XXX VI
péché a surpris, car les malheureux ne se conduisent ainsi que parce qu'ils ne connaissent pas Dieu. S'ils le connaissaient ils ne provoqueraient pas ainsi le maitre de gloire. Pour nous, mes bien-aimés, nous n'avons pas Texeuse de l'ignorance. Vous qui êtes ici, tous le connaissez, et si Yousdisiez : je ne le connais pas, vous seriez menteurs comme les séculiers ; si vous ne le comiabaez pas , qui donc vous a amenés ici, et comment y êtes-vous venus ? Qui vous aurait persuadé de renoncer spontanément à de chères affections, aux plaisirs du corps, aux vanités du siècle, de jeter tous vos soucis, toutes vos sollicitudes dans le cœur d'un Dieux/ duquel, j'en atteste votre conscience, vous n'aviez mérité aucune récompense, mais plutôt des Châtiments? Qui pouvait, encore une fois, vous persuader d'agir ainsi, si vous n'aviez su que Bien est bon pour ceux qui espèrent en lui, pour l'âme qui le cherche ; si vous n'aviez su vous aussi que le Seigneur est doux, suave, infiniment miséricordieux et vrai ? Or, comment savez-vous ces choses, sinon parce que Dieu est venu non-seulement à vous, mais en vous. 4. Nous connaissons donc son triple avénementpourleshommes, dans les hommes, contre , les hommes. Il vient indifféremment pour tous ! les hommes, mais non en tous ni contre tous. { Comme le premier et le troisième de ces avéne- i ments sont connus, puisqu^ls sont visibles, écoutons-le nous parler lui-même du second qui est spirituel et caché. Si quelqu'un m'aime^ ilgarderamaparole^ etmon Pèreraitnera^etnousvien- .drons à /ui, et nous ferons en lui notre demeu/re^. Heureux celui en qui vous établissez votre demeure, Seigneur Jésus ! Heureux celui en qui la sagesse se bâtit une maison, et se taille sept colonnes! Heureuse l'âme qui est le siège de la sagesse! Quelle est cette âme?Gelle du juste. En effet, la justice et le jugement sont la préparation de votre trône. Qui de vous^ mes v/ frères, souhaite préparer en son âme un trône à Jésus-Christ? Voici les tentures de soie, ks tapis, le coussin qu'il faut lui disposer. Injustice et le jugement sont la préparation de votre trône 2. La justice est une vertu qui rend à chacun ce qui lui est dû. Rendez donc & trois sortes de personnes ce qui leur appartient; rendez à votre supérieur, & votre inférieur, à votre égal ce qui leur est dû, et vous célébrerez dignement l'avènement de Jésus-Christ, lui préparant en vous une demeure par la justice. Rendez, dis-je, au supérieur le respect qui est un acte du cœur , et l'obéissance qui est un acte du corps. Il ne suffit pas, en effet, d'obéir extérieurement à nos prélats , si, dans le
«Jean, xiv, 23. — • P»., lxxxviii, 15.
fonds de l'âme, nous n'avons d'eux une haute estime. La conduite d'un supérieur est-elle d'une indignité si notoire qu'elle n'admette ni excuse ni palliatif, cependant à c^use de la source d'où dérive tout pouvoir, nous devons encore estimer comme supérieur celui dont nous connaissons la vie, moins par considération des mérites de la personne, que par défér^ioe pour l'ordre divin et la dignilé de la fonction que l'homme remplit.
5. A l'yard de nos frères, au milieu desquels nous vivons, la fraternité et la société qui nous unissent à eux nous obfigent & leur payer la dette du conseil et du secours ; car nous voulons qu'à lem* tour ils nous rendent ces deux services , le conseil qui éclaire notre ignorance, le secours qui vienne en aide à notre faiblesse. Mais peut-être m'objectezvous tout bas : Quel conseil puis-je donner à mon frère? Je n'ai pas le droit de lui adresser un mot sans permission. Quel secours puis-je lui porterTn m'est défendu de rien faire qif en vertu de l'obéissance. Je vous réponds: Vous ne manquerez pas d'occasion si vous ne manquez pas de charité ; il n'est pas de meilleur conseil que de montrer à son frère , par son exemple, ce quTl doit faire et éviter, le provoquant i la peifection, et l'exhortant non par la parole ou la langue^ mais par les iBuvres et en vérité. Est-il un secours plus utile, plus efiScace que de prier pieusement pour lui, et de ne pas craindre de le reprendre? Loin d'être pour lui un obstacle, soyez-lui, selon vos forces, un ange de paix; loin de le scandaliser, écartez de lui toutes les occasions de péché. Si c'est ainsi que vous vous montrez le conseiller et Taide de votre frère, vous lui rendez ce que vous lui devez, et il n'a pas de plainte à élever contre vous.
