HOMÉLIE II
pu appeler pleine de gr&ce, celle en qui il eût trouvé quelque chose ou de moins parfait ou qui ne fût pas le fruit de la grâce f
2. Ce fut donc pour qu'elle fût sainte de corps et d'esprit, que celle qui devait concevoir et enfanter le Saint des saints, reçut le don précieux de virginité et celui d'humilité. Ce fut par l'ornement de ces deux vertus réunies, comme par autant de pierres précieuses dont le Ciel seul pouvait bien connaître le prix, que cette Vierge royale attira par sa heauté les regards de toute la Cour céleste, qu'elle devint même l'objet des complaisances du Roi, qui lui députa un des anges qui se tiennent le plus près de son trône, pour la saluer de sa part. C'est ce que l'Évangile nous recommande en nous montrant l'ange adressé par Dieu à la Vierge. Par Dieu a une Vierge^ dit-il, c'est-à-dire par le Très-Haut à une âme humble, par le Seigneur à une servante, par le Créateur à une créature. Quelle bonté de la part d'un Dieu ! quelle excellence dans une vierge! Accourez, mères; accourez, filles; accourez vous tous qui, depuis l'infortunée Eve, de laquelle vous êtes issus, enfantez, ou êtes enfantés dans la douleur. Approchez- vous du lit virginal ; entrez, si vous pouvez, dans la chaste retraite de votre sœur : voilà qu'un Dieu députe vers une vierge. Un ange parle à Marie : approchez l'oreille, écoutez par les fentes de la porte, tâchez d'entendre ce qu'il lui annonce, et consolez-vous.
3. Adam, notre infortuné père, mais toi surtout, ô malheureuse Eve, notre mère, réjouissez-vous ; comme vous avez été les premiers instruments de la vie des hommes, vous êtes aussi les premiers auteurs de leur mort; et ce qu'il y a de plus fâcheux, ils ont reçu de vous la mort avant de recevoir la vie. Consolez-vous, dis-je, tous les deux, de compter une fille et une telle fille parmi vos descendants ; mais vous surtout, qui êtes la principale source de notre malheur, et dont l'opprobre est devenu comme l'apanage de toutes les femmes : le temps est arrivé où vous allez enfin en être délivrée. L'homme n'aura plus rien à reprocher à la femme : voulant imprudemment s'excuser, il ne craignit point de l'accuser cruellement, en disant : La femme que vous m'avezdonf^e m^a présenté du fruits et j'en ai mangé ^ Accourez donc, Eve, accourez à Marie, accourez à votre Pille; que la Pille réponde pour sa mère, et qu'elle délivre sa mère de l'opprobre; qtfelle satisfasse à son Père pour sa mère. Car si l'homme n'est tombé que par la femme, c'est une femme aujourd'hui
1 QeD., m, 12.
qui le relève. Que disais-tu, ô Adam? La femme qtie vous m'avez donnée nCa offert du fruits et fen ai mangé. Paroles artificieuses qui augmentent plutôt ta faute, qu'elles ne la diminuent. Mais la divine Sagesse l'emporte sur ta malice. Le Seigneur, en t'interrogeant, voulait trouver dans l'humble aveu de ta faute l'occasion de te pardonner; mais puisqu'il ne l'a pu, il saura bien la trouver dans le trésor de son infinie miséricorde. H substitue aujourd'hui une femme à une autre femme ; une femme humble, à une femme orgueilleuse.
CeUe-là t'a présenté un fruit qui t'a donné la mort ; celle-ci te produira un fruit de vie : tu as reçu de celle-là une nourriture empoisonnée, qui a été pour toi une source intarissable d'amertumes; le fruit qui sortira de celle-ci renfermera des douceurs dont le goût sera éternel. Change donc tes vaines excuses en actions de grâces, et dis : La femme que vous m'avez donnée m'a présenté du fruit de vie, j'en ai mangé, et il a fait éprouver à mon palais la douceur du miel, parce que c'est par lui que vous m'avez rendu la vie. Voilà donc la fin pour laquelle l'Ange a été député vers Marie. 0 Vierge admirable et digne de tout honneur! ô femme digne de tous nos respects! la plus admirable des femmes, réparatrice de nos premiers parents, vivificatrice de toutes leur postérité.
