Considérez Eve : vovcz comment son
* Gen., m. — î Ezcch., xiii. \, — » Eccie., .\ui. I .
âme immortelle a terni la gloire de son immortalité, en aspirant à des biens mortels. Pourquoi n'a-t-elle pas dédaigné les choses passagères, bornant ses désirs à des biens immortels et éternels comme elle? Elle vit que le fruit était beau aux yeux, agréable à la tue, et suave au goût^. 0 femme! cette suavité, ce charme, cette beauté ne sont pas pour vous, et s'ils sont à vous, à cause de la portion d'argile qui est vous, ils ne vous appartiennent pas exclusivement ; ils sont communs à tous les animaux. La suavité, la beauté qui vous appartiennent ont une autre source. Elles sont éternelles et viennent de l'éternité. Pourquoi imprimez- vous à votre âme ime forme, ou plutôt une difformité étrangère ? Ce qu'il est doux d*avoir, on craint de le perdre, et la crainte est une couleur. En déteignant sur la liberté, elle la recouvre et la rend différente d'elle-même. Elle resterait plus digne de son origine, en s'affranchissant de tout désir et, par conséquent, de toute crainte ; elle défendrait ainsi sa liberté contre cette crainte servile et la garderait dans toute sa vigueur et son éclat. Hélas! il n'en est pas ainsi. Cette belle couleur a été altérée. Vous fuyez, vous vous cachez et vous vous dérobez à la voix du Seigneur. Pourquoi donc, sinon parce que vous redoutez maintenant Celui que vous aimiez, et parce que l'esclavage a ravi à votre liberté sa beauté ?
5. Cette volontaire nécessité, cette loi contraire imprimée en nos membres (dont j'ai parlé au sermon précédent) pèse aussi sur notre liberté. En attirant, à l'aide de sa volonté même , la créature naturellement libre , elle l'asservit, elle la couvre d'ignominie, en sorte que, jusqu'en sa chair, elle obéit malgré elle à la loi de péché. Elle a négligé de protéger, par la pureté de ses mœurs, sa noblesse natuturelle ; un juste jugement de son auteur la condamne non pas à être privée de sa liberté, mais à être revêtue de la confusion comme d'un manteau 2, Oui, comme d'un manteau, et elle porte ainsi un double vêtement, car la liberté lui reste, à cause de sa volonté; et néanmoins sa conduite servile prouve la nécessité qu'elle subit. Voilà ce qu'il faut observer touchant la simplicité et l'immortalité de l'âme ; et si vous l'étudiez attentivement, vous n'v verrez rien qui n'y porte à la fois le manteau de la ressemblance et de la dissemblance. N'est-ce pas un manteau que la dissimulation unie à la simplicité, la mort associée à l'immortalité, la nécessité mariée à la liberté, non par la nature même, mais attachées eu-
i Gon., m, 6. — - Ps. cviir, 2j).
SËftMONS DE SAINT BERNARD
semble par Taiguille du péché? La duplicité du cœur ne prescrit pas contre la simplicité de l'essence, ni la mort, soit la mort volontaire du péché, soit la mort nécessaire du corps, contre Timmortalité de la nature, ni Tesclavage de la volonté contre le libre arbitre. Ainsi les misères survenues se surajoutant aux biens naturels les flétrissent, sans les détruire totalement : ils y mettent le trouble, mais ne les dissipent pas. Ainsi Fftme devenue dissemblable à Dieu est aussi différente d'elle-même. Ainsi elle se met au niveau des êtres sans raison et s'assimile à eux; c'est pourquoi on lit d'elle, qu'elle a échangé sa gloire pour la ressemblance avec le bœuf stupide qui mange l'herbe des champs. Ainsi les hommes , comme les renards, ont des retraites où ils cachent leurs ruses et leurs frau* des, et, parce qu'ils se sont mis au niveau des renards, ils en deviendront la proie. Ainsi, selon la parole de Salomon, Vhomme et la biU ont une même fin^. Pourquoi tt'auraient-ils pas la même fin ayant eu la lûème vie f Pareil & la bète, l'homme s'est attaché à la terre : il quittera la terre comme elle. Écoutez encore autre chose. Quoi de surprenant que nous ayons une même sortie, ayant eu pareille entrée? Of, n*e8t*ce pas une ressemblance bestiale qui assujettit l'homme à une ardeur si intempérante, dans l'acte qui transmet la vie, et à des douleurs si vives dans l'enfantement ? Ainsi dans sa conception et sa naissance, dans la vie et dans la mort, l'homme est comparable aux animaux sans raison, et leur est semblable.
6. Comment se fait-il donc qu^une créature libre, au lieu de dominer ett maltresse ses appétits, les suive et leur obéisse en esclave? Est-ce qu'ici encore elle ne se range pas parmi les animaux, à qui la nature a refusé la liberté et qu'elle a assujettie à leur sens et à leur instinct? Sous ce rapport l'homme ne doit-il pas rougir de se dire, ou de se croire semblable à Dieu î Aussi Dieu dit-il î Itomme injuste, tu oê cru que je serais cofnme toi. Et il ajoute : Je te reprendrai , et je t'exposerai Unrmime à tes propres yeux^. Ce n'est pas à une âme qui se voit, de croire que Dieu lui ressemble, du moins â une âme comme la mienne, pécheresse et chargée d'injustices. C'est une telle âme qui est ici reprise : Tu as crù^ dmè injuste. n ne dit pas : tu as cru^ ô âme, OU, tu as ùrUj 6 homme, que je lé serais semblable. Mettez le pécheur en face de lui-même, devant ce visage malade et flétri de l'homme intérieur, incapable de dissimuler ou d'éviter l'impureté de
* Eccl«., III, 19. — « P». XLix, 21.
sa conscience; condamnez-le à voir les souillures de ses péchés et la difformité de ses vices; il ne sMmaginera jamais que Dieu lui ressemble;; mais saisi de défiance devant une dissemblance si frappante, il s'écriera plutôt : Seigneur qui est semblable à vous * ? ce qui se rapporte à la dissemblance volontaire ; car la première ressemblance subsiste, et la seconde est d'autant plus déplaisante que l'autre demeure. Que l'une est un grand bien ! Que l'autre est un grand mail Cependant le contraste fait que chacune en son genre parait davantage.
