Donnes-^moi maintenant une âme fré
J Ps. XXVI, 8.
quemment visitée du Verbe Époux, et qui ait trouvé dans la familiarité la hardiesse, dans le goût la faim, dans le mépris de toutes choses le loisir ; à cette âme je donne sans hésitation le nom et le langage de l'Épouse, et je déclare que ce passage s'applique à elle. C'est une telle âme qu'on fait parler ici. Elle prouve qu'elle mérite la présence de celui qu'elle appelle, sinon toute l'abondance de ses grâces. Autrement elle ne l'eût pas rappelé, mais simplement appelé. Or, revemz est l'expression du rappel. Et peut-être l'Époux ne s'est éloigné que pour être plus ardemment rappelé et plus fortement retenu. Car, un jour il feignait de passer outre, non que ce fût son dessein, mais pour s'entendre dire: Demeurez avec nous, Seigneur, car il est tard ^ Une autre fois encore, il marchait sur la mer, pendant que les apôtres ramaient péniblement, il faisait semblant de passer outre : ce n'était pas son projet ; car il ne voulait qu'éprouver leur foi et provoquer leur prière. Alors, selon l'expression de l'Évangéliste» ils furent troublés et poussèrent un cri» oroyavU que c'était un fantôme^. Cette pieuse dissimulation, ou plutôt» cette salutaire dispensation, employée par le Verbe coi^orellement visible, le Verbe Esprit ne cesse d'en user d'une façon spirituelle à l'égard de l'âme dévote. S'il passe, il veut être retenu, et être rappelé s'il s'éloigne. Car ce Verbe n'est pas irrévocable. Il va et vient à son bon plaisir, visitant l'âme le matin, et l'éprouvant ensuite. S'il s'éloigne, c'est de sa part un plan. Et s'il revient, c'est l'eflfet de sa seule volonté ; dans les deux cas il agit avec sagesse. Mais il connaît seul la raison de sa conduite.
4. D est certain maintenant que Tâme est le théâtre de ces vicissitudes qui en éloignent et y ramènent le Verbe, ainsi qu'il le dit : Je w!en vais et je viens à vous ', et encore : Un peu de temps et vous ne me verrez plus , et : IJn ptu de temps et vous me reverrez ^. 0 peu de temps qui dure longtemps! Doux Seigneur, vous appelez court le temps où on ne vous voit pas ? Ah I respect soit à votre parole ; mais ce temps est long» bien long. Cependant ces deux choses sont vraies, ce temps est court pour nos mérites, il est long à nos vœux. Vous trouvez ces deux choses dans le Prophète : SHl m^t de la lenteur, attendez^le^ parce qu'il tiendra, et ne tardera pas ^. Comment peut-il ne pas tarder s'il use de lenteut*, sinon que ce qui suffit aux mérites ne suffit pas aux désirs? or, l'âme aimante est emportée par ses vcâux,
« Laô, xxîv, 28, 29. — « Mart., vi, 4«, 49. — » Jean,xiv, 28. — ♦ Id., xii, 17» ~ « Habac, n, 3.
SUR LE CANTIQUE DBS CANTIQUES
entraînée par ses désirs ; elle se cache ses mérites, elle ferme les yeux à la majesté diTine, elle les ouvre au plaisir, s'appùyant sur celui qui est le salut, et agissant en toute confiance avec lui. Hardie et sans honte, elle rappelle le Verbe, elle réclame l'objet de ses délices ; et, avec sa liberté ordinaire, elle l'appelle non pas son Seigtieur, mais son bien «> aimé t Retenez^ mon bien-oMné ; et elle ajoute : Soyeg semblable à la biche Bt au faon sur les monta-' gnes de héthsU Mais nous expliquerons plus tard ces paroles.
8. Maintenant, souffrez un instant ma folie. Je veux dire, car je m'y suis engagé, comment tout ceci se passe en moi. Ce n'est peut-être pas expédient, mais je parlerai pour votre bien, et si vous trouvez quelque profit dans mes paroles, je me consolerai de ma témérité. Je l'avoue, insensé que je suis, le Verbe est venu et plus d'une fois en moi; s'il y est entré fréquemment, je n'ai pas toujours eu le sentiment de son arrivée. Je l'ai senti en moi, et je me rappelle sa présence. Quelquefois j'ai dû même prévenir son entrée ; mais jamais je ne l'ai sentie, pas plus que sa sortie. D'où est-il venu en mon âme ? où est-il Retourné en la quittant, par où a-t-il pénétré et est-il sorti f Même aujourd'hui, je l'ignore, selon ce mot : YoHê ne save» d'où il vient nioûilva^. Ce qui n'est pas surprenant^ puisqu'il est dit de lui : Vos traces ne seront pas connues *. Il n'est entré ni par les yeux, il n'est pas une couleur ; ni par les oreilles, il n'est pas un son ; ni par les narines, il ne se mêle pas à l'air, mais à l'âme ; il n'affecte pas l'air, il le fait; il n'est pas entré par mon gosier, car il n'est ni nourriture, ni breuvage ; je ne l'ai pas touché, il est impalpable." Par quelle voie donc est-il entré ? Peut-être n'était-il pas entré, puisqu'il ne vient pas du dehors, comme un objet extérieur*. Il n'est oas Venu non plus du dedans, puisqu*il est le bien, et, que le bien, je le sais, n'habite pas en moi. Je suis monté à la partie supérieure de moi-même, et plus haut encore règne le Verbe. Explorateur curieux, je suis descendu au fond de moi-même, et cependant je l'ai trouvé plus bas encore ; j'ai regardé au dehors, je l*ai rencontré bien au-delà de tout ce qui m'est extérieur ; j'ai regardé au dedans, il est plus intime que moi-même. Et j*ai reconnu la vérité de ce que j'avais lu : Que nous vivons en lui, que nous y avons le mou-^ tement et l'être 5, Et bienheureux celui-là qui est en lui, qui vit pour lui, qui est mu par lui !
