‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 59 sur 79 · XII · texte numérisé non relu

XII

POUR LE COMMENCEMENT DU JEUNE

jeûne y les pleurs et les gémissements. L'expiation de notre vie passée exige de nous des gémissements ; le désir de la béatitude future exige de nous des larmes. Mes larmes sont devenues mon pain jour et nuit^ dit le prophète, pendant qu'on me dit sans cesse : Où est ton Dieu ^ ? Il n'aime pas encore cette vie nouvelle celui qui ne pleure ni son passé, ni les péchés qu'il a commis, ni le temps qu'il a perdu. Si vous ne pleurez pas de la sorte, vous ne sentez pas les blessures de votre âme, ni les lésions de votre conscience. Vous n'avez pas non plus des joies futures un désir assez vif, si vous ne les sollicitez pas tous les jours avec des larmes ; vous les connaissez mal, si votre cœur ne repousse pas toute consolation, jusqu'àce qu'il lesaitgoutées. 5. Le prophète ajoute ensuite : Et déchirez vos cœurs, et non vos habits. Ces paroles sont un reproche manifeste de dureté et de superstition adressé au peuple juif. Car on y avait l'habitude de déchirer les vêtements plus que les cœurs. Et comment déchirer les cœurs de pierre qu'on ne pouvait même circoncire? Déchirez vos cœurs et non vos habits. Quel est celui de vous dont le cœur reste obstinément attaché à un objet ? Qu'il l'ouvre avec le glaive de l'esprit, qui est la parole de Dieu ; qu'il le déchire, qu'il le réduise en pièces. Car on ne peut se convertir à Dieu de tout son cœur qu'en déchirant ce cœur. Jusqu'à ce que vous soyez parvenu à l'unité de la Jérusalem céleste, de nombreux préceptes vous sont imposés ; en violer un, c'est les violer tous. Vesprit du Seigneur est multiple 2, dit le sage, et on ne peut suivre la multiplicité sans de nombreux déchirements. Écoutez l'homme selon le cœur de Dieu. 0 Dieu! mon cœur est prêt, mon cœur est prêt ^. Prêt à l'adversité, prêt à la prostérité, prêt à l'humiliation, prêt à la gloire, prêt enfin à tout ce que vous ordonnerez. Voulez-vous un berger, pu v oulez-

* Ps. xu, 4. — * Sages, vu, 22. — ' Ps. lvi, 8.

VOUS un roi Vfi Dieu, mon cœur est prêt, oui, il est prêt. Qui va et vient avec la fidélité de David, et obéit ainsi aux ordres du roi ? Et il disait en parlant des pécheurs : Leur cœur est devenu dur comme le lait coagulé ; pour moi, je n'ai pas cessé de méditer votre loi ^. La dureté du cœur, l'obstination de l'âme n'ont pas d'autre cause ; on oublie la loi du Seigneur pour ne songer qu'à sa volonté personnelle.

6. Déchirons donc nos cœurs, mes bienaimés, afin de garder nos vêtements intacts. Nos vêtements, ce sont nos vertus. Quel excellent habit que la charité et l'obéissance I Heureux celui qui conserve ces vêtements pour ne pas marcher nu I Heureux ceux dont les péchés ont été couverts 2, et dont la charité couvre la multitude des péchés 3 ! Oui, déchirons nos cœurs, selon qu'il est écrit, afin de garder ces vêtements entiers comme la tunique du Sauveur. Le cœur déchiré ne garde pas seulement au vêtement son intégrité ; il lui donne de l'am- . pleur, il en fait cette robe variée que le saint patriarche Jacob donna à son fils de prédilection^. De là, en effet, vient la persévérance des vertus, et l'unité variée d'une belle vie. De là cette gloire de la fille du roi couverte de vêtements d'or 5. On peut cependant entendre autrement encore ce déchirement du cœur ; est-il mauvais qu'on le déchire par le repentir ? Est-il dur, qu'on le déchire par la compassion. Ne faut-il pas ouvrir un ulcère pour que la sanie s'en échappe? Ne faut-il pas ouvrir le cœur pour que la bonté en découle ? Ces deux déchirements ont leur utilité : ils empêchent le venin du péché de rester enfermé dans le cœur, et les entrailles de la miséricorde de se fermer aux indigences du prochain, afin qu'à notre tour nous obtenions miséricorde de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est le Dieu suprême béni dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

i Ps. cxviii, 70. — « Ps. XXXI, 1. — s I Pierre, IV, 8. — * Gen., XXXVII, 3. — » Ps. xliv, 14, 15.

