SUR LE PSAUME QUI HABITAT, ETC
PREFACE
1 . Mes frères, je considère vos travaux avec un grand sentiment de compassion, et je cherche à vous donner toutes les consolations que je puis. Il se présente assez d'occasions de vous consoler selon le corps, mais cette manière de secourir est peu utile et risque plutôt de vous nuire. On ne saurait diminuer la mesure de la semence sans diminuer aussi la récolte, puisque chaque grain en produirait beaucoup d'autres. Ainsi je ne saurais alléger votre pénitence sans une pitié cruelle, sans ôter, peu à peu , à votre couronne, les pierreries qui la doivent rendre précieuse. Mais de quoi suis-je capable? Où trouver cette farine du [prophète ^ , par laquelle il sut corriger une amertume mortelle? Vous] êtes maintenant dans des peines amères et mortelles aussi. Vos jeûnes austères vous tiennent dans unelmortification continuelle. Vous êtes toujours dans les travaux. Vos veilles sont continuelles. Et, avec toutes ces peines visibles, vous en avez d'intérieures et de cachées qui ne sont pas moins considérables. Vos cœurs sont pénétrés de cette douleur véhémente que produit la parfaite conversion, et vous avez encore une foule de tentations à supporter. Mais si vous êtes continuellement comme dans un état de destruction et de mort, c'est pour celui qui est mort pour vous.
i Rois.
S. Bern. — ToM. m.
Si pour lui vous êtes dans Taffliction, vous serez par lui au sein de. la joie. Votre &me, refusant les consolations temporelles, trouvera en Dieu toutes ses délices , parce qu'en lui les plus grandes douleurs deviennent de grandes consolations. Il est certain que les peines que vous endurez surpassent les forces humaines; elles sont au-dessus de la nature et contraires à ce qu'on a coutume de souffrir. Un autre que vous porte donc en vous les fardeaux si pesants dont vous êtes chargés. C'est celui qui, selon l'apôtre i, porte et soutient toutes choses par sa souveraine puissance. Ne sentez-vous pas que si vous êtes soutenus par lui, votre ennemi se détruit luimême par ses propres armes, et que les grandes afflictions par lesquelles il avait coutume de vous tenter, vous servent elles-mêmes à surmonter les tentations? Cette victoire n'estelle pas un témoignage assuré de la présence de Dieu dans vos &mes? Que devons-nous donc craindre si nous sommes assistés et soutenus par la présence et la vertu de celui qui soutient et fait subsister toutes choses? Le Seigneur est le protecteur de ma «ie; qui me pourra faire trembler*? Si je marche au milieu des ombres de la mort, je ne craindrai point les maux qui m'arriveront, parce que vous êtes avec moi^. Comment ce Dieu tout-puissant
* Héb., I, 3. — • P8. XXVI, i. — - ' Ps. XXII, 4.
soutient-il la masse de la terre ? Sur qui tout le monde est-il appuyé? S'il y a dans la nature un être souverain qui soutient, et fait subsister tous les autres, par qui peut-il être soutenu, sinon par lui-même? De sorte qu'on ne saurait trouver une puissance qui soutienne toutes choses, sinon celle de Dieu même par laquelle il dispose de tout. Les Cieux^ dit le prophète, ont été formés par la parole de Dieu, toute leur vertu, toute leur beauté leur a été donnée par le souffle de sa bouche *.
2. Si jamais vous avez eu besoin de recevoir des consolations par la parole de Dieu, ce qui est juste, c'est principalement en ce temps que votre travail est, en quelque façon, plus grand qu'il n'a encore été. Il ne sera donc pas inutile de vous entretenir de quelque sujet tiré de l'Écriture sainte, selon la prière que quelques-uns de vous m'en ont faite. Parmi tous les endroits où je pourrais m'arrêter, je n'en vois pas un que je doive préférer au psaume dont l'ennemi se servit pour tenter Notre-Seigneur. Nous pourrons trouver de
quoi le vaincre et briser ses armes dans le texte même où il a prétendu puiser des forces. Ce mauvais usage de la parole de Dieu que fit en cette rencontre, cet esprit méchant, nous montre, mes frères, que ceux qui se servent de l'Écriture sainte, d'une manière profane, et qui tiennent la vérité captive sous le mensonge, comme font quelques-uns, sont manifestement les imitateurs de cet ennemi. Je vous en conjure, mes bien-aimés, ne tombez pas dans un si étrange dérèglement; c'est une action diabolique d'abuser ainsi de la parole de Dieu. Et ceux qui sont assez mallieureux pour se perdre eux-mêmes, en s'efforçant de corrompre l'Écriture sainte qui nous a été donnée pour notre salut, montrent qu'ils appartiennent à Satan. Mais je ne veux pas m'arrêter davantage sur ce point; je crois qu'il suffit de vous l'avoir indiqué brièvement. U faut maintenant qu'avec l'assistance de Notre-Seigneur, j'essaie de vous expliquer quelques vérités importantes puisées dans le psaume que j'ai choisi.
