanctifié , répandant sans cesse sur eux d'un souffle impétueux, les suaves secrets de l'étemelle Divinité. Un fleuve rapide, est-il dit, réjouit la dté de Dieu^, mais cette cité à laquelle il est dit : Tous ceux
* Rom., xiii, 12. — « II Tbeas., ii, 8. — » I Cor., wn, 9, 10.— ♦ Ps. XLV, 6.
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vous quihabiUnt sont plongés dans la joie ^. Quand ce jour commencera à soufQer sur nous, habitants de la terre, il ne sera pas seulemeiit un jour soufQant, mais un jour aspirant, puisque nous aspirerons après le moment où il nous recevra en son vaste sein. Mais pour reprendre les choses de plus haut et traiter la question avec plus de détaU, Thomme étant façonné du limon terrestre, son auteur, selon le récit d'une véridique histoire, inspira sur sa face un souffle de vie 2. Ce fut pour lui un jour inspirant. Mais une nuit jalouse, imitant la lumière, fondit sur ce jour. En promettant à l'homme l'éclat plus vif de la science, eUe répandit sur cette jeune lumière les ombres subites d'un projet fatal, et sur les débuts de notre ori* gine versa l'obscurité mortelle d'un crime funeste. Malheur! 6 malheur! Ils ont ignoré, ils n'ont pas compris; ils marchent à leur insu dans les ténèbres, faisant de la nuit le jour et du jour la nuit. La femme a mangé, contre la défense de Dieu, le fruit que lui avait offert le serpent, elle en a donné à son mari, et pour eux le jour commença dès lors à baisser. Car soudain, leurs yeux s'ouvrirent et sur eux se leva un jour conspirant qui détruisit le jour inspirant pour y substituer un jour expirant. Contre le Seigneur et contre son Christ se sont réunis et ont conspiré la ruse du serpent, les flatteries de la femme et la mollesse de l'homme. C'est pourquoi le Seigneur et son Christ s'entretenant ensemble se disaient : Voilà Adam devenu comme Vundenous^. Adam les avait outragés tous les deux, en cédant aux attraits du péché.
8. Nous naissons tous dans ce jour, et tous nous portons imprimée en nous la trace de cette antique conspiration. Eve vit dans notre chair, et par la concupiscence héréditaire en elle, le serpent déploie toutes ses habiletés pour nous entraîner dans son parti. C'est pourquoi, je l'ai déjà dit, les saints ont maudit ce jour et ont souhaité de le voir finir et se changer en ténèbres^, car c'est un jour de lutte et de contradiction. La chair, en effet, ne cesse de former des désirs contraires à l'esprit, et contre la loi de l'esprit combat, d'une rébellion infiitigable , la loi des membres. Quel homme donc peut vivre en de telles conditions sans voir la mort ^ ? Qu'un autre le dise avec colère ; pour moi, je crois la mort un don de la miséricorde. Grâce à elle, les élus, en vue desquels tout arrive, ne sont pas éternellement fatigués par une guerre cruelle qui les retient captifs, eux aussi, sous la loi de péché qui réside en
» Id., Lxxxvi, 7.— « Gen. ,11, 7. — » IbW., m. — * Job, m,^, et Jéréin.,xx, U. — > Ps. lscxxviu, 49.
leurs membres. Ils ont en horreur et ils supportent malaisément cette humiliante captivité et cette triste lutte.