7. A la vue d'un tel contraste en elle-même, comment l'âme placée entre l'espérance et le désespoir ne crierait-elle pas : Qui est semblable à tous? Elle est poussée au désespoir par un^ si grand mal ; mais l'exceUence du bien qui reste en elle la rappelle à l'espérance. C'est pourquoi plus le mal qu'elle aperçoit en elle lui cause de déplaisir, plus le bien qu'elle y retrouve l'attire fortement, et plus elle souhaite redevenir ce qu'elle a été créée, c*està-dire, simple, droite, craignant Dieu, et fuyant le mal. Pourquoi ne pourrait-elle s'éloigner de ce qu*elle a pu chercher? Pourquoi ne pourrait-elle se rapprocher de ce qu'elle a pu fuir ? Double effort qu'il ne faut attendre que de la grâce, et dont la nature et l'habileté personnelle sont iticapables. C'est la sagesse qui triomphe du mal 2, et non la nature ou l'habileté ; et l'âme peut attendre cet appui de la grâce, en se tournant vers le Verbe, Elle n'est pas oiseuse cette noble parenté de l'âme avec le Verbe, dont nous traitons depuis trois jours. Inutile n'est pas non plus la ressemblance subsistante qui atteste cette pal-entè. L'Esprit daigné admettre dans sa société celui qui lui ressemble par la nature. Et il est certain, qu'au point de vue naturel, le semblable cherche son semblable, devenez , 6 Sunamite , est-il écrit î tievenezy afin que nous vous voyions^. Il reconnaîtra dans la ressemblance celui qu'il ne voyait pas dans la dissemblance, et il se montrera à elle. Nous savons que lorsqu*il se montrera, nous lui serons semblables, piusque nous le verrons tel qu'il est^. Elle est donc, croye2-le, elle est plutôt difficile qu'impossible cette interrogation î Seigneur, qui vous est sefnblable f
8. Ou, si vous l'aimez mîéujt, c*est ici une parole d'admiration. Admirable en effet et saisissante est cette ressemblance qu'accompagne la vision de Dieu, ou plutôt qui est la vision de Dieu. Je parle de la ressemblance qui
* Pa. XXXIV, 10. — * Sages, vu, 30. — • Cantiq., vi, 12, — ♦ I Jean, m, 2.
consiste dans la cliarité, car cette charité est vision, elle est ressemblance. Qui n'admirerait Tamour d'un Dieu méprisé qui nous rappelle? Il est justement repris ce pécheur indiqué
{^lus haut, qui ose se dire semblable à Dieu, ui qui, aimant[l 'iniquité, ne saurait ni s'aimer lui-môme, ni aimer Dieu. Vous lisez en effet (me celui qui aime Finiquité hait son dme^. Otez donc Tiniquité qui rend l'âme en partie dissemblable à Dieu, il y aura union d*esprit, mutuelle vision, amour réciproque. Car de-
vant la perfection, llmperfection disparait. Entre l'âme et Dieu, il y aura donc amour chaste et consommé, connaissance pleine, vue manifeste, union solide , société inséparable, ressemblance par&ite. Alors l'âme connaîtra comme elle est connue i, elle aimera comme elle est aimée, l'Époux mettra sa joie dans l'Ëpouse, la connaissant, et étant connu d'elle, l'aimant, et en étant chéri, lui Jésus-Christ notre Seigneur, le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
SERMON LXXXIII
Comment Vdme, quels que soient les vices qui la corrompent y peut encore^par un amour chaste et saint ^ revenir à ta ressemblance de t Époux, c^est-à-dire du Christ.
l . Autant que nous Ta permis Theuf ô assignée par la règle à nos entretien^i nous avons consacré ces trois jours à établir l'affinité du Verbe et de l'âme. Quelle peut-être Tutilité de ce travail? La voici : nous avons enseigné que toute âme, même chargée de péchés, tnême prise aux filets du vice, et séduite par ses charmes dans cet exil, dans cette prison du corps, collée à la fange, enfoncée dans la boue, esclave des membres, parmi les soucis et les distractions de la Vie, parmi les craintes, les douleurs, les erreurs, les sollicitudes et les soupçons; que cette âme étrangère enfin au milieu de ses ennemis, selon le mot du prophète , souillée parmi les morts , et rangée parmi les habitants de Tenfer^, que cette âme ainsi condamnée et désespérée peut se replier suï* eUe-mèmé, et non-seulement respirer à l'espoir du pardon et de la miséricorde, mais oser aspirer aux noces du Verbfe, contracter, sans Crainte, avec Dieu une aùiancô intime, et porter le joug suave du Roi des Anges. Que n'a-t-elle, donc en effet droit d'oser auprès de Celui dont l'image la distingue, et dont la ressemblance l'illustre t^eut-eUe redouter la majesté, elle qui puise la confiance dans son origine? Il lui suffit de conserver sa noblesse, par une vie honnête, et par des goûts et des affections dignes, comme par autant de
> Ps. X, 6. — * Baruch, m, 11.
Couleui*s, d^orner et d'embeUir le privilège divin mis originellement en elle.
2. Pourquoi son activité sommeillerait-elle ? Elle est en nous un grand don de la nature; si elle ne remplit pas ses fonctions, tout ce qui reste de naturel en nous ne sera-t-il pas en proie au trouble, et comme enveloppé de la rouille de la vétusté î Ce qui serait une injure envers son auteur. Cet auteur qui est Dieu même, a voulu que la noblesse de notre divine origine se conservât â jamais en nous, afin que l'âme etit toujours eii elle un souvenir du Verbe qui l'avertit, ou de demeure^ attachée au Verbe même, ou de revenir à lui, si elle s'en était éloignée ; éloignée non par la distance, ou par la marche des pieds , mais (comme une substance spiritueUe se meut) par ses affections et ses défauts ; car Tâme s'ébranle et tombe dans un état mauvais en dégénérant , en devenant, par la dépravation de la vie et des mœurs, différente d'elle-même. Cette dissemblance n^est pas la ruine de la nature; elle en est un vice, dont le contraste relève autant le bien naturel que son adjonction le souille. Maintenant il s'agit du retour de l'âme, de sa conversion au Verbe qui doit la réformer, et à qui elle doit se rendre conforme. En quoi? En charité, puisque Tapôtre a dit : ISùyex les imitateurs de Dieu comme des
* I Cor., XIII, 10, 12*
fiU chéris^ et marchez dans l'amour ^ comme le Christ TOUS a aimés^,
3. Cette conformité unit Tàme au Verbe. Comme il lui est semblable en nature, il se la rcn d semblable par la volonté;elle Faime comme elle en est aimée. S*il Faime parfaitement, il la rend son Épouse. Quoi de plus doux que cette conformité? Quoi de plus désirable que cette charité de laquelle résulte que, non contente, ô &me, d*un enseignement humain, vous allez de vous-même, avec confiance jusqu'au Verbe, vous attachant constamment à lui, Tinterrogéant familièrement, le consultant sur tout, aussi vaste dans votre intelligence qu'audacieuse en vos désii-sl C'est vraiment là un contrat spirituel, une sainte alliance. Je ne dis pas assez, c'est un embrassement. Oui, un cmbrassement, puisque l'identité de volonté fait que deux personnes n'ont qu'un esprit. Il n'y a pas à redouter que la disparité des personnes altère en rien l'hannonie des volontés; l'amour ignore le respect timide. Amour vient d'aimer et non d'honorer. Qu'il honore, celui qui redoute, qui craint, qui admire, qui s'étonne. L'amour ignore toutes ces émotions. Dès qu'il natt, il transforme en lui-même et s'approprie toutes les autres affections de l'âme. L'âme qui aime, aime, et ne sait rien de plusv L'Époux qui a droit d'être honoré excite la surprise et l'admiration ; mais il préfère être aimé. Ils sont Époux et Épouse. Or entre époux quel autre rapport, quel autre lien y at-il que l'amour réciproque? Ce nœud est si fort qu'il est supérieur aux nœuds naturels les plus puissants^ à celui qui unit les parents et les enfants. L'hommsy est-il dit, quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse ^. Et vous voyez, dans les époux, cette affection plus forte non-seulement que les autres affections, mais plus forte qu'elle-même.
