‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 51 sur 79 · DU HUITIÈME JOUR · texte numérisé non relu

DU HUITIÈME JOUR

SERMON III

Du huitième jour (ou des huit jours).

1 . Dans la circoncision du Seigneur» nous trouvons, mes frères, avec un objet d'amour et d'admiration, un exemple offert à notre imitation. En elle reluit un grand bienfait qui appelle notre reconnaissance, et il s'y cache un mystère que nous devons réaliser en nous. Car le Seigneur n'est pas venu seulement pour nous racheter par l'effusion de son sang, il est venu encore nous instruire par ses paroles et nous former par ses exemples. De môme qu'il nous eût été inutile de connaître notre route si nous étions restés enfermés dans un cachot, ainsi la rédemption ne nous eût point servi, si le premier qui nous avait trouvés ignorants de notre route, nous avait aussi le premier ramenés dans la prison. C'est pourquoi, dans un âge plus avancé, le Sauveur *nous a donné d'éclatants exemples de patience, d'humilité, de charité surtout, et des autres vertus , exemples que son en&mce nous offre sous le voile des figures.

2. Mais avant d'en venir à cette étude, il me platt de dire un mot d'une telle et si grande condescendance. Les Anges ont en partage une gloire pure et parfaite ; nous-mêmes ne resterons pas sans gloire ; nous voyons sa gloire, la gloire du Fils unique du Père, la gloire d'une miséricorde et d'une affection vraiment paternelles, la gloire de celui qui procède du cœur du Père, et qui montre des entrailles vraiment paternelles. Car tous ont pécMy dit l'apôtre, et ont besoin de la gloire de Dieu 1 ; et dans un autre endroit : A Dieu ne plaise que je me glorifie^ sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus^Christ ^ , Quoi de plus glorieux pour nous que l'estime que Dieu a fiûte de nous ! Et quelle plus grande gloire pour lui qu'une telle condescendance, une si extrême bonté, d'autant plus douce, qu'elle est gratuite, car il est mort pour des impies I Vous voyez ce qu'il a fiiit ; ne désespérons donc pas : vous voyez pour qui il l'a fait ; fuyons donc l'orgueil. C'est pourquoi, afin d'avoir

iRonu.in, 23. ^ * Galat.,vi, 14.

non l'esprit de ce monde, mais celui de Dieu, et de connaître les dons que Dieu vous a accordés, ne devenez pas, je vous prie, pareils au cheval et au mulet inintelligents; soyez plutôt cet animal docile qui a dit : Je suis devant vous comme une bits de somme^ et je ne me suis pas éloigné de voiu i. Ces bétes-là connaissent leur possesseur, et la crèche de leur mattre, où a été placé, comme une herbe douce, celui qui est le pain des Anges. Il est, en effet, le pain vivant dont l'homme devait vivre : mais l'homme étant animal isé, le pain s'est changé en herbe, afin que, même dans ces conditions, l'homme continu&td'ypuiser la vie. 3. Le mystère de ce changement a été célébré le jour de la Nativité, où le Verbe s'est fait chair, puisque toute chair n'est que de l'herbe. Ce jour-là, il s'est abaissé un peu au-dessous des Anges, et nous est apparu sous les dehors de l'homme. Mais aujourd'hui, voici un plus étonnant prodige. Il descend infiniment audessous des Anges; il parait, non plus seulement un homme, mais un pécheur : on meurtrit sa chair d'une sorte de cautérisation. Car qu'est-ce que la circoncision, sinon le retranchement de ce qui est superflu, et l'indice du péché? En vous. Seigneur Jésus, qu'ya-t-il donc de superflu à retrancher f N'étesvous pas vrai Dieu, ayant Dieu pour Père, et vrai homme né sans tache d'une vierge mère? Que faites-vous donc, ô vous, qui le soumettez à ce rite ? Pensez-vous qu'à lui puisse s'appliquer cette sentence : L'enfant mdle dont la ehaÎT n'aura pas été circoncise, sera retranché du peuple de Dieu 2 ? Le Père peut-il oublier le fils de ses entrailles? Ou ne le reconnattrait-il pas sans le signe de la circoncision ? Si jamais il pouvait méconnaître l'objet de ses complaisances, ce serait plutôt à cause de ce signe même qui lui présente en lui une cérémonie instituée pour les pécheurs, et destinée à les purifier de leurs fautes. Mais pourquoi nous étonner si notre chef a acceptépour ses

1 Pt. Lxxn, 23. — s Qea., xvii, 14.

membres, un remède dont il n'avait point besoin pour lui-même f N'arrive-t-il pas que dans nos membres Tun subit une médication pour les infirmités de l'autre ? La tète souffre, on applique le feu au bras ; les reins sont en proie à la douleur, on tourmente les jambes. C'est ainsi qu'aujourd'hui, dans le but de remédier à la corruption de tout le corps, une sorte de cautère est appliqué à la tète.