9. Hfttons-nous donc de respirer un moment sous cette conspiration vieille et inique, car les jours de l'homme sont courts 1. Que le jour qui respire nous reçoive, avant que la triste nuit nous enveloppe dans les ténèbres extérieures d'une étemelle obscurité. Vous demandez quelle est cette respiration ? La voici : c'est quand, à son tour, l'esprit oppose ses désirs à ceux de la chair. Lutter contre elle, c'est respirer; mortifier par l'esprit les actes de la chair, c'est respirer ; c'est respirer encore que de la crucifier, avec ses vices et ses concupiscences. Je châtie mon corps, dit l'apôtre, je le réduis en servitude f de peur qu^ après avoir prêché les aur tresy je ne sois réprouvé moi-même^. C'est la parole d'un homme qui respire, ou plutôt qui' avait déjà respiré. Allez et faites de même ', afin de prouver que vous avez respiré, et de savoir que le jour qui inspire la vie a lui pour vous. La nuit de la mort ne prévaudra pas contre ce jour renaissant ; il luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas compris. Selon moi, cette lumière vivante s'éclipse si peu avec la vie, que personne n'a plus qu'un mort le droit de dire : La nuit illumine mes délices ^. Pourquoi ne verrait-on pas mieux, quand on est débarrassé de la nuée, ou plutôt de la fange du corps? Oui, celui qui est déchargé des chaînes corporelles sera libre entre les morts, et il verra clair au milieu des aveugles. De même qu'autrefois, en Egypte, quand tous les yeux étaient frappés de cécité, seul, au sein des ténèbres, jouissait le peuple voyant Dieu, c'est-à-dire le peuple d'Israël dont l'Ecriture dit : Partout oà était Israël était awsi la lumière ^ : ainsi parmi les fils des ténèbres, dans l'ombre affreuse de la mort, les justes brilleront, et verront d'autant mieux qu'ils seront dépouillés des ombres du corps. Ceux qui n'ont pas respiré auparavant, qui n'ont point cherché la lumière du jour qui inspire, sur qui ne s'est pas levé le soleil de justice, ceux-là, dis-je, iront de ténèbres en ténèbres plus épaisses, en sorte que ceux qui étaient dans l'obscurité deviendront plus obscurs, et que ceux qui voyaient verront davantage.
10. Ce serait peut-être ici le lieu d'alléguer cette parole du Seigneur : Il sera donné à celui qui a déjà et U sera dans l'abondance; et à celui qui n*apas, on lui ùtera mime ce qu'il a ^. C'est la vérité. A la mort, il est ajouté à
1 Job, XIV, 5.— « I Cop., a, 27. — » Luc, x , 37. — ^ Ps. cxxzviii, il.— * Exod.. X, 23.— Luc, xxx, 26.
ceux qui Yoîent, et il est ôté à ceux qui ne voient pas. Moins les uns ont de lumière, plus les autres en obtiennent, jusqu'à ce que la nuit où on soupire, enveloppe les uns, et que le jour aspirant inonde les autres. Telle est la fin de tous : une extrême cécité, une suprême clarté. A partir de ce moment on ne peut plus ni enlever à ceux qui sont pauvres, ni donner à ceux qui sont remplis : seulement ceux-ci comptent recevoir un je ne sais quoi qui dépasse la plénitude, selon cette promesse qui leur en a été faite : on versera dans votre sein une mesure bonne ^ pleine ^ entassée^ et qui débordera ^. Ce qui déborde ne vous paralt-il pas plus que plein î Vous entendrez sans vous émouvoir les mots pleine^ plus que pleine, si vous vous rappelez avoir lu ces autres mots : Durant l'Éternité et au delà 2. Telle sera donc l'apogée de ce jour aspirant, n ajoutera encore à la mesure de la plénitude inspirée, et à celle du jour inspirant opérant, en nous, un poids sublime de gloire, en sorte que l'excès de son éclat se déversera jusque sur les corps. C'est pour cela que ce jour est appelé aspirant et non respirant, parce qu'il ajoute à l'inspirant. C'est ce que veut exprimer le Saint-Esprit par l'addition de la particule ad : ceux que le premier inspire au-dedans celui-ci les orne au-
dehors, et les revêt d'un glorieux vêtement- 11. C*est assez pour rendre raison du mot aspirant. Si vous voulez le savoir, ce jour aspirant, c'est le Sauveur que nous attendons, qui réformera l'humilité de notre corps, sur le modèle de son corps glorieux i. n est aussi le jour inspirant, car il nous fait d'abord respirer dans la lumière qu'il inspire , afin que nous soyions nous aussi, en lui, un jour respirant, quand, en nous, l'homme intérieur se renouvelle de jour en jour, et se renouvelle dans l'esprit, à l'image de son Créateur, et devient ainsi jour du jour, et lumière de lumière. Comme il y a en nous deux jours, l'un qui inspire la vie physique, l'autre qui fait respirer la gr&ce et la sanctification, il nous reste à en attendre un troisième, le jour qui aspire dans la gloire de la résurrection. Il est donc clair que s'accomplira, un jour, dans le corps, ce qui s'est réalisé dans le chef, un grand mystère de bonté attesté par le prophète qui a dit : Il nous rendra la vie après deux jours f le troisième U nous ressusciUra^ et nous vivrons en sa présence; nous saurons^ et nous suivrons afin de connaître le Seigneur '. C'est lui que les anges désirent contempler, l'Époux de l'Ëglise, Jésus-Christ notre Seigneur qui est le Dieu souverain, béni dans les siècles. Ainsi soit-il.