i. Ajoutez que cet Époux n'aime pas seulement, mais qu'il est l'amour. N'est-il pas aussi l'honneur? Qu'on le prétende ; pour moi, je n'ai rien lu de tel. Mais j'ai lu que Dieu est charité^, et non qu'il est honneur ou dignité. Ce n'est pas que Dieu repousse l'honneur, lui qui a dit : Si je suis votre père, où est V honneur que tous me devez? C'est le Père qui parle ainsi. L'Écriture met-elle l'Époux en scène, elle lui prêtera un autre langage, et il dira : Si je suis votre Époux, où est Famour qui m'est dû? Auparavant il avait dit : Si je suis le Seigneur y oii est la crainte qu*on me doit ^? Dieu demande donc à être craint, comme Seigneur, à être honoré, comme Père, à être aimé, comme Époux.
» Bphés., V, 1, 2. — « Malb., xix, 5. — » Jean, iv, 16. ^ Malacb.y i. (f.
De ces sentiments, quel est le plus excellent ? L'amour. Sans lui, la crainte est pénible et Fhonneur sans grâce. La crainte est servile, tant qu'elle n'est pas affranchie par Famour.EtFhonneur, qui ne vient pas de Famour, est moins un honneur qu'une adulation. A Dieu seul il est vrai l'honneur et la gloire. Mais Dieu n'agréera ni l'un ni l'autre de ces sentiments, s'ils nesontassaisonnésdumieldel'amour.L'amour setil suffit, seul il plaît par lui-même, et pour lui-même. Il est son mérite et sa récompense. Une cherche d'autre raison, ni d'autre fruit que lui-même. Son fruit, c'est son exercice. Taime parce que j'aime; j'aime pour aimer. C'est une grande chose que Famour s'il remonte à sou principe, s'il retourne à son origine, si, refluant vers sa source, il y puise la vertu de couler toujours. De tous les mouvements et de tous les sentiments de l'âme, l'amour est le seul qui permette à une créature d'user, envers son auteur, de procédés sinon égaux, du moins semblables. Par exemple, si Dieu s'irrite contre moi, puis-je m'irriter à mon tour contre lui ? Non, je tremblerai, je frémirai de terreur, je crierai grâce. De même si Dieu me reprend, je n'userai pas de représailles ; mais Dieu se justiflera contre moi. S'il me juge, je ne le jugerai pas ; je Fadorerai. S'il me sauve, il ne demande pas que je le sauve à mon tour, et il n'a pas besoin d'être délivré, lui qui nous délivre tous. S'il commande, je dois lui obéir; s'il règne , je dois me courber sous son empire, et je n'ai pas à exiger de lui soumission et service. Vovez II en va tout autrement de l'amour. Quand Dieu aime , il nedemande qu'une chose, c'est d'être aimé; car il n'aime que pour être aimé, sachant que ceux qui Faimeront trouveront le bonheur dans cette affection.
5. C'est une grande chose que Famour, mais il a des degrés. L'Épouse est au plus élevé. Les fils aiment aussi, mais avec la pensée de Fhcritage ; en craignant de le perdre, n'importe comment, ils craignent aussi, plus qu'ils n'aiment, celui de qui ils l'attendent. Et je regarde comme suspect un amour qui attend d'autre objet que Famour même. Il est bien faible lui qui peut-être, Fespérance venant à s'évanouir, s'éteint et s'amoindrit. Il est impur quand il désire autre chose. L'amour vrai n'est pas mercenaire. L'amour pur ne puise pas sa force dans Fespérance et il ne souffre pas de la défiance. C'est l'amour de FÉpouse, etFÉpouse quelle qu'elle soit c'est Famour. La fortune, Fespérance de FÉpouse c'est Famour, elle en est remplie, et c'est tout ce que veut FÉpoux. Il ne demande pas autre chose, et elle, de son
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
côté, n'a fNis d'autre bien. C'est pourquoi il est Ëpoux, et elle, est Épouse. Tel est l'amour réservé aux Ëpoux : personne lïe le partage, pas même l'enfant. A ses enfants Dieu crie : Où est (honneur qui m'est dà? Il ne dit pas où est l'amour? Il respecte la prérogative de l'Épouse. Il est aussi prescrit à l'homme d'honorer son père et sa mère S il n'est pas fait mention spéciale d'amour. Ce n'est pas que les enfants soient dispensés d'aimer leurs pai^ents ; mais la plupart des enfants sont plutôt enclins à les respecter qu'à les aimer. Que l'honneur du roi chérisse le jugement. L'amour de l'Époux ou pour mieux dire l'amour-époux, ne demande que le retour et la fidélité de l'amour. La hien-aimcc doit donc le chérir. Et quoi! une Épouse et TÉpouse de l'amour n'aimerait pas? L'amour ne serait pas aimé?