POUR LE CARÊME

SERMON III

Hu jeûne du carême.

i . Je vous en conjure, mes bien-aimés, accueillez avec une entière dévotion ce jeûne quadragésimal, qui est encore plus recommandé par le mystère qu'il renferme que par Tabstinence qu'il impose. Si jusqu'à ce jour nous avons jeûné dévotement, il nous faut le faire maintenant avec une piété plus grande. Si on ajoute à la mesure habituelle de notre abstinence, n'est-il pas indigne de trouver onéreux un fardeau que l'Église entière porte avec nous? Jusqu'ici nous avons jeûné seuls jusqu'à l'heure de none : maintenant tous les fidèles vont le faire avec nous jusqu'à l'heure des vêpres, tous, rois et princes, clercs et peuple, nobles et roturiers, riches et pauvres. Je vous dis cela, mes frères, pour que personne ne se laisse troubler par la pusillanimité, et n'accueille ce jeûne avec une piété moindre, se souvenant d'avoir porté difficilement le poids du jeûne précédent. Notre ennemi fait tout ce qu'il peut pour ôter à nôtre sacrifice la moelle de la dévotion, le rendre ainsi moins agréable à Dieu, et diminuer dans notre conscience la joie spirituelle ; de la sorte, en affaiblissant notre courage, il jette aussi l'abattement dans notre conscience. Puisque nous connaissons ses ruses, soyons en garde contre lui; et, parce que Dieu aime celui qui donne

avec joie, que notre conscience soit relevée par une confiance plus grande; et, pour que nos jeûnes soient plus dévots, proposons-nous l'exemple de l'Église entière.

2. Mais pourquoi parler de ceux qui partagent avec vous cette sainte observance ? N'avons-nous pas ici des guides plus excellents ou plutôt des devanciers qui ont consacré ce temps? Avec quelle dévotion il faut accueillir un jeûne que Moïse nous a légué en héritage^, lui à qui une prérogative unique permettait de parler à Dieu face à face ! Avec quelle ferveur il faut embrasser une pratique que nous recommande Élie 2, enlevé au ciel sur un char de feu 3 1 Depuis ce temps, des milliers d'hommes ont succombé sous la loi générale de la mort. Élie gardé par Dieu a jusqu'ici échappé à cette loi. Moïse et Élie si grands d'ailleurs, mais serviteurs comme nous, nous recommandent le jeûne. Quelle autorité ne lui donne pas l'exemple de Jésus-Christ notre Seigneur qui a lui-même jeûné pendant un même espace de temps ! Quel est, je ne dirai pas le moine, mais le chrétien, qui n'embrassera pas avec dévotion un jeûne sanctifié par Jésus-Christ ? Enfin, mes très-chers frères, nous devons nous porter avec d'autant

» Exod., XXIV, 28. — • III Rois, xix,8. — » Ibid., ii, H.

POUR LE CARÊME

plus de zèle à raccomplissement du jeûne pour imiter le Sauveur, que nous savons certainement que son jeûne n'a pas été accompli pour lui, mais pour nous.

3. Jeûnons donc, mes chers frères, et jeûnons dévotement dans ce saint temps de carême; et faisons-le d'autant plus, que nous ne pouvons ignorer que notre Carême ne doit pas être limité à quarante jours; car il doit durer autant que notre vie; puisque, pendant toute notre vie, nous sommes tenus d'accomplir, avec l'aide de la grâce, les préceptes de la loi de Dieu et les conseils évangéliqùes. C'est donc se tromper grossièrement, de croire que ce court espace de pénitence suffise, puisqu'il est certain que tout le temps de notre vie doit être consacré à la pénitence. Cherchez^ le Seigneur^ dit le prophète, non pas seulement pendant quarante jours y mais pendant qu'on peut le trouver. Invoquez-le pendant qu'il est près de vous *. Il ne sera plus temps de le faire, quand il sera éloigné. Car il est près des uns, et éloigné des autres. Personne cependant ne le possède encore. Mais comme il est près, il est facile de le trouver et de le posséder, autant qu'on le peut faire ici-bas. Quel est celui qui vous semble avoir été le prochain de l'homme tombé parmi les voleurs ? Assurément celui qui a usé de miséricorde envers lui 2. Puisque, pendant ces jours de miséricorde, il est près de nous, cherchez-le donc, mes très-chers frères, parce que vous pouvez le trouver; invoquez-le ^ parce quHl est près de vous,

i. Nous devons cependant, mes frères, chercher le Seigneur avec bien plus de ferveur

dans ce saint temps de Carême, qui non-seulement fait partie de notre vie, mais qui est encore la figure de tout ce que notre vie doit être. C'est pourquoi, si vous vous êtes acquittés de vos devoirs avec tiédeur dans le cours de Tannée, il est juste qu'aujourd'hui votre ferveur se ranime. Si vous n'aviez péché que par la bouche, il suffirait de punir la bouche par le jeûne ; mais si toutes les autres parties du corps ont péché, pourquoi ne les puniriez- vous pas en les faisant aussi jeûner à leur manière? Que l'œil donc jeûne, puisqu'il a ravagé l'âme; que l'oreille jeûne, que la langue jeûne et que l'esprit lui-même jeûne. Que l'œil jeûne, en s'interdisant tous les regards curieux et indiscrets ; afin qu'humilié par la pénitence, il expie toutes les fautes que sa trop grande liberté lui a fait omettre. Que l'oreille, qui a pris plaisir à entendre débiter des fables et des nouvelles, jeûne, en s'abstenant de prendre part à tout discours inutile, et qui n'a aucun rapport avec le salut. Que la langue jeûne, en évitant tout ce qui sent la médisance et le murmure, en se retranchant toutes les paroles vaines et contraires à la gravité ; et, par respect pour le silence, qu'elle s'abstienne même de ce qui lui paraît bon et nécessaire. Que la main jeûne, en ne se permettant aucun signe, ni aucune action qui ne soient dirigés par l'obéissance. Mais surtout que l'âme jeûne, en évitant toute sorte de péché, et en renonçant à sa propre volonté. Car, sans ce jeûne, tous les autres ne peuvent être agréables à Dieu, selon ce qui est écrit : Le Seigneur a vos présents et vos sacrifices en abomination^ parce que vos volontés se trouvent dans vos jeûnes i.