SERMON LXXIII
Comment le Christ viendra juger sous une forme humaine , afin de se montrer doux à ses
élus. Comment il est à la/ois inférieur et supérieur aux anges.
1. Revenez \ soyez semblable, 6 mon bienaimé y au chevreuil et au faon de la biche '. Eh ! quoi! il vient de s'éloigner, et déjà vous le rappelez ?Qu'est.il donc survenu de nouveau en si peu de temps? L'Épouse a-t-elle fait un oubli? Oui. Elle a oublié tout ce qui n'est pas l'Époux; elle s'est oubliée elle-même. Elle est pleine de raison et actuellement elle n'écoute pas la raison. Et ses sentiments présents ne montrent pas cette réserve qui règle ordinairement sa conduite. Sa hardiesse est la suite de son ardent amour. C'est lui qui, triomphant
< Loc, VI. 38. — « Exod., xv, 18. — » Canttq., xi, 17.
en elle du sentiment de la pudeur, la pousse à franchir les bornes de la retenue, lui ôte la réflexion, et l'entraîne à cet apparent dédain de la modestie et des convenances. Car voyez; l'Époux commence à peine à s'éloigner, et. l'Épouse appelle son retour. Elle le supplie de se hâter, de courir avec la vélocité de ces animaux rapides qui habitent les bois, comme une biche et comme un faon. Ceci est la suite de la lettre, et la part des Juifs.
2. Pour moi, formé à l'école du Seigneur, je chercherai, dans les profondeurs de la pa-
1 PhUIpp., m, 20, 2i. — « Gaée., vi, 3.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
rôle sacrée, l'esprit et la vie; c'est là ma part à moi qui crois en Jésus-Christ. Et pourquoi, d'une lettre stérile et sans saveur, ne tirerais-je pas un aliment doux et salutaire, comme on tire le grain de la paille, la noix de sa dure coquille et la moelle de l'os? Qu'ai-je de commun avec une lettre qui ne respire que la chair et qui donnelamort? Mais cequi est caché sous son enveloppe vient de l'Esprit-Saint. L'Esprit dit des choses mystérieuses^ selon l'apAtre ^ tandis que pour Israël il y a un voile sur ces mystères. Pourquoi? sinon parce qu'un voile est aussi sur son cœur ? Le son de la lettre est pour lui ; le sens est pour moi. Et ainsi, pour lui il y a là un ministère de mort, et pour moi la vie dans l'Esprit. Car c'est l'Esprit qui vivifie ^ ; il donne l'intelligence. Et l'intelligence n'est-elle pas la vie ? Donnex-moi l'inteUigenee et je viwraij dit le prophète au Seigneur. L'intelligence ne s'arrête, ni au dehors, ni à la superficie de la lettre, elle n'est pas comme l'aveugle qui ne palpe que l'extérieur; il scrute les profondeurs, habitué à en emporter avidement les dépouilles de la vérité et à dire au Seigneur : Je me réjouirai dans 'ûotre parole^ comme on se T^ouit de dépouilles immenses ^. C'est ainsi que le royaume de la vérité soufire aussi violence, et que la violence le conquiert ^. Ce frère aîné qui, revenu des champs, figurait le peuple ancien et grossier, qui ne travaille qu'en vue d'un héritage terrestre, et gémit, le front courbé sous le dur joug de la loi, portant le poids du joug et de la chaleur ; ce frère, dis-je, parce qu'il n'a pas eu l'intelligence reste encore aujourd'hui dehors ; invité, il refuse d'entrer au festin du père de famille, se privant lui-même , jusqu'à ce jour , des symphonies joyeuses, des chœurs, et du veau gras ^. Malheureux! Il a refusé d'éprouver combien il est bon et doux d'habiter ensemble comme des frères I Ceci soit dit pour distinguer la part de l'Église, de celle de la synagogue; et afin que l'aveuglement et la triste folie de celle-ci soient rendus plus visibles par la prudence et le bonheur de celle-là.