6. C'est donc avec raison que renonçant à toutes les autres affections, elle se donne toute entière au seul amour, elle qui doit répondre à Tamour par une réciprocité d'attachement. Quand elle se sera fondue toute entière en amour, qu'est-ce que cela comparativement aux fleuves intarrissables qui s'échappent de la source même? Car l'amant et l'amour, Vàme et le Verbe, l'Épouse et l'Époux, le créateur et la créature ne coulent pas avec une égale richesse, pas plus que la fontaine et celui qui y boit. Et quoi donc? Les désii-s de l'Épouse, ses soupirs, ses ardeurs amoureuses, les présomptions de sa confiance seront-ils totalement perdus, parce qu'elle ne peut courir du même pas qu'un géant, rivaliser de suavité avec le miel, de douceur avec l'agnoau, de blan-
cheur avec le lis, d'éclat avec le soleil, de charité avec la charité même ? Non assurément. Si la créature aime moins, elle qui est moindre, mais si elle aime de toute sa puissance, rien ne manque là où se trouve tout. C'est pourquoi, je l'ai dit, aimer de la sorte c'est être uni, car l'Épouse ne peut pas aimer ainsi et être peu aimée; en sorte que de ce double consentement résulte un mariage solide et parfait. Qui peut douter que l'âme ne soit aimée la première du Verbe , et aimée plus qu'elle n'aime ? Elle est prévenue et surpassée par l'amour. Heureuse est-elle de mériter d'être ainsi prévenue de bénédictions si douces ! Heureuse de recevoir de si délicieux embrassements ! Ce qui n'est autre chose que l'amour saint et chaste, l'amour doux et suave; amour plein de sérénité et de sincérité, amour mutuel, intime, énergique, qui unit deux êtres, non en une seule chair, mais en un seul esprit, selon ce mot de saint Paul : Celui qui est attaché au Seigneur est un même esprit avec lui ^ Mai» sur toutes ces choses, écoutons plutôt une habile maîtresse, l'onction et Texpérience. Peutêtre ferons-nous mieux de réserver ce sujet pour le commencement d'un autre entretien, afin de ne pas réduire aux étroites proportions d'un discours qui finit, une question importante. Si vous y consentez, je finis donc avant la fin, afin que demain nous arrivions utilement affamés aux délices que l'âme sainte mérite de goûter avec le Verbe, et dans le Verbe son Époux, Jésus-Christ notre Seigneur, qui est le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
SERMON 1.XXXIV
Que lame qui cherche ^ieu est prévenue par lui. Quelle est cette recherche dans laquelle
il la devance.
1. Dans mon petit lit^ durant les nuits, fai cherché celui que mon âme nime^. C'est un grand bien de chercher Dieu parmi les biens de l'âme. Celui-là ne le cède à aucun. C'est le premier des dons, c'est le dernier des progrès, c'est un
» Dcul., V, 16. — « Cnnliq., m, i.
TOM. m. — s. BERJi.
bien qui ne s'ajoute â aucune vertu, et ne le cède à aucimc. A quelle vertu s\ijoulcrait-il, puisqu'aucune ne le précède ? A laquelle cèderait-il, lui qui est plutôt la perfection de toutes? Quelle vertu attribuer à celui qui ne
* ICOP., VI, 17.
cherche pas Dieu ? Et quel terme fixer à celui qui le cherche ? Cherchex toujours son visage^ est-il écrit : je crois même que, après Tavoir trouvé, on ne cessera pas de le chercher. Dieu se cherche, non avec les pieds, mais par les désirs. Et une pieuse trouvaille, au lieu d'exclure le désir, Taccroit. La consommation de la joie est -elle l'extinction du désir? G*est plutôt pour lui de Thuile, car il est une flamme; oui il en est ainsi. L*âme sera remplie de joie, mais ses désirs ne finiront pas plus que ses recherches. Imaginez donc, si vous le pouvez, quelle est cette passion de chercher sans besoin, et quel est ce désir auquel ne se mêle aucune inquiétude. La présence exdut l'un, et l'abondance exclut l'autre.
2. Voyez maintenant la raison de ces préliminaires. C'est afin d'apprendre à l'&me qui, parmi vous, cherche Dieu, à ne tourner pas à sa perte un bien aussi excellent ; c'est pour lui faire sentir qu'elle a été prévenue de Dieu et cherchée elle-même avant de chercher; car c'est ainsi que les plus grands biens engendrent d'ordinaire de funestes conséquences, lorsque nous nous en orgueillissons. Nous ne rendons pas gloire à Dieu de ses dons ; on dirait qu'ils ne sont pas ses dons. Et ainsi les &mes que les grftces reçues semblaient élever très-haut, devant Dieu sont réputées les moindres, à cause de leur manque de reconnaissance. Mais je vous ménage. J'ai employé les expressions les plus modestes, j'ai parlé d'Ames très-élevées et moins élevées, je n'ai pas rendu toute ma pensée que je vais exprimer dans toute sa force. J'aurais du dire que les &mes les meilleures deviennent les pires. Et, en effet, Tâme la meilleure est réellement la pire, si elle s'attribue ce qui fait son élévation. C'est le comble de la misère. Vous me direz peut-être : A Dieu ne plaise que tels soient mes sentimens 1 Je le reconnais, c'est par la gr&ce de Dieu que je suis ce que je suis, mais si vous cherchez à tirer quelque gloire des grâces que vous avez reçues, n*êtes-vous pas injuste et voleur? Écoutez cette parole vous qui êtes en ces dispositions : Je vous juge sur vos paroles, méchant serviteur ^. Et quoi de plus pervers en effet qu'un serviteur qui usurpe la gloire de son maître ?
3. Dans mon petit lit i'ai cherché celui que mon ccbur aime. L'&me cherche le Verbe, mais après avoir été cherchée elle-même par lui : smon sortie et bannie de la face du Verbe, elle ne reviendra pas : son œil ne verra pas le bien, si le Verbe ne la cherche. Laissée à elle-
i Pf. civ, 3. — * Lvo, X», 22.
même, notre Ame n'est plus qu'un soufSe qai s'en va, et qui ne revient plus. Écoutez cette fugitive égarée. Quelles sont ses plaintes et ses prières? fax erré comme une brebis perdue. Cherchez votre serviteur ^. 0 honunel tu veux revenir ? Si la chose est en ton pouvoir, pourquoi appelles-tu du secours ? Pourquoi mendier au dehors ce qui abonde en toi ? n est clair que l'Ame veut, sans pouvoir : c'est un soufQe qui s'en va et ne revient pas. Plus éloignée est l'Ame qui n'a pas encore cette volonté. Cependant je dirai que l'Ame qui désire ainsi et demande qu'on la cherche n'est pas absolument exposée, ni perdue. D'où lui vient cette volonté ? Elle lui vient, si je ne me trompe, du Verbe qui l'a visitée et cherchée. Et elle n'est pas inutile la recherche qui a produit la volonté sans laquelle le retour était impossible.[Il ne suffit pas d'être cherché une fois : TAme est si faible, et le retour si difficile ! Hais cependant si l'Ame veut? La volonté est impuissante si on ne lui vient en aide. Le vouloir est en moi, dit saint Paul, mais je ne trouve pas à exécuter le bien ^. Que demande donc l'Ame dont parle le Psalmiste? Elle demande a être cherchée, ce qu'elle ne demanderait pas si elle n'était elle-même cherchée, et elle ne demanderait pas de nouveau si elle avait été suffisamment cherchée. Cherchez, dit-elle, votre serviteur. Elle demande ainsi que celui qui lui a accordé la grAce de vouloir, lui accorde aussi de réaliser sa bonne volonté.