6. Êtes-vous le supérieur d'un auU-e, vous êtes tenu à son égard d'une sollicitude plus grande. H attend de vous la vigilance et la discipline ; la vigilance qui lui évite le péché, la discipline qui punisse ses manquements. Et même sans être le supérieur de vos frères, vous avez cependant au-dessous de vous quelqu'un qui attend de vous cette vigilance et cette discipline. Je veux parler de votre corps, dont votre esprit a reçu la direction ; veillez sur lui, afin que le péché ne règne pas en lui, et que vos membres ne servent pas d'instrument à llniquité. Vous lui devez la discipline^ afin que, châtié et assujéti, il fasse de dignes fruits de pénitence. Mais ils sont redevables d*une dette mille fois plus lourde et plus périlleuse, ceux qui auront à rendre compte d'un grand nombre d'âmes. Hélas ! malheureux que
SUR SAVENT DU ^IGNEUR
je suis I où me réfugier, si je garde avec négligence uïi si riche tfësor, uii dépôt que Jé^ sus-Christ a esfltié plus |stédeux que son satigt $i j'avsrîà teôuéûli lesdtig qui coulait de latitiAix^ et si je le ]^o^dâis dans un ta^e de ven'ë qifil me ftudrait porter sans cesse, quelle attention lï'autai-Je pas dans une èoïijonctufe si délicate ! Et f ai teçû la gafdé d*tin bietk pour lequel uh négodàht inteUigent, la sage^e élle-méthe a donné son sang! Ée porte Ce tréâot en des Vases mille fois plds fragflés que le terre. Ce qui met le comble à mes sollicitudes et aussi à mes craintes, c^est qu'obligé à ménager et la conscience du pi'ôchain et la mienne, je ne connais bien ni l'une ni Pautte. C'est un double abtme insondable, une double nuit ; et on exige de mo! que je les gaMe, et on mé crie : SenUnelUf quy à-Hl dans là nuit? Sentinelle f qu'y à-t-tt cutne ta nuis^ ? Je ne puis répondre avec Caïn : Suis-je le gardien de mon frëre^? Il me faut plutôt répony dre humblement, avec le prophète : Si le Seigneur né garde ta dté^ en vainveitU celui qui ta garde '. Cependant je suis excusable, si comme je rai déjà dît, je déploie en tout ceci la vigilance et la discipline nécessaires. Que l'âme possède donc les quatre choses indiquées précédemment : le respect et l'obéissance envers les supérieurs, le conseil et Taide envers les intérieurs et la sagesse y trouvera sa demeure préparée.
1. Ce sont là peut-être six des colonnes qu^élle a taillées dans la maison qu^elIe s'est bâtie. Mais il nous faut chercher la septième, pourvu que la sagesse daigne nous la faire connaître. Ûui nous empêche , après avonr trouvé les èix premières dans la justice, de
trouver l'autre dans le jugement? Car ce n'est pas là justice seule, mais la justice et té fugerment qui sofit^ Seigneur! la prêpàrdtîoH dé votre trône. Si nous rendons aux Supérieurs, aUx inférieurs, aux égaux ce qui leur est dû^ né Wndrons-nous rîen à Bien ? Nous ne pouvoné lui rendre tout ce qui lui est dû, à lui qui a anionéeié la liiiséricordé sur nOUS, & lui qlle flous avons éi souvent offensé, nous j^agîlitéét néant, à lui si riche, qui se Suffit à lui-même et n'a aucun besoin de nos biens. J'ai pourtant entendu un homme , confident des secrets de sa divine sagesse, dire que là majesté du roi éclate dans son amour poUr la justice ^ Iln^attend de UOUS rien de ce qui n*est qu*en lui. Avouons Seulement nos crimes, et il nous justifiera à la louange de sa grâee. Car il aime l'âme qui, en sa présence, se considère et se lUge sîncférement elle-même. Et ce jugement il ne l'exige de nous que pOUr lious, puisque si nous nous îugeons nous-mêmes, nous ne set^ns pas juges. C'est pour cela qUe le sage craint ses œuvres, les scrute, les examine et les juge. C'est rendre honneur à là vérité que de se reconnaître sincèrement et de s'avouer humblement soi et Ses actions tel qu'on est véritablement. Du l'esté. Voulez- vous être plus clairement convaincus qu'après la justice on exige de vous le jugement, écoutez : Quand vous durez fait ce qui vous est prescrit^ dites : nous sommes des serviteurs inutiles^. TeUe est , en ce qui regarde l'homme , la digne préparation de la demeure destinée au Dieu de majesté; qu'il ait soin d'observer les commandements de la justice , et qu'il s'estime toujours un serviteur indigné et inutile.
