‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 52 sur 79 · DU HUITIÈME JOUR · texte numérisé non relu

DU HUITIÈME JOUR

pas tes ruses de t ennemi ^. Un ordre religieux est, en effet, grâce h sa puissance, terriWe, comme une armée rangée en bataille. Mais malheur à qfui est senl ! S11 tombe, personne ne le relève ^. Si cette grftce pririlégiée a été accordée à quelques-uns des anciens Pères, il n*est pas expédient de s'exposer témérairement pour cela au danger de Fisolement, ni de tenter Dieu, comme le dit notre maître, en parlant des anachorètes. ^ Aussi, en ce jour de force, le prophète après avoir dit : fai hnï Vasstmhlée dés méchantSj afoute^t-il : Je hxte^ rai mes mains a» milieu des iimacents.

T. Mais celui qui a fiiit choix d'une congre^

?ilion Toudra-t-il y devenir maître, avant 3f avoir été disciple? Prétendra-tr-il enseigner ce qu'H n'a jamais apfiris? Ckmiment saura-t-fl gouverner en lui, ou dans les autres, les mouvements contrah^ à la raison? Per* sonne ne hait sa propre chair ^. Si cet homme est une fois son maître ne se traitera-il pas avec une complaisance égale à l'intimité des liens par lesquels il tient à lui-même? Luise donc sur lui le jour de la tempérance, afin qu'il courbe sous le frein, et les mouvements désordonnés de la volupté, et les suggestions d'une curiosité bestiale, et les inspirations hautaines de l'orgueil. Qu'il préfère l'abaissement dans la maison de Dieu, l'assujétissement à un maître qui brise sa volonté, qui dompte la concupiscence sous le joug de la soumission, et qu'il éprouve ce que le prophète a dit : Vous avez placé un homme sur nos têtes ^. L'esclave ne doit pas dédaigner une condition qui a été le partage de son maître, car le serviteur n'est pas plus que le maître ^. Ce maître, en eCTet, après avoir grandi en âge, en sagesse, en gr&ce, devant Dieu et devant les hommes, arrivé à douze ans, fut retrouvé à Jérusalem par la bienheureuse Vierge et par Joseph dont on le croyait fils, au milieu des docteurs qu'il écoutait et interrogeait. Cependant il descendit avec eux, et il leur était soumis 7. Soumettez-vous donc aussi à cause de lui.

8. Mais, dans la route même de l'obéissance, vous pouvez rencontrer des choses dures et difficiles, et recevoir des ordres qui, pour être salutaires, n'en sont pas moins désagréables. Si vous supportez msd ces accidents, si vous jugez votre supérieur, si vous murmurez intérieurement, tout en exécutant extérieurement ce qui vous est prescrit, vous ne pratiquez plus la vertu de patience, vous voilez votre malice. Il faut donc que luise le jour de

» II Cor., II, il. — • Eccle., iv,10.— » Règl. de S. Ben., eb.I. — ^Ephés., V, 29.— • P?. lxv, 12. — • Jean, xiii, 16. — "* Luc, II, 42-51.

la patience qui vous fasse embrasser ea silence, ces contrariétés et ces épreaves , qui vous porte à vous juger et à vous reprendre vous-même, avec sévérité, d'avoir trouvé peu agréable ce qui vous sauve, à exercer ooQtre vous la fonction de maître, à vous acoiser en tout et à excuser votre supérieur.

9. Or, ici, vous devez vous défendre de l'orgueil , car se vaincre ainsi soi-même est une grande chose. Uhomme paUeni, dit Salomon, l'emporte sur le fort, et eelmi qui dompte son emnr taut mietêas qu0 ^M qui prend des villes ^ Considérez q«ie le prophète noas enseîgne clairement la nécessité de l'humilité, après la patience, par ces mots : Cependant^ ô mon âmey sois sonmise à Dieu^ car e*est de eut que ^ient ma patience 2. Ne vous parait*il pas, cpi'ici, à l'occasion de ta patience, il a pressenti la tentation de l'orgueil? Il est donc nécessaire que votre orgueil soit éclairé du rayon de l'humilité, et qu'il voie ce qui vient de vous et ce qui vient de Dieu, afin d'étouffer en luimême tout sentiment de vanité, car Dieu résiste aux superbes, et donne sa grâce aux humbles '.