4. VAnge fut envoyé^ AU l'Ëvangéliste, aune vierge. Vierge dans sa chair, dans son esprit, vierge dans toute sa conduite, telle enfin que nous la dépeint l'apôtre, sainte d'esprit et de corps 1. Elle n'est ni le fruit de la nouveauté, ni l'effet du hasard, mais elle a été choisie pour être telle avant tous les siècles. Le Très- Haut l'a prédestinée, il se l'est préparée, il l'a confiée à la garde des anges dès l'origine du monde ; les patriarches nous l'ont annoncée par des figures, et les prophètes nous l'ont promise dans leurs sacrés cantiques. Parcourez les divines Ë tritures, et vous y trouverez la preuve de ce que j'avance. Et pour ne pas trop m'étendre parmi un grand nombre de témoignages, de quelle autre croyez-vous que Dieu ait voulu parler, lorsqu'il dit au serpent: Je mettrai une inimitié mortelle entre toi et la femmel Et si vous doutez qu'il ait voulu désigner Marie, faites attention aux paroles qui suivent: Elle t'écrasera la tête 2. Quelle est donc la femme à qui cette victoire a été réservée, si ce n'est Marie ? Oui elle a écrasé la tête empoisonnée du serpent, elle qui a frappé d'impuissance toutes les suggestions chamelles de l'enfer, et toutes ses inspirations superbes.
* I Cop., VII, 34. — « Gen., m, 16.
5. Quelle autre femme Salomon cherchait-il quand il disait : Qui trouvera une femme forte ? Cet homme sage connaissait Finfirmité de ce sexe, la fragilité de son corps, la mobilité de son esprit. Mais il ayait lu ce que Dieu avait promis,et il lui semblait convenable que l'enfer vainqueur par une femme, fût vaincu par elle, et dans son admiration il s'écriait : Qui trouvera une femme forte ? C'est-à-dire : si de la main d'une femme dépendent, et notre salut commun, et la restitution de l'innocence, et notre victoire sur notre ennemi, il faut une femme capable d'un si grand ouvrage . Mais comment rencontrer une femme forte ? Et pour ne pas sembler désespérer en ses recherches, il ajoute cette prophétie : ^ Elle est sans prix^ et elle vient des extrémités du monde. Ce qui signifie : sa valeur n'est pas vile, petite, médiocre ; elle ne vient pas de la terre, elle vient du ciel, et non du ciel le plus voisin de nous, mais du haut et des extrémités du ciel. Ce bûcher de Moïse qui lançait des flammes sans brûler ^ que présageait-il, sinon Marie enfantant sans douleur. Et la verge d'Aaron 3, qui fleurit sans être humectée par la rosée, que figurait-elle , sinon la vierge concevant sans aucun concours humain. Un plus grand symbole de ce prodige nous est donné par Isaïe quand il dit : Une tige sortira de Jessé^ et une fleur montera de cette tige ^. Par la tige, il désigne la Vierge, et par la fleur, le Fils de la Vierge.
6. Si cette interprétation qui voit ici Jésus- Christ dans la fleur vous semble contredire celle qui le trouve; non dans la fleur de la tige, mais dans le fruit de la fleur , apprenez que la verge d'Aaron qui n'a pas produit seulement une fleur, mais de la verdure et du fruit, symbolise le Christ par son feuillage autant que par sa fleur et son fruit. Apprenez que dans Moïse, il est représenté par la verge même comme par cette fleur et ce fruit ; par cette verge dont les coups ouvrent une route à travers les eaux 6, ou tirent, pour la soif, un breuvage du sein des rochers ^. Il n'est pas surprenant que, pourdescausesdiverses^ Jésus-Christ soit figuré par des signes divers^ ni que sa puissance soit retracée par la verge, son parfum par la fleur, sa douceur par le fruit et par le feuillage, cette protection dont il couvre sans cesse les enfants réfugiés auprès de lui, et qui les défend soit contre l'ardeur des désirs charnels, soit contre les impies qui les affligent. Bonne et enviable est l'ombre des ailes de Jésus, retraite assurée pour ceux qui s'y abritent, frais asile aux cœurs
* Prov., XXXI, 10. — « Exod., 111,2. — ■ Nombr., xvii, 8. — ^ Iial.^ xi| 1. — > Exod., xiv, 46.— * Id., xvn, 6.
fatigués. Ayez pitié de moi. Seigneur Jésus, ayez pitié de moi, car mon âme se confie en vous, et j'attendrai à l'ombre de vos ailes, que l'iniquité passe i. Cependant dans ce texte d'Isale, par la fleur entendez le fils, et par la tige, la mère : car la tige a fleuri sans germe, et la Vierge a conçu sans l'intervention de lliomme. L'émission de la fleur n'a lésé en rien la vigueur de la tige, et la pudeur de la Viei^e n'a reçu aucune atteinte de son enfantement sacré.
