‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 35 sur 79 · SERMON LXXX · texte numérisé non relu

SERMON LXXX

dissertation subtile sur Vimage ou le Verbe de T)ieu, et Pdme qui est faite à cette image ;

de l'erreur de Gilbert de la Torée ^ évêque de Toitiers 3.

1 . J'ai appris que quelques-uns d'entre vous s'impatientaient parce que nos discours consacrés durant plusieurs jours à l'étude et à l'admiration des mystères, n'ont point été ou n'ont été que faiblement relevés du sel de la morale. C'est contre nos habitudes. Mais est-il permis de revoir ce que nous avons dit? Je ne veux pas aller plus loin , sans revenir sur nos pas. Eh bien! dites-moi, s'il vous en souvient, à quel endroit de l'Écriture vous avez commencé d'être ainsi trompés , afin que je remonte jusque-là. C'est à moi, ou plutôt c'est au Seigneur de qui nous tenons tout, qu'il appartient de réparer vos pertes. Où faut-il reprendre? A ce texte : Dans mon petit Ut j'ai cherché durant les nuits, celui que mon cœur

» Luc, xin, 33. — * Jérém., mi, 7. — » Discoure tcnn en 1U8, après le concile de Rein» où Tut condamné Gilbert.

aime? Oui, là, si je ne me trompe. Apartir de cet endroit je n'ai eu qu'un souci, celui d'écarter le voile épais des allégories et de mettre en lumière les secrètes délices du Christ et de l'Église. Revenons donc aux leçons morales^ car je ne dois pas refuser ce qui peut vous être profitable ; et ce retour sera très à propos, si tout ce qui a été dit précédemment du Christ et de l'Église est appliqué au Verbe et à l'âme.

2. Mais on me dira : Pourquoi unissez-vous ces deux choses ? Qu'y a-t-il de commun entre l'âme et le Verbe? Il y a entre eux une grande communauté de relations. Premièrement si grande est ici la parenté des natures que le Verbe c'est l'image, et que l'âme est faite sur cette image. Secondement la ressemblance atteste la parenté ; car l'âme n'a pas été faite seulement h l'image, mais encore à la ressem-

i Ps. XXXIV, 3. — » Osée, II, 19, 20.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

blance. Et en quoi donc, direz-vous? Parlons d'abord de Timage. Le Verbe est vérité, sagesse, justice: voilà rimage. L'image de qui? de la justice, de la sagesse et delà vérité? Cette imageest justice de justice, sagesse de sagesse, vérité de vérité ,aussi bien que lumière de lumière,etDieu de Dieu. L'âme n'étant pas image n'est rien de tout cela. Elle en est néanmoins capable et le désire, et c'est pour cela qu'elle est image, créature sublime, dont la distinction consiste en ce qu'elle est capable de majesté, et avide de droiture. Nous lisons que Dieu a fait l'homme droit * et cette capacité dont nous venons de parler prouve aussi qu'il l'a fait grand. Il faut en effet que ce qui est à l'image d'une chose , s'harmonise avec cette image, et ne participe pas vainement au nom d'image, de même que l'image elle-même ne porte pas vainement ce nom. De celui qui est image vous lisez: Comme il était dans la forme dfi Dieu, il n'a pas cru injuste de se dire égal à Dieu^. Et ici, par la forme de Dieu, on vous insinue sa rectitude, et par l'égalité, sa majesté. En comparant la grandeur à la grandeur, la majesté à la majesté, on vous montre que ce qui est fait image et l'image môme se correspondent, comme l'image répond à Celui dont elle est l'image. Et celui-là, c'est celui dont David chantait tantôt : Grand est le Seigneur notre Dieuj et grande est sa puissance ' : et tantôt : Le Seigneur notre Dieu est droit; en lui point d'injustice'^. L'image de ce Dieu à la fois grand et droit doit être aussi grande et droite, et l'àmc qui est à son image participe à ses attributs.

3. Mais je me dis : l'image n'a donc rien de plus que l'âme qui est créée sur elle, puisque nous assignons aussi à cette âme la rectitude et la grandeur ? Ah ! Elle lui est bien supérieure. L'âme a reçu avec mesure, l'image avec égalité, ce qui est incomparablement davantage. Remarquez encore ceci : l'âme tient ces deux biens ou de la création, ou d'une faveur ; l'image les a par la génération, ce qui est indubitablement plus magnifique. Et ce qui l'est plus encore, c'est que, dans l'âme, ces biens sont par Dieu, tandis que dans l'image ils sont de Dieu, de sa substance. L'image de Dieu lui est en effet consubstantielle ; et tout ce qu'il semble accorder à son image appartient à leur substance, et n'a rien d'accidentel. Observez encore \\n point par lequel l'image l'emporte. La grandeur et la rectitude (deux choses qui diffèrent par leur nature) ne font qu'un dans l'image. Non-seulement pour l'image la droiture c'est la grandeur ; mais encore la

» Eccli., VII, 30. — * Pbllipp., ii, 6, — • Pb. cxlvi, 5. — '* Ps. xci, 16.