10. Quand vous vous serez exercés longtemps en ces choses, demandez la lumière de la dévotion, le jour plein de sérénité, le sabbat du cœur, où, pareil à un vétéran, vous vivrez sans labeur, au sein de toutes les fatigues, et où vous courrez, le cœur dilaté , dans la voie des commandements divins, en sorte que, les devoirs qui jadis vous semblaient amers et pénibles, deviendront pour vous pleins de douceur et de charme. Si je ne me trompe, c'est la grâce que demandait celui qui a dit : Aceordez-moi un peu de relâche^ afin que je goûte quelque rafraîchissement ^. Il semble dire : Jusques à quand suis-je assujéti à ces fatigues et à ces douleurs, et accablé tout le jour par la mort? Accordex-moi un peu de relâche et de repos. Mais, à cette perfection, peu, selon moi, arrivent en cette vie. Si un religieux semble la posséder, qu'il ne croie pas qu'elle lui soit indispensable de suite, surtout, s'il est novice, et qu'il n'ait point encore gravi les degrés précédemment indiqués. Notre Seigneur Jésus-Christ, dans sa bonté, a coutume d'attirer, par ces caresses, les cœurs pusillanimes. Mais sachent ces cœurs que cette grâce leur est prêtée et non donnée, afin qu'au jour de la joie, ils se souviennent des jours mauvais, et qu'aux heures mauvaises, ils se rappellent des heures meilleures. Ceux dont les sens sont exercés jouissent bien différemment du charme heu-

1 Prov.. XVI, 32. — « P». LXi, 6. — • Jacq., it, 6. —

* P». XXXTllI, 18

reux de cette déyotion. Mais il en est beaucoup qui la cherchent toute leur yie sans Fatteindre ; cependant en récompense de leurs pieux et persévérants efforts, au sortir du corps, ils rencontrent ce qui leur avait été à dessein refusé ici-bas. La gr&ce seule les conduit au but qu'ils poursuivaient auparavant avec elle, en sorte que consommés en un instant, ils remplissent une longue carrière.

11. Mais ceux qui arrivent à cette gr&ce de la dévotion rencontrent encore un danger : ils doivent redouter ce démon de midi qui se transforme en Ange de lumière i. Oui, celui qui agit avec tant de plaisir, doit craindre, en suivant son affection, d'affaiblir son corps par des exercices immodérés, et d'avoir ensuite besoin, au grand détriment de son bien spirituel , de soigner ce corps fatigué. Pour échapper à cet écueil , il lui âiut donc la lu-

II Cor., XI, 14.

mière de la discrétion, mère des vertus, et couronnement de la perfection. Elle nous apprend en effet ce précepte : rien de trop. Et c'est ici ce huitième jour où l'enfant est circoncis; la discrétion, en effet, retranche le trop et le trop peu. Car celui qui excède fait disparaître le fruit de la bonne œuvre ; il ne le circoncit pas. Ainsi en est-il également de celui qui n'en fait pas assez. En ce jour on impose le nom et un nom de salut : celui qui vit ainsi, je n'hésite pas à le déclarer, opère son salut. Jusque-là les Anges dépositaires des secrets célestes peuvent parler ; mais à partir de là je lui impose avec confiance le nom du salut. Mais comme c'est là un oiseau rare- sur terre ^ , que la vertu d'obéissance remplace en vous cette discrétion , en sorte qu'en agissant, vous ne fassiez ni plus, ni moins, ni autrement qu'il ne vous a été commandé.

A JarénaL Satire 6*.

POUR L'EPIPHANIE DU SEIGNEUR

SERMON PREMIER

Sur ces paroles de ro^pôtre : La bonté et l'humanité du Sauveur notre 'Dieu nous est apparue (Tite, m, 4), et des trois apparitions de Jésus-Chnst.

1 • La bonté et l'humanité de notre Sauveur Dieu est apparue. Grâces soient rendues au Dieu qui nous ménage des consolations si abondantes dans ce pèlerinage, cet exil, cette misère. Nous avons soin , en effet , de tous rappeler assez souvent cette vérité pour que vous ne Foubliiez pas ; nous sommes des voyageurs éloignés de la patrie, et chassés de leur héritage. Qui ne connaît pas son malheur ne peut non plus connaître sa consolation. Et qui ne sent pas la nécessité de la consolation, pour comble de malheur, n'a pas la grâce de Dieu (a). C'est pourquoi les hommes du siècle, absorbés parleurs affaires et leurs passions, n'ayant point le sentiment de leur misère, n'ont aucun souci de la miséricorde. Pour vous à qui il n'est pas dit en vain : Considérez à loisir que le Sei^ gneurest doux ^ et dont le même prophète a dit encore : // a révélé à son peuple la puissance de sescsuvres^ j vous, dis-je, libres de toute occupation mondaine , considérez en quoi consiste la consolation spirituelle. Vous qui vous sentez dans l'exil, apprenez qu'un secours est venu du ciel. La bonté et Vhumanité du Dieu Sauveur nom est apparue. Avant l'apparition

«Pa. XLV, 11. — • Ibid., ex, 6.

