‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 46 sur 79 · HOMÉLIE IV · texte numérisé non relu

HOMÉLIE IV

Sur le chapitre premier de saint Luc^ 5, 32, 28.

1. N'en doutons pas, les louanges que nous adressons à la Mère contribuent à la gloire du Fils; et en honorant le Fils nous honorons aussi la Mère. En effet, si selon la parole de Salomon, un fils sage est la gloire de son père ^, il est bien autrement glorieux d'être la Mère même de la Sagesse. Mais quel est donc mon dessein en célébrant celle; dont les louanges ont été prédites par les prophètes, exprimées par un ange et racontées par un ÊvangélisteîJe ne la loue pas, je ne l'ose; mais dans ma dévotion, je redis seulement le langage inspiré à l'Évangile par le Saint-Esprit. En effet l'Évangile poursuit et dit : Et le Seigneur lui donnera le trône de David son Père.

» Inl., IX, 6.— « ProY., x, !.

Ce sont les paroles de l'ange à la Vierge, quand lui promettant un fils, il lui donne l'assurance qu'il doit posséder le trône de David. Que le Seigneur Jésus descende de David c'est ce dont personne ne doute. Mais je cherche comment Dieu a pu lui donner ce trône, puisque Jésus- Christ n'a pas régné à Jérusalem , qu'il s'est même dérobé aux instances de cette foule qui voulait le faire roi*, et devant Pilate il a protesté en disant : Mon Royaume n'est pa^ de ce monde'^. D'ailleurs promettre à Celui qui est assis siu* les Chérubins «, que le prophète a vu assis sur un trône élevé et sublime ?, lui promettre de

1 Rom., vni, 32. — * Philip , n, 7.

— ^ Jetn, Ti, 15. — • Ibid., xviii, 3C.- ^ lâl., Yi, i.

— » laal.y Ltir, 12..

- • Pi. Lxxn, 2. —

HOMÉUE IV.

s'asseoir sur le trône de David est-ce donc lui annoncer une si grande destinée ? Mais nous le savons , ici est désignée une Jérusalem autre que celle où David régna, une Jérusalem et plus noble et plus riche. Et elle est désignée dans ce langage par lequel souvent TÉglise exprime le signe pour la chose signifiée. Et Dieu a donné à son Fils le trône de David son père quand il a constitué son saint roi sur la montagne de Sùm^. Le prophète précise plus nettement le royaume dont il parle, en disant que Jésus-Christ a été établi Roi non en Sion» mais sur Sion^ peut-être dit-il sur Sion parce que David a régné en Sion. Mais il s'exerce sur Sion l'empire de Celui dont il a été dit à David : Sur ton trône je placerai le fruit de tes entrailles ^^ et par un autre prophète : Il siégera sur le trône de Davidy et sur son royaume^. Vous trouvez partout cette expression sur; Sur Sion^ swr le irône^ sur le royaume. Dieu lui donnera donc le trône de David son père, non pas le trône figuratif, non le trône temporel et terrestre, mais le trône étemel et céleste. Et s'il est fait mémoire du trône de David, c'est parce que ce trône temporel figurait un trône éternel.

3. Et il régnera éternellement dans la maison de Jacob, et son règne n'aura pas de fin. Ici encore, si nous prenons la maison de Jacob au sens temporel, comment règnera-t-il éternellement, puisqu'elle n'est pas éternelle? Il nous faut donc chercher l'éternelle maison de Jacob sur laquelle son empire sera aussi éternel et sans fin. Pour la vraie maison de Jacob ae l'a-t-elle pas renié avec impiété, et rejeté devant Pilate? Crucifierai-je votre Roi? lui disait celui-ci. Et d'une seule voix elle répondit : Nous n'avons d'autre Roi que César *. Demandez à l'Apôtre de discerner pour vous celui qui est juif en secret d'avec celui qui Test extérieurement : la circoncision spirituelle d*avec la circoncision charnelle ^ : Israël selon l'esprit d'avec Israël selon la chair, les enfants d'Abraham selon la foi d'avec les enfants selon le sang. Car, dit-il, tous ceux qui sont d'Israël ne sont pas Israélites : et tous ceux gfti descendent d'Abraham ne sont pas ses fils ^. Dites aussi : tous ceux qui sont de Jacob ne doivent pas être regardés comme étant dans la maison de Jacob : car Jacob c'est Israël. Ceux-là seuls qui sont parfaits en la foi de Jacob sont de sa maison, ou plutôt, ils formeront cette maison spirituelle et étemelle de Jacob, dans laquelle le Seigneur Jésus régnera à jamais. Qui de nous ne supplantera en son propre cœur le

* Ps. 2. 6. — » P». cxxxi, 2. — • IsaT., ix, 7. — ♦ Jetn, Ml, 15. — * Rom., II, 28. ^ * Rom., 2, 6, 7.