SMMÔN ÏV
*Du double avènement et du \èle pour les fertms véritables.
i. Il fiiut, mes frères, célébrer Pavénement du Seigneur avec toute la dévotion dont vous êtes capables. Réjouis d'une telle consolation, étonnés d^une si grande condescendance, enflammés par une aussi vive charité , ne songez pas seulement à l'avènement par lequel Jésus-
Christ est venu chercher et sauver ce crui avait péri ; ayez présent aussi celui dans requel il viendra nous réunir à lui. Puissions-nous les méditer sans cesse tous deux, et entretenir nos cœurs des avantages que le pi'émier nous a procurés et de& promesses du second ! Puissiez-
1 Isal., XXI, 41. — t Qen., iv, 9. — » Ps. cxxvi, 1. i Pa., xcvixi, 4. — « Luc. xvii, !0.
vous reposer entre ces deux héritages I Ce sont les deux bras de FÉpoux entre lesquels l'Épouse endormie disait : Sa main gatiehe soutient ma tête^ et sa main droite me tiendra embrassée ^ Car en sa main gauche^ comme nous le lisons ailleurs, iZ y a richesses et gloire; et en sa droite^ longueur de vie 2. En sa main droite il y a richesses et gloire. Fils d'Adam, race avare et ambitieuse, écoutez. Pourquoi vous passionner pour des richesses terrestres qui sont fausses et ne sont pas à vous? L'or et l'argent ne sont-ils pas de la terre jaune et blanche, que l'erreur seule des hommes rend, ou plutôt estime précieuse ? Si ces choses vous appartiennent, emportez-les donc avec vous. Mais l'homme n'emportera rien à la mort, et sa gloire ne le suivra pas au tombeau.
2. Les vraies richesses ne sont donc pas ces biens, ce sont les vertus que la conscience porte et qui la rendent riche à jamais. Pour la gloire l'Apôtre a dit aussi : Notre gloire , c'est le témmgnage de notre conscience^. Elle est vraie la gloire qui vient de l'esprit de vérité. Or, cet esprit rend témoignage à notre esprit que nous sommes les fils de Dieu *. Quant à la gloire que se donnent mutuellement ceux qui ne cherchent point la gloire qui vient de Dieu seul, elle est vaine , comme les enfants des hommes eux-mêmes. Insensé! Vous mettez vos trésors en un sac percé, vous qui confiez vos richesses aux jugements d'autrui! Ignorez- vous que ce coffre n'a ni clef ni serrure? Plus sages sont ceux qui gardent leur trésor et ne le confient à personne. Mais le garderont-ils toujours? Un jour viendra où les secrets des cœurs seront dévoilés; ce qui aura été déjà montré ne se verra plus ; c'est ainsi qu'à l'arrivée du Seigneur les lampes des vierges folles sont éteintes^, et ceux qui ont reçu leur récompense sont ignorés de Dieu^. C'est pourquoi je vous le dis, mes très-chers frères, il vaut mieux cacher que mettre en évidence le bien qui est en nous. Soyons semblables aux mendiants qui, en demandant par l'aumône , n'étalent pas de riches habits, mais leurs membres nus, ou leurs plaies s'ils en ont, afin d'exciter plus vite la pitié de ceux qui les voient. Le Publicain a mieux observé cette régie que le Pharisien ; aussi est-il descendu justifié et non pas l'autre^.
3. Il est temps, mes frères, que le jugement commence par la maison de Dieu. Quelle sera la fin de ceux qui n'obéissent pas à l'Évangile? Quel jugement attend ceux qui ne ressusciteront pas en ce jugement? Car tous ceux qui se
dérobent au jugement présent, dans lequel le prince de ce monde est chassé, doivent attendre et redouter le juge qui les expulsera avec leur prince. Pour nous, si nous sommes parfaitement jugés maintenant , attendons en sécurité notre Sauveur Jésus-Christ qui transformera l'humilité de notre corps, sur le modèle de son corps glorieux ^ Alors les justes brilleront, tous, savants ou ignorants. Oui, ils brilleront comme le soleil dans le royaume de leur père^ , comme sept soleils ensemble ', c'est-à-dire comme la lumière de sept jours réunis.
