‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 2)Chapitre 61 sur 79 · XLVIII · texte numérisé non relu

XLVIII

ne leur arriveront peut-être jamais. Peut-on imaginer un enfer plus insupportable et des supplices pareils? Et parmi des peines si cruelles, ils n'ont point le pain céleste pour se soutenir. Ils n'ont point établi' leur demeure dans le secours du Très- Haut, parce qu'ils sont tombés dans le désespoir. Les premiers ne cherchent point ce secours, parce qu'ils n'en sentent nullement la nécessité, et les derniers s'en tiennent éloignés , parce qu'ils le cherchent d'une manière qui ne saurait l'obtenir. Il n'y a que ceux qui n'ont point d'autre désir sur la terre que de recevoir ce secours du Très-Haut, ni d'autre crainte que d'en être privés, qui soient véritablement ^établis dans ce secours comme en leur demeure fixe et permanente. Ils ne pensent qu'à ce secours qu'ils attendent de la seule bonté de Notre- Seigneur. Il est l'objet incessant de leur vigilance et de leurs soins, et cette disposition à penser toujours et à se préparer toujours à recevoir la grâce de Jésus-Christ, comme l'unique bien que l'on attend, et que l'on désire en cette vie, est la véritable piété et le culte sincère de Dieu. Heureux celui qui est établi de cette façon dans le secours du Très-Haut I Il demeurera sous la protection du Dieu du Ciel. Qu'y a-t-il sous le ciel qui puisse nuire jamais à celui pour qui le Dieu du ciel a tant de bonté et qu'il protège et conserve? Il est certain que tout ce qui est capable de nous nuire, est sous le ciel. Les puissances invisibles de l'air sont sous le ciel. Le monde corrompu est sous le ciel, La chair qui se révolte contre l'esprit est encore sous le ciel.

4. C'est donc avec grande raison que le prophète a dit : Il demeurera sous la protection du Dieu du ciel, pour exprimer que celui qui aura eu le bonheur de mériter cette protection n'aura rien à craindre de tout ce qui est sous le ciel. Ces paroles doivent aussi s'entendre comme se liant avec le verset qui suit, de cette manière : Celui qui est établi dans le secours du Très-Haut y demeurera sous la protection du Dieu du ciel. Il dira au Seigneur : Vous êtes

mon asile et mon refuge. Ainsi ces paroles : // demeurera sous la protection du Dieu du ciel^ seront l'explication de ces autres qui précèdent : Celui qui habile dans le secours du Très-Haut. Nous pouvons trouver dans les deux parties de ce verset cet enseignement de ne chercher pas seulement le secours qui est nécessaire pour faire le bien, mais aussi la protection dont on a besoin pour être délivré du mal. Mais remarquez que le prophète dit sous la protection^ et non pas en la présence. Les Anges sont établis, par cette présence de Dieu, dans une joie qui ne peut jamais être troublée; mais nous, tout ce que nous avons à prétendre, en l'état où nous sommes, c'est de pouvoir demeurer sous sa protection. L'Ange trouve sa félicité dans cette présence divine ; dans ma misère , je ne puis souhaiter que de pouvoir demeurer sous cette protection si nécessaire. Le prophète nomme Dieu, le Dieu du ciely * parce qu'encore qu'on ne doute point qu'il ne soit partout, il est plus spécialement dans le ciel, de telle sorte que, relativement à la manière dont il y est présent, il ne semble pas qu'il soit sur la terre. C'est pour cela que dans la prière nous disons : Notre père qui êtes dans les deux. L'&me répandue dans tout le corps, réside néanmoins d'une façon plus particulière et plus excellente dans la tète, où tous les sens se rencontrent, et elle n'exerce guère, dans tous les autres membres, que la fonction seule d'un sens , le toucher ; en sorte que, par la manière selon laquelle elle est dans la tète, elle gouverne plutôt les autres membres quelle n'y réside. Ainsi, en considérant qu'elle est cette présence de Dieu dont les Anges bienheureux jouissent dans le ciel, nous pouvons à peine dire que nous jouissions nous-mêmes de la protection de Dieu. Toutefois, heureuse l'àme assistée sur la terre par cette protection de son Dieul Elle lui dira avec confiance : Vous êtes mon asile et mon refuge. Mais réservons Texplication de ce verset pour un autre sermon.

POUR LE CARÊME

SERMON II

Sur le second verset : // dira au Seigneur : Vous êtes mon asile et mon rejuge. Il est mon

T>ieUsf espérerai en lui.

i . Celui qui s'appuie sur le secours du Très- Hautj dit le prophète, dira au Seigneur : Vous êtes mon asile et mon refuge. Il est mon Dieu^ j'espérerai en lui. Il parlera ainsi dans un mouvement de reconnaissance, louant le Seigneur et sa miséricorde pour le double secours qu'il en a reçu. Car celui qui demeure dans le secours, n'est pas encore dans le royaume : il est donc souvent dans la nécessité de fuir , et il tombe quelquefois. Cette fuite est sans doute nécessaire tant que notre âme est retenue dans ce corps, à cause des tentations qui nous attaquent et qui nous poursuivent. Si nous fuyons avec moins de diligence qu'il ne faudrait (ce qui arrive quelquefois), l'ennemi nous pousse et nous renverse. Mais le Seigneur nous relève et nous reçoit sous sa protection. Il se fait notre refuge, et nous donne la vigilance et l'activité nécessaires pour fuir notre ennemi, et nous garantir de cette poursuite violente et de cette oppression honteuse sous lesquelles il essaie de nous accabler comme sous la boue ^ Ce Seigneur tout- puissant est notre asile et notre défenseur, en nous soutenant et nous retenant comme par sa main, afin que, lorsque nous tomberons, nous ne puissions nous faire de graves blessures. Quand donc nous sentons l'assaut dû la tentation dans notre pensée, recourons promptemcnt à cet unique et souverain protecteur, et demandons-lui humblement son secours. Si l'ennemi nous surprend (comme il arrive quand nous recourons à Dieu plus tard que nous ne devons), ayons soin de nous mettre en état d'être relevés et soutenus par sa main toute-puissante. Car il est nécessaire que les hommes tombent quelquefois tant qu'ils vivent en ce siècle. Mais les uns sont brisés par la grandeur de leur chute ; les autres ne le sont pas , parce que Dieu les soutient et les protège de sa main. Mais comment discerner les uns d'avec les autres? Com-

* Kcclc.jXxtî, 4.

ment séparer (comme le doit faire Notre-Seigneur) les agneaux des boucs , les justes des méchants i, puisque le juste môme tombe sept fois le jour 2 ?

2. Toutefois, il y a cette différence entre ces chûtes, que le juste, soutenu par Notre-Seigneur, devient plus fort après s'être relevé, au lieu que le pécheur tombé ne se relève pas, mais entre dans l'insolence ou dans ime mauvaise honte ; car ou il excuse ses actions par une honte qui l'engage à de nouveaux crimes , ou il devient impudent comme la prostituée ; et, en cet état, il ne craint et ne respecte ni Dieu ni les hommes ; il se fait gloire de ses péchés, comme les habitants de Sodome. Au contraire, le juste tombe sur la main du Seigneur, en sorte que, par une merveilleuse disposition de sa bonté, le péché même qu'il commet le conduit à une nouvelle justice, selon cet oracle de l'apôtre : Hihus savons que tout tourne à bien à ceux qui aiment Dieu '. Une chute n'est-elle pas un bien, lorsque nous en devenons plus humbles et plus vigilants? N'est-ce pas Dieu môme qui soutient celui qui tombe, et qui se fait son refuge, lorsqu'il lui fait trouver un asile dans Thumilité? Poussé et ébranlé, dit le prophète, ;'ai été sur h point de tomber; mais l'ennemi qui s'est efforcé de me renverser n'a pu réussir dans son dessein, parce que le Seigneur m* a soutenu * . Ainsi donc l'âme fidèle a bien sujet de dire à son Dieu : Vous êtes mon asile et mon défenseur. Toutes les créatures peuvent lui dire : Vous êtes mon créateur. Tous les animaux peuvent lui dire : Vous êtes mon conservateur. Tous les hommes peuvent lui dire : Vous êtes mon rédempteur; mais il n'y a que celui qui met totalement son appui et son attente dans le secours du Très-Haut , qui puisse lui dire : Vous êtes mon unique refuge. Et c'est pourquoi le prophète ajoute : Mon Dieu. Pourquoi ne

ï Malh., V, n2. — * Prov., xxiv, 10. — ' Hora., l

— ^ p!5. CXVII. 13.

dit-il pas : Notre Dieu? C'est sans doute parce qu'en la création, en la rédemption, et dans les autres bienfaits communs à tous les hommes , il est le Dieu de tous ; mais il est comme le Dieu particulier de chacun des élus dans les tentations qu'ils ont à souffrir; car il est toujours tellement prêt à leur donner refuge, dans leurs chûtes, et à les délivrer de leur ennemi, dans leur fuite, qu'il semble abandonner le reste des hommes, pour prendre un soin exclusif de ceux dont il se rend le libérateur et l'appui spécial.

3. 11 est donc très-important à toutes les ftmes jalouses d'être fidèles à Dieu, d'être attentives et appliquées à tous les moments de leur vie , à le regarder non seulement comme celui qui se donne à elles pour les secourir et les défendre, mais aussi comme celui qui les regarde toujours, et qui ne les saurait jamais perdre de vue. Combien cette pratique est nécessaire et avantageuse pour ne point tomber dans la négligence et dans la langueur ! Comment celui qui ne cesse jamais de regarder Dieu qui le considère, et de s'élever à lui par les mouvements de sa piété, pourra-t-il se relâcher et se négliger ? Comment ne serait-il pas sans cesse sur ses gardes, toujours en état de se défendre en regardant et invoquant sans cesse un tel défenseur, par lequel il est luimôme protégé et regardé ? Et comment croire que Dieu ne se constitue pas l'asile propre et particulier de l'âme de laquelle il est si occupé, à lai^uelle il montre, par les lumières de la foi.

l'incroyable et merveilleux soin qu'il en a ? Ce protecteur tout-puissant ne détourne jamais ses yeux de l'âme qu'il daigne protéger. Il la considère et la surveille et au dehors et au dedans. Il pénètre et discerne parfaitement non-seulement toutes ses actions, mais aussi les plus secrets et les plus impénétrables mouvements de son âme. Ce fidèle peut donc dire avec raison: Il est ino7^ Dieu^ j'espérerai en lui. Et observez qu'il ne dit pas : J'ai espéré ou j'espère, mais j'espérerai. Ce qui signifie : c'est mon désir ; c'est ma résolution ; c'est l'énergique application de mon âme de persévérer en cette espérance. Je l'ai mise dans mon sein, comme une chose précieuse, afin de la conserver toujours. J'espérerai constamment en mon Dieu. Je m'éloignerai du désespoir où tombent les pécheurs à la vue de leur faiblesse et de leur impuissance. Je n'espérerai pas vainement, comme font ceux qui continuent de pécher, dans l'espérance des miséricordes divines , et auxquels cette insolente espérance mérite une éternelle malédiction. Mais je ne veux pas être du nombre de ceux qui n'espèrent point en Dieu, f espérerai toujours en lui. Mais dites-nous avec quel fruit, et au prix de quelle récompense ? Il me délivrera, oit-elle, du filet des chasseurs et de toutes les choses terribles qui me menucent. Mais il faut remettre, s'il vous plaît , l'explication de ce filet et de cette parole à un autre jour, et à un autre sermon.

SERMON III

Sur le troisième verset : // est mon T)ieu, f espérerai en lui, parce qu'il m^a délivré du filet

des chasseurs et des choses terribles dont fêtais menacé.

1 . Je vous le confesse, mes frères, ces paroles : Il nia délivré du filet des chasseurs^ me donnent une grande compassion de moi-même, et une extrême pitié de mon âme. Sommes-nous des bêtes pour être ainsi exposés à des chasseurs? Oui, sans doute. Uhomme^ dit le prophète, élevé dans un état glorieux n'a point eu dHntel^ licence ; il est devenu semblable aux animaux

destitués de raison ^. Certainement les hommes sont comme des bêtes. Ils sont la plupart comme des brebis égarées et sans pasteur. 0 homme, pourquoi êtes- vous superbe? Pourquoi tirez-vous vanité d'un peu de connaissance que vous avez? Considérez que vous êtes devenu semblable à ces animaux, à qui les chasseurs

1 Ps. XLVIII, 13.

POUR LE CARÊME

tendent des filets. Et quels sont ces chasseurs qui vous poursuivent ? Des chasseurs méchants, injustes , pleins de ruse et de cruauté. Ils ne sonnent pas du cor comme les chasseurs ordinaires ; ils s'abstiennent de faire du bruit, afin de nous surprendre, et ils lancent leurs flèches en cachette contre les cœurs innocents. Us sont les maîtres des ténèbres de ce siècle, et leur méchanceté est mêlée de tant de subtilité, d'adresse, d'artifices, que les plus habiles et les plus prudents de tous les hommes ne sont, en comparaison de ces dangereux ennemis, que comme les bêtes devant ceux qui les poursuivent à la chasse. J'excepte le petit nombre de ceux qui, avec l'apôtre, connaissent leurs pensées , et auxquels la sagesse divine a donné la puissance de découvrir leurs pièges^. Vous qui commencez à vous établir dans le secours de Dieu, plantes nouvelles et tendres ; vous qui n'êtes pas encore exercés à faire le discernement du bien et du mal, je vous conjure de ne suivre pas le jugement de votre cœur, et de ne point abonder en votre sens, de crainte que ce chasseur artificieux ne vous surprenne et ne trompe votre inexpérience. Il est vrai, il tend ouvertement des filets et des pièges aux hommes du siècle qui sont tout à fait animaux et charnels, assuré qu'il est de les prendre facilement. Mais pour vous, qui, comme des cerfs prudents tuez les serpents 2, et désirez vous désaltérer à la source de la vie, ce redoutable chasseur n'emploie à votre égard que les filets les plus subtils et ses plus artificieuses et plus spécieuses tromperies. C'est pourquoi je vous prie instamment devons humilier sous la main puissante de Dieu, votre pasteur, et dont vous êtes les ouailles. Suivez avec une fidèle soumission les conseils de ceux qui connaissent mieux que vous la méchanceté et les artifices incroyables de ce chasseur qui vous poursuit ; ils sont éclairés et instruits par une longue habitude et une fréquente expérience qu'ils ont faite soit sur eux-mêmes, soit sur d'autres personnes.

2. Mais nous connaissons les chasseurs et les bêtes, il faut maintenant examiner quels sont les filets. Je ne veux rien inventer de moi-même, ni vous proposer rien de douteux. Que l'apôtre nous montre quels sont ces filets, car il n'ignore pas les pensées et les desseins de ces chasseurs de nos âmes. Dites-nous donc, bienheureux Paul, quels sont ces filets du diable, dont l'âme fidèle se réjouit d'avoir été délivrée? Ceux qui veulent y dit-il, devenir riches en ce siècle^ tombent dans les tentations et dans les filets du Démon ^. Les richesses de ce siècle

* II Cor., 2. — « S. Aug. Euar. in ps. 4J • — • Tim., vi,^.9.

sont-elles donc les filets que nous tendent les Démons ? Hélas I qu'il y en a peu qui se puissent réjouir d'être entièrement délivrés de ces filets ! Au contraire, qu'il y a d'hommes qui s'affligent de ne s'y pas voir assez engagés, et qui font tout ce qu'ils peuvent pour s'en envelopper, et s'en embarrasser de plus en plus ! Vous, qui avez quitté toutes choses pour suivre le Fils de l'homme qui n'a pas où reposer sa tête S réjouissez-vous et vous écriea : Il m^a délivré du filet des chasseurs. Rendez-lui de tout votre esprit, de toute votre âme, de toutes vos forces, et du plus profond de votre cœur, les louanges et les actions de grâces que vous lui devez, et répétez dans les transports de votre reconnaissance : Il m'a délivré du filet des chasseurs. Et afin que vous connaissiez combien est grand et inestimable ce bienfait, que vous sachiez quels dons vous avez reçus de Dieu, écoutez les paroles qui suivent : Et il m'a encore délivré de toutes les paroles terribles qui me menaçaient. Homme indigne de ce nom et qui mérites plutôt le nom de bête par tes dispositions charnelles et animales, ne craignais-tu point les filets tendus pour te perdre ? Crains au moins le marteau qui te menace. Quelles sont ces paroles si menaçantes, sinon ce cri de l'insatiable Géhenne : Apportez, apportez ! Frappez ; déchirez ; ôtez-lui promptement la vie ; dépouillez-le ! Quelle est la parole terrible, sinon celle-ci : Exterminons l'homme impie, afin qu'il ne puisse voir la gloire de Dieu 2 ? Ainsi les chasseurs se réjouissent d'avoir pris la bête et crient : Prenez, embrochez, mettez au feu, plongez-la dans la chaudière bouillante. Ce fut avec de semblables paroles que les Juifs infidèles et cruels poursuivirent Notre-Seigneur, lorsqu'ils s'écrièrent : Qu'on le fasse mourir! qu'on le fasse mourir f Qu'il soit mis en croix ^ ! Parole horrible, impitoyable , cruelle ! Leurs dents étaient véritablement alors des armes et des flèches, et leur langue un glaive tranchant ^. Seigneur, vous avez souffert cette parole cruelle, et pourquoi, sinon pour nous délivrer d'autres paroles encore plus redoutables et plus accablantes? C'est donc un pur effet de votre excessive bonté, si maintenant nous n'avons pas à souffrir ce que vous avez daigné vous-même endurer pour nous.

3. Les hommes du siècle, lorsque nous tâchons de leur persuader de faire pénitence, nous répondent ce que nous voyons dit dans l'Évangile à Notre-Seigneur : Cette parole est bien dure &. H parlait alors de cette pénitence,

1 Luc, IX, 58. — * Isa!,, xxvi, 10. — • Jean, xix, 15.— * p8. Lvi, 5. — » Jean, vi, 51.

mais en figure, ne voulant pas s'expliquer ouvertement devant des personnes auxquelles il n'était pas donné de connaître le mystère du royaume de Dieu. Lorsqu'il leur dit : Si vous ne mangez la chair du Fils de Vhommey et si vous ne buvez son sang^ vous n'aurez point la vie en vous^ ils lui répondirent : Cette parole est dure et aussi0t il s* éloignèrent ^. Qu'estce que manger sa chair et boire son sang, sinon participer à ses souffrances, et imiter la vie qu'il a menée 3n sa chair? De sorte que le chaste sacrement de l'autel dans lequel nous recevons le corps de Jésus-Christ, signifie que comme les espèces du pain entrent visiblement dans notre corps, ainsi Notre-Seigneur entre invisiblement en nous, y renouvelant et y reprenant lui-même sa vie terrestre, afin d'habiter et de vivre par la foi dans nos cœurs. Car, lorsque la justice est répandue dans nos âmes, c'est Celui même qui a été fait notre justice, par le Père Éternel, qui entre véritablement en nous, et s'unit à nous, et celui qui demeure en la charité demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui. Et pourtant que de personnes nous disent , comme les Juifs : Cette parole est dure f Comment trouver dures des peines légères et passagères qui nous méritent un poids éternel de gloire? Est-il si dur de racheter par un travail court et léger des supplices et des tourments qui ne doivent jamais finir et que nul esprit n'est capable de comprendre? Vous semble-t-il que ce soit chose insupportable de vous entendre dire : Faites pénitence 2 ? Vous êtes, dans une étrange erreur , et vous entendrez un jour, malgré vous , ces- paroles terribles, ce discours eïfroyable: Allez maudits au feu éternel ! Je vous le déclare , c'est la seule parole que vous devez craindre et estimer insupportable. Et vous trouverez alors le joug du Seigneur doux, et son fardeau léger. Si vous n'êtes pas encore capables de croire que ce joug est doux en lui-même, au moins vous ne pouvez nier qu'il ne le soit infiniment, en comparaison des menaces qui vous sont adressées.