ToM. m. — S. Bbrm.

Démon (c'est le sens du mot Jacob) et ne luttera contre ses vices et ses concupiscences, afin qu'en son corps mortel ne règne pas le péché, mais Jésus , présentement par la grâce, et à jamais par la gloire? Heureux ceux en qui Jésus régnera éternellement ! car ils régneront avec lui, et ce règne n*aura pas de fin. Qu'il est glorieux ce règne où les rois sont rassemblés pour louer, glorifier le Roi des rois^ le Seigpeur des seigneurs, en la radieuse contemplation duquel les justes brilleront comme le soleil dans l'Empire de leur Père M 0 si Jésus en versant ses bontés sur son peuple daignait se souvenir de moi pécheur, quand il sera dans son royaume ! Si au jour où il remettia son sceptre à Dieu le Père, il daignait me visiter, et me permettre de voir sa bonté envei-s les élus, de partager la joie de son peuple et de le louer avec son héritage ! En attendant venez, Seigneur Jésus, ôtez tous ces scandales de votre royaume c'est-à-dire de mon âme, et exercez sur elle l'empire auquel vous avez droit. L'avarice vient et réclame un trône en moi. La jactance prétend aussi me dominer, et l'orgueil veut être mon roi. La luxure dit : Je régnerai; l'ambition, la détraction, l'envie et la colère luttent en moi pour m'asservir. Je résiste autant que je le peux; j'oppose une résistance proportionnée à l'aide que je reçois, rappelle mon Seigneur Jésus ; je me défends pour lui, parce que je sais que je lui appartiens. Je le tiens pour mon Dieu, et pour mon Maître, et je m'écrie : Je n'ai d'autre roi que le Seigneur Jésus. Venez donc. Seigneur, dispersez par votre force les ennemis qui m'attaquent, et vous régnerez sur moi, car vous êtes mon Roi, mon Dieu, le Sauveur de Jacob.

3. Mais Marie dit à l'Ange : Comment cela se fera-t'il? Je ne connms point d'homme. D'abord Marie a gardé un silence prudent, quand, en proie au doute, elle se demandait quel était ce salut qu'on lui adressait ; elle préférait omettre une humble réponse plutôt que de dire témérairement ce qu'elle ignorait. Maintenant encouragée et éclairée par l'Ange qui lui parle au dehors, et par Dieu qui la persuade intérieurement (car le Seigneur était avec elle selon CQiiQ^dxolQ: Le Seigneur eu avec vous)\ rassurée, et la crainte faisant place à la foi et la réserve à la joie, Marie dit à l'Ange: Comment cela se fera-t-il? je ne connais point d'homme. Elle ne doute pas du fait, mais elle s'enquiert du mode. Elle ne demande pas : Ce mystère s'accomplira- t-il? Mais, comment s'accomplira- t-il? Gomme si elle disait : Dieu

1 Malh., ziu, 43 •

témoin de ma conscience sait que le vœu de sa servante est de ne jamais connaître d*homme : par quelle loi, selon quel plan lui plaira*t-il de réaliser ce que vous m'annoncez ? S'il mefiiut être infidèle à mon vœu pour que je devienne mère d'un tel fils, je me réjouis de cet enfantement, mais je regrette cette disposition. Cependant que la volonté de Dieu s'accomplisse. Mais si je conçois et si j'enfante en gardant ma virginité, prodige possible à Dieu s'il le veut, alors je verrai qu'il a vraiment regardé la bassesse de sa servante. Comment cela se fera- <-i7, car je ne connais point d'fiomme? Et l'Ange répondant lui dit : VEsprit-Saint surviendra en %ouSy et la vertu du Tris-Haut nous couvrira de son ombre. Précédemment il a été dit à Marie qu'elle éieAi pleine de grâce; comment peut-on lui dire maintenant : L'Esprit- Saint surviendra en vousy et la vertu du Très- Haut vous couvrira de son ombre? Pouvait-elle être pleine de grâce et ne pas avobr l'Esprit-Saint, dispensateur de toutes les grftces? Mais si l'Esprit-Saint était déjà en Marie, comment lui promettre qu'il surviendra en elle? Peut-être lui est-il dit non pas simplement il viendra en vous, mais il viendra sur vous^ pour marquer qu'il était d'abord en elle par une gr&ce abondante, et qu'il 7 survient par laplénitude d'une grâce plus riche qu'il va répandre en elle. Pourtant si déjà elle, est pleine de grâce, comment pourra-t-elle contenir cette surabondance? Et si elle est capable de recevoir un degré de grâce supérieur à celui qu'elle a déjà, comment comprendre qu'auparavant elle en fût déjà remplie? A moins de dire que la première grâce avait rempli son cœur et que la seconde doit inonder ses entrailles, afin que la plénitude de la divinité, qui résidait spirituellement en elle, comme dans les autres saints , commence d'y habiter corporellement, faveur dont n'a joui aucun saint.