6. Si ses voies sont ainsi insaisissables, vous me demanderez, comment je connais sa pré-
* Jean, m, 8. — • Pb. lxxvi, 20. — • Acl. xvii. 28.
sence. Le Verbe est vivant et efficace ; dès qu'il est entré en moi, il a réveillé mon âme endormie, il Ta remuée et amollie ; il a blessé mon cœur, mon cœur dur comme la pierre, et qui était malade. Il s'est mis aussi à arracher, à détruire, à planter, à arroser les endroits arides, à éclairer les ténébreux, à ouvrir ce qui était fermé, à enflammer ce qui était froid, à redresser les routes tortueuses, à aplanir les rocailleuses ; en sorte que mon âme bénissait le Seigneur et que tout ce qui était en moi louait son saint nom. En entrant ainsi en moi, de temps en temps, le Verbe Époux ne m'a révélé son arrivée par aucun indice, ni par la voix, ni par l'extérieur, ni par la marche. Il ne s'est trahi par aucun mouvement, aucune sensation ne ma dit sa présence au-dedaus de moi ; le seul mouvement de mon cœur, je l'ai dit, m'a fait comprendre cette présence. La fuite de mes vices, la compression de mes affections chamelles m'ont prouvé sa puissance et sa vertu. L'examen ou les reproches de ma conscience m'ont permis d'admirer la profondeur de sa sagesse ; l'amendement, si faible fût« il, de ma conduite m*a fait éprouver sa bonté et sa douceur ; au renouvellement, à la réforme de l'esprit de mon âme, c'est-à-dire de l'homme intérieur, j'ai senti une ombre dé sa beauté, et, devant tous ces effets, j'ai été saisi de l'immensité de sa grandeur.
7. Mais tous ces effets, dès qud s'éloigne le Verbe, semblables à la bouillante chaudière dont on enlève le feu, languissent et se gla-^ cent. C'est là, pour moi, le signe de son départ^ et mon âme est condamnée à la tristesse^ jusqu'à ce qu'il revienne réchauffer mon cœur ^ ce qui est la marque de son retour. Ayant donc du Verbe cette expérience, est^-il surprenant si je pousse le cri de l'ÉpouSe pour le rappeler, dans son absence, quand je suis touché d'un désir Sinon égal, du moins en partie semblable au siett î Tant que je vitrai, je me rendrai familière cette parole qui rappelle le Verbe î jRet)ene;f .Toutes les fois qu'il m'échappera, je la redirai, et l'ardent désir de mon cœur ne cessera de lui crier de revenir, de me rendre la joie de Son salut, de se rendre luimême à moi. Je vous l*avoue, mes enfants, tel est mon unique plaisir, pendant l'absence de celui qui seul me charme. Je lui demande de ne pas revenir vide, mais plein de grâce et de vérité ^, comme c'était sa coutume aux jours passés. En cela il me parait ressembler à la biche et au faon, car la vérité a les yeux de la biche , et la grâce les joyeuses allures du faon.
^ Jean, i, 14.
8. Ces deux choses me sont nécessaires : la vérité, afin que je ne puisse me cacher à elle, la grâce, afin que je ne le veuille pas. Sans ces deux biens, point de visite complète ; la sévérité de Tune, sans l'assistance de l'autre, est pénible, et la joie de l'autre, sans la gravité de la première, devient dissipation. Amère est la vérité que n'assaisonne pas la grâce ; et légère, immodérée, insolente est la dévotion qui ne porte pas le frein de la vérité. Combien ont inutilement reçu la grâce , n'ayant pas reçu aussi le tempérament de la vérité I Par là, ils y ont pris trop de complaisance, ne redoutant pas le regard de la vérité ; ils ont oublié la gravité de la biche, pour se livrer tout entiers aux bonds légers et joyeux du faon : ce qui les a privés de cette grâce dont ils voulaient tirer leur joie, et on a pu leur dire, mais trop tard : Servez le Seigneur dans la crainte^ et réjouissez-tons en lui avec tremblement i. Une âme sainte avait dit aussi, en son abondance : Je ne serai jamais ébranlée ; et soudain elle a senti le visage du Verbe se détourner d'elle ; elle s'est trouvée raômenon-seulement émue, mais bouleversée2; et la tristesse lui a appris la nécessité d'unir à la dévotion le poids de la vérité. La plénitude de la grâce n'est donc ni dans la grâce seule, ni dans la vérité seule. Que vous sert de savoir ce qu'il vous feut faire, s'il ne vous est donné de le vouloir ? Et qu'importe que vous ayez la volonté, si vous n'avez aussi la puissance? Combien j'en ai connu que la vérité a rendu plus tristes, d'autant plus tristes, qu'ils n'avaient plus la ressource de l'ignorance ! Ils savaient et il ne faisaient pas ce que la vérité demandait d'eux.
9. S'il en est ainsi, ces deux choses s'appellent donc nécessairement. Je dis peu : séparées elles ne sont guère utiles. Comment le savons-nous? Celui qui sait le bien à faire^ dit saint Jacques, et qui ne le fait pasy est coupable de péché ', et encore : Le serviteur qui connaU la volonté de son maître et ne la fait pas recevraunplus grand nombre de coups * . Voilà pour la vérité. Et pour ce qui regarde la grâce, il est écrit : Et après une bouchée j Satan entra en lui ^. Il s'agit de Judas qui, ayant reçu la grâce, comme il ne marchait pas avec le maître de la vérité, ou avec la vérité maîtresse, donna en lui accès au démon. Écoutez encore : Il les a nourris de la plus pure substance du fromenty il les a rassasiés du miel de la pierre. Qui donc? Les ennemis du Seigneur qui lui ont menti ^. Ceux qu'il a nourris de miel et de fleur de farine, lui ont menti,
1 Ps. II, 11. — * 1(1., XXX. 7, 8. — • Jacq., iv, 17. — ♦ Luc, XII, 47. — » Jean, xin, 27. — « Ps. lxxx, 17, 16.
en devenant ses ennemis, parce qu'ils n'ont pas joint la vérité à la grâce. D'eux vous lisez ailleui*s : Les fils étrangers m'ont menti; les fils étrangers se sont endurcis^ et ils ont boiié dans leurs voies ^. Comment n'auraient-ils pas boité, se contentant du pied de la grâce, sans l'appui de la vérité? Leur temps durera donc toujours ^, comme celui de leur prince qui n'est pas resté dans la vérité, mais a été menteur dès le commencement *. Aussi s'estil entendu dire : Tu as perdu la sagesse par ta beauté^. Je ne veux pas d'une beauté qui me ravisse la sagesse.