SERMON PREMIER
Sur le premier verset : Celui qui habite sous la protection du Très-Haut demeurera sous
la protection du ciel.
1 . En observant quels hommes ne mettent point leur confiance dans le secours du Seigneur, on peut mieux connaître ceux qui l'y mettent véritablement. Vous trouverez qu'il y a trois sortes de personnes qui manquent à ce devoir : ceux qui n'espèrent point, ceux qui sont dans le désespoir, et ceux qui espèrent vainement. Celui qui n'a pas encore choisi Dieu pour son secours n'est pas dans l'état que nous représentent les premières paroles de ce verset. U se confie en sa vertu et dans la multitude de ses richesses. Il est sourd à cet avertissement d'un prophète : Cherchez le Seigneur pendant qu'on le peut trouver. Ayez soin de Vinvoquer pendant qu*il est proche*^. Il jalouse la prospérité des méchants, parce qu'il ne cherche que les choses temporelles. Voyant la paix où vivent les pécheurs , il s'éloigne du secours du Très-Haut, n'estimant
^ Ps. XXXII, 6. — • IsaT. , lv, 6.
pas que ce secours lui soit nécessaire pour obtenir ce qu'il se propose. Mais pourquoi juger ceux avec lesquels nous n'avons pas de commerce? Je crains bien, mes frères, qu'il ne s'en rencontre parmi nous qui ne soient point établis dans le secours du Très-Haut, mais qui se confient en leur propre vertu et en la multitude de leurs richesses. En voici un en qui l'on remarque beaucoup de ferveur, qui supporte courageusement les veilles, les jeûnes, le travail, et toutes les autres austérités et qui, durant un long espace de temps, a acquis et amassé (du moins il se l'imagine) les richesses des bonnes œuvres. Confiant en ce trésor de mérites, il devient plus lâche dans le service de Dieu; il commence à se laisser aller facilement à des curiosités et à des occupations vaines et inutiles, poussé par une confiance funeste qu'il se donne à lui-même. Il murmure, il médit. D juge et condamne les
POUR LE CARÊME
autres. Sans doute, s'il était établi dans le secours du Très-Haut, il se tiendrait sur ses gardes, il se défierait de lui-méine et craindrait sans cesse d'offenser Celui dont il sentirait que l'assistance lui est nécessaire. U devrait d'autant plus craindre Dieu, et avoir d'autant plus de vigilance et de soin que les grâces qu'il a déjà reçues de sa bonté sont plus grandes, puisqu'il est certain que nous ne pouvons ni conserver, ni garder, que par l'assistance même de ce bienfaiteur, les biens que nous tenons de lui. Je ne puis ni le voir ni le dire sans douleur; il en est parmi nous qui ont été assez craintib au commencement de leur conversion. Mais quand leurs désirs devaient être plus grands , selon cette parole de l'Ëcriture : Ceux qui me mangent auront encore faim^^ ils commencent à se conduire comme s'ils disaient en eux-mêmes : Pourquoi nous assujétir davantage à tant de choses qui regardent le service de Dieu dans notre profession, et à mériter son assistance, puisque nous avons déjà reçu ce qu'il avait à nous donner pour notre salut ? 0 que vous auriez besoin de savoir combien ce que vous avez reçu est peu de chose, et combien vous le perdrez promptement, si Celui qui vous l'a donné ne le conserve lui-même 1 Car ce sont ces deux choses qui doivent avoir plus de puissance pour nous rendre vigilants et soumis à Dieu, et nous empêcher d'être du nombre de ceux qui n'ont point mis leur appui dans le Très-Haut, ne pensant pas que ce secours leur soit nécessaire. Voilà ceux qui n'espèrent point en Dieu. 3. D'autres vivent dans le désespoir, et ce sont ceux qui, considérant leur propre