4. A son arrivée le Sauveur réformera donc l'humilité de notre corps sur le modèle de son corps glorieux, si toutefois notre cœur a été d'abord réformé sur le modèle de l'humilité de son cœur. C'est pourquoi il disait : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cceuT ^. Considérez en ces paroles une double humilité, l'une de pensée, l'autre d'affection, appelée ici humilité de cœur. Par la première nous connaissons que nous ne sommes rien, et cette humilité nous l'apprenons de nous-mêmes , et de notre infirmité propre ; par la seconde, nous foulons aux pieds la gloire du monde, et celle-là nous l'apprenons à l'école de celui qui s'est anéanti, en prenant la forme d'un esclave, qui s'est dérobé par la fuite à ceux qui le cherchaient pour le faire roi, mais qui s'est offert lui-même aux ignominies et au supplice de la croix. Si donc nous voulons dormir entre cesdeux héritages^ c'est-à-dire entre ces deux avènements, ayokis les ailes argentées de la colombe^; gardons cette forme de vertus que Jésus-Christ présent dans la chair nous a recommandée par sa parole et son exemple. L'argent désigne ici son humanité, comme l'or désigne sa divinité.
8. Toute notre vertu est donc aussi éloignée de la vertu véritable qu'elle l'est de ce modèle; et nos ailes sont inutiles si elles ne sont argentées. La pauvreté est une aile puissante qui nous emporte d'un vol rapide au royaume des cieux. Les vertus qui la suivent ont des promesses qui regardent l'avenir. A la pauvreté on donne plutôt qu'on ne promet. Aussi est-il dit, au présent : Que le royaume du del est aux pauvres d' esprit \ tandis qu'aux autres vertus il est dit, au futur : Ils hériteront^ ils seront consolés"^. Certains pauvres que nous voyons ne seraient pas si tristes ni si abattus s'ils avaient la pauvreté véritable, car ils se regarderaient commodes rois, et des rois ducieL Mais ils veulent bien être pauvres à la condition
< Cantiq., 11, 6.
* Rom., vin, 16. - ^Lao., rviii, 14.
— • Ppov., m, 16. — » II Cor., 1, 2.
- « Malb., XXV, i-12. — • Id., m, 17.
i Phillpp., I, 20-21, - 26. — ^Matb., XI, 29. - U. — 7 Matb., V, 3-9.
s Math. XIII, 43.
» Philipp., Il, 7,
* laOdj XXX,
« Ps. LXVII,
SUR L'A VENT DU SEIGNEUR
toutefois que rien ne leur manque. Ils aiment la pauvreté pourvu qu'ils n'endurent aucun besoin. D'autres sont doux, mais tant qu'on ne leur dit rien, ou qu'on agit au gré de leur volonté. La moindre occasion montrera combien ils sont loin de la vraie douceur. Cette douceur qui meurt même avant l'héritage, peut-elle donc hériter? J'en vois d'autres qui pleurents se laisseraient-ils aller si aisément au rire, si ces larmes partaient du cœur? En présence de ces paroles inutiles et bouffonnes plus abondantes que les larmes, je ne puis croire que la divine consolation soit réservée à ces pleurs, quand elles donnent un si facile accès aux consolations banales. D'autres sont pleins, contre les péchés d'autrui, d'un zèle si vif qu'ils sem^ bleraient avoir faim et soif de la justice, s'ils portaient le même jugement sur leurs fautes personnelles ; mais ils ont un poids, et un poids, ce qui est abominable devant Dieu^. Ils s'échauffent contre les autres aussi impudemment qu'inutilemnt, tandis qu'ils se flattent avec autant de folie que d'inutilité.
6. D'autres sont charitables, mais avec le bien d'autrui ; ils se scandalisent si l'on ne donne pas largement, à condition pourtant qu'il ne leur en coûtera rien. S'ils avaient une miséricorde vraie, ils devraient l'exercer à leurs dépens. Incapables de faire l'aumône matérielle, ils la feraient du moins de volonté. Usant d'indulgence envers ceux qui les ont offensés, ils auraient un signe de bienveillance, une bonne parole plus précieuse que ' tout, afin d'exciter en eux le repentir. Enfin, ils seraient pleins de compassion pour ces malheureux, pour tous ceux qu'ils sauraient être en état de péché , et prieraient pour eux, sinon leur miséricorde est nulle, et elle n'obtiendra pas miséricorde. J'en dis autant de ceux qui confessent leurs fautes et semblent
» Prov., XX, 23.
conduits en cela par le désir de purifier leur cœur (car la confession lave tout), mais qui ne consentent pas à entendre de la bouche des autres les aveux qu'ils font spontanément. S'ils désiraient vraiment être purifiés, comme ils semblent le souhaiter, ils ne s'irriteraient pas, mais seraient, au contraire, reconnaissants envers ceux qui leur montrent leurs taches. D'autres voyant un de leurs frères scandalisé, même légèrement , s'empressent de lui rendre la paix; on les dirait pacifiques si, le trouble où les jette un mot ou un procédé dirigé contre eux, n'était si lent et si difficile à expier. S'ils aimaient vraiment la paix, ils en seraient d'abord jaloux pour eux-mêmes.