SERMON IV

fDe la prière et du jeûne.

1. Voici venir le jeûne quadragésimal que j'exhorte votre charité à recevoir avec une entière dévotion ; je crois donc utile de vous dire avec quel profit et de quelle manière il faut jeûner. D'abord notre abstinence des choses licites nous obtient le pardon des choses illi-

* Isal., Lv, 6. — » Lnc, x, 36, 37.

cites qui se trouvent dans notre passé. Or, qu'est-ce que ce pardon ? sinon le rachat de jeûnes éternels au prix d'un jeûne bien court. Car nous avons mérité la Géhenne où il n'y a ni nourriture, ni consolation, ni fin, où le riche demande une goutte d'eau sans l'obte-

^ Isa!., Lviix, 3.

nir 1. Utile et salutaire est donc un jeûne qui nous obtient la remise de ces privations sans terme et de ces supplices, ainsi que la remise de nos péchés. Et non-seulement la rémission de nos fautes, mais l'extirpation de nos vices ; non-seulement le pardon, mais la grâce; il efface les péchés commis, et il devient une sauvegarde contre ceux dont nous pourrions nous rendre coupables dans l'avenir.

2. J'ajouterai un autre effet du jeûne qui vous est connu, parce que, si je ne me trompe, vous en avez une fréquente expérience. Le jeûne donne à la prière dévotion et confiance. Et voyez comme le jeûne et la prière se marient ensemble, selon ce qui est écrit : Si le frère vient en aide à son frère^ Us se consoleront mutuellement 2. La prière obtient la force de jeûner; le jeûne mérite la grâce de prier. Le jeûne fortifie la prière ; la prière sanctifie le jeûne et le présente à Dieu. De quelle utilité peut nous être un jeûne qui reste sur la terre? Qu'il s'élève sur l'aile de la prière. Et, de^peur que cette aile ne soit insuffisante, il faut lui en donner une autre. La prière du juste, dit l'Écriture, ;?e?î^^re les deux ^. Que notre jeûne ait donc des ailes pour s'ouvrir facilement la route du ciel, celles de la justice et de la prière. Et quelle justice? sinon celle qui rend à chacun ce qui lui appartient. Ne voyez pas Dieu seulement : vous êtes aussi débiteur envers vos supérieurs et vos frères, et Dieu ne veut pas que vous méprisiez ceux qu'il estime. Ce n'est pas sans raison que l'apôtre a dit : Faites le bien non-seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes^. Vous disiez peut-être : Il me suffit que Dieu approuve ma conduite; pourquoi m'inquiéter des jugements humains? Mais sachez que Dieu n'a pas pour agréable tout ce que vous faites au grand scandale de ses enfants, et contre la volonté de celui qui tient sa place. Sanctifiez le jeûne, est-il dit; convoquez l'assemblée &. Qu'est-ce que convoquer l'assemblée? C'est conserver l'unité, chérir la paix, aimer la fraternité. Il jeûnait, il sanctifiait le jeûne, ce pharisien superbe qui jeûnait deux fois la semaine, et rendait grâce à Dieu, mais il ne réunissait pas l'assemblée, puisqu'il disait : Je ne suis pas comme le reste des hommes ^. Aussi son jeûne soutenu sur une seule aile ne monta pas jusqu'au ciel. Pour vous, mes bienaimés, lavez vos mains dans le sang du pécheur, et mettez votre sollicitude à munir votre jeûne de ces deux ailes, la sainteté et la paix , sans lesquelles on ne peut voir Dieu.

1 Luc, XVI, 24, 26. — « Prov. , xviii, 19. — » Ecclé., XXXV, 20, 21. — * Rom., xii, 17. — » Joël, m , 15. — • Luc,

XYIZI, 14.

Sanctifiez le jeûne, afin qu'une intention pure et une prière fervente l'offrent à la majesté divine ; convoquez l'assemblée^ en vue de l'unité ; louez le Seigneur au so7i du tympanon et en chœur, afin que la concorde préside à vos mortifications.

3. Or, quoique nous ayons parlé du jeûne et de la justice, il convient aussi de dire un mot de la prière. Plus son efficacité est grande, quand elle est bien faite, plus l'ennemi déploie de, ruse à l'entraver. Souvent aussi elle trouve un obstacle dans l'abattement de l'esprit et une crainte immodérée. Ce qui arrive d'ordinaire quand l'homme considère son indignité personnelle, sans tourner les yeux vers la divine bonté. Un abîme amène un autre abîme i : un abîme de lumière, un abîme de ténèbres; un abîme de miséricorde, un^bîme de misères. Car le cœur de l'homme est profond, et on n'en peut sonder les mystères. Mais si mon péché est grand, plus grande, Seigneur, est votre bonté. Aussi, quand mon âme se trouble, je me rappelle l'immensité de votre miséricorde, et je respire, et, en pénétrant dans mes impuissances, je ne m'arrête pas au souvenir exclusif de votre justice.