10. Quel est donc, demanderez-vous, cette beauté si funeste et si pernicieuse? Vous ne le comprenez pas encore ? C'est la vôtre , votre beauté propre et personnelle. Je n'accuse pas le don, mais l'usage que vous en faites. Vous remarquerez quece n'est pas par la beauté, mais par sa beauté que cet ange a, dit-on, perdu la sagesse. Et si je ne me trompe, la sagesse est à la fois la beauté de l'ange et celle de l'âme. Car qu'est-ce que l'ange, qu'est-ce que l'âme sans sagesse, sinon une matière informe et grossière? La sagesse n'a donc pas seulement formé l'ange, elle l'aaus^i rendu beau; mais il l'a perdue en se l'appropriant. En sorte que, si l'on dit qu'il a perdu la sagesse par sa beauté, cela signifie qu'il l'a perdue par sa propre sagesse. C'est la propriété qui est ici en cause. Parce qu'il a été sage à ses yeux, parce qu il n'a pas donné gloire à Dieu, ni rendu grâce pour grâce, parce qu'il n'a pas employé le don reçu à marcher dans la vérité, mais l'a fait servir à sa volonté propre, il l'a perdu à cause de cela, ou plutôt c'est cela qui l'a perdu. Avoir ainsi, c'est perdre. Et si Abraham a été justifié par les œuvres j dit saint Paul , il a sujet de se glorifier^ mais non devant Dieu ^. Je ne suis pas plus en sûreté. J'ai perdu tout ce que je n'ai pas devant Dieu. Quoi de mieux perdu eu eflet que ce qui est loin de Dieu? Qu'est-ce que la mort, sinon la privation de la vie? Et la perte n'est que l'éloignement de Dieu. Malheur à vous qui êtes sages à vos propres yeux, et prudents devant vous-mêmes 6. C'est de vous qu'il est dit : Je perdrai la sagesse des sagesy et je réprouverai la prudence des prudents 7. Ils ont perdu la sagesse parce que leur sagesse les a perdus. Que n'ont pas perdu ceux qui se sont eux-mêmes perdus? Et ne sont-ils pas perdus ceux que Dieu ne connaît pas?
11 . Or, à ces vierges folles, qui ne sont folles, à mon avis, que pour s'être dites sages. Dieu
' P»., XVII, 46. — * P«. LXXX, 16. — * Jean, viii, 44. — ♦ Ezéch., xxviii, 17.— » Rom., iv, 2. — • Isal., v, 21. — 7 I Cor., 1, 19.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
dira : Je ne vous connais pas ^ Et ceux qui ont tourné à leur gloire personnelle le don des miracles s'entendront dire aussi : Je ne vous connais pas. Et il sera évident que la grâce est inutile là où la vérité n'est pas, qu'elle est au contraire fatale. Ces deux choses se rencontrent dans l'Époux : La grâce et la vérité ont été données par Jésus-Christ^ dit Jean- Baptiste 2. Si donc le Seigneur Jésus, le Verbe de Dieu et l'Époux de l'âme, vient frapper à ma porte avec un seul de ces biens, il entrera en juge et non en Époux. Mais loin de moi un pareil sort ! Qu'il n'entre pas en jugement avec son serviteur. Qu'il entre pacifique, doux et
joyeux ; qu'il entre cependant sérieux et grave, et que le regard sévère de la vérité fixé sur moi, réprime mon orgueil et purifie mes joies; qu'il entre comme le faon qui bondit, avec la circonspection de la biche; qu'il dissimule mes fautes, et que sa miséricorde détermine mon châtiment; qu'il entre comme s'il descendait des montagnes de Béthel, radieux et éclatant, procédant du Père, doux et suave, lui qui ne dédaigne pas de se dire et d'être l'Époux de l'âme qui le cherche, bien qu'il soit aussi le Dieu suprême béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
SERMON LXXV
Il faut chercher T^ieu dans letemps^ le lieu et de la manière convenables. C'est présentement le temps favorable où chacun, par ses bonnes œuvres, peut trouver T^ieu et opérer son salut.
1. En mon lit, durant les nuits, j'ai cherché celui que mon cœur aime 3. L'Époux n'est pas revenu à la voix et aux désirs de l'Épouse qui l'appelait. Pourquoi? Afin que ses désirs croissent, que l'affection de l'Épouse se prouve, et que son amour «soit exercé. C'est de sa part dissimulation, et non indignation. Reste à le chercher, si toutefois il se laisse trouver, celui qui ne s'est pas rendu à un appel, le Seigneur disant : Celui qui cherche trouve ♦. Or voici la parole qui rappelle : Revenez ; soyez semblable, ô mon bien-aimé, à la biclie et au faon *. Il ne s'y est pas rendu pour les raisons indiquées précédemment. Or celle qui l'aime devenue plus ardente se met à sa recherche, avec une avidité plus vive. Elle le cherche d'abord dans un petit lit, et ne l'y rencontre pas. Elle se lève alors, parcourt la ville, va et vient à travers les rues et les places ; l'Époux ne s'offre nulle part à elle. Elle interroge ceux qu'elle rencontre ; ils ne lui donnent aucune nouvelle certaine. Et ce n'est pas une fois, ni durant une nuit seulement qu'eUe cherche de la sorte et qu'elle éprouve
^Matb., XXV, 12. — • Jean, i, 17. — » Cantiq., m, 1. — «Math., VII, 8.— • Cantiq., 111,1.
ces déceptions, puisqu'elle dit : fai cherché pendant les nuits. Quel désir et quelle ardeur l'anime donc pour qu'elle ne rougisse pas de se lever ainsi la nuit, et de paraître en public parcourant la ville, et questionnant hautement et partout au sujet de son bien-aimé, cherchant ses traces sans relâche, sans qu'aucun motif, aucune difficulté, ni l'amour du repos, ni la modestie de l'Épouse, ni les craintes de la nuit arrêtent ses pas? Cependant en tout cela ses désirs sont trompés. Pourquoi? qu'est-ce donc que cette déception obstinée et prolongée, source d'ennuis, de soupçons et d'impatiences, ennemie de l'affection, et mère du désespoir? Si c'est encore une dissimulation de la part de FÉpoux, elle est pénible à l'Épouse.
2. Admettons, en effet, qu'il n'y ait ici qu'une pieuse et utile dissimulation, tant que l'Épouse n'a adressé à l'Époux qu'un premier ou un second appel. Hais maintenant qu'elle le cherche, et de cette façon, â quoi peut servir ce stratagème? Qu'il s'agisse d'époux charnels et d'amours honteux, comme la superficie de la lettre semblel'indiquerd'abord, etqu'entreeux il y ait des jeux semblables, peu m'importe,
c'est leur alftilre. Mais si je dois, selon mon pouvoir, répondre et satisfkiire aux pensées et aux affections des flmes qui cherehent le Seigneur, j'ai à tirer de la sainte Écriture, où ils espèrent trouver la vie, un enseignement d'autant plus vital qu'il est spirituel, afin que les pauvres mangent, soient rassasiés et que leurs cœurs vivent. Et qui donc est mieux cette vie des sœurs que notre Seigneur Jésus-Clirist, dont Vapôtre, qui vivait de lui, disait : Lorsqu'apparailra le Christ votre ide, alors vous aussi vous paraîtrez avec lui dans la gloire ^ T Qu'il vienne donc au milieu de nous celui de qui on peut aussi nous dire : Au milieu de vous se tient celui que vou^ ne connaissez pas ^. Je ne sais cependant comment l'Époux Esprit peut être ignoré des âmes spirituelles, de celles surtout à qui leurs progrès permettent de dire : L'Esprit, le Christ, le Seigneur est devant rums^ et d'ajouter avec l'apôtre : Si nous avons connu le Christ selon la chair^ maintenant nous ne le connaissons plus ^. N'est-ce pas là celui que l'Épouse cherchait? L'Époux vrai, aimant, aimable; oui il est le véritable Époux, comme sa chair est vraiment une nourriture, et son sang vraiment un breuvage î>. Tout ce qui est de lui existe vraiment, puisqu'il n'est lui-même autre chose que la vérité.