(a) G'eat-à-dire, n'a pas la grflce de Dien qui n'est aeeordée qu'à ceux qd la demandent et reconnaissent leur misère, et n*ek réservée qu'à ceux qui redoutent de la perdre. Voir plus bas Serm. I, après l'Octave de l'Ëpipbanie, n» 5, et Serm. II, n» 8. Voir aussi Serm. I, sur le Ps. zc, n* 1. C'est pourquoi il est dit au Serm. V, sur la Dédicace, n« 8 : « L'oubli de notre misère exclut la miséricorde, et la condescendance divine n'a pas place là ou règne l'orgueil de la dignité. »

de l'humanité, la bonté était cachée , car elle existait déjà, puisque la miséricorde du Seigneur est éternelle. Mais comment pouvaitelle être connue si grande? Elle était promise, mais on ne la sentait pas encore, et beaucoup y étaient incrédules. Dieu, en effet, parlait plusieurs fois, et de diverses façons, par les prophètes ^ Il disait : J'ai sur vous des pensées de paix et non d'affliction 2. Mais l'homme qui sentait l'affliction et ne connaissait pas la paix, que répondait-il? Jusques à quand direz-vous, la paix, la paix, et il n'y a pas de paix^l Aussi les Anges de la paix pleuraient amèrement ♦ ; ils disaient : Seigneur, qui donc a cru à notre message ^1 Mais aujourd'hui que les hommes en croient au moins à leurs yeux, car les témoignages de Dieu sont devenus évidents ^. Afin d'être aperçu de l'œil même le plus obscurci, il a placé sa tente dans le soleilT.

2. La paix n'est donc plus seulement promise, elle est donnée sans délai ; elle est offerte et non plus prophétisée. Dieu le Père a envoyé sur la terre comme un sac plein de sa miséricorde ; sac que la Passion déchirera , et d'où s'échappera notre rançon qu'il contient, sac petit, mais rempli. Un petit enfant nous a été donné , un enfant en qui habite la plénitude de la divinité. Car, avec la plénitude des temps, est aussi venue la plénitude de la divinité. Elle est venue dans la chair, afin de s'of-

» Hébr., ï, 1.— • Jérém., xxix, H. — » Ezéch.,xni, iO. — * Isai., xxxiii, 7. = i Id., Ln, 1. — • Ps. xcii, 6.— V Ibid., xvm, 6.

frir aui hommes charnels^ et par Tapparition de l'humanité révéler sa bonté. Quand , en effet, Thumanité de Dieu se montre, sa bonté ne peut plus rester cachée. Et pouvait -il mieux manifester sa bonté qu'en épousant ma chair T Oui, ma chair et non pas celle d'Adam, telle qu'elle était avant sa faute. C'est en pre* nant ainsi ma misère qu'il montre l'étendue de sa miséricorde. Quelle condescendance extrême 1 Le Verbe de Dieu pour nous s'est fait herbe! Seigneur^ qu'est-ce que l'homme pour qu vouê songiez à lui? Ou pourquoi y atUiehex''tous votre cœur ^ ? Que l'homme voie ici le soin que Dieu prend de lui, et qu'il apprenne à son tour les pensées et les sentiments qu'il doit concevoir de Dieu. 0 homme ! ne demandez pas ce que vous souffrez : voyez ce qu'il a souffert. A ce qu'il est devenu pour vous, jugez du prix que vous avez à ses yeux , et que sa bonté vous apparaisse dans son humanité. Plus il s'abaisse dans cette humanité, plus grande il manifeste sa bonté , et plus il s'avilit pour moi, plus il me devient cher. La bonté et t humanité du Dieu notre Sauveur nous est apparue^ dit l'Apôtre. Bonté et humanité bien grande et manifeste 1 Et il nous donne une preuve éclatante de la bonté, celui qui a pris soin d'ajouter à l'humanité le nom de Dieu.