grandeur et la droiture forment son être même. Il n'en est pas de même dans l'âme. Sa grandeur et sa rectitude diffèrent de celles de l'image, et diffèrent entre elles. En effet, si, comme je l'ai dit plus haut, la grandeur de l'âme consiste à être capable des choses éternelles ; si sa rectitude consiste à désirer les biens d'en haut, l'âme qui ne cherche ni n'aime les choses d'en haut, mais celles de la terre, n'est pas droite, elle est courbée, sans cesser pour cela d'être grande, puisqu'elle reste toujours capable d'éternité. Oui elle en est toujours capable, bien qu'elle ne l'atteigne pas, selon ce qui est écrit : L'homme passe en image ^. Cependant il n'est qu'image partielle; et la supériorité du Verbe c'est d'être une image entière. Comment le Verbe pourrait-il déchoir de la grandeur et de la rectitude, lui qui possède ces attributs de telle sorte qu'ils sont son essence ? On dit encore que l'homme est image en partie, car s'il ne l'était pas du tout, il n'y aurait pour lui aucun espoir de salut. Si l'âme cessait d'être grande, elle cesserait aussi d'être capable. Car c'est à la capacité, je l'ai dit, que se mesure la grandeur. Et comment l'âme espèrerait-elle un bien dont elle serait incapable? 4. Par la grandeur qu'il garde, même après la perte de la rectitude, l'homme reste encore à l'image de Dieu. Il est boiteux, si j'ose dire : c'est un enfant éloigné de son Père. De cet état il est écrit : Les fils étrangers m'ont mentiy ils se sont endurcis et ils ont boité dans leurs routes 2. Ils sont bien nommés fils étrangers, ils sont fils, puisqu'ils gardent la grandeur; ils sont étrangers, ayant perdu la rectitude. Et le psalmiste n'eût pas dit : Ils ont boité, mais ils sont tombés, ou quelque chose d'analogue, si, dans ces hommes, l'image avait été totalement effacée. Par la grandeur l'homme passe dans rimage. Quant à la rectitude, pareil à un boiteux, il est ébranlé; il dévie de l'image, l'Écriture disant : Cependant l'homme passe dans l'image, et il est vainement ébranlé. Oui vainement, car voici la suite : Il thésaurise, et il ne sait pour qui il amasse^. Pourquoi l'ignore-t-il, sinon parce que courbé vers la terre et la fange, il n'amasse que de la terre ? Et ce qu'il confie ainsi à la terre, il ignore pour qui il l'amasse, pour le ver qui ronge ou le voleur qui ravit, pour l'ennemi qui dépouiUe ou pour le feu qui dévore. Et c'est à cet infortuné ainsi abaissé, accroupi sur les biens terrestres, que s'applique cette parole plaintive : Je suis devenu malheureux, éternellement courbé, et je marche tout le jour dans la tristesse ^. Il

1 Pb. xxxviii, 7. — • Ps. xvii, 40. — > Ps. xxxvm, 7. * p8. xxxvn,!.

fï8

éprouve en lui-^méme la vérité de cette sentence du sage : Dieu a fait l'homme droite mais thomM seetjeH en d'wtfiQmbrahlei doulmTs^ ; et noudain sur lui çst tpmbé ce cri railleur ; Cùwrbe^ioi afin qvs noue passions^.

5. Mais par quelle route sommes-nous ar-^ rivés k ces réflexions? Je voulais montrer que la droiture et la grandeur (double bieu qui constitue l'image ) ne sont pas une même cliose dans Tftme, ni avec T'&me, comme nous avons justement montré qu'elles ne iaisaient qu'un dans le Verbe et avec lui. Pour la droiture, ce oui a été dit prouve qu'elle est différente et de l'&me et de sa grandeur, puisque, malgré son absence, l'&me, subsiste et subsiste grande, Mais comment établir la différence de l'ftme et de la grandeur? Il est impossible de l'établir, comme on a prouvé la distinction de l'&me et de la rectitude ; car l'&me ne saurait être privée de sa grandeur, comme elle peut être de la rectitude, L'&me n'est cependant pas à elle-même sa propre grandeur, encore qu'elle ne se rencontre pas sans sa grandeur, la grandeur se trouve hors de l'&me. Où la chercher? Dans les Anges. Ce qui rend les Anges grands, c'est ce qui fait l'élévation de r&me ; c'est la capacité d'atteindre l'éternité. Si l'&me est distincte de sa rectitude parce qu'elle peut en être privée, pourquoi ne serait-elle pas aussi distincte d'une grandeur qu'elle ne saurait regarder comme lui étant propre? Puisque la première qualité n'est pas l'&me toute ^tière, que la seconde ne réside pas dans l'&me seule, il est évident que toutes les deux sont distinctes de l'&me. D'ailleurs nulle forme n'est l'objet dont elle est ]a forme. Or, la grandeur est la forme de l'&me; la propriété qu'elle a d'en être inséparable n'est pas un obstacle à ce qu'elle en soit la forme. Car il en est ainsi de toutes différences substan-^ tielles; non-seulement de celles qui sont tellement propres & une chose qu'elles ne peu-* vent convenir & une autre, mais encore de quelques-unes qui sont communes h, plusieurs natures, La grandeur n'est donc pas l'&mQi pas plus que la couleur noire n'est le corbeau, que la blancheur n'est la neige, que le rire ou la raison ne sont l'homme, encore que vous ne rencontriez pas de corbeau qui ne soit noir ,de neige qui ne soit blanche, d'homme qui ne soit doué de la puissance du rh:e et de la faculté de la raison. Ainsi, l'ftme et la grandeur de l'&me bien qu'inséparables sont cependant distinctes. Comment ne le seraient-elles pas, quand ces qualités sont daus le sujet, tandis que l'&me est le sujet même

* ^ccle., vil, 30. — « Ittl.! u, 23.

et la substance? La seule nature souveraine et ipcréée, la Trinité-Dieu, peut revendiquer cette pure et singulière simplicité d'essence qui fait qu'en elle u n'y a point une chose et une autre, un lieu et un autre lieu, un moment et un autre moment. Tout en elle est uniforme et parfaitement un. Elle est tout ce qu'elle a, et ce qu'elle est, subsiste toujours, et d'une même manière. En elle, la pluralité se résout dans l'unité, la diversité dans l'identité , le nombre n'y produit pas la pluralité, ni la variété d'altération. Elle contient tous les lieux; eUe règle chaque chose en son lieu, sans qu'aucun lieu ne l'enferme. Le temps passe au-dessous d'elle, mais non pour elle. Elle n'attend pas l'avenir; elle ne se souvient pas du passé; elle ne sent point le présent.