7. Empruntons encore à l'Écriture d'autres témoignages adaptés à la Vierge-mère, et au Dieu son fils. Que signifie cette toison de Gédéon, enlevée de la peau de ses brebis, mais sans la blesser et placée dans Taire ? Tantôt la laine, tantôt l'aire sont inondées de la rosée du ciel 2; emblème de la chair de Jésus- Christ, tirée d'une chair virginale qui garde son intégrité. Sur elle les deux ont versé leur rosée , la plénitude de la Divinité s'y est répandue, et nous avons reçu de cette plénitude nous tous, qui, sans elle, n'étions qu'une terre aride. A ce trait de Gédéon se rapporte parfaitement cette belle parole du prophète: // descendra comme la pluie sur une toison \ et ce qui suit : Et comme la rosée qui insinue ses gouttelettes dans la terre «, nous fait entendre ce que désignait l'aire humide de rosée. Cette pluievolontaire réservée par Dieu à son héritage, descendue doucement et sans le bruit d'une coopération humaine, s'est glissée paisiblement dans le sein virginal ; puis, par la bouche des prédicateurs elle s'est distribuée dans le monde, non plus à la façon de la pluie sur une toison, mais comme une pluie retentissante du bruit de la parole et des miracles. Les nuées qui la portaient se sont souvenues que celui qui les envoyait avait dit : Ce que je vous dis dans les ténèbres^ dites-le à la lumière ; et que vous avez oui à VoreUle^ répétez-le sur les toits *; et ils l'ont fait, puisque le son de leur voix s'est répandu dans V univers ^ et leurs paroles jusqu'aux extrémités de la terre K
8. Écoutons encore Jérémie annonçant aux anciens des choses nouvelles, désirant ardemment l'arrivée, et promettant la venue de Celui dont il ne pouvait montrer la présence; Le Seigneur a créé une chose nouvelle sur la terre; une femme environnera un komme^. Quelle est cette femme? Quel est cet homme? Si c'est un homme comment est-il enfermé en une femme ? S'il est environné par une femme, comment est-ce un homme? Et pour parler plus clairement, comment peut-il être à la fois
* Ps. Lvi, 2. — • Juges, VI , 37-40. — • Ps. lxxi, 6. — * Math., x,27.— • Ps., zvni, 5. — • Jérém., xzzi, 22.
HOMÉLIE n.
homme et enfermé au sein d'une mère ? Car c'est ce que signifie ce mot être environné par une femme. Nous connaissons des hommes qui ont franchi l'enfance, l'adolescence, la jeunesse et sont arrivés à un âge voisin de la vieillesse. Mais celui qui est grand et développé comment peut-il être environné par une femme? Si le prophète eût dit : Une femme environnera im enfant ou un petit en- &nt, rien de nouveau à cela, rien de surpre* nant. Mais il n'a pas parlé ainsi, il a dit : C/h homme^ et nous cherchons quelle est cette nouveauté que Dieu a réalisée sur terre, et par laquelle une femme enferme un homme, et un homme est enfermé dans les limites aussi étroites que le sein d'une femme. Quel est ce miracle? Est-ce que t homme, dit Nicodème, peut rentrer dans les entrailles de sa mère et nattre une seconde fois^l
9. Mais je me tourne vers cette conception et cet enfantement virginal, et parmi tant de prodiges qu'y trouve une étude attentive, j'y découvrirai cette nouveauté que le prophète m'a signalée. J'y trouve en effet la longueur raccourcie, la largeur rétrécie, la hauteur abaissée, et la profondeur nivelée. J'y trouve une lumière qui ne luit pas, une parole qui se tait, une eau qui a soif, et un pain affamé. Voyez : la puissance y est conduite, la sagesse instruite, la vertu soutenue. Un Dieu est aUaité, lui qui nourrit les Anges ; il pousse des vagissements, lui qui console les affligés. Voyez encore : la joie est triste, la confiance craint, le salut souffre, la vie meurt, la force est infirme; et ce qui n'est pas un moindre prodige, vous y voyez encore la tristesse qui réjouit, la crainte qui fortifie, la passion qui sauve, la mort qui rend la vie, l'infirmité qui transmet Ténergie. Qui maintenant ne trouvera pas ce que je chercherais ? Parmi ces contrastes, ne reconnattrez-vous pas aisément la femme qui enferme un homme, en voyant Marie renfermer en son sein Jésus l'homme approuvé de Dieu ? Oui Jésus était homme, non-seulement quand on l'appelait unpro^ phètSy puissant en œuvres et en paroles 2, mais même quand sa mère le réchauffait sur son cœur, ou le portait en son sein ; Jésus était homme avant sa naissance par sa sagesse et non par son âge, par les forces de son esprit et non par celles de son corps, par la perfection de ses sentiments et non par le développement de ses membres. Jésus n'eut pas moins de sagesse, ou plutôt Jésus était aussi plein de sagesse au moment de sa conception qu'à celui de sa naissance, dans le plus jeune &ge que
* Jeaoi ni, 4. — * Luc, xviy, 19.