3, Mais pourquoi ne le trouve-t-on pas cet Époux qu'on cherche si soigneusement, si ardemment, tantôt dans le lit, tantôt dans la ville, sur les places, ou dans les rues, cet Époux qui dit : cherchez et vous trouverez s celui qui cherche trouve ® : à qui le prophète s'adresse en ces termes: Vous êtes bon^ Seigneur^ à l'dtnB qui vous cherche'^ ; et dont Isaïe a dit : Cherchez le Seigneur tant qu'on peut le trouver 8? Comment s'accompliront donc les Écritures? Car Tâme qui cherche ici n'est pas de celles dont l'Époux a dit : Vous me chercherez et vous ne me trouverez pas^. Remarquez trois causes ordinaires qui trompent les recherches. On ne cherche point dans le temps, de la manière ou dans le lieu convenables. Si tout temps était
Sropice aux recherches, pourquoi le prophète éjà'cité dirait-il '.Cherchez le Seigneur tandis qu'on peut le trouver? Il y a donc des heures où il est impossible de le trouver : aussi le prophète ajoute : Afin de l'invoquer tandis quHl est près, Il arrivera donc un moment où il ne sera plus près. Qui ne le cherchera pas alors? Devant moi^ tout genou se courbera ^^, dit-il, etc.
» ColosB., m, 4. — • Jean, i, 26. — » Thren., iv, 20. — • Il Cof., V, iS. — • Jean, vi, 56» -^«Math., vu, 7, 8. ^ ^ Thwn.* ni, 2(. — « Imi., lv, 0. — • Jw^g m, 34. ^ ^^ M., zlv, 24.
Cependant les impies ne le trouveront pas ; ils seront écartés par les anges vengeurs qui les empocheront de voir la gloire de Dieu. En vain crieront les vierges folles ; on n'ira plus à elles, la porte sera fermée ^ . Qu'elles prennent donc pour elles ce mot : Vous me ehereh&rez et ne me trouverez pas.
4. Du reste c'est maintenant le temps favorable, et voici les jours du salut > ; c'est le temps de chercher, d'invoquer, car souvent on sent sa présence avant de l'avoir appelé. Écoutei donc sa promesse : Avant que vous m*%nva^ quiez, je dirai : me voici '. Cette bienveillance et cette opportunité du temps n'ont pas échappé à celui qui dit, dans les psaumes : Le Seignewr a exaucé le désir des pauvres; votre oreille a entendu la préparation de leur ceeur^. Si on cherche Dieu par les bonnes œuvres, pendant que nous avons le temps, faisons du bien à tous^, surtout quand le Seigneur nous prévient que voici la nuit ou personne ne peut travailler^. Pour chercher Dieu et opérer le bien, trouverez-vous dans les siècles à venir, un temps autre que celui que Dieu a fixé pour se souvenir de vous T C'est pourquoi voici les jours de salut ; car c'est dans ces jours que Dieu lui-même notre Roi avant les siècles a accompli l'œuvre de notre salut au milieu de la terre 7.
8. Allez donc, et attendez au milieu de l'enfer le salut qui s'est accompli sur la terre (a). Quelle facilité de pardon rêvez-vous de trouver au milieu des ardeurs étemelles, puisque le temps de la miséricorde sera passé? Si vous mourez dans vos péchés, il ne vous reste aucune hostie ; le fils de Dieu n'est pas crucifié de nouveau; mort une fois il' ne meurt plus^. Le sang répandu sur la terre ne descend pas aux enfers. Tous les pécheurs de la terre l'ont bu. Les démons n'en peuvent rien réclamer pour éteindre leurs brasiers, pas plus que les hommes devenus les compagnons des démons. Une fois descendit là non le sang, mais l'âme de Jésus-Christ. C'était la part qui revenait à ceux qu'enfermait ce cachot. Cette visite a été unique, elle s'est fiiite par la présence de l'âme, pendant que sur la terre et à la croix était suspendu le corps de Jésus-Christ. Le sang a arrosé un sol aride; 11 a couvert la
* Math.^ XXV, 10. — tu Cor., vi, 2. — » Ittï., Lv, 24. ♦ Pb. n, 17. — • Oalat, vi, iO. — • Jwn, ix, 4. — 7 P^ m, 12. ^ * Rom., VI, 9.
(a) Saint Bernard semble désigner ici Origène, ou da moios une erreur qu'on lui attribue, comme il en désigne d'autres ailleurs, par exemple : Senn, 84, «ur di^êrê sujtU, et fi«rm. 54, 9ur le Cuntique, Voir Ambroité Autpwi. liv. X, sur V Apocalypse , à ce verset, rien de souiUé n'm^rerm dans cette cité : il y réfute cette erreur.
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terre et Ta abreuvée; il a pacifié la terre et le ciel, mais pas Tenfer. Là, une fois, je l'ai dit, son ftme a pénétré, et a opéré une rédemption partielle, afin que, même en ce moment, elle exerçât la charité (a). Mais elle n'y retournera plus. C'est donc présentement le temps favorable et propice où, celui qui cherche trouve , si toutefois il cherche dans le lieu et de la façon convenables. Voilà une raison capable d'empêcher de rencontrer TÉpoux qu'on ne cherche pas en temps opportun. Ce n'est pas elle qui est un obstacle pour l'Épouse, car elle appelle et elle cherche l'heure convenable ; ses recherches ne sont ni négligentes, ni tièdes; elle cherche, comme il le faut, d'un cœur ardent et infatigable.