6. Loin de nous donc, mes chers frères, ces nouveaux dialecticiens, ou plutôt ces nouveaux hérétiques qui soutiennent, d'une façon impie, que la grandeur par laquelle Dieu est grand, la bonté par laquelle il est bon, la sagesse par laquelle il est sage, la justice par laquelle il est juste, enfin la divinité par laquelle il est Dieu, ne sont pas Dieu. Par la divinité, disent-ils, il est Dieu, mais la divinité n'est pas Dieu. Peut-être Qu'assez grande pour le rendre Dieu, elle dédaigne elle-même d'être Dieu. Si elle n'est pas Dieu, qu'est-elle donc? Ou elle est Dieu, ou quel' que chose qui n'est pas Dieu, ou elle n'est rien. Vous ne m'accordez pas qu'elle soit Dieu ; mais vous ne soutenez pas qu'elle ne soit rien, elle qui de votre aveu est si nécessaire & Dieu, que, sans elle, non-seulement Dieu ne peut exister, mai9 qu'il n'existe que par elle. Est-elle quelque chose qui n'est pas Dieu, elle sera ou moindre que Dieu, ou plus grande, ou égale. Moindre ? Mais comment , puisqu'il est Dieu par elle ? Reste & soutenir qu'elle est plus grande que Dieu, ou qu'elle lui est égale. Si elle est plus grande, c'est elle qui est le Dieu Souverain, et non plus Dieu, Est-elle égale à Dieu, voilà deux souverains l}iens, au Ueu d'un ; et le sentiment catholique repousse ces deux conclusions. Par conséquent, nous avons de la grandeur, la bonté, la justice, la sagesse en Dieu, absolument la même idée que de la divinité. Elles ne font qu'un en lui. Dieu n'est pas bon par une raison différente de celle qui le rend grand : sa justice et sa sagesse n'ont pas une autre source que sa grandeur et sa bonté. Tous ces attributs n'ont pas un principe différent de celui qui le faitDieu, et ce principe n'est pas différent de lui-même,

7, L'hérétique dit : Eh I quoi! Vous niez que Dieu ne soit Dieu que par sa divinité ? Non, mais je soutiens que la divmité c'est pieu

SUR LE CANTIQUE DBS CANTIQUES

vn

même, et je n'admets pas en Dieu quelque chose de supérieur à lui. Je dis qu'il est grand par la grandeur, mais une grandeur qui est lui, et je n'accepte rien de plus grand que Dieu. Je confesse qu'il est bon, mais d'une bonté qui est lui, et je ne trouve rien de meilleur que Dieu ; j'en dis autant des autres attributs. C'est volontiers, en toute sécurité, et d'un pied libre, comme on dit, que je me range au sentiment de celui qui disait : « Dieu a n'est grand que par la grandeur qui est « lui-même, sinon cette grandeur serait plus « grande que Dieu. » Ainsi parlait Augustin, ce formidable marteau des hérétiques i. Si donc, on veut parler de Dieu en termes propres, il sera plus exact et plus convenable de dire : Dieu est sa grandeur, sa bonté, sa justice, sa sagesse, que. Dieu est grand, bon, juste ou sage.

8. C'est donc avec raison que, dans le concile récemment célébré à Reims, le pape Eugène et les autres évèques ont estimé dange-* reuse et suspecte l'exposition tirée du livre de Gilbert évèque de Poitiers, qui, aux paroles de Boêce sur la Trinité, paroles très-justes et trèscatholiques, ajoutait ce commentaire : « Le Père est vérité, c'est-à-dire vrai ; le Fils est vérité, c'est-à-dire vrai ; l'Esprit-Saint est vérité, c'est-à-dire vrai. Et ces trois ensemble ne sont pas trois vérités, mais une vérité, c'est-à-dire, un seul vrai. » Explication obscure et perverse ; il eût été et plus vrai et plus exact de dire au contraire : Le père est vrai , c'est-à-dire vérité ; le Fils est vrai , c'est-à-dire vérité ; le Saint-Esprit est vrai, c'est-à-dire vérité. Et ces trois sont un seul vrai, c'est-à-dire, une vérité. Ce qu'il aurait fait s'Ù eût daigné suivre saint Fulgence dans ces paroles. « Il n'y a qu'une « vérité d'un seul Dieu ; bien plus, l'unique (c vérité, un seul Dieu ne permet pas d'associer

» De la Trinité. Uv. v, ch. x, n» 11.

« le service et le culte du Créateur et de la « créature i. » Excellente correction qui parle avec vérité de la Vérité même, qui pense, d'une façon pieuse et catholique, de la vraie et pure simplicité de la substance divine, dans laquelle il ne peut y avoir rien qui ne soit pas elle, et elle-même est Dieu. En quelques autres endroits, le livre de l'évêque sus-mentionné a paru s'écarter plus visiblement encore de l'orthodoxie ; dans celui-ci, par exemple, Boêce écrit : « Quand on dit Dieu, Dieu, Dieu, cela « se rapporte à la substance. » Et notre commentateur ajoute : « non pas la substance qu'il « est, mais par laquelle il est. » A Dieu ne plaise que l'Église catholique consente jamais à admettre une substance, ou une chose par laquelle Dieu soit, et qui ne soit pas Dieu même! 9. Mais je ne parle pas contre lui, car, dani ce concile, il s'est humblement soumis à la sentence des évèques, et il a lui-même for-> mellement condamné ces propositions et d'autres encore dignes de censure. Je parle pour ceux qui, contrairement à l'interdit apostoli* que promulgué dans cette assemblée, copient et lisent ce livre, s'obstinant à suivre cet évèque en des idées qu'il a abandonnées, et préférant, en lui, le maître qui enseigne Terreur, au maître qui leur apprend à se corriger. Je parle aussi pour vous ; à l'occasion de la différence de l'i* mage et de l'Ame faite à l'image de Dieu, j'ai cru cette digression utile. Si par hasard quelques-uns avaient bu à ces eaux dérobées en apparence plus douces ^, cet antidote en déchargera leur cœur ; ils apporteront un esprit plus libre à ce quHl me reste à dire, sur la ressemblance, pour accomplir ma promesse ; et ils puiseront des joies plus pures non pas à nos fontaines, mais à celles du Sauveur, de l'Ëpoux de l'Église, Jésus-Christ, le Dieu supi'ême dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

* Li?. de la fol orthod., ch. I. — » Prov.. ix, 17.