3. L'Ange Gabriel envoyé à Marie lui parle bien du FUs de IHeu, mais sans l'i^eler Dieu. Béni soit le Seigneur qui nous a donné un Ange tiré du milieu de nous, pour suppléer à ce que l'autre Ange n'a pas dit ! Car notre Ange aussi avait Tesprit de Dieu, et il a parlé sous son inspiration, ce qui nous était très-nécessaire. Est-il rien qui éclaire la foi, qui affermisse l'espérance , qui allume la charité, comme l'humanité de Dieu ? A notre Ange il était réservé de formuler ce que les autres avaient tu. Il ne convenait pas, en effet, que toutes les bouches nous révélassent toutes, tous les secrets du ciel; nous devions avoir la joie de les puiser à diverses sources , et de payer à chacune un juste tribut d'actions de gr&ces. Cependant l'apôtre et les Anges qui parlent de la naissance du Christ, s'accordent sur un point, le nom de Sauveur. S'adressant à Marie, d^à éclairée par l'Esprit-Saint, Gabriel se borne à indiquer le nom seul: Vous tmfipeir lerex Jésus^ dit-il >• L'Ange qui vient trouver Joseph ne se contente pas de lui indiquer le nom de Tenfant, il Texplique, il en donne la raison : Vous l'appelkreM Jésus, car il sauvera son peuple du péché^. Aux bergers il est annoncé une grande joie, il leur est né un Sau-

« Job., Tii, 17. — « Lnc, I, 31.— • Math., i, SI.

veur qui est le Christ, le Seigneur i. Paul tient un langage analogue : La bonté et t humanité du Sauveur notre Dieu est apparue. Ils ont eu raison tous de ne pas taire ce doux nom qui m'est si nécessaire ; sinon que deviendrais-je en apprenant l'arrivée du Seigneur? N'imiterais-je pas Adam, qui s'est enfui devant la &ce de Dieu, mais sans lui échapper ? Ne serai-je pas saisi de désespoir à la nouvelle de l'approche de Celui dont j'ai violé la loi, fatigué la patience, et payé les bienfaits d'ingratitude ? Mais pouvais-je avoir ime consolation plus grande que celle de ce doux nom, de ce titre si encourageant? 11 le déclare luimême : Le fils de l'homme ne vient pas juger le monde^ mais le sauver^. J'approche donc avec espoir, je prie avec confiance. Pourquoi craindrais-je ? Le Sauveur vient dans ma maison. J'ai péché uniquement contre lui ; tout ce qu'il me pardonnera me sera remis ; il lui est permis de faire ce qu'il veut. C'est Dieu qui me justifie; qui me condamnera, ou élèvera une accusation contre les élus de Dieu > ? Réjouissons-nous donc de la venue du Seigneur; désormais il sera facile au pardon.

4. D'ailleurs c'est un petit enfant qui s'apaise aisément. Qui ne sait en effet avec quelle focilité un enfant donne ? S'il lui en a coûté pour être à nous, nous pouvons nous réconclUer avec lui à bon marché. Cependant cette réconciliation si peu coûteuse exige la pénitence : elle est si légère 1 Pauvres nous n'avons que bien peu à donner. Tout ce que je puis offrir c'est ce misérable corps; si je le donne, il suffît. A moins que je n'y ajoute le sien qui vient du mien, qui est le mien. Car un petit enfant nou^ est né et un fils nous a été donné^. Avec vous. Seigneur, je supplée à ce qui me manque. 0 très-douce réconciliation! ô satisfaction très-suave ! ô réconciliation vraiment facile et souverainement précieuse I ô satisfaction petite, mais qui ne mérite pas le dédain ! EUe deviendra aussi difficile qu'elle est aujourd'hui aisée. Et de même qu'actuellement tout le monde peut se réconcilier, ainsi bientôt personne ne le pourra plus. Si la bonté nous est apparue dépassant toute espérance et excédant tout prix, il faut nous attendre à une égale rigueur de jugement. Ne méprisez donc pas la miséricorde de Dieu, si vous ne voulez sentir sa justice, sa colère, son indignation sa jalousie, et sa fureur. Seigneur ne me reprenez pas dans votre fureur, ne me châtiez pas dans votre colère. Yous pouvez mesurer l'excès de la sévérité

«Lnc, n,10, 11.— > Jno, ni, 17. -* • Rom., ym,^, 34. — * Inl., u, 6.