4 U me semble cependant impossible d'appliquer A cette Ame le texte présent. Elle n'a pas encore reçu la seconde grAce ; elle veut, mais elle ne peut aller A celui que son cœur aime. Comment la suite du texte lui conviendrait-elle? Saura- 1- elle se lever, parcourir la ville, les rues et les places, chercher son bien-aimé ', elle qui a besoin d*être cherchée? Que celle qui en a la puissance le fasse , sans oublier qu'elle a été cherchée, comme elle a été aimée la première : et c'est A cela qu'elle doit et de chercher et d'aimer. Et nous, mes très-chers frères, prions, afin que ces miséricordes nous devancent, car nous sommes bien pauvres. Ce langage ne s'adresse cependant pas A tous : j'en sais beaucoup parmi vous qui marchent dans la charité dont Jésus-Christ nous a aimés, et qui le cherchent, dans la simplicité de leur cœur, n en est d'autres (je le dis avec tristesse) qui ne nous ont encore donné aucune preuve qu'ils aient été ainsi devancés, et par conséquent, aucune marque de salut : ce sont des
\ Pi^cxTiix, 17S. — « Rom., vu, 218. — * Cantiq. m, ,3.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
hommes qui s*aiment eux-mêmes et non le Seigneur^ et qui cherchent plus leurs intérêts que ceux de Dieu.
5. J'ai cherché celui que mon âme aimCf dit FËpouse. G*est à quoi vous pousse la bonté de celui qui vous a préyenue, qui vous a cherchée et aimée le premier. Vous ne chercheriez pas, si vous n'aviez été cherchée , et vous n'aimeriez pas, si vous n'aviez été aimée. Une double bénédiction vous a prévenue, la recherche et l'amour. L'amour est la raison de la recherche, la rechercheestlefruit et la preuve assurée de l'amour. Vous avez été aimée, afin de ne pas vous croire cherchée pour le supplice, Voua avez été cherchée, afin de n'avoir pas à vous plaindre d'être l'objet d'une affection stérile. Cette double et visible bienveillance vous a enhardie, elle a dissipé vos craintes : elle vous a persuadé le retour, elle a éveillé vos affections. De là le zèle et l'ardeur qui vous portent à chercher celui que vous aimez, car assurément vous ne pourriez chercher sans avoir, été cherchée, et une fois cherchée, il vous est impossible de ne pas chercher aussi. . 6. Mais n'oubliez pas d'où vous venez. Et pour m'appliquer ce qui est dit ici (c'est le plus sûr) n'est-ce pas toi, A mon &me , qui ayant abandonné ton premier Époux, avec lequel tu était si heureuse, a violé la foi jurée, pour courir après des amants ? Et aujourd'hui, après t'être livrée, avec eux, à tous les désordres, devenue l'objet de leurs dédains, tu oses, dans ton impudence effrontée, revenir à celui que ton orgueil a méprisé I Ehl quoi! Tu cherches la lumière, toi, digne des ténèbres ; tu cours à l'Époux, toi, qui mérites plutôt des châtiments que des baisers ! Il serait bien étonnant que tu ne rencontrasses pas un juge au lieu d'un Époux. Heureux celui qui a ce disequrs entend sortir de son âme cette réponse : Je ne crains pas, j'aime, et cette disposition ne serait pas en moi si je n'étais aimée. La bienaimée n'a rien à redouter. Qu'elles craignent celles qui n'aiment pas, qu'elles appréhendent de rencontrer l'inimitié I Pour moi qui aime, je ne puis douter que je ne sois aimée d'une affection plus grande que la mienne. Je ne redoute pas le visage de celui dont j'ai senti l'amour. Et en quoi le craindrais-je? Il m'a cherchée en l'état ou j'étais, il m'a touchée, il m'a donné l'assurance que j'étais cherchée, comment ne pas répondre à ses recherches,
puisque je réponds à son affection T S'irriteraitil quand je le cherche lui qui a dissimulé mes mépris ? Non ! il ne repoussera pas l'&me qui le chei'che, lui qui l'a cherchée quand elle le méprisait. L'esprit du Verbe est plein de bonté ; son langage est plein de douceur, il me &it entendre sa bonté extrême, le zèle et l'affection qu'il a pour moi. Ces choses ne lui sont pas cachées, car il scrute les profondeurs divines : et il sait qu'il s'y trouve des pensées de paix et non d'affiiction. Hésiterais-je donc à le chercher ayant l'expérience de sa clémence, et persuadée qu'il ne veut que la paix ?
7. Mes frères, sentir ces choses, c'est être cherché par le Verbe ; en être persuadé, c'est être trouvé par lui. Mais tous ne comprennent pas ce langage. Quelle conduite tiendrons-nous donc à l'égard de nos petit senfonts, je veux dire, à l'yard de ceux d'entre nous qui commencent, qui ne sont pas insensés, puisqu'ils ont un commencement de sagesse, soumis qu'ils sont les uns aux autres dans la crainte du Christ. Comment leur donner la certitude que ces dispositions sont celles de l'Épouse, à eux qui n'ont point encore trouvé en eux-mêmes ce sentiment? Je les renvoie à une autorité à laquelle ils ne peuvent refuser leur foi. Qu'ils lisent dans un livre ce qu'ils ne savent trouver dans un cœur invisible pour eux. Il est écrit dans les prophètes : Si un homme renvoie $a femme, et que ceUe-ei épouse un autre homme^ reviendra-PHl à elle ? Cette femme n' est-elle pas souillée et flétrie? Vous vous êtes livrée au désordre avec de nombreux complices ; cependant revenez à moi^ dit le Seigneur, je vous recevrai ^. Ce sont les paroles du Seigneur,; et il n'est pas permis de douter de leur vérité. Qu'Us croient donc ce qu'ils n'ont pas éprouvé, afin que le mérite de leur foi leur mérite un jour le fruit de l'expérience. Je crois avoir suffisamment expliqué ce que c'est qu'être cherché par le Verbe, et combien cette recherche est nécessaire, non au Verbe mais à l'âme ; seulement l'ftme qui en a fait l'expérience, en a une connaissance plus grande et plus heureuse. Il nous reste, dans le traité suivant, à enseigner aux âmes avides à chercher celui qui les a cherchées ; où plutôt nous apprendrons ce secret de celle qui cherche ici celui qu'elle aime, l'Époux de l'âme, Jésus-Christ notre Seigneur, le Dieu béni dans les siècles. Ainsi soit-il.