SERMON LXXXI

*Z)m rapport et de la ressemblance de Vdme avec le Verbe^ selon ndentité dessence,

r immortalité de vie et le libre arbitre.

i . Il a été question précédemment de Taflinité de Tâme avec le Verbe, et cela devait être. Quel rapport, en effet, peut exister entre une aussi haute majesté et une si profonde pauvreté, qui permette à une telle bassesse et à une teUe élévation de s'embrasser comme deux époux? Si nous disons vrai, c'est le sujet d'une bien joyeuse confiance; si nous trompons, c'est une audace bien punissable, n fallait donc étudier ces rapports ; nous en avons déjà découvert quelques-uns, mais pas tous. QueUe intelligence, même bornée, ne comprend combien se touchent de près et l'image et ce qui est fait à l'image 1 Le discours d'hier, s'il vous en souvient, a rapporté ces choses à des objets différents, et on y a montré l'affinité non-seulement de l'image, mais de la ressemblance. Mais on n'a pas dit encore en quoi consiste la ressemblance. Appliquons-nous à cette recherche, afin que l'&me, connaissant mieux son origine, rougisse davantage de mener une vie qui en soit indigne ; qu'elle applique ses efforts à répai*er les ravages causés dans sa nature par le péché; et, qu'avec la grftce de Dieu, menant une conduite digne de sa race, elle puisse approcher avec confiance des embrassements du Verbe.

2. Que ce noble privilège de la ressemblance divine lui apprenne qu'en elle existe une simplicité naturelle de substance , d'où il résulte que pour elle, être c'est vivre, encore que ce ne soit ni bien vivre, ni vivre heureuse. Il y a ressemblance et non égalité ; c'est un degré voisin, mais un degré. Il n'y a pas, en effet, même excellence ou pareille élévation à posséder l'être qui donne la vie, ou à posséder l'être qui donne la vie heureuse. Si c'est ici le propre du Verbe à cause de sa sublimité, c'est là la part de l'àmc ; à cause de sa ressemblance : la prééminence du Verbe restant sauve , visible est l'affinité des natures, visible est la prérogative de l'&me. Et pour me rendre encore plus clair, en Dieu seul, l'être est le bonheur, la simplicité première à son plus haut degré

de pureté. L'autre lui est semblable, elle consiste dans l'être qui est la vie, et c'est la part de l'ftme. De ce degré inférieur, on peut s'élever non-seulement à la bonne vie, mais à la vie heureuse. Ce n'est pas qu'alors, même pour celui qui est parvenu à ce point, être et vivre heureux soient identiques. S'il peut tirer gloire de la ressemblance, la disparité arrachera toujours de ses os ce cri : Seigneur qui est semblable à vous 1 ? Il y a néanmoins là pour l'ftme un degré excellent, duquel, etduquel seul, on s'élève à la vie bienheureuse.

3. Car les êtres vivants se divisent en deux genres, les êtres sensibles, et ceux qui ne le sont pas. Les êtres sensibles l'emportent sur les insensibles, et supérieure à eux tous est la vie qui fait vivre et sentir. On ne placera pas au même rang la vie et l'être qui vit, encore moins la vie et ce qui en est privé. L'âme vit de la vie, mais d'une vie qui est en elle ; et, pour cette raison, elle est moins vivante qu'elle n'est vie, pour parler d'elle en termes propres. Mise dans le corps, elle le vivifie, en sorte que ce corps, par la présence de la vie , ne devient pas la vie, mais est vivant. D'où il résulte clairement que, pour un corps même vivant, la vie n'est pas la même chose que Têtre ; un corps peut êti*e sans vivre, moins encore les êtres privés de la vie s'élèveront-ils à ce degré. Tout ce qui est appelé où est vie ne saurait y arriver de suite. Il y a la vie des bêtes et la vie des arbres, la première douée, l'autre dénuée de sentiment. Ni dans l'une, ni dans l'autre, l'existence n'est identique à la vie, puisque, selon une opinion commune, ces vies résidaient dans les éléments avant de circuler l'une dans les membres des animaux, l'autre dans les rameaux des arbres. Mais selon ce principe, en cessant d'être vivifiés, ces êtres cessent de vivre, sans pourtant cesser d'exister. Ils se divisent, ils entrent en dissolution, comme des éléments liés et attachés ensemble. Aucun n'est absolument simple; ils se composent de plusieurs parties;

^ Pt. KXXIVi 10.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

c^est pour cela qu ils ne sont pas réduits au néant, mais qu'ils se décoinposent en parties dont chacune retourne à son principe; par exemple, Fair retourne à Tair, le feu au feu, et ainsi du reste. Dans cet ordre de vie, vivre et exister ne sont pas la môme chose puisque cette vie subsiste même quand la forme n'existe pas.

