‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 58 sur 79 · POUR LE PREMIER DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE · texte numérisé non relu

POUR LE PREMIER DIMANCHE APRÈS L'EPIPHANIE

Vous lui demandez de quoi elle s'inquiète, vous le fruit de ses entrailles immaculées? N'est-ce pas elle qui vous a conçu dans sa virginité, et qui vous a enfanté sans souillure? Ne vous a-t-elle pas porté neuf mois dans son sein ? Ne vous a-t-elle pas nourri du lait de ses mamelles virginales? N'est-ce pas avec elle que vous êtes descendu de Nazareth à Jérusalem, lorsque vous étiez &gé de douze ans? N'est-ce pas à elle que vous étiez soumis? Maintenant, Seigneur, pourquoi la conlristezvous en lui disant : Qu'y a-t-il entre vous et moi? Certes, il y a beaucoup de choses. Mais je vois maintenant que ce n'est ni par mépris, ni pour humilier cette Vierge -mère, que vous lui avez parlé de la sorte, puisque les serviteurs s'étant approchés de vous, par son ordre, vous exécutez sans délai ce qu'elle vous avait demandé. Pourquoi donc, mes frères, croyez-vous que Jésus ait ainsi répondu à sa mère? Il avait en vue notre instruction. C'était pour nous apprendre qu'une fois convertis au Seigneur, les soins et les sollicitudes pour nos parents ne doivent point mettre obstacle à notre avancement spirituel. Tant que nous vivons au milieu du monde, nous nous devons à nos parents ; mais une fois que nous les avons abandonnés, et que nous nous sommes quittés nous-mêmes, nous ne devons plus nous en occuper. Aussi lisons-nous d'un religieux retiré au désert, que son frère étant venu le voir pour en obtenir un secours, il lui répondit d'aller trouver son autre frère , qui était mort. Le visiteur lui ayant rappelé cela, l'ermite répliqua que lui aussi il était morti. Le Sauveur donc, par cette réponse à sa mère et à une telle mère : FemmCy qu'y a-t'il entre vous et moi? a voulu nous apprendre à n'avoir pour nos proches d'autres sollicitudes que celles que la religion exige. Et c'est ce qu'il nous fait encore mieux sentir, dans un autre endroit, lorsqu'on vint lui dire que sa mère et ses frères étaient là et voulaient lui parler. Il répondit : Qui est ma mère, et qui sont mes frères^ 1 Que ceux donc qui, engagés au service de Dieu, conservent pour leurs proches selon la chair un attachement tout charnel, et se laissent préoccuper de mille soins, comme s'ils vivaient encore avec eux, réfléchissent sur cet exemple.

6. Mais voyons ce qui suit. Il y avait lày dit l'évangéliste, six urnes de pierre servant à la purification des Juifs. Ceci vous montre qu'on rencontre simplement la préparation des noces et non leur perfection, là où il est encore besoin de purification. Ce sont là des noces

* L'Abbé Apollon. {Vien de$ Père*.) — * Malb., xii, i8.

qui fiancent, elles n'unissent pas : car, n'allons pas nous imaginer qu'il y aura encore des vases destinés à purifier, dans ces noces où Jésus-Christ se donnera une église glorieuse, sans tache, sans ride, sans défaut. Non. Pourquoi une purification quand les taches auront disparu? Présentement, c'est le temps de se laver ; aujourd'hui, ces purifications sont nécessaires, puisque personne n'est sans tache, pas même l'enfant d'un jour. Aujourd'hui l'Épouse a ses ablutions et ses purifications qui la disposent à être présentée pure et immaculée aux noces de l'Époux. Cherchons donc, pour y recourir, ces six urnes où s'accomplissait cette purification des Juifs, c'està-dire des âmes qui confessent leurs fautes. Car si nous nous prétendons sans péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et en nous n'est pas la vérité ; la vérité, qui seule délivre , seule sauve, seule lave les âmes, si nous confessons nos péchés. Les vrais Juifs trouveront les urnes qui purifient, car Dieu est fidèle, il nous remettra nos offenses, et nous débarrassera de toute iniquité ^

7. Pour moi, je vois aussi dans ces six urnes les six observances instituées par les saints Pères, afin de purifier les cœurs de ceux qui se confessent, et, si je ne me trompe, nous pourrons les trouver ici. La première urne est la continence, la chasteté qui débarrasse l'âme de toutes les fanges passées, mises en elles par la luxure. La seconde est le jeûne; l'abstinence efface les souillures de l'intempérance. Par la nonchalance et l'oisiveté, ennemies de l'âme, nous avons contracté des taches sans nombre, en mangeant, contrairement à la sentence, un pain acheté par les sueurs d'àutrui et non par les nôtres 2. C'est pourquoi une troisième urne nous est présentée, qui enlève ces taches par le travail de nos mains. Ainsi encore, un sommeil trop long et les œuvres des ténèbres et de la nuit nous ont entraînés à des manquements fréquents ; c'est la raison de la quatrième urne, l'urne des veilles qui nous tiennent debout, la nuit, pour louer le Seigneur, et racheter les nuits passées qui n'ont pas été innocentes. Pour la langue, qui ne sait le nombre d'âmes qu'elle souille par les vains discours, le mensonge, la détraction, l'adulation, les paroles méchantes ou superbes? Toutes ces fautes demandent une cinquième urne, le silence, gardien de la religion et en qui réside notre force. La sixième urne, c'est la discipline qui nous arrache à notre volonté, pour nous soumettre à la volonté d'un autre, et expier une

* IJean, 1,8, 9.— «Gen., m, 19.

vie sans règle. Ces urnes sont de pierre, elles sont dures ; mais nous avons besoin d'y être puriflés, si nous ne voulons que notre laideur contraigne Dieu à nous répudier. Mais , dans la pierre, matière de ces urnes, il faut voir avec la dureté, leur solidité. Toutes ces pratiques ne purifient qu'à la condition d'être observées avec une persévérance constante.