4. L'Ange dit donc : V Esprit-Saint surviendra en vou^s , et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. Qu'est-ce à dire, la vertu du Tris-Haut vous couvrira de son ombre? Que celui qui peut entendre entende I Qui donc, excepté peut-être celle qui en a seule mérité l'heureuse expérience, peut comprendre et pénétrer de quelle manière l'inaccessible splendeur de la divinité a pénétré dans les entndlles virginales de Marie? Gomment, pour la rendre capable d'en soutenir le voisinage, une &ible portion de ce même corps, animée par cette splendeur unie à elle, a servi comme d'ombre à tout le reste? Peut-être est-ce pour cette raison surtout qu'il est dit : Il vous couvrira d$ son ombrCf car c'était là un mystère que la

Trinité voulait opérer seule dans la Vierge seule, et dont la connaissance était réservée à celle qui devait l'expérimenter. Donc F Esprit^ Saint surviendra en vouSf et, par sa puissance, vous rendra féconde. La verêu du Très-Haut vous couvrira de son ombre ^ c'est-à-dire; le mode selon lequel vous concevrez du Saint- Esprit, la Vertu de Dieu, et le Christ sa Sagesse le cacheront dansles ombres de leur conseil , en sorte que seuls ils en auront avec vous le secret. C'est comme si l'Ange répondait à la Viei^ge : Pourquoi me demandez-vous ce que vous éprouverez bientôt? Vous l'apprendrez, et vous l'apprendrez heureusement à l'école de celui qui réalisera ce prodige. Ma mission est de vous annoncer et non d'opérer cette virginale conception. Ce mystère n'est révélé que par son auteur , il n'est compris que de celui en qui il se réaUse, C'est pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu^ ce qui signifie : ce n'est pas seulement celui qui du sein de Dieu descendra dans le vôtre, vous voilera de son ombre, mais encore ce qu'il prendra de votre substance pour se l'associer, qui sera appelé Fils de Dieu, de même que celai qui est né du Père avant les siècles dès ce moment sera votre fils. Ainsi et ce qui est né du Père sera votre fils, et ce qui naîtra de vous sera le sien, de manière pourtant qu'il n'y ait qutm fils et non pas deux. Et encore qu'autre soit ce qui est engendré du Père et autre ee qui l'est de vous, chacun n'a pas son fils distinct ; il n'y a qu'un fils qui l'est à la fois de chacun de vous.

8. C'est pourquoi le Saint qui naUra de vous sera appelé Fils de Dieu. Remarquez, je vous prie, avec quel respect, l'Ange dit : Le Saint qui naîtra de vous : pourquoi ce mot tout simple et tout court : Le Saint? Je crois qu'il n'y avait pas d'expression plus propre, ni plus digne pour nommer cette chose excellente, magnifique, vénérable, tirée de la chair et qui, avec une àme, allait s'unir au Fils unique du Père. Si l'Ange eût dit, la chair sainte, l'homme saint, le saint enfimt, toutes ces expressions et d'autres encore eussent paru insuffisantes, n s'est donc servi de ce terme indéfini : Le Saint, la chose sainte; en effet, ce que Marie a enCemté était assurément et particulièrement saint, et par la sanctification de l'Esprit, et par l'assomption du Verbe.