3. Approfondissons maintenant les paroles de l'Épouse ; et tâchons d'exprimer si bien les chastes eflets du saint amour, qu'il soit visible que, dans le livre sacré, tout est raisonnable, digne et dit à propos. Rappelez-vous cette heure où le Seigneur Jésus (il est l'Époux) passait de ce monde à son Père ^ ; et les pensées qui préoccupaient alors r%lise, cette nouvelle
* I Cop., XIV, 2. — • Jean, vi, 64. — • Ps. cxyixi, 144, 462. «- « HaCh. , xi, 12. — • Luc, xv, 25, 30. — • Jean, xni. 1.
Épouse, qui se voyait délaissée, veuve, privée de son unique espérance. Je parle des apôtres, qui avaient tout quitté pour le suivre, et qui lui étaient demeurés fidèles en ses épreuves. Rappelons-nous ces souvenirs et nous comprendrons que l'Église ait sujet d'être triste du départ de l'Époux, et avide de son retour, surtout au milieu de semblables émotions et dans un tel abandon. Elle aime, et elle est privée , double motif pour exhorter l'Époux qu'elle n'a pu détourner de remonter là d'où il était descendu, à h&ter un retour par lui promis. En lui souhaitant d'imiter l'agÛité des animaux rapides en leur course, elle montre la vivacité de ses désirs au gré desquels rien n'est assez prompt; et n'est-ce pas la prière qu'elle fait tous les jours lorsqu'elle dit : Que votre règne nous arrive i?
4. Avec l'agilité se trouve encore exprimée ici, à mon avis, la faiblesse, celle du sexe dans la biche, celle de l'&ge dans le faon. L'Épouse, il me semble, désire voir revenir l'Époux avec puissance, sans toutefois qu'il se montre dans la forme divine ; mais plutôt sous la forme qui nous Ta donné petit en&nt et né du sexe le plus faible. Pourquoi cela? Afin que ces deux &iblesses l'adoucissent au jour de la colère, et, qu'au jugement, il mette la miséricorde au-dessus de la justice. Car s'il se met à considérer les iniquités même des élus qui pourra soutenir sa présence ^-1 Les astres ne sont pas purs devant lui, et il a trouvé le mal jusque dans les anges '. Écoutez ce qu'un saint et un élu dit de Dieu : Vous m'avez remis mon péché ; et tout saint vous sup^ pliera en temps opportun pour ses péchés *. Les saints ont donc aussi besoin de prier pour leurs péchés, afin que la miséricorde les sauve, car ils ne se confient pas en leur justice. Tous ont péché; tous ont besoin de miséricorde. Afin donc qu'en sa colère Dieu se souvienne de sa miséricorde, supplions-le, par cette miséricorde même, de se montrer dans cet extérieur de bonté dont l'apôtre a dit : il a été reconnu homme à ses dehors ^.
5. Et cela était nécessaire. Si, malgré ce tempérament, il doit y avoir dans le jugement une équité si exacte, dans le juge une si grande sévérité, dans sa majesté un si vif éclat, s'il doit apparaître dans la face de toutes choses une nouveauté si étrange, qu'au dire du prophète, on ne peut pas même se figurer cet avènement ® , que serait-ce donc si ce feu consumant (je parle du Dieu Tout- Puissant) venait dans toute la grandeur,
* Math., VI, 10- — • Ps. Gxxix, 3. — » Job, iv, 18. — * Pb. XXXI, 5, 6. — » Philip., ii, 7. — « Mahich.,lii. 8.