8. Le Seigneur dit donc aux serviteurs: Remplissez ces urnes d'eau. Que signifie cet ordre? Les serviteurs sont inquiets de voir manquer le vin, et vous dites : Remplissez ces urnes (feau. Us songent aux coupes, et vous ordonnez de remplir les vases de la purification. C'est ainsi, absolument ainsi, que Jacob soupirant après les embrassements de Rachel , Laban substitue Lia à Rachel ^. A nous, mes frères, vos ministres et vos serviteurs, il nous est commandé par Jésus- Christ, de remplir d'eau les urnes, quand le vin manque, ce qui signifie : ces âmes désirent la dévotion, cherchent le vin, sollicitent la ferveur; mon heure n'est pas venue, remplissez ces urnes d'eau. Qu'est-ce, en effet, que cette eau salutaire, malgré son peu de goût, sinon la source de vie, la crainte de Dieu, commencement de la sagesse ? Il est donc dit aux serviteurs : excitez cette crainte, remplissez de cet esprit les cœurs plus que les urnes. Car, pour les conduire à l'amour, il faut leur donner l'initiation de la crainte, afin qu'ils puissent dire aussi : Votre crainte nous a fait con^ cevoir^ Seigneur ^ et nous avons enfanté l'esprit du salut 2. Mais quand les urnes seront-elles remplies ? Car il y a une prédiction dans ces mots del'évangéliste : Ces urnes contenaient deux ou trois mesures. Quelles sont ces deux mesures ? quelle est cette troisième ? C'est la double crainte commune à tous , et connue de tous. Mais il en est une troisième, moins conmmne et

* Gen., XXIX, 22, 24. — «l8a!.,xxvi, 18.

moins connue. La première crainte consiste à redouter les peines de l'enfer ; la seconde nous porte à redouter la privation de la vision divine et de sa gloire ineffable ; la troisième est celle qui remplit une âme timide, et lui fisdt appréhender que la grâce ne l'abandonne. 9. Toute espèce de crainte de Dieu éteint la concupiscence et le péché, comme l'eau éteint le feu. Toutefois, rien ne produit mieux ce résultat que d'opposer à la tentation la peur de perdre la grâce, de tomber, abandonné à soimême, d'une chute dans une autre plus grave, d'un péché moindre dans un péché plus énorme, comme les malheureux que nous voyons en si grand nombre se plonger en des fanges de plus en plus épaisses. Contre cette crainte , l'âme ne saurait se fiatter, soit d'une faute moins grave, soit d'un amendement futur, car ces illusions peuvent bien, jusqu'à un certain point, empêcher les deux premières sortes de crainte. Le Seigneur nous ordonne donc de remplir les urnes avec cette eau. En effet, elles sont quelquefois vides, et pleines d'air, quand un fol orgueil nous prive de la récompense étemelle due à la fidélité à ces observances, comme les vierges insensées dont les lampes étaient dépourvues d'huile ^ Quelquefois même, par un malheur plus grand encore, ces urnes sont pleines, mais de venin, d'envie, de murmure, de hatine et de médisances. Afin d'empêcher le vide de nos urnes de se remplir de cette triste façon, nous avons l'ordre de les remplir d'eau, afin que la crainte assure l'observation des commandements de Dieu. Et cette eau se change en vin, quand la crainte disparaît devant la charité, et que tout en nous est rempli de ferveur et de douce dévotion ^.

* Math., XXV, 3. — • Voir aux Sermojusur divers sujets^ 55 et 57, les mêmes idées.

POUR LA SEPTUAGÉSIME

SERMON PREMIER

1 . Ces paroles du Sauveur : Celui qui est d$ Dieu écoute les paroles de Dieu ^, sont pour moi, mes frères, un grand sujet de consolation. En voyant que vous écoutez si volontiers cette parole, j'ai lieu de croire que vous êtes vraiment de Dieu. Je n'ignore pas qu'il est dit dans un autre endroit, que tout est de lui, par lui, et en lui ^. Mais, selon saint Jean, dans son évangile, cetix qui ne sont point nés de la chair, mais qui sont nés de Dieu > lui appartiennent bien autrement ; et c'est ce qui faisait dire au même saint Jean, dans une de ses épîtres : Tout ce qui est né de Dieu ne pèche pas, mais la génération céleste le conserve *. Ne pèche pas, c'est-à-dire, ne persévère pas dans le péché, parce que la génération céleste, qui ne peut être trompée, le conserve ^our qu'il ne puisse pas périr ; ou bien, il ne pèche pas, c'est-à-dire, il çst comme s'il ne péchait pas, parce que le péché ne lui est pas imputé, parce que la génération céleste le conserve encore sur ce point (a).

* Jean, viii, 47. — « Rom.» », 36. — • Jean, i, 13. — * I JeaD, V, 18.

(a) Ce passage et d'antres pareils de saint Bernard ne favorisent nnUement une triple erreur des hérétiques, ni celle de Jovlnien et de Pelage qui soutenaient que les justes passent leur vie sans péché : ni celle de Calvin et de ses adeptes qui prétendent que Thomme justifié ne peut plus déchoir de la grAoe : ni enfin Terreur de ceux qui veulent que les fidèles soient justifiés par k seule non-imputation des péchés.