dans r&ge le plus avancé ; enfermé dans les entrailles de sa mère, pleurant dans la crèche, devenu plus grand et interrogeant les Docteurs dans le Temple, enseignant le peuple, partout il fut également rempli de l'Esprit- Saint ; et il n'y a eu aucun instant de sa vie où il n'ait possédé la même plénitude des gr&ces qui lui avaient été communiquée dans le sein de Marie, au moment de sa conception, sans augmentation ni diminution. Il fut parfisLit dès le commencement; dès le commencement il fut rempli de TEsprit de sagesse et d'intelligence, de TEsprit de conseil et de force, de l'Esprit de science et de piété, de l'Esprit [de crainte du Seigneur ^
10. Mais afin que personne n'interprète mal ce que dit en un autre endroit l'Evangile : Jésus croissait en sagesse^ en âge et et en grâces devant Dieu et devant les hommes ^, je dois vous faire observer, mes frères, que ceci ne doit point s'entendre selon la réalité, mais seulement selon les apparences. Car l'écrivain sacré ne veut pas dire que Jésus reçut un accroissement réel de qualités spirituelles qu'il n'avait pas, mais seulement qu'il paraissait les acquérir : et encore cet accroissement apparent était-il entièrement soumis à sa volonté. Il n'en est pas ainsi de l'homme : si vous profitez, ce n'est ni quand vous voulez, ni comme vous le voulez; mais les divers changements qui s'opèrent en vous se font à votre insu. Jésus, qui est le maître de la vie des hommes, dirigeait la sienne à son gré, et faisait paraître sa sagesse quand et à qui il voulait et au« tant qu'il le voulait. De même, quoiqu'il ait toujours été rempli de grâces aussi bien devant Dieu que devant les hommes, néanmoins, selon son bon plaisir, il les faisait éclater plus ou moins, selon qu'il convenait aux mérites, ou qu'il était expédient pour le salut de ceux avec lesquels il conversait. Enfin quoique le corps de Jésus ne soit parvenu qu'insensiblement à l'état de l'homme parfait, il en a cependant toujours eu la perfection. Pourquoi hésiterais-je à le considérer comme homme dans le sein de sa mère, quand là même je le trouve Dieu ? Être homme, c'est moins qu'être Dieu,
11. Mais voyez si Isaïe ne nous montre pas, avec plus de clarté encore, cette nouveauté signalée par Jérémie, Isaïe qui nous a exposé plus haut les fleurs nouvelles sorties d'Aaron. Voilà, dit-il, qu'une vierge concevra et enfantera un fils. Vous trouvez ici la femme, c'est la Vierge. Et l'homme voulez-vous savoir qui il est? Il s'appellera Emmanuel ou Dieu avec nous^. Cette femme qui environne un homme,