toute la force, toute la pureté de sa divinité, déployer sa puissance contre une feuille que le vent emporte, et contre une paille séchée * î Il est homme, et c*est sous ce rapport que le prophète dit : Qui pourra soutenir sa vuê ^7 A plus forte raison ne pourrions-nous soutenir la vue du Dieu se montrant séparé de rhomme, de ce Dieu dont la gloire est inaccessible, la hauteur insaisissable, la majesté incompréhensible? Et maintenant quand éclatera sa colère >, que douce apparaîtra aux fil^ de la grftce la vue de l'homme, fortifiant leur foi, appuyant leur espérance, accroissant leur confiance. Car sa grâce et sa miséricorde sont sur les saints et il regarde ses élus ^. Le Père, qui est Dieu, a donné à son fils la puissance de juger, non parce qu'il est son fils, mais parce qu'il est le fils de l'homme &. 0 vrai Père des miséricordes I II veut juger les hommes par un homme, afin que dans le trouble et le saisissement causés par tant de maux, ses élus trouvent un sujet de confiance dans cette ressemblance de nature. C'est ce qu'avait prédit David priant et prophétisant à la fois : 6 Dieu^ disait-il, donnez le jugement au Roi et la justice au fils du Roi ^. A quoi se rapporte bien la promesse faite par les anges, qui, à l'ascension de Jésus-Christ, disaient aux apôtres : Ce Jésus^ qui du milieu de vous a été enlevé au ciel, viendra de la mime manière que vous l'avez vu aller au ciel ^, c'est-à-dire dans la même forme et la même substance.
6. De tout cela il résulte que l'Épouse possède le secret divin, et n'ignore pas le mystère de la volonté d'en haut, elle dont l'affectueuse prière et Tesprit prophétique, sous l'emblème d'animaux faibles et inofiensife, indiquent que la nature la plus faible, ou plutôt la nature inférieure (elle cessera d'être faible) doit figurer au jugement. Amsi celui, qui déployant sa vertu contre les insensés ébranlera le ciel et la terre, se montrera doux, suave et désarmé pour ses élus. On peut aussi ajouter que, pour les distinguer et les séparer les uns des autres, il aura besoin en quelque sorte des bonds du faon et de l'œil de la biche ; en sorte que, dans une aussi vaste multitude, il puisse discerner ceux contre lesquels il doit bondir, et ceux qu'il doit franchir, de peur qu'il ne foule aux pieds le juste au Ueu de l'impie, au jour où sa colère brisera les peuples. Car, relativement aux impies, il fout nécessairement que s'accomplisse la prophétie de David, ou plutôt la parole de Dieu di-
» Job, xin, 25. — « Malach., m, ô. — • Ps-ii, 13. — ♦ Sages., IV, 15. — » Jeun, v, 27. — • P». loi, 2. — ^ Aet., h ii*
sant par sa bouche : Je les réduirai en poudre^ comme la poussière que le vent emporte; je Us détruirai comme la boue des places publiques i, et cette autre parole d'un autre prophète, qui se réalisera, lorsque remontant vers ses anges, il dira : Je les ai foulés dans ma fureur j je les ai écrasés dans ma colère K
7. Préfère-t-on entendre ce texte dans ce sens que notre foon doive passer par-dessus les méchants et bondir dans les justes, je n'y contredis pas, pourvu qu'on admette que ces bonds ont pour but la séparation des uns d*avec les autres. Si ma mémoire est fidèle, j'ai dît cela dans un entretien précédent, où j'ai ex» pliqué ces mêmes mots employés par Tauteur '. Mais là, c'est relativement à la dis* pensation de la grâce donnée aux uns, relu* sée aux autres , dans cette vie, par un juste et secret jugement de Dieu, que notre foon est dit bondir et franchir. Ici il s'agit de la su* prême et différente récompense des mérites. Peut-être ce sens est-il autorisé par la fin de ce texte que j'avais presque oubliée. Car en disant : Mon bien*aim4 soyez semblable au ehê' vreuil et au jeune faon^ l'Épouse ajoute : eut les montagnes de Béthel. Dans la maison de Dieu (c'est ce que signifie Béthel), il n'y a pas de mauvaises montagnes. L'Ëpoux, dans ses bonds, ne les foule donc pas ; il y répand Ift joie, et réalise ce mot de l'Ëcriture : Les mon^ tagnes et les coUines chanteront les kmanges de Dieu ^. n y a des montagnes, qu'au dire de l'Évangile, la foi figurée par le sénevé transporte &; ce ne sont pas celles de Béthel. Car celles-ci la foi ne les transporte pas, elle les cultive.