Sur le premier point» le saint docteur a émis son sentiment au Serm. XIIIj tur le Cantique (n» 15) et il s'est expliqué plus clairement au ch. ix du Traité du Libre ArUirtf où il expUque ce texte de saint Jean : Quiconque eetné dé Disu,

Mais qui pourra raconter cette génération? Qui peut dire : je suis du nombre des élus, je suis de ceux qui sont prédestinés à la vie, je suis du nombre des enfants? Qui peut, dis-je, tenir ce langage, quand l'Écriture réclame en disant que Vhomme ne sait s'il est digne d* amour ou de haine i? Nous n'avons pas la certitude de notre justice; mais l'espérance et la confiance nous consolent et empêchent les doutes de nous tourmenter. C'est pourquoi Dieu nous a donné quelques signes et indices de salut, qui nous aident à juger si nous sommes du nombre des élus. C'est pour cela, dis-

etc. Cect, dit-il, est dit des prédestinés à la vie; ce n'est pas quils ne pèchent point, mais leur péché ne leur est pas imputé, soit parce qu'il est expié par une digne pénitence, soit parce qu'U ett caché dans la charité. Voir aussi Serm, IV, sur dwers sujets* Sur le second point, à savoir, si la charité est amiaaible, voici le langage de saint Bernard {Lettre 42) à Henri de SenSf ch. iv. Il y parle de la foi feinte : H en est qui s'éloignent de la foi, parce que la vérité Vassure, et par conséquetit, du sakU, puisque U Sau/veur les eimdamne s d'où nous concluons qu'ils s'éloignent aussi de la charité sans laquelle le sahU est tmpossible], ctc. Voir Melchior Ganus , liv. IV, De Locis théolog,, cbap. dernier, réponse au 8« argument, et EsUus sur ce passage de St-Jean. Ils examinent le sentiment de saint Bernard. Pour le troisième point, à «voir, que hi justifica* tion ne consiste pas dans la non-imputation, mais dans une certame qualité surnaturelle, le saint docteur renseigne expressément en plusieun endiroits, surtout dans sa Lettre 11 aux Chwrtreux, et dans son Ttaité de VAtthowt de Dieu, otaap. dernier, où il dit ; Xa oKarité donne donc la charité, la suhstaniielU, Vaoeidentettê.». Voir «usai Serm. XXVII,

^r U Cantique.

> Ecole., IX, 1.

je, que ceux que Dieu a connus d'avance, il les a prédestinés à être conformes à l'image de son Fils, afin qu'en leur refusant la certitude du salut, pour les tenir en éveil, il leur en ménageât au moins la douce confiance. Car voilà ce qui doit nous tenir sans cesse humiliés dans la crainte et la terreur, sous la puissante main de Dieu. Nous pouvons bien connaître, en partie du moins, ce que nous sommes, mais il nous est tout à fait impossible de savoir ce que nous serons un jour. Que celui qui est debout prenne donc garde de tomber; qu'il reste et progresse dans cette disposition, marque de salut et preuve de prédestination.

2. Or, entre les différents signes propres à exciter notre confiance et à fortifier notre espérance, le principal, dont nous avons déjà parlé, est, que celui qui est Dieu entend la parole de Dieu. Ce n'est pas assez de l'entendre , car, parmi ceux qui l'écoutent, il en est qui l'écoutent comme si elle ne les regardait pas. Ils ne la laissent point entrer dans leur cœur; ils ne se servent pas de sa lumière pour examiner leurs mœurs ; ils ne réfléchissent pas si ce qu'on a dit a été dit pour eux ! Combien d'autres qui, esclaves de leur volonté, font la sourde oreille, et endurcissent leur cœur lorsque, par un discours fort et pathétique, on leur fait sentir leurs obligations ou que l'on combat directement leurs vices ! Combien qui, pendant qu'on leur parle, s'étudient à chercher mille raisons pour combattre ce qu'on leur dit, afin de s'autoriser dans leurs désordres et de se tromper malheureusement eux-mêmes l Ce n'est pas en eux, sans doute, que se trouve le caractère de la prédestination. Il est bien à craindre, au contraire, que ces sortes de gens ne profitent point de la parole de Dieu, parce qu'ils ne sont pas de Dieu. Pour vous, mes frères, j'en rends grâces au Seigneur , vous avez vraiment des oreilles pour l'entendre, et je vois avec consolation par votre amendement le fruit que vous en tirez. Je vous l'avouerai même, Û m'arrive souvent, en vous parlant, que votre attention me remplit de ferveur. Il me semble que plus vous êtes avides de sucer ce lait divin, plus l'Esprit- Saint en remplit mes mamelles , et qu'il m'en fournit avec d'autant plus d'abondance, que vous vous empressez davantage de vous y désaltérer. Voilà pourquoi je vous parle si souvent, et je le fais même quelquefois en des jours où, selon l'usage de notre Ordre, on n'a pas coutume de le faire, dans la confiance que Celui qui a dit que si nous donnons quelque chose au-delà de ce à qux)i nous sommes

obligés , il nous le rendra à son retour J

3. Aujourd'hui, mes frères, nous célébrons le commencement de la Septuagésime dont le nom est assez connu dans l'Église entière. Or, je vous le déclare, mes bien-aimés, à ce nom, je ressens pour moi-même une vive compassion. Mon esprit s'émeut, il soupire après cette patrie où il n'y a ni nombre, ni mesure, ni poids. Combien de temps encore recevraisje avec poids et mesure les biens du corps et ceux de l'âme? Que de mercenaires, dans la maison de mon Père, ont du pain en abondance tandis que je meurs ici de faim ! Car, c'est à ce sujet de la nourriture corporelle qu'a été prononcé contre Adam cet arrêt arrivé jusqu'à moi : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ^. Et quand j'ai bien travaillé, on ne me donne qu'un pain soigneusement pesé, qu'une boisson mesurée et des mets comptés. Voilà pour l'alimentation du corps. Que dire de celle de l'âme ? Hélas I Avant de manger je soupire. Encore, si, après mes soupirs et mes pleurs, je méritais, ne fût-ce qu'une miette du festin céleste, comme ces petits chiens qui ramassent les débris de la table de leurs maîtres ! 0 Jérusalem I cité du grand Roi, qui te rassasies de mets exquis : cité que réjouit un fleuve* impétueux , tu ignores le poids et la mesure : en toi règne une abondance et un rassasiement complets ; tu ne connais pas davantage le nombre, puisque tous ceux qui participent à tes délices ne sont qu'un. Pour moi, assujéti en tout à la loi des vicissitudes et du nombre, quand arriverais-je à cette unité que je cherche? Quand me rassasierais-je. Seigneur, dans la vue de votre gloire? Quand pourrais-jc m'enivrer de l'abondance de votre maison, et m'abreuver au torrent de ses voluptés? II n'en tombe présentement sur cette terre que des gouttes, mais si petites, qu'elles m'aident à peine à avaler ma salive.

