Mais si le changement de la volonté a
s Sages, t, 4.
visiblement rendu la vie à T&me , si la sciaice lui a donné la santé, et la force la stabilité , si enfin la sagesse lui a apporté la maturité, il nous reste à trouver sa beauté, cette beauté sans laquelle elle ne peut plaire au plus beau des enfants des hommes. Il lui a été dit en effet : Le Roi désirera votre beauté^. Qu'ils sont nombreux les biens de l'&me, dons du Verbe, déjà énumérés, la bonne volonté, la science, la force , la sagesse ! Et nous ne lisons pas que le Verbe désire rien de tout cela; mais seulement : Le Roi désirera votre beauU. Et le prophète dit : Le Seigneur a régnée et s est revêtu de beauté ■^^ Pourquoi ne désirerait-il pas pour son image la parure qu'il souhaite à son Épouse? Cette image lui est d'autant plus chère qu'elle lui ressemble mieux. Quelle est donc la beauté de l'&me? Est-ce l'honnêteté? Adoptons ce sentiment, s'il ne s'en trouve pas un meilleur. Sur l'honnêteté il faut interroger la vie extérieure , non que l'honnêteté vienne d'elle, mais elle se manifeste par elle. C'est dans la conscience qu'elle a sa demeure et son origine ; car son éclat, c'est le témoignage de la conscience. Rien de plus vif que cette lumière, rien de plus glorieux que ce témoignage, lorsque la vérité brille dans l'&me, et que r&me se voit dans la vérité. Hais quelle &me? L'&me pudique, modeste et qui ne supporte rien qui puisse ternir la gloire de ce témoignage intime. Une &me & qui la conscience ne reproche rien qui la contraigne & rougir en présence de la vérité, rien qui l'oblige & détourner son visage humiÛé des rayons de la divine lumière. Voilà la beauté qui charme les regards de Dieu plus que tous les biens de l'&me; voilà ce que nous appelons et nommons l'honnêteté.
11. Quand l'éclat de cette beauté a pénétré le fond du cœur, il faut qu'elle paraisse au dehors, comme une lampe tirée de dessous le boisseau, comme une lumière qui luit dans les ténèbres, et qui ne peut rester cachée. Elle brille donc, elle laisse éclater ses rayons. Et le corps, image de l'&me, les reçoit; elle les répand dans les sens et les.membres, en sorte que, tout acte extérieur, parole, regard, marche, rire (s'il y a rire, rire mêlé de gravité), en porte le reflet et soit empreint du sceau de l'honnêteté. Ces actes extérieurs et les mouvements divers des sens, leurs gestes, leur emploi étant ainsi sérieux, purs, modestes, exempts d'insolence, d'impureté, de légèreté, de nonchalance, réglés sur la justice, la piété, la charité, formeront la beauté de l'&me, si toutefois le cœur ne cache pas de duplicité. Il peut
i P8.XUV, 3, 12. — * Id.|ZCix, i.
arriver en efiet que toutes ces qualités soient simulées, et ne viennent pas de Tabondance du cœur. Et, afin de mettre mieux en évidence eette beauté de l'&me, définissons Fbonnôteté qui, selon nous, la constitue : l'ingénuité de ITftme attentive à conserver sa conscience droite et sa réputation entière, ou selon Tapôtre, soigneiue de faire le bien non-seulement devant Dieu^ mais aussi devant les hommes^. Heureuse l'âme revêtue de cette chaste beauté, de ce manteau d'innocence céleste, qui lui permet de revendiquer une glorieuse conformité, non avec le monde, mais avec le Verbe, dont il est dit : // est l'éclat de la vie éternelle^ la splendeur et la figure de la substance de DieuK
12. Parvenue à ce degré, l'âme ose songer aux noces avec le Verbe. Pourquoi ne Toserait-elle pas? Elle est capable d'être unie à Dieu, puisqu'elle lui est semblable. L'élévation ne peut effrayer celle qui tient à lui par la ressemblance, qui s'est concilié l'amour, et que sa profession appelle à ce lien. Et voici la forme de sa profession : J'aijuréy et résolu de garder les ordonnances de votre justice^. C'est ainsi que les apôtres disaient : Nous avons tout quitté et nous vous avons suivie Cela ressemble encore à ce qui a été dit du mariage charnel, en vue cependant du mariage spirituel du Christ et de l'Ëglisc : V homme quittera son père et sa mère^ il s'attachera à son épouse, et ils seront deux en une seule chair ^. Et dans le prophète, l'âme se glorifie d'être unie à Dieu : Jl m^est bon de m' attacher àDieu^ et de mettre en lui mon espérance^. Quand donc vous verrez une âme quitter tout pour s'attacher de tous ses désirs au Verbe, vivre pour le Verbe, se conduire par le Verbe, et concevoir du Verbe des fruits qu'elle enfantera au Verbe, une âme qui puisse dire: La vie pour moi^ c'est le Christ^ et la mort ni est un gain ^ : voyez dans cette âme une Épouse du Verbe. En elle se repose le cœur de son Époux, car il la sait fidèle, puisque pour lui elle a tout méprisé, regardant tout comme de la boue, afin de le conquérir lui-même. Tel était celui dont il disait : Celuir-ci m'est un vase d'élection^. Et elle était à la fois tendre mère et Épouse fidèle, l'âme de Paul, quand il s'écriait : Mes petits enfants que f enfante de now veau jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous *®.