4. Cependant, s'il y a un péril dans la timidité de la prière, il y en a un aussi grand, un plus redoutable môme dans l'excès contraire, la témérité. De ceux qui prient de la sorte, écoutez ce que le Seigneur dit au prophète : Crie, dit-il, ns cesse pas, élève la voix comme la trompette, etc., 2. Comme la trompette; c'est que les téméraires doivent être repris avec énergie. Ils me cherchent ceux qui ne se sont pas encore trouvés eux-mêmes. Je ne dis pas cela pour ôter aux pécheurs la confiance dans la prière, mais je veux que leur prière soit une prière de pécheurs et non de justes. Qu'ils prient afin d'obtenir le pardon de leurs offenses, par la contrition du cœur et l'humilité de l'esprit, à l'exemple de ce publicain qui s'écriait : 0 Dieu^ soyez propice à un pécheur ^l Or, j'appelle témérité les sentiments d'un homme dont la confiance est dominée par le péché ou le vice, et qui pourtant marche fièrement, sans inquiétude du salut de son âme. Un troisième danger, c'est la tiédeur dans la prière qui n'est pas inspirée par une affection vive. Une prière timide ne pénètre pas le ciel, parce que l'excès de la crainte resserre le cœur, et empêche la prière non - seulement de monter, mais de sortir de l'âme. La prière tiède languit et défaille dans son vol ; elle est sans vigueur. La prière téméraire monte bien,

* Ps. XLI,

• Isal., LYiii, 1. — » Luc, XVIII,

POUR LE CARÊME

mais elle tombe ensuite devant la résistance qu'elle rencontre, et loin d'obtenir la grâce, elle se convertit en offense. Pour la prière

riche de foi, d'humilité et de ferveur, elle pénétrera certainement les cieux; elle ne peut revenir vide et stérile.

SERMON V

D'une triple manière de prier.

1. Mes frères , la charité que j'ai pour vous m'oblige à vous adresser la parole : elle me porterait môme à le faire plus souvent, si mes nombreuses occupations n'y mettaient obstacle. Ne vous étonnez pas de mon intérêt pour vous, quand je trouve en moi une riche matière et une occasion de sollicitude. Quand je songe à ma misère et à mes dangers, mon âme est remplie de trouble. Je n'éprouve pas moins d'inquiétude pour chacun de vous, si je vous aime comme moi-même. Celui qui scrute les cœurs sait combien de fois votre pensée contrebalance mes sollicitudes personnelles. Peut-il en être autrement, et puis-je n'être pas saisi de crainte quand je vous vois parmi tant de misères et de dangers? Il est évident, en effet, que nous portons notre filet, et que nous promenons partout notre ennemi avec nous : je veux parler de cette chair issue du péché et nourrie dans le péché , trop corrompue déjà dès son origine , mais viciée davantage par des habitudes mauvaises. C'est pourquoi la chair a des désirs si violemment contraires à l'esprit, murmure sans cesse, et est si impatiente de toute discipline; voilà pourquoi elle éveille en nous tant de suggestions illicites, et se révolte contre la raison, sans que la crainte la retienne.

2. Aussi est-elle le moyen, l'aide, l'instrument dont se sert, pour nous attaquer, ce rusé serpent dont tous les désirs, les efforts et les soins ne tendent qu'à répandre le sang des âmes. Constamment il médite de noirs projets, il excite les désirs de la chair, et ses suggestions empoisonnées soufflent le feu naturel de la concupiscence : il allume en nous des ardeurs illicites, il nous ménage des occasions de péché , et né cesse par mille artifices de tenter nos cœurs. Il nous lie les mains avec notre ceinture, et, comme on dit, il nous frappe

avec notre bâton, afin que la chair qui nous a été donnée comme un aide, devienne pour nous un piège et une occasion de ruine.

3. Mais à quoi bon indiquer le danger, si on n'indique aussi la consolation et le remède? Le péril est grand ; dure est la lutte à soutenir contre notre ennemi domestique; nous sommes des étrangers qui passent ; l'ennemi est chez lui, il habite une région qui est la sienne, tandis que nous sommes exilés et voyageurs. C'est aussi une tâche difficile que de soutenir contre les ruses de l'enfer des combats si fréquents, pour ne pas dire continuels, avec un adversaire invisible, si fin par sa nature spirituelle, si adroit, grâce à sa longue habitude du mal. Cependant il dépend de nous de ne pas consentir à une défaite ; personne dans ce genre de guerre n'est vaincu malgré lui. Vos appétits, ô hommes! vous sont soumis et vous les maîtriserez *. L'ennemi peut bien exciter en vous les mouvements de la tentation ; mais vous restez maîtres d'y donner ou d'y refuser votre consentement, vous avez la faculté de changçr votre ennemi en esclave, de façon que tout tourne à votre bien. Il allume en vous les désirs de la nourriture, il vous suggère des pensées de vanité et d'impatience, il excite dans vos sens des sensations voluptueuses : ne consentez pas, et, autant de fois vous résisterez, autant de fois vous serez couronnés.