4. Oui, mes frères, c'est la vérité. Tout nous est dispensé avec poids et nombre. Un jour cette condition cessera. En effet, au sujet du nombre, nous lisons que sa sagesse est sans nombre », et ailleurs, dans le môme prophète, que sa droite renferme des délices éternelles^. Entendez aussi Tapôtre vous parler d'un poids sans poids. Au-dessous de toute mestire^ dit-il, il y a dans la sublimité un poids étemel de gloire ^. Entendez-le parler d'un poids éternel ; mais remarquez qu'il a commencé par dire : avrdessus de toute mesure. C'est ainsi que j'entends Jésus-Christ nous promettre une mesure sans mesure : Une mesure serrée, entassée et

* Luc, X, 35. — * Geii., m, 19. — • Ps. gxlvi, 5. — *IbW., XV, 1. — * II Cor., IV, 17.

POUR LA SEPTUAGÉSIME.

débordante ^ Mais quand viendront ces choses? Assurément à la lin de la Septuagésime présente, qui est le temps de notre captivité. C'est ainsi, nous le lisons, que les enfants d'Israël virent finir pour eux, après soixante-dix ans, la captivité de Babylone; après quoi, ils revinrent dans leur pays relever le temple, et rebâtir Jérusalem 2. Pour notre captivité, quand flnira-t-elle donc, elle qui dure pendant tant d'années, depuis l'origine du monde? Quand serons-nous affranchis de cette servitude? Quand sera relevée Jérusalem, la cité sainte? Plût à Dieu que ce fût après cette Septuagésime, composée d'un septénaire dix fois répété, à cause des dix commandements que nous avons reçus et des sept obstacles qui nous empêchent d'y obéir.

5. Notre premier empêchement, lourd obstacle, se trouve dans les nécessités de ce malheureux corps ; il nous demande tantôt le sommeil, tantôt la nourriture, tantôt le vêtement, ou d'autres choses semblables ; et, de la sorte, il entrave sans cesse nos exercices spirituels. Un second empêchement, ce sont les vices du cœur, comme la légèreté, le soupçon, les mouvements d'impatience ou d'envie, le désir des louanges et les impressions analogues que nous ressentons chaque jour en nous-mêmes. Le troisième et le quatrième empêchements se rencontrent dans les prospérités et les adversités de cette vie. Gomme le corps corrup-

tible alourdit Tâme, ainsi cette demeure de terre abaisse les pensées de l'âme ^ Mettezvous donc en garde des deux côtés contre le filet de la tentation, et cherchez, à droite comme à gauche, les armes de la justice. Un cinquième obstacle très-grave et très-dangereux, c'est notre ignorance. En mille rencontres, en effet, nous sommes incertains sur ce que nous devons faire, jusqu'à ne savoir pas même ce qu'il faut demander dans la prière. Le sixième empêchement, c'est notre adversaire, lion rugissant qui rôde cherchant une proie à dévorer 2. Plût au ciel que, délivrés de ces six tribulations, le mal ne nous effleurât même pas dans la septième, et que nous échappions au péril des faux frères ! Puissions-nous n'avoir à subir que les suggestions des esprits méchants, sans avoir encore à endurer les hommes, avec leurs exemples pernicieux, leurs persuasions importunes, leurs adulations^ leurs médisances, et mille épreuves de ce genre I Vous voyez combien il est nécessaire que l'Esprit au sept dons vienne nous armer contre ces sept dangei*s qui entravent notre route. C'est à cause de ces sept empêchements qui ralentissent notre obéissance au décalogue que nous passons dans le deuil de la pénitence la Septuagésime présente. C'est pour cela qu'on y supprime Talleluia solennel s, et qu'on y reprend, à son origine, l'histoire lamentable de la chute de l'homme.

SERMON II

Sur ce texte : Le Seigneur envoya un sommeil à Adam. (Gen., 11, 21, 24.)

f. Le Seigneur envoya un sommeil à Adam : c'est ce qu'il a fait aussi en sa propre personne, quand il est devenu nouvel Adam , mais avec une différence considérable. Adam semble s'être endormi dans une profonde contemplation, et le Christ par la compassion, en sorte que le sommeil de l'un vient de la vérité , celui de l'autre de la charité, et le Seigneur esjt à la fois ces deux choses, car Jean l'évangéliste a dit : Dieu est charité 3, et le Seigneur a dit de son côté : Je suis la voie, la vérité, la vie *. Quel chrétien, ne le fût-il que de nom,

* Luc, VI, 38, — • Jépém., xxv, 20 et 1 Eadras, etc. — • I Jean, iv, 16. — * Jean, xiv, 6.

S. Bern. — ToM. m.

peut douter que le sommeil du Christ n'ait été l'effet de sa charité seule? Il s'est couché, comme un lion , non pas vaincu , mais vainqueur , quittant la vie par sa propre vertu , et s'endormant de son propre choix du sommeil

4 Sages, IX, 15. — « I Pierre, v, 8. — » Tel était l*uaage de l'Église, dès le temps de saint Grégoire-le-6rand, excepté chez les Cisterciens. Ces religieux, en verta d'une prescription de la Règle bénédictine (chap. xv), n'omettaient pasTalIeluia avant le carême, comme Âbailard, en sa lettre cinquième, Tobjecle à saint Bernard. Cependant, longtemps avant saint Bernard, au concile d'Aix- la -Chapelle, de 817, les abbés avaient adopté l'usage romain (chap. xxx). Cet usage n'était pas encore en vigueur au temps de saint Benoit, pas plus que l'institution de la Septuagésime. Le quatrième concile de Tolède, de 633, inculque l'ancien usage.

de la mort. Du reste, quel nom donner à ce sommeil envoyé par Dieu à Adam , et pendant lequel, sans douleur aucune, une côte lui fut enlevée pour en édifier la femme? Selon moi, la vue de l'immuable vérité et de Fabîme de la sagesse divine l'a arraché aux sens corporels et endormi dans l'extase, et cette conjecture s'appuie sur les paroles mêmes de l'homme. En effet , rendu à lui-môme , il indique où il était allé. Il sort enivré du cellier au vin , et laissant échapper de son cœur ce merveilleux sacrement, que l'apôtre devait si longtemps après proclamer grand dans le Christ et l'Église : Voilà maintenant , s'écrie-til, Vos de mes os, et c'est pourquoi C homme quittera son père et sa mère , et s^ attachera à sa femme, et ils seront deux en une chai/r i. Estimerez-vous donc totalement enseveli dans le sommeil celui dont le réveil s'épanche en de telles paroles ? N'a-t-il pas plutôt droit de dire : Je dors, mais mon cœur veille 2 ?