POUR L'EPIPHANIE DU SEIGNEUR

à l'excès de mansuétude qui l'a précédée, car Dieu est immense et infini en justice comme en miséricorde : son pardon est sans limites, et sa justice sans bornes. Mais la miséricorde réclame la préséance, en sorte que, si nous le voulons, la justice ne trouve plus sur quoi frapper. Dieu a d'abord déployé sa bonté, afin que, réconciliés par elle, nous puissions regarder sa sévérité d'un œil assuré. C'est pourquoi il n'a pas voulu seulement descendre sur la terre, mais se révéler à nous; il n'a pas seulement consenti à naître, il a prétendu être connu. 8. Et c'est précisément par cette connaissance que ce jour est célèbre; c'est le jour remarquable de son apparition. Aujourd'hui en effet des Mages sont venus d'Orient, cherciiant le lever du soleil de la justice au sujet duquel on lit : Un homme vienl; Orient est son nom 1. Aujourd'hui, après avoir suivi un astre merveilleux, ils ont adoré ce prodige d'un enfant né d'une Vierge. N'y a-t-il pas ici pour nous une grande consolation, aussi bien que dans le mot de l'apôtre dont nous avons parlé? L'apôtre donne à cet enfant le nom de Dieu. Les Mages en font autant, sinon de bouche, du moins par leur conduite. Que faites-vous, ô Mages, que faites-vous? Vous adorez un enfant à la mamelle, dans une vile cabane, sous de misérables langes? Est-il donc Dieu? ahl Dieu est dans son temple sacré : Dieu a son trône au ciel : et vous le cherchez dans une pauvre étable, sur le sein d'une mère! Encore une fois que faites-vous et pourquoi offrez-vous de l'or? Est-il roi? Mais où est son palais, son trône, la cour nombreuse qui remplit une demeure royale? Cette étable est-elle un palais, cette crèche un trône ? Joseph et Marie forment-ils une cour? Comment des sages peuvent-ils oublier la raison jusqu'à adorer un enfant que son âge, et la pauvreté de ses parents rendent méprisable? Us sont devenus insensés pour devenir sages, et TEsprit Saint leur a enseigné d'avance ce que l'apôtre a prêché plus tard : Que celui qui veut être sage, devienne fouj afin d'être sage 2. Parce que dans la sagesse de Dieuy le monde par sa sagesse n'a pu connaître Dieu, il a plu au Seigneur de sauver les croyants par la folie de la prédicalio7i 3. Ne devait-on pas craindre, mes frères, que ces hommes ne fussent scandalisés, et ne se crussent joués, en voyant un spectacle si indigne? De la cité royale où ils s'imaginaient devoir chercher un roi, on les adresse à la petite ville de Bethléem. Ils entrent dans l'étable; ils trouvent un nouveau-né couvert de langes. Cette étable n'excite pas leur dégoût. Ces lan-

» Zach., VI. 12. — « I Cor., m, 18. — » I Cor., i, 2\.

S. Bern. — Ton. m.

ges ne les choquent pas : ils ne sont pas scandalisés du silence de cet enfant qu'on allaite : Ils se prosternent; ils vénèrent en lui un Roi, ils y adorent un Dieu. Assurément celui qui les conduit les a aussi instruits, et, en éclairant, leurs yeux des clartés de l'étoile, il a fait briller dans leur cœur la lumière de sa vérité. Cette manifestation du Seigneur a rendu ce jour glorieux ; la piété et le respect des mages en a fait une date pieuse et vénérable.

6. Avec cette apparition, nous en célébrons une autre encore, selon que nous Pavons appris de nos Pères ; et encore qu'elle ait eu lieu longtemps après, on la croit pourtant arrivée aujourd'hui. En effet, parvenu à l'âge de trente ans, Jésus-Christ qui , en tant que Dieu, ne change pas et dont les années sont inépuisables, vint au milieu de la foule au baptême de Jean , il y vint comme im homme ordinaire, lui qui seul était sans péché. Qui l'eût alors cru le Fils de Dieu, le Dieu de majesté? Comme vous vous abaissez, Seigneur 1 Vous vous cachez profondément , sans pouvoir toutefois vous dérober au regard de Jean. Et n'est-ce pas lui, qui, à travers le sein maternel, avant sa naissance, vous a reconnu quand vous n'étiez pas né vous-même? Ne vous a-t-il pas reconnu malgré les parois d'un double obstacle ? Incapable encore de crier au peuple, n'a-t-il pas dans ses joyeux tressaillements appris à sa mère à le faire ^ ?Mais, aujourd'hui, qu'arrive-t-il? Jean^ est-il dit, le vit venir à lui et s'écria : Voici l'Agneau de Dîeu, voici celui qui Ole le péché du monde^. Véritable Agneau, plein d'humilité et de mansuétude. Voici t Agneau de Dieu^ celui qui ôte le péché du monde j celui qui efface nos fautes, et vient nettoyer la sentine de nos cœurs ; et cependant> après ce témoignage de Jean, il veut être baptisé de la main de Jean. Celui-ci tremble. Et qu'y a-t-il d'étonnant qu'un homme soit saisi de crainte et n'ose toucher la tête sacrée d'un Dieu , cette tête adorée des Anges , et redoutée des principautés du ciel ? Vous voulez être baptisé. Seigneur Jésus! Pourquoi donc, et qu'avez-vous besoin du baptême? La médecine est-elle nécessaire à celui qui est bien portant, ou la purification à celui qui est piu*? D'où vous viendrait le péché qui vous rendrait le baptême nécessaire? De votre Père? Mais c'est Dieu*; vous lui êtes égal, Dieu de Dieu, lumière de lumière. Et qui ne sait que le péché ne peut se rencontrer en Dieu? De votre mère? Mais c'est une vierge; quelle tache avez- vous pu tirer de celle qui vous a conçu sans péché, et enfanté sans