faiblesse, perdent courage, et se laissent accabler par la langueur et la lâcheté dans laquelle ils tombent. Us s'appuient et s'établissent sur leur propre chair. Hs sont toujours occupés à regarder leur infirmité, et comme l'esprit se rend capable des choses auxquelles on l'applique, ils sont toujours prêts à raconter et leurs passions et leurs xiéfiiuts qu'ils ont toujours devant les yeux. Ils tirent de cette application de leur esprit, cet avantage, qu'ils connaissent assez leurs misères : mais ils manquent de la confiance qu'ils seraient obligés d'avohr dans le secours de Dieu ; ils ne connaissent pas même quel est ce secours, parce qu'ils n'ont pas la force de s'élever jusqu'à penser au besoin qu'ils en ont. D'autres, à la vérité, espèrent en Dieu; mais vainement : ils se bercent de telle sorte dans l'espérance de sa miséricorde infinie, qu'ils ne se corrigent point de leurs péchés. Cette es-
i Eccle., XVI, 29.
pérance est entièrement vaine, et elle ne peut leur apporter que confusion, car elle n'est point accompagnée de charité. Un prophète a prononcé cette menace terrible contre eux : Malédiction à celui qui pèche da7is Vespérance du pardon (▲) ! Et un autre prophète a dit : Le Seigneur se platt en ceuso qui le craignent^ et en ceux qui espèrent en sa miséricorde^. U faut observer qu'il a marqué la crainte de Dieu, à cause qu'on espère en vain, et que l'on rend l'espérance entièrement inutile, si on rejette la grâce par le mépris que l'on en fait et par les désordres de la vie.
3. Aucune de ces trois classes d'hommes n'est établie dans le secours du Très-Haut , car les premiers s'appuient et se reposent en leurs propres mérites; les seconds sont toujours dans les tourments que leur donne leur conscience, et les troisièmes demeurent éternellement dans leurs vices. L'état de ces derniers est souillé de mille désordres. L'état des seconds est accompagné d'inquiétudes et d'angoisses, et celui des premiers est périlleux et contraire à la sagesse. Car, qu'y a-t-il de plus éloigné de cette sagesse que défaire sa demeure dans une maison qui est à peine commencée 7 Pensezvous avoir achevé ? Et ne savez- vous pas qu'il est dit : Lorsque t homme aura achevé^ il ne fera encore que commencerai Cette habitation est tout à fait ruineuse, et elle a plutôt besoin d'être soutenue et étayée, qu'elle n'est en état d'être habitée. La vie présente n'est-elle pas fragile et incertaine? 11 est, conséquemment, nécessaire que tout ce qui s'appuie et.se fonde sur elle lui devienne semblable. Car, qui pour* rait croire qu'un édifice pût avoir quelque stabilité, étant bâti sur un fondement qui n'est point stable lui-même 7 L'habitation de ceux qui espèrent en leurs mérites étant ruineuse comme elle est, est toujours extrêmement périlleuse. L'état de ceux qui tombent dans le désespoir par la considération de leurs propres infirmités, est plein d'inquiétude et de trouble, et nous avons dit qu'ils ont comme établi leur demeure dans les tourments, car, en même temps qu'ils sont voués aux remords et aux dou leurs qui les torturent le jour et la nuit, ils sont aussi tourmentés et même avec plus de violence, par les peines qu'ils ne sentent pas encore : de manière que ce n'est pas seulement par l'affliction présente qu'il sont accablés, mais encore par les maux qu'ils préviennent, et qui
(a) On ne troave cea paroles expresses dans aucun Prophète, mais les versels 3, 4, 5, 6, du ch. v de rEcciésiasUque en contiennent le sens. — Jérémie a aussi quelques paroles analogues auchap. xvn,5. — * Ps. cxlvi, 11. — * Ecole. ,