3. Mais ceci soit dit sans préjudice de tout sentiment contraire, surtout si les écrits des saints renferment quelque chose d'opposé à mon interprétation. Je ne crois pas qu'il s'agisse ici d'un sommeil vulgaire, semblable au nôtre , d'un de ces repos qui ne naissent ni de l'extase contemplative, ni d'une affectueuse compassion, mais de l'infirmité, et qu'engendre la nécessité, et non la vérité ou la charité. Un joug écrasant est sur les fils d'Adam 3; mais à l'origine, il ne chargeait pas Adam ; aujourd'hui, il pèse sur ses fils. Tout n'est-il donc pas fardeau à des malheureux pour qui la vie môme est un dur labeur, chez lesquels (bien peu le remarquent, personne ne le sent) l'exercice même des sens est une charge insoutenable, si des alternatives de repos n'en allègent la fatigue ? Dans tout ce qui est sous le soleil, qu'y-a-t-il, sinon travail, douleur, affliction d'esprit, puisque ce qui est un charme pour l'âme lui est un dur fardeau? Je veux parler de la vie et de la sensibiUté charnelles. La douceur de cette compagnie se révèle dans la tristesse de la séparation. Avec quelle peine l'âme s'arrache à la chair, bien que la corruption du corps soit insupportable à Fesprit qui l'anime 1 Ce n'est pas simplement le corps, mais le corps corruptible qui alourdit l'âme * ; et l'âme de notre premier père ignora ce fardeau aussi longtemps que ses sens furent exempts de corruption. Dieu l'avait placé libre, entre la grandeur et la bassesse ; il pouvait s'élever à Tune sans difficulté, et descendre à l'autre sans y être sollicité

1 Éphés., V, 31, 32. — • CanUq., v,2. — » Ecclé., xl, i. — * Sages, «,15.

par un vil attrait ou par la nécessité; dans la vivacité et la pureté naturelle de son esprit , il puisait la force de pénétrer la première , et déjuger en maître la seconde, car tous les animaux furent amenés à Adam , afin qu'il leur donnât un nom i. Ce n'est pas la curiosité qxii amena Adam pour les voir.

3. Mais la raison ne jouit plus en nous de cette liberté, elle est réduite à une lutte constante. Je ne sais quelle glu la retient captive dans la boue, et elle est repoussée comme indigne des hauteurs, en sorte que, si elle s'arrache avec douleur à la fange, c'est en gémissant, et rarement encore qu'elle peut être admise si haut. De là, cette violence que me font ceux qui cherchent mon âme, et m'obligent à crier : Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mortel Aussi, avant de manger, je soupire, parce que le royaume des cieux souffre violence et que la violence seule le ravit ^. Néanmoins il faut maintenir l'unité d'un côté, et la division de l'autre, comme Adam s'endormit dans la contemplation, et divisa les animaux dans l'imposition des noms. Ainsi encore, ainsi Abraham, dans le sacrifice, comme on le lit, divisa les animaux, mais non les oiseaux*. Et Marthe se trouble pour beaucoup de choses, quand une seule est nécessaire. Oui, l'unité est nécessaire, et très-nécessaire ; elle constitue la meilleure part qui ne sera pas ravie s. La division cessera avec la plénitude dans la participation à l'unité de la sainte cité. En attendant, l'Esprit de sagesse n'est pas un, il est multiple. Il affermit le dedans dans l'unité, il distingue le dehors sous le jugement : deux choses qui vous sont recommandées dans l'Église primitive, où la multitude des croyants n'avait qu'un cœur et gu'wnca?He, pour que les oiseaux ne fussent pas partagés, mais on distribuait à cha/^un ce qui lui était nécessaire ^, afin que les animaux fussent divisés. Qu'en nous aussi, mes frères, il y ait unité d'esprit, que les cœurs soient miis dans l'amour de l'unité, dans la recherche de l'unité, dans l'adhérence à l'unité, dans la fusion et l'identité des sentiments. De cette façon, la division extérieure est sans danger ni scandale ; car si chacun garde sa liberté et son opinion dans la conduite des choses terrestres, si les grâces et les dons sont divers, et si tous les membres ont leur fonction distincte, l'unité intérieure rassemble toute cette multiplicité, et la retient dans le ciment de la charité et dans le lien de la paix.

1 Gen., u, 19. — « Rom., vu, 24 — » Malh., xi, 12. — * Gen., XV, 9, 10. — • Luc, x, 41 , 42. — « .\clcs, iv, 32, 35.

POUR LE COMMENCEMENT DU JEUNE

SERMON PREMIER

Qu'est-ce que s'oindre la tête et se laver le visage? (Math., vi, 16, 17.)