1 Luc, II, 44. — s Jean, i, 29.

atteinte pour soa intégrité virginale? Quelle tache peut donc avoir l'Agneau sans tachef C'est moii disait Jean, qui dois tire baptisé par vous, et vous vsnsM à moi / Grande humilité des deux côtés , mais pourtant sans comparaison, car comment un homme ne s'humilierait*il pas devant Thumilité d'im Dieu? Laissez j disait le Seigneur, laisse* f car il uous faut remplir toute jmtice ^ Jean céda et consentit : il bap«tisa l'Agneau de Dieu et puriûa les eaux. Nous avons été lavés et non pas lui, car c'est pour nou9 purifier que les eaux ont été elles-mêmes puriûées.

7, Mais peut-être ne croyea-vous pas au témoignage de Jean ; en sa qualité d'homme il peut vous paraître suspect, et il est aussi parent de Celui en faveur duquel il témoigne. Yoici un témoignage supérieur à celui de Jean, c'est celui de la colombe. Ce que l'agneau est parmi les animaux, la colombe l'est parmi les oiseaux. Tous les deux ont en partage une grande innocence, ime grande mansuétude, une grande simplicité. Qu'y a-t-il de plus étranger h la malice que l'agneau et la colombe? Us ne savent ni nuire, ni blesser. Et pour que vous ne voyiez pas ici un effet du hasard, voici le témoignage de Dieu le Père. Le Di&u de majesté a fait retentir son tonnerre sur Us grandes eaux ^. La voix du Père a été entendue : Celui^ est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis mes eomplaisanees^ écoutez^le^ En effet, c'est vraiment celui en qui le Père ne voit rien qui l'offense ou qui blesse ses regards. Aussi dit-il : Je fais sons cesse ce qui lui plaît^. Écoutez-le donc, reprend le Père. Parlez donc, Seigneur Jésus. Jusques à quand garderez* TOUS le silence? Vous l'avez gardé longtemps, trop longtemps , mais aujourd'hui votre Père vous permet de parler. Combien de temps encore, vous la Vertu et la Sagesse de Dieu, demeurerez-vous caché dans la foule, comme un être infirme et sans raison? Combien de temps, Roi plein de noblesse, et Roi du Ciel, vous laisserez-vous considérer comme le fils

1 Math., în, 14, 15.— • Pa. xxvui, 3. — » Malh., m, 17. — ♦ JeaD, viu, 29.

d'un artisan, et appeler de ce nom? L'évangéliste saint Luc, en effet, atteste qu'il était réputé le fUs de Joseph^. 0 humilité? ô vertu de Jésus-Christ! ô abaissement sublime! Comme vous confondez notre vanité et notre orgueil ! Ce que je sais, ou plutôt ce que je parais savoir n'est rien ; et je ne puis me taire , je me produis, je me montre avec autant d'impudeqce que d'imprudence; je suis prompt à parler, à instruire les autres, et lent à me taire. Et Jé- 8US*Christ, en gardant un si long silence, dans une si longue obscurité, craignait-il la vaine gloire? Comment la pourrait-il craindre, lui la vraie gloire du Père? Oui, il la redoutait, non pour lui, mais pour nous à qui il la savait dangereuse ; il songeait à nous, il nous instruisait. Sa bouche se taisait, ses œuvres parlaient, et son exemple nous criait déjà ce que sa parole nous enseignait plus tard : Apprenez de m>oi que je suis doux et humble de ccsur 2. Je sais peu de chose de l'enfance du Seigneur , et de cette époque jusqu'à l'âge de trente ans je ne trouve aucun détail. Mais alors celui qui est si clairement dévoilé par le Père ne peut plus rester caché. Dans sa première apparition, il voulut se montrer avec la Viei^e sa mère, la virginité indiquant une certaine pudeur.