(a) Le lentimant de saint Bernard n'eat pas, comme Ta cru HoratiDs, que JésuftoChriat ait délivré quelques-uns des damnés. Il a seulement tiré les Patriarches des limbes que le saint Docteur place « dans Tenfer même, » et au Serm. 1, pour le Jour de Pâques, n* 5, où 11 parle du « cachot Infor» nal », et surtout au 4* Serm. pour la Touasainl» n<» l, ou parlant du sein d'Ahrabam, il dit qu'avant l'arrirée de Jésua-Cbrist, l'accès du ciel n'a été ouvert aux Saints, mais que Dieu leur avnit ménagé « dans Tenfer même, un lieu de paix et de rafraîchissement, » de Façon pourtant qu'entre eux et les âmea impiea il y eût un abîme. Si lea « unes et les « autres, dit-il, étaient dans les ténèbres, elles n'étalent pas « toutes dans les châtiments... Le Sauveur descendu dans « le lieu, brisa les portes d'airain, mit en pièce les barrières « de fer, et emmena les captifs détenua dana le cacbot , etc. » Ainsi parle Mabillon. —Or volei la note d'Horatiua, à laquelle il fait allusion: Par oes paroles* saint Bernard semble penser que dans sa descente aux enfers, Jésus-Christ a délivré Quelqu'un des damnés. » Saint Cyprien (ou plutôt Âmault de Bonneval). Serm. sur TAseension insinue la même chose, en oes termes : < Dieu aéra désormais sans miséricorde « (pour lea damoéa) et n'écoutera plua le repentir. La con- « feasion, sera tardive , et la porte une fols close, ceux qui « manqueront d'huile auront beau crier. Plus de remède; « plus de rafralchiasemeot. Le Christ est descendu une fois « aux enfers : Il n'y redescendra pas. Ils ne verront plua » Dieu eaux qui seront scellés dans les ténèbres. Leur sen* tt tence sera sans appel, leur jugement immuable...., etc. » S aint Grégoire de Nazianze paraît favorable à ce sentiment^ en son 42* Discours, et Clément d'Alexandrie, liv. YII, dei Slromates eat afflrmatif sur ce point.
' Mais il faut savoir , que bien qu'il soit de foi que lea peines des damnés soient éternelles, cependant il n'est pas certain, d'une certitude de foi, s'il y a ou non dispense dans cette loi ordinaire do Dieu. Les Pères eités plus haut ne parlent pas de la loi , mais d'un privilège , et eooora n'es parleot-ila paa d'une façon abaoluoi mais hypothétique et dans le sens que voici : ai jamais quelqu'un a été délivré de l'enfer, cela a dû arriver quand Jésus-Christ lui-même y est descendu. Cette proposition parait aaaez conforme à la rai* son ; elle laisse cependant aubalster ce principe i personne n'a été tiré de l'enfer, paroe que personne n'a dû en être retiré. Noua ne défendons pas Clément d'Alexandrie de l'erreur de Marcion. Pour ce qui est de Tàme de Trajan délivrée de l'enfer par les prièrea de saint Grégoire le Grand , on n'est pas d*accord. Les ans ne voient là qu'un récit faux et inventé ; les autres donnent de oe fait une ex<* pttcation quelconque. V, B^ronitu, tom. II> an. 60i : BeU larmin du Purgat., liv» II; ch. viii : SuareSy tom. II, in 3 parte disp. 43, sect. S : Mendos, in liv. I, reg. VI, cb. ii,n* 6.
6. Arrivons à la troisième considération. L'Épouse cherche-t-elle où il convient? J'ai cherché dans mon petit lit celui que mon dme chérit. Peut-être fallait-il le chercher non dans un petit lit, mais dans un lit, celui pour qui l'univers est trop étroit. Mais ce petit lit ne me déplaît pas à moi qui sais que TËpoux est petit. Un petit enfant vous est né i. Tressaillez de joie, louez, demeure de Sion, car il est grand au milieu de vous le Saint dlsraôl*. Mais ce même Seigneur, si grand en Sion, a été trouvé petit au milieu de nous : il y a été trouvé faible, condamné à s'étendre et à se coucher en un petit lit. N'était-ce pas un lit étroit que le tombeau, un petit lit que la crèche, un petit lit que le sein d'une vierge î Quand au sein de son père, c'était un vaste lit duquel il est dit au fils : Je Vai engendré de mm sein avant l'au/rore >. On ne doit peut-être pas regarder comme tm lit ce sein qui est plutôt le trône de la royauté que le séjour de l'huer milité. Car demeurant dans son Père, te fils gouverne tout avec lui, et la foi nous enseigne positivement que le Fils est assis et non gisant à la droite du Père, et lui*méme déclare que le ciel est sa demeure et non son lit^, aân que vous sachiez que dans sa demeure, c'est-tàdire dans la hauteur des cieux^ il a, non des consolations de son abaissement^ mais les in*» signes de sa puissance.
7. En parlant de ce petit lit l'Épouse a donc raison d'ajouter que c'estle sien, car il est évident que les faiblesses dont Dieu s'est chargé ne sont pas les siennes, mais les nôtres. C'est à nous qu'il a emprunté ce qu'il a pour nous enduré, naissance, allaitement, mort et sépulture. La mortalité de sa naissance est la mienne ; l'infirmité de son enfance, la mienne; sa mort sur une croix, la mienne, ainsi que son sommeil au sépulcre. Mais toutes ces choses sont passées, tout est renouvelé. Dans m&n petit litj'ai cherché pendant les nuits ceM que mon cœwr aimé. Eh I quoi, vous cherchiez chez vous celui qui avait déjà regagné sa demeure! Vous n'aviez pas vuleFils de l'homme remonter là où il était auparavant? Déjà il a échangé l'étable et la tombe pourile ciel, et vous le cherchez encore dans votre petit lit ? Il est ressuscité, il n'est plus ici. Pourquoi vous obstiner à chercher en un lit étroit le fort, le grand, et à demander à la crèche celui qui est déjà glorifié? Il est entré dans les Puissances du Seigneur ; il s'est revêtu de beauté et de force ; il est assis sur les Chérubins, celui qui naguères îtait étendu sous une pierre. Depuis, il ne gtt plus, il est
* Isal., IX, 6.— • Id., XII, 6. — • Ps. cxix, 3. — ♦ Isaï., LXVI, 1.
assis; et vous vous préparez à le secourir comme s'il était encore dans sa faiblesse? Disons mieux, ou il siège comme juge, ou il se tient debout prêt à nous venir en aide.
8. Et vous, ô pieuses femmes, sur qui veillezvous donc et à qui préparez-vous des aromates et des parfums? Si vous connaissiez sa grandeur et de quelle liberté jouit, parmi les morts, celui que vous allez oindre, vous lui auriez demandé vous-mêmes de ses parfums ? N*eslil pas celui que son Dieu a inondé plus abondamment que personne de l'huile de joie ^ ? Heureuses serez- vous si, à votre retour, vous pouvez vous glorifier et dire : Nous avons reçu de sa plénitnde^! C'est ce qui est arrivé. En efTet elles reviennent embaumées, celles qui allaient embaumer le tombeau. Ne sont-elles pas en vérité embaumées de la joyeuse nouvelle de la résurrection ? Envoyées par l'Ange, elles remplissent la fonction d'Évangélistes. Apôtres des apôtres mêmes, en se hâtant d'annoncer dès le matin la miséricorde du Seigneur, elles disent : Nous courons à l'odeur de vos parfums. A dater de ce moment l'Époux a été vainement cherché dans le petit lit. Si l'Église l'avait jusque-là connu selon la chair, et en son infirmité, & partir de cette heure elle ne l'a plus connu ainsi. Pierre et Jean l'ont bien encore cherché ensuite dans le sépulcre, mais sans l'y rencontrer. Voyez s'ils ont pu dire avec vérité : Dansmon petit lit f ai chercM celui que mon cœur aime; je l'ai cherché Je ne V ai pas trouvé. Pour aller au Père, cette chair qui ne venait pas du Père, se dépouilla d'abord de toute faiblesse, dans la gloire de la résurrection : elle s'environna de force et de lumière, comme d'un vêtement ; vêtement de gloire et d'éclat, sous lequel il convenait qu'elle fût présentée aux regards paternels.