4. Or, nul des êtres chez qui l'existence n'est pas identique à la vie, ne s'élèvera jamais jusqu'à la vie bonne et heureuse, puisqu'il a été impuissant à atteindre même ce degré inférieur. L'&me humaine qui seule le posâde visiblement^ a été créée avec cette dignité ;'elle est vie venue de la vie, être simple fait par celui qui est simple, être immortel produit par celui qui est immortel, en sorte qu'elle n'est pas très-éloignée du degré supérieur où la vie et la félicité sont une même chose, de ce degré où réside le seul Heureux, le seul Puissant^ le Roi des rois, le Maître des maîtres. L'âme doit à sa condition non pas d'être, mais de pouvoir être heureuse, approchant ainsi, autant que possible, du degré suprême, sans toutefois, l'atteindre. Car, nous l'avons dit, même pour elle, quand elle sera bienheureuse, l'être ne sera pas identique au bonheur. Nous avouons la ressemblane, en repoussant l'égalité. Par exemple. Dieu est ^ie, et l'&me est vie ; voilà une ressemblance , mais avec une disparité. L'âme ressemble à Dieu en ce qu'elle est vie, en ce qu'elle vit d'elle-même, en ce qu'elle est non-seulement vivante, mais vivifiante, comme Dieu est aussi tout cela. Elle diffère de lui, comme la chose créée de celui qui l'a créée. Elle diffère de lui, en ce qu'elle ne serait pas, s'il ne l'eût faite, et en ce qu'elle ne vivrait, si elle n'était vivifiée par lui. Elle ne vivrait pas de la vie spirituelle, veux-je dire, et non de la vie naturelle. Car l'âme qui ne vit pas de la vie spirituelle, vit nécessairement et à jamais de la vie naturelle. Mais quelle vie donc que celle à laquelle il eût mieux valu ne pas arriver, si on doit la perdre? C'est plutôt une mort, et d'autant plus dure, que c'est la mort du péché et non celle de la nature. Ah I La mort des pécheurs est détestable ^ Ainsi l'âme qui vit selon la chair est morte toute vive. Mieux valait pour elle ne pas vivre du tout, que de vivre de la sorte. De cette mort vivante elle ne sortira jamais, si ce n'est par le Verbe de vie, ou plutôt, par le Verbe qui est la vie, la vie vivante et vivifiante.

5. Du reste , l'âme est immortelle, et elle ressemble en cela au Verbe, sans lui être égale. L'immortalité de la Divinité est si excellente que Fapôtre dit de Dieu que seul il pos^

i Pi. xziiii, 22.

iide V immortalité ^ Ceci est dit, je crois, pour exprimer que Dieu seul est immuable par nature, lui qui a dit : je suis le Seigneur et je ne change pas ^.En effet, l'immortalité vraie et parfaite ne comporte ni changement, ni fin, car tout changement est une imitation de la mort. Tout être qui change, passant d'un état à un autre, il faut que ce qu'il est actuellement meure pour que commence ce qu'il n'est pas encore. Que si les changements sont autant de morts, où est Fimmortalité ? Les êtres créés sont assujétis, malgré eux, à cette loi de vanité, à cause de celui qui les y a soumis ^. Pourtant l'âme est immortelle, car elle est à ellemême sa vie, et comme elle ne saurait déchoir d'elle-même, elle ne saurait déchoir de la vie. Mais comme il est constant qu'elle change par ses affections et ses mouvements, qu'elle se reconnaisse semblable à Dieu en immortalité , sans oublier qu'il lui manque une grande condition d'immortalité, et qu'elle réserve l'immortalité parfaite et absolue à Celui en qui ne ne se rencontre ni changement, ni ombre de vicissitude. Toutefois cette étude nous a révélé dans l'âme une dignité qui n'est pas vulgaire, puisqu'elle nous est apparue touchant au Verbe par deux points, la simplicité de l'essence et la perpétuité de la vie.

6. Mais voici encore ime observation que je ne dois pas omettre, une observation qui n'amoindrit pas la dignité de l'âme ou sa ressemblance avec le Verbe; mais qui, au contraire, l'accroît peut-être; je veux parler du livre arbitre, privilège divin qui reluit en l'âme, comme une pierre précieuse enchâssée dans l'or. Grâce à lui, l'âme possède la connaissance, le discernement du bien et du mal, de la vie et de la mort, de la lumière et des ténèbres , et la puissance de choisir entre ces choses. Entre toutes ces choses, cet œil de l'âme discerne et prononce, comme un arbitre et un juge, aussi éclairé en son jugement que libre en son choix. C'est pourquoi il est nommé libre arbitre, parce qu'il s'arrête en l'un ou l'autre de ces choix au gré de la volonté. Par là l'homme est capable de mériter, car le bien ou |le mal que vous faites, et que vous étiez libre de ne pas faire sont justement imputés à mérite. Et comme on a raison de louer non - seulement celui qui a pu faire le mal et ne l'a pas commis, mais aussi celui qui, libre d'omettre le bien, l'a accompli : ainsi ne peuvent se dérober à un mérite malheureux et celui qui pouvant éviter le mal, ne l'a pas évité, et celui qui pouvant faire le bien, l'a négligé. Point de mérite sans liberté, c'est pourquoi les animaux dénués de raison

< I Tim., VI, i6. — « MiUach., m, 6. — • Rom., viii, 20.

SKRMONS DE SAINT KSRNURD

ne sauraient mériter. La déUbération n'esustant pas che« eux, point de liberté. Ils sont guidés par la sensibilité, emportés par Tinstinct, entraînés par Tappétit. Ils n'ont pas le jugement par lequel on se connaît et se dirige, puisqu'ils sont privés de l'instrument môme du jugement, la raison. Aussi ne sont-ils pas jugés, parce qu'ils ne jugent pas eux'^mémes. Comment, en effet, exiger d'eux la raison qu'ils n'ont pas reçue?

