HOMÉLIE I
L'humilité est exigée , la virginité rémunérée. Vous pouvez vous sauver sans la virginité, mais non sans Thumilité. L'Iiumilité qui déplore sa virginité perdue peut plaire à Dieu; mais sans l'humilité, j'ose le dire , la virginité de Marie elle-même n'eût pas été agréable au Seigneur. Sur qui se reposera mon esprit^ est-il dit, sinon sur Pâme humble et paisible ^1 Sur r&me humble et non sur F&me vierge. Si Marie n'eût pas été humble, l'Esprit de Dieu ne se fût donc pas reposé sur elle ; et s'il ne s'était pas reposé sur elle, il ne l'eût pas rendue féconde. Et comment eût-elle conçu de lui sans lui ? Il est donc évident qu'afin de l'aider à concevoir de l'Esprit-Saint, Dieu, comme elle le proclame, a regardé Vhumilité de sa servante 3, plus encore que sa virginité. Si Marie a plu par la virginité, c'est par l'humilité qu'elle a conçu : d'où il résulte que si la virginité a été agréable à Dieu, ça été par un effet de l'humilité.
6. Que dites-vous, ô vierge superbe? Marie s'oublie pour se glorifier de son humilité, et vous, oubliant l'humilité, vous vous enivrez de votre virginité.// a rcflfard^, dit-elle, thumilitéde sa servante^ de qui est ce langage. D'une vierge sainte, pure , dévouée. Êtes- vous plus chaste, plus dévouée qu'elle? ou votre pureté est-elle plus agréable à Dieu que la chasteté de Marie, et prétendez- vous avec cette vertu seule, sans l'aide de l'humilité, plaire à Dieu, quand Marie ne l'a pu avec sa seule virginité? Plus le don de la chasteté vous honore, plus vous vous nuisez à vous-même, en ternissant par un mélange d'orgueil l'éclat de cette vertu. Il vaudrait mieux pour vous n'être pas vierge que de tirer vanité de cet état. La virginité n'est pas le lot de toutes les &mes ; mais la virginité unie à l'humilité est plus rare encore. Si vous ne pouvez qu'admirer la virginité de Marie, efforcez-vous d'imiter son humilité, c'est assez pour vous. Mais si vous êtes tout ensemble vierge et humble, qui que vous soyez, vous êtes bien grand.
7. Il y a cependant en Marie quelque chose de plus admirable encore, c'est la fécondité unie à la virginité. Jamais on a oui dire qu une femme fût à la fois mère et vierge. Et si vous songez de quel fils elle est mère, où vous conduira l'admiration causée par sa grandeur ? à sentir que vous êtes incapable de l'admirer dignement. A votre jugement, ou plutôt au jugement de la vérité, celle qui a eu un Dieu pour fils n'est-elle pas élevée au-dessus de tous les chœurs des anges? Le Dieu, le maître des anges, Marie n'ose-t-elle pas l'appeler son
* Isaï.jLxvi, 2.— « Luc, i, i8.
fils, et lui dire : Mon fils , pourquoi avex-^ous agi de la sorte avec nous ^ ? Quel ange aurait une telle hardiesse ? C'est déjà pour les anges un assez grand (honneur, qu'esprits par leur nature , la grâce les ait élevés à la vocation d'anges, selon le témoignage de David : Il fait des esprits ses anges^. Pour Marie qui se sait mère, elle donne avec confiance le nom de fils à cette majesté que les onges servent dans un profond respect. Et Dieu ne rougit pas d'être appelé ce qu'il n'a pas rougi d'être réellement. Car l'Évangile ajoute un peu plus loin : Et il leur était soumis^. Qui donc était soumis, et à qui ? Un Dieu était soumis à des hommes, le Dieu devant qui les anges s'abaissent, à qui les principautés et les puissances obéissent, était soumis à Marie, et non-seulement à Marie, mais à Joseph, époux de Marie. Qu'admirerezvous ici davantage ? La bonté et la condescendance du fils, ou l'excellence de la dignité de la mère? Des deux côtés, vous rencontrez un prodige qui jette dans la stupeur. Un Dieu obéit à une femme, et c'est une humilité sans exemple; une femme commande à un Dieu, et c'est une élévation que Marie ne partage avec personne. Dans l'éloge des vierges, il est dit qu'elles suivent seules l'Agneau partout où il va^. Quelles louanges mérite donc celle que les précède !