4. Mais vous, mes chers frères, qui avez des ailes et devant lesquels on jette vainement des filets, vous qui avez entièrement abandonné les richesses de ce siècle, pourquoi craindriezvous ces choses formidables et ces paroles terribles, puisque vous avez le bonheur d'être délivrés des filets qui leur sont tendus aux mondains et dans lesquels ils se laissent prendre? Vous êtes heureux, 6 Idithunl à qui certains psaumes sont dédiés 3, d'avoir passé par-

dessus ces filets sans y avoir été pris, et évité la parole terrible. Car à qui dira-t-on : Allez maudits au feu étemel : fai eu faim et vous ne m* avez pas donné à manger^? A qui, dis-je, adressera-t-on ces paroles si accablantes, sinon à ceux qui auront possédé les richesses de ce monde? Vos cœurs, mes chers frères, ne sont-ils pas dans une extrême allégresse en écoutant ce que je dis? Ne sont-ils pas remplis d'une joie toute sainte et toute spirituelle ? Votre pauvreté ne vous est-elle pas plus précieuse que tous les trésors du monde? C'est elle véritablement qui vous délivre de ces paroles de malédiction. Car comment Dieu peut-il exiger de nous ce que nous avons abandonné pour son amour? Et néanmoins, par sa grâce, dans l'état où vous êtes, vous ne laissez pas de faire des œuvres de miséricorde. Vous nourrissez et revêtez Jésus-Christ du travail de vos mains ; il ne manque rien aux nécessités des pauvres. Rendez donc grâces à Dieu. Soyez dans les transports de joie et dites : Il m'a délivré du filet des chasseurs et de la parole terr^le. Réjouissez- vous donc, mais cependant que ce soit avec tremblement. Je le veux, soyez dans la joie , mais ne pensez pas être en sûreté. Ayez cette abondante et sainte joie du Saint-Esprit. Soyez toujours dans la défiance et la crainte, et restez toujours sur vos gardes, afin de ne point retomber dans vos premières fautes.

S. Que pensez-vous avoir à craindre pour l'avenir? Une seule chose, mais horriblement criminelle, le péché de Judas, le péché d'apostasie. Il vous est heureusement arrivé d'avoir des ailes comme la colombe , et d'avoir volé jusqu'à ce que vous ayez trouvé le repos, car il n'y avait point pour vous de repos sur la terre, mais travail, douleur, affliction d'esprit. Qu'avons-nous donc à craindre pour ceux dont le vol est aussi haut que le vôtre, sinon qu'ils imitent ces oiseaux qui, du milieu de l'air, s'arrêtent à regarder sur la terre un cadavre, ou quelque pâture semblable, dont les chasseurs se servent pour les attirer dans leurs filets? Que peut-on craindre pour ceux qui sont arrivés à l'élévation où je vous vois, sinon qu'attirés par les objets que leur présentent les Démons, ils ne se jettent dans les pièges que leur ont dressés ces impitoyables chasseurs : et qu'ils ne tombent dans un état plus déplorable que celui qui précéda leur conversion? Voilà, mes frères, ce qu'il faut redouter : c'est que quelques-uns de ceux qui sont convertis, et qui sont maintenant fidèles à Dieu, ne retournent à leur vomissement de

* Jean, vi, 61.— « Malh., m, 2.— • Ps. xxvni, lxi, 76. 1 Malh., xxv, 41.

POUR LE CARÊME

cœur ou de fait. Nous lisons que les enfants dlsraél retournèrent de cœur en Egypte ^ Ils n'y pouvaient retourner de corps; la mer Rouge fermée sur leurs pas, leur fermait aussi le retour. Chacun de nous doit avoir une extrême crainte de tomber dans des fautes si grandes, qu'il mérite que Dieu le rejette et le vomisse : ou si la honte l'empêche de tomber dans une apostasie extérieure et toute manifeste, au moins il doit craindre que la tiédeur et la lâcheté ne l'entraînent peu à peu dans une apostasie intérieure et secrète : que, sous l'habit religieux , il n'ait un cœur séculier, et n'embrasse les consolations de ce siècle autant qu'elles se peuvent présenter dans notre con-

dition. Nous ne sommes pas plus saints que l'apôtre, qui craignait, en prêchant les autres, d'être reprouvé lui-même i. Il faut rester dans cette crainte, jusqu'à ce que les filets de notre ennemi soient entièrement rompus, jusqu'à ce que notre âme soit délivrée de ce corps. Car ce corps même est un filet. C'est pourquoi nous lisons que les yeux ravagent les âmes 2. Il n'est donc nullement raisonnable que rhomme se tienne en assurance, puisqu'il porte toujours avec lui son piège ; il lui est plutôt absolument nécessaire de chercher un asile, dans le secours du Très-Haut, afin de se garantir par ce moyen de toute embûche.

SERMON IV

Sur le quatrième verset : // vous couvrira de ses ailes.

1. C'est justement que Dieu promet, dans ces paroles, des bienfaits encore plus grands que les premiers, à celui qui reconnaît avec humilité le besoin continuel qu'il a de son assistance , et qui le remercie avec ferveur des grâces qu'il en a déjà reçues. Car celui qui sera trouvé fidèle dans les petites choses méritera qu'on lui confie des biens plus considérables ^\ comme, au contraire, celui qui méconnaît les biens qu'il a déjà reçus, est indigne d'en recevoir d'autres à l'avenir. C'est pourquoi l'Esprit de Dieu répond si favorablement à cette reconnaissance fervente, exprimée dans le verset précédent , et dit à l'âme : Dieu ne se contentera pas de vous avoir délivrée des peines où vous étiez et des périls qui vous menaçaient : il aura encore la bonté de vous couvrir de ses ailes. Je crois que nous devons entendre par ces ailes deux promesses que Dieu nous fait : des secours dans les périls et les nécessités de la vie présente, et les biens réservés à la vie éternelle que nous attendons. Car si Dieu nous promettait seulement son royaume et nous laissait manquer de l'assistance dont nous avons besoin pour y parvenir, les hommes auraient sujet de se plaindre et de lui répondre : Le bonheur que vous nous promettez est inestimable ; mais vous ne nous donnez pas

1 Nombres, xiv, 3. - * Math., xxv, 23.

la puissance et les moyens nécessaires pour l'obtenir. C'est pourquoi Dieu qui nous a promis la vie éternelle, après que nous serons sortis de ce siècle, a voulu aussi par une bonté pleine de prévoyance, nous promettre, dès cette vie, le centuple de ce que nous aurions abandonné pour le servir ». Où les hommes peuvent-ils donc trouver les fondements d'une excuse légitime? Certainement Dieu ferme la bouche aux pécheurs et à leurs plaintes injustes. Que peuvent -ils alléguer pour entretenir leur tentation contre l'espérance qu'ils doivent avoir en Dieu, après les promesses qu'il leur a faites? Que peuvent-ils dire, sinon que la voie dans laquelle ils ont à marcher jusqu'à leur mort sera longue et pénible? Mais s'il vous reste encore beaucoup de chemin à faire , pourquoi craignez-vous cette longueur du voyage? Dieu vous donne une nourriture destinée à vous soutenir et à vous remplir de vigueur, afin que vous ne puissiez pas manquer de courage et de force en marchant. L'Ange apporta au prophète ÉUe * une nourriture, la plus commune de celles dont les hommes ont coutume de se servir , et néanmoins il en fut tellemeilt fortifié, qu'en marchant quarante jours, il ne sentit ni fatigue

1 I Cop., IX, 27. — « Thren., m, 51. — • Math., xix, 29. — ♦ III, Rois, XIX.

ni £Gdm. Ne désirez-vous pas que Dieu vous donne, par le ministère de ses Anges, la nourriture qui est si propre à vous soutenir? Il serait bien étrange que vous n'eussiez pas ce désir.

% Si vous désirez véritablement cette nourriture céleste, et si vous demandez , non par ambition et par vanité, mais par une humble connaissance de vos besoins, que les Anges vous donnent secours, écoutez ce qui est écrit de Notre-Seigneur. Le Démon l'attaquant par une tentation, et s'efforgant de lui persuader de convertir des pierres en pain, il lui résista et lui dit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toutes les choses qui procèdent de la bouche de Dieu^. Après qu'il eut surmonté les tentalions et chassé le tentateur, les Anges s'approchèrent et le servirent. Si donc vous voulez être secourus par le ministère des Anges, fuyez les consolations du siècle, et résistez aux tentations du Diable. Que votre âme refuse de se consoler et de se plaire dans les vaines satisfactions de la terre, si vous souhaitez trou** ver vos délices et votre repos à vous entretenir de Dieu. Lorsque vous sentez en vous les mouvements de la cupidité, comme une faim qui vous presse, l'ennemi tâche de vous persuader de courir au pain de la terre; mais au lieu de lui donner attention , écoutez plutôt le Seigneur qui vous dit : Ce n'est pas seulement par le pain que l'homme peut entretenir sa vie. Pourquoi votre âme est-elle en proie à tant de soins et de soucis, et vous occupez-vous à demander tant de choses qui ne regardent que les besoins et la conservation de votre corps? Vous pouvez trouver toutes ces choses comme ramassées d'une façon excellente dans la seule parole de Dieu. Cette parole est une manne qui a tous les goûts et toutes les odeurs capables de donner de véritables délices. Cette parole établit les hommes dans un vrai repos : elle est pure, elle est pleine de douceur, et sa douceur est toute salutaire, elle comble de consolation et de joie ceux qui en font leur nourriture , elle est toute sainte.

3. Tels sont "les avantages , telles sont les promesses que Dieu nous fait pour la vie présente. Mais qui pourrait expliquer les biens qu'il nous promet pour l'avenir? Si la seule attente et la seule espérance des justes les jette dans la joie 2 , et dans une si grande joie que la possession de tout ce qu'on peut désirer ici-bas ne saurait lui être comparée , qui pourrait concevoir quel sera ce bonheur qu'il attend? Que sera la possession? Non, grand Dieu ! les yeux de vos créatures ne sont pas

* Math., IV, — « Prov,, x, 28.

capables, sans vous, de voir les biens que vous avez préparés à ceux qui vous aiment ^ Nous recevons d^ Dieu quatre sortes de bienfaits lorsqu'il nous couvre de ses ailes. Il nous cache et nous empêche par ce moyen d'être exposés aux périls. Il nous protège contre toutes les puissances invisibles qui nous peuvent attaquer, en sorte que nous sommes comme des poussins à couvert des éperviers et des milans, sous k^s ailes de leur mère. Il nous donne du rafraîchissement en nous tenant sous une ombre salutaire , comme une mère qui, avec ses ailes, garantit ses petits de la trop grande ardeur du soleil. Enfin, Dieu nous nourrit et nous échauffe sous ses divines aile^. Le prophète dit dans un autre psaume : Il m*a caché dans son tabernacle durant les mauvais jowrs 2. Ces mauvais jours signifient le temps que nous demeurons en cette terre étrangère assujétie à la puissance des méchants. On ne voit point en cette terre d'exil le règne de la paix : le Dieu de la paix n'y règne point; s'il y régnait , pourquoi dirions-nous dans la prière que nous faisons tous les jours : Que votre règne arrive ^ ? Il est donc nécessaire, en attendant cette paix et ce règne de Dieu, s'il nous a fait la grâce de nous donner quelques richesses spirituelles, de les cacher soigneusement , selon cette parole de l'Évangile : Vhomme qui a trouvé le royaume des deux est soigneux de le cacher^. C'est pour cela que nous nous cachons, même corporellement, dans les monastères et dans les forêts. Et si vous voulez savoir ce que nous gagnons à nous cacher, il est aisé de vous le montrer. Je crois qu'il n'y a personne parmi vous qui ne fût honoré comme saint, regardé comme un Ange, s'il faisait dans le monde la quatrième partie de ce qu'il fait ici. Et néanmoins , on trouve tous les jours assez de sujet d'accuser de négligence , et de reprendre pour d'autres défauts, cette personne qui serait tant honorée dans le siècle. Pensez-vous que ce soit un médiocre avantage, et un petit gain de n'être pas estimé saint avant de l'être ? En ne recevant pas cette récompense si méprisable que donne le monde par ses louanges, craindrez- vous d'être privés , à Tavenir, de la seule récompense pour laquelle vous devez agir? 11 est donc nécessaire de nous tenir cachés et inconnus. Et non-seulement nous nous devons cacher, autant qu'il se peut, aux yeux des autres , mais nous devons encore avoir plus de soin de nous cacher à nous-mêmes. C'est ce que Notre-Seigneur nous ordonne par ces paroles : Quand

1 Isa!., Lxiv, 4. — « Ps. XXVI, 5. — » Math., vi, 10. — ^ Math., XIII, 44»

POUR LE CARÊME

vous aurez fait toutes les choses qui voils seront commandées^ dites : Nous sommes des servitewrs inutiles, nou^s avons fait ce que nous étions obligés de faire ^. Malheur à nous si nous n'avions pas fait ce qui nous avait été commandé. Notre plus grande vertu et notre souveraine sûreté, c'est de vivre dans la piété, d'avancer toujours et de songer néanmoins bien plus aux grâces qui nous manquent, qu'à celles que nous pensons avoir obtenues; c'est d'oublier ce que nous avons laissé derrière nous, pour marcher vers celles que nous voyons devant nous 2. Voilà donc comme nous avons le bonheur d'être cachés, ainsi que j'ai dit, sous les ailes de Notre - Seigneur. Ce fut, peutêtre, cette grâce de la vie cachée que la sainte Vierge reçut, lorsque le Saint-Esprit la mit comme sous une ombre, dans laquelle elle vivait loin de l'ostentation et de l'éclat, et dans laquelle elle tenait inconnu aux hommes, le mystère si grand et si incompréhensible de sa divine maternité.

4. Dans un autre psaume, où il parle de cette protection , le prophète dit encore : Vous avez ombragé ma tite au jowr du combat '. Comme une mère, voyant venir un oiseau de proie, étend ses ailes, afin que ses poussins s'y abritent et y trouvent im refuge assuré ; ainsi la bonté souveraine et l'ineffable charité de Notre-Seigneur se tient prête à nous secourir, et s'étend sur nous , nous ouvrant et nous présentant son sein, afin que nous y cherchions une défense. Aussi l'ftme fidèle lui dit-elle : Vous ites mon refuge.

5. Vous voyez donc que nous trouvons une ombre salutaire, et la protection dont nous avons besoin, sous les ailes de Notre-Seigneur, qui a pour nous les tendresses et les soins d'une mère. Nous devons nous plaire de tout notre cœur sous cette ombre où Dieu nous tient et nous cache. Car le soleil de justice est semblable , par ses effets, au soleil matériel. Cet astre est doué d'excellentes propriétés; il nous est extrêmement nécessaire; néanmoins, il fait mal à la tête aux personnes qui l'ont délicate et faible ; il blesse les yeux malades par son éclat , si sa chaleur et sa lumière ne sont tempérées par quelques nuages ; et tout cela ne tient à aucune malignité ni à

* Luc, xvii, 10. — « Pbilipp., m, 13. — • Ps. cxxxix, 8.

aucun défaut qui soit dans le soleil , mais à la seule faiblesse et à la disposition particulière de nos corps. Telle serait à nos âmes une communication trop vive et trop lumineuse des dons et des grâces de Jésus-Christ. Et c'est pour cette raison que le sage nous donne cet avertissement : Ne soyez point justes avec excès ^. Ce n'est pas que la justice ne soit bonne; mais tant que nous sommes faibles, la grâce que nous recevons doit être telle, qu'elle ne nous donne qu'avec modération les saintes qualités que nous demandons, de peur que nous ne tombions dans l'indiscrétion ou la vanité. De là vient qu'en priant avec ferveur et avec assiduité , nous ne pouvons pas arriver à cette abondance de grâces que nous désirons. Pensez'vous que cela vienne de ce que Dieu soit devenu pour nous avare ou pauvre, impuissant ou inexorable? Loin de nous cette pensée. C'est seulement parce qu'il connaît ce que nous sommes , et qu'il daigne nous tenir et nous garder à l'ombre de ses ailes.

6. Il ne faut pas néanmoins, pour cela, que nous cessions de le prier ; s'il ne nous accorde pas ce qui pourrait satisfaire pleinement nos désirs, au moins il nous donne tous les secours dont nous avons besoin pour notre conservation, et s'il ne veut pas répandre sur nous une ardeur extrême, afin d'épargner notre faiblesse, au moins a-t-il soin de nous échauffer, comme une mère réchauffe ses petits, par une douce chaleur ; c'est le quatrième avantage que j'ai remarqué qui nous arrivait, lorsque nous sommes sous la protection de Dieu, comme des poussins sous les ailes de leur mère. Il nous conserve en nous tenant attachés à lui, comme cette mère fait subsister ses petits en les échauffant. Il nous empêche de nous éloigner de lui, afin que nous ne perdions pas la vie, par le refroidissement de la charité qui n'est répandue et entretenue en nous que par l'Esprit qu'il nous communique. Ce sera donc sous les ailes de ce Sauveur que vous espérerez en assurance ; et les biens que vous recevrez présentement de sa bonté vous permettront d'espérer et d'attendre ceux qu'il vous prépare pour l'avenir.

1 Eccle., VII, 17.

SERMON V

Sur le cinquième verset : Sa vérité vous couvrira dun bouclier; vous ne craindre:^ point les

frayeurs qui surprennent durant la nuit.

1. Veillez et priez ^ afin de ne point entrer en tentation K Vous savez de qui vient cet avertissement, et en quel temps il a été donné. Ce sont les paroles de Notre- Seigneur à ses apôtres, à l'heure voisine de sa Passion. Considérez que c'était lui qui devait souffrir, et non ses disciples ; et néanmoins ce n'était pas pour lui qu'il disait qu'il fallait prier, mais seulement pour eux. C'est pourquoi il dit à Pierre : Satan a désiré de vous cribler comme le froment; mais fai prié pour vous^ afin que votre foi ne défaille point ; et^ un jour y lorsque TOUS serez converti^ confirmez vos frères 2. Si les apôtres devaient tant craindre durant le temps des souffrances de Notre-Seigneur, combien, mes frères, avons-nous sujet de craindre lorsque nous sommes nous-mêmes dans les souffrances ! Veillez donc et priez pour ne point entrer dans la tentation, car de tous côtés vous êtes environnés de tentations. Aussi lisons-nous dans l'Écriture sainte : Que la vie de t homme sur la terre est un combat et une continuelle tentation 3. Si donc notre vie est pleine d'un si grand nombre de tentations, qu'on a sujet de l'appeler elle-même une tentation, nous avons un visible besoin de nous tenir sur nos gardes, avec une merveilleuse vigilance, et prier avec une fervente assiduité, pour nous garantir de succomber aux tentations. C'est dans la vue des combats et des périls parmi lesquels nous vivons, que nous disons, tous les jours, dans la prière que Notre-Seigneur nous a donnée : Ne nous laissez pas succomber à la tentation. Parce que vous êtes ainsi de toutes parts environnés et pressés de tentations, sa vérité vous couvrira d'un bouclier, afin que comme les ennemis vous attaquen t de tous côtés, vous ayez aussi de tous côtés une défense. Et il est tout à fait manifeste que Xîe bouclier qui nous peut couvrir et abriter contre toutes sortes de tentations, est uneprotection spirituelle que nous devons attendre de Dieu. C'est

» Marc, XIV, 38. — * Luc, xxn, 30-32. — » Job, vu, i«

sa vérité qui nous environne et qui nous défend parce que Celui qui nous a promis de nous soutenir est véritable et fidèle, et fait toutes choses comme il les a promises. Dieu est fidèle, dit Tapôtre, il ne souffrira point que vous soyez tentés au-delà de vos forces ^.

2. La grâce de la protection divine est bien comparée à un bouclier : le bouclier est large et étendu par en haut, afin de couvrir la tête et les épaiùes, mais étroit par en bas, afin d'être moins pesant, et principalement parce que les jambes qu'on doit garder, n'ont pas tant de largeur, et ne sont pas si facilement blessées, et que, d'ailleurs, les blessures n'y sont pas si dangereuses. Ainsi Jésus-Christ ne donne à ceux qui combattent le plus fidèlement pour lui, le secours des choses temporelles, qu'avec beaucoup de réserve, et qu'autant qu'ils en ont besoin pour la conservation de ce corps si inférieur à l'âme. Il les tient à l'étroit et dans la disette à l'égard de ces assistances corporelles et extérieures; il ne veut point leur donner une abondance de biens temporels, qui leur serait un fardeau trop pesant. Il faut que nous contentions, selon les paroles de l'apôtre, d'avoir le vivre et le vêtement. 2 Mais quant à l'âme, si élevée au-dessus de tout ce que nous avons en nous de terrestre et de corporel, Dieu lui donne des biens spirituels en une plus large mesure, il lui communique une abondance de grâce. Et c'est pour cela que Notre-Seigneur dit dans l'Évangile : Chercfiez premièrement le royaume de Dieu et sajustice^ et tous les autres biens nous seront ajoutés par surcroît, ^ Il entendait certainement parler du vivre et du vêtement, dont il venait de dire que nous ne devions jamais nous inquiéter. Notre Père céleste nous donne ces autres secours extérieurs et corporels, avec une bonté toute paternelle, pour deux raisons: afin que nous n'ayons pas sujet de croire qu'il est irrité contre nous, en nous les déniant, et

« 1 Cor., X, 13. — M Tini., vi, 8. — » Malh., vr, 3:î.