6. L'Ange ajoute : Voilà qu'Elisabeth votre parente a elle-même conçu un fils dans sa vieillesse. Ëtait-il nécessaire d'annoncer à la Vierge cette fécondité d'une femme stérile? L'ange voulait-il, par ce récent, prodige affermir la foi douteux de Marie? Non. Nous lisons que

HOMÉUB lY.

l'incrédulité de Zacharie fût punie par ce même ange ; nous ne lisons pas que Marie ait été reprise en rien, nous savons plutôt que sa foi a été louée par cette prophétie d'Elisabeth : Vous êtes bienheureuse, vous qui avez cru, car en vous s'accomplira tout te qui a été dit par le Seigneur ^ La fécondité d'Elisabeth est annoncée à Marie pour qu'un miracle ajouté à un miracle, ajoute aussi une joie h une joie. Il fallait qu'une vive joie, un ardent amour vinssent enfla mmer ceUe qui aUait, dans la joie du Saint-Esprit, concevoir le Fils de la paternelle dilection. Un cœur rempli de ferveur et de joie était seul capable de contenir l'abondance de la douceur et du déyoùment. Ou bien encore la fécondité d'Elisabeth est annoncée à Marie, parce qu'il convenait que la Vierge apprit d'un ange et non d'un homme, un fait prêt à se répandre partout. La Mère de Dieu eût semblé étrangère aux desseins de son FUs, si elle eût ignoré ce qni s'accomplissait sur la terre, et à ses côtés. Ou plutôt, cette nouvelle est annoncée à Marie, afin qu'instruite et de l'arrivée du Sauveur, et de celle du Précurseur, elle sache l'ordre et l'époque des événements, et que, plus tard, elle en instruise les écrivains sacrés et les prédicateurs de TÉvangile, après avoir été initiée, dès l'origine, à tous ces mystères. Ou bien encore, la conception d'Elisabeth est révélée à Marie afin d'inspirer à une jeune parente la pensée de porter ses soins à une cousine ftgée et grosse, et qu'ainsi Marie allant la visiter, l'occasion soit offerte au prophète encore bien petit, d'offrir les prémices de ses devoirs à son Maître petit lui-même; que dans cette rencontre des mères et des en&nts, la dévotion mutuelle se trouve excitée, et que d'un miracle naisse un miracle plus étonnant encore.

7. Mais n'allez pas attendre de l'ange l'accomplissement des magnificences qu'il annonce. Qui les réalisera? Écoutez TAnge luimême. Rien^ dit-il, n'est impossible à Dieu; comme s'il disait : Les merveilles que je vous promets, je ne les attends pas de ma vertu, mais de celle de celui qui m'envoie, car à Dieu rien n'est impossible. Quelle parole serait donc impossible à celui qui a tout foit Jpar son Verbe? Je remarque que l'ange ne dit pas, aucune œuvre, mais aucune parole fCest imposeible à Dieu. S'exprime-t-il ainsi pour montrer que tandis que les hommes disent facilement ce qu'ils veulent, sans pouvoir le faire, Dieu opère aussi et même plus facilement ee qu'eux sont à peine capables de dire? Je parlerai plus clairement encore. S'il était

> Lue, t, 45.

aussi aisé aux hommes de réaliser leur tolonté que de les formuler, rien ne leur serait impossible. Mais (et c'est un proverbe ancien et vulgaire), dire et faire sont deux, pour nous, mais non pour Dieu. En Dieu seul l'action est identique à la parole, et la parole à la volonté : par conséquent aucune parole n*est impossible à Dieu. Par exemple, les prophètes ont pu prévoir et prédire qu'une Vierge ou une femme stérile concevraient et enfanteraient, ont-ils pu faire qu'elles conçussent et enfantassent? Mais le Dieu qui leur a donné la puissance de prévoir, avec la même facilité qu'il a pu prédire alors par leur organe ce qu'il a voulu , a pu, maintenant qu'il le voulait, accomplir par lui-même ses promesses. En Dieu la parole ne diffère pas de l'intention, car il est vérité; l'action n'est pas différente de la parole, car il est puissance. Le mode ne diffère pas du fait, car il est sagesse, et c'est pourquoi aucune parole n'est impossible à Dieu.

8. Vierge, vous venez d'entendre le prodige que le Tout-Puissant veut opérer, et la manière dont il le veut opérer. Quoi de plus admirable, et de plus consolant? Fille de Sion, réjouissez-vous; tressaillez de joie, Fille de Jérusalem i, après l'heureuse nouvelle qu'on vient de vous annoncer. Écoutons aussi nousmêmes, mes frères, la réponse de joie que nous désirons, et que nos os humiliés se réjouissent. Vous avez, dis-je. Vierge sainte, entendu le prodige, vous l'avez cru, croyez aussi la manière dont il doit s'opérer. Vous avez entendu, que vous concevrez, que vous enfanterez un Fils; vous avez entendu, que ee ne sera point par un homme, mais par le Saint-Esprit. L'ange attend votre réponse : il est temps qu'il retourne au Seigneur qui l'a envoyé. Accablés sous la sentence de notre condamnation, nous attendons aussi, 6 Notre Dame, qu'il sorte de votre bouche une parole de compassion. On vous met entre les mains le prix de notre salut; si vous consentez, nous serons délivrés. Quoique sortis des mains de Dieu , notre perte cependant est inévitable : une courte parole de votre bouche nous rendra la vie. 0 pieuse Vierge! écoutez les prières du triste Adam et de toute sa malheureuse race exilée du Paradis; écoutez les soupirs d'Abraham et de David. Ne soyez pas insensible aux VŒUX des Patriarches et des Prophètes, qui «ont vos pères. L'univers entier prosterné à vos pieds attend votre réponse avec impatience; et ce n'est pas sans raison : car de votre bouche dépend la consolation des

> Zachar., zu, 9.

malheureoXy le rachat des captifs, la gr&ce de ceux qui sont condamnés, enfin le salut de tout le genre humain, de toute votre race. 0 ma bcmne Maltresse I répondez cette parole que la terre et les eùfers et le Ciel attendent ayec impatience. Le Seigneur, le Roi de Tuni- Ters désire entendre votre consentement, avec autant d*ardeur qu*il a désiré votre beauté. Car c'est par ce consentement qu'il s'est proposé de sauver le monde. Jusqu'ici il s'est plu dans votre silence; aujourd'hui, si vous voulez lui plaire, il faut le rompre. Ne l'entendezvous pas vous dire du haut du Ciel? 0 belle œtre toutes les femmes ! faites-moi entendre votre voix. Si donc vous vous rendez à ses désirs, il vous fera voir notre salut. N'est-ce pas ce salut qui était l'objet de vos recherches, après lequel vous gémissiez, que vous ne cessiez de demander le jour et la nuit par vos prières et vos soupirs? Quoi donc! n'étes-vous pas celle qui nous a été promise, ou devonsnous en attendre une autre? Oui certes, c'est vous-même. Vous êtes la seule, vous êtes, dis - je , celle qui a été annoncée , attendue et désirée depuis si longtemps, de laquelle votre saint père Jacob, avant de mourir, attendait la vie étemelle, lorsqu'il disait : J'aitendrai votre safut^ Seigneur ^. Vous êtes celle dans laquelle et par laquelle Dieu, notre Roi, a résolu d'opérer notre salut au milieu de la terre. Pourquoi espérez-vous de recevoir par une autre ce qui vous est offert? Pourquoi attendre d'une autre ce qui se peut faire en un instant par votre moyen? n suffit de donner votre consentement, de proférer une seule parole. Répondez sans différer à l'Ange; ou plutôt, répondez au Seigneur lui-même par l'entremise de l'Ange. Répondez une parole, et recevez le Verbe. Proférez votre parole, et concevez la divine Parole. Faites sortir de votre bouche une parole passagère, et incorporez-vous-en une étemelle. Pourquoi tardezvous? Que craignez- vous? Croyez, confessez, et recevez. Joignez la hardiesse à l'humilité, et la confiance à la pudeur. Il est bien important que la simplicité Virginale ne manque pas de prudence. Vierge prudente, c'est ici le seul cas où vous n'ayez pas à redouter la présomption. C'est une belle chose, il est vrai, que la modestie jointe au silence; mais nous avons besoin aujourd'hui que vous joigniez la parole à la piété. Ouvrez, Vierge bienheureuse, ouvrez donc à la foi vos lèvres pour confesser votre foi, et vos entrailles pour recevoir votre Créateur. Voilà que le Désiré des nations, le Dieu fort, frappe à la porte 1 0 si

^ Geo., XL, 18.

vous différiez de lui ouvrir, et qu'il vint à passer, n'auriez-vous pas sujet de vous laisser aller à la douleur, et de chercher de nouveau Celui que votre cœur aime ? Levez- vous, courez, ouvrez. Levez-vous par la foi, courez par la dévotion, ouvrez en confessant ce que vous croyez.

9. Je suis, dites-vous, la servante du Seigneur/ qu'il me soit fait selon votre parole ! La vertu d'humilité accompagne toujours la grâce; car le Seigneur résiste aux superbes, et donne sa gr&ce aux humbles. Marie répond donc avec humilité, pour mériter d'être le siège de la gr&ce. Je suis, dit-elle, la servante du Seigneur. Quelle humilité, que celle qui ne se laisse point ébranler par les honneurs! qui se tient dans sa bassesse au milieu de la gloire ! Elle est choisie pour être la Mère de Dieu, et elle se nomme sa servante ! Il faut que l'humilité ait été bien profondément enracinée dans son cœur, pour ne point l'oublier dans un si haut degré d'élévation ; car c'est peu de chose que d'être humble dans l'abjection; mais conserver l'humilité au milieu des honneurs, quoi de plus rare I Trompée par les dehors, l'église élève ma misère à un poste honorable et Dieu, soit pour mes péchés, soit pour ceux de mes subordonnés, permet cette élévation, et aussitôt j'oublie ce que je suis, et je porte de moi-même le jugement qu'ont les hommes & qui le fond des cœurs échappe. Je crois plus & la renommée qu'à ma conscience, je m'imagine que les honneurs tiennent lieu de vertu, tandis que c'est la vertu qui est honorable et je m'estime d'autant plus saint que je suis plus haut placé. Combien n'en verrez-vous pas dans l'église, tirés de l'obscurité, de la pauvreté, devenus riches et célèbres, s'enfier soudain, oublier leur abjection passée, rougir de leur famiUe et dédaigner leurs humbles parents! Vous verrez encore des gens cupides courir après les honneurs ecclésiastiques, et se croire des saints parce qu ils ont changé d'habit, sans changer de cœur, se croire dignes des grandes charges où leurs intrigues les ont conduits, et (j'ose à peine le dire), se taire un mérite de ce qu'ils ont acheté à prix d'or. Je laisse ceux que l'ambition aveugle, et qui trouvent dans les honneurs mêmes, une matière d'orgueil.

10. Mais voici un sujet plus lamentable ; il en est qui, après avoir méprisé les pompes du siècle, apprennent mieux l'orgueil à Técole même de l'humilité, sous les ailes du Maître suave et doux, deviennent plus insolents, se montrent plus impatients dans le cloître qu'ils ne ravalent jamais été dans le monde. Et ce

HOMËUE lY.

qui est le comble de la perversité, la plupart ne peuvent souffrir, dans la Maison de Dieu, un mépris qui eût été leur partage dans leur propre demeure. Et parce que, là où tout le monde cherche les honneurs, ils n'ont pas trouvé place, il faut qu'ils rencontrent ces honneurs là où tous les méprisent. Peu vois d'autres (et c'est encore un triste spectacle) qui, entrés dans la milice de Jésus-Christ, s'embarrassent dans les affaires séculières, et se replongent dans les passions terrestres ; ils s'appliquent à élever des murs, et ils négligent de redresser leur conduite ; sous prétexte d'utilité générale, ils vendent aux riches des paroles et des salutations aux matrones. Malgré les ordres de leur chef, ils envient le bien d'autrui, ils plaident pour ressaisir le leur, ils sont sourds à la voix de l'apôtre qui, au nom de leur Mattre, leur crie : C'est déjà un crime pour vous d'avoir des contestations. Que ne souffrez-vous plutôt la fraude ^ ? Ils ont crucifié le monde et ils se sont crucifiés eux-mêmes, de façon pourtant, qu'inconnus jadis dans leur village, ou leur petite ville, ils courent aujourd'hui les provinces et les assemblées; ils connaissent les rois, et ils sont familiers avec les princes. Que dire de leur habit dans lequel on ne cherche plus la chaleur, mais la couleur? On a bien plus de souci du culte des vêtements que de celui des vertus. J'ai honte d'en parler. La coquetterie des femmes est surpassée par celle de ces moines qui, dans leurs habits , songent bien plus au prix qu'à la nécessité. Ces soldats du Christ, rejetant la forme religieuse, demandent à cet habit une parure et non une armure : eux qui devaient se disposer au combat, et, contre les puissances aériennes, déployer l'étendard de la pauvreté, si redouté de leurs adversaires, étalent dans la mollesse de leurs vêtements, plutôt un signe de paix, et se livrent à l'ennemi désarmés et sans verser une goutte de sang. Ces maux n'ont qu'une source; nous délaissons Thumilité qui nous a retirés du siècle, et, poursuivant de nouveau les folies mondaines, nous sommes ces chiens qui reviennent à leur vomissement. 11. Écoutons donc tous tant que nous sommes, la réponse de celle qui élue Mère de Dieu, n'oublia pas l'humilité. Voici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre parole! Qu'il me soit fait! C'est l'expression du désir et non du doute, et ces mots quHl me soit fait selon votre parole^ expriment plutôt un

* I Cor., VI, 7.

souhait de l'âme qu'ils n'appellent, par Teffet du doute; l'accomplissement de la promesse de l'ange. On peut cependant voir dans ce fiai une prière. Car on ne demande jamais que sous l'impression de la foi et de l'espérance. Telle est la divine Providence, que Dieu conf naissant et promettant même ce qui nous est nécessaire, veut cependant que nous demandions ce qu'il nous promet. Il excite notre' dévotion par ses promesses, afin que, par une ardente prière, nous méritions ce qu'il' doit nous donner gratuitement. Ainsi ce pieux Seigneur semble nous extorquer nos mérites, et en nous prévenant dans les dons qu'il nous fait, il agit gratuitement, sans cependant nous donner tout à fait gratuitement. C'est ce qu'avait compris la Vierge in- ' telligente ; elle est prévenue par une promesse gratuite ; elle y ajoute le mérite de sa prière : Qu'il me soit fait selon votre parole! Que le Verbe réalise en moi votre parole ! Que le Verbe qui, au commencement était en Dieu, se fasse chair de ma chair, selon votre parole ! Qu'il soit non une parole aussi vite passée que proférée, mais une parole conçue pour demeurer, revêtue de chair et non d'un air fugitif! Qu'elle ne retentisse pas seulement à mes oreilles cette parole, que mes yeux la voient, que mes mains la touchent, que mes épaules la portent ! Qu'elle ne me soit pas une parole écrite et muette; mais incarnée et vivante 1 non une parole gravée en caractères inertes, sur des tissus inanimés , mais imprimée sous forme humaine en mes chastes entrailles : tracée non par une plume, mais par l'opération de l'Esprit-Saint ! Et qu'il me soit fait comme jamais il n'a été et ne sera fait pour personne I Jadis Dieu, à plusieurs reprises et en plusieurs manières, a parlé aux patriarches et aux prophètes, et la parole de Dieu s'est accomplie pour les uns à l'oreille, pour les autres sur les lèvres, pour les autres dans les mains. Pour moi je demande qu'il me soit fait en mes entrailles selon votre parole. Je ne veux pas une parole qui prêche et déclame, qui soit une simple figure, une image, ou un songe, je veux un Verbe qui se donne en silence, qui s'incarne personnellement, et qui descende corporellement en mon sein. Le Verbe en lui-même n'avait ni l'obligation ni le besoin d'être fait. Mais qu'il daigne, en moi et pour moi, être fait selon votre parole ! Qu'il soit fait pour le monde en général et, en particulier pour moi selon votre parole !

SERMONS m SAINT BERNARD.

, après d'autres interprètes, de r Évangile .

rû exposé, comme j*ai pu, la leçon tirée de rËYangile : cette explication, je le sais, loin die plaire à tous, excitera l'indignation de plusieurs; on m'accusera d'ayoir essayé une tftche iuutile ou téméraire, en venant, après les Pères, mettre une main audacieuse à une œuvre qu'ils ont fiBÛte. Mais si, après les Pères, j'ai dit df^ choses qui ne soient pas contraires à leurs explications, mon travail ne doit déplaire ni à eux ni à d'autres. Là où j'ai emprunté aux Pères , pourvu que j'aie évité l'orgueil sans n^ire A la dévotion, je m'entendrai patiem-

ment accusé d*iautilité. Cependant que mes accusateurs, qui trouvent mon commentaire oiseux et superflu, sachent que mon but a moins été d'exposer l'Évangile, que de lui demander l'occasion de dire ce qui est toujours un charme. Si j'ai péché en excitant ma dévotion personnelle plutôt qu'en cherchant l'utilité commune, la pieuse et douce Vierge aura la puissance d'excuser ma &ute auprès de son miséricordieux Fils, A qui j'ai consacré ce faible opuscule.

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