4. Cependant, nous ne pouvons le nier, mes frères, tout cela est importun et périlleux; mais, dans la lutte même, si notre résistance est virile, une douce tranquillité naît dans une conscience pure. Je crois même que si nous repoussons ces pensées aussitôt que nous les apercevons en nous, et si nous les combattons vigoureusement, je crois que l'ennemi s'éloi-

1 GeD., IV, 7.

gnera de nous tout confus, et qu'il ne reviendra pas de sitôt. Mais qui sommes-nous, ou quelle est notre force pour que nous puissions résister à des assauts si nombreux? Voilà ce que Dieu cherchait et le but où il voulait nous conduire : il voulait que la vue de notre faiblesse, qui n'a d'autre appui que lui, nous fît recourir humblement à sa miséricorde. C'est pourquoi je vous prie, mes frères, de vous réfugier sans cesse dans le sûr asile de la prière, dont je me souviens de vous avoir entretenu récemment, à la fin du discours précédent.

8. Mais toutes les fois que je parle de la prière, je crois lire dans votre cœur certaines idées que j'ai souvent recueillies de la bouche d'autrui ou que j'ai senties en moi. Pourquoi donc, malgré notre constance dans la prière, éprouvons-nous si rarement quel est le fruit de la prière? Nous sortons delà prière comme nous y sommes venus : personne ne nous y adresse un mot, nous n'y recevons rien, nous semblons y avoir perdu notre peine. Mais que dit le Seigneur dans l'Évangile? Ne jugez pas selon les apparences; portez un jugement vrai^. Et qu'est-ce qu'un jugement vrai, sinon le jugement de la foi, car le juste vit de la foi 2 ? Suivez donc ce jugement de la foi plutôt que votre expérience; la foi est vraie, tandis que l'expérience est trompeuse. Et quelle est donc la vérité de la foi, sinon ce que nous promet le Fils de Dieu : Tout ce que vous demandez dans la prière, croyez que vous le recevrez^ et vous serez exaucés^t Que personne de vous, mes frères, ne mésestime sa prière, car, je vous le dis. Celui à qui elle s'adresse en fait grand cas. Elle n'est pas encore sortie de nos lèvres qu'il ordonne de l'mscrire en son livre. Nous pouvons donc espérer sans hésiter qu'il nous donnera ou ce que nous demandons, ou quelque autre bien qu'il jugera plus utile. Car nous ne savons pas prier comme il faut. Mais Dieu a pitié de notre ignorance, il accueille avec bonté notre prière, sans nous accorder ce qui nous est inutile ou ce qu'il n'est pas nécessaire de nous donner présentement. Toutefois, notre prière ne restera pas infructueuse.

6. Mais ce sera à la condition que nous suivrons l'avis du psalmiste , et que nous mettrons nos délices en Dieu. Car David a dit : Délectez-vous dans le Seigneur et il vous accordera les demandes de votre cœur^. Mais, pourquoi donc, ô prophète, nous prescrivez-vous, d'une façon si absolue, de mettre nos délices en Dieu? Cela dépend-il donc de nous? Nous

* Jean, vu, 24. — ' Habac, 11, 4. — ' Malh., xxr, 22. — * Ps. XXXVI. 4.

connaissons bien les plaisirs de la nourriture, du sommeil, du repos, et les autres jouissances de la terre. Mais quel plaisir Dieu nous offret-il et pouvons-nous chercher en lui? Mes frères, les mondains peuvent tenir ce langage. Vous n'avez pas le droit d'en user, car qui de vous n'a éprouvé souvent les joies d'une bonne conscience? Qui n'a goûté la saveur de la chasteté, de l'humilité, de la charité? Ces joies ne ressemblent pas au plaisir qu'on trouve à boire ou à manger, ou à des sensations analogues ; et cependant c'est une joie plus vive que toutes les autres. C'est une délectation divine et non charnelle, et toutes les fois que nous mettons là notre félicité, nous nous délectons dans le Seigneur.

7. Mais plusieurs m'objecteront peut-être qu'ils ressentent rarement cette affection plus douce et plus délicieuse qu'un rayon de miel, sans doute parce qu'ils sont encore exercés par les tentations. Ils montrent plus de virilité en pratiquant la vertu, non pour le plaisir qu'ils y goûtent, mais pour la vertu elle-même, et en exécutant la volonté de Dieu avec énergie , sinon avec affection. Assurément, celui qui est dans ces dispositions met en pratique l'exhortation du prophète : Cherchez en Dieu vos délices, puisqu'il ne parle pas ici d'affection, mais d'exercice. L'affection est un bonheur, et l'exercice une vertu. Mettez vos délices en Dieu, c'est-à-dire, tendez à ce but, efforcez-vous de trouver vos joies en Dieu, et il exaucera les demandes de votre cosur. Remarquez que le prophète parle des demandes du cœur que le jugement de la raison approuve. Vous n'avez pas sujet de vous plaindre, mais plutôt de remercier affectueusement. Votre Dieu a de vous un tel soin, que si vous lui demandez quelque objet inutile, il ne vous exauce pas, mais il y substitue un don plus avantageux. C'est ainsi qu'un père selon la chair donne volontiers du pain à son enfant; mais que l'enfant demande un couteau que le père ne croit pas lui être nécessaire, il refuse, il rompt plutôt lui-même le pain qu'il lui avait donné, ou le fait rompre par un serviteur, afin d'épargner à l'enfant tout danger et toute fatigue.