9. C'est aussi avec raison que l'Épouse dit : J'ai cherché celui que mon âme aime; et non celui que j'aime. Car il n'appartient qu'à l'âme seule cet amour avec lequel elle aime spirituellement. Dieu, l'ange et l'âme. C'est ainsi encore qu'on aime la justice, la vérité, la piété, la sagesse et les autres vertus. Quand l'âme aime, ou désire un objet charnel, par exemple la nourriture, le vêtement, une propriété, tout ce qui est corporel et terrestre, cet amour est plutôt une aflTection de la chair que de l'âme ; c'est pourquoi l'Épouse employant un langage plus exact qu'usité, déclare que c'est Tâme qui, en elle, chérit l'Époux ; elle montre par là que l'Épouxest esprit et qu^elle lui porte un attachement non charnel, mais spirituel. Elle a aussi raison d'ajouter qu'elle l'a cherché pendant les nuits. Car,
* Pb. lxiv, 8. — • Jean, i , 16.
selon saint Paul, ceux qui dorment dorment la nuit; et ceux qui h07it dans l'ivresse le sont aussi la nuit 1 . On peut donc dire, sans absurdité, que ceux qui ignorent, ignorent dans la nuit, et par là, que ceux qui cherchent, cherchent dans la nuit. Et qui donc cherchejce qu'il a visiblement? Le jour éclaire ce que la nuit cache, et vous pouvez retrouver le jour ce que vous aviez inutilement cherché dans les ombres. 11 est nuit tant qu'on cherche l'Époux; s'il était jour, il paraîtrait, et on n'aurait pas besoin de le chercher. Mais assez sur ce point; à moins que le nombre de ces nuits ne nous indique encore un mystère ; l'Épouse en effet parle non pas d'une seule nuit, mais de plusieurs.
10. II me semble, si vous n'avez une interprétation plus satisfaisante, qu'on en peut donner la raison suivante. Cette vie a ses nuits, et elles sont nombreuses. Que dis-je?EUe n ^t pour ainsi dire elle-même qu'une nuit continuelle, et elle s'écoule dans les ténèbres. La nuit, c'est la perfidie des Juife, l'ignorance des païens, la dépravation des hérétiques; la nuit, c'est la vie chamelle et animale des catholiques. La nuit ne règne-t-elle pas sur ceux qui sont incapables de goûter les choses de l'Esprit de Dieu? Et chez les hérétiques, ou les schismatiques , que de sectes, et , partant , que de nuits I Vainement, à travers ces nuits, vous cherchez le soleil de justice et la lumière, c'est-à-dire l'Époux. Point de société entre la lumière et les ténèbres. Mais dira-t-on, l'Épouse ne pousse pas la folie et l'aveuglement jusqu'à demander la lumière aux ténèbres, à chercher son bien-aimé chez ceux qui ne le connaissent pas et ne l'aiment pas. Comme si elle disait qu'elle le cherche actuellement et non qu'elle l'a cherché durant les nuits. Elle dit en effet : /ai cherché, pendant les nuits, celui qu'aima mon âme. Et voici le sens : petite elle pensait et elle sentait, comme à cet âge ; elle cherchait la vérité où elle n'est pas ; elle errait, selon la parole du psaume : J'ai erré comme la brebis perdue ^. Aussi dit-elle qu'elle était alors dans son petit lit, dans la faiblesse de l'âge et l'infirmité des sentiments.
11. Si cependant vous construisez ainsi le texte, avec un sous-entendu : Étant ou existant dans mon petit lity fai cherché celui que mon âme aime : je ne l'ai pas cherché en ce lit, mais j'ai cherché pendant que j'y étais; le sens sera : infirme et sans force, totalement incapable de suivre l'Époux, de le suivre dans les hauteurs ardues de sa gloire, j'ai rencontré et en grand nombre, des gens qui connaissant mon désir me disaient : Voici le Christ id; le
1 I Thees., v, 7. — " Ps. cxvni. 176.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
voici là^ : et il n'était ni ici, ni là. J'ai fait cette rencontre, et je n'en ai pas regret. Car plus je me suis approché d'eux, plus je les ai examinés avec attention, plus vite et plus clairement j'ai reconnu que la vérité n'était pas chez eux. J'ai cherché sans trouver, et j'ai surpris la nuit en ceux qui se proclamaient faussement le jour.
12. Et j'ai dit : Je me lèterai^ je parcourrai la ville : à travers les rues et les places je cherclorai Celui que mon âme aime. Considérez qu'ici au moins elle est couchée celle qui dit : Je me lèverai ; et elle dit bien. Pourquoi ne se lèverait-elle pas connaissant la résurrection de son bien-aimé? Du reste, ô âme bienheureuse, si vous êtes ressuscitée avec Jésus-Christ, il vous faut chercher les choses d'en haut; il
faut chercher le Christ non en bas, mais dans les hauteurs, où il est assis à la droite du Père *. Mais, dites-vous : Je parcourrai la ville. Pourquoi? I^es impies marchent autour de vous. Laissez ce soin aux juifs dont un de leur prophète avait dit : Ils endureront la faim, comme des chiens et parcourront la ville 2. Et si vous entrez dans la ville, selon un autre prophète; les voici épuisés par la faim ^: ce qui ne serait pas arrivé si elle avait eu le pain de vie. Il est sorti du cœur de la terre, mais n'est pas resté sur la terre. Il est remonté là où il était auparavant. Car Celui qui est descendu, c'est Celui qui est monté, le pain vivant qui vient du ciel, l'Époux de l'Église, Jésus-Christ notre Seigneur qui est, par-dessus tout, le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.
SERMON UXVI
*Z)e la clarté de l'Époux^ où il est assis égal au Tère à droite de sa gloire. Comment les bons pasteurs doivent être attentifs^ vigilants, discrets^ dans le soin des âmes qui leur sont confiées.