1 Jérém.y in, i.
SERMON LXXXV
*Z)e sept nécessités pour lesquelles Pdme cherche le Vafbe : l 'âme reformée s'approche de
lui pour contempler sa douceur et pour en jouir.
1 . En mon petit lit j'ai eherché celm que mon cœur aime *. Pourquoi? On Ta dit et il est superflu de le redire. Cependant, en faveur de quelques auditeurs absents loi*sque ce sujet a été traité, j'ajouterai quelques mots qui peutêtre ne seront pas sans intérêt pour ceux même qui étaient présents, puisque je n*ai pu tout dire. L'&me cherche le Verbe dont les leçons la corrigent, dont les lumières Tinstruisent, dont Tappui la fortifie, qui la réforme et la rend sage, dont l'imitation Tembellit, dont r union la féconde, et dont la jouissance fait son bonheur. C'est pour toutes ces raisons qu'elle cherche le Verbe. Il en est certainement d'autres encore ; mais celles-ci se présentent à nous; si vous le voulez, il vous sera facile de trouver les autres en vous-mêmes. Nombreux en effet sont les besoins, nombreuses les nécessités, nombreuses les anxiétés de notreâme. Mais le Verbe estencoreplus riche et plus fécond en biens ; c'est la Sagesse qui l'emporte sur le mal et le domine. Maintenant écoutez la raison des causes que j'ai indiquées. Et d'abord voyez comment le Verbe nous reprend. Nous l'entendons nous dire dans l'Évangile : Soyez d'accord atec votre adversaire, pendant que vou^ êtes en chemin, de peur qu'il ne vous livre au juge, et le juge au bourreau 2, Quoi de plus sage î C'est le conseil du Verbe qui se déclare notre adversaire, puisqu'il est opposé à nos désirs charnels, comme il le dit : Ceux-ci errent toujours par le cœtir^.Pour vous qui entendez ceci, si pressé par la crainte vous vous mettez à fuir la colère à venir, vous serez pressé, je crois, de vous accorder avec l'adversaire qui semble vous menacer d'une façon si terrible. Mais c'est chose impossible si vous n'êtes en désaccord avec vous-même, si vous ne vous constituez votre adversaire personnel, et si, par une lutte énergique et vigilante, vous ne vouslivrez une guerre infatigable : si, enfin, vous ne dites un dernier adieu à vos vieilles habitudes et à vos affections naturelles. TA-
i Cantiq., in, 1 — > Math., v, 25. — » P». xciv , <0.
che bien diffTcile. La tenter avec vos seules forces , c'est essayer d'arrêter avec un doigt, l'impétuosité d'un torrent, ou de changer le cours du Jourdain. Que ferez- vous? Cherchez le Verbe; mettez- vous d'accord avec lui; sa grâce aidant à cet accord, fuyez vers celui qui est votre adversaire; qu'il vous aide à ne plus être son adversaire; qu'il convertisse ses menaces en caresses; et que sa gr&ce répandue en vous devienne, pour vous convertir, plus efficace que sa colère.
2. C'est ici la première nécessité pour laquelle, à mon avis, l'âme commence à chercher le Verbe. Mais si vous ignorez les volontés de celui avec lequel votre volonté est en harmonie, ne pourra-t-on pas dire de vous que vous avez le zèle de Dieu, mais un zèle qui n'est pas selon la science ^ ? Et afin que vous n'estimiez pas ce point léger, il est écrit que celui qui ignore sera ignoré 2. Voulez-vous savoir quel conseil je donne dans cette nécessité? Le même que précédemment. Si vous m'écoutez, vous irez au Verbe, et il vous enseignera ses voies, en sorte que, voulant le bien, mais ne le connaissant pas, vous n'alliez pas vous égarer loin du vrai chemin. Car la parole est une lumière. L'explication de vos paroles éclaire et donne l'intelligence aux petits, dit le psalmiste, et heureux êtes vous si vous pouvez ajouter aussi : Votre parole est un flambeau et une lumière pour mes pieds ^! Votre âme n'a pas fait de médiocres progrès, si votre raison est assez éclairée pour vouloir et connaître le bien. Elle a reçu ainsi et la vie et la vue, car elle était morte tant qu'elle voulait le mal, et aveugle tant qu'elle ignorait le bien.