13. Mais considérez que dans le mariage spirituel il y a deux genres d'enfantement,
* IICor.,viir,21.— »Sagc8., vii, 26. —»Hébr., i, 3.— «PS.CZYIII, loe. — » Math., XIX, 27.— • Ephée., v, 31, 82. — f Ps. Lxxii, 28.— • Philip., i, 21. — • Acl., ix, 15. — w Galat, IV, 19.
et par conséquent des enfents différents» bien que non opposés, puisque les saintes mères en* fantent des âmes par la prédication et des intelligences spirituelles par la méditation. Dans ce dernier genre d'enfantement, l'âme s'élève quelquefois et s'abstrait des sens corporels, en sorte que, dans le sentiment du Verbe, elle perd le sentiment d'elle-même. Ce qui arrive quand, attirée par l'ineffable douceur du Verbe, Tâme se dérobe à elle-même ou plutôt est ravie, enlevée à elle-même pour jouir du Verbe. Car différentes sont les affections de l'âme qui fructifie pour le Verbe, et différentes celles de l'âme qui jouit du Verbe. Dans le premier cas, elle est sollicitée par les besoins du pro« chain; dans le second, elle est invitée par la douceur du Verbe. Mère, elle trouve de la joie dans ses enfants; épouse, elle en trouve davantage dans les embrassements de son époux. Ghers lui sont les gages de son amour ; mais plus doux lui sont les baisers de TÉpoux. Il est bon de contribuer au salut de beaucoup. Pourtant l'extase et l'union avec le Verbe ont pour elle un charme plus grand. Mais quand donc vient ce moment, et combien dure-t-ii ? Doux commerce dont la durée est courte, et l'expérience rare. Voilà ce que je voulais indiquer plus haut quand j ai dit , il m'en souvient, que l'âme cherche le Verbe pour jouir de lui et de ses douceurs.
14. Peut-être insistera-t-on pour me demander ce que c'est que jouir du Verbe. Demandez à celui qui en a fait l'expérience ; interrogez-le. Et quand j'aurais cette expérience, pourrais -je vous redire ce qui est ineffable? Écoutez quelqu un qui avait expérimenté ces choses : Soit que nous soyons emportés comme hors de ivous-mêmes ^ c'est pour Dieu; soit que nous nous tempérions, cest pour vous^. C'est-à-dire, autres sont mes relations avec Dieu en sa seule présence, autres mes relations avec vous. J'ai éprouvé les premières, mais je ne dois pas les redire ; dans les secondes, j'use de condescendance envers vous, afin que je puisse les redire et que vous puissiez les entendre. 0 vous ! qui êtes curieux d'apprendre ce que c'est que jouir du Verbe, ouvrez-lui non l'oreille, mais le cœur. Ici c'est la grâce et non la langue qui enseigne. Celte science est cachée aux sages et aux prudents, et elle est révélée aux petits. Ah! mes frères, c'est une grande et sublime vertu que l'humilité qui mérite de savoir ce qui ne s'enseigne pas, d'acquérir ce qui ne s'apprend pas, de recevoir du Verbe et par le Verbe, ce que la parole même est impuissante à ex-
» II Cor., V, 13.