1. Nous entrons aujoud'hui, mes bien-aimés, dans le saint temps du Carême, temps de lutte chrétienne. Ce n'est pas ici une observance qui nous soit particulière , c'est une pratique commune k tous ceux qui partagent notre foi. Comment le jeûne du Christ ne serait-il pas commun à tous les chrétiens? Les membres ne suivraient pas leur chef? Si de ce chef nous avons reçu tant de biens, comment n'en pas recevoir aussi des maux? Prétendons-nous écarter les tristesses de l'Évangile et n'en partager que les joies ? S'il en est ainsi, nous nous montrons indignes d'appartenir à ce chef. Toutes ses souffrances sont pour nous. Si notre lâcheté refuse de le seconder dans l'œu* vre de notre salut, en quoi serons-nous donc désormais ses collaborateurs? C'est peu de jeûner avec le Christ pour celui qui doit s'asseoir un jour avec lui à la table de son Père. C'est peu qu'un membre partage les sentiments du chef dont il doit un jour partager la gloire. Membre heureux d'être resté pleinement uni à ce chef, puisqu'il le suivra partout ! Mais s'il s'en sépare et s'il en est retranché, il est fatalement privé de l'esprit de vie. Gomment, en effet, une partie du corps qui n'adhère pas à la tête y puiserait-elle la sensibilité et la vie? Je le sais, même dans sa séparation, elle ne resterait pas sans tête. La

racine amère repousserait, et avec elle un chef empoisonné, ce chef, brisé jadis en. lui par la femme forte, la mère Église. Je parle de ce moment où l'Église a régénéré à l'espérance de la vie Celui qu'une mère, selon la chair, avait engendré enfant de colère selon la nature.

2. Celui qui a les yeux du cœur ouverts, et qui sait voir d'une façon spirituelle, apercevra donc un monstre horrible, composé d'un corps d'homme surmonté d'une tête de démon. Que dis-je? le dernier état de cet homme sera pire que le premier, puisque la tête venimeuse abattue d'abord ne renaîtra qu'avec sept autres plus méciiantes. Qui ne tremblerait en entendant ces choses ? Quoi I prendre un membre de Jésus-Christ pour en faire un membre du Démon! Séparé du corps de Jésus-Christ, je serai misérablement incorporé à Satan ! Ah I loin de nous un si exécrable changement, nies frères! Mon bonheur c'est de vous rester uni, 6 tête glorieuse et bénie, que les Anges aspirent à contempler. Je vous suivrai partout où vous irez; si vous traversez les flammes, je ne vous quitterai pas; je ne redouterai aucun mal, si vous êtes avec moi. Vous portez mes douleurs, vous souffrez pour moi, vous passez le premier à travers l'étroite ouverture de la Pas-

sion, afin d'y frayer à vos membres une large entrée. Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ 1 ? Car c'est elle qui permet au corps de grandir par ses nœuds et ses mystérieuses jointures. Elle est ce ciment de choix dont parle Isaïe 2. D'elle découle cette douceur que les frères éprouvent à demeurer ensemble. Elle est ce parfum qui de la tète descend sur barbe, et du chef se répand jusqu'aux ranges du vêtement ^, en sorte que la moindre de ces franges n'est pas déshéritée de cette douce onction . Dans la tète réside la plénitude des grâces à laquelle nous avons tous eu part; dans la tète est la compassion, cette source inépuisal)le de la bonté divine ; en elle est toute l'abondance du parfum spirituel, selon ce qui est écrit : Dieuy votre Dieu vous a oint de l'huile de joie dans uneplu^ large mesure *. Cependant cette tète que le Père avait inondée d'une si riche onction, Marie n'a pas craint de l'oindre à son tour. Les disciples murmurent contre elle, mais la vérité répondra pour elle et déclarera qu'elle a fait une bonne œuvre &.

3. Et à nous que prescrit aujourd'hui TÉvangile? Quand tous jeûnerez ^ oignez votre au. Condescendance admirable! L'esprit du Seigneur est sur lui, parce qu'il l'a rempli de son onction; et, cependant, en évangélisant les pauvres, il dit : Oignez votre tête. Le Père met sa complaisance dans le Fils, et tandis que le ciel retentit de sa voix, l'Esprit descend sous la forme d'une colombe. Pensez- vous, mes frères, qu'au baptême du Christ, l'onction ait fait défaut ? L'Esprit du Seigneur demeure sur lui, et comment douter qu'il n'ait été pénétré de son onction? Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis mes complaisances 6. Voilà l'émanation de ce parfum spirituel. Le Père a oint son Fils dans une mesure particulière , car il est l'objet privilégié de ses complaisances. Le Père aime le Fils d'une affection divine et inconnue à toute créature. Le Père, dis-je, a oint le Fils d'une façon spéciale, en accumulant sur lui tous les dons de bonté, de mansuétude, de suavité, et en le remplissant avec une incomparable abondance des entrailles de miséricorde et de tendresse. Après l'avoir ainsi oint, il l'a envoyé vers nous, et nous l'a présenté tout plein de grâce et de bonté. C'est ainsi que notre chef a reçu l'onction du Père, et cependant il demande à en recevoir une aussi de nous. Quand vous jeûnez ^ dit-il, oignez votre têu. Et quoi! la source inépuisable demande de l'eau à un petit ruis-

1 Rom., vui, 35.

— ♦ Pb. xuv, 8.

IIICLIIUC u.\> JL eau. a uuLt pt^tjib a \ai^—

. ^ 9 isaï., XLi, 7. — ' Ps. cxxxii, 2. — » Malh., XXVI, 7, 10. — « Malh.,

seau ! Oui, elle en demande, ou plutôt en redemande. Car les fleuves remontent à la source d'où ils s'échappent pour couler encore ^

4. Ce n'est pas le besoin qui porte Jésus- Christ à redemander ce qu'il a donné, c'est pour que vous ne perdiez pas vous-même tout ce que vous rapporterez à lui. L'eau du fleuve se corrompt, si elle s'arrête; en s'épanchant elle reflue. Ainsi la grâce cesse de descendre quand elle cesse de remonter, et non-seulement elle ne s'accroît pas dans le cœur ingrat, mais les dons qu'il a reçus tournent à sa perte, tandis que l'âme fidèle dans les petites choses se rend digne de faveurs plus grandes. Oignez donc votre tète en reportant vers Celui qui est au-dessus de vous tout ce qu'il y a en vous de dévotion, de délices et d'aflection. Oignez votre tète, afin que s'il est en vous quelque grâce, elle remonte à ce principe : cherchez sa gloire et non la vôtre. Car il parfume le Christ Celui qui est partout son odeur. Souvenez-vous de cette parole dirigée contre les hypocrites : A^e soyez pas tristes comme les hypocrites. JésiLS- Christ ne nous défend pas toute tristesse, mais seulement celle qui se montre aux hommes. Le cœur du sage en effet est là où est la tristesse 2 , et saint Paul n'a pas regret d'avoir donné à ses disciples une tristesse qui sert à leur salut 3. Telle n'est pas la tristesse des hypocrites ; elle est sur leur visage et non dans leur cœur, car ils s'exténuent le visage.