1. A travers les rues et les places je chercherai Celui que mon cœur aime 2, L'Épouse n'a encore que les sentiments de l'enfance. Elle s'imagine que l'Époux sorti du tombeau s*est montré en public pour enseigner les peuples, selon son habitude, guérir les malades , manifester sa gloire en Israël, et voir s'ils ne recevraient pas un ressuscité ceux qui promettaient de Técouter, s'il descendait de la croix. Mais il avait achevé l'œuvre que son Père lui avait assignée. C'est ce que devait comprendre l'Épouse par la parole que du haut de sa croix et près d'expirer il avait prononcée : Tout est consommé^. Aucune raison ne l'obligeait à se fier à cette foule qui alors même n'eût pas cru en lui. Il se hâtait donc vers son Père qui allait lui dire : Asseyez-vous à ma droite^ jusqu'à ce que je place vos ennemis comme des escabeaux sous vos pieds ^. Elevé de terre, il déploiera une force plus grande et plus divine en attirant tout à lui. L'Épouse a cru devoir le chercher, à .travers les rues et les places,
* Marc., xm, 21. — • Cantiq., m, 2. — • Jean, xix, 80. — ♦ P3. cxix, 1 .
avide de jouir de lui, mais non encore initiée à ce mystère. Trompée de nouveau en son espoir elle redit : Je l'ai cherché et je ne l'ai pas trouvé; afin de réaliser cette parole de l'Époux : Je vais à mon Père^ et vou^ ne me verrez plus ^.
2. L'Épouse dira peut-être : comment croiront-ils en Celui qu'ils n'ont pas vu? Comme si la foi venait de la vue et non de l'ouïe. Le grand mérite de croire ce qu'on voit, de ne pas refuser sa foi au témoignage des yeux 1 Mais en espérant ce que nous ne voyons pas, nous attendons patiemment, et la patience est- un mérite. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ^ ! Pour ne pas nous ôter le mérite de la foi, que Jésus-Christ se dérobe à nos yeux laissant ainsi place à la vertu. Il est temps d'ailleurs qu'il rentre en son séjour. Quel séjour? demandez- vous. La droite du Père. Car il peut, sans injustice, se dire l'égal de son Père, puisqu'il est dans la forme de Dieu ^. Que ce soit donc là le lieu du fils unique, le lieu qui
* C0I088., III, 1, 2. — «Pa. Lviii, 7. — • Jérém., xiv, 18. — ♦ Jean, xvi, 16. — » Id., xx, 29. — • Philipp., 11, 6.
le mette à Fabri de toute injure. Qu'il siège à côté du Père, et non au dessous, afin que tous honorent le Fils, comme ils honorent le Père. A cette marque on reconnaîtra entre eux une majesté égale, si vous ne placez le Fils ni au-dessus, ni au-dessous du Père. Mais TÉpouse ne songe à rien de tout cela ; ivre d'amour, elle court çà et là et elle cherche des yeux celui qu'on ne saisit plus avec l'œil, mais avec la foi. Selon elle, le Christ ne doit pas entrer en sa gloire, avant que la gloire de sa résurrection révélée au monde n'ait couvert l'impiété de confusion, que les fidèles ne tressaillent de joie, que ses disciples ne soient dans le transport ; avant que les peuples ne soient convertis, que l'Époux n'ait été lui-même glorifié de tous, et que la présence du ressuscité n'ait démontré la vérité de sa prédication. Vous vous trompez, ô Épouse ! Tout cela doit arriver, mais en son temps.
3. En attendant, voyez s'il n'est pas et plus digne et plus conforme à la justice d'en haut de ne pas livrer le saint aux chiens, ni jeter les perles aux pourceaux; s'il n'est pas mieux, selon le langage de l'Écriture, d'ôter à l'impie la vue de la gloire de Dieu i ; de ne pas ravir le mérite à la foi qui est plus éclatante quand elle adhère à l'invisible, et, par elle, de réserver aux âmes dignes ce qui est caché aux indignes, en sorte que si les cœurs souillés se couvrent de nouvelles souillures, les justes reçoivent un accroissement de justice 2, pourvu qu'ils ne succombent pas au sommeil de l'ennui. Que les deux et les deux des deux sèchent et soient confondus dans leur attente, et le Père Tout-Puissant lui-même n'est pas irustré dans les désirs de son cœur, et si enfin le Fils unique ne tarde pas un peu à entrer dans sa gloire (ce qui seul serait indigne). Et à quel prix estimer la gloire humaine si grande qu'elle soit, pour qu'elle doive et puisse retenir un instant Jésus-Christ loin de cette autre gloire que son Père lui prépare de toute éternité? Ajoutez qu'aucune raison ne saurait convenablement retarder l'effet de la prière du Fils. Et quelle prière? direz-vous. Celleci : Père glorifiez votre fils. Prière qui indique moins la supplication que la prescience. Ici est librement demandé ce qu'il est au pouvoir du sollicitant d'obtenir. Cette prière est une disposition libre de la part de Jésus-Christ et non une nécessité, car il donne avec le Père ce qu'il reçoit de lui .
4. Et il faut dire ici que le Père ne glorifie pas seulement le Fils, mais que le Fils aussi glorifie le Père ; car on ne peut prétendre que
> Isa!., XXVI, 10. — « Apoc, XXII, 11.
le Fils soit moindre que le Père étant glorifié par lui, puisque lui-même glorifie son Père, comme il le déclare : Père glorifiez votre fils^ afin que luiaussi vous glorifie. Mais vous croirez peut-être devoir encore assujettir le Fils au Père, comme si, sans gloire par lui-même, il recevait du Père un éclat qu'il reporte sur son Père. Cela n'est pas; écoutez en effet : gtoHfiez-moi^ Père, dit-il, de cette gloire que fat eue en vous^ avant que le monde fût ^ Si la gloire du Fils n'est pas postérieure à celle du Père, puisqu'elle est éternelle, ils se glorifient donc également. Et s'il en est ainsi, où est la primauté du Père ? Il y a égalité là où il y a coéternité, et une égalité telle qu'ils n'ont qu'une gloire, comme ils ne sont qu'un. Aussi en disant une seconde fois : Père glorifiez votre nom^ il lui demande à être lui-même glorifié, lui en qui et par qui le nom du Père est certainement glorifié. Et il reçoit du Père cette réponse : Je l'ai glorifié^ et je le glorifierai encore 2. Et cette réponse du Père est elle-même une grande glorification du Fils. Du reste, sur les rives du Jourdain, le Fils fut entouré d'un éclat plus abondant et plus auguste, par le témoignage de Jean, par l'apparition symbolique de la colombe et par la parole du Père disant : Celui-ci est mon fils bien-aimé *. Ce qui n'empêche pas que, sur la montagne, devant trois disciples, il reçut une gloire magnifique, et dans cette même voix descendue de nouveau du ciel, et dans la merveilleuse et admirable transfiguration de son corps, et dans le témoignage de deux prophètes, qui apparurent s'entretenant avec lui *.