8. Sa troisième apparition se trouve aussi dans l'Evangile : et cependant on la célèbre aujourd'hui. Invité à des noces, le Seigneur, le vin manquant, prend en pitié l'humiliation des époux, et change l'eau en vin. Ce fu^à, dit l'évangéliste, le premier ds ses miracles^. Dans la première apparition il se révèle comme un homme véritable, en se montrant enfant sur le sein de sa Mère ; dans la seconde, un témoignage véridique nous le montre comme le vrai FUs de Dieu ; dans la troisième , il se montre comme le Dieu véritable aux ordres duquel la nature se transforme. Tels sont les témoignages qui confirment aujourd'hui notre foi, les indices qui affermissent notre espérance, les motifs qui enflamment notre harité.

< Luoi 3, 22. — * Math.» xi, 29. — ' Jean, ii, il.

POUR L'EPIPHANIE OU SEIGNEUR

SERMON II

®e5 Mages : à ce propos on expose ce verset du cantique : « Sorte\^ filles de Sion,

et voye\ le roi Salomon,j>

1. Nous lisons dans les Ecritures trois apparitions du Seigneur , arrivées le même jour, mais non dans le même temps. Admirable est la seconde, admirable aussi la troisième ; mais la première les surpasse de beaucoup. Il y a un prodige dans le changement de l'eau en vin, dans le témoignage de Jean, de la colombe et de la voix du Père ; mais ce qui est bien autrement merveilleux,c'est Jésus connu des Mages. Qu'ils aient vu un Dieu en lui, c'est ce qu'indiquent l'adoration et l'offrande de l'encens. Ils le reconnaissent aussi pour Roi comme le montre l'or qu'ils lui présentent. Us comprennent le grand mystère de piété caché dans ces choses, c'est pourquoi il confessent sa mortalité en lui offrant de la myrrhe. Les Mages adorent un enfant à la mamelle et lui offrent des présents. Mais où donc, ô Mages, où est la pourpre de ce Roi? La trouvez-vous dans ces vils langes qui l'enveloppent? S'il est Roi où est son diadème? Mais vous le voyez vraiment sous le diadème dont l'a couronné sa mère, dans le sac de la mortalité dont il dit en ressuscitant : Vous avez rompu le sac qui rnenveloppait^et vous m'avez environné de joie i. Sortez^ filles de Sion, contemplez le Roi Salomon sous le diadème dont sa mère l'a couronné, etc. Sortez, vertus angéliques, habitants de la cité d'en haut. Voici votre roi, mais avec notre couronne, avec le diadème qu'il a reçu de sa mère. Jusqu'ici vous avez été privées de ces délices; vous n'avez pas goûté encore cette douceur . Vous le possédez dans sa sublimité ; vous ne l'avez pas vu dans son humilité. Sortez donc, et contemplez Salomon sous le diadème dont sa mère l'a couronné.

2. Cependant nos exhortations leur sont superflues, puisqu'eux-mèmes aspirent à le contempler. Mieux ils le connaissent dans sa grandeur, plus son abaissement leur est précieux et aimable. Aussi, (bien qu'il nous soit un plus grand sujet de joie, car c'est pour

1 Ps. uix, 12.

nous qu'il est né et à nous qu'il est donné,) ils nous préviennent et ils nous exhortent eux-mêmes. Vous en trouvez la preuve dans cet ange qui annonce une grande joie aux bergers, et dans cette armée céleste qui l'accompagne 1. A vous donc, filles de Sion, âmes mondaines, faibles et délicates, à vous, qui n'avez rien de mâle, ni de robuste, nous disons : Sortezy filles de Sion : sortez des sentiments charnels pour vous élever à l'intelligence ; quittez l'esclavage de la concupiscence pour la liberté de l'esprit. Sortez de votre région, de votre parenté, de la maison de votre père, et contemplez le roi iSatomon, sinon il ne sera pas sûr pour vous de le voir en sa qualité d'ecclésiaste. Car celui qui est Salomon, c'est-à-dire pacifique dans le lieu de son exil, sera ecclésiaste, c'est-à-dire prédicateur au jugement, et Idida, c'est-à-dire bien-aimé dans son royaume. Il est doux et aimable dans l'exil, juste et terrible au jugement, admirable et plein de gloire dans son royaume. Sortez donc et voyez le roi Salomon; car il est partout roi. Encore que son royaume ne soit pas de ce monde, il n'en est pas moins roi même dans ce monde. Interrogé s il était roi; je suis né pour cela, répondit-il, et c'est pour cela que je suis venu dans le monde 2. Icibas il règle donc nos mœurs, au jugement il discerne nos mérites, en son royaume il distribue des récompenses '.