8. Si les Principautés, les Puissances, toutes les légions des bienheureux esprits, et les vertus célestes sont les montagnes de Béthd, et d'elles s'il est dit : Leurs fondements tona assis sur les saintes montagnes^; il ne fout pas dédaigner le foon qui est apparu sur de pareilles hauteurs, puisqu'il est devenu (fautant plus supérieur aux anges que le nom qu'it a reçu en partage est plus noble que leur nom 7. Bien que nous lisions dans les psaumes qu'il a été abaissé au-dessous des anges *, il ne leur est pas moins supérieur. Le prophète et l'apôtre n'ont pu se contredire» puisqu'ils sont inspirés du même esprit. Si l'Époux a daigné s'abaisser, il n'y était pas. obligé : ça été un effet de sa bonté, et non» une nécessité. Aussi le prophète dit -il qu'il' a été abaissé, et non qu'il est inférieur;
* P8. XVII, 48. — * Inal., Lxni, 3. — » Senn., uv. — *l8a!., Lv, 72. — • Malb., xvii, i9. — • Pg, uuavi, I. — ' Hébr., I, 4. — • P». viii, 6.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
rieur ; il exalte ici la grftce et écarte tout ce qui serait injurieux à sa grandeur. La nature de TËpoux repousse toute infériorité; mais il est une cause qui explique son abaissement. Il a été abaissé parce qu'il Ta voulu; non parce qu'il y a été forcé. Ça été, de sa part, compassion. Et pourquoi cette perte? La bonté a gagné tout ce que la Majesté a paru perdre. L'apôtre n'a pas celé ce grand mystère de bonté, puisqu'il a dit : Ce Jésus qui a été mis au-dessous des anges j nous l'avons vu couronné de gloire et d'honneur à cause de sa passion et de sa mort i.
9. Voilà ce que nous avons à dire du nom du faon et de la comparaison que l'Épouse en fait avec l'Époux, sans rien ôter cependant à sa majesté ? Et que dis-je, sans préjudice de sa majesté? Elle n'en porte même aucun à son infirmité. Il est faon ; il est petit enfant. On le dit aussi semblable à la biche, puisqu'il est né d'une femme. Cependant il est sur les montagnes de Béthel et plus élevé que les cieu<€ ^, L'apôtre ne dit pas qu'il demeure, ou qu'il est plus élevé que les cieux, mais qu'il est devenu plus élevé que les cieux, pour qu'on ne rapporte pas ce langage à la nature par laquelle il est Celui qui est. En le j^référant aux anges, il déclare cependant qu'il leur est devenu supérieur, et non qu'il leur demeure, ou qu'il leur est supérieur. D'où il suit, que, ce n'est pas seulement parce qu'ill est de toute éternité,
mais par cequ'il est devenu dans le temps qu'il peut revendiquer une supériorité absolue sur toute principauté et puissance, sur toute créature, en sa qualité de premier-né de toutes les créatures.* Aussi ce qui en Dieu est folie est-il plus sage que les hommes, et ce qui en Dieu est faiblesse est-il plus fort que les hommss^. C'est l'enseignement de l'apôtre. Pour moi, je crois qu'on peut dire, sans erreur, que la folie et la faiblesse divines sont préférables à la sagesse et à la force des anges. C'est ainsi que ce passage s'appliquera bien à l'Église universelle.
10. Pour ce qui est de l'âme prise isolément (si cette âme est aussi Épouse, si elle aime Dieu tendrement, sagement, fortement), tout homme spirituel peut observer en lui-même ce que sa propre expérience lui révélera sur ce sujet. Quant à moi je ne craindrai pas de dévoiler publiquement ce qu'il m'a été donné d'éprouver. En écoutant mes confidences, on pourra les dédaigner et les mépriser : peu m'importe, celui qui est spirituel ne me méprisera pas et les autres ne me comprendront pas. Mais réservons ce sujet pour un autre entretien ; il y en aura peut-être qui s'édifieront des inspirations qu'à notre prière accordera l'Époux de l'Église, Jésus-Christ Notre Seigneur, le Dieu souverain béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
SERMON LXXIV
n)es visites secrètes du Verbe Epoux à Vdme sainte. Saint 'Bernard, pour édifier ses frères,
allègue humblement et modestement son exemple.