7« L'homme seul n'est pas ainsi nécesssité p&r sa nature; seul, il est libre, Cependant, par le péché, l'homme éprouve une certaine violence, mais de la part de sa volonté et non de sa nature, et cette violence ne le prive pas de sa liberté innée. Car ce qui est volontaire est libre. Par suite du péché, le corps corruptible appesantit l'&me, mais par le poids des affections, et non par un poids matériel. Si l'ftme qui est tombée d'elle-même estincapable de se relever toute seule, la volonté en est la cause. AUanguie et gisante sous Famour vicié et vicieux d'un corps corrompu, elle ne peut unir à cet amour celui de la justice. Et ainsi, en je ne sais quelle manière aussi dépravée qu'étrange, la volonté dégradée par le péché, devient à elle-même une nécessité ; mais cette nécessité étant volontaire ne peut excuser la volonté, et la volonté séduite ne peut exclure la nécessité. C'est une certaine violence douce qui nous caresse en nous poussant, et qui pousse en caressant; d'où il arrive que la volonté coupable, ayant une fois consenti au péché , ne peut plus se délivrer elle-même, sans avoir pourtant sujet de s'excuser. De là ce cri d'un homme qui gémit sous le fardeau de cette nécessité : 5ei« gneur^ je souffre ^iolmce^ répondez pour moi. Puis, sachant qu'il n'a pas le droit d'accuser Dieu, puisque sa volonté personnelle est plutôt en cause, il ajoute : Que dirais-ie^ ou que me répondra-t'ilj puisque c'est moi qui ai agi T ^ D se sentait sous le joug, mais sous le joug d'un esclavage volontaire. Misérable à cause de l'esclavage, il était cependant inexcusable à cause de sa volonté. C'est, en effet, la volonté qui, Ubre d'elle-même, rend esclave du péché en y consentant. Cependant c'est la volonté qui se met sous le joug du péché, et le porte volontairement.

8. On me dira peut-être : Voyez donc ce que vous avancez. Pouvez-vous appeler volontaire ce qui est évidemment devenu néces* saire? £t cependant j'ai dit vrai, car c'est la volonté qui s'est enchaînée; mais elle n'y reste pas elle-même. Elle y est retenue, et

t IMI., uxvni, 14, 19.

malgré elle. Vous m'accordez qu'elle est retenue. Mais n'oubliez pas que c'est la volonté que vous avouez être enchaînée. Et vous dites que la volonté ne veut pas ? |Mais la volonté n'est pas retenue qu'elle ne le veuille. Car elle n'est volonté que parce qu'elle veut. Si elle est enchaînée parce qu'elle le veut, elle s'enchaîne elle-même. Que dira-t-elle donc, que répondra-t-elle, puisqu'elle a agi elle-même? Qu'a*t-elle fait? Elle s'est rendue esclave. C'est pourquoi il est dit : Celui qui fait le péehé est esGlai>e du péehé ^ C'est pourquoi quand eUe a péohé (et elle a péché en se décidant à obéir au péché), elle s'est asservie. Elle reste libre, tant qu'elle n'a pas agi ainsi ; mais eUe fait le péché, en se retenant dans cette servitude. La volonté ne saurait être maîtrisée malgré elle ; elle est la volonté. Et parce qu'elle veut, elle ne s'est pas seulelement rendue une fois esclave; elle reste telle. Par conséquent (il faut le redire) que ré^ pondra-t-elle à Dieu, puisque son esclavage a été et est volontaire ?

9. Mais, direz'vous, vous ne m'ôterez pas la conviction de la nécessité que je subis, que je sens en moi, et contre laquelle je lutte sans cesse. Et où sentez-vous cette nécessité? N'estce pas dans la volonté ? Vous voulez donc fermement ce que vous voulez nécessairement. Oui, vous voulez puissamment ce que vous ne pouvez pas ne pas vouloir, malgré une énergique résistance. Or, où il y a volonté, il y a aussi liberté. Je parle ici de la liberté naturelle, et non de la liberté spirituelle, de cette liberté j dit l'apôtre, dontlésm-Christ nous a dé- Hfyrés ^. Car de celle-là, le même apôtre dit : Là où est tesprit du Seigneur est aussi la liberté h Ainsi, par un phénomène aussi étonnant que malheureux, l'&me est à la fois esclave et libre sous cette nécessité volontaire et tristement libre aussi : esclave, à cause de la nécessité qu'elle subit, libre à cause de sa volonté ; et, ce qui est plus surprenant encore, et plus m^dheureux, elle est coupable parce qu'elle est libre, et esclave parce qu'elle est coupable, et par conséquent esclave parce qu'elle est libre. Homme infortuné que je suis! Qui me délivrera de cette honteuse servitude ? Je suis malheureux et libre : libre comme homme, malheureux comme esclave ; libre en tant que semblable à Dieu ; malheureux en tant que son ennemi. 0 protecteur des honimesy pourquoi m*avez^ous établi votre adversaire? Et vous m'avez établi dans cette situation en ne me la rendant pas impossible. D'un autre côté, j'ai pris moi-même cette at-

* JeaD, VIII, 34, — • Galat, iv, 31 , — • Il Cor., in, 17,

■ai

SUR LE CANTIQUE DBS CANTIQUES

titude, et je me suis devenu à charge à moimême 1. Et c'est justice que votre ennemi devienne aussi le mien, que celui qui lutte contre vous lutte aussi contre moi. Pour moi devenu à la fois votre adversaire et le mien, je rencontre, en mes membres, un principe de résistance à votre loi et à mon cœur : qui donc me sauvera de mes propres mains ? Je ne fais pas ce que je veux, empêché par moi et non par un autre, et je fais ce que je hais 2, sans autre impulsion que la mienne. Pourquoi ces obstacles et ces impulsions n*ont-ils pas assez de violence pour cesser d'être volontaires? J'aurais peut-être une excuse. Ou pourquoi encore tout cela n'est-il pas assez volontaire pour n'être plus violent ? Taurais l'espoir de me corriger. Mais il n'est pas d'issue à ma misérable condition, puisque, je l'ai dît, la volonté me rend inexcusable, et la nécessité incorrigible. Ah ! qui m'arrachera aux mains du pécheur, aux mains du méchant qui agit contre la loi 3?