3. Mais elle vit, elle voit, elle est fixée dans le bien avec l'aide et le secours du Verbe* Soutenue comme sur sa main, elle est debout, portée par la dévotion et la science, ainsi que sur deux pieds; elle est debout, mais qu'elle prenne pour elle cet avertissement : Que
« Rom., X, 2. — » I Cor., xir, 38. — • Ps. cxvni, i30»
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
celui qui eroH être debout prenne garde de tomber ^. Pourrait-elle seule demeurer ferme, elle qui a été incapable de se relever seule ? Je ne le crois pas. Eh quoi ! C'est par le Verbe du Seigneur que les cieux ont été affermis >, et la terre resterait solide sans son appui? Mais si elle était capable de cette fermeté, pourquoi un homme tiré de la terre fiaisait-il cette prière: Affèrmieeeg'moi par voe parolee^? C'est qu'il avait l'expérience de sa faiblesse; et c'est lui qui disait encore : /'ai été poussé et presque renversé; le Seigneur m'a soutenu K Et qui l'a poussé? demanderez-vous. Ce n'est pas un ennemi isolé. U a été poussé par le Démon, par le monde , par l'homme. Et quel est cet homme? Ctiacun de nous. Ne vous étonnez pas , l'homme se pousse si bien lui-même, il fût si bien effort pour se renverser, qu'il n'a pas à redouter les attaques des autres, s'il ne tourne ses mains contre lui-môme. Et qui pourra tous nuirsy si vous ne pensez quà faire du bien ^? Votre main c'est votre consentement, si , malgré la suggestions coupables du Démon ou du siècle, vous refusez de donner votre consentement et de livrer vos membres au service du mal, si vous ne permettez pas au péché de régner dans votre corps mortel, vous vous montrez appliqué au bien, et le mal est impuissant à vous nuire ; au contraire, il tourne à votre profit, car il est écrit : Faites le bien et vous seres loué^. Ceux qui cherchent votre âme sont couverts de confusion, et vous chanterez : Si je ne suis pas dominé ^ je serai sans tacheT.yous avez prouvé votre zèle pour le bien, si, fidèle au conseil de la sagesse, vous avez pitié de votre ftme^, si vous avez soigneusement gardé votre cœur 9, si, selon l'exhortation de l'apôtre, vous vous êtes conservé chaste ^^; sinon eussiez- vous gagné l'univers, si vous avez perdu votre &me , nous ne vous estimons plus zélé pour le bien , puisque le Sauveur ne porte pas de vous ce jugement ^^ 4. Ainsi trois dangers menacent celui qui est debout :1e démon par sa jalouse méchanceté, le monde par le souffle de la vanité, et l'homme par le poids de sa corruption, le poussent. Le Démon vous pousse sans vous renverser, si vous refusez votre concours en lui refusant votre consentement : il est dit en effet : llésistez au Diable et il fuira loin de vous i^. U a renversé nos parents au paradis et les en a expulsés; mais ils consentirent, ils ne résistèrent pas. Il s'est lui-môme, et sans y être poussé, précipité du ciel. Ce qui vous apprend que l'homme se
* I Cor., X, 12. — « P«. XXXII, 6. — » Id., cxviii, 28. — * W., axvii, 13. — • I Pierre, m, 13. — • Hom., xiii, 3. — Tf P». xviii, 14. — • Eccli., XXX, 24. — • Prov., iv, 23. — "Timolh., V, 22. — "Malh., xvi, 2tf.— " Jacq., iv, 7.
perd bien plus lùi-mème, entraîné par le poidsr de sa propre substance. Le monde placé tout entier dans le mal nom pousse aussi, il nous pousse tous, mais il ne l^ussit à renverser que ses amis» .c'est-à-dire sas partisans. Je ne veux pas être ami du monde, de peur de tomber. Celui qui veut être ami de ce siède se constitue l'ennemi de Dieu S ce qui est la chute la plus profonde. D'où nous voyons clairemeat comment l'homme se perd surtout lui-même; car les assauts étrangers ne sauraient le renverser sans son consentement qui seul suffit à le jeter à terre. De ces ennemis, quel est celui qui appelle surtout la résistance? Celui qui est d'autant plus importun qu'il est en nous, et qu'il sUfBt à nous renverser sans l'effort des autres. C'est donc avec raison qu'à celui qui prend dés villes, le sage a préféré l'homme qui dotnine son cœur'. Ceci s'adresse à vous; il vous faut de la vertn, non une vertu quelconque , mais une vertu d'en haut. Si elle est parfaite, elle rend aisément l'âme victorieuse d'elle-même, et invincible à toutes les attaques. Car la vertu c'est la force de l'âme, qui ne cède pas lorsqu'il s'agit de défendre la raison ; ou si vous le préférez, c'est la vigueur de Tâme se rangeant d'une &çon inébranlable du côté de la raison; ou encore, c'est la vigueur de l'âme poussant et dirigeant tout vers la raison.
5. Qui montera sur la montagne du Seigneur? Le sommet de cette montagne, c'est la perfection de la vertu : quiconque essaiera d*y arriver saura combien l'accès en est difficile, et comment les efforts qu'il demande sont inutiles sans le secours du Verbe. Heureuse l'âme qui est devenue pour les regards des Anges une joie et un prodige, et qui les a entendus dire d'elle : Quelle est celle-ci qui monte du désett, inondée de délices, et appuyée sur son bien-aitrté^^ Vains sont ses efforts si elle ne s'appuie pas sur lui. Maïs, au contraire , avec cet appui, elle sera forte, plus forte qu'ellemême : elle soumettra tout au joug de la raison ; elle gouvernera en elle la colère , la crainte, la cupidité, la joie, et guidera, en conducteur habile, le char de son âme; elle réduira en captivité toutes ses affections charnelles et ses sens, et lesassujétîra à l'empire de la raison et de la vertu. Qu'y a-t-il d'impossible à qui s'appuie sur celui qui peut tout ? Quelle confiance dans ce cri : Je puis tout en celui qui me fortifie * .' Rien ne montre plus clairement la puissance du Verbe, que la vertu qu'il a de rendre tout-puissants ceux qui es-
* Jacq., IV, 4.— « Prov., xvi, 32. — • Cantiq., viii, 5. — ♦ Philipp., IV, 3.
përent en lui. Tout est possible à celui qui croit 1. Or, n'est-on pas tout-puissant quand on peut tout? Ainsi Tâme qui, exempte de présomptic», est fortifiée par le Verbe, pourra se maîtriser et se soustraire à la domination du mal. Appuyée sur le Verbe, revêtue de k vertu d'en haut, aucune violence, aucune ruse, aucune séduction ne sauraient la renverser ou l'asservir.
6. Voulez-vous ne craindre aucun assaut, gardez-vous de l'orgueil, et aucune attaque ne vous ébranlera. AinH sont tombés ceux qui eom" metimt Finiquité^. Ainsi sont tombés le Diable et ses Anges ; sous une impulsion venue non du dehors, mais d'eux-mêmes, ils ont été expulsés et n'ont pu demeurer de bout. Le Démon n'est pas resté dans la vérité, parce qu'au lieu de s'appuyer sur le Verbe, U s'est confié en sa propre force. Et peut-être a-t-il voulu s'asseoir, parce qu'il n'a pu demeurer debout, n disait en effet : Je m'assiérai sur la montagne de l'ai'liance '. Mais Dieu en jugeant autrement, il ne resta ni debout ni assis, il tomba, selon cette parole du Seigneur : Je voyais Satan tomber du ciel comme un éclair^. Que celui qui est debout, s'il ne veut pas tomber, ne se confie pas en lui-même, mais s'aj^uie sur le Verbe. Le Verbe dit : Sans moi vom ne pouvez rien faire ^. Gela est vrai, nous ne pouvons sans le Verbe, ni nous relever vers le bien, ni y persévéver. Vous donc qui êtes debout rendez gloire à Dieu : dites : Il a affermi mes pieds sur le roc\ il a dirigé mes pas ^. Il &ut que Gdui dont la main vous a relevés vous soutienne de sa vertu. Voilà pourquoi j'ai dit que nous avons besoin du Verbe, afin de nous appuyer sur sa force.