5. Reste donc que, selon la promesse du Père, Jésus soit glorifié une fois encore, et ce sera la plénitude de la gloire, plénitude à laquelle on ne pourra plus ajouter. Mais où sera donnée cette bénédiction? Ce ne sera pas, comme l'imagine l'Épouse , dans les places et les rues, si ce n'est peut-être dans celles dont il est dit : Tes places^ 6 Jérusalem, seront couvertes d'or pur, et le long de tes rues on chantera alléluia^. Là, en effet, le Fils reçoit de son Père une gloire à laquelle, au ciel même, rien n'est comparable ; car à qui des anges a-t-il jamais été dit : asseyez-vous à ma droite^l Et ce n'est pas parmi les anges seulement, mais parmi les autres esprits bienheureux qu'on ne rencontrerait personne capable de recevoir une pareille gloire. A aucun d'eux ne s'est adressée cette parole qui annonce une gloire singulière ; aucun n'a fait l'expérience
* Jean, xvii, 1, 5. — « Jean, xii, 28. — ' Math., ni. 14, 16, 17. — ♦ 14., xvii, 2, 5. — » Apoc, Tob., xiii, 22, — • Hébp., h 13.
SUR LE CANTIQUE DBS CANTIQUES
de cette parole. Les Trônes, les Dominations, les Principautés, les Puissances souhaitent contempler le Fils, mais n'ont pas la témérité de se comparer à lui. C'est donc & mon Seigneur qu'il a été dit et accordé par le Seigneur, de s'asseoir à la droite de sa gloire, comme possédant une gloire égale, une essence consubstantielle, une génération semblable, une majesté pareille, une même éternité. C'est là, là que le trouvera celui qui l'y cherchera, et qu'il verra sa gloire, non pas une gloire vulgaire, mais celle du Fils unique du Père ^
6. 0 Épouse que feres-vous? Croyez* vous pouvoir le suivre si haut? Tenterez*vous, se^ rez-vous capable de pénétrer en un sanctuaire si mystérieux, et de contempler le Fils dans le Père, et le Père dans le Fils? Non. Vous ne sauriez présentement aller là où il est ; vous irez plus tard . Courage cependant , suivez , cherchez; que cette gloire, que cette sublimité inaccessibles ne lassent pas vos efforts, et ne vous jettent pas dans le désespoir de trouver. Si vous pouvez croire, tout est possible à celui qui croit 3. La parole est près, estil dit, elk est sur vos Utres et dans vopre eœur^. Croyez et vous avez trouvé. Croire, en effet, c'est trouver. Les fidèles savent que le Christ habite par la foi dans leiu^s cœurs ^. Est<-il un endroit plus voisin? Cherchez donc avec sécu* rité et ardeur. Le Seigneur est bon à l'&me qui le cherche ^. Cherchez par vos désirs, vos actes, et trouvez par la foi. Que ne découvre pas cette foi? Elle atteint Tinaocessible; elle saisit l'insaisissable, l'Éternité même; elle l'enferme, en quelque sorte en son sein im*mense. J*ose le dire ; l'étemelle et bienheureuse Trinité que je ne comprends pas, je la crois, je la saisis par la foi, quand ma raison est impuissante à la comprendre.
1. Mais, dira-t*on, comment croire sans prédication, puisque la foi vient de ce qu'on entend, et qu'on n'entend que par la parole qui est prèchée ^ ? C'est à quoi Dieu pourvoira. Ûs sont prêts ceux qui apprendront à la nou*» veUe Ëpouse sur le point de s'unir à l'Ëpoux céleste, ce qu'elle doit savoir, qui la formeront, qui lui enseigneront la foi et lui donneront la règle de la piété et de la religion. Écoutez en effet ce qu'elle ajoute : Les sentinelles qui gardent la tille m'ont trouvée. Quelles sont ces sentinelles? Ceux, qu'en l'Évangile, le Sauveur déclare bienheureux, si son arrivée les trouve occupés à veiller 7. Sentinelles précieuses qui veillent sur notre sommeil, comme si
* Jean, i, 14. — * Marc., ix, 22. — ' Rom. , x,8. — ♦ Ephes., m, 17. — » Thren., m, 25. — • Rom,, x, 14, 17. — T Luc, XII, 37.
elles devaient rendre compte de nos âmes : gardiens excellents, dont l'esprit attentif, et les prières persévérantes explorent, avec sagacité, les ruses de l'ennemi, devancent la vigilance des méchants, éventent les pièges, brisent les rets, et déjouent toutes les tentatives hostiles. Ce sont les amis de leurs frères et du peuple chrétien qui prient beaucoup pour ce peuple et pour toute la sainte cité. Pleins de sollicitude envers le troupeau du Seigneur commis à leurs soins, ils consacrent leur cœur à veiller dès le matin devant le Seigneur qui les a créés, et ils élèvent leurs prières en présence du Très -Haut. Ils vclUent, sachant pourtant leur insuffisance à garder la cité, et n'ignorant pas que si le Seigneur ne la garde lui-même, vaines sont les veilles de celui qui la garde ^
8. Le Seigneur nous donne le précepte suivant : Veillez et priez pour que vous n'entriez pas en tentation '. Il est donc évident que, sans cet exercice des fidèles, et le souci des sentinelles, ni la cité, ni l'Épouse, ni les brebis ne sont en sûreté. Me demandez- vous la différence de ces noms? Ils ne sont qu'une même chose, que j'appelle cité, à cause de la collection qu'elle contient. Épouse par l'amour, brebis par la douceur. Voulez-vous voir que l'Épouse est Ici la même chose que la cité ? J'ai vu, dit l'apôtre, la cité sainte, la Jérusalem novkvélle descendant du ciel et de Dieu préparée comme une Épouse ornée pour son Épouw *. Vous vous assurerez qu'il en est ainsi des brebis, si vous vous rappelez que le premier gardien, Pierre, en recevant la charge, fût en même temps soigneusement averti de les aimer. Celui qui les lui confiait n'y eût pas mis tant d'attention, s'il ne s'était senti Epoux, et si sa conscience ne lui eût rendu ce témoignage. Écoutez cela, amis de l'Époux, si toutefois vous êtes vraiment ses amis. Amis, je n'ai pas dit assez; très-amis doivent être ceux qui jouissent de la faveur d'une telle familiarité. Ce n'est pas vainement que Jésus a répété si souvent : Pierre m* aimes-tu *? A mon avis, c'est comme s'il lui avait dit : si ta conscience ne te rend ce témoignage que tu m'aimes, que tu m'aimes fortement et parfaite-^ ment, c'est-à-dire, plus que tes biens, plus que les tiens, plus que toi-même, (ce qui répond aux trois interrogations) n'assume pas cette charge , ne t'ingère pas dans le soin de ces brebis, pour lesquelles j'ai versé mon sang. Parole terrible et capable d'émouvoir les cœurs insensibles des tyrans.