7. Argentons donc nos ailes dans la vie de Jésus-Christ, comme les saints martyrs ont lavé leurs robes dans sa passion. Imitons, selon nos forces , Celui qui a eu pour la pauvreté un tel amour, que, maître de la terre, il n'a pas même eu où reposer la tête^ et nous voyons ses disciples affamés, broyer dans leurs mains des épis, en passant le long des moissons ^ : celui qui s'est tu comme l'agneau devant le tondeur et n'a pas ouvert la bouche 3, qui a pleuré sur Lazare et sur Jérusalem 4, qui a passé les nuits en prières ^, mais qui jamais ne s'est abandonné au rire ni à la joie ; celui qui a eu de la justice une telle faim que n'ayant rien à expier personnellement, il s'est imposé pour nos crimes une si rigoureuse satisfaction. Aussi, sur la croix, il n'avait soif que de la justice, lui qui priait pour ses ennemis et pour ses bourreaux, lui qui n'ayant pas commis de péché, a supporté si patiemment ceux dont d'autres le chargeaient, et qui a enduré des tourments si cruels, pour se réconcilier les pécheurs.
* Luc, IX, 58. — « Id. , VI, 1. — » Isa!., un, 7. — ♦ Jean, II, 35, et Luc, XIX, 41. — » Luc, vi, 12.
SERMONS m SAINT BERNARD
&Mmii y
"D'un avènement intermédiaire; d'une tHpU téHoPatteià.
1. Noffô avons dit naguères à ceux c|ui ont âtgeilfé feurs ailes qu'ils devaient reposer entre les deux héritages, désignant ainsi les deux avènements; mais nous n*avons pas dit où il &ut réposer. Car il y a un troisième avènement (fui tient le milieu entre ïeé deux précédente , et dans lequel dorment avec délices ceux qui le connaissent. Les deux premiers sont visibles, celui-ci ne Test pas. Dans le premier, JésûS-Ghrist a paru sur la terrd et a conversé a'vec les hommes, et alors, comme il le dit lui-même, %U Vont vu et ils Vont haï^. Dans le dernier, toute chair vmra le salut de notre Dieu^ et ils verront Celui qu'ils ont percé^. Dans ravénement intermédiaire qui est caché, les élus seuls le voient en eux-mêmes, et leurs ftmes sont sauvées. Dans le premier, Jésus- Christ est donc venu revêtu de chair et d'infirmité; dans cet autre, il vient en esprit et en vérité ; dans le dernier, il viendra dans la gloire et la majesté. Par la vertu on arrive à la gloire, car le Seigneur des vertus est aussi le roi de gloire*. Et le même prophète ajoute : afin que je voie votre vertu et votre gloire^. Cet avènement intermédiaire est donc comme une route qui mène du premier au dernier. Dans le premier, Jésus-Christ est notre rédemption; dans le dernier, il sera notre vie ; dans celui-ci qui nous permet de dormir entre deux héritages, il est notre repos et notre consolation.
2. N'allez pas voir des inventions personnelles dans ce que nous disons de cet avènement, mais écoutez Jésus-Christ lui-même : Si quelqu*un rfCaime^ dit-il, il gardera mes paroles^ et mon père V aimera et nous viendrons à lui^. Et qu'est-ce à dire : Si quelqu'un m*aime il gardera mes paroles ? J'ai lu ailleurs : Celui qui craint Dieu fait le bien^. Je vois qu'il y a quelque chose de plus pour celui qui aime Dieu, puisqu'il gardera sa parole. Où la garder? Dans le cœur, puisque le prophète dit :
1 Jean, xv, 24.
*P». XXIII, iO. — "^ Eiccl., XV, 1.
— * Luc, m, 6.
* Id.y LXII, 3. •
- * Jean, xix, 37.
< Jean, XIV, 23.