i. Revenez, dit l'Épouse ». Évidemment l'Époux est absent puisqu'elle le rappelle ; il était cependant présent Û n'y a qu'un instant, puisqu'on le rappelle pendant qu'il s'éloigne. Rappel inopportun, mais qui prouve et le vif amour de l'une, et l'extrême amabilité de l'autre. Quels sont donc ces disciples de la charité, ces infatigables partisans de l'amour dont l'un est poursuivi, l'autre pressé par une affection si inquiète? Fidèle à ma promesse, je
* Hébp. II, 9. — » Hébr., vii, 26. — • Cantiq., ii, 17. S. BsRN. — Ton. III.
dois appliquer ce texte au Verbe et à l'âme^ Mais pour l'essayer, j'ai besoin, je l'avoue, de l'aide même du Verbe. Ce sujet eût convenu davantage à un homme plus expérimenté et mieux initié aux secrets du saint amour ; mais je ne puis me dérober à mon devoir, ni tromper tout à fait vos désirs. Je vois le péril que je cours, sans en avoir souci ; vous me contrai^ gnez. Oui, vous me poussez en des routes élevées et dont la hauteur me dépasse. Hélas ! je
> I Cor., I, 25
crains bien de m'entendre dire ensuite : pour* quoi racontes-tu mes délices, et as-tu mes mystères sur tes lèvres? Écoutez pourtant un homme qui redoute de parler et qui ne peut se taire. La crainte que ie ressens servira peut* être d*excuse à mon audace, surtout si je con-tribue à votre édification. Peut-ôtre enâiti Dieu aurat-il égard à mes larmes. Retenez, dit rÉpouse. L'Époux s'en allait; elle le rappelle. Qui me révélera le secret de ce changement et m'expliquera dignement ces allées et venues du Verbe? Y a-t-il légèreté chez l'Époux? D'où peut donc venir, où peut aller, pour revenir encore, celui qui remplit tout? Quel déplacement local saurait subir celui qui est Esprit? Et quel genre de mouvement attribuerea« vous à un Dieu absolument immuable?
2. Que celui qui peut comprendre, comprenne. Pour nous, marchant, avec simplicité et prudence^ dans l'exposition du texte sacré et mystérieux» conformons-nous à l'Écriture qui nous annonce» en notre langage, la sagesse voilée sous ce mystère» et qui^ en nous figurant Dieu avec nos sentiments, nous insinue sa connaissance. Elle emprunte aux choses sensibles des images connues, et elle les emploie, comme autant de coupes d'une vile matière, pour verser dans l'intelligence humaine des biens précieux, ce qu'il y a d'invisible et dignoré en Dieu. Suivons donc les habitudes de cette langue si pure, et disons comment le Verbe de Dieu, le Dieu Époux de l'âme vient à elle et la quitte à son gré ; seulement comprenons que ceci se passe dans la manière de sentir de l'âme, et ne suppose aucun mouvement de la part du Verbe. Par exemple, l'âme a-t-elle le sentiment de la grâce, elle jouit de la présence du Verbe, sinon elle se plaint de son absence, et elle recherche de nouveau sa présence, disant avec le prophète : Mon visage vous a cherché ; Seigneur, je chercherai votre visage *. Comment ne le chercheraitelle pas? Un Époux si doux venant à lui être ravi, peut-elle, je ne dis pas seulement désirer, mais penser autre chose? D ne lui reste donc qu'à chercher attentivement l'absent, et à rappeler celui qui s'est éloigné. C'est ainsi qu'on rappelle le Verbe» par les désirs de l'ftme, mais d'une âme qui a goûté une fois au moins sa suavité. Le désir n'est-il pas une voix, et une voix puissante? Pendant l'absence du Verbe l'âme a donc un cri, un seul cri» un cri continuel comme son désir, qui forme tm Continuel revenez^ jusqu'à ce qu'en effet il revienne.