POUR LE CARÊME

qu'ainsi nous ne tombions pas dans le désespoir ; ou parce que le trop grand soin mis à chercher ces biens qui nous manqueraient, deviendrait extrêmement dommageable aux occupations chrétiennes et spirituelles : car si nous manquons des choses dont le corps a besoin, nous ne pouvons ni vivre, ni servir Dieu. Mais ici plus nous sommes éloignés de Tabondance et du superflu, et réduits au seul nécessaire, plus notre état est sûr et avantageux.

i . La vérité divine nous servira donc de défense et de bouclier. Vous ne craindrez point les terreurs qui arrivent durant la nuit, ni la flèche qui vole durant le jour, ni les entreprises qui se font dans les ténèbres, ni les attaques ou/oertes, ni le Démon du ^nidi. Ces paroles marquent quatre sortes de tentations, qui nous assaillent de toutes parts, et contre lesquelles nous avons besoin d'être couverts et environnés du bouclier du Seigneur, afin qu'il nous secoure à droite et à gauche, devant et derrière. Car vous devez être avertis que personne ne vivra sur la terre sans éprouver quelque tentation. A peine est-on délivré de l'une, qu'on doit en attendre une autre, avec assurance : et, que

dis-je, avec assurance ? Il faut plutôt que ce soit avec beaucoup de crainte, et que nous demandions de telle sorte d'être délivrés de chaque tentation, lorsqu'elle est présente, que nous n'osions jamais nous promettre dans ce corps de mort, un repos entier et une parfaite liberté. Et il faut que nous considérions sur ce sujet que la bonté avec laquelle Dieu nous traite, est si grande, si bonne, si accommodée et si proportionnée à nos besoins et à nos faiblesses, que s'il nous laisse longtemps occupés et combattus par certaines tentations, c'est afin de nous en épargner d'autres plus périlleuses, et comme pour faire diversion. Et, quand il nous délivre promptement de certaines tentations, c'est afin de nous exercer par d'autres qu'il prévoit nous devoir être plus utiles. Voyons quelles sont ces quatre tentations marquées dans ce verset ; mais ce sera le sujet d'un autre discours. Je crois que ces tentations s'élèvent contre ceux qui se convertissent à Dieu, dans l'ordre même où' elles sont ici, et que, dans le combat spirituel, elles sont comme les chefs de toutes les autres tentations qui nous attaquent.

SERMON VI

Sur l'autre partie du cinquième verset : Vous ne craindre^ point les frayeurs qui surprennent durant la nuit; et sur le sixième verset : TsÇi la flèche qui vole durant le jour, etc.

1 . Dans les divines Écritures, la nuit signifie ordinairement l'adversité ; et nous savons que le premier combat qu'ont à soutenir ceux qui se convertissent à Dieu, consiste dans les peines du corps. Car la chair qu'on n'avait pas encore pris soin de dompter, ne souffre pas facilement qu'on la châtie et qu'on la réduise en servitude. Le souvenir de la liberté qu'elle vient de perdre, rend plus ardents et plus violents les désirs avec lesquels elle s'oppose et fait la guerre à l'esprit. C'est ce que vous éprouvez principalement quand vous faites sentir à la chair ces mortifications au-dessus de la nature, et toutes contraires à vos premières habitudes, et par lesquelles vous êtes mourants, et même comme

morts. Pourquoi s'étonner de trouver en soimême des contradictions et des résistances, principalement lorsque l'on commence à se convertir sérieusement à Dieu ? Ces révoltes et ces combats de la chair donnent du trouble à ceux qui ne sont pas encore accoutumés à la vaincre, et ni assez prompts à recourir à la prière, à se réfugier en de saintes méditations, afin de porter plus aisément le poids de la chaleur et du jour. Le bouclier du Seigneur nous est donc merveilleusement nécessaire dans les commencements de notre conversion, contre les frayeurs qui surprennent durant la nuit. Et c'est avec raison qu'il est dit : Que nous ne craindrons point les frayeurs de la nuit. On ne dit pas, que nous ne craindrons

point la nuit, parce que ce ne sont pas les afflictions et les contradictions qui sont proprement une tentation, mais c'est plutôt la crainte qu'on en a. Car nous souffrons tous, et néanmoins nous ne sommes pas tous tentés; ceux qui sont tentés, souffrent plus par la prévoyance et la crainte des peines qui ne sont pas encore venues, que par le sentiment des douleurs présentes.

2. Or, parce que la crainte est une tentation, il a été convenable que celui qui est à couvert sous le bouclier du Seigneur, fût assuré, par la parole même de Dieu, qu'il ne craindra point cette tentation. Peut-être sera-il attaqué et tenté, peut-être craindra-t-il la nuit : mais cette crainte ne lui sera point nuisible. Au contraire, il en deviendra plus innocent, pourvu que cette crainte n'ait point prévalu sur son esprit ; et l'exercice qu'elle lui aura donné, le corrigera et le rendra pur, selon qu'il est écrit : Ceux qui penseront par l'épreuve de la crainte seront purifiés ^. Cette crainte est une fournaise ardente; mais la vérité divine fait qu'elle ne consume pas, mais éprouve seulement. Cette crainte est véritablement nuit et ténèbres, mais les rayons de la vérité la dissipent très-facilement. Car tantôt cette vérité met devant les yeux du cœur la vue des péchés que l'on a commis, afin (comme dit le prophète parlant de lui-même) que nous soyons préparés aux afQictions, confessant nos iniquités et faisant réflexion sur notre péché 2; tantôt elle nous représente les supplices éternels que nous avons mérités, afin que nous regardions, comme des délices, les maux que nous supportons, en comparaison de.ceux dont nous avons été préservés ; tantôt elle nous rappelle le fréquent souvenir des récompenses éternelles, objet de nos aspirations et au prix desquelles toutes les afflictions de cette vie, ne sont rien, si on les compare à la gloire future que Dieu nous réserve «. Tantôt, enfin, cette vérité nous retrace les douleurs que Jésus-Christ a souffertes pour nous^ afin qu'en nous représentant souvent combien cette Majesté divine a souffert pour des serviteurs inutiles, nous ayons honte de ne vouloir pas souffrir, même de légères peines, pour notre propre avantage.

3. Mais la vérité, peut-être, a déjà prévalu sur la crainte dans ceux devant qui je parle. Cette vérité est si abondante, qu'eUe nous couvre de toutes parts ; elle donne à ceux qu'elle couvre et qu'eUe défend la puissance nonseulement de repousser la crainte, mais aussi de la chasser tout à fait. La nuit est passée.

* Job. xu, 16.— « Ps. xxxvix, 18-19. — » Rom., viii.

Craignez-donc la flèche qui vole durant le jour; marchez avec honnêteté et modestie, comme des enfants du jour et de la lumière- Cette flèche vole rapidement, elle pénètre avec légèreté : mais je vous le déclare, elle ne fait pas de légères blessures; eUe fait mourir promptement. Cette flèche est la vaine gloire, elle n'attaque point ceux qui manquent de courage et de cœur, mais ceux qui paraissent les plus fervents. Qu'ils prennent garde de n'être point surpris par cette tentation; qu'ils soient extrêmement soigneux de ne quitter jamais le bouclier invincible de la vérité : car qu'y a-t-il de plus contraire à la vanité? Et ce ne sont pas ces vérités si mystérieuses, si relevées, si difficiles à comprendre qu'il est besoin d'opposer à cette flèche; il suffit que Tâme se connaisse véritablement elle-même, et qu'elle sache bien la vérité de ce qu'elle est. Certainement, il est difficile (si je ne me trompe) qu'une personne puisse être élevée , et puisse entrer dans une haute présomption par les paroles de ceux qui se plaisent à louer les hommes durant leur vie. Si cette personne s'examine, au dedans, par une considération sérieuse à la lumière de la vérité, si elle songe à sa propre condition, ne se dira-t-elle pas ? Terre et cendre, pourquoi es-tu superbe i ? Si elle considère la corruption de sa nature, ne sera-t-elle pas contrainte d'avouer qu'il n'y a rien en elle de bon î Et si elle trouve quelque bien en elle, que répondra-t-elle à l'apôtre, qui lui dit : Qu'avex-vous que vous n'ayez reçu 2 ? et à ce que dit ailleurs ce même apôtre : Que celui qui est debout prenne garde à ne pas tomber 3? Enfin, si elle examine et observe toutes choses avec fidélité, il lui sera facile de reconnaître qu'elle ne peut, avec dix mille combattants, aller au-devant de celui qui vient à elle avec vingt mille, et que toutes ses justices ne sont qu'un linge souillé.

4 11 faut encore opposer cette vérité à d'autres tentations qui suivent. Car notre vieil ennemi, s'il est vaincu, n'abandonne pas poui* cela ses entreprises; il tâche d'ordinaire de nous combattre par des moyens plus subtils et plus dangereux. Il a éprouvé que la tour qu'il a attaquée était ferme et inébranlable de tous les côtés. Il ne peut plus rien entreprendre ni à gauche, en se servant de la crainte pour nous décourager, ni à droite en s'efforçant de nous ébranler parles louanges des hommes, puisqu'il a attaqué ces deux côtés sans aucun succès. Mais il se dit en lui-même : je ne puis renverser cette personne par la force, je

* Ecdi., X, 9. — * I Cor, iv, 7. — » I Cor , «, 12.

POUR LE CARÊME

la pourrai peut-être tromper par la ruse et Tartifice. Mais d'où pourront venir ces ruses et ces artifices? De la cupidité, racine de toutes sortes de péchés; de l'ambition, mal subtil, venin secret, peste cachée. Cette ambition est féconde en tromperies, elle est la mère de l'hypocrisie, elle produit l'envie, elle est la source des vices, elle entretient les crimes, elle détruit les vertus, elle ruine la sainteté, elle aveugle les cœurs, elle se .sert des remèdes mêmes pour engendrer des maladies, elle fait tomber les hommes dans la langueur par les moyens qui les devraient guérir. Il a méprisé la vaine gloire, dit l'ennemi, parce qu'elle est vaine; peutêtre aimerait-il quelque chose de plus solide : les honneurs et les richesses. Combien ces entreprises de l'ennemi tentées dans les ténèbres de cette vie en ont-elles fait tomber darfs les ténèbres extérieures, les dépouillant de la robe nuptiale, et rendant les vertus qu'ils ont exercées, entièrement vides du véritable esprit de la piété, sans lequel elles ne pouvaient être que stériles et inutiles ! Combien ce dangereux ' ennemi a-t-il fait tomber honteusement de personnes, les tirant, par sa malice artificieuse, de l'état avantageux où elles étaient ! Combien la chute de ces personnes a-t-elle donné sujet de craindre une soudaine ruine à ceux qui ne s'apercevaient pas et ne se défiaient pas de ce cruel ennemi, qui travaillait secrètement à les perdre! Mais qu'est-ce qui entretient dans le cœur cette passion, ver qui le ronge et le consume, sinon l'égarement de notre âme, et l'oubli de la vérité ? Et qu'est-ce qui nous aide à découvrir cet ennemi qui nous attaque par des trahisons et des artifices? Qu'estce qui nous montre cet ouvrage de ténèbres, par lequel ce trompeur s'efforce de nous surprendre, sinon la lumière de la vérité? Car c'est elle qui nous dit : Que sert à l'homme de gagner Cuni'oers s'il perd son âme ^? et qui nous déclare, que les puissants seront puissamment tourmentés 2. C'est eUe qui, par de continuelles suggestions, nous remet dans l'esprit combien les joies et les consolations des ambitieux sont vaines et frivoles; combien le jugement que Dieu fera d'eux sera terrible ; combien la jouissance des biens qu'ils cherchent sera courte ; combien la fin que doit avoir leur grandeur est incertaine et inconnue. 5. Ces tentations sont celles qu'endura le Fils de Dieu même. Mais Satan n'a pas eu la hardiesse d'employer contre lui la quatrième (a), car elle vient de l'ignorance. Et le Démon

1 Math., XVI, 26. — • Sages, vi, 7.

(a) Cependant plus loin , au sermon (4, n* 4. Saint Bernard parle de cette quatrième tentation.

ne pouvait douter de la sagesse parfaite de Celui qui lui fit de si prudentes réponses, qu'il ne lui permit pas de découvrir ce qu'il cherchait. Il s'efforça de lui persuader, par la première tentation, puisqu'il souffrait la faim, de changer en pain les pierres du désert ; mais le Sauveur ne lui répondant pas , s'il pouvait ou non opérer ce miracle, lui allégua une autre nourriture que celle-là ; il lui dit: U homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole qui procède de la bouche de Dieu^. Par la seconde tentation, Satan porta Notre- Seigneur à se précipiter, lui promettant qu'il ne serait point blessé s'il était le Pils de Dieu, et que toute la ville le voyant élevé en l'air, le comblerait de louanges et d'acclamations. Jésus-Christ répondit à cette proposition sans déclarer s'il était le Pils de Dieu ou s'il ne l'était pas. La troisième tentation fut une tentation d'ambition, quand il M promit de lui donner tous les royaumes du monde, s'il se prosternait devant lui pour l'adorer 2. Voyez-vous comme l'ambition conduit les hommes à l'adoration du Démon, parce qu'il promet à ses adorateurs qu'ils arriveront aux honneurs et à la gloire du monde? Mais pour la quatrième tentation Satan s'abstient, comme j'ai dit, d'en user à l'égard de Notre-Seigneur, ayant éprouvé par ses réponses son extrême sagesse.

6. Que fait donc cet ennemi contre les autres hommes qu'il voit aimer ardemment la justice et haïr l'injustice? Que fait-il, sinon de couvrir et de déguiser Finiquité sour. les spécieuses apparences de la vertu? Car il s'efforce de persuader le mal sous les apparen ^es d'un bien non pas médiocre, mais parfait à ceux qu'il sait être les plus parfaits amateurs de ce bien; il se sert ainsi de leur ardente inclination à la perfection, pour les faire consentir plus promptement à ce qu'il désire, et il les précipite plus facilement dans ses pièges, en les faisant courir avec ardeur vers l'objet qu'ils se proposent. Ce Démon est donc un Démon non-seulement du jour, mais de midi. La sainte Vierge ne le craignit-elle pas , lorsqu'elle fut saisie d'ime soudaine fi^ayeur au salut de l'Ange*? N'était-ce pas aussi ce qu'insinuait l'apôtre, lorsqu'il disait :iVbttô n'ignorons pas les pensées de cet ennemi^, car cet Ange de Satan se transforme en Ange de lumière^ ?N'étaitce pas aussi ce que craignaient les disciples, lorsque, le voyant marcher sur la mer, ils poussaient des cris , pensant que c'était un fantôme 6? Considérez, je vous prie, avec moi, que c'est par une heureuse rencontre qu'il est

* Math., IV, 4. — • Math., iv, 3-9. — « Loc, i, 29. — * II Cor., II, 11. — 5 Ibid., xi, 2. - » Math., xiv, 26.

marqué dans l'Évangile que ce fut à la quatrième yeille de la nuit que cette peur saisit les disciples : comme pour signifier que c'était contre cette quatrième tentation qu'ils étaient vigilants et attentifs. Je ne pense pas avoir besoin de m'arréter à vous montrer que la vérité seule peut nous faire découvrir ces faussetés déguisées; rien de plus manifeste.

7. Quiconque considérera les choses avec attention , trouvera sans peine ces quatre sortes de tentations dans l'état général de relise. Car, premièrement , n'était-ce pas la frayeur nocturne qui exerçait l'Église à sa naissance, lorsque ceux qui égorgeaient les serviteurs de Dieu, s'imaginaient lui être agréables? Ensuite la persécution dissipée, et le jour revenu , la flèche qui vole lui causa des troubles plus violents, et lui fit de plus cruelles blessures , lorsque certains membres de l'Église l'abandonnèrent, enflés par l'esprit de leur chair, et avide d'une gloire toute vaine et toute frivole. Jaloux de se faire un nom, en exaltant leur langue, ils forgèrent des dogmes nouveaux et funestes. Maintenant, à la vérité, nous sommes en repos du côté des païens et des hérétiques, mais non pas du côté des enfants rebelles de l'Église. Sauveur Jésus ! vous avez multiplié le nombre, mais vous n'avez pas augmenté notre joie, parce qu'il y en a beaucoup qui sont appelés, mais peu qui soient élus. Tous sont chrétiens. Et cependant presque tous cherchent leurs intérêts propres , et non les intérêts de Jésus-Christ. Les dignités ecclésiastiques mêmes ne sont plus qu'un objet de cupidité sordide et honteuse :

elles sont livrées à un trafic et à un commerce de ténèbres. On ne cherche plus le salut des âmes, mais seulement le luxe et les richesses. Ce n'est que pour cela qu'on se fait couper les cheveux, qu'on fréquente les églises, qu'on célèbre des messes, qu'on chante des psaumes. Aujourd'hui on guerroie impudemment pour des évêchés et des archidiaconés , pour des abbayes et pour les autres dignités sacrées, afin de dissiper et de consumer les revenus des églises en superfluités et en vaines dépenses. Il ne nous reste plus qu'à voir paraître l'homme de péché, le fils de perdition, le Démon non-seulement du jour, mais du midi, qui non-seulement se transfigurera en Ange de lumière, mais qui s'élèvera au-dessus de tout ce qui est considéré et honoré comme Dieui. Voilà le serpent qui doit diriger ses plus cruels efforts, dans les derniers temps, contre l'Église notre mère, pour se venger de ce qu'elle lui a brisé la tête. Sans doute, ce sera alors que ses entreprises et ses attaques seront plus dangereuses et plus violentes. Mais la vérité ne laissera pas encore d'en délivrer l'Église des élus, et ce sera pour eux qu'elle viendra abréger ces jours 2 et qu'elle détruira le Démon du midi par la clarté de son second avènement. Voilà ce que j'avais à vous dire sur ces tentations ; je me souviens de vous en avoir déjà entretenu dans un des sermons sur le Cantique des Cantiques 3, où je vous parlais de ce Démon du midi, à l'occasion du repos que prend l'Époux au milieu du jour, et du désir qu'a l'Épouse de connaître le lieu où il le goûte.

SERMON VII

Sur le septième verset : // en tombera mille à votre gauche, et dix mille à votre droite^ mais

leurs coups n'approcheront point de vous.

i . Nous vivons en espérance, mes frères, et nous ne manquons point de courage dans les afflictions présentes, parce que nous sommes dans l'attente de joies ineffables et éternelles. Cette attente ne peut pas être vaine, et notre espérance ne doit pas nous paraître douteuse, puisqu'elle est appuyée sur les promesses de

l'éternelle vérité. Les biens que nous recevons de Dieu présentement nous donnent assez sujet d'attendre, avec certitude les biens qu'il nous a promis pour l'avenir. La puissance et

* II ThesB., II, 4 — « Math., xxiv, 22. —«Sermon 33. — Ceci prouve que ces sermouB ont été prononcés vers M 40, puisque le 33« sermon sur le Caniiquef est postérieur à l'année 1138.

POUR LE CARÊME

la vertu de sa grâce présente nous donne un témoignage très-croyable et très-assuré que cette grftce sera suivie de Theureuse gloire qu*il nous a promise. Le Seigneur des vertus est aussi le roi de gloire, et, dans une de nos hymnes , nous l'appelons le Père de la gloire éternelle, le Père de la grâce toute-puissante S et nous chantons, dans un psaume : Dieu aime la miséricorde et la vérité; le 5etnotAs donnera la grâce et la gloire^. Que la piété nous fasse donc soutenir courageusement, en cette vie, les combats qui nous y arrivent, et tout souffrir, avec une âme égale et tranquille. Pourquoi cette piété n'auraitelle pas la force de nous faire supporter les choses les plus difficiles, puisqu'elle est propre à tout, et qu'elle a des promesses et pour cette vie, et pour la vie future? Que notre âme résiste énergiquement à l'ennemi; son défenseur ne se lassera point de la secourir en ses luttes et de récompenser libéralement ses triomphes. Sa véritéy est-il dit, vou^ couvrira comme un bouclier.

2. L'invincible protection de la vérité est, sans doute, absolument nécessaire, non-seulement durant tout le temps que notre âme demeure en cette chair, mais encore lorsqu'elle est sur le point d'en sortir. L'âme a besoin maintenant de cette protection^ à cause des attaques si périlleuses qu'elle doit soutenir, et, à cette dernière heure, elle en aura encore un plus grand besoin à cause de l'horrible rencontre des esprits mauvais. L'ennemi fit les derniers efforts contre l'âme toute sainte du glorieux saint Martin, et cette bète cruelle, sachant qu'il ne lui restait plus guère de temps, bien qu'il n'y eût rien en ce serviteur de Dieu qui lui appartint, osa se présenter à lui, et l'attaquer, avec toute la fureur de sa malice infatigable. Elle eut même l'audace d'attaquer le Roi de gloire, comme il l'atteste : Le prince de ce monde est venu contre mot, et il n*y a rien trouvé qui pût lui appartenir^. Heureuse l'âme qui, durant le cours de cette vie, aura repoussiè les traits des tentations par le bouclier de la vérité, et qui, ne laissant rien de mortel et d'empoisonné la pénétrer et demeurer en elle, sera préservée de la confusion, et dira à ses ennemis, en sortant de ce monde : Vous ne trouverez rien en moi de funeste ! Heureux, le fidèle, lorsque le bouclier de la vérité l'environne et le couvre de telle sorte, qu'il est assuré de son entrée et de sa sortie! J'entends, par cette sortie, l'instant où il sort de ce monde, et par cette entrée, le moment où il entre

« Brév. fér. ii, à Laudes. — • Pa. lxxziii, 12. — * Jean, xtv, 30.