5. Remarquez qu'il ne dit pas : Ne soyez pas tristes comme les hypocrites, mais, ne t?ou« faites pas tristes y ce qui indique l'artifice. C'est ainsi qu'on dit vulgairement, il se donne l'air triste, ou, il se donne de grands airs, ou celui qui le fait heureux se trompe ^, et mille formules analogues qui expriment la dissimulation et non la vérité. Pour vous^ quand vous jeûnez, parfumez votre tête, et lavez votre visage. Les hypocrites exténuent leur figure; Jésus-Christ vous ordonne de laver la vôtre. 11 y a un visage qui est notre vie extérieure ; celui-là un fidèle serviteur du Christ prend soin de le laver, afin que rien n'y offense les yeux; l'hypocrite, au contraire, l'exténue, car il cherche la singularité et l'extraordinaire. Mais il n'oint pas sa tète celui dont l'amour est loin de Jésus-Christ, et qui se complaît dans une vaine faveur. Il s'oint plutôt luimême, afin de répandre autour de lui le parfum d'une bonne opinion. Le Clirist n'est pas évidemment la tète de l'hypocrite; et il ne peut parfumer cette tète, celui qui, au doux témoignage de sa propre conscience, préfère

1 Ecclé., I, 7. — « Ecclé., vu 5. — • II Cor., vu, 8. — ♦ laaï., IX, 16.

POUR LE COMMENCEMENT DU JEUNE

les caresses de la flatterie. Donnex-nous de votre huile ^j disent les vierges folles. Pourquoi donc? Parce que leurs vases sont vides. Mais les vierges prudentes ne donnent pas ainsi de leur huile : comment feraient-elles aux autres ce qu'elles ne veulent pas qu'on leur fasse? Écoutez le prophète à qui Dieu avait révélé les secrets et les mystères de sa sagesse : L* huile du pécheur ne parfumera pas ma tête'^. Les hypocrites achètent cette huile, comme le dit le Seigneur : En vérité j je vous le dis, ils ont reçu leur récompense y car ils exténuent leur figure, pour montrer qu'ils jeûnent. Vous voyez comme Jésus-Christ flétrit en deux mots les singularités de l'hypocrisie et en condamne la vanité. Voyez aussi comme, dans ce peu de mots, il nous exhorte à faire le bien devant les hommes comme devant Dieu. Parfumez votre tête et lavez votre visage, c'est-à-dire, montrezvous si irrépréhensible au dehors, que vous puissiez vous concilier la grâce de Dieu ; et, sous les regards humains, au lieu de votre gloire personnelle, cherchez celle de votre Créateur. 6. Dans un autre sens, le visage lavé c'est une conscience pure, et la tête parfumée c'est une âme pleine de dévotion. Si ce sens vous agrée, ces deux expressions d'ablution et d'onc-

tion semblent dirigées contre un double vice auquel sont sujets ceux qui jeûnent. L'un, en effet, jeûne par vanité, et c'est à lui qu'il est dit : Lavez votre visage. Un autre jeûne avec impatience et colère, et celui-là a besom de se parfumer la tète. Cette tête, c'est le cœur qui trouve une onction dans le jeûne, quand il y puise une joie spirituelle. Serait-ce donc chose nouvelle pour vous d'entendre dire que le jeûne est une onction ? Je dis plus, c'est une onction qui inonde l'âme. N'avez-vous donc jamais lu ce qui est écrit : Afin quil les nourrisse dans la faim » ? Le jeûne corporel est donc l'onction de l'âme, et la macération de la chair devient la nourriture du cœur. El comment ne pas voir une onction dans ce qui guérit nos blessures et calme les consciences souffrantes? Que l'hypocrite achète par son jeûne l'huile du pécheur; pour moi, je ne vends pas le mien; c'est l'huile même dont je me parfume. Oignez votre tête, est-il dit, pour bannir toute impatience et tout murmure. Allez plus loin, glorifiez-vous dans la tribulation, comme dit l'apôtre 2. Oui, glorifîez-vous, mais sans aucune vanité, afin que votre visage lui-même soit pur de rhuile du pécheur.

SERMON II

Comment nous devons-nous convertir au Seigneur,

1 . Convertissez-vous à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et les gémissements ; déchirez vos cœurs et non vos habits, dit le Seigneur tout'puissant ^. Que signifie, mes frères, cette exhortation du Seigneur de nous convertir à lui? Il est partout, il remplit tout, et cependant il embrasse tout. Où donc me tourner, pour me tourner vers vous. Seigneur mon Dieu? Si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends aux enfers, vous y êtes encore *. Que m'ordonnez- vous donc? Par où me tourner vers vous ? En haut ou en bas ? à droite où à gauche? C'est un conseil, mes frères;

» Math., XXV, 8. — « Ps. cxi^ 5. — > Joôl, n, \2, 13.—

* Ps. CXXXMll, 8.

c'est un secret qui n'est confié qu'aux seuls amis, c'ejt le mystère du royaume de Dieu. Il est révélé aux apôtres, et à l'oreille, car pour ce qui est de la foule, on ne lui parle qu'en parabole. Si vous ne vous convertissez, et ne devenez comme ce petit enfant, vous n'entrerez pas dans le royaume des deux *. Je reconnais maintenant où Dieu veut que nous nous tournions. Il faut se tourner vers le petit Enfant, afin d'apprendre de lui qu'il est doux et humble de cœur ; car c'est dans ce but qu'il nous a été donné sous la forme de l'enfance. Sans doute, il est grand aussi, mais dans la cité de Dieu, à laquelle il est dit : Tres-

1 ps. XXX5I, 19. — • Rom., v, 3. — ' Math.» xviri, 3.