SUR LE CANTIQUE DBS GANTIQUBS.
pliquer. Pouquoi cela? Ce n'est pas qu'elle mérite précisément cette laveur; mais tel est le bon plaisir du Père du Verbe, époux
de rftme, Jésus-Christ notre Seigneur, qui est le Dieu béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
SEMON LXXXVI
T[)e la prudence et de la réserve de t Épouse qui cherche le Verbe. Éloge de la modestie.
1. On n'a plus désormais à me demander pourquoi Vâme cherche le Verbe. Je l'ai dit assez précédemment. Poursuivons et expliquons le reste du texte, du moins ce qui a rapport à la morale. Remarquez d'abord la réserve de l'Épouse. Je ne sais s'il est rien de plus agréable dans la conduite des hommes. Je veux tout d'abord prendre cette fleur, la cueillir, et l'offrir à nos jeunes frères. Ce n'est pas que, même en un ftge plus avancé, il ne faille soigneusement garder cette vertu, l'ornement de tous les âges ; mais la gr&ce de la tendre modestie brille plus et avec plus de charme dans l'&ge le plus tendre. Qu^y a-t-ilde plus aimable qu'un jeune homme modeste? Quelle est belle et splendide cette perle des mœurs, dans la conduite et la figure d*un adolescent! Quel signe vrai et certain d'heureuses espérances ! Quel indice d'un excellent naturel ! Elle est pour lui cette verge de la discipline- qui, maîtrisant les affections basses, réprime les mouvements d'un âge périlleux, en contient la légèreté, et en refoule les instincts rebelles. Qui écarte plus sûrement les discours immodestes, et tout ce qui a un caractère honteux ? C'est la sœur de la continence. Rien ne révèle mieux une simplicité de colombe , et n'atteste davantage Tinnocence. C'est une lampe qui brûle sans cesse dans r&me pudique, et dont la lumière trahit tout ce qui essaierait de s*y glisser d'indécent et d'indigne. Elle écarte le mal, elle protège la pureté naturelle, elle est la gloire propre de la conscience, la gardienne de la réputation, l'ornement de la vie, le siège de la force, les prémices des vertus, la gloire de la nature, et la marque de toute honnêteté. La seule rougeur répandue sur les joues par la pudeur, quel charme et quelle grâce ne met-elle pas sur un visage?
2. La modestie est un bien si vrai de l'âme que ceux qui osent mal faire redoutent cependant d'être vus. Le Seigneurie dit : Quiconque agit mal^ hait la lumière^; mais ceua qui dotmenty dorment dans la nuit; et ceux qui s'enivrentj s'enivrent la nuti^, cachant dans les ténèbres des œuvres de ténèbres dignes de l'obscurité. Mais il y a ici une grande différence. Les œuvres honteuses que la pudeur de ces gens ne rougit pas de faire, mais de montrer seulement, la retenue de l'Épouse ne les voile pas, elle les repousse, elle les écarte. C'est pourquoi le Sdge dit illya une honte qui conduit au péchés et une honte qui est glorieuse^, L'Épouse cherche donc l'Époux avec modestie, puisqu'elle le cherche en son lit et durant la nuit. Mais cette modestie est glorieuse et non criminelle. Elle le cherche pour purifier sa conscience; elle le cherche afin de pouvoir se décerner ce témoignage : Ma gloire , c'est le témoignage de ma conscience^. Dans mon lit^ durant lesnuits^ fai cherché celui que mon camr aime s. Si vous y faites attention, on vous précise ici le lieu et le temps de cette modestie. Une âme retenue n'a rien de plus cher que la solitude ; or et la nuit et le lit nous la ménagent. Voulonsnous prier, on nous invite à entrer en notre chambre^, afin d'y trouver la solitude; et c'est une précaution , car si nous prions devant nos frères, leurs éloges raviront â nos prières et leur fruit et leur efficacité. Cette sentence évangélique nous enseigne encore la modestie dont le propre est d'éviter les louanges et l'orgueil. Il est évident que c'est par un motif de retenue que le Fils et le Maître de la pudeur nous prescrivent de chercher pour nos prières un lieu secret. Qu'y a-t-il qui convienne moins surtout à un enfant, que d'affec-
» Jean, ni, 20. — • I Thess., v, 7. — • Eccll., iv, 25.— ♦ II Cor., I, 12. — » Canllq., in, 1. — • Math., vi, 6.