S. Bern. — ToM. m.

dans la gloire. Que ce fidèle est heureux quand l'ennemi n'est en état ni de rien entreprendre contre lui, par surprise, ni de lui nuire, par une attaque ouverte ! Certainement, dans ce périlleux et dernier passage, l'âme aura besoin d'un gardien, d'un conducteur fidèle, d'un consolateur puissant contre les visions horribles qui se présenteront à elle, comme elle a besoin maintenant d'être secourue, et défendue contre d'invisibles tentateurs.

3. C'est pourquoi, mes très-chers frères, glorifiez présentement Jésus-Christ, et portezle en votre corps. Fardeau délicieux! poids bien doux I charge salutaire ! S'il semble qu'on en soit quelquefois accablé; si Jésus -Christ nous punit et nous humilie par son joug, lorsque notre nature lui résiste; s'il nous traite quelquefois comme ces chevaux dont on serre la bouche et que l'on dompte avec le mors et la bride, c'est toujours heureusement pour nous qu'il nous traite de cette manière. Soyez donc, entre ses mains, comme l'animal qui porte le Sauveur, mais point comme une bète de somme. L'homme, dit le prophète, élevé en honneur n'a pas compris la dignité de sa condition, ni le rang que Dieu lui donnait. Il a été comparé à des animmiM sans raison, et il leur est devenu semblable^. Pourquoi pensez-vous que ce prophète plaigne si fort l'homme, ou lui fasse un si grand reproche de ce qu'il est semblable à des bètes de somme, quand dans un autre endroit, il dit à Dieu, avec un accent de reconnaissance et de joie : Je suis devenu comme une bite de service entre vos mains, et je suis toujours en votre présence 2? Je pense, ou plutôt je ne doute point, mais je suis certain qu'il y a avec les bêtes une certaine ressemblance qui est recommandée à l'homme. Mais cette ressemblance ne peut pas consister dans l'absence d'intelligence ou de sagesse. EUe consiste seulement à avoir la patience des bêtes. Le prophète n'aurait point parlé aux hommes en les reprenant ou en les plaignant de leur condition, s'il avait dit : L'homme, sous le fardeau dont Dieu l'a chargé, n'a point résisté. Il a été sous sa main comme un animal doux et soumis. Qui d'entre nous n'aurait pas porté envie à l'animal sur lequel notre Sauveur daigna monter, pour rendre plus recommandable aux hommes son ineffable douceur, si cet animal avait eu l'intelligence de l'honneur si grand qui lui revenait d'une charge si précieuse? Soyez donc, mes frères, sous la main de Dieu, comme des animaux; mais ne soyez pas des animaux. Soutenez avec patience le

* Pa. XLVXii, 13. — » P«. Lxxii, 22.

fardeau que Ton vous impose, mais comprenez-en l'honneur. Considérez, avec sagesse et avec plaisir, quelle charge vous portez, et Futilité que vous en devez tirer.

4. Ce grand Ignace, notre martyr, formé à Técole du disciple que Jésus aimait, dont les précieuses reliques enrichissent notre pauvreté, en plusieurs des épîtres écrites à une certaine Marie, la salue du nom de porte-Christ (a). C*est là sans doute, une merveiUeuse dignité et un honneur immense, c'est régner que de servir Dieu. Ce n'est donc pas une charge que de le porter, c'est un honneur. Pouvaiton craindre que l'animal, dont je vous ai parlé, sur lequel était monté ce Sauveur, n'eût pas assez de vigueur et de force en marchant sous une pareille charge? Pouvait-on appréhender qu'il ne fût dévoré par les loups? La rencontre de voleurs, les précipices, ou d'autres périls étaient-ils à redouter pour une monture conduite et gardée par le Sauveur du monde? Qu'heureux est l'homme qui porte Jésus- Ciirist, de telle sorte qu'il se rende digne d'être conduit parle Saint des saints dans la cité du ciel ! Sous cette conduite, il n'a plus à craindre de rencontrer d'obstacle dans la voie où il marche, ni d'être écarté de l'entrée de cette cité. Les peuples préparaient le chemin à cet animal * ; ainsi les saints Anges préparent la ^ oie du salut à chacun des élus, selon cette parole du prophète : // a commandé à ses Anges de vous garder dans toutes vos voieSy de crainte que vous ne blessiez vos pieds contre quelque pierre. Mais il ne faut pas encore expliquer ce verset : suivons plutôt dans notre explication l'ordre de l'Écriture.

5. Il en tombera mille à votre gauche^ et dix mille à votre droite , et ils n^ approcheront point de vous. C'est de ce verset que je vous dois entretenir aujourd'hui. Dans le verset précédent que je vous ai expliqué la dernière fois, je vous ai montré, si vous vous en souvenez, comment la protection de la vérité nous délivre de quatre des plus grandes et des plus fâcheuses tentations de cette vie : des frayeurs qui surprennent durant la nuit, de la flèche qui vole durant le jour, des entreprises qui se font dans les ténèbres, et des attaques du Démon du midi. Ce qui suit : Il en tombera mille à votre gauche y et dix miUe à votre droite^ semble plutôt regarder la vie future. C'est pour-

(a) n oe s'agit paa ici de la sainte Vierge, mais d'une autre Marie CassabolUa ou C<isiaholite ; deux lettres attribuées à saint Ignace lui sont adressées ; il Ty salue du titre de Chrisiifera^ qui porte le Christ, Une autre épître qui porte aussi le nom d'Ignace et adressée à Marie la More de Dieu porte en tête le môme salut. Mais il n'est ici question que de la première, — ^ Math., xzi, 1, 9.

quoi, au commencement de ce discours (je pense que vous vous en souvenez), je vous ai rappelé que, selon l'avertissement de l'apôtre, la piété est utile à tout et qu'elle a des promesses pour l'avenir, aussi bien que pour cette vie. Écoutez donc, et écoutez avec toute la joie de votre cœur, les promesses qui regardent la vie éternelle et qui doivent être l'objet de votre attente et de vos désirs. Votre cœur est où est votre trésor. Je me souviens bien que vous avez écouté, avec une affection particulière, le discours que je vous ai fait sur les témoignages que Dieu nous donne maintenant de son amour. Vous devez écouter encore avec plus d'affection, les biens qui regardent l'autre vie. Profitez de la connaissance que vous avez de l'histoire sainte. Le faux prophète Balaam tout méchant qu'il était désirait mourir de la mort des justes, et il demandait que les dernières heures de sa vie fussent semblables à celles des serviteurs de Dieu ^ Les fruits de la piété sont si grands, les récompenses de la justice si abondantes et si précieuses, que ceux même qui vivent dans l'injustice et l'impiété ne sauraient s'abstenir de les désirer. l\ est vrai, ces désirs sont faibles et languissants en ceux qui vivent de cette manière, et les cantiques de Sion les charment moins que les saules de Bîabylone. Il y faut suspendre les instruments de musique. Il faut plutôt se lamenter sur le rivage des fleuves de Babylone, et tâcher de persuader à ceux qui s'y plaisent d'y gémir avec nous. Si nous chantons, et si nous avons quelques joies en cette vie, il faut que ce soit seulement dans les lieux où nous sommes sûrs de trouver des âmes dont les réjouissances soient toutes spirituelles et capables d'écouter avec transport les accents de la harpe et les cantiques de Sion. Il faut que ce soit dans la compagnie de ceux que les saints désirs remplissent d'ardeur, qui ne souhaient autre chose que l'éternelle félicité, et qui sont toujours dans la disposition de dire, de toute leur âme : Qui me donnera des ailes ^ comme à la colombe^ afin que je vole y et que je prenne mon reposai Ces transports que donne la joie intérieure et spirituelle, sont semblables aux bonds qu'excitent les instruments harmonieux. Tout ce qu'on raconte de plus enviable de la tranquillité et de la beauté du rivage touche bien peu ceux qui sont encore au milieu des périls de la mer, poussés par les tempêtes et agités par les flots, éloignés du port, et presque lioi*s d'espérance d'y aborder. Ainsi nous ne serons pas assez touchés des promesses qu'on nouspropose ici. Elles ne regardent pas notre état pré-

1 Nomb., XXIII, 10. — • P». uv, 7.

POUR LE CARÊME

sent, et il n'y a personne de nous à qui l'on puisse encore dire : Mille de f>os ennemis sont tombée à voire gauche, et dix mille à votre droite. Hais souvenez-YOus à qui cette promesse est faite. C'est à celui qui, placé sous la main du Tris-Haut, demeurera constamment sous la protection du Dieu du ciel.

6. Que celui donc qui approche tous les jours du port du salut par ses pensées et par ses désirs, qui, jetant l'ancre de l'espérance, s'attache avec une inébranlable fermeté à chercher et à posséder cette terre si enviable, soit attentif à cette promesse; que son âme en soit occupée et soutenue durant tout le temps qu'elle doit combattre sur la terre, et jusqu'à l'heure de sa transformation. Le genre de vie que vous menez est le principal et le plus sûr moyen d'aborder à ce port que vous regardez par l'espérance et la foi. En demeurant fidèles à votre vocation, en vous sanctifiant à l'aide des grâces que Dieu vous a faites, vous vous préparez tous les jours à sortir des misères de celte vie. Ces deux choses, la vocation de Dieu et la sanctification de nos âmes par sa grâce ont une liaison et un rapport nécessaires avec Tétemelle félicité que nous attendons. L'éternité de ses décrets est liée à l'éternité de notre bonheur. Ces deux éternités sont inséparables et dépendent Tune de l'autre. Il y a un enchaînement divin qu'on ne saurait rompre entre notre prédestination et notre élévation à la gloire, et comme cette prédestination n'a point eu de commencement en Dieu, ainsi la gloire à laquelle nous serons élevés ne pourra jamais finir. Mais ne pensez pas que cette union et cette dépendance réciproque de ces deux éternités soient une invention de mon esprit. Écoutez ce qu'en dit l'apôtre, et voyez comme il nous l'enseigne en termes extrêmement clairs : Cetuc quHl a connus et aimés avant tous les temps, dit-il, il les a prédestinés pour les rendre conformes et semblables à son Fils. Comment et dans quel ordre les doit-il élever à la gloire? Car il fait toutes choses avec ordre. Pensez- vous pouvoir arriver de la prédestination à la gloire, comme par un bond soudain? Ménagez- vous un pont, ou plutôt passez sur celui qui est tout préparé. Tl a appelé, dit l'apôtre, ceux qu'il a prédestinés et il a justifié ceux quHl a appelés, et il a donné sa gloire à ceux qu'il a justifiés ^.

7. D est des hommes à qui cette voie parait bonne ; elle est bonne, en effet, et nous devons être sans crainte sur l'issue qu'elle doit avoir. Que le terme de cette route ne vous soit pas suspect, marchez-y avec une entière assurance,

* Rom., VIII, 29, 30.

et avec d'autant plus de tbrce et de vigueur, que vous êtes plus certains qu'à chaque pas vous approchez du repos qui doit heureusement terminer votre travail. Serait-il possible que vous n'atteigniez point la fin quand vous tenez les moyens? Faites pénitence, dit Notre- Seigneur, le royaume des deux approche ^. Mais vous me direz peut-être : Le royaume des deux souffre violence , et il n'y a que ceux qui se font violence qui remportent '^. Je n'y puis arriver qu'à travers les rangs ennemis. Il y a des géants sur le chemin : ils volent dans l'air , ils assiègent tous les passages, ils épient tous ceux qui passent. Mais que la vue de tous ces obstacles ne vous empêche jamais d'agir avec une pleine confiance. Ne craignez rien, vos ennemis sont forts, ils sont nombreux, mais il en tombera mille à votre gauche et dix mille à votre droite. Ils tomberont de tous côtés, et seront éternellement impuissants à vous nuire. Ce n'est pas encore assez, ils ne pourront même jamais approcher de vous. A la vérité, l'auteur du péché vous voyant dans les dernières heures de votre vie, redoublera contre vous sa fureur ; mais votre Dieu, par sa miséricorde infinie, aura soin de prévenir vos souhaits et de vous envoyer du secours. Et cette même miséricorde vous accompagnera toujours dans le péril, en vous gardant soigneusement, comme j'ai déjà dit, au moment où vous sortirez de cette vie, et où vous entrerez dans l'autre. Autrement, comment les forces humaines pourraient-elles résister à la rencontre redoutable de ces esprits , et comment les hommes ne seraient-ils pas ébranlés et renversés par la frayeur insupportable qui les saisirait?

8. Et quoi! mes frères, s'il était permis à un seul de ces esprits de ténèbres de se ruer parmi vous, et de vous apparaître sous la figure monstrueuse de son corps ténébreux, qui aurait assez de force physique et de cœur pour en soutenir la vue? Vous savez qu'il n'y a pas longtemps, il y avait parmi nous un religieux qui, ayant été réveillé la nuit, fut tellement troublé par un fantôme, qu'à peine recouvra-t-il, ce jour-là, l'usage de la raison, et qu'à peine on le put rassurer. Vous fûtes vous-mêmes tous épouvantés du cri terrible qu'il poussa dans sa frayeur. Véritablement vous devez avoir de la confusion de ce qu'en cette rencontre votre foi parut endormie à ce point, quoiqu'à la vérité cela soit arrivé durant votre sommeil. Mais, sans doute. Dieu permit cet accident pour nous rappeler contre quels ennemis nous avons à combattre, quelle est leur jalousie , et quelle reconnaissance

» Malh., m, 2. — « Id., xi, 12.

nous sommes obligés d*ayoir à la protection divine. Il est certain que la violente jalousie de ces ennemis leur a inspiré cette fureur contre nous. Leur malice invétérée s'accroît et redouble contre nous, principalement durant ces saints jours; ils témoignent ainsi que votre ferveur leur est un supplice insupportable. Ils exercent leur jalousie furieuse et leur rage contre les saints, mais, avec plus de violence que jamais, lorsqu'ils sont sur le point de sortir du monde. Ils se tiennent près d'eux ; toutefois, ce n'est qu'à leurs côtés, car Dieu ne leur permet pas d'attaquer de front ses serviteurs, de leur faire violence, ni de les surprendre et de venir à eux de telle sorte qu'ils ne puissent les apercevoir.

9. Et quand vos ennemis auront ainsi été renversés, ils n'oseront plus mettre d'obstacles dans le chemin par lequel vous passerez , car ils n'approcheront seulement pas de vous. Non-seulement ils n'oseront pas vous joindre pour vous blesser; mais ils ne pourront pas même approcher de vous pour vous effrayer. Les exemples des autres vous ont peut-être fait craindre jusqu'ici d'être soudainement saisis de frayeurs insupportables à la rencontre de ces formes si monstrueuses, et de tant de hideuses figures sous lesquelles ils peuvent se présenter à vous. Mais vous serez assistés par ce consolateur excellent et tout-puissant dont il est écrit : Les peuples d* Ethiopie se prosterneront devant lui, et ses ennemis seront renversés par terre ^. L'esprit malin sera anéanti en sa présence , et il associera à sa gloire ceux qui le craignent. Seigneur Jésus, tant que vous nous serez présent, que nos ennemis nous attaquent, quel que soit leur nombre, nous ne les craindrons pas. Que non-seulement ils nous attaquent , mais qu'ils viennent fondre sur nous, avec toute leur force, qu'ils nous assaillent de toutes parts, qu'ils se précipitent avec l'impétuosité des torrents, ils s'écouleront, ils disparaîtront en la présence du Seigneur, comme la cire qui fond devant le feu. Car quelle crainte dois-je avoir d'ennemis dont les forces se dissipent? Quelle frayeur me doivent donner des ennemis qui trembleront eux-mêmes de peur? Quelle appréhension pourront jeter en mon esprit des ennemis que je verrai tomber à mes pieds ? Seigneur mon Dieu, si je marche au milieu des ombres de la mort, je ne craindrai pas, pourvu que vous soyez toujours avec moi 2. Le jour commencera bientôt à paraître, et les ombres se retireront, et les princes des ténèbres tomberont de toutes parts. Si main-

1 Pj. lxxi, 9. — » Ps. xxii, 4.

tenant que nous marchons dans l'obscurité de la foi et parmi les suggestions malignes et cachées de nos adversaires, et que nous sommes éloignés de la lumière, notre foi ne laisse pas d'être victorieuse, avec quelle facilité la connaissance parfaite de la vérité qui nous sera totalement découverte, chassera ces images affreuses qui ne peuvent subsister que dans les ténèbres? Et ne vous mettez pas en peine du nombre de vos ennemis. N'en redoutez pas la multitude. Souvenezvous qu'au premier commandement de notre Sauveur, une légion tout entière de Démons se retira du corps d'un homme possédé depuis longtemps, et n'osa pas même, sans son ordre, entrer en des pourceaux * . Combien mieux l'âme fidèle sous sa conduite, verra-t-elle ses ennemis renversés de quelque côté qu'ils l'attaquent, et forcés de s'écrier avec étonnement et avec honte : Quelle est celle-ci qui monte comme f aurore qui se lève , qui est belle comme la lune^ choisie comme le soleil^ et terrible comme une armée en bataille 2 ? Intrépides, dégagés de toute crainte, les accents de la reconnaissance et la louange sur les lèvres, vous regarderez avec tranquillité la ruine de vos ennemis. Vous n'aurez plus à soutenir leurs attaques. Vous ne craindrez plus leur fureur, mais vous considérerez seulement la récompense réservée aux pécheurs. 10. Tout ceci semblerait suffire pour aujourd'hui. Mais il y en a parmi vous qui espèrent et attcTident. Ceux qui ont plus d'affection à s'instruire, ont envie de savoir que veut dire le prophète dans ces paroles : // en tombera dix mille à votre droite, et mille à votre gauche. Je ne crois pas qu'on doive entendre autre chose que le côté gauche , par ce mot de côté qui est mis sans addition, puisque le droit est nommé ensuite. Sans doute , ce n'est pas sans mystère qu'il est dit par le prophète, qu*il tombera plusieui*s ennemis à gauche, mais qu'il en tombera bien davantage à droite. Ce serait tout à fait manquer de sens que de s'imaginer que ces deux nombres ont été mis ici sans aucun dessein de comparer ce qui est plus grand avec ce qui est plus petit. Car ce n'est pas ainsi que nous avons coutume d'entendre les paroles de l'Écriture ni que l'Église les entend. Ces mots : fl en tombera mille à votre gauche^ et dix mille à votre droite^ signifient que l'ennemi attaque l'aile droite avec plus de force et avec plus de violence, de méchanceté, et avec des troupes plus nombreuses. Et si nous considérons le grand corps de l'Église, nous reconnaîtrons aisément

> Math., 8. — > CauL, m, 9.

POUR LE CARÊME

que les hommes spirituels, qui en sont la plus noble partie , sont attaqués avec bien plus de violence que les charnels. A mon avis, ces deux classes de personnes qui la composent , . peuvent bien convenablement être pris pour son côté droit et son côté gauche. Et, sans doute, la malice superbe et jalouse de notre ennemi le porte à combattre ainsi différemment les différents membres de TÉglise, et à diriger de plus violents efforts contre les plus parfaits, selon cette parole de l'Écriture : Il veut se nourrir de viandes exquises ^ et selon cette autre : Il absorbera les fleuves, et ne sVtoufiera points et il a la confiance que les eaux du Jourdain couleront dans sa bouche ^. Mais s'il agit ainsi, ce n'est pas sans une dispensation particulière de la Providence et un conseil de Dieu, qui ne permet pas qu'il tente les plus imparfaits au-delà de ce qu'ils peuvent supporter, leur faisant même retirer beaucoup de fruit des tentations; il prépare par ce moyen aux plus parfaits des triomphes nonseulement plus glorieux, mais encore plus nombreux. Tous les élus de l'Église seront donc couronnés ensemble, parce qu'ils auront légitimement combattu des deux côtés. Cette Église (en attendant que Dieu la couronne de ses élus ) repousse et renverse ses ennemis, avec tant de vigueur et de courage , de quelque côté qu'ils entreprennent de la combattre, qu'on en voit tomber manifestement chaque jour mille à sa gauche^ et dix mille à sa droite. C'est ainsi qu'autrefois, après que David eut signalé son courage et sa force , et avant que la réprobation de SaOl eût été déclarée en Israël, les femmes chantèrent en chœur : Saûl en a tué mille et David dix mille ^.