1 Isaï., xf, 2-3. — «Luc, 11, 52. — » Isal., w, U.
c'est la Vierge qui conçoit un Dieu. Quelle belle harmonie entre les actions des saints et leurs paroles mystérieuses ! Qu*il est saisissant ce seul miracle accompli au sujet de la Vierge et en elle, miracle précédé et promis par tant d'autres! L'esprit des prophètes est le même, et en diverses façons, sous différents signes, en différents temps, ils ont prévu et prédit la même chose sous la même inspiration. Ce qui a été montré à Moïse dans le feu du buisson, k Aaron dans la verge et sa fleur, à Gédéon dans la toison et la rosée, Salomon l'a clairement prédit dans la femme forte, et sans prix, Jérémie plus clairement dans la femme qui enferme l'homme, Isaïe très-clairement en parlant de la Vierge et de Dieu, et Gabriel enfin nous a présenté la Vierge en la saluant. Car c'est d'elle que l'Évangile vient de dire : VAnge Gabriel fut envoyé par Dieu aune Vierge fiancée à Joseph,
12. A une Vierge fiancée. Pourquoi Marie fut-elle fiancée, puisqu'elle avait fait choix de la virginité, et qu'elle ne devait point être mariée? Qu'on ne dise pas que c'est ici un efiet du hasard ; car on ne doit point attribuer au hasard ce dont on peut donner ime raison solide, une raison très-utile et très-nécessaire, une raison digne de l'invention divine. Je dirai donc ce que je pense, ou plutôt ce que les saints Pères ont pensé avant moi sur ce point. La raison pour laquelle le Seigneur a voulu que Marie fût \ fiancée à Joseph est la même que celle pour laquelle il a permis le doute de saint Thomas sur sa résurrection. C'était la coutume chez les Juifs de confier, aussitôt après les fiançailles, la future épouse au futur époux, jusqu'au temps des noces , pour qu'il fût le gardien de sa chasteté, et qu'il se gardassent l'un à l'autre une fidélité plus grande. Or, de même que saint Thomas , en doutant et en touchant , est devenu le plus généreux confesseur de la résurrection de Jésus-Christ; de même Joseph, étant fiancé à Marie, et en faisant, pendant tout le temps qu'elle fut confiée à sa vigilance, l'épreuve de la sainteté de sa conduite, est devenu le témoin le plus irréprochable de sa chasteté. Rien de plus admirable que ce rapport du doute de saint Thomas avec les fiançailles de Marie. Ils eussent pu tous les deux nous jeter dans une erreur de même nature, l'un sur la foi en Jésus-Christ, l'autre sur la virginité de sa Mère, ou au moins nous laisser sur ces vérités dans une dangereuse incertitude : mais heureusement il est arrivé tout le contraire ; de manière que ce qui pouvait faire craindre le doute, n'a fait que produire une
plus grande conviction. Car pour ce qui est de la résurrection du Sauveur, moi qui suis Mble, j'en crois plutôt au témoignag-e de Thomas qui a douté et touché, qu'à celui de Pierre qui entend et qui croit : et pour ce qui concerne la pureté de Marie, j'en crois plus facilement son époux, qui en est le gardien, et qui la connaît par son expérience, qu'à Marie elle-même sur son seul témoignage. Ditesmoi, je vous prie, quel est celui qui en la voyant grosse après ses fiançailles n'aurait pas assuré qu'elle avait perdu sa virginité par un crime? Or, comme il était indécent que l'on dtt de pareilles choses de la Mère du Seigneur, il fut plus tolérable et selon l'honnêteté que l'on dit, pour un temps, que le Christ était né d'un légitime mariage, et non du fruit de la fornication.
13. Mais, dira-t-on peut-être : Dieu ne pouvait-il, par quelque signe évident, faire connaître la vérité, et mettre ainsi la naissance de son Fils et la virginité de sa Mère hors de tout soupçon? n le pouvait, sans doute; mais les Démons n'auraient pu ignorer ce qa*on aurait manifesté aux hommes; et il était nécessaire que ce grand secret des divins conseils fût caché à l'enfer. Ce n'est pas que Dieu eût eu lieu de craindre les obstacles que le Démon aurait apportés à Taccomplissement de ses desseins, s'il eût agi ouvertement ; mais de même que pour la beauté de l'ordre, il ne fait pas seulement éclater sa puissance dans ses moindres ouvrages, il y montre encore sa profonde sagesse, en observant en tout ce qu'il fait les temps et les circonstances propres et convenables; de même, dans le grand et magnifique ouvrage de notre rédemption, il n'a pas seulement montré sa puissance ; il a encore fait voir la profondeur de sa sagesse et de sa prudence. Car, quoiqu'il eût pu, pour réconcilier l'homme avec lui, prendre une toute autre voie, cependant, il a préféré celle par laquelle il était déchu de son innocence. C'est-à-dire, que, comme le diable avait d'abord séduit la femme, et séduit l'homme par la femme, il convenait qu'il fût lui-même trompé par une femme vierge, et ensuite terrassé par un homme dans la personne de Jésus-Christ, afin qu'insultant ainsi à sa fraude et à sa malice par une pieuse industrie, et anéantissant sa puissance par la vertu du Sauveur, cet esprit séducteur fût forcé de reconnaître sa force et sa prudence. C'est ainsi, qu'il convenait que la Sagesse incarnée devint victorieuse de la malice de l'enfer, non-seulement pour parvenir à ses fins avec force, mais encore pour disposer tout avec dou-
HOMÉLIE n.