8. Or, selon moi, les demandes du cœur se rapportent à trois objets, en dehors desquels je ne vois guère ce qu'un élu doit solliciter. Deux regardent le temps présent : ce sont les biens du corps et de l'âme ; et le troisième est la béatitude de l'éternelle vie. Ne soyez pas surpris si j'avance qu'il faut demander à Dieu les biens du corps, puisque lous les biens matériels et spirituels viennent de lui. Il nous faut donc réclamer et attendre de lui tout ce

POUR LE CAREME.

qui peut nous soutenir dans son service. Cependant nous devons prier plus souvent et avec plus de ferveur pour les besoins de notre âme, c'est-à-dire pour obtenir la grâce de Dieu et les vertus. De môme encore, sollicitons avec une piété entière et d'ardents désirs cette vie éternelle où réside la pleine et parfaite félicité du corps et de l'âme.

9. Sur ces trois points, trois choses sont à observer, afin que nos demandes soient vraiment des prières du cœur. La superfluité se glisse d'habitude dans la première demande, l'impureté dans la seconde, et l'orgueil dans la troisième. On sollicite des biens temporels pour le plaisir, et des vertus dans un but d'ostentation. Quelques-uns môme ne demandent

pas la vie éternelle avec humilité, mais bien avec une confiance présomptueuse dans leurs mérites. Ce n'est pas que je prétende que la grâce reçue doive ôter la confiance à notre prière; mais il ne faut pas asseoir sur elle une confiance absolue. Ces premiers dons doivent avoir uniquement pour effet, de nous en faire espérer de plus grands de la miséricorde qui nous les a concédés. Que la prière qui a un but temporel se restreigne donc au seul nécessaire ; que la prière qui sollicite les vertus de l'âme soit dégagée de toute impureté, qu'elle se conforme au bon plaisir de Dieu, et que celle qui a en vue la vie éternelle, soit pleine d'humilité, ne s'appuyant, comme il convient, que sur la miséricorde d'en haut.

SERMON VI

Sur l'oraison dominicale. (Math., vi, 9, i3.)

1. Ija volonté du Seigneur, mes frères, qui a d'abord créé les Anges, les a ensuite rendus heureux en s'accomplissant en eux. Car, comme le Verbe qui était au commencement, ayant pris notre chair, est appelé, et avec vérité, le Verbe fait chair *, ainsi cette volonté étemelle s'est faite dans l'Ange, quand elle a absorbé en elle la volonté angéUque. Et pourquoi ne pas la dire faite dans l'Ange, puisqu'elle est devenue angélique? Le comble de la félicité, le torrent de la céleste volupté, c'est que la volonté divine est devenue la volonté de l'Ange, de sorte que, comme le monde angélique plaît à Dieu, les Anges, à leur tour, trouvent leur joie, et leurs délices en lui. Nous demandons donc que cette volonté réalisée dans la création angélique, s'accomplisse aussi dans la création terrestre, de façon qu'à l'exemple de l'Ange , l'homme s'attachant à Dieu , ne soit qu'un esprit avec lui. Mais, hélas! en moi, que d'obstacles à cette union, et que d'empôchements ! Entre moi et Dieu se dressent et la malice, et l'infirmité, et la concupiscence, et l'ignorance. La nature ou plutôt sa dégradation a mis en nous une inclination malheureuse, une passion du mal, de sorte qu'en nos âmes misé-

i Jean, i, 14.

rables, règne un attrait insatiable de péché. Quoi de plus éloigné de la volonté divine ! Il y a sous ce rapport entre elle et nous un abîme immense. En effet, le bonheur de Dieu est de verser sur nous de continuels bienfaits, tandis qu'une affection cruelle porte notre ingratitude à nuire môme aux innocents. C'est là que germe toute racine d'amertume ; de là aussi les jalousies, les médisances, les dissensions, les inimitiés sortent comme une végétation luxuriante. Il faut retrancher sans cesse ces pousses vénéneuses, avec la faulx de la justice, et nous imposer de ne pas faire à autrui ce que nous ne voulons pas qu'on nous fasse ; au contraire, traitons les hommes comme nous voulons ôtre traités. Cependant le mal ne pourra jamais ôtre totalement déraciné ni extirpé de notre cœitk*, tant que nous serons dans un monde plongé lui-môme tout entier dans le mal. On écrase bien la tôte du serpent, mais une fréquente expérience nous apprend qu'il essaie de nous mordre au talon.

2. En second lieu, la faiblesse de ce corps sujet à la corruption empoche notre volonté, de s'unir parfaitement à celle de Dieu. En effet, ce qui nous importune doit nécessairement nous déplaire; or> souvent notre volonté est

en dissidence avec la volonté divine, et pour Tempêcher d'être avee elle en opposition formelle, nous avons besoin de la force, seconde espèce de vertu.