11. Mais si vous aimez mieux rapporter ce texte à chaque fidèle en particulier, plutôt qu'à l'Église en général, vous pouvez en donner une interprétation spirituelle, en consultant votre propre expérience. Regardons notre âme comme notre droite, à cause de sa noblesse, et notre corps, comme notre gauche, à cause de son état inférieur : nous trouverons que nos ennemis s'appliquent avec beaucoup plus de vigilance et de soin, et mettent en usage un plus grand nombre d'adresses et de ruses contre la plus noble partie de nous-mêmes, que contre cette autre partie inférieure ; chacun de nous éprouve tous les jours que ces ennemis travaillent bien plus ardemment à blesser en nous l'&me que le corps, et à nous ravir les biens du cœur. Il est vrai, ces esprits tendent, autant qu'il leur est possible, à nous enlever toute sorte de

* Ilalmc, ni, 16. — • Job, xl, 18. — • ï Roia, xviii, 7.

bonheur, soit celui qui est éternel, soit celui qui est passager. Mais il est certain qu'ils s'attachent à nous priver de la rosée du ciel avec plus d'obstination et d'ardeur, que de la graisse de la terre. Je vous laisse à juger si cette comparaison est convenable. Au moins je ne crains pas d'être blâmé pour avoir attribué les biens spirituels à la droite, et les charnels à la gauche, surtout par vous, dont le soin a toujours été si grand, de ne prendre jamais cette main droite pour la gauche, ni cette main gauche pour la droite. Et la sagesse divine autorise assez ma pensée, en mettant dans la main gauche les richesses et la gloire, et dans la droite l'éternité de la vie ^ Il serait sans doute fâcheux pour vous d'ignorer par quel endroit la multitude opiniâtre de vos ennemis vous veut assaillir avec plus d'ardeur et de violence. Car il faut apporter plus de vigueur et de courage, où la nécessité de se défendre est plus pressante, où se concentre tout l'effort de la guerre, où se doit terminer tout le combat, où les vaincus doivent trouver une servitude pleine de honte et d'ignominie, et les vainqueurs la gloire du triomphe.

13. Enfin c'est à cause de cette pressante nécessité de nous défendre et de repousser fortement notre ennemi, par l'endroit où il se propose toujours de nous attaquer, qu'il semble que vous exposiez volontiers la partie la moins considérable de vous-mêmes comparée à la main gauche, afin d'avoir plus de puissance et de liberté d'employer vos soins à la conservation de cette autre principale partie comparée à la main droite. Et en cela, je loue votre sagesse. Car c'est ainsi que tous les chrétiens doivent imiter cette prudence du serpent, que Jésus-Christ a recommandée à ses disciples, en exposant tout le corps, s'il en est besoin, pour conserver la tête; c'est en cela que consiste la véritable philosophie du christianisme. C'est observer le conseil du sage, qui nous exliorte à mettre tous nos soins à garder notre cœur, parce qu'il est le principe de la vie 2. C'est enfin se conformer heureusement à la miséricorde et à la bonté avec laquelle Dieu traite ses serviteurs, et à la conduite qu'il tient envers ses élus . Il protège avec un soin particulier, leur droite, et semble oublier leur gauche. C'est pour cela que le prophète dit en parlant de lui-même : Je m'appliquais à considérer que le Seigneur m'est toujours présent et me regarde toujours^ parce qu'il ne cesse point d'être à tna droite^ afin que je ne sois jamais ébranlé ^. Ne tenait-

1 Prov., III, 16. — • Id., IV, 23. — * P». xv, 8.

il pas la main droite de Job, mais sa main droite seulement, puisqu'il avait permis à Tennemi d'exercer librement contre lui sa fureur et sa cruauté, non-seulement à l'égard de ses possessions, mais encore à l'égard de son corps? Conserve seulement sondme ^ dit le Seigneur à Satan. 0 bon Jésus ! soyez toujours à ma droite. Tenez toujours ma main droite, car je sais et je suis certain que nulle adversité ne me pourra nuire, si nulle iniquité rie me domine. Que l'on me frappe, que l'on m'outrage, que l'on me charge d'opprobres, j'expose volontiers tout ce qui est représenté par la main gauche, pourvu. Seigneur, que vous ayez la bonté de conserver mon âme, et que vous daigniez être ma protection du côté de ma main droite.

13. On pourrait aussi, avec beaucoup de raison, par ces mille ennemis qui tombent à gauche, entendre plutôt les hommes que les Démons, parce que la plupart ne nous sont opposés et ne nous font la guerre qu'à cause des biens temporels et passagers, se plaignant par une méchanceté pleine d'envie que nous les possédions, ou plutôt, s'affligeant, par une cupidité injuste , de ne les posséder pas eux-mêmes. Car il y en a qui s'efforcent de dépouiller les serviteurs de Dieu des biens de ce monde, ou de leur ravir la faveur et la bienveillance des hommes, ou même de leur ôter la vie du corps. La persécution des hommes peut aller jusque-là, mais ils n'ont pas la puissance de nuire aux ftmes. Au contraire, c'est plutôt en ce qui regarde les biens célestes et éternels que les Démons exercent leur jalousie pt leur haine à notre égard. Ce n'est pas toutefois qu'ils aient la prétention d'acquérir ces biens dont ils nous veulent priver. Ils savent que la perte qu'ils en ont faite est irréparable ; c'est seulement afin que le pauvre élevé de la poussière, comme parle le prophète, ne puisse arriver \ ce bonheur, dont sont déchus ces malheureux esprits, que Dieu avait mis dans un état glorieux en les créant, et déchus de telle sorte qu'ils ne le peuvent jamais recouvrer. Ces esprits malins et opiniâtres ressentent une rage et un désespoir continuels de voir la fragilité des hommes obtenir une gloire dans laquelle ils n'ont pu se maintenir. Si parfois ils s'efforcent d'apporter à quelqu'un dommage dans les biens temporels, ou s'ils se réjouissent de lui en voir souffrir, leur but est que ces pertes extérieures et temporelles deviennent à la personne qui les souffre, ou à une autre, l'occasion d'une perte intérieure et spirituelle. Au contraire, toutes les fois que les hommes

* Job, I, 6.

essaient contre nous une tentative qui offense notre âme qui est notre droite, c'est moins ce dommage spirituel qu'ils se proposent, qu'un dommage matériel qu'ils veulent nous causer, un profit temporel qu'ils veulent se ménager, selon qu'ils se regardent eux-mêmes, ou qu'ils nous regardent, ou qu'ils en regardent d'autres. Le spirituel n'est donc point ce que les hommes, qui se proposent de nous nuire, ont en vue, et la ruine des âmes n'est point l'objet de leur passion ; j'excepte ces êtres assez méchants pour se changer en> Démons, par la disposition de leur cœur, et désirer que des personnes objet de leur haine, tombent dans la damnation éternelle.

14. Pourquoi languissants et lâches, manquons-nous de vigilance, et de soin à l'égard des biens spirituels, puisque nous sommes poursuivis en tant de manières par des ennemis qui ne cherchent qu'à nous les ravir, et dont la haine et la malice n'ont d'autre objet que la perte de nos âmes ? Je rougis de retracer ici notre négligence et notre assoupissement ; mais ma douleur est trop violente pour me permettre de me taire. Combien, mes frères, même parmi ceux qui ont embrassé la vie religieuse et font profession de vivre dans l'état le plus parfait, semblent, par leur négligence et leur oubli des biens spirituels, avoir mérité cet oubli et cet abandon terrible de Dieu, que le prophète exprime en ces termes : Jérusalem^ si je (oublie que ma droite même soit mise en oublia ! Ces personnes mettent tous leurs soins à conserver ces biens temporels signifiés par notre main gauche ; ils sont habiles et sages , il est vrai, mais de la sagesse du siècle à laquelle ils devraient avoir renoncé. Ils ont embrassé cette sagesse que la chair et le sang inspirent aux hommes, après avoir résolu de n'y céder jamais, pour se conformer à l'apôtre 2. Us reçoivent les gains présents avec tant d'ardeur ; ils ont une joie si mondaine des avantages passagers de cette vie ; ils sont si troublés, si abattus par les moindres pertes des biens de la terre; ils défendent leurs prétentions à l'égard de ces biens, d'une façon si charnelle ; ils sont si prompts à courir de tous côtés pour leurs intérêts ; ils s'engagent dans les affaires du siècle avec une disposition si éloignée de celle qui sied à des religieux, qu'on dirait que ces choses temporelles sont leur prétention exclusive, leur lot, tout leur héritage. Je l'avoue, le laboureur cultive avec un soin spécial un pauvre fond de terre, mais c'est parce qu'il n'a rien de plus précieux. Un pauvre qui demande sa vie,

' 1 Ps. cxxxvi, o. — * Galat., i, fO.

POUR LE GARÉMB.

cache soigneusement une bouchée de pain ; il n'a point d'autres richesses à conserver. Mais pourquoi, dans l'état où vous êtes, vous abaisser à des soins semblables à ceux des pauvres, et y prodiguer misérablement votre travail et votre esprit î Ne savez-vous pas que vous avez une autre possession et une autre richesse à conserver? Et si vous les croyez bien éloignées, vous êtes dans l'erreur ; rien n'est plus près de nous que ce qui est en nous. Mais en convenant que cette possession n'est pas loin de vous, vous direz peut-être qu'elle vous est inutile, et qu'en étant séparés comme vous l'êtes, vous avez besoin d'en chercher, en cette vie, une autre qui vous satisfasse davantage. C'est vous abuser étrangement, car vous trouverez la satisfaction et le repos qui vous est propre dans ce trésor inestimable que vous avez au milieu de vous, plutôt qu'en tout autre bien, et même j'ose vous assurer que vous ne pourrez trouver qu'en ce seul bien la satisfaction que vous cherchez. Mais pensez-vous qu'il ne requière pas tous vos soins et tout votre travail , ou qu'il ne réponde pas assez à ce que vous en devez attendre ; vous imaginez- vous, que cette possession est assez assurée, qu'il soit inutile de vous mettre en peine de la conserver? Toutes ces idées sont contraires à la raison et à la sagesse, car c'est principalement en cela que se trouvera véritable ce que dit l'Apôtre : Vhomme ne pourra recueillir que ce qu'il aura semé ^ Celui qui aura semé avec épargne ne pourra faire une abondante récolte, et celui qui aura semé libéralement et avec bénédiction sera sûr de recueillir avec la même bénédiction 2. Un grain lui en rendra trente, un autre soixante, un autre cent 3. Mais vous n'avez ce trésor, dont je vous parle, que dans des vaisseaux d'argile, si toutefois vous l'avez encore, car je crains bien que vous ne l'ayez perdu. Je crois qu'on vous l'a déjà ravi : les étrangers ont déjà consumé toutes vos forces et dévoré à votre insu ce que vous aviez de plus précieux, et, si vous ne pouvez pas maintenant appliquer votre cœur à votre trésor, c'est que vous avez perdu ce trésor. Si vous ne l'avez pas encore perdu, si vous soignez si attentivement vos moindres intérêts, si vous conservez votre paille, ne négligez pas de garder votre froment. N'exposez pas votre trésor, vous qui veillez si bien sur un vil fumier. Mille peut-être vous envient ces biens temporels, mais dix mille s^efforcent de vous ravir les biens spirituels, et ces dix mille surpassent les autres en artifices, en cruauté, comme en nombre. Il en tombera^ dit le pro-

* Galat., VI, 8. — " II Cor., ix, 6. — » Math., xxv, 33.

phète, miUe à votre gauche^ et dix miUe à votre droite. Tournez de tout côté les yeux de votre foi. Ils se sont peut-être déjà emparés de tous les passages. Peut-être ils ravagent et ils emportent le butin, ils se le partagent en toute liberté. Pourquoi vous attacher si soigneusement à défendre ces biens qui sont beaucoup moins considérables à l'égard des autres que la main gauche n'est inégale à la droite ? C'est parce que vous les estimez trop, que vous les considérez toujours, que vous les avez sans cesse devant les yeux, et qu'ils vous sont si chers, qu'y toucher, ce n'est pas vous blesser à la main gauche, mais à la prunelle des yeux.

15. Mais qui que vous soyez qui négligez ces biens placés à votre main droite, et qui faites tant de cas de ceux qui sont à votre main gauche, craignez que Dieu ne vous place avec les boucs à cette main gauche ]ue vous avez choisie A. Cette parole, mes chers frères, est terrible, et ce n'est pas sans sujet que vous en êtes épouvantés. Mais il n'est pas moins nécessaire d'éviter cette condamnation que de la craindre. Notre Seigneur Jésus-Christ, au temps de sa Passion, après tous les effets inestimables de sa bonté envers nous, voulut encore souffrir pour nous qu'on lui perçât le côté droit, pour nous marquer que c'était seulement de ce côté^ là qu'il voulait épancher sur nous ses grâces, et nous préparer un lieu de refuge. Que je m'estimerais heureux d'être cette colombe qui s'abrite dans les trous de la pierre, dans les ouvertures du côté droit de Jésus-Christ! Observez, cependant, que Notre-Seigneur ne sentit point cette blessure, puisqu'il ne l'a voulu recevoir qu'après sa mort, pour nous avertir que, tant que nous vivons, nous devons toujours veiller à la garde de ce côté, et qu'il faut tenir une âme pour morte, lorsqu'elle reçoit quelque blessure de ce côté-là, sans en témoigner quelque douleur, et avec une insensibilité fatale. C'est avec raison qu'on dit que le cœur de l'homme est du côté gauche, puisque ses affections penchent toujours, et sont toujours portées vers la terre. Le prophète qui gémissait, dans un profond sentiment des misères de cette vie, n'ignorait pas cette vérité, lorsqu'il criait : Mon âme s'est attachée à la terres faites-mùi tjiorc, seUm votre parole 2. Et un autre prophète disait : Élevons nos cœurs et nos mains vers Dieu 5 ; par cet avertissement, il voulait nous exhorter à relever nos affections du côté gau* che vers le côté droit. A la guerre on ne porte le bouclier que du côté gauche : n'imitons pas cette coutume dans la guerre spirituelle, si

1 Malh.,|xxv, 33. — • Ps. cxviii, 25.— « Thren., m, 4!

nous ne voulons pas être mis au nombre de ceux qui combattent visiblement pour ce siècle, et non pour Jésus-Christ. Personne , dit Tapôtre, combattant pour Dieu^ ne s'engage dans les affaires du siècle ^ ; c'est-à-dire ne porte son bouclier à sa main gauche, au lieu de le porter à sa main droite.

16. Cependant, mes frères, si vous vous souvenez des instructions que vous avez reçues, nous avons besoin de nous couvrir des deux côtés, selon cette parole du prophète : Sa vérité nous couvrira etvous environnera de toutesparts comme d*un bouclier. Et l'apôtre dit aussi que nov^ devons combattre par les armes de lajttstice^ à droite et à gauche ^. Mais écoutons Celui qui est la justice même, pour apprendre les différentes manières de combattre de ces deux côtés. Car tantôt il nous dit par son Apôtre : Ne vov^ défendez pas^ mes chers frères^ mais cédez à la coUre ', et tantôt il nous fait ce commandement : Ne donnez pas lieu au Démon de prendre quelque avantage sur vous 4, et il dit encore : désistez au Démon^ et il s'éloignera de vous ^. C'est ainsi que nous devons combattre tantôt en cédant, et tantôt en résistant. Écoutez encore comment l'apôtre nous enseigne à nous mettre à couvert, et à nous conserver de l'un et de l'autre côté. Ayez soin, dit-il, de faire le bien^ non-seulement devant IHeUf

mais aussi devant Us hommes ^ , car c'est la volonté de Dieu qu'en faisant toujours bien, non-seulement vous surmontiez et rendiez inutiles l'envie et la haine des esprits malins, mais que vous confondiez encore l'ignorance des hommes imprudents s. Mais cette protection nous sera-t-elle éternellement nécessaire, et nos ennemis nous attaqueront-ils toujours de tous côtés? Non, sans doute : viendra un temps où non-seulement ils n'auront plus la force de rien entreprendre sur nous, mais où ils ne pourront pas même subsister devant vous, selon cette promesse : Il en tombera mille à votre gauche^ et dix mille à votre droite, car alors la malice des hommes sera impuissante contre nous. Et, quant aux Démons, nous n'en craindrons pas plus les légions réunies que des amas de vers ou de mouches. Nous ne les regarderons pas plus que les enfants d'Israël, après avoir passé la mer Rouge, ne regardaient les Égyptiens étendus de tous côtés sur le sable, et leurs chariots perdus au fond de Teau. Nous chanterons aussi au Seigneur des cantiques de louanges , mais avec beaucoup plus de sûreté et de de joie que les Israélites; nous le louerons de s'être donné gloire à lui-môme, en précipitant dans les abîmes le cheval et son coursier *.

SERMON YIII

Sur le huitième verset : Vous contemplere:{ de vosyeux^ et vous yerre\ la punition

des méchants.

1. Mes très-chers frères, je vous parlerais moins longuement si j'avais la liberté de vous entretenir plus souvent; c'est, je pense, ce que vous avez pu reconnaître. Et quand mes occupations m'ont ôté tout loisir, réduit à la fâcheuse nécessité d'être plusieurs jours sans vous adresser d'exhortation et vous consoler par mes discours, je crois que personne de vous n'a dû s'étonner si, pour regagner ensuite le temps, j'ai donné à mes instructions une longueur proportionnée à leur rareté. Ce prélude, mes frères, a pour but de vous demander excuse pour l'étendue du sermon d'hier et la brièveté

* Il Tim., II, 4. — « II Cop., Ti, 7. — • Roai.,xii, 19. — * Éphés.. IV, 27. — « Jacq., iv, 7.

de celui d'aujourd'hui, car j'ai sujet de craindre que cette longueur d'hier n'ait déplu à quelques-uns, et que ma concision d'aujourd'hui ne sourie pas à tous ceux qui m'écoutent : peut-être eut-on préféré des discours également brefs à des entretiens si inégaux. Sa vérité vous couvrira d'un bouclier, vous ne craindrez point les frayeurs de la nuit, ni la flèche qui vole durant le jour, ni les entreprises que ton fait dans les ténèbres, ni les attaques et le Démon du midi. Il en tombera mille à votre gauche, et dix mille à votre droite, mais nulle flèche n'approchera de vous. Je vous ai exposé dans les ser-

' Rom., zii, 17. — • I Pierre, n, 15. — • Exode, xiv,

POUR LE CARÊME

mons précédents, les pensées que la Vérité même a daigné me donner. Je vous ai montré comment Dieu met Tâme fidèle à l'abri tantôt des tentations, et tantôt des difficultés de cette vie. Le même prophète marque tout cela dans un autre psaume, en moins de paroles qu*ici, lorsqu'il dit : Je serai délivré par vous de la tentation; et^ par le secours de mon Dieu Je franchirai la muraille ^ . Ce qui signifie : le fidèle qui marche sous la conduite de ce souverain défenseur ne rencontre rien dans la voix de son salut qui le blesse ou l'arrête ; il surmonte tous les obstacles. Le prophète nous marque donc, dans une partie de ce psaume que je vous explique, comment Dieu retire souvent notre âme des mains de ses ennemis et des périls dont elle est environnée; et, dans l'autre partie, comment notre délivrance doit être sûre et entière. Car, dans ces paroles qu'il ajoute ici : Vous contemplerez seulement de vos yeux y il exprime la promesse d'un repos et d'une félicité qui n'est pas ordinaire. Il en tombera y dit-il, mille à votre gau-che^ et dix mille à votre droite^ mais aucune flèche 71 approchera de vous^ et vous contemplerez seulement de vos yeux. Je vous le demande instamment, Seigneur, qu'il en soit ainsi. Que mes ennemis tombent, et que je ne tombe pas ; qu'ils soient épouvantes, et que je demeure intrépide; qu'ils soient confondus, et qu'il ne m'arrive aucune confusion !