ceur^ Car sa puissance s*étend d'une extrémité à Tautre, c'est-à-dire, depuis le plus haut des cieux, jusqu'au plus profond des enfers. Si je monte au ciel^ dit le prophète, vous y êtes; si je descends aux enfers^ je vous y trouve^; et partout vous régnez avec empire, soit que vous renversiez du plus haut des cieux le superbe, soit que vous dépouilliez l'avare dans le fond des abîmes. Il était donc convenable qu'il disposât pareillement avec douceur les choses du ciel et de la terre, et qu'il nous confirmât dans la paix, en se contentant de mépriser l'ennemi inquiet et envieux de notre bonheur. Ce fut donc pour le terrasser plus efficacement, qu'il nous laissa l'exemple si nécessaire de son humilité et de sa douceur, afin que, par ce tempérament admirable de sa sagesse, il parut doux à ses sujets et terrible à ses ennemis. Que nous eût-il servi, en effet, que le Diable eût été vaincu par le Seigneur, si nous étions restés superbes? C'était donc une nécessité que Marie fût fiancée à Joseph, tant pour dérober à l'esprit immonde le sacré mystère de notre rédemption, que pour prouver la virginité de Marie par le témoignage de son époux, et pour épargner la pudeur et conserver la réputation de cette Vierge sainte. Quoi de plus sage, quoi de plus digne de la divine providence ! Par ce seul conseil des secrets éternels, Marie a un témoin sûr de sa pureté, l'œuvre du Seigneur est à l'abri de tous les traits envenimés de l'ennemi, et l'honneur de la mère de Dieu demeure dans toute son intégrité. Sinon comment le juste eût-il épargné l'adultère? Car il est écrit : Joseph son époux étant juste et ne voulant pas la diffamer , résolut de la quitter secrètement^. C'est bien dit : comme il était juste il ne la voulut pas diffamer ; car de même qu'il n'eût pas été juste si, l'ayant reconnue coupable, il lui eût donné son consentement, ainsi il eût aussi manqué d'équité s'il l'eût condamnée l'ayant trouvée innocente. Étant donc juste, et ne voulant pas la diffamer il résolut de la renvoyer secrètement.
14. Pourquoi voulut-il la renvoyer ? Écoutez ici non mon sentiment, mais le sentiment des Pères. La raison pour laquelle Joseph voulut renvoyer Marie, fut la même que celle pour laquelle Pierre repoussait le Seigneur qui s'approchait de lui en lui disant : Retirez-vou^ de moij Seigneur^ parce que je suis un péchewr ^. Ce fut pour la raison qui portait le Centenier à refuser que le Sauveur descendit dans sa maison, lorsqu'il lui dit : Seigneur j je ne suis
4 Sages, VIII, 1 . — ï Ps, canoviii, 8. — » Math., i, 9. — ♦ Luc, V, 8.
pas digne que vous entriez chez moi i. De même Joseph, s'estimant indigne et pécheur, disait en lui-même, qu'il ne lui appartenait pas d'habiter familièrement avec celle qui était si singulièrement favorisée de Dieu, et dont l'éminente dignité le remplissait de frayeur. Tout semblait lui prouver, et il ne pouvait le voir sans être saisi d'étonnement, que le fruit conçu dans le sein de Marie était la divinité ; et parce qu'il ne pouvait pénétrer la profondeur de ce mystère, il voulait la renvoyer secrètement. La grande puissance de Jésus fit trembler Pierre; le Centenier fut effrayé à la seule pensée de la Majesté du Sauveur ; et Joseph, comme un homme faible, fut dans l'épouvante, en considérant la nouveauté du miracle et la profondeur du mystère qui s'opérait en Marie, et pour cela il voulait l'éloigner secrètement de lui. Vous êtes peut-être surpris que Joseph se regarde comme indigne de la compagnie de cette Vierge miraculeusement féconde ? Et ne savez-vous pas qu'Elisabeth elle-même ne put soutenir sa présence, sans être saisie de respect et de crainte ? car elle dit : Et d'où me vient un si grand hmineur, que la Mère du Seigneur s'abaisse jusqu'à me venir visiter ^ ? Et Joseph voulait pour la même raison se séparer de Marie. Mais pourquoi voulait-il le faire en secret, et non ouvertement? De peur qu'on ne cherchât la cause de son divorce, et qu'on en exigeât la raison. Qu'aurait, en effet, répondu cet homme juste, à un peuple entêté, sans foi, et toujours prêt à contredire? S'il eût fait connaître sa manière de penser, ce que son expérience lui avait appris de la pureté de Marie, les Juifs incrédules et cruels ne se seraient-ils pas moqués de lui et ne l'auraientils pas lapidé ? Et comment auraient-ils cru à la Vérité silencieuse dans le sein de Marie, eux qui, peu de temps après, la méprisèrent, lorsqu'elle se faisait entendre dans le Temple? Quel traitement auraient-ils fait à Jésus caché, eux qui n'ont pas craint de porter sur lui leurs mains sacrUéges, lorsqu'il opérait des miracles en leur faveur ! C'est donc avec raison que Joseph, cet homme juste, pour ne point être exposé à mentir, ou pour ne point diffamer son épouse innocente, voulut la renvoyer secrètement.