3. Sortez donc, filles de Sion, et contemplez ce roi sous le diadème dont Ta couronné sa mère, couronne de pauvreté et de souffrance. En effet, il a été couronné par sa marâtre d'un cruel diadème d'épines. Il doit être couronné, par sa famille, d'un diadème de justice, quand les anges viendront ôter tout scandale de son royaume, quand il viendra lui-même juger, entouré des anciens du peuple, quand Tuni-

* Luc, II, 10, 13. — » Jean, xviii, 37.—' Voir au Sermon 50" sur divers sujetSf W \ , les mêmes idées et les mêmes termes.

vers combattra pour lui contre les insensés. Son père aussi le couronne, mais d'un diadème de gloire, comme le dit le Psalmiste : SetgneuTy vous l'avez couronné de gloire et cChonneur^. Voyez-le donc, filles de Sion, avec le diadème qu'il tient de sa mère. Admirez la couronne de votre roi devenu petit enfant pour vous ; adorez son humilité avec les Mages, dont la foi et la piété vous sont aujourd'hui offertes en exemple. Car, à qui comparerons-nous ces hommages, et à qui les dironsnous semblables ? Si je considère la foi du larron, la confession du centurion, les Mages me semblent bien supérieurs, car aloi*s Jésus avait déjà fait de nombreux miracles, et il avait été célébré et adoré par beaucoup. Cependant entendons leur langage. Le larron criait, duhaut de sa croix : Seigneur souteneztous demoiy quand vous serez en votreroyaume 2. Est-ce que son supplice va le conduire en ce royaume ? Qui donc vous a appris que le Christ devait souffrir, et entrer aussi dans sa gloire? Et vous. Centurion où l'avez- vous connu? Voyant qu'il était expiré de la sorte, il s'écria : cet homme étaitvraiment le Fils deDieu !' 0 prodige digne d'admiration !

\. Voyez, je vous prie, voyez comme la foi est clairvoyante, et quels yeux de lynx elle possède. Elle reconnaît le Fils de Dieu dans un nouveau-né qu'on allaite, et dans un supplicié

pendu et mourant sur un gibet. En effet, le voleur le reconnaît sur la croix, et les Mages dans l'étable : celui-là le salue cloué à un vil bois et ceux-ci couvert de langes ; le centurion a reconnu la vie jusque dans la mort. Les Mages ont adoré la suprême vertu de Dieu dans l'infirmité d'un corps délicat, et la façon dont il expire révèle au centurion l'Esprit souverain. Dans im enfant muet, les Mages reconnaissent le Verbe divin, et leurs présents sont la confession de ce que les autres expriment par leurs paroles. Le larron déclare que Jésus est roi, et le Centenier qu'il est tout ensemble et homme et Fils de Dieu. Et les trois présents des Mages qu'indiquent-ils? Dans l'encens qu'ils offrent ne montrent-ils pas en lui plutôt encore un Dieu que le Fils de Dieu? Nous vous en conjurons donc, mes très-chers frères, que l'extrême charité que nous a prodiguée le Dieu de majesté nous soit utile ainsi que son profond abaissement et cette excessive bonté dont il a été la preuve. Rendons grâces à notre Rédempteur et à notre Médiateur par qui nous ont été révélés les miséricordieux desseins de Dieu le Père sur nous. En effet nous connaissons ses sentiments, et ils nous permettent de dire : Nous courons^ mais ce n^est pas au hasard ^ Le cœur de Dieu pour nous est assurément ce que nous l'a montré Celui qui en est sorti.

SERMON III

Sur cette le^on de V Évangile : Où est le roi des Juifs qui vient de naître? Math., 11, i, 11.

1. Il me parait nécessaire, mes frères, de vous exposer la raison de la solennité de ce jour, comme j'ai l'habitude de le faire pour les autres fêtes. De temps en temps je m'élève contre les vices, et ce genre de sermon a son utilité; mais il convient mieux aux jours ordinaires. Aux jours de fôtcs, et surtout aux principales solennités , nous devons insister sur ce qui en fait l'objet, afin d'instruire les esprits et de toucher les cœurs. En effet comment célébrerez-vous ce que vous ignorez? Et comment

« Ps. VIII, 6. — * Luc, XXIII, 12. — » Marc, xv, 29.

le saurez- vous si on ne vous l'enseigne pas? Que les religieux versés dans la science de la loi me permettent donc de condescendre, selon que la charité l'exige, aux besoins des religieux moins instruits. Eux-mêmes,je le crois, trouveront un aUment dans les mets communs et populaires qu'ils serviront à leurs frères. Ils leur rendront ce service, si la charité les porte à se complaire dans ces instructions superflues pour eux mais nécessaires aux esprits peu éclairés. Ils en recueilleront ensuite les restes,

i I Cor. IX, 26.

Page 1