3. Les afflictions du corps ne sont pas ici le dernier obstacle ; il y a encore la concupiscence qui nous tire par des désirs nombreux et insatiables. Quand donc une volonté pleine d'inégalités et d'angles, une volonté toute contrefaite pourra-t-elle s'unir à celle qui est la droiture môme ? Hélas ! Seigneur mon Dieu I la guerre est partout autour de moi ; les traits volent de toutes parts; de toutes parts obstacles et périls. De quelque côté que je me tourne, je ne rencontre aucuïie sécurité : je crains et ce qui me flatte et ce qui me blesse ; la faim et la nourriture, le sommeil et les veilles, le travail et le repos sont également mes ennemis. Ne me donnez ni les richesses ni la pau-vreté ^. Ainsi priait le sage, sans doute parce qu'il voyait de part et d'autre des pièges et des dangers. Si la tempérance réprime la concupiscence (ce qui est ici l'unique remède), il y a bien une certaine union, mais qui sera imparfaite. C'est pourquoi l'apôtre fait cet aveu en parlant de lui-môme : Par Vesprit je consens à la loi de Dieu, et par la chair à cette loi de péché qui est en mes membres ^. Il est en partie uni à Dieu, et en partie séparé de lui, jusqu'à ce qu'il atteigne la perfection, et que l'imperfection disparaisse de son ôtre.

4. Le quatrième obstacle est l'ignorance qui, vous le savez, nous est grandement nuisible. Car, comment suivre la volonté de Dieu si je ne la connais pas ? Or je ne la connais qu'en partie et la science que j'en ai n'égale pas celle que Dieu a de moi. Nous devons donc tendre de tous nos désirs à l'accroissement de la prudence en nous, afin que Dieu nous fasse connaître davantage sa volonté, et quel est en tout temps son bon plaisir. Ainsi la perfection des vertus, de la justice, de la force, de la

1 Ppov., XXX, 8.— « Rom., vu, 25, 23.

tempérance et de la prudence consommera cette union aussi heureuse que désirable de notre volonté et de celle de Dieu, de sorte que nous n'ayions d'autre plaisir que son bon plaisir, et ce sera là, pour nous (comme nous l'avons dit des Anges), la félicité parfaite.

5. Nous demandons encore l'avènement du règne de Dieu qui nous assure la pleine sécurité de la puissance de ce règne. Si nous demandons que son nom soit sanctifié^ c'est que nous souhaitons entrer profondément dans sa connaissance. Car, une fois que nous posséderons l'heureuse sécurité et la félicité assurée, nous serons entraînés de toute la puissance de l'esprit, en Celui qui est au-dessus de nous. Que votre nom soit satictifié. Son nom, c'est sa gloire. Comment ne serait-elle pas sainte ? Cependant on dit que sa gloire est sanctifiée lorsque notre sainteté personnelle glorifie Dieu ; c'est ainsi que nous demandons que sa volonté qui est éternelle, s'accomplisse en nous, et devienne la nôtre. Nous sollicitons d'abord ce qui est plus élevé, afin que la sainteté immaculée de sa gloire se révèle en nous. Nous sollicitons ensuite ce qui a rapport à nous, et la puissance de ce règne à cause de sa sécurité, et la perfection de la divine volonté en nous, à cause de la félicité qui en découle. Mais nous ne jouissons pas encore de cette perfection, et nous ne pouvons, sans de rudes efforts, obtempérer à la divine volonté. Il nous faut donc une nourriture, un pain quotidien qui nous empêche de défaillir. Souvent aussi nous nous éloignons de cette volonté, nous péchons, nous la délaissons, et c'est pourquoi nous appelons sur nous l'indulgence, en disant : Remettez-nous nos dettes, etc. Et, de crainte de retomber après avoir reçu le pardon de nos péchés, nous demandons à Dieu de ne pas nous laisser succomber à la tentation, de nous en tirer plutôt, et de nous délivrer tlu mal. Ainsi soit-il.

POUR LE CARÊME

SEMON VII

'De l'étranger, du mort et du crucifié.

1. Heureux ceux qui, au milieu de ce monde pervers, vivent en étrangers et en pèlerins, et qui se gardent purs de ses souillures I Car nous n'avons pas ici-bas de cité permanente, nous sommes à la recherche de la cité à venir i. Abstenons-nous donc des désirs charnels qui combattent contre Tâme, comme il sied à des étrangers qui passent. Le pèlerin suit la grande route, il ne s'écarte ni à droite, ni à gauche; voit-il des gens qui se querellent, il ne s'en occupe pas; rencontre-t-il une noce, des chœurs de danses, ou des personnes occupés d'autre chose, il poursuit son chemin; il est étranger ; tout cela ne le regarde pas. Il soupire après sa patrie ; il y tend ; content d'un habit et d'un peu de pain, il refuse de se charger d'autres objets. Oui, heureux celui qui connaît ainsi son exil et le déplore, disant au Seigneur : Je suis devant vous un étranger et un voyageur comme tous mes pères ^ 1 Celte disposition est déjà une grande chose : mais il est un degré plus élevé peut-être. Car, encore que le pèlerin ne se mêle pas aux habitants du pays qu'il traverse, il a quelquefois du plaisir à voir ce qu'ils font, à les écouter, à raconter ce qu'il a vu. Sans doute, tout cela ne le retient pas, mais il en est retardé ; il se souvient moins de sa patrie, et il marche vers elle avec des désirs moins ardents. Il peut môme trouver sur sa route des charmes assez puissants, non -seulement pour ralentir sa marche, mais pour l'enchaîner tout à fait et l'empêcher d'arriver à son but.