15. Si cependant quelqu'un pense différemment, et soutient que Joseph a douté comme un homme ; mais que, parce qu'il était juste, il ne voulut point habiter avec celle qu'il soupçonnait, et cependant qu'à cause de sa piété, ne voulant pas la dénoncer, il a voulu la renvoyer en secret ; je réponds en deux mots, que
* Math.i VIII, 8. — * Luc, i, 43.
ce doute de Joseph a été comme nécessaire, puisqu'il a mérité d'être levé par la parole de Dieu; car il est écrit : Pendant que Joseph pensait à se retirer, l'ange du Seigneur lui ap* parut en songe^ et lui dit : Joseph^ fils de Datid^ ne craignez point de prendre Marie pour votre épouse, car ce qui est né en elUy est le fruit du Saint-Esprit i. Voilà donc pourquoi Marie fut fiancée à Josepli, ou plutôt, selon Texpres-* sion de l'Évangile, à un homme appelé Joseph. 11 le nomme un homme, non parce qu'il était son mari, mais parce qu'il était un homme vertueux, ou plutôt parce que, selon un autre Évangéliste, il ne fut pas simplement appelé un homme, mais son homme et son époux, et cela avec raison, puisqu'il devait être regardé comme tel. Il fut appelé le père du Sauveur, quoiqu'il ne le fût pas ; mais il a mérité d'en porter le nom, pour qu'on crût efTectivement qu'il l'était, selon cette parole de l'Écriture : Jésus était parvenu à Vdge de trente ans, et était regardé comme le fils de Joseph 2. Joseph ne fut donc ni l'époux de la Mère, ni le père du Fils, quoique, nous l'avons déjà dit, par une disposition sage et nécessaire, il en eût, pour un temps, porté le nom, et qu'on ait cru qu'il l'était véritablement.
46. Concluez cependant, de ces deux titres dont il a été honoré de Dieu, concluez de son propre nom (qui s'interprète accroissement), quel homme a été ce Joseph. Souvenez-vous en même temps de ce grand Patriarche qui fut autrefois vendu en Egypte *, et sachez que non-seulement il a été l'héritier de son nom , mais de sa chasteté, de son innocence, et des grâces particulières dont le Seigneur l'avait fiivorisé. Car de môme que le saint Patriarche, vendu par l'envie de ses frères, et conduit en %ypte, fut la figure de Jésus-Christ, vendu et trahi par Judas : Joseph porta le Sauveur en Egypte pour le soustraire à la jalousie d'Hérode*. Celui-là, fidèle à son maître, refusa de consentir à l'infâme passion de son épouse & : celui-ci, ami de la continence, conserva intacte la virginité de sa Maîtresse, la Mère de son Dieu, que le Seigneur lui avait fait connaître. Celui-là reçut du Ciel l'intelligence des mystères et des songes ® : celui-ci eut la connaissance des célestes Mystères, et eut même la gloire d'y participer 7. Celui-là pourvut à la subsistance de tout un peuple *, en lui conservant une grande abondance de grains:
celui-ci fut constitué le gardien du Pain vivant
1 Malh., V, 20. — « Luc, m, 23. — » Gen. xxxvii, 27. — * Math., II, 44. — • Gen., xxxix, 12. — • Gcn., xL, 41. — ' Malh., I, 20. ■— » Gen., xl, 4J.