7. Maintenant voyons comment le Verbe nous réforme et nous conduit à la sagesse. Le Verbe est force, il est sagesse. Que l'&me emprunte donc force à cette force, sagesse à cette sagesse, et qu'elle rapporte au Verbe ces deux dons. Autrement si elle les demande à une autre source, si elle se les attribue ou tous les deux ou du moins l'un d'eux, elle refusera à la source son ruisseau , à la vigne son vin, à la lumière son éclat. C'est une parole vraie : Si quelqu'un manque de sagesse qu'il la demande à Dieu^ qui donne à tous abondamment^ et sans reprocher ses dons^ et il lui sera donné 7. Ainsi parle l'Apôtre. Ten dirai autant de la force parente de la sagesse. La force est un don de Dieu, et un de ses dons excellents qui descend aussi d'en haut» du Père du iVerbe.
1 Marc., IX, 22. — « P». xwv, 13. — • Isaï., xiv, 13.— * Luc, X, 18. — • Jean, xv, B. — • Pt. xxxix, 3,-7 Jacq., I, 8.
Si on soutenait qu'elle est la même chose que la sagesse, je ne le contesterais pas, mais dans le Verbe et non dans l'&me. Car les choses qui, dans le Verbe, à raison de la simplicité de sa nature ne font qu'un, ne produisent pas daùs l'ftme un résultat unique , mais elles semblent se diversifier elles-mêmes, pour s'adapter et se prêter à ses différents besoins. Selon ce principe, autre chose est pour l'&me d'être conduite par la force, autre chose d'être dirigée par la sagesse , autre chose d'être dominée par la force, autre chose d'être attirée par la douceur. Car bien que la sagesse soit puissante et la force douce, afin de rendre par des termes propres des sens différents, la vigueur exprime mieux la force et le calme de l'&me mêlés & une sorte de douceur spirituelle exprime mieux la sagesse. L'Apôtre me paraît avoir désigné cette dernière, quand, après plusieurs exhortations relatives à la force , il ajoute ce qui convient & la sagesse, disant : Dans la suavité, dans le Saint-Esprit ^ . Rester debout, résister, repousser la violence par la violence, toutes choses qui appartiennent & la force, tout cela est honorable, mais laborieux. U est bien différent, en effet, de jouir paisiblement de son honneur, ou de le défendre péniblement, d'agir avec courage ou jouir de son courage ne sont pas une même chose. La sagesse jouit des luttes de la force, la force exécute les délibérations, les décisions et les ordres de la sagesse. 8. Écris la sagesse dans le reposa ^ dit le sage. Les loisirs de la sagesse sont donc des occupations. Et plus elle semble oisive, plus elle s'exerce & sa manière. Au contraire, plus la vertu est exercée, plus elle a d'éclat, et elle n'a tout son lustre qu'au milieu des difficultés. Si on définissait la sagesse, l'amour de la vertu, & mon avis, on ne se tromperait pas. Mais où il y a amour, il y a goût, et non fatigue. Et peut-être que sagesse est dérivé de saveur, d'une saveur qui, s'ajoutant à la vertu, comme un assaisonnement, lui donne du goût, & elle naturellement dure et sans attrait. Et je ne bl&merais pas celui qui définirait la sagesse, le goût du bien. Nous l'avons perdu ce goût du bien. Nous l'avons perdu ce goût presqu'au début de notre race. Depuis que, par la prédominance du sens charnel, le venin de l'antique serpent a vicié le palais de notre cœur, l'&me a cessé de goûter le bien, et en elle s'est glissé un autre goût fatal. Les sens de l'homme sont inclinés au mal dès l'enfance ' , c'est-à-dire, depuis la folie de la première femme. Ainsi la folie de la femme circonvenue par la malice du serpent nous a ôté le goût da
UI Cof., Yi, 6.— «EccU., XXXVIII, 25.— • Gen.,vni» 21.
SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES
bien. Mais le cAté par lequel l'enfer s*est cm pour un temps vainqueur est précisément celui par lequel il gémit d'être vaincu pour jamais. Car voici que la sagesse a de nouveau rempli le cœur et le corps de la femme, et nous, déchus par la folie d'une femme, nous voilà guéris par la sagesse d'une autre. Et aujourd'hui la sagesse dans les &mes où elle a accès, triomphe sans cesse du mal, du goût du mal, y créant un goût meilleur. La sagesse entre, elle affaiblit le sentiment charnel, elle purifie rintelligence, elle guérit le palais du cœur et lui restitue sa délicatesse primitive. Cette guérison opérée, le goût du bien revient avec le goût de la sagesse, le plus excellent de tous les dons.
9. Que de fois on fait le bien , et on le fait sans goût, moins par attrait du bien même, que par raison, occasion ou nécessité ! D'un autre côté combien font aussi le mal sans attrait, entraînés par la peur ou la passion , plutôt que par le goût même du mal ! Ceux qui agissent par affection sont ou des sages qui trouvent leur joie dans le sedtiment du bien , ou des méchants qui se complaisent dans le mal, n'ayant point d'autre perspective ni d'autre espérance. Or, qu'est-ce que la méchanceté, sinon le goût du mal? Heureuse l'&me qui est totalement pénétrée du goût du bien et de la haine du mal ! Elle est réformée selon la sagesse, elle en éprouve l'heureuse victoire. Car où la victoire de la sagesse sur la méchanceté est-elle plus visible que dans cette exclusion de tout goût mauvais, qui n'est que la méchanceté même, et dans Tintime sentiment du bien qui occupe le cœur et le remplit de suavité ? La force nous fait porter courageusement le poids des tribulations; mais se réjouir dans la tribulation, c'est le fruit de la sagesse. Affermir son cœur et attendre le Seigneur, c'est encore de la force ; goûter et comprendre que le Seigneur est doux, c'est sagesse. Et afin que la nature propre de chaque bien le mette mieux en lumière , la modestie est le signe d'une &me sage ; la constance, la marque d'une ftme forte. La sagesse vient donc bien après la force, car la force est comme une base inébranlable sur laquelle la sagesse bAtit sa demeure; mais la connaissance du bien devait les précéder, car point de société possible entre la lumière de la sagesse et les ténèbres de l'ignorance. Il fallait qu'il en fût de même de la bonne volonté, car la sagesse n'entrera jamais dans une &me amie du mal 1.