2. Le prophète, par ces paroles, nous marque assez évidemment l'immortalité de l'âme et établit même la foi à la résurrection des corps. Car elles signifient que lorsque mes ennemis périront, je subsisterai, et je verrai de mes yeux leur punition définitive. Il ne dit pas simplement : Vous verrez^ mais de vos propres yeux^ c'est-à-dire de ces mêmes yeux qui languissent maintenant, qui se lassent et qui défaillent à force d'attendre Dieu même. Et, sans doute, mes frères, nos yeux nous manquent à l'égard de ce que nous espérons : Car on n- espère pasy dit l'apôtre, ce que ton voit; V espérance qu'on voit n'est plus de V espérance^. Vous contemplerez donc sdors ce que vous ne pouvez voir maintenant, et ce sera avec ces mômes yeux, que vous n'osez pas seulement lever au ciel, dans le sentiment de pénitence qui vous pénètre ; avec ces mêmes yeux qui ont si souvent versé des larmes et que vous affligez dans une componction continuelle. Ne pensez pas que Dieu vous doive donner de nouveaux yeux ; il renouvellera seulement les vôtres. Cependant que dirais-je de l'œil, la portion la plus élevée et la plus excellente du

« Ps. xvn, 30. — • Rom,, viii,24.

corps humain, encore qu'il en soit la plus petite? Car nous tenons comme en réserve dans notre sein cette heureuse espérance, en vertu de la promesse de la Vérité même, et il ne périra pas un seul cheveu de notre têtei.

3. Dieu nous promet expressément cette gr&ce que nous verrons de nos propres yeux , peut-être parce que le souverain désir de l'âme est de voir les biens qui lui sont propres. Je croiSy dit le prophète, que je verrai les biens du Seigneur en la terre des vivants ^. L'âme qui désire avec ardeur de voir clairement, de posséder ce qu'elle croit et ce qu'elle espère, souhaite que les yeux de son corps soient rendus capables de contempler la suprême vérité. L'œil n'a nulle part à la foi ; elle vient uniquement de l'oule. Cette foi donne un corps aux choses que nous espérons ; elle est la démonstration de l'invisible 3, de sorte que nos yeux nous font défaut, et n'ont aucune fonction relativement aux objets de la foi, non plus qu'à l'égard des objets de l'espérance ; l'oreille seule nous sert et est ici d'usage. Le Seigneur^ dit un prophète, m'a ouvert l'oreille^. Mais un jour il nous ouvrira aussi les yeux. Un jour il ne se contentera pas de dire à l'âme fidèle : Écoutez, ma fille, considérez j et qus votre oreille soit attentive & ; mais il lui dira : Élevez vos yeux et contemplez. Et qu'aurons-nous à con- . templer, sinon ce bien souverain qui nous doit combler de délices et de joie, et que Dieu nous fera posséder ' comme un trésor qu'il nous a acquis et conservé? Quels sont les biens dont nous devrons jouir et que nous de« vrons voir même des yeux de notre corps? Sans doute, ce ne seront pas seulement ces biens dont la connaissance nous vient par le ministère de l'ouïe, que nous pouvons croire, quoique nous ne soyons nullement capables de les voir, mais ce seront encore des biens dont l'oreille n'a jamais entendu parler, qui ne sont jamais entrés dans la pensée de l'homme, que l'œil n'a jamais vus, et que Dieu a préparés à ceux qu'il aime «. De sorte que l'œil môme du corps, élevé à une nouvelle puissance par la vertu de la résurrection, deviendra capable de voir ce que notre oreille n'a jamais entendu, et ce que notre esprit même n'est pas capable de comprendre actuellement. Et, c'est, je pense, à cause de cet ardent désir qu'a notre âme de voir même des yeux du corps l'objet de sa foi et de son espérance, qu'un autre héraut évident de la résurrection a fait une mention

* Lac, xxt, 18. — • Ps. XXVI, 13. — » Hébr., xi, 1. — * Isal., L,5. — • P». xLiv, 11. — • liaï,. wiv, 4,et ICor.,

spéciale de nos yeux. Je crois^ dit Job, que mon âme sera de nouveau rétablie dans ce corps et que je verrai Dieu mon Sauveur en m4i propre chair ^ que je le verrai mm-mims^ que ce ne sera pas un autre qui le verra à ma place^ et que je le contemplerai de mes propres yeux. Cette espérance^ ajoute-t-il| repose dans mon sein ^

4. II faut peut-être faire une attention particulière à ces paroles : Je contemplerai de mes propres yeux; elles sont semblables à celles-ci que je vous explique : Vous contemplerez de vos propres yeux. Pensez- vous que mes yeux soient maintenant véritablement à moi, et que j'en sois le maître? Non certainement. Ils étaient autrefois à moi, j*en disposais avec une entière liberté, et ils faisaient partie de ces richesses dont Dieu m'avait confié l'usage et la disposition, comme un père qui partage ses biens à ses enfants. Mais j'ai mal conservé cette portion d'héritage qui m'avait été confiée. Je l'ai prompteraent perdue et dissipée. La loi du péché s'est emparée de tous mes membres et s'en est rendue maîtresse. La mort entrait librement par mes yeux, et au lieu que j'en devais être exempt, j'en suis devenu le captif. J'étais tombé dans une misérable et honteuse servitude, assujéti, non pas à des hommes, mais à des passions semblables aux bêtes les plus sales et les plus impures. Je n'étais pas seulement un serviteur mercenaire, mais un esclave, si éloigné de recevoir un salaire de mes peines, qu'on me déniait la nourriture que je demandais. Et cette nourriture, si je l'avais reçue, m'aurait été plus funeste que la faim. Personne ne me voulait seulement donner les restes des pourceaux, que je souhaitais. En sorte que, vivant pour la conservation de ces ani-* maux, il ne m'était pas permis de vivre avec eux et de me nourrir comme eux. Enfin mes yeux étaient-ils à moi, lorsqu'au lieu de me servir et de m'être utiles, ils ravageaient mon âme? Réduit à cette nécessité, j'ai été heureusement contraint de remettre mon héritage entre les mains de notre souverain Dominateur, afin qu'il défendît, contre l'usurpation de mon ennemi, ses propres dons que je ne pouvais sauver.

8. Considérez attentivement, mes chers frères, et représentez-vous par quelle puissance vous avez été délivrés du joug insupportable de Pharaon, afin de ne plus faire de vos membres des armes d'iniquité, ne plus vous assujétir au péché, et ne plus faire régner à Tavenir le mal dans vos corps mortels et corruptibles. Cette

1 Job, XIX, 26, 27.

heureuse liberté, mes frères, n'est pas Fouvrage de votre puissance, mais de la droite du Seigneur. Celui qui peut tout est seul capable de produire un si merveilleux changement. Ne dites donc pas : C'est notre main puissante qui nous a délivrés *, mais avouez,avec joie et vérité, que le Seigneur fait en vous toutes ces choses. Enfin que chacun de nous sache qu'il a besoin de se tenir sans cesse sur ses gardes, de peur que (pendant les jours mauvais où nul homme n'est en sûreté nulle part) notre négligence et notre relâchement ne nous portent à reprendre l'héritage que nous avons mis entre les mains d'un tuteur si bon et si vigilant, pour en user de nouveau avec une liberté pleine de périls, et même tout à fait pernicieuse. S'il est jaloux des biens qu'il nous a donnés, c'est par une bonté paternelle, c'est pour nous ; c'est par prudence et non par envie, qu'il nous commande de lui laisser tout ce que nous possédons et tout ce que nous sommes ; c'est afin que rien de ce qu'il nous avait donné ne périsse. Et lorsque vous serez arrivés à cette grande et sainte cité, dans l'enceinte de laquelle il a établi la paix, et où l'on n'aura plus à craindre les attaques ni les entreprises d'aucun ennemi, non-seuiement il vous rendra entièrement à vous-mêmes, avec tout ce que vous lui aviez confié, mais il se donnera lui-même à vous. En attendant, éloignez-vous courageusement de votre propre volonté ; n'ayez pas la témérité d'usurper des membres que vous avez consacrés à Dieu ; ils sont destinés aux usages saints de la piété et de la religion. N'ayez jamais l'audace de les employer à de sacrilèges usages de vanité, de curiosité, de volupté, ou quelque autre usage mondain. Ne savez-vous pas, dit saint Paul, que vos corps sont le temple du Saint-Esprit qu^ vou^ avez reçu de Dieu , et que vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes ? Votre corps n appartient point à la fornication. A qui appartient-il? Est-ce à vous ? Je ne trouve pas étrange que vous en disposiez en possesseur et en maître absolu, si vous le pouvez délivrer par vos propres forces de ses mouvements impétueux et de ses passions honteuses et violentes, ou du moins l'en défendre à l'avenir, lorsqu'il sera une fois délivré. Mais si vous n'avez point de vous-mêmes ce pouvoir, ou plutôt parce que vous ne l'avez pas, laissez ce corps sous la pleine domination du Seigneur, de peur qu'il ne redevienne l'esclave des passions. Je ne roM« propose qu'une sainteté humaine^ dit l'apôtre, d cause de {infirmité de votre chair. Commue vous avez abandonné vos membres à la servitude du péché, pour n'en commettre que les ceuvres^ de ^ Deutér., xxxii, 27.

POUR LE CARÊME

même contaerex fnainienant voi membreg à la servitude de la jueiice^ pour ne faire que des œuvres de sainteté^. C'est à cause de la faiblesse de notre nature qu'il nous tient ce langage : mais quand ce qui a été semé dans l'infirmité sera ressuscité dans la force, nous ne serons plus réduits à nous soumettre à aucune servitude. Possesseurs d'une libre sécurité et d'une liberté sans péril, pouvons-nous douter qu'alors Dieu ne nous rende pleinement à nous-mêmes? Quoi! le père de famille ne donnerait pas la liberté à un fidèle serviteur qu'il établira sur tous ses biens?

6. Vous verrez donc de vos propres yeux, pourvu que dans le cours de cette vie vous soyez fidèles à reconnaître que ces yeux sont à Dieu et non à vous. Car, sans parler des liens contractés par les vœux que vous avez faits, et par lesquels renonçant à votre propre volonté, vous avez consacré 'au service de Dieu ces membres que vous ne pourriez défendre par vous-mêmes de la tyrannie du péché, comment regarder comme à vous des membres dans lesquels une loi contraire à celle de Dieu habite toujours, si elle n'y règne pas ; des membres dans lesquels la peine du péché, c'est-àdire la convoitise, votre second ennemi, nonseulement demeure, mais prévaut et domine librement? Voulez-vous nommer votre corps, un corps soumis à la mort par le péché? ou qu'il appartienne à votre âme, quand votre âme ne cesse de l'accabler? Certainement, si nous désirons donner à ce corps un nom qui lui convienne, il faut l'appeler une charge, une prison. Sinon, comment pouvons-nous dire que nos yeux sont à nous, quand bon gré mal gré le sommeil les ferme, la fumée les offusque, un peu de poussière les blesse, une humeur ma^ ligne leur cache la lumière, quand ils sont tourmentés par des maladies et des douleurs aiguës, et que la mort les clôt pour jamais? Vos yeux ne seront pleinement à vous, que lorsqu'ils ne seront plus sujets à toutes ces misères, et quand vous aurez la liberté entière de vous en servir pour vous livrer à la contemplation, et d'en faire l'usage qu'ij vous plaira. Alors nous n'aurons plus à les détourner de la vanité, puisqu'ils contempleront la Vérité toute pure. La mort n'entrera plus par ces fenêtres. Cette mort, notre capitale ennemie sera entièrement détruite. Pourriez-vous craindre quc-dans le ciel, où tous les saints reluiront comme des soleils, vos yeux n'aient pas la force de soutenir l'éclat d'une si grande lumière et en soient éblouis? J'avoue que cela serait à craindre, si la résurrection ne devait

1 Rom., VI, 19.

pas communiquer à nos yeux, comme à toutes les autres parties de notre corps, la gloire et la puissance.

7. Et MOUS verrez la punition des méchants. Ce sera pour eux un insupportable supplice et le comble de tous les maux. Car il semble que ce leur serait une espèce de soulagement dans leurs tourments de pouvoir se faire oublier de ceux qu'ils ont persécutés avec tant de méchanceté, ou du moins de pou voir s'éloigner de leur vue. Mais s'ils doivent trouver un surcroît d'affliction dans cette publicité de leurs supplices, quel besoin en aurons-nous? Quelle utilité, quelle satisfaction en pourrons-nous tirer ? Présentement, quoi de plus contraire à la piété, de plus inhumain, de plus cruel, que de rassasier ses yeux du sang de ses ennemis ou de scélérats quelconques et de se plaire à contempler les supplices des misérables ! Néanmoins, comme les pécheurs voyant Dieu appeler ses élus à la participation de sa gloire, en sécheront d'envie et en frémiront de dépit et de rage, ainsi les justes, à la vue des maux dont ils seront préservés, seront au comble de la joie. Dans cette terrible séparation, comme la vue des agneaux sera pour les boucs l'occasion d'une violente jalousie, la vue des réprouvés sera aux élus un sujet infini d'action de grâces et de louanges. Pour les justes quelle plus ample matière d'action de grâces que de jouir d'abord d'une ineffable félicité, de voir en môme temps la punition des méchants, et de songer que c'est par la miséricorde du Rédempteur seule qu'ils ont été distingués et séparés de ces misérables! Et pour les méchants, quel sujet de fureur et de désespoir, de voir des hommes comme eux, élevés, en leur présence, à une éternelle félicité, pendant qu'ils seront réduits, par une inévitable condamnation, à gémir éternellement dans les horreurs de l'enfer, dans les tourments d'un éternel incendie, dans les misères d'une mort immortelle! Un* y aura W, comme dit Notre-Seîgneur, que des pleurs et des grincements de dents^. Le feu qui ne s'éteindra jamais les fera toujours pleurer; les remords les rongeront comme des vers, sans les consumer, et leur causeront toujours cet horrible grincement de dents, car il est certain que les douleurs font répandre des larmes et que la fureur fait grincer les dents.' Les tourments extrêmes des damnés , les contraindront à pleurer sans cesse, et leur violente jalousie, jointe à leur malice obstinée et incorrigible, nourrissant leur rage, leur causera cet épouvantable grincement de dents. Vous verrez

1 Math., ziii, 50.

donc ainsi la punition des méchants, afin qu'en connaissant de quels périls vous aurez été délivrés^ vous ne puissiez jamais devenir ingrats envers votre libérateur.

8. Dieu voudra que ses élus contemplent de leurs propres yeux les châtiments de ses ennemis pour une autre raison, afin de les tenir dans une parfaite assurance et dans un plein repos. Car ils verront, et seront ainsi entièrement certains de n'avoir plus à craindre la malice des hommes,ni celle des Démons ; ces malheureux précipités, pour l'éternité, dans les suppUces qu'ils auront mérités, ne pourront plus les attaquer ni leur nuire. Sans cette assurance, les bienheureux ne pourraient-ils pas craindre encore le serpent, le plus rusé des animaux, surtout au souvenir de la première femme séduite dans le paradis par ce dangereux ennemi, s'ils ne le voyaient précipité, avec tous ses membres, pour toujours, dans les flammes vengeresses, et un abîme infini entre eux et lui?

9. Dans la considération de la punition des pécheurs, vous trouverez un troisième avantage; l'éclat de votre gloire vous paraîtra plus grand, par sa comparaison avec leur horrible misère : les contraires comparés semblent recevoir de cette opposition un accroissement de qualités. Ainsi le blanc parait davantage, quand on le compare avec le noir, et le noir semble encore plus noir quand on l'oppose au blanc. Mais écoutez ici le témoignage d'un prophète : LejusUj dit-il, seréjauira quand il verra la vengeance. Pourquoi? // lavera ses mains dans le sang du pécheur i. Il ne souillera pas ses mains dans ce sang, il les y lavera, en sorte que ce sang qui rend le pé-^ cheur difforme et hideux, fera paraître le saint plus resplendissant de beauté ; la souillure de l'un deviendra la gloire de l'autre.

10. Ces trois raisons regardent précisément l'intérêt et la gloire des élus, et montrent assez que, dans l'état où ils seront avec Dieu, ils seront bien éloignés d'avoir aucun sentiment de répugnance pour un pareil spectacle. Mais ce ne sera pas encore pour aucune de ces raisons que la sagesse divine, comme elle le déclare, se rira de la perte de ces réprouvés ; elle le prédit, et elle est incapable de mentir. Je vous ai appelés et vous m'avez rejetés Je vous ai tendu les mains, et vous ne m'avez point voulu regarder; pour cette raison, ajoute-t-elle un peu après, je me rirai de votre perte, et je me moquerai de vous, lorsque le malheur fondra sur vou^y et que la ruine vous écrasera comme une tempête 2. Que devons-nous donc estimer

4 Pfl. Lvii, 11. — • Prov., i, 24, 26, 27.

qui doive plaire à la sagesse éternelle dans la perte des insensés, sinon cette si juste disposition et cet ordre si irrépréhensible? Il faut que l'objet qui sera agréable à la sagesse étemelle plaise pareillement à tous les sages. Ne pensez donc pas que ce soit une chose dure que cette promesse que Dieu vous fait : Vous contemplerez de vos yeux , puisque vous aurez de la joie, et que vous rirez de leur perte. Ce ne sera pas que vous soyez capables alors de vous complaire dans cette vengeance et cette punition des réprouvés, par un sentiment d'inhumanité et de cruauté ; mais parce que l'ordre que la providence divine donne à tout, étant parfait au-delà de tout ce qu*on peut imaginer, donne nécessairement un extrême plaisir à tous les amis de la justice et de l'équité. Quand, à la lumièce de la vérité dont vous serez remplis, vous connaîtrez pleinement et parfaitement que tout est excellemment ordonné et que chaque être est au rang qu'il doit avoir, comment ne vous plairiez-vous pas à tout considérer et à louer le Dispensateur souverain de tout cela? Saint Pierre parlant de la perte de Judas, l'a excellemment exprimée, en disant que ce fils de perdition est allé en la place qui lui appartenait K II convenait en effet que le compagnon des puissances malignes de l'air, mourût aussi en l'air par la rupture de ses entrailles, et que celui qui avait trahi le Sauveur vrai Dieu et vrai homme, descendu du ciel pour opérer notre salut au milieu de la terre, fût à la fois repoussé du ciel et de la terre.

11. C'est pourquoi toits contemplerez de vos propres yeux et vous verrez la punition des méchants. Premièrement, afin que vous sentiez la damnation dont vous serez délivrés. Secondement, pour votre totale sûreté. En troisième lieu, afin que vous compariez l'état où vous serez à la misère des méchants. Et, quatrièmement, afin que vous ayez un zèle parfait de la justice, car alors ce ne sera plus le temps de la miséricorde, mais le temps de la justice. Et ne croyons pas que, dans un temps où il n'y aura plus aucun espoir de correction pour les méchants, il reste encore pour eux quelque compassion. Alors nous serons bien éloignés de cette mollesse naturelle propre maintenant à la condition et à l'infirmité des hommes. La charité sait en faire un salutaire usage. Et comme les pêcheurs prennent indifféremment dans leurs nasses les bons et les mauvais poissons et ne les séparent que sur le rivage , ainsi cette charité reçoit dans son sein les différents mouvements

« Act., I, 25, 18.

POUR LE CARÉMË.

de rftme : la joie et la tristesse. Mais sortie de la mer de cette vie, et, sur le rivage de l'éternité, elle rejettera tous les sentiments douloureux. Elle se réjouira avec ceux qui seront dans la joie, sans s'afiOiger avec ceux qui s'affligeront. Gomment pourrions-nous juger le monde si nous n'étions entièrement dégagés de cette sensibilité qui nous fait compatir aux peines des autres, et introduits dans le cellier au vin, selon ce que dit le prophète : rentrerai dans les puissances du Seigneur y mon Dieu; je ne me souviendrai que de votre justice seule i? Et même, dans l'état où nous sommes, il ne nous est pas permis de considérer au préjudice de l'équité la personne du pauvre, ou d'avoir pitié de lui, quand il s'agit de le juger; mais nous sommes obligés, dans ces rencontres, de retenir les sentiments de compassion , quelque peine que cela nous fasse, et nous ne devons songer qu'à rendre un jugement équitable. Combien serons-nous plus inflexibles, lorsque nous ne sentirons aucun combat en nous-mêmes et que nous ne serons plus capables d'aucune impression de tristesse et de douleur? Combien faudra-t-il alors que cette prophétie s'accomplisse parfaitement : Let^s juges seront absorbés^ étant joints à la pierre^ ! C'est-à-dire : Ils seront entièrement absorbés dans l'amour de la justice, imitant la solidité de la pierre à laquelle ils seront unis. Ils seront joints et unis à Jésus-Christ qui est cette pierre^ parce qu'ils ont abandonné toutes choses pour ne suivre que lui seul. C'est cette fonction de juger tous les hommes, que le Sauveur a promise à ses disciples, en récompense de cet amour avec lequel ils l'avaient suivi, lorsqu'il disait à Pierre : Lorsque le Fils de l'homme sera assis sur le siège de sa majesté, vous serez aussi assis sur douze sièges^ et jugerez les douze tribus d'Israël^. Et un prophète a dit , en prédisant la môme chose : Le Seigneu/r viendra juger avec les anciens de son peuple *. Pensez-vous qu'on puisse trouver quelque chose de flexible et de mou dans des juges unis et incorporés à cette pierre? Celui qui est attaché à Dieu^ dit l'apôtre, ne fait avec lui qu'un esprit^ ^ et celui qui est uni à la pierre ne fait avec elle qu'une pierre. C'est après quoi le prophète soupirait, avec beaucoup de raison, lorsqu'il disait : // m'est bon de m* attacher à Dieu^. Les juges des nations seront donc absorbés dans une justice im-

» Ps. Lxx, 10. — * Pa. cxL, 2.-9 Math., xrx, 28. — * Isa!., III. li. — « Cor., vi, 17. — « Pd. lxxu, 28.

muable, étant totalement unis à la pierre. 0 familiarité inestimable I ô comble d'honneur! ô privilège de confiance 1 ô prérogative d'une sécurité parfaite !