destiné à être sa propre nourriture et celle du monde entier. Non, il n'y a aucun doute que Joseph n'ait été un homme bon et fidèle, puisqu'il a mérité d'être fiancé à la mère du Sau* veur. Homme prudent et fidèle serviteur que le Seigneur a constitué sur sa famille pour être la consolation de sa Mère, le nourricier de son humanité, le très-fidèle coadjuteur de ses desseins sur la terre. Ajoutez à tant de titres, qu'il était de la maison de David. O que par la noblesse de ses sentiments, plus encore que par celle de son extraction, il méritait bien d'être issu de la maison de David, de tirer son origine du sang Royal ! Oui, il était Yrai fils de David, et ne dégénérait en rien de son père. Vrai fils de David, non-seulement parle sang,mais par safoi,sa sainteté, sa dévotion; que le Seigneur trouva, comme David, un homme selon son cœur ; à qui il confia sans crainte les plus grands secrets de son cœur ; à qui il découvrit, comme à un autre David, les desseins les plus cachés et les plus impénétrables de sa Sagesse; à qui il donna l'intelligence d*un mystère caché et inconnu à tout ce qu'il y avait sur la terre de plus sage et de plus puissant ; à qui, enfin, il accorda de voir ce que grand nombre de rois et de prophètes ont désiré voir et n'ont point vu ; à qui il donna d'entendre Celui que beaucoup ont désiré d'entendre et n'ont point entendu ; mais non-seulement de le voir et de l'entendre : il eut de plus la consolation de le porter dans ses bras, de le conduire, de l'embrasser, de le baiser, de le nourrir, de le garder. Mais Joseph ne descendait pas seul de la maison de David ; Marie en descendait aussi, car elle n'eut point sans cela été fiancée à un homme de la maison de David. Ils étaient donc tous deux de la maison de David : avec cette difTérence, que Marie fut celle en qui s'accomplit la promesse que le Seigneur avait faite avec serment à ce grand roi, au lieu que Joseph n'y eut d'autre part que d'en être le confident et le témoin. 17. Voici la fin du verset : Et le nom de la Vierge était Marie, Disons quelques mots sur ce nom qui s'interprète Étoile de la mer, et qui par conséquent convient merveilleusement à la Vierge Mère. On a raison de la comparer à un astre, car de même que l'astre envoie ses rayons sans altération de sa lumière, ainsi la Vierge enfante sans blesser sa pureté. Le rayon n'amoindrit pas l'éclat de Tastre^ et le fils de la Vierge n'ôte rien à l'intégrité de sa mère. Elle est cette noble étoile levée sur Jacob et dont la splendeur illumine l'univers entier, brille dans les cieux et pénètre jusqu'aux abîmes. Elle luit sur la terre, elle échauffe les cœurs
HOMÉUE m.
plus que les corps, elle mûrit les vertus, elle consume les vices. Elle est, dis-je, une belle et magnifique étoile , apparaissant au-dessus de cette mer vaste et spacieuse ; elle brille par ses mérites, elle éclaire par ses exemples. 0 vous, qui que vous soyez, qui vous sentez icibas ballotté au milieu des orages et des tempêtes, et non placé sur une terre ferme, ne détournez pas vos yeux de la lumière de cet astre si vous ne voulez pas être submergé. Si le vent des tentations se lève, si les rochers des tribulations se dressent , regardez Tétoile et invoquez Marie. Si vous êtes secoué par les flots de l'orgueil, de Tambition, de la médisance , de la jalousie, regardez l'étoile, invoquez Marie. La colère, l'avarice, les séductions de la chair secouent la frêle barque de votre &me : regardez Marie. Vous êtes troublé de la grandeur de vos crimes, humilié sous les hontes de votre conscience, effrayé des sévérités du jugement, vous commencez à tournoyer sur le gouffre de la tristesse et du désespoir: pensez à Marie dans vos périls, vos
angoisses, vos incertitudes; pensez à Marie, invoquez Marie. Que son nom ne quitte pas vos lèvres, ni son souvenir votre cœur, et afin d'obtenir l'appui de sa prière, ne délaissez pas les exemples de sa vie. En la suivant vous ne vous égarez pas ; en la priant vous n'avez pas sujet de désespérer ; vous n'errez pas en pensant à elle. Si elle vous tient vous ne tombez pas ; ne craignez pas si elle vous protège ; sous sa conduite, ne redoutez pas la fiitigue ; et sa protection vous conduira au terme, et vous éprouverez en vous-mêmes avec quelle vérité il a été dit : Le nom de la Vierge était Marie. Mais il faut nous reposer un instant, et ne pas contempler seulement en passant cette éclatante lumière, car, pour employer les paroles de l'apôtre. Il est bon dCêtre ici, et il est doux de contempler en silence ce qu'un discours laborieux ne suffit pas à expliquer. La vue pieuse de cet astre qui scintille sur nos têtes, nous donnera une ferveur nouvelle pour les entretiens suivants.