2. Et qui donc est plus éloigné des actes du siècle que le voyageur? Ceux à qui l'apôtre dit : Vous êtes morts et votre vie est cachée en- Dieu, avec Jésus-Christ 3. En effet, le souci de la nourriture à chercher, ou le poids de ses bagages peut aisément ralentir ou alourdir la marche du premier. Mais le mort est insensible, même à l'absence de sépulture. H s'entend, avec la même indifférence, blâmer ou louer, flatter ou critiquer, ou plutôt, il

» Hébr., xîUf 14. — « P8. xnviii, 13. — » Coloss., m ,3.

n'entend pas, il est mort. Heureuse mort qui le met aussi à l'abri de toutes les souillures du monde, ou plutôt qui le rend étranger au monde même ! Mais il est nécessaire que celui qui ne vit pas en lui-même ait Jésus-Christ vivant en lui. C'est ce que dit l'apôtre ; Je vis ou plutôt je ne vis plus^ c'est le Christ qui vit en moi i. Comme s'il disait : Pour tout le reste, je ne vis plus, je n'ai ni sensibilité, ni attention, ni souci, mais tout ce qui regarde Jésus-Christ me trouve vivant et prêt. A défaut d'autre faculté, je sens; tout ce que je vois se faire en son honneur me plaît ; le contraire me déplaît. C'est là un degré bien élevé de perfection.

3. Mais peut-être en trouverons-nous un supérieur. En qui donc le chercher. En qui, sinon en celui dont nous parlions, et qui a été ravi au troisième ciel? Et qui nous empêche de voir dans ce troisième ciel le degré de perfection supérieur à tous les autres? Entendez donc l'apôtre lui-même, non pas s'enorgueillir, mais nous parler de cette élévation sublime : A Dieu ne plaise que je rue glorifie, sinon dans la croix de notre Seigneur Jésvs- Christ par qui le monde m'est crucifié et par lequel je suis crucifié au monde 2 ! Il ne se dit pas seulement mort au monde, il s'y déclare crucifié, ce qui est une mort ignominieuse. Oui, je lui suis crucifié, il l'est pour moi. Tout ce que le monde aime m'est une croix : joies charnelles, honneurs, richesses, vains éloges des hommes. Et moi je suis cloué, attaché à tout ce que le monde estime une croix; j'embrasse tout cela de toute l'ardeur de mon cœur. N'est-ce pas là un degré plus élevé que le premier ou que le second? Le voyageur prudent, et qui n'oublie pas sa condition, passe, bien qu'avec peine, et s'embarrasse peu des choses mondaines. Le mort méprise également les fleurs et les épines de cette vie. Mais l'âme ravie au troisième ciel trouve une croix dans tout ce qui

» Galat., II, 20. — « Ibid., vi, 14.

passionne le monde, et elle se passionne pour tout ce qui est croix aux yeux du monde. Peut-être aussi peut-on donner aux paroles de Tapôtre cet autre sens : le monde lui est crucifié par l'estime qu'il en fait, et il est crucifié au monde par la compassion qu'il inspire. Il voyait le monde crucifié dans les liens de tous les" vices, et, à son tour, il était crucifié au monde par un sentiment de compassion.

4. Examinons maintenant lequel de ces degrés est le nôtre, et travaillons à progresser sans cesse, car c'est en allant de vertu en vertu que nous ferons voir Dieu au milieu de Sion*. Mais efforçons-nous, je vous en conjure, de vivre dans toute la pureté possible, surtout durant ce saint temps, dont les jours si courts sont fixés d'avance pour empêcher l'humaine fragilité de tomber dans le désespoir. Car, si on nous disait : Soyez attentifs en tout temps à garder la pureté de la vie, qui ne se découragerait? Présentement, c'est durant un petit nombre de jours qu'on nous invite à corriger les négligences des autres temps, afin que nous puissions au moins goûter ainsi la

* Ps. LXXXllI , 8.

douceur de la pureté parfaite, et que désormais toute notre vie garde les traces* de cette sainte Quaran taine . Efibrçons - nous donc , mes frères, de* passer dévotement ce saint temps, et de réparer nos armes spirituelles. Présentement, en effet, le Sauveur, entouré du monde entier, comme d'une armée, entre en lutte avec Satan. Heureux les soldats qui auront vaillamment combattu sous un tel chef! Toute l'année, l'entourage du roi est en campagne et livre d'incessants combats. Ce n'est qu'une fois l'an, et à une époque fixe, que l'empire tout entier est appelé à servir. Vous êtes heureux, vous qui avez mérité d'être attachés à la maison du roi, et à qui l'apôtre a dit : Vous rCiUs plus des haies ni des étrangers, vous êtes les concitoyens des saints et la maison de Dieu^. Que ne feront pas les soldats qui restent sous les armes toute l'année, quand les recrues novices et les soldats inoccupés prennent les armes spirituelles? Il faut donc porter au combat une ardeur inaccoutumée, afin qu'une grande victoire nous sauve, en glorifiant notre roi.

* Éphés., Il, 19.

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