êaille et loue, à Sion, car il est grand au milieu de toile Saint d'Israël ^ 0 homme! pourquoi t'enfler et t'enorgueillir sans raison? Pourquoi t'éiever? Pourquoi porter tes regards vers des hauteurs malheureuses pour toi ? Dieu est sublime , mais ce n'est pas ainsi qu'il s'offre à tDi. Sa grandeur appelle nos louanges, elle ne /éclame pas l'imitation. Elle est si élevée que tu ne saurais y atteindre au prix même des plus violents efforts. Vhomme s'approchera de ce cœur profond^ et Dieu sera exalté'^. Oui, le Seigneur est grand, il abaisse ses regards sur l'humilité, mais il dédaigne l'orgueil 3. Abaissetoi, et tu arriveras jusqu'à lui. Telle est la loi de la piété, et c'est pour cette loi, Seigneur, que je vous ai attendu. Ah ! Si on nous eût proposé une route sublime, et si un tel chemin eût dû nous montrer le salut de Dieu, que n'eussent pas fait les hommes pour s'élever î Avec quelle cruauté ils se seraient renversés mutuellement et foulés aux pieds ! Quelle imprudence ils auraient mise à ramper des pieds et des mains pour monter et se placer sur la tête de leurs frères I Or celui qui prétend ainsi surpasser son prochain rencontrera de nombreuses difficultés, d'innombrables rivaux, des contradictions incessantes, des adversaires qui le heurteront sur sa route; tandis qu'à celui qui le veut, rien de plus facile que de s'humilier. Voilà ce qui nous ôte toute excuse, et ne nous permet pas de jeter sur notre conduite le moindre voile.

2. Mais voyons en quelle manière il nous faut nous tourner vers ce petit Enfant, maître de mansuétude et d'humilité : Convertissez- TOUfS à moi de tout votre cœur. Mes frères, s'il eût dit tout simplement et sans addition : Convertissez vous^ nous eussions peut-être été les maîtres de répondre : C'est l'ait ; proposeznous un autre précepte. Mais ici il nous parle, si je l'entends bien, d'une conversion spirituelle qui n'est pas l'œuvre d'un jour. Puissions-nous même la conduire à bonpe fin dans toute notre vie corporelle ! Cette vie est le modèle de la conversion , elle n'en a pas la réalité, elle n'est qu'une image vide de la piété. Que l'homme est misérable ! Il se plonge dans les choses extérieures , il ignore ce qui est en lui , il se croit quelque chose quand il n'est rien et se séduit ainsi lui-même. Je me suis répandu comme l'eaUy dit le prophète parlant au nom de cet homme, et mes os ont été dispersés *. Et un autre prophète : Les étrangers ont dévoré sa force^ et il Va ignoré ^. Occupé seulement de l'extérieur et de la superficie

des choses , il croit tout sauvé, et ne sent pas le ver caché qui lui ronge les entrailles. Il porte la tonsure , il garde son habit religieux, il observe les jeûnes prescrits par la règle , il psalmodie aux heures voulues, mais son cœur est loiii de moi *, dit le Seigneur.

3. Étudiez avec soin vos affections, vos craintes, vos joies, vos tristesses(A), et vous vous trouverezuneâme mondaine sous l'habit religieux, un cœur pervers sous les apparences d'un converti. Le cœur en effet est tout entier dans ces quatre affections, et c'est d'elles qu'il faut entendre cette exhortation à nous convertir au Seigneur de tout notre cœur. Que votre amour se convertisse donc afin que vous n'aimiez que lui, ou du moins rien que pour lui. Que votre crainte se convertisse aussi à lui. Coupable est toute crainte qui vous porte à redouter autre chose que Dieu, ou qu'en vue de lui. Que vos joies et vos tristesses se tournent également vers lui. Ce qui arrivera, si vous n'avez de peine ou de jouissance qu'en lui. N'est-ce pas le comble de la perversité que de se réjouir quand on a mal fait, et de mettre son bonheur dans le crime ? La tristesse charnelle est aussi mortelle : si votre douleur vous est inspirée par vos péchés ou par ceux du prochain; elle est sainte et salutaire 2. Vous réjouissezvous des dons de la grâce, c'est là une joie sainte aussi, pleine de sécurité et émanée du Saint-Esprit. La charité de Jésus-Christ doit vous porter à partager les joies de vos frères, à compatir à leurs souffrances, selon ce qui est écrit : Réjouissez-vous avec ceux qui sont datis lajoie^ et pleurez avec ceux qui versent des larmes 3.

4. Il ne faut pas dédaigner non plus la conversion corporelle, qui est à la conversion spirituelle un aide utile. C'est pour cela qu'après avoir dit convertissez-vous de tout votre cœur^ le Seigneur ajoute da^is le jeûne, ce qui regarde le corps. Je veux cependant vous avertir, mes frères, que cette observance ne s'entend pas seulement de la nourriture, mais de tous les attraits charnels et de toutes les voluptés du corps ; il faut même jeûner plus de vices que d'aliments. Mais il est un pain dont je ne veux pas vous voir jeûner, de crainte que vous ne tombiez sur la route ; si vous l'ignorez, c'est le pain des larmes. Car il est dit ensuite : Dans le

1 laaï., XII, 6. — « Ps. lxiii, 7, 8. - ♦ Id. XXI, 15. — » Osée, vu, 9.

(a) Les anciens et avec eux saint Bernard ont coulutne de voir ici les quatre passions principales, d'où les antres dépendent. Comparez Serm. XI V^ sur le Ps, xc, n" 9 ; Serm. L, sur divers sujets, n" 2 et 3 } Serm. LXXXV, sur le Cantique, no 5, et Uv. V de la Considération, n» 9, ainsi que le Traité de l'Amour de Dieu, n» 23.

— » Id. cxxxvii, 6. 1 Marc, vu, 6. — « II Cor., vu, 10. — » Rom.,

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