12. Qu'y a-t-il maintenantde plus à craindre, quoi de plus capable de nous remplir dïnquiétudes, que d'avoir à paraître devant le tribunal de Dieu pour être jugés, et d'attendre la sentence incertaine d'un juge si rigoureux ? C'est une chose horrible^ dit l'apdtre, de tomber e^Ure Us mains du Dieu vivant i. Mes frères, jugeonsnous nous-mêmes, et efforçons-nous de prévenir notre Juge, en exerçant sur nous présentement une justice qui nous exempte de la condamnation terrible gue nous avons sujet de craindre. Dieu ne jugera pas deux fois. Il est certain que, comme il y a des hommes qui commettent des péchés manifestement condamnés et punissables avant qu'on les juge, il y a aussi des hommes dont la vigilance et les œuvres préviennent et détournent les jugements de Dieu ; en sorte que les uns, étant déjà jugés^ et condamnés sans attendre la sentence de leur souverain Juge, tomberont soudain dans les supplices éternels par le propre poids de leurs crimes, et les autres, au contraire, monteront, avec toute la puissance et la liberté que l'esprit de Dieu leur donnera, et sans retard, sur les trônes qui leur auront été préparés. Sauveur Jésus, que la pauvreté volontaire de ceux qui quittent tout pour vous suivre est heureuse! Qu'elle est heureuse, puisqu'elle inspirera une si grande sécurité et qu'elle élèvera à une si haute gloire ceux qui l'auront embrassée au milieu des renversements et des changements de la nature, quand la justice divine examinera avec tant de rigueur les mérites de tous les hommes, au milieu du danger si formidable du jugement! Considérons, maintenant, ce que l'&me pieuse et fidèle répond à de telles promesses. Pour exprimer qu'elle est aussi éloignée d'une confiance téméraire que de la défiance. Seigneur^ dit-elle , vous êtes toute mon espérance. Que pourrait-elle dire qui montrât davantage son humilité et sa piété? Il semble aussi que cette protestation ne pourrait recevoir une réponse plus convenable que celle qui suit : Vous avez placé votre refuge bien haut. Mais je vous demande pardon, mes frères, j'ai dépassé aujourd'hui les bornes de la brièveté que je vous avais promis de respecter.

> Hébr., XIX, 31.

SERMON IX

Sur le neuvième verset : Vous êtes mon espérance. Vous ave\ placé bien haut votre refuge.

1. Entretenons-nous aujourd'hui, mes frères, de la promesse du Père,derespérancedes enfants, de la fin de notre pèlerinage, de la récompense de notre travail, du fruit de notre captivité. Or la captivité n'est pas seulement cette captivité commune où sont maintenant réduits tous les hommes, mais cette captivité particulière dans laquelle nous nous appliquons à mortifier notre volonté propre, nous perdons la vie que nous possédons en ce monde pour nous enchaîner dans les liens d'une rigougo.ureuse discipline et nous soumettre à cette austère pénitence qui nous est comme une prison. Cette servitude serait malheureuse si elle était forcée, et non pleinement volontaire. Mais puisque vous faîtes spontanément votre sacrifice à Dieu, et que votre volonté ne souffre de violence que d'elle-même, cette servitude est heureuse, c'est un bien incomparable. A-t-on sujet de se plaindre, si difficile et pénible que soit une chose, quand on ne la fait que pour Dieu? Et si quelquefois la grandeur de nos peines inspire un sentiment de compassion, la considération de la cause pour laquelle nous souffrons appelle plutôt des félicitations. Ajoutez que toutes ces bonnes œuvres, non-seulement se font pour Dieu, mais encore par lui. Car c'est lui qui opère en nous et la volonté et l'accomplissement de l'œuvre, selon son bon plaisir ^ . Il est donc l'auteur de tout le bien que nous faisons; il en est aussi le rémunérateur; il est toute la récompense : de manière que ce Dieu, qui est le souverain bien, et dont l'unité est parfaite, se multiplie en quelque sorte en nous, à l'égard de nos bonnes actions ; il est une double cause : cause effective et finale. Ce vous est donc un grand bonheur, mes très-chers frères,, que non-seulement vous persévériez dans vos nombreux travaux, mais que tous surmontiez encore tous les obstacles, à cause de Celui qui vous a aimés. Et comme c'est pour lui, n'estce pas aussi par lui que vous êtes victorieux?

1 PbiHpp., n, 43.

Oui, sans doute, car dit l'apôtre : Comme nm afjlictiom sont abondantes pour Jésus-Christ , ainsi nos consolations abondent par lui ^.

2, Pour Dieu : voilà un mot bien usité et une façon de parler bien commune. Mais il faut beaucoup de pénétration et de lumière pour dire quand cette parole n*est pas fausse. Elle est souvent sur les lèvres de chrétiens qui laissent voir qu'elle est loin de leur cœur. Tous les hommes demandent qu'on leur accorde pour Dieu, ce qu'ils désirent d'obtenir. Ils demandent, avec instance, qu'on les assiste pour Dieu; et, quelquefois on demande facilement pour Dieu, ce qu'on ne désire nullement pour Dieu, mais plutôt contre Dieu. Mais cette parole est toute vive et efQcace, lorsqu'on ne l'emploie pas négligemment; par manière d'acquit, par coutume, ou dans le but artificieux de persuader qu'elle procède, comme cela doit être, de Fonction et de l'abondance de la piété, de la disposition sincère du cœur. Le monde passe avec toutes ses convoitises, et ce qu'on fait pour lui n'a, on le verra, ni une fin assez utile, ni un fondement assez solide. Quand la cause pour laquelle on avait agi, manque, comment les choses appuyées sur cette fin ne seraient-elles pas aussi réduites à néant? C'est pourquoi il est néces-. saire que ceux qui sèment en la chair, ne recueillent que la corruption de la chair, car toute chair est comme l'herbe, et son éclat ressemble à la fleur de l'herbe; l'herbe vientelle à sécher, sa fleur périt fatalement avec elle. Il n'y a que celui qui est la cause souveraine qui ne puisse finir, et ce n'est point la fleur des prairies, c'est la parole du Seigneur qui demeure éternellement 2. Le Ciel^ dit-il, et la terre passeront, mais mes paroles ne penseront pas '.

3. C'est donc, mes très-chers frères, avec prudence et utilité, que vous avez choisi des voies dures et difficiles, sur la parole de Notre- Seigneur, et que vous semez où vous ne sau-

* II Cor., I, 5. — * Isaï., xl, 6, 8. — » Math., xxiv, 35.

POUR LE CARÊME

riez perdre le moindre grain de semence. Celui qui sème avec épargne ne laissera pas de moissonner, mais sa moisson ne sera pas abondante 1. Moissonner c'est recevoir la récompense, et nous savons quel est Celui qui a promis que le fidèle qui aura donné, en son nom, un verre d'eau fraîche à une personne altérée ne sera point frustré de sa récompense ^. Mais ne nous rendra-t-il pas la mesure que nous aurons donnée pour lui, et ne donnera-t-il pas une récompense proportionnée au mérite de ceux qui, non contents de présenter de Teau à leurs frères, auront répandu leur propre sang, en buvant le calice du Sauveur? Ce calice du Sauveur n'est point un verre d'eau fraîche, c'est un calice brillant, plein d'une liqueur qui enivre ceux qui la boivent, un calice du vin le plus pur, mais d'un vin mêlé d. Jésus-Christ seul est parfaitement pur, seul il a bu un vin pur, et, seul, par son infinie pureté, il peut rendre purs ceux qui sont issus d'un germe immonde. Il a bu ce vin pur à cause qu'il est la sagesse même, selon sa divinité. Cette sagesse, par sa pureté, agit dans tous les lieux de la terre, sans que rien puisse la souiller. Et quant à l'humanité de ce Sauveur, elle n'a point été capable de péché. Il n'est sorti de sa bouche aucune parole qui n'ait été véritable et sainte. Il n'y a que lui qui n'ait point goûté la mort par la nécessité de sa condition, mais par le seul choix de sa volonté. Il nous a donné des preuves désintéressées de son amour, puisqu'il n'avait pas besoin de nos biens. Ce n'a point été pour reconnaître nos bienfaits par une afiection réciproque, qu'il a daigné mourir. Il est mort, non pour des amis mais pour transformer en amis ses ennemis ; ou, plutôt, pour des amis qui n'aimaient pas encore, mais qui déjà étaient aimés. La grâce de Dieu a consisté principalement, non pas en ce qu'il nous a aimés, lorsque nous l'aimions, mais en ce qu'il nous a aimés le premier. Voulez- vous apprendre combien il nous a aimés longtemps avant que nous l'aimassions? Béni soit Dieu^ le Père de notre Seigneur Jéms- Christ qui nou^ a bénis de toutes les bénédictions spirituelles, par les biens célestes, en Jésus- Ch/rist, nous ayant choisis en lui, avant la création du monde. Et l'apôtre dit un peu après : Il nous a comblés de ses bienfaits et de ses grâces en son Fils bien-aimé^. Comment donc n'aurions-nous pas été aimés en ce Fils, quand nous avons été choisis en lui? Et comment n'avons-nous pas été agréables à Celui en qui nous avons reçu la grâce qui nous a

* II Cor., IX, 6. — • Math., x, 42. — » Ps, lxxxiv,9.— ^ Ephés., I, 3, IV, 6.

sanctifiés? Ainsi donc, selon l'ordre du temps, Jésus-Christ est mort pour des impies ; et, selon l'ordre de la prédestination, il est mort pour des frères et des amis.

4. De tout cela il résulte que lui seul a bu un vin sans mélange, en* sorte que tous les saints ont sujet de s'appliquer cette parole d'un prophète : Votre vin est mêlé d'eau *. Premièrement, parce que personne en cette vie n'est exempt de toute souillure, et ne peut se glorifier d'avoir le cœur entièrement pur. Secondement, parce qu'il nous est nécessaire de souffrir, un jour, la mort due à nos péchés. En troisième lieu, parce que ceux qui exposent leur vie pour Jésus-Christ, méritent ainsi l'éternelle vie. Mais malheur à eux, s'ils rougissaient de lui rendre ce témoignage ! Quatrièmement, parce qu'ils ne peuvent néanmoins reconnaître, que d'une manière fort disproportionnée et fort inégale, l'excès de son amour et la grâce qui leur a été faite. Cependant Celui qui est sans mélange ne dédaigne pas le bien qu'il voit en ses serviteurs, quoiqu'il soit ainsi mêlé. Et c'est ce qui a donné à l'apôtre la confiance de dire quil accomplissait, en son corps ce qui manque à la Passion de Jésus-Christ 2. Mais encore qu'il doive donner à tous ses élus le même denier de la vie éternelle, comme une étoile diffère d'une autre étoile, qu'autre est la clarté du soleil, autre celle de la lune, autre celle des étoiles, ainsi sera-t-il de la résurrection des morts. Il n'y aura qu'une maison, mais il y aura plusieurs demeures en cette maison, de telle sorte qu'en ce qui regarde l'éternité et l'abondance qui sera convenable à chaque saint, celui qui aura peu, en comparaison d'un autre, ne souffrira pourtant aucune diminution dans la plénitude dont il sera capable. Et celui qui aura davantage n'aura rien par-dessus la mesure qui lui sera propre. Quant à l'éminence et à la distinction des mérites,chacun recevra selon son travail, et rien de ce qui aura été semé en Jésus-Christ ne périra.

5. Je vous dis ces choses, mes chers frères, afin de vous faire estimer cette réponse si spirituelle et si excellente que nous avons à considérer aujourd'hui : Seigneur, vous êtes mon espérance. Quoique je doive faire, éviter, supporter, désirer, Seigneur, vous êtes mon espérance. Voilà pour moi la cause de toutes les promesses, le fondement de mon attente. Que les uns comptent sur leurs mérites; que les autres se vantent de supporter le poids du jour et de la chaleur ; que d'autres enfin allèguent leurs jeûnes, et se glorifient de ne pas ressem-

i Isal., I, 22. — > Goloas., i, 24.

bler au reste des hommes; pour moi, je mets mon bonheur à m'attacher à Dieu seul et à placer mon espérance cn.Notre-Seigneur. Que les hommes espèrent en d'autres appuis; que l'un se confie en sa science, l'autre en la sagesse du siècle, l'autre en sa noblesse, l'autre en ses dignités et en sa puissance , ou en toute autre vanité : je méprise tout cela comme de la boue, car, Seigneur^ vous êtes mon unique e«pérance. Espère qui voudra dans les richesses incertaines et périlleuses; je n'attendrai de vous que le nécessaire, me confiant en ces paroles que vous avez dites à vos disciples, et sur lesquelles je me suis fondé, en renonçant à toutes choses : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice^ et toutes les autrès choses vou^ seront accordées par surcroît * ; car le pauvre est abandonné à vos soins, et vous secourrez l'orphelin 2. Si vous me promettez des récompenses, c'est par vous que j'espérerai les obtenir. Si l'on me fait la guerre, si le monde exerce contre moi sa fureur , s'il frémit de rage contre moi , si ma chair me tourmente de désirs contraires à l'esprit, j'espérerai en vous.

6. Voilà, mes frères, quels doivent être nos sentiments. Les avoir, c'est vivre de la foi, et personne ne saurait dire en l'abondance de son cœur : Vous êtes mon espérance, sinon celui à qui l'esprit de Dieu a fortement persuadé (selon l'avertissement du prophète) d'abandonner au Seigneur tous ses soins et toutes ses pensées, assuré qu'il le nourrira s, selon cette parole de l'apôtre saint Pierre : Renoncez à toutes vos inquiétudes, et mettez-les entre les mmns du Seigneur ^ car il a soin de vous^. Si nous avons ces sentiments dans le cœur, pourquoi différer de rejeter entièrement des espérances vaines, inutiles et misérables? Pourquoi différer de nous attacher de toute notre âme, et avec toute la ferveur dont notre esprit est capable, à une espérance si solide, si parfaite, si heureuse? Si quelque chose est im* possible & notre Dieu , si quelque chose lui est difficile, cherchez un autre fondement à votre espérance. Mais il peut tout par sa seule parole. Et qu'y a-t-il de plus facile que de dire une parole? Mais il faut entendre ce que c'est que cette parole. Si le Seigneur a résolu de nous sauver, aussitôt nous serons délivrés. S'il lui plaît de nous donner la vie, notre vie est en sa volonté. S'il nous veut donner des récompenses éternelles, il lui est permis de foire ce qui lui platt. Mais quoil sûrs de la facilité avec laquelle Dieu agit, douteriez-vous

t Math., VI, 33. — « Ps. ix, 14. — » Id., uv, 23. — ♦ I Pierre, v, 7.

de sa volonté ? Mais il a donné de sa volonté des témoignages éclatants. Personne, dit-il, m saurait avoir un plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ^ Quand est-ce que cette grandeur de notre Dieu, qui nous invite à espérer en lui, a fait défaut à l'espérance? Non ! n n'abandonne jamais ceux qui espèrent en lui. Il les aidera, dit le prophète, les délivrera des pécheurs et les sauvera^. Pour quelle raison? Pour quels mérites? Écoutez ce qui suit : Parce qu'ils ont espéré en lui. Douce raison, et raison efficace et infaillible! G*est en cela que consiste la justice, non pas la justice qui est de la loi, mais la justice qui est de la foi. De quelque affliction quHls crient vers moi, Aii'il, je les exaucerai. Figurez- vous toutes les afflictions imaginables; ces consolations donneront toujours de la joie à votre âme, en proportion de ce que vous souffrirez, pourvu que vous n'ayez point recours à d'autres qu'à lui , que vous ne manquiez point de crier vers lui , que vous espériez en lui .et que vous ne preniez point des choses basses et terrestres, mais le Dieu tout-puissant pour votre refuge. Qui a espéré en lui et a été confondu ? Le ciel et la terre passeront plus facilement que sa parole.

7. Vous avez choisi un refuge extrêmement élevé. Le tentateur n'en approchera point, le calomniateur n'y montera pas, et l'accusateur de ses frères, si plein de méchanceté, n'y pourra jamais atteindre. Cette parole du prophète s'adresse à celui qui demeure sous la protection du Très-Haut et qui s'y réfugie contre sa propre faiblesse et contre les tempêtes. Il nous serait moins nécessaire de fuir, si nous avions au dedans une magnanimité qui nous aidât à soutenir fortement les attaques du dehoi*s, ou si notre propre faiblesse était défendue par Téloignement de nos ennemis.

Vous avez choisi un refuge tris -élevé. Fuyons souvent, mes frères, en cet asile. C'est une forteresse bien défendue; on n'y craint pas l'ennemi. Que nous serions heureux s'il nous était permis d'y demeurer toujours I Mais ce bonheur n'est pas de ce monde. Gequi nous est maintenant un refuge, nous sera un jour une demeure, et une demeure éternelle. En attendant, si nous n'avons pas la liberté d'être toujours en cette demeure, allons souvent y chercher une retraite. C'est une ville de refuge ouverte à toutes nos peines, à toutes nos nécessités, de quelque nature qu'elles soient. Notre-Seigneur a pour nous la tendresse d'une mère toujours prête à recevoir ses enfants entre ses bras. Les trous du rocher nous sont

i Jean, xv, 13. — * Ps. xxxvi, 40.

ouverts. Les entrailles de la miséricorde de notre Dieu ne nous sont point fermées. Ne soyons pas surpris si celui qui s'éloigne de ce refuge ne peut échapper à ses ennemis.

8. Ce que je viens de vous dire semblerait suffire à l'explication de ce verset, si le prophète avait dit simplement, comme en d'autres psaumes : J'ai espéré en vous. Mais cette expression : Vous êtes mon espérance, parait signifier quelque chose de plus grand et de plus élevé, à savoir, que l'âme fidèle, non-seulement espère en Dieu, mais qu'elle l'espère lui-même. Car il est plus convenable de donner le nom d'espérance & ce que nous espérons, qu'à celui en qui nous espérons seulement. On trouve aisément des pei-sonnes qui désirent recevoir du Seigneur des biens temporels, ou même des biens spirituels ; mais la charité parfaite n'a soif que du souverain bien, s'écriant de toute l'ardeur de son désir : Quel bien m'est réservé dans U ciel? et qu'est-ce que je vous demande de toutes les choses qui sont sur la terre ? vous Êtes le Dieu de mon cœur ; mon Dieu vous serez éternellement ma part et mon héritage ^ Le texte du prophète Jérémie que nous avons lu aujourd'hui, nous marque ces deux espérances, en peu de paroles : Seigneur, vous êtes bon à ceu^ qui espèrent en vous,, à Vdme qui vous cherche 2. Votre discernement vous fera observer, dans ces paroles, la différence des nombres que marque le prophète. U parle au piuriel de ceux qui espèrent en Dieu, parce que cela est commun à plu • sieurs : mais il désigne au singulier, l'âme qui cherche Dieu lui-môme, car c'est une singulière pureté, une singulière grâce, une singulière perfection, non-seulement de ne

rien attendre que de Dieu, mais de ne rien espérer que Dieu même. Que s'il e^ bon aux premiers, combien plus aux seconds !

9. C'est donc avec raison que Dieu répond à l'âme qui le cherche : Vous avez choisi un refuge extrêmement haut. Car l'âme ainsi altérée de son Dieu, ne demande point à Notre-Seigneur, avec saint Pierre, qu'il lui fasse un tabernacle sur une montagne de la terre ^ ni avec Madeleine de le toucher ici-bas >, elle lui crie : Fuyez, mon bien-aimé ; imitez dans votre course la vitesse des chevreuils et des faons de biche sur les montagnes de Béthel s. Elle saitqu'iladit : Si vous m'aimiez, vous auriez de la joie de ce que je m'en vais à mon Père, parce que mon Père est plus grand que moi ^. Elle sait qu'il a dit : Ne me touchez point, car je ne suis pas encore monté vers mon Père ^. Et, n'ignorant pas les desseins de Dieu, elle crie, avec l'apôtre : Si nous avons connu Jésus-Christ, selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus en cette manière ^\ Fuyez sur les montagnes de Béthel; montez au-dessus de toutes les Puissances et de toutes les Principautés, audessus des Anges et des Archanges, au-dessus des Chérubins et des Séraphins, car les montagnes de la maison de Dieu ne sont autre chose que ces esprits bienheureux. Il s'est élevé au-dessus d'eux, lorsqu'il a voulu prendre, à la droite de son Père, le rang qui lui appartenait, afin de lui être égal. Car la vie éternelle consiste à connaître et posséder le Père étemel, qui est le vrai Dieu, et Jésus-Christ son Fils qu'il a envoyé, qui est , avec lui , vrai Dieu et que nous devons louer éternellement. Ainsi soit-il.