10. Vous me demandez de qui je dois me plaindre ? De moi. Je suis pécheur, parce que j'ai péché, et hors la loi , parce que je persiste volontairement à agir contrairement à la loi. Car ma volonté est cette loi même de mes membres qui regimbe contre la loi divine. Et, parce que la loi de Dieu est celle de mon esprit, selon qu'il est écrit \ La loi de Dieu esi dans son cceur ^, à cause de cela, ma propre volonté se trouve contraire à moi-même, ce qui est le comble de l'iniquité. A l'égard de qui ne serais-je pas injuste, moi qui le suis envers moi-même? Celui qui est mauvais pour lui^mimBji pour qui sera-t-il bon *? Ten conviens, je ne suis pas bon, car le bien n'habite pas en moi. Je me consolerai cependant, en entendant les saints s'écrier : Je sais que le bien n'est pas en moi. Il y a ici une distinction , l'apôtre dit en lui^ entendant sa chair, à cause de cette loi de contradiction qui y réside. Il a aussi une loi dans son esprit, et une meilleure. Est-ce que la loi de Dieu n'est pas bonne ? Que s'il est mauvais, à cause de cette loi mauvaise, comment n'est-il pas bon par l'autre loi qui est bonne ? Mauvaise est celle qu'il porte en sa chair, et par elle il est lui-même mauvais. Et il n'est pas bon en vertu de la bonne loi? Non. La loi de Dieu est

1 Job, vu, 20. — » Rom., VII, i5. — « Ps. lxx, 4.— * Id., xxxvi, 31. —* l^ocle., xiv, 3,

en son esprit, et elle y est de façon à être la loi de l'esprit : témoin l'apôtre lui-même disant : Je trouve en mes membres une autre loi qui combat la loi de mon esprit. Quoi ! il appelle sien ce qui appartient à sa "chair, et il n'appelle pas du même nom ce qui appartient à son esprit ? Moi je soutiens qu'il a plus de raison de parler ainsi. Pourquoi ne dirais-je pas ce qu'il déclare lui-môme î Car par l'esprit il obéit à la loi de DieUy et par la chair il obéit à la loi de péché. Il nous montre nettement ce qu'il regarde comme sien, quand il déclare que le mal qui réside en sa chair lui est étranger, et s'écrie : Ce n'est donc pas moi qui fais cela, mais le péché qui habite en moin Peut-être a-t-il expressément signalé une loi différente en sa chair, parce qu'il la regarde comme lui étant étrangère, et provenant d'ailleurs. Ce qui me fait pousser la hardiesse plus loin, peut-être sans trop de témérité, et dire : Paul cesse d'être mauvais à cause du mal qui est en sa chair , et il est bon à cause du bien qui réside en son esprit. Eh ! N'est-il pas bon celui qui consent à la loi de Dieu, et la reconnaît .bonne ? S'il s'avoue esclave de la loi de péché, c'est en sa chair, et non en son esprit. De ces dewc choses, laquelle faut-il imputer à saint Paul ? A vous de prononcer. Pour moi je me persuade que ce qui appartient h l'esprit l'emporte sur ce qui est de la chair, non-seulement à mes yeux, mais h ceux de saint Paul qui s'écrie : Si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui fais ce mal, c'est k péché qui habite en moi ^

11. Mais c'en est assez sur la liberté, Dans l'opuscule que j'ai composé sur la grâce et le libre arbitre, vous trouverez, sur l'image et la ressemblance I des idées différentes de celle-KU, sans lui être contraires. Vous avez lu ce traité ; vous venez d'entendre ce que je viens de dire ; je laisse le choix à votre appréciation , et si vous trouvez quelque chose de mieux je m*en réjouis, et m'en réjouirai. Du reste, voici pour le moment, trois points fixés, la simplicité, l'immortalité, la liberté de l'&me. J'ai la conviction que vous voyez maintenant clairement que, dans sa noble et native ressemblance avec le Verbe, l'àme trouve une certaine parenté avec lui, avec l'Époux de l'Église, Jésus-Christ notre Seigneur, le Dieu suprême béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

1 Hom., vu, 18,' 23, 915. 20.

SERMON LXXXII

Comment rame demeurant semblable à T)ieu lui est dissemblable par le péché ^ en simplicité y

en immortalité et en liberté.

1. Quel est votre sentiment? Ne pouvonsnous pas revenir à Texposition de la suite du cantique d*où nous nous sommes écartés ? La parenté du Verbe et de TAme, objet de notre digression, est maintenant évidente. Nous le pourrions à mon avis, s'il ne restait dans ce qui a été dit quelques points douteux. Je ne veux vous dérober, ni passer sous silence aucune explication utile. Et comment oserais-je donc vous priver de ce que je reçois pour vous ? Je connais un homme qui, mû, sinon par une pensée infidèle, du moins par un sentiment de défiance, retenait, dans son discours, les in^irations du Saint-Esprit, les réservant pour une autre occasion : il lui fut dit (il le crut du moins) : tant que tu garderas ainsi ces inspirations, tu n*en recevras pas d'autres (a). Que serait-ce donc si cette conduite, au lieu de lui être dictée par la pensée de son indigence, eût eu pour cause la jalousie du progrès de ses frères? N'eût-il pas été alors justement privé de ce qu'il semblait posséder? Que Dieu éloigne de moi de telles dispositions, comme il l'a toujours fait ! Daigne cette inépuisable source de sagesse se répandre abondamment en moi qui en ai toujours communiqué à d'autres les eaux, sans cesser de répandre autour de moi les trésors qu'elle m'a donnés I Si je vous trompais, de qui ne devi'ais-je pas redouter d'être moi-même trompé?