J'ai taché toe parùke em nkm eemr^ powt tte pas péehet conêre votss^. Mtis comment les conserver e& son cœur ! Sufiif^U de les retenir de mémoire ? Mais à celui qui le» gar4e lie cette fagon, TapAtre dit : La soienoe etifie^. D'ailleurs l'oiLbli finît par ea effacer la métBOire. Conservez la parole de Dieu comme vous pouvez conserver la nourriture. La psaride de.Dîea est un pain vivant, c'est l'aliment de l'âme, ie pain matériel, tant qu'il est dan« l'armoire peut être pris par un voleur, rongé par un rat, ou vieillir et se g^ter. Mais une fm mangé il n'y a plus à craindre ces accidents. Conservez ainsi la parole de Dieui car heureux eeux qui la gardent'. Qu'eue entre jusqu^aux entrailles de votre &me , q^u'elle passa dans vos affections et vos mœurs. Mangez le bien et votre &me engraissée en sera réjouie. N'oubliez pas de manger votre pain, de peur qae votre cœur ne se dessèche , mais alimentez-le et fortifiez-le d'une substance riche et féconde. 3. Si vous gardez la parole de Dieu, vous serez certainement gardé par elle. Le Fils de Dieu viendra en vous avec son Père ; il viendra, le grand Prophète qui relèvera Jérusalem et renouvellera toutes choses. Gr&ce à son arrivée, comme nous avons porté l'image de l'homme terrestre, nous porterons l'image ^ l'homme céleste^. Comme l'antique Adam s'est répandu dans l'homme et l'a envahi tout entier, ainsi Jésus-Christ s'emparera de lui tout entier, lui qui l'a créé, racheté, qui le glorifiera tout entier, lui qui, au jour du sabbat, l'a guéri tout entier. Le vieil homme était en nous ; l'homme prévaricateur était dans nos mains, sur nos lèvres, dans notre cœur. Il était en nos mains de deux manières, par le crime et par la honte; il était sur nos lèvres par l'arrogance et la détraction; il était en nos cœurs par les convoitises de la chair et les désirs de lagloire temporelle. Maintenant si une création nouvelle s'est accomplie en lui, le passé est détruit ; k la place du crime et de la honte, Thomme porte
* Ps. caviu, 11. — • Cor., viii, 1. — • Luc ii, 28.— * Cop., XV, 49.
SUR L*ÀVENT DU SEIGNEUR
en ces mainsrinnoeeiice et la chasteté; sur ses lènrres, au lieu de Farrog^ce el de la détraction» Fayeu humble, la parole qui édifie. En son oasoT la charité et Thuiuilité ont pris la place des iÉsirs charnels et de la gloire tem* poreUe. Et voyes si en ces trois points les élus
ne reçoivent pas le Christ, le Verbe de Dieu, eux à qui il a été dit : Placex-moi comme un sêeau sur voim brasj cotnfne un signe sur votre cœur ^9 et ailleurs : La parole est pris de tous^ eUe est sur i^os livrer et en i)Otre çœur'^.
SERMON VI
fDif tripla ar^etr^i^ ^t rf« /^ r^st^ecHon 4fi h €hair.
1. Je ne yeu^ pas que yous Ignoriez, ^)es frères, le temp^ ou Dieu ^oi^s v|»te, i^i rofej^t, de cette visite. C*esjt un temps ré^rvé ppur les &mes et non pour les corps, c^ Vâme étant supérieure au corps, sa dignUé naturelle réclame une sollicitude plus vive. H ponvient aussi de relever 1^ pren^ièrey» celle qui est tombée la première. 17Ame s'étant livrée à la corruption du péché , a assi\)éti le corps ^u châtiment de la corruption. Si nous voulons être membres de Jésus-Christ, nous devons suivre notre chef; et notre premier soin doit être la réparation de nos &mes, objets de sa venue, et dont la misère a isxcij[é d'abord ses sollicitudes et çe$ eitort3. Quand à notre corps, renvoyons-en le soin au jour où Jésus-Christ reviendra pour le réformer, comme nous le rappelle Tapôtre : Nous aitefâdons u% $auveur^ notre Seigneur Jésus-Christ j qui réformera l'humilité de notre corpsy i limage de son corps glorifié i . Au premier avènement, Jean, comme un véritable béraut, crie : Yoici VAgiV^au da DieUj vQXci celui qui 6te les péchés du monde ^ Il ne dit pas : les maladies du corps ni le souffrances de la chair. Non, il dit : le péché qui es^ h maladie de l'âme et la corruption du cœur. Yoici celui q^d ûte Us péchés du mande^. Et di où les (ile-t-il î De la main, de l'œil, du cou, de la chair enfin où le mal est profijndément enraciné.
3. Il ôte le péché de nos mains» en efjpEtcail^t tous ceux que nous avons comniis ; il l'ûte de notre œil, en purifiant l'intention de l'âme ; il Tôte de notre cœur, en écartant de nous sa domination violente , selon qu'il est écrit : Vous avez brisé le sceptre du tyran comme au jour de Madian^. Et encore : Le joug tombera en pourriture sous l'actioti de l'huile^. Et
i Philipp., m, 20-21. — • Jetn, i, 29. — » I«aï., ix, 4. — ♦ Id., X, 27.