SERMON X

Sur le dixième verset : // né vous arrivera point de mal, et le fléau n* approchera point

de votre tabernacle.

1 . C'est une maxime qui ne vient pas de moi et qui ne vous est pas nouvelle, une maxime bien connue, qu'en ce qui regarde la plupart

A Ps. Lxxii, 25-26. — * Thren., iii| 25.

S. Bern. — ToM. m.

des objets de notre foi, il est plus facile de connattre, et plus périlleux d'ignorer ce qu'ils

* Malh., XVII, 4. — « Jein, xx, 17. — » Cantiq., viii,14. - * Jean, xiv, 23. — » Id. xx, 17. — • II Cor., v, 16.

ne sont pas, que ce qu'ils sont. Sans doute, on peut en dire autant de Tespérance : car l'esprit de l'homme, qui a l'expérience de tant de peines, comprend plus aisément les maux dont il doit être exempt, que les biens dont il doit jouir. L'espérance et la foi ont entre elles une liaison intime ; les objets de notre espérance sont les objets de notre foi, et nous ne commençons à espérer les choses qui nous sont promises, que lorsque nous croyons qu'elles doivent arriver. C'est pourquoi l'apôtre a dit, La foi est la 8ubski,nce des choses que nous espérons ,i parce qu'on ne saurait espérer ce qu'on ne croit point, comme on ne peut peindre que sur une matière qui soutienne la peinture. La foi nous dit : Dieu prépare aux fidè' les des biens inestimables et incompréhensibles. Et l'espérance nous dit : C'est à moi que ces biens sont réservés. Et la charité après elles ajoute : Je cours avec ardeur à la recherche de ces biens. Mais, comme je viens de dire, il est difficile, sinon impossible de connaître le prix de ces biens éternels, si ce n'est à ceux à qui Dieu l'a voulu révéler par son esprit, puisque, selon l'apôtre, (ail n'a point du, ni l'oreille entendu, ni l'esprit de f homme n'a pu coneef>oir qmls sont les àiens que Dieu a préparés à ceux qu'il aime 2. Si nous n'étions en cette vie capables de quelque perfection imparfaite, l'apôtre ne dirait pas : Autant que nous sommes de parfaits, ayons le même sentiment. Et ce sentiment, dans lequel il veut que les plus parfaits fidèles s'unissent, est, sans doute, celui qui est exprimé dans ces paroles qu'il venait de dire : Ce n'est pas que j'aie atteint le but, ou que je sois encore parfait 3. Mais il est certain que, si parfait que soit devenu un homme, selon qu'il est capable de l'être, dans cette chair corruptible, fût-ce même le grand apôtre, il doit faire cet aveu : Nous ne voyons maintenant qu'en un miroir et en énigme, et nots ne verrons face à face , que quand nou^ serons hors de cette vie 4. C'est le propre des affligés de regarder, comme une souveraine félicité, d'être délivrés de leurs afflictions, et d'estimer, comme un suprême bonheur, de se trouver exempts de misères. C'est pourquoi le prophète, dans le psaume, parle à son âme en ces termes: Tournez-vous, mon dme, vers votre repos, parce que le Seigneur vous a honorée de ses bienfaits 5. Et cependant il n'énumèrc aucun bienfait reçu, mais il ajoute seulement: Parce qu'il a délivré mon âme de la mort, mes yeux des larmes, et mes pieds de la chute ^. En

« Hébr. II, 1. — ï I Cor., 11, 9. — « Philipp., m, H- 12. — ♦ I Cop., xni, <2. — » Pa. cxiv, î. — « Ps. c«v. 7. — 7 pg, oxiv, 7-8.

quoi il déclare manifestement, quel grand repos et quel grand bienfait, il croit avoir reçu du Seigneur, d'être délivré des afflictions et des périls.

2. Le verset dont j'ai maintenant à vous entretenir se rapporte tout à fait à ce sentiment : Il ne vous arrivera point de mal, et le fléau n'approchera point de voire tabernacle. Ce verset, autant que je le puis concevoir, est facile à entendre, et, peut-être, plusieurs d'entre vous ont déjà prévenu mon explication. Car vous n'êtes pas si peu instruits ni si étrangers à la science spirituelle, que vous ne sachiez observer la différence que vous devez faire entre vous et vos tabernacles, ainsi que la différence que l'on doit mettre entre ce que le prophète appelle le mal et ce qu'il appelle le fléau. Vous avez entendu l'apôtre dire qu'après avoir achevé le bon combat, il quitterait bientôt son tabernacle ^ Mais pourquoi rapporter les paroles de l'apôtre? Le soldat peut-il ignorer ce que c'est que la tente sous laquelle il loge, et a-t-il besoin qu'on l'instruise là-dcssus, par l'exemple des autres? Nous voyons dans l'Église des soldats sans vigueur et sans courage qui se font de leurs tentes une demeure dans laquelle ils s'assujétissent à une honteuse captivité. Il ne combattent point, mais, demeurant lâchement sous ces tentes, ils passent leur vie dans une misérable servitude. D'autres sont dans une si ridicule et si épouvantable folie, ils ont tellement oublié leur condition et leur devoir, ils sont tombés dans une si étrange frénésie d'esprit, qu'ils semblent ne plus voir en eux que cette tente. Ne faut-il pas que, non-seulement ils ignorent Dieu, mais qu'ils s'ignorent eux-mêmes, eux qui, insensibles à l'égard des choses qui doivent le plus occuper leur cœur, donnent tous leurs soins à ce corps, et s'appliquent à conserver ce tabernacle, comme si jamais il ne devait périr? Il est pourtant nécessaire qu'il périsse, et bientôt. Ces êtres aussi abandonnés à la chair et au sang, que s'ils s'imaginaient n'être autre chose que chair, ne semblent-ils pas s'ignorer eux-mêmes? ils ont reçu leurs âmes en vain ; on dirait même qu'il ignorent s'ils ont reçu une âme. Si vous séparez ce qui est précieux de ce qui est vil, dit le Seigneur, vous serez contme mon oracle 2 ; c'est-à-dire ; si vous êtes exact et fidèle à mettre la différence convenable entre les biens extérieurs elles biens intérieurs, en sorte que vous n'ayez pas plus de crainte du fléau, pour ce corps qui est votre tente, que du mal et du péché po.ir vous-mêmes. Ce mal, dont il est parlé ici, est celui duquel il est dit ail-

< II Tim.,iv,6. -*• Jérém., xv, 19.

POUR LE CARÊME

leurs : ÉUngmz-tous du maly et faites le bien, ^ C'est ce mal qui prive notre âme de sa vie, et qui nous sépare de Dieu. Tant qu'il règne en nous, notre âme, éloignée de Dieu, est comme un corps séparé de son âme. Elle est morte, semblable à ceux que l'apôtre nous représente comme n'ayant point de Dieu dans ce monde 2.

3. Ce n'est pas que je vous exhorte à haïr votre chair. Vous la devez aimer comme un aide, comme une partie de vous-mêmes, destinée à participer à l'étemelle félicité. Mais que cette âme aime sa chair sans paraître changée en chair, et qu'elle ne donne pas su* jet à Notre-Seigneur de lui dire : Mon esprit ne restera point en t homme, parce quHl rHest que chair 3. Que notre âme aime la chair, mais qu'elle aime plus encore son âme et sa vie. Qu'Adam aime Eve son épouse, mais qu'il n'obéisse pas à la voix de cette femme plus qu'à celle de Dieu. C'est d'ailleurs nuire à sa cliair que de l'aimer de façon, qu'en voulant lui épargner les peines d'une correction paternelle, on lui amasse les trésors de colère d'une éternelle damnation. Race de vipères^ dit saint Jean, de qui avez-vous appris à fuir la colère dont vous êtes menacés ? Faites de dignes fruits de la pénitence *. Comme s'il disait en termes plus clairs : Prenez la correction et la discipline, de crainte que le. Seigneur ne s'irrite contre vous. Souffrez courageusement la verge qui vous corrige, de crainte que vous ne sentiez le marteau qui vous brise. Pourquoi les hommes charnels nous disent-ils : Votre genre de vie est cruel, vous ne ménagez en rien votre chair ? 11 est vrai, mais ne point épargner ce corps, c'est semer abondamment, c'est ne point ménager cette semence dont nous devons recevoir le fruit dans l'éternité. En quoi pourrions-nous raisonnablement ménager ce grain que nous semons? N'estil pas plus avantageux pour cette semence d'être renouvelée et multipliée dans le champ, que de pourrir dans les granges et dans les greniers? 0 malheur, les grains ont pourri dans la poussière et l'ordure qui les couvrait »! Pensez- vous, hommes sensuels, aimer véritablement votre chair en l'épargnant et en la flattant comme vous faites ? Si nous sommes cruels pour un temps, en traitant la nôtre avec rigueur, vous êtes bien plus cruels, en ne voulant causer aucune peine à la vôtre. Maintenant notre chair se repose déjà dans l'espérance. Mais considérez à quelles ignominies voti'c chair est aujourd'hui assujétie,

» Ps. XXXVI. 27. — « Ephés, ii, 12. — • Gen., vi, 3.— * Math., VII, 8. — » Joël, i, 17.

et quelle misère la justice divine lui prépare dans l'avenir. Il ne vous arrivera point de maly et le fléau n^ approchera point de votre tabernacle. Ces paroles marquent deux sortes de bonheur, et indiquent une double immortalité, car d'où la mort procède-t-elle, sinon de la séparation de l'âme et du corps ? C'est pour cela qu'un corps n'est mort que parce qu'il est sans âme. Et par quelles causes cette séparation arrive-t-elle, sinon par les maux auxquels on est sujet en cette vie, par des douleurs violentes , par la corruption môme du corps , par la peine que mérite le péché ? Notre chair craint et hait, avec beaucoup de raison, les châtiments et les maux que lui causera cette séparation de l'âme avec laquelle elle se trouve unie d'un lien si cher et si glorieux. Mais qu'elle le veuille ou non, il lui faut endurer cette séparation jusqu'à l'époque de son rappel. Et il vous est utile de souffrir ainsi, afin d'éviter les châtiments éternels, et de ne plus craindre que les fléaux approchent jamais de votre tabernacle.

4. Dieu est la véritable vie de Tâme (je l'ai déjà marqué ), et il convient d'avoir toujours dans l'esprit cette vérité. Comme il y a des maux qui séparent l'âme du corps , il y en a qui séparent l'âme de Dieu. Ce sont des maux spirituels qui ne sont autre chose que le péché. Hélas I mes frères, pouvons -nous chercher quelque joie en cette vie? Pouvons-nous nous plaire dans l'oisiveté et les vains amusements du monde , ayant près de nous ces deux serpents toujours prêts à nous ôter, l'un la vie du corps, l'autre la vie du cœur? Pouvons-nous dormir tranquillement ? Notre négligence ne serait«-elle pas plutôt une marque de notre dé* sespoir que de notre sécurité? Nous devons souhaiter d'être délivrés de ce double péril. Mais il faut craindre et fuir le péché plus que la punition du péché, et si nous devons nous éloigner avec plus de soin du mal qui menace notre âme que du fléau qui menace notre corps, c'est que la séparation de l'âme d'avec son Dieu est plus affreuse que la séparation de l'âme et du corps. Sans doute, quand le péché sera entièrement détruit , la cause étant totalement ôtée, Teflet cessera. De sorte que comme le mal ne pourra plus arriver jusqu'à vous, le fléau ne pourra plus approcher de votre tabernacle , parce que les peines , de quelque nature qu'elles soient, seront aussi éloignées de l'homme extérieur , que le péché ge trouvera éloigné de l'homme intérieur. Aussi le prophète ne dit pas seulement : Il n'y aura point de mal en vous, et il n'y aura point de fléau dans votre tabernacle ; mais le

mal n'arrivera point jusqu'à vous^ et le fléau n approchera point de votre tabernacle,

5. Il faut considérer ici qu'il est des hommes dans lesquels non-seulement le péché habite, mais règne. Et le pécné ne semble leur pouvoir être plus uni et plus intime que lorsqu'il dominera en eux d'une façon définitive. Il est encore d'autres hommes dans lesquels le péché demeure présentement , mais n'y prévaut et n'y domine plus. Il y est comme une mauvaise plante qu'on s'est efforcé d'arracher, à laquelle on a ôté une partie de sa vigueur, mais qu'on n'a point encore jetée hors du lieu qu'elle occupe , et qui tient encore à la terre par quelques racines. Il est en eux, comme un ennemi abattu et vaincu, mais qu'on n'a pas encore tout à fait éloigné. U est certain qu'au commencement il n'en était pas ainsi, et le péché non-seulement n'a point régné, mais n'a point habité en nos premiers parents, avant leur première désobéissance. Il semble néanmoins que le péché était déjà près d'eux, puisqu'il leur fut persuadé si facilement, et qu'il entra si vite dans leurs âmes. Et quel avertissement Dieu leur donnait-il en leur disant : Le jour où vous aurez mangé du fruit de C arbre de la science du bien et du mal^ vous mourrez S sinon que cette mort, qui devait être la peine du péché , n'étant pas encore dans les corps, était à leur porte? Nous, dont la vie nouveUe et ressuscitée doit être infiniment plus glorieuse que notre première condition, nous sommes dans ime attente et une espérance bien-heureuses, puisque ni offense, ni peine, ni mal, ni fléau ne régnera et n'habitera plus, et ne pourra plus ni régner ni , habiter, soit dans nos âmes, soit dans nos corps. Le mal n'arrivera point jusqu'à vous, et le fléau n'approchera point de votre tabernacle. Rien n'est plus éloigné que ce qui ne peut plus même exister.

6. Mais que faisons-nous, mes frères? Je crains de mériter des reproches. Noire grand et commun abbé a assigné cette heure non

* Gcn., Il, 17.

à des entretiens mais au travail ^. Je pense néanmoins qu'il me pardonnera facilement, au souvenir surtout de cette ruse religieuse par laquelle Romain lui porta à manger durant trois années, lorsqu'il était caché dans une caveme. « Cethomme (comme nous lelisons) se dérobait, pieusement, durant quelques heures, aux yeux de son supérieur, et portait à saint Benoit, à certains jours , le pain qu'il se pouvait ôter à lui-même ^. » Je ne doute point, mes frères, que plusieurs d'entre vous n'aient une plus grande abondance de richesses spirituelles que celles que je leur puis communiquer. Mais je ne me prive pas du bien que je tous communique ; au contraire, je prends avec plus de sûreté et plus de douceur ce que Notre-Seigneur me donne, en le prenant avec vous. Cette nourriture de l'âme ne diminue pas, quand on la partage; elle augmente. Néanmoins, si je vous entretiens quelquefois contre la coutume de notre Ordre , je ne prends point cette liberté de moi-même, j'obéis à la volonté de nos vénérables frères, les autres abbés qui m'enjoignent une occupation à laquelle Ûs ne voudraient pas avoir la permission de s'appliquer. Us savent qu'il y a pour moi une raison particulière et une nécessité personnelle de m'occuper de cette façon. Je ne vous parlerais pas maintenant si je pouvais travailler avec vous. Les entretiens que je vous ferais, en d'autre temps, seraient peutêtre plus puissants et plus efficaces ; cela serait aussi plus conforme au mouvement de ma conscience. Mais puisque je n'ai pas le pouvoir de travailler comme vous, soit parce que mes péchés me privent de cet avantage, soit parce que des infirmités corporelles m'accablent, soit parce que je n'ai pas le temps, demandez à Dieu pour moi qu'étant de ceux qui disent et qui ne font pas, je puisse obtenir d'être, ne fût-ce que le dernier, dans son royaume. Ainsi soit-il.

* Règle de Sl-Bemard, ch. XLvin. — « S. Gr^îrc, dialog., Uv. 2, ch. i.

POUR LE CARÊME

SERMON XI

Sur le onzième verset : Tarce qu'il a commandé à ses Anges de vous garder en toutes

vos voies.

1. Il est écrit, et avec vérité : c'est grâce à la miséricorde du Seigneur que nous ne sommes pas eonsumés^et parce qu'il ne nou,sa pas abandonnés aux mains de nos ennemis ^ L*œil si infatigable et si vigilant de la clémence divine veille sur nous. Celui qui garde Israël ne dort et ne sommeille jamais. Cette vigilance est nécessaire, puisque celui qui combat Israël ne dort et ne sommeille point non plus. Et comme Dieu veille pour nous et a soin de nous, l'ennemi veille et travaille sans cesse à nous perdre et à nous égorger. Il n'a qu'un souci, c'est que celui qui s'est éloigné de Dieu, n'y retourne jamais. Pour nous , o.u nous ne faisons pas attention, ou nous n'en faisons pas assez à la présence et à la grandeur de Celui qui préside à nos travaux et à nos combats, à la vigilance de Celui qui nous protège , aux biens que nous recevons de notre bienfaiteur. Nous sommes ingrats envers sa grâce, et à tant de sortes de grâces, par lesquelles il nous prévient et nous secourt. Tantôt il remplit directement nos âmes de lumière, tantôt il nous visite par ses Anges, tantôt il nous instruit par les hommes, tantôt il nous console, et tantôt il nous enseigne sa doctrine par les saintes Écritures. Car toutes les choses qui sont écrites ont été écrites pour notre instructiOHy afin que, par la patience et la consolation des Écritures f nous ayons espérance 2. Excellente doctrine, celle qui nous établit dans l'espérance par la patience, car comme il est dit ailleurs : On connatt la doctrine d'un homme par sa pa^ tience 3, et la patience fait que nous sommes éprouvés, et notre épreuve produit l'espérance *. Pourquoi négligeons-nous d'être présents à nous-mêmes î Pourquoi nous oublier nous-mêmes? Faut-il nous dissimuler les périls qui nous environnent de tous les côtés? Mais c'est une raison de veiller plus soigneusement sur nous. Dieu n'aurait pas pour nous au ciel et sur la terre une sollicitude si vive, s'il

* Thrcn., m, 22. — t Rom., xv, 4. — • Prov., xix, U. — ♦ Rom., V, 4.

ne voyait la pressante nécessité que nous avons de son secours. II ne nous garderait pas en tant de manières, si nous n'étions entourés de pièges innombrables.

2. Heureux nos frères qui sont délivrés du filet des chasseurs, et qui, de la tente du soldat, sont passés au séjour du repos ! C'est à quelqu'un d'eux, ou plutôt à tous que Dieu adresse cette promesse : Le maln'arrivera pointjuêqu*à vous, et le fléau n'approchera point de votre tabernacle. Considérez que ce n'est pas aux hommes qui vivent selon la chair, qu'a été faite cette promesse , mais à ceux qui vivant en la chair, se conduisent selon l'esprit. Dans l'homme charnel on ne saurait faire de distinction entre lui et son tabernacle : tout est confusion en cet enfant de Babylone. Cet homme n'est que chair, et l'esprit de Dieu ne demeure point en lui. Et quel mal peut faire défaut à celui en qui le Saint-Esprit n'est pas? Or, là où est le mal , là vient aussi le fléau, puisque la peine suit toujours le péché. Le mal n'arrivera point jusqu'à vous, et le fléau n'approchera point de votre tabernacle. Grande promesse; mais d'où puis- je en espérer l'effet ? Gomment me soustraire au mal et au fléau ? Comment trouver un refuge qui m'en garantisse, et m'éloigner assez pour qu'il n'approche point de moi? Par quel mérite, par quelle sagesse, par quelle vertu? Parce qu'il a commandé à ses Anges de vous garder dans toutes vos voies. Quelles sont toutes ces voies? Celles par lesquelles vous vous éloignez du mal et de la colère à venir. Il y a beaucoup de voies différentes, et aussi grands périls pour les voyageurs. Qu'il est facile de s'éloigner du droit chemin et de s'égarer à travers des chemins sans nombre, si on ne saitpas les discerner? Car Dieu ne commande pas aux Anges de nous gardcr dans toutes sortes de voies ,mais seulement dans toutes nos voies. U y a des routes desquelles et non dans lesquelles il faut nous garder.

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