2. Il y a donc, dans ce que j'ai dit précédemment, un point qui pourrait être une pierre d'achoppement, s'il n'était éclairci. Et si je ne me trompe, parmi ceux qui sont ici, il en est qui ont conçu des scrupules à propos de ce

(a) Saint Bt^Trmrd so désigne lui-même , à la façon de saint Paul , ainsi que l'atteste Césaire d'Heisterbach , Ser^ mon Tpour l'octave de Noël, « Un jour, dit-il, qu'il dictait, « qu'il avait sous la main un témoignage tout à fait appro- « prié à ce qu'il composait, et qu'il voulait le réserver pour « la fln, craignant de manquer alors d'idées, 11 entendit une « voix du ciel ;lui dire : si tu réserves ceci , il ne te sera « plus rien donné. » Tant il parlait peu de lui-même ! dit Manrique. Dieu parlait en lui. Voir sur le même sujet Serm, xviii, n« 2, *wr le Cantique,

que je veux dire. Cette triple ressemblance avec le Verbe que nous avons assignée à l'âme, ou plutôt, dont nous l'avons trouvée empreinte, vous souvient -il qu'elle nous a semblé en être inséparable? Ceci paraît en contradiction avec quelques témoignages des Écritures, par exemple avec ce texte des Psaumes : L'homme élevé en honneur n'a pas tompriSf il est devenu comme les animaux sans raison et s'est fait semblable àeux^iot avec cet autre : Ils ont échangé leur gloire pour la ressemblance du bœuf qui se nourrit d'herbe ^. J'en dirai autant des autres passages qui semblent affirmer tous, qu'après le péché, la ressemblance est détruite dans l'&me. Que répondre à ces textes ? Dirons-nous que ces trois choses ne sont pas en Dieu, et qu'il &ut chercher d'autres points sur lesquels repose la ressemblance? Ou que ces choses sont bien en Dieu, mais non dans l'&me, et qu'il est ainsi impossible d'y trouver cette similitude ? Ou qu'elles sont dans l'âme, mais qu'elles pourraient n'y être pas, et que pour cela eues n'en sont pas inséparables ? Non. Ces attributs sont en Dieu et dans l'âme, et y sont toujours. Nous n'avons à regretter rien de ce que nous avons dit, car tout est d'une vérité absolue et inébranlable. Mais, si l'Écriture parle d'une dissemblance produite, ce n'est pas que la ressemblance indiquée plus haut soit détruite dans l'âme, une autre y est surajoutée. L'âme ne se dépouille pas de sa forme native, elle en revêt une qui lui est étrangère, sans perdre la première. Et celle qui survient peut bien obscurcir la forme native, mais non la détruire. Leur cœur insensé est obscurci, dit l'apôtre ^, Comment l'or s'est-il obscurci? Comment s'est changé son brillant éclatai Le prophète déplore que l'or soit obscurci, mais il reste de l'or. Il pleure sur sa couleur excellente altérée, mais le fond de la couleur subsiste. Ainsi la simplicité de l'âme subsiste inébran-

« Ps. xLviii, 13, 21 . — * Ps. cv, 20. — • Rom., i, 2t.— * Thren., iv, 1.

SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

lable, bien qu'elle soit invisible et cachée sous la duplicité de la fourberie humaine, de la dissimulation et de l'hypocrisie.

3. Quelle alliance étrange que la duplicité unie à la simplicité ! Qu'il est indigne d'élever une pareille architecture sur un semblable fondement ! C'est ainsi que le serpent s'était enveloppé de ruse, quand, pour mieux tromper, il se présentait comme un conseiller et sous des dehors amis. Tel est aussi la conduite des habitants du paradis séduits par lui, quand ils s'efforçaient de couvrir la honte de leur nudité et sous l'ombre épaisse du bois, et sous une ceinture de feuillage, et sous leurs excuses ^ Comme à dater de celte heure, le venin de l'hypocrisie a largement infecté toute leur postérité 1 Donnez-moi donc un fils d'Adam, je ne dis pas qui veuille, mais qui supporte de paraître ce qu'il est véritablement ? Cependant en toute âme, avec cette duplicité originelle, subsiste un fonds de simplicité, en sorte que ce contraste ne fait qu'accroître en nous la confusion. L'immortalité y subsiste également, mais obscurcie et voilée sous les ténèbres que projette la mort corporelle. Car, bien que l'âme ne soit pas privée de la vie, elle reste désormais impuissante à assurer à son corps le bénéfice de la vie. Et que dis-je?Elle ne peut même retenir en elle la vie spirituelle. En effet l'âme qui a péché est condamnée aussi à mourir 2. Sous l'invasion de cette double mort, cette immortalité telle quelle que l'âme garde n'est-elle pas pleine d'ombres et de misères? Ajoutez que le désir des choses terrestres (toutes destinées à périr) épaissit encore ces ombres, en sorte que, dans une âme qui vit de la sorte, on ne voit que sombres aspects et image de la mort. Pourquoi donc cette âme immortelle n'espère-t-elle pas après bien des immortels comme elle, impérissables, afin de se montrer ce qu'elle est et de vivre de la vie pour laquelle elle a été faite? Mais elle ne goûte, elle ne cherche que l'opposé ; par une vie indigne, elle se modèle sur les choses périssables, et par l'abaissement et la vulgarité de ses habitudes, elle affaiblit en elle l'éclat de l'immortalité. Pourquoi, en effet, l'appétit des choses mortelles ne ravalerait-il pas une âme immortelle au niveau des êtres périssables T Celui qui manie de la poix, est-il écrit, sera sali par elle 3. Par la jouissance des choses mortelles, l'âme se revôt en quelque sorte de mortalité^ et sous cette ressemblance de la mort, eUe a obscurci son vêtement d'immortalité, sans toutefois le dépouiller tout à fait.

Page 1