8. 0 homme, apprenez à obéir ! Terre, apprenez à vous abaisser ! poussière, apprenez à vous soumettre ! L'Évangile parlant de votre créateur dit : Et il leur était soumis. Soumis à Marie et à Joseph. Rougissez cendre superbe ! un Dieu s'humilie et vous vous élevez I un Dieu se soumet à des hommes, et vous avide de leur commander, vous vous mettez au-dessus de votre Créateur I Quand de pareilles pensées m'obsèdent, pourquoi Dieu ne daigne-t-il pas m'adresser la réponse qu'il adressa comme une réprimande à son apôtre : Retire-toi^ Satan , tu ne comprends pas les choses de Dieu ^ ? Toutes les fois que je désire la supériorité sur les hommes, je la désire sur mon Dieu, et je ne comprends pas alors les choses de Dieu, puisque de lui il est dit : Il leur était soumis. 0 homme, si vous dédaignez les exemples d'un homme, il n'est pas indigne de vous de sui^ vre ceux de votre Auteur. Et si vous ne pouvez le suivre partout où il va, suivez-le du moins où le conduit sa condescendance
{^our vous. Vous êtes incapable de gravir e sentier sublime de la virginité; suivez votre Dieu sur la route si sûre de l'humilité. Les vierges elles-mêmes, si elles s'en écartent,
* Luc, u, 48. — * PS.CZ1I, 4. — 'Luc, n, 51 . — ♦ Apoc., xiv> 4. — * Math., XVI, 23.
ne suivent plus l'Agneau partout où il va. L'âme humble » mais souillée suit l'Agneau ; la vierge superbe le suit aussi. Mais ni l'une ni l'autre ne le suivent partout, puisque la première ne saurait s'élever à la pureté de l'Agneau sans tache, ni la seconde descendre à cette douceur, qui l'a tenu en silence, nonseulement devant celui qui le tondait, mais devant ses bourreaux eux-mêmes. Cependant le pécheur humble a pris une route plus sûre que la virginité superbe, puisque l'humble pénitence purifie la souillure de l'un, tandis que l'orgueil souille la pureté de l'autre.
9. Heureuse Marie, qui posséda tout ensemble, et l'humilité et la virginité : virginité singulière que la fécondité n'a pas ternie, mais honorée; humilité privilégiée, qui, loin de disparaître devant la virginité féconde, est rehaussée par elle; fécondité incomparable qu'accompagnent à la fois la virginité et l'humilité. Qu'y a-t-il ici qui ne soit prodigieux, incomparable, réservé ? Je serais bien surpris si vous n'hésitiez pas , s'il vous fallait dire ici
ce qu'il y a de plus admirable : est-ce la fécondité d'une vierge, ou la virginité d'une mère ? la sublimité du fils, ou l'humilité d'une pareille élévation î Ou plutôt il faut tout préférer, et c'est pour Marie une excellence et un bonheur incomparables d'avoir possédé, non pas seulement une de ces choses, mais toutes réunies. Est-il donc étonnant, après tout, que le Dieu qui est admirable en ses saints i, se soit montré plus admirable encore en sa mère î Vénérez, donc, 6 époux I vénérez la pureté dans une chair corruptible ; et vous, vierges sacrées, admirez la fécondité dans une vierge 1 0 hommes, imitez tous l'humilité de la mère de Dieu. Honorez la mère de votre Roi, anges saints qui adorez le fils de notre Vierge, notre Roi et le vôtre, le réparateur de notre race, et le restaurateur de votre cité. A ce Dieu si humble parmi nous, si grand au milieu de vous, rendons les uns et les autres, les hommages qui lui sont dus. Honneur et gloire â sa grandeur dans tous les siècles. Ainsi soit-il.