ter la sainteté fToutefois, c*est à cet ftge qu*il fimt commencer à pratiquer la religion, selon ce que dit Jérémie : Il est bon à t homme de porter le joug diê eon enfance < . G*est donc recommander vos prières à venir que d'y préluder par la modestie, comme il est dit : Je ne suis qu*un enfant méprisé, mais je n'ai pas oubliétos préceptes^. Il ne tiendra pas seulement compte du Ûeu, mais aussi du temps, celui qui vou* dra prier pour lui-même. Le temps du repos est le plus commode et le plus fiivorable. Quand le sommeil fait régner partout un silence profond , la prière s'élève plus libre et plus pure, n est écrit : Levez-vous la nuit^ au commencement de vos veilles; rendez votre cœur comme teau^ en présence du Seigneur votre Dieu^. Avec quelle sûreté notre prière monte la nuit, sous le seul regard de Dieu, et de l'Ange saint qui la reçoit pour l'offrir à l'autel d'en haut I Quelle est agréable et lumineuse environnée des couleurs de la pudeur! Quelle est sereine, paisible ! Aucun cri, aucun bruit ne la troublent. Quelle est pure enfin 1 La poussière des sollicitudes terrestres ne la somlle pas, aucun regard ne l'expose à la tentation de la vanité ou de la flatterie. C'est donc avec une prudence égale à sa modestie, que TËpouse cherche le secret du lit et de la nuit, quand elle veut prier, c'est-à-dire, chercher le Verbe, ce qui est la même chose. Car vous priez mal, si, en priant, vous cherchez autre chose que le Verbe, puisque tout est en lui. Là sont les remèdes à nos blessures, et le secours de nos indigences, et la correction de nos défouts, et les ressources de la perfection, enfin, tout ce qu'il nous est utile de recevoir ou d'avoir, tout ce qui est de convenance ou de nécessité. C'est donc à tort qu'on sollicite du Verbe autre chose que lui, puisqu'il est tout. Car pour les biens temporels que nous demandons au besoin, si c'est pour l'amour du Verbe que nous les demandons, ce que nous devons faire, ce sont moins ces biens que nous sollicitons. C'est ce que savent bien ceux qui sont
»Thren.,iii, 27.- «P«. cxviii, 141.— • Thpen./ji, 19.
habitués à n'user de ces choses que pour mé* riter le Verbe.
4. Cependant scrutons les mystères de ce lit, de cette heure; peut-être s'y cache-t-il quelque secret spirituel qu'il faut mettre en relief. Si vous consentez à voir dans ce lit, l'image de l'infirmité humaine, et dans les té* nèbres de la nuit, l'ignorance, il est naturel et juste de chercher contre ce double mal originel le secours du Verbe qui est la vertu et la force de Dieu. Quoi de plus convenable que la force et la sagesse opposées à la fidblesse et à l'ignorance! Et afin que cette interprétation ne laisse aucun doute aux cœurs simples, écoutez là-dessus le langage du saint prophète : Qw le Seigneur lui porte secours sur son lit de douleur! Vous lui avez retourné sa couche en son infirmité ^ ; voilà pour le lit Quant à la nuit de l'ignorance est-il rien de plus manifeste que ce qui est dit dans un autre psaume : Ils ont ignoré ils n'ont pas compris^ ils marchent dans les ténèbres ^. Les Psakniste désigne certainement cette ignorance commune au genre humain et dans laquelle nous sommes nés. Oui, c'est elle, selon moi, dans laquelle le bienheureux apôtre confesse être né, et dont il se glorifie d'avoir été affranchi, quand il dit : Il nous a arrachés à la puissance des ténèbres '. C'est pourquoi il disait encore : Nous ne sommes pas les fils de lanuit ni des ténèbres^ t et s'adressant à tous les élus ; Marchez, disait-il, marchez comme les enfants de la lumière^.
Saint Bernard s'est arrêté ici. La mort Ta empêché d'achever son travail, et même ce dernier sermon, qui est plus court que les autres, et que ne clôt pas la formule habituelle» Voyez au tome suivant la continuation de Gilbert de Hoiland.
* Ps. XL, 4.
^ TheaB., v, 5.
> > Id., Lzzxi, 5. — * GolosB., I, 13. — > Ephes,, V, 8.