l' WA^i^e (t sfm tour : Qu€ k pé(M ne règne poê dam 90tre corps martel K II dit encore en un autre endroit : A sais ^wa èe bien n*est pa$ en t)K^, c'est^è-direy en ma chair j et aitlfiars : Malh$^nt^ homme que je snis^ qui me déli'êrera dç ç$ c4^ps de mort^i Q savait bien qu'il ne serait délivré de oette racine empestée, enfoncée en sa ehaîr, de la loi de péché qui est en nos membres, qu'avec le corps lui-^mème; c'est pourquoi il souhaitait de se voir affranchi afin d'être avec Jésus-^Christ ^, sachant bien que le péché qui noua sépare de Dieu ne peut être déraciné si noua ne somtunes débarrassés des cbatnes du corpa. Vous avez lu d'un possédé guéri par le Seigneur, que le Démon le secouant et le mettant en pièces en sortit par or4re de Jésus*Christ4. Ainsi ce germe de péché qui jette si souvent le trouble en nous (je veux parler de la cûncupiacenee et de nos déairs mauvi^is) peut et doit être comprimé par la grâce de Dieu, qui Tempèche de régner en nous, de fiiîre de noa membres les ina-' truments du mal 7; et d'être un sujet de damnation pour ceux qui appartiennent à Jésua- Christ. Hais il n'est chassé que par la mort, quand nous sommes si bien déchirés, que l'âme se sépare du corps.
a|. Vousvoyexpourquoi Jésufr^^iristest venu, et à quoi le chrétien doit s'impliquer. Donc, 6 corps, ne devance pas les temps ; tu peux empêcher le salut de Vèi^iae, mais tu ne saurais opérer le ti». Tout a son tempss. Laisse l'âme travailler aujourd'hui pour elle, viens-lui en aide, car si tu souffres avec elle, tu régneras aussi avec elle. Autant tu entraves sa restauration, autant tu nuis à la tienne, qui ne peut se réaliser si Dieu ne voit en elle sa propre
1 Cantiq., viii, 6. — * Rom., x, 8. — • Id., ▼!, 12. — * Id., vil, 18-24. — • Phaipp., 1, 23.— • Marc.,ix, 16-45. —7 Rom., Ti, 3. — • Ecdc, in, 1.
image rétablie. 0 chair ! tu as un hôte bien noble, et ton salut est subordonné au sien. Pour toi tu es chez toi, en ton pays; pour elle, étrangère et exilée ici-bas^ elle n*a chez toi que l'hospitalité. Quel paysan, si un noble et un puissant vient loger chez lui, ne se retire dans un coin^ sous un escalier, dans les cendres même du foyer, pour céder à cet hôte la place la plus commode? Fais de même, ô chair, oublie tes peines et tes incommodités, que ton hôte puisse trouver chez toi un séjour honorable. Ton honneur, c'est de t'oublierau profit de l'&me.
4. Et afin de ne pas mépriser ou dédaigner ton hôte, sous prétexte qu'il est un étranger pour toi, considère attentivement ce que te vaut sa présence. C'est l'âme qui fait voir tes yeux et entendre tes oreilles. C'est elle qui donne à la langue la voix, au palais le goût, le mouvement à tous les membres. La vie, le sentiment, la beauté que tu possèdes sont des bienfaits de cet hôte, et son départ montre bien les avantages de sa présence^ car à peine a-t-elle quitté le corps que la langue se tait, les yeux ne voient plus, les oreilles sont condamnées à la surdité , tous les membres roidis et défigurés par la pâleur. En quelques instants tout le corps se décompose et exhale une odeur fétide, et la corruption succède à la beauté. Eh quoi! pour un plaisir passager, tu contristes, tu blesses cet hôte dont tu ne saurais sentir la présence qu'avec son aide? Exilée, bannie pour ses fautes loin de son Dieu, l'âme te procure tant d'avantages ! De quels biens ne te comblera-t-elle pas quand elle sera réconciliée avec lui? 0 corps ne sois pas un obstacle à cette réconciliation, principe d'une grande gloire pour toi ! Expose-toi patiemment et même volontiers à tous les dangers , et ne néglige rien de ce qui peut préparer cette réconciliation. Dis à ton hôte : Le Seigneur se souviendra de toi, il te rétablira en ta dignité passée,et alors, à ton tour, souviens-toi de moi i .
5. Et l'âme se souviendra de toi pour ton bonheur, si tu la sers fidèlement ; arrivée auprès de son Dieu, elle lui parlera de toi qui lui donnas l'hospitalité, et elle lui dira : Quand, en punition de ses fautes, votre servante était exilée, un pauvre chez qui j'ai logé m'a traitée avec miséricorde : que mon Seigneur daigne le
1 Gen , z, 13-14.
récompenser pour moi I II a mis, et lui-même et tout ce qu'il possédait à mon service. Il ne s'est pas épargné : il a jeûné, travaillé, veillé , enduré la &im, la soif, le froid et la nudité. L'Ëcriture ne mentira pas, elle qui dit : Dieu fera la volonté de ceux qui le craignent, et il exaucera leur prière i, et si tu pouvais goûter cette douceur et apprécier cette gloire I Je vais dire une chose étonnante, mais vraie pourtant, et qui ne laisse aucun doute aux âmes fidèles. Le Seigneur des armées, le Dieu des vertus, le roi de gloire descendra lui-même pour réformer nos corps sur le type de son corps glorieux. Quelle gloire, quels transports, quand le Créateur de toutes choses, venu dans l'obscurité et l'abaissement pour justifier les âmes, reviendra pour te glorifier, ô chair misérable, et paraîtra dans un appareil éclatant, débarrassé de toute faiblesse, et environné de gloire et de majesté ! Qui se représentera le jour de son arrivée, ce jour où il descendra dans la plénitude de la lumière, précédé des Anges , et au son des trompettes qui réveilleront de la poudre ce corps si pauvre et l'entraîneront à travers les airs au devant de Jésus-Christ !
6. Chair misérable, insensée, aveugle, jusques à quand cherches -tu des consolations passagères et caduques, qui sont plutôt des désolations, si tu as le malheur d'être repoussée, jugée indigne de cette gloire, et condamnée à un supplice éternel ? 0 mes frères, je vous en supplie, que tel ne ^oit pas notre sort! Que plutôt notre âme se complaise en ces pensées, que notre chair se repose dans l'espérance, attendant Jésus-Christ notre Seigneur, qui la réformera sur l'image de sa chair glorifiée! Car le prophète a dit : Mon dme a soif de vous, et elle soupire ardemment après vous ^. L'âme du prophète aspirait après le premier avènement qui devait la racheter; mais la chair appelait plus vivement avec le dernier avènement sa propre glorification. Alors, en efiet, nos vœux seront comblés, et la terre entière sera remplie de la majesté divine. Gloire, béatitude, paix qui surpassent tout sentiment; qu'il nous y conduise en sa miséricorde, qu'il ne trompe pas notre attente. Celui que nous attendons, Jésus-Christ notre Seigneur, béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.
> Ps., cxuv, 19. — • Id., Lxxii, 2.
SUR L'AVENT DU SEIGNEUR
SERMON VII
T)u triple Jruit de Vavénement du Seigneur.
1 . En célébrant avec dévotion Tavénement du Seigneur, nous ferons ce que nous devons,, car il est venu non pas seulement à nous, mais pour nous, Celui qui n'a nul besoin de nos biens. Et sa condescendance révèle l'excès de notre indigence. Le prix du remède n'indique pas seulement le danger du mal : le prix de la santé résulte aussi du nombre des remèdes. Pourquoi tant de grâces diverses si les besoins eux-mêmes n'étaient pas divers? Il serait difficile d'exposer en un seul discours tous les besoins que nous éprouvons. Trois se présentent à ma pensée, trois communs à tous les hommes et qui surpassent tous les autres. Il n'est personne de nous qui n'ait besoin , du moins, de temps en temps, de conseil , de secours, d'appui. C'est là une triple misère à laquelle est assujéti tout le genre humain; et nous qui vivons dans cette région des ombres de la mort, dans l'infirmité du corps, dans ce lieu de tentation , si nous y songeons bien, nous sommes travaillés de ces trois indigences. Car nous sommes faciles & séduire, faibles pour agir, fragiles pour résister. Si nous voulons discerner le bien du mal, nous voilà trompés. Si nous essayons de faire le bien , les forces nous manquent. Si nous tentons de résister au mal, nous voilà renversés et vaincus.
2. L'arrivée d'un Sauveur était donc nécessaire, et la présence de Jésus-Christ indispensable aux hommes placés en de telles conditions. Ahl qu'il vienne, et que, dans son infinie condescendance , il habite au milieu de nous, pour éclairer notre aveuglement, aider notre infirmité, protéger notre fragilité et nous défendre 1 S'il est en nous, qui nous séduira? S'il est avec nous, que ne pouvons-nous en celui qui nous fortifie? Et s'il est pour nous, qui sera contre nous? C'est un conseiller sûr, incapable de se tromper ou de tromper, c'est un auxiliaire puissant dont les forces ne s'épuisent pas. C'est un patron assuré qui mettra Satan sous nos pieds , et brisera tous ses pièges. C'est la sagesse de Dieu toujours prête à instruire les ignorants, c'est la vertu de Dieu pour qui il est aisé de ranimer ceux qui chancellent, et de sauver ceux qui sont en péril. 0 mes frères, dans toutes nos décisions recourons à un si grand maître, dans toutes nos actions invoquons un auxiliaire puissant, en toutes nos luttes confions nos âmes à un défenseur si assuré. Il est venu dans le monde afin que , habitant parmi les hommes, avec les hommes et pour les hommes, il éclairât nos ténèbres, soulageât nos peines, et éloignât de nous tous les dangers.