4. Quelle merveille d'ailleurs qu'il ait voulu être circoncis pour nous, lui qui a daigné mourir pour nos âmes ! Il m'a été donné tout entier, et il s*est dépensé tout entier pour mon bien. J'apprends que le Fils du grand Roi passe devant ma prison ; je me mets à gémir tout haut, et à m'écrier d'un ton plaintif : Fils de Dieu I ayez pitié de moi. Et lui, dans sa bonté, quelles sont ces larmes, dit-il, et ces cris de douleur que j'entends ? On loi répond : C'est Adam, ce traître, que votre père a bit jeter au cachot, en attendant qu'il ait décidé par quel supplice il le laissera périr. Que pou- Tait foire odui dont la bonté est la nature, dont la miséricorde est l'essence et qui pardonne toujours ? Il descend dans le cachot, et vient délivrer le captif chargé de dudnes. Pour les Juib fidèles à la haine dont ils poursuivent le Père, ils la déploient contre le Fils, ce qui lui fait dire : Ils haïueni et mon Père et moi A. Quelle a donc été la conduite de ces impies à qui sa vue seule était odieuse 7 Voici t héritier^ s'écrient-ils ; venez , iuons^U >. C'est ainsi qu'ils ont égorgé l'Agneau de Dieu pour leur malheur, mais aussi pour notre salut. Us ont versé son sang , et nous nous sommes approchés pour le boire. Nous avons pris le caÛce du salut : et, qu'il est beau ce calice qui nous enivre ! Et voilà le sujet de nos actions de grftce, car, il y a peu de jours, nous avons célébré l'arrivée de Jésus -Christ dans notre cachot, à savoir le jour de Noèl , et aujourd'hui nous l'honorons prenant nos liens et nos chaînes. Aujourd'hui, en effet, celui qui est sans péché, pour affranchir des criminels, a chargé de leurs fers ses bras innocents; aujourd'hui le législateur s'est assujéti à la loi.

K« Mais il faut dire maintenant quelle opération spirituelle cette circoncision nous prescrit i nous-mêmes, car ce n'est pas sans motif que la loi prescrivait la circoncision au huitième jour ; et ce n'est pas sans motif que le Seigneur la reçut aussi ce jour-là K Mais qui connaît les pensées de Dieu ? Qui a pénétré en ses conseils ^ ? Que le Saint-Esprit appelé par vos désirs nous vienne en aide, lui qui sonde

* Jean, xy, 24. — • Malb., xxx, 38.— • Gen.^xrir, 12. — *Rom. XI, 34.

les profondeurs divines ! Qu'il nous dévoile ce mystère du huitième jour ! Nous le savons , c'est une nécessité que l'homme prenne une seconde naissance , car c'est dans ce but que le Fils de Dieu est né lui-même. Nous naissons tous dans le péché , et nous avons besoin de renaître dans la grâce que nous avons bien puisée dans le baptême; mais hélas! une vie mondaine l'a détruite ! Et aujourd'hui, par la miséricorde divine, la vertu de cette gr&ce opère en nous , afin de nous faire entrer dans les sentiers d'une vie nouvelle. L'homme natt donc, quand le soleil de justice se levant dans l'àme, illumine les ombres du péché, montre aux gens d« cœur les terreurs du jugement divin, et pour ajouter à k crainte nous fait sentir la brièveté des jours de cette ne, et l'heure incertaine de sa fin. Voilà ce soir qui verra se prolonger nos larmes ; il faut aussi y ajouter la joie du matin, afin que Dieu nous liiisse estraàre sa miséricorde. Et ainsi le soir et le matin tormeM un jour. C^est le jour de la justice qui rend à chacun ce qui lui est dû, misère à nous, miséricorde à Dieu. En ce jourlà, Dait r^atant, quand les pensées précédentes ont excité le cœur à l'amour de la pénitence et à la haine du péché.

6. Mais il est dangereux de fiaire pénitence (supposé qu'on le veuille) au milieu des bruits du monde. Là, en effet, des suggestions empoisonnées ou des exemples pires encore entraînent au mal : Tadulation sollicite à l'orgueil, ou les critiques exposent à rimpatience. Luise donc, il le faut, le rayon de la prudence! Qu'il mette à nu le nombre et l'importunité des occasions dangereuses qu'offre complaisamment le monde ; qu'il nous apprenne, eu même temps, quelle faible résistance le cœur peut y opposer, surtout s'il a été nourri longtemps dans des habitudes du mal ! Que l'ftme donc, en ce jour de la prudence, prenne le parti de fuir un monde souillé, disant avec le prophète : J'ai haï V assemblée des méchants , et je ne prendrai pas place avec les impies ^ 1 Ce n'est pas encore assez; peut-être cette &me fera-t-elle choix de la solitude, n'ayant pas suffisamment égard à sa propre infirmité , ni aux luttes périlleuses que le Démon lui prépare. Est-il, ea effet, rjen de plus dangereux que d'avoir à combattre les ruses de l'antique ennemi, qui nous voit, et que nous ne voyons pasT Aussi l'Âme a-t-elle ici besoin du jour de la force, qui lui apprenne à garder la sienne pour Dieu, et au milieu des combattants, à la chercher là où il y a autant d'auxiliaires que d'alliés qui puissent dire avec l'apôtre : Nous n'ignorons

